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20 août 2013

Le livre vide

L’art visuel ne fait pas que se regarder, parfois il se vit. Pas seulement dans les expositions, ou en lectures, en actes de création…
C’était il y a plusieurs années, sur un blog d’art contemporain, par le biais d’un article sur le travail d’Angela Grauerholz, une artiste québécoise, une série de photographies nommée Privation nous montrant les vestiges calcinés des livres de sa bibliothèque disparue dans l’incendie de son appartement. Un travail d’une étrange beauté, celle du détruit, mélange de mélancolie, travail de mémoire et construction à partir du drame.
L’auteur de l’article avait eu ces mots, « chaque livre qui brûle est une tragédie, une mort », phrase simple et percutante, stimulatrice d’une idée : un appel que j’ai lancé dans les commentaires de l’article, à peu près celui-ci.

« La réflexion sur la dégradation ou la perte par destruction des livres me fait penser à un autre travail, celui de Jonathan

Jennifer Khoshbin "Rank"

Jennifer Khoshbin « Rank »

Callan. A la découverte des œuvres de cet artiste, et bien qu’il ne travaille pas sur des livres brûlés, on pense également un instant aux autodafés, à la signification du livre dont la couverture, le titre, l’illustration sont dégradés ou détournés pour en donner une autre signification. Ou quand l’importance du livre n’est plus le contenu mais le symbole qu’il prend en temps qu’objet, au sens propre, vecteur de messages. Ou quand on peut voir dans les autodafés les dommages irréparables sur notre savoir collectif, le symbole d’un passé commun qui part en fumée.
Je propose aux uns et aux autres de déposer ici un livre imaginaire avec en couverture, une œuvre (connue ou pas) à laquelle on tient particulièrement et dont la disparition serait vécue personnellement comme un désastre et/ou collectivement comme une immense perte et d’y ajouter, ou pas, un titre de votre choix. »

A cet appel, parmi les livres virtuellement déposés, une bien surprenante contribution : une photo d’un livre dégradé, évidé de ses pages et de sa couverture avec juste ces mots : « à bord de l’étoile Matutine », titre faisant référence au roman de Pierre Mac Orlan de 1920, les souvenirs d’un vieil homme lors son passage dans la piraterie, à bord du navire L’étoile Matutine.
Quelle avait été la motivation de ce contributeur d’œuvre virtuelle dans son choix ? Était-ce l’auteur Mac Orlan, peintre et illustrateur avant de devenir auteur, mêlant ainsi ces deux disciplines artistiques comme dans Privation d’Angela Grauerholz ? La vie de Mac Orlan, marquée par la destruction de documents, se livrant à la fin de son existence à un autodafé de sa correspondance et précédé par son père qui en fit de même ?

autoportrait MacOrlan

autoportrait MacOrlan

 

Ou encore l’idée de mémoire et de souvenirs, mode de narration utilisé dans l’ouvrage de 1920 faisant dire au jeune pirate devenu vieux : « C’est Mac Graw, le chirurgien de L’Étoile Matutine qui m’apprit l’art de conter mes souvenirs », en lien avec la personne même de Mac Orlan dont Brassens, son ami, disait qu’« il donne des souvenirs à ceux qui n’en ont pas » ?
Ou fallait-il davantage s’interroger sur le sens de ce visuel déroutant, dont l’esthétique semblait peu importer, ce qui laissait à penser qu’il fallait plutôt chercher du côté de l’intention, du concept : un vieux livre debout, évidé, vide de ses pages pour seule piste de réflexion.
Une des possibles traductions, en toute liberté d’interprétations, comme pour toute œuvre d’art, est que charge à nous de constituer, de reconstituer notre livre, de combler nos creux de savoirs, nos vides d’émotions et de questions, de trouver les pages manquantes.
Un livre sans ses pages est malgré tout debout. Il est. En devenir, en construction perpétuelle par les jours qui passent, en quête de pages à trouver.
Et avec cette idée sous tension que cette œuvre qui nous appelle à combler mentalement son absence de pages est l’œuvre à créer, à imaginer, à aller chercher et à lui trouver sens. Une œuvre symbolique et imaginaire, non née et non vue, une de celles qui nous parlera, nous séduira, nous heurtera, nous interpellera, parfois longtemps, construction de partie de nos pages. Une promesse d’œuvre, celle qui n’existe pas. Pas encore.

Je ne saurai probablement jamais ce qui a motivé cet internaute dans sa réponse étrange, mais j’avais envie de vous raconter ce vécu d’art sur toile de fond de mémoire et de pages en construction, ici, un juste retour des choses.
Mac Orlan, lors de ses débuts d’auteur, a rempli certaines colonnes du journal Le Libertaire, comme par exemple en 1901, par un « Manifeste pour la pensée libre ». Un bien beau titre pour un certificat de présence.

Si vous cherchez l’œuvre d’art À bord de l’étoile Matutine, elle n’existe que par la magie d’internet, quelque part, sur la toile, pas si vide que cela.

Nathalie McGrath

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