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3 avril 2014

Violences faites aux femmes : le témoignage comme support de lutte

femme noireFace aux dénis, aux menaces de rejets, voire aux risques de représailles, les voix de celles qui endurent des violences à caractère sexuel ou propre aux inégalités de genre demeurent bien souvent inaudibles. Les quelques témoignages publiés ici participent, chacun à leur manière, à rompre ce silence. Ils éclairent de façon poignante sur les traumatismes, les souffrances, les exaspérations que des femmes peuvent éprouver lorsqu’elles sont réduites à des objets sexuels par des hommes ou lorsqu’elles doivent se conformer malgré elles aux rôles genrés imposée par la société. Ces témoignages proviennent du site Polyvalence-mp.com dont le projet innovant est de faire connaître au grand public ce type de vécus opprimés dans leur singularité. Toute personne peut y communiquer le sien avec l’assurance de ne pas être jugée. Le site aborde également d’autres thématiques comme l’interruption volontaire de grossesse, les troubles du comportement alimentaire, les rapports entre maternité et sexualité, la contraception et les addictions. Les quatre témoignages livrés ici peuvent être aussi bien lus qu’écoutés. Ils ont été les premiers à être enregistrés à l’occasion de l’émission de radio Femme Libre diffusée sur Radio Libertaire les mercredi entre 18h30 et 20h30. Chaque diffusion sera désormais l’occasion d’entendre la lecture de ces témoignages. L’émotion et la portée du propos de ces femmes n’en ressortent que plus marquants. Place à elles.

 

Site à suivre : POLYVALENCE-MP.COM 

 

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Catharsis - créé avec l'alphabet d'Anastasia Mastrakouli

Catharsis – créé avec l’alphabet d’Anastasia Mastrakouli

Le jour où les couleurs ont changé

Avertissement : ce témoignage contient des descriptions de scènes de violences pouvant heurtées votre sensibilité.

Petits, à l’école, on nous apprend des comptines pour mettre des couleurs sur des mots, des émotions.

Le rouge pour l’amour, le vert pour l’espoir, le bleu pour le ciel…

Ces comptines, je les ai apprises, et je les comprenais, jusqu’au jour où les couleurs ont changé.

La première fois que j’ai rencontré le plus effroyable monstre que je connaisse, j’avais 5 ans.

Il n’était pas dans un livre de contes, ni caché sous mon lit comme pour la plupart des enfants… il entrait dans ma vie pour la détruire petit à petit.

Pour toujours, les couleurs ont changé dans ma vie.

Le bleu. Tout d’abord, c’était la couleur de mes yeux, jusqu’à ce qu’un nuage noir les traverse pour les changer définitivement. Le jour où j’ai senti que ma vie allait changer, mes yeux ont viré. Comme si le bleu de mes yeux s’écoulait avec mes larmes.

En même temps que je perdais le bleu de mes yeux, d’autres bleus apparaissaient sur mon corps et mon âme.

Les bleus, ça, j’en ai eu, tout d’abord pour combler son plaisir pervers et sadique, puis pour me forcer à faire tout ce dont il avait envie, pour me faire taire, pour protéger mon petit frère.

Les coups de poings dans la tête, les bousculades contre les murs, les étranglements, la pression de ses doigts ignobles sur mes yeux, et qui allaient chercher le vomissement en s’enfonçant loin dans ma gorge, les piétinements, les coups de pied dans le dos…

Le bleu symbolise aussi l’eau, l’eau de la douche que j’entendais couler un moment lorsque mon frère et lui se douchaient, les fois où il a failli me noyer, l’eau glacée de la pluie qui me coulait dessus pendant des heures lorsqu’il m’enfermait dans la cour au fond du jardin, et que mon corps bleuissait de froid.

Le rouge. La couleur de l’amour est devenue la couleur du danger, de la souffrance, de l’alarme qui se déclenche pour l’instinct de survie.

La première fois que j’ai senti cette douleur aiguë et atroce me déchirer le ventre, j’ai crié en fermant les yeux, et la couleur que j’ai vue était le rouge. Rouge comme le sang qui frappait contre mes tempes, rouge comme la tache qu’il y avait dans le lit, et rouge comme le sang qui s’écoulait lorsque je suis allée aux toilettes. Rouge comme la colère et la violence qui s’abattaient sur moi, rouge comme la haine qui était en train de naître au fond de moi, rouge comme son sang que j’ai envie de répandre depuis que j’ai compris ce qu’il m’était arrivé.

J’ai pleuré, seule, sur ces toilettes que je voyais immenses avec mes yeux de petite fille, sans comprendre ce qu’il se passait, me disant que c’était normal et que je l’avais mérité. C’était la première fois que je vivais les sentiments de culpabilité et de honte qui me poursuivent encore aujourd’hui.

Le jaune. La couleur du soleil qui réchauffe s’est transformée en souvenirs de détails écœurants.

Ses ongles des mains jaunis par des mycoses qui tripotaient mon corps juvénile, ses ongles de pieds infectés de la même manière, qui produisaient des petits cliquetis sur le lino, me prévenaient de son arrivée imminente.

Le jaune du gras de sa viande, qu’il nous donnait à manger pour seul repas. Le jour où je l’ai jeté à la poubelle lorsqu’il s’était absenté pour aller aux toilettes, il m’a tirée par les cheveux, me faisant tomber de ma chaise, pour me plonger la tête dans la poubelle, me forçant à la manger de cette manière jusqu’au bout.

Jaune comme la bile que je vomissais tous les jours.

Le violet. Je ne pouvais pas m’empêcher de parler de cette couleur qui sonne plutôt comme « violer », c’est ce qu’il s’est passé quasiment tous les jours pendant 9 ans.

Le vert. Couleur de l’espoir, qui s’est transformée en couleur de la peur.

Plusieurs fois, j’ai eu tellement mal et tellement peur qu’en me regardant dans la glace j’avais constaté que mon teint avait viré au vert.

Je ne peux non plus m’empêcher de penser aux vers qui rongent, comme lui qui a entièrement rongé mon enfance, ma confiance, mon amour-propre, mes repères.

Le blanc. Couleur qui représente la pureté et la clarté, est devenu le blanc de son écume salace au coin de la bouche, le blanc qui tache mes draps et mon pyjama, le blanc qui opacifiait les yeux de ma mère, le blanc des yeux des têtes de poissons qu’il me forçait, comme le gras, à avaler.

Les blancs qui s’étaient installés petit à petit entre ma mère et moi.

Le blanc… la couleur de la blouse d’infirmière de ma mère qui ne m’a jamais secourue.

Le noir. Représente la sobriété et l’élégance.

À 5 ans je me suis enfoncée dans le noir, profond, intense, épais, cherchant un point de lumière. Le noir angoissant de la nuit, dans l’attente et la peur que la porte s’ouvre et qu’il se glisse dans mon lit. Le noir de mon armoire, où je me cachais pour ne pas qu’il me trouve, le noir de ses propos, le noir qu’il avait installé dans ma tête et bien au fond de moi, le noir du désespoir que je porte encore.

Le noir de mon regard, de ma colère qui gronde quand je le vois aujourd’hui vivre encore tranquillement au côté de ma mère.

Même si les séquelles sont là, aujourd’hui, j’essaie de redéfinir le symbole des couleurs avec mes propres définitions, et non plus comme celles de mon enfance.

Je profite de chaque instant de ma vie loin de ce détraqué, comme si je pouvais mourir demain et repeins ma vie avec les couleurs que je souhaite, sans que rien ni personne ne me dicte la couleur à appliquer.

Hélène K.

 

Slide polyvalence

Comment on tue le patriarcat ?

On ne nait pas femme on le devient
ouais, moi je veux bien franchement
qu’est ce que ça change de le savoir
qu’est ce que ça change pour moi ?
qu’est ce que ça change pour toi ?
comment on fait mieux après
que celles qui le savent pas ?
moi je crois qu’on sait toutes ça
avec des mots ou pas
avec des bouquins ou pas
qu’est ce qu’on fait avec ça ?
comment on tue le patriarcat ?
Je sais que chacun de mes pas
chacun de mes choix
est le fruit de tout ça
un gout de liberté dans la tête
et au dessus les fils de la marionnette
pas trop râler, pas trop crier
pas trop parler, pas trop refuser
bien douce, maternelle, coquette
gentille, câline, proprette
et un jour t’apprend que t’es pas obligée
mais qu’a partir de maintenant tu dois « t’émanciper » !
qu’est ce qu’on fait avec ça ?
comment on tue le patriarcat ?
le poing bien haut je lève
et au prince charmant je rêve
je voudrai que ce soit pas si compliqué
et qu’il vienne tout de même m’enlever
pour faire des bébés, ou pas,
et partager les travaux ménagers
ouais mais pour arriver a ça va falloir s’accrocher
s’accrocher, s’accorder, s’encorder
s’emmêler, s’démêler, s’dépêtrer
se demander si on aime vraiment cuisiner,
et reconnaitre qu’on est pas très très branchée fer a repasser
mais que c’est maman qui nous a appris
à pas supporter les chemises froissées
qu’est ce qu’on fait avec ça ?
comment on tue le patriarcat ?
On me parle d’opprimées, de s’révolter
mais faudrait pas trop trop « leur » en d’mander
sous peine, les pauvres, de les émasculer
toutes ces contradictions a la con,
s’émanciper, mais rester dans le ton
tout bousculer, porter du rouge a lèvre
s’insurger, et suivre la mode de la saison
refuser d’s’épiler, …, mais pas pendant l’été !
ouais, toutes ces contradictions à la con,
si quelqu’un pouvait m’expliquer,
qu’est ce qu’on fait avec ça ?
comment on tue le patriarcat ?
Parce qu’ici je précise un truc,
j’suis pas bien meilleures que toutes,
je me jette dans leurs bras à tous
constate ma propre incapacité
à ne pas rejouer tout le temps
le même refrain,
du début à la fin ,
les fins, je les connais par cœur
un peu comme toutes mes sœurs
mais les débuts, c’est pas bien plus différents
on se tourne autour on s’évalue on prend les mesures, ça cadre
mais finalement; les motifs du rideau vont pas avec le papier peint
alors, on secoue la nappe pour retirer les miettes,
et on espère que les tâches partiront au lavage.

Tos

Céleste canicule

 

S’élever. Ne plus toucher ce sol si bassement terrestre ni la gravité du lourd réel pour accéder aux volutes si cotonneuses de la plénitude. Ne plus avancer ou reculer, s’envoler. Cordialement céder l’espace alloué, et ce dès le premier tour, comme au si malsain jeu des chaises musicales. Demeurer au quai de tous les trains et de ses rails d’opportunités si mortellement encrés. Contempler de si haut les mortels s’ engouffrer dans leur précieux wagons d’ambition. Se délecter de se délester d’une trop pesante enveloppe organique dont le noir vortex circulaire se situe entre sa matrice et le cortex. Vérifier qu’il existe toujours en le frappant régulièrement d’un coup de poing assuré. Une contraction comme positive réponse. Vous pouvez toujours tous baiser à loisir un à un ce vulgaire corps- socle voué à la punition en guise de rédemption mais vous n’atteindrez jamais ô grand jamais  son inestimable encéphale. Défier les pesants gravas du Chaos, contrôler, maitriser, enfin ! Saillant comme les jugements. Vaporeux comme une trace de Deroxat. Angulaire comme une pierre. Vif comme l’hyperconscience. Puissant comme un roman. Discipliné comme la perfection. Dissocié comme Dukan. Violent comme une barre à mine. Angoissé comme la crise. Renié comme l’illégitime. Asexué comme un spectre ailé. Echapper aux choix. Plus d’échec. S’emplir de vide. Vider le trop plein. Bouloter de subtils nectars si communément nommés  « connaissances ». Vomir le vil superflu. Devenir l’omniscience, l’onirique, la pureté, l’imperceptible. Devenir Dieu. Contempler l’horizon, pardonner. La miséricorde face à la maladive hostilité jalousant la transcendance.

Août 2003.

Vous êtes en estival festival. Je suis en psychiatrique hôpital. Le soir de ses vingt ans, trente huit kilos tourmentés et avinés sous trente cinq degrés, en amont d’une tour de quarante mètres, ont hésité. Finalement, ils n’ont pas sauté, un stylo Bic encre fine les a sauvés. J’ai atterri, autrement. La culpabilité est un virus.

C.

Regards

 

On les croit innocents. Ils se croient innocents. Un regard, qu’est-ce que c’est ? Inoffensif, en apparence. Des regards, on en croise tous les jours ; le doux des yeux bleus de ma boulangère, l’interrogateur de l’enfant qui dévisage mon septum percé, le fatigué de la grosse dame qui rentre enfin chez elle, le sympathique du mec qui tient la roulotte à pizzas en bas de mon RER. Celui de l’amoureux qui apaise ou celui de l’amant qui fait fondre.

Seulement non, ce n’est pas rien ; c’est expressif et puissant, un regard. Ça peut t’effrayer, te peiner, te mépriser, te toiser ou te cracher à la gueule. Ça peut te déshabiller intégralement quand tu portes pourtant des vêtements opaques ; tu n’es pourtant pas fo-u-lle, tu as pris soin de vérifier avant de sortir. Ça peut insister, fixer, dominer, glacer, torturer, lacérer, blesser, enterrer. Ça a le pouvoir d’agir en silence, discrètement. Parce que c’est toi qui seras pointée du doigt si tu sautes à la gueule de tous les connards qui se retournent sans pudeur dans la rue pour bien reluquer le devant après s’être impunément enquis du derrière.

« C’est un compliment, faut se détendre… »

Non, va te faire foutre. Quand tu m’interpelles avec autant de respect qu’en rappelant ton chien, ce n’est pas un compliment. Quand tu ralentis ta caisse pour me mater de haut en bas et lever un pouce satisfait avant de repartir, ce n’est pas un compliment. Quand tu me dévisages avec un sourire en coin qui traduit tes pensées, comme un prédateur qui salive devant sa proie, ce n’est pas un compliment. Oh, tu rectifieras, tu me parleras de « pulsions », tu penses que c’est naturel après tout, toi t’es un homme et les hommes c’est comme ça que ça marche. Tu refuses simplement de voir.

Écoute-moi quand je te dis qu’il est sale, ton regard inquisiteur. Qu’il me fait hésiter à mettre mon short quand il fait pourtant chaud. Qu’il me fait inutilement claquer des tunes en taxis juste parce que le RER du samedi soir merci bien. Qu’il me montre que je ne suis pas à ma place si je sors de celle que l’on m’a attribuée. Qu’il est collant et que si tu l’appuies en sus de ton vocabulaire dédaigneux, il me reste dessus longtemps après que tu l’aies enfin détourné.

Entends-moi quand je te dis qu’il me renvoie à ma condition permanente de victime potentielle, et qu’il fait naître en moi la méfiance et la crainte tout le temps.

Regarde-moi et dis-moi que tu trouves acceptable de préparer sa défense avant même qu’il ne se passe quoi que ce soit et ce à chaque minute de la journée, du moment où on réfléchit à sa tenue, en prenant en compte les paramètres météorologiques sans omettre ceux de l’heure et des quartiers fréquentés, à celui où l’on serre un poing plein de grosses bagouzes parce que le mec là-bas ne nous inspire pas confiance. Parce qu’il nous aura regardée avec une insistance qui inquiète sur la suite des événements. Parce qu’on ne sait jamais quel sera le prochain connard à venir faire un peu trop chier. Parce qu’on ne sait pas jusqu’où celui-là ira. Parce que quand ça arrive, il est très, très rare que qui que ce soit ne bouge le petit doigt et qu’on sait pertinemment qu’on va très probablement devoir affronter le cauchemar de hurler sans être entendue. Pire : de hurler sans être vue et de voir les regards se détourner. Ces mêmes regards qu’on dit innocents, sans jugement mais inexorablement fermés et à leur manière infiniment destructeurs.

Alors regarde-moi ; mais avec bienveillance, et au moment opportun.

Maëlle

Merci à Tan d’avoir accepté que ces témoignages soient publiés sur Grand Angle. Merci également à leurs auteures d’en avoir autorisé la diffusion.

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