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20 décembre 2013

L’Inde comme métaphore

Pour Mahmoud Darwich, la Palestine était la métaphore – par l’exil et l’occupation – de l’aliénation. Il l’a explorée à la fois dans sa quotidienneté – banalité du mal – et sa froide inexorabilité [1], et montré que face au mal concret, à la violence concrète, la situation contenait des possibilités pour les individus de retrouver leur intégrité.

Lui, l’a retrouvé en conjuguant l’âpreté du présent avec la douceur d’une mémoire simple où la quotidienneté du souvenir familial peut s’opposer à la quotidienneté de la souffrance. Présent de la lutte politique, présent de sa poésie de plus en plus moderne à mesure que son œuvre avance. Mémoire de l’odeur du café de sa mère convoquant tout un monde de chevaux, de bergers, de vieux, de champs et de citronniers… Mémoire de la poésie préislamique irriguant et vivifiant un travail littéraire transformé en arme.

« Sans doute avons-nous besoin aujourd’hui de la poésie, plus que jamais. Afin de recouvrer notre sensibilité et notre conscience de notre humanité menacée et de notre capacité à poursuivre l’un des plus beaux rêves de l’humanité, celui de la liberté, celui de la prise du réel à bras le corps, de l’ouverture au monde partagé et de la quête de l’essence. « 

Les moyens de cette intégrité, il sut également les proposer comme modèle universel – métaphore.

Cette métaphore peut être complétée par une autre. Mais dont il n’est pas certain qu’elle contienne en germe, comme la métaphore palestinienne, les moyens de sa résolution.

La première – la Palestine – est celle d’un « temps de guerre » relatif. Relatif, car cette guerre continue est la condition d’une paix régionale menaçante. D’ailleurs elle se nomme, de façon très orwellienne « processus de paix ».

La deuxième – c’est de l’Inde qu’il s’agit – pourrait être celle du « temps de paix ». Relatif là encore, car quand y-a-t-il  autre chose qu’une forme différente de guerre ? Quand y-a-t-il autre chose que des guerres cachées ?

On peut voir l’Inde, davantage peut-être que d’autres pays émergents, Brésil ou Chine, comme une métaphore du capitalisme dans sa forme la plus triomphante, la plus aliénante, la plus emblématiquement absurde. Et la plus immédiatement destructrice.

Il ne s’agit pas tant de l’écart riches-pauvres, même si celui-ci est terrassant, ni de l’écart développement-dénuement, ou modernité-archaïsme, même si ceux-ci sont criants.

Il s’agit plutôt de l’écart du spectaculaire : entre la manière dont la « New India » veut se voir et se donner à voir, et la réalité qui s’offre aux yeux et aux statistiques. Le spectaculaire.

Car nous sommes bien dans le monde décrit par Debord – ce monde, le nôtre. Le monde de la séparation. Le monde de l’aliénation absolue, où l’homme est autre au monde. Un monde où même lorsque la marchandise fait défaut comme média concret du spectacle, il n’empêche pas le spectacle de se perpétrer. Or en Inde, la marchandise et sa possession sont rares. Pourtant la séparation est consommée, parfaite. Et le spectacle capitaliste évident. Et surtout, le caractère de système du capitalisme, flagrant.

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Ici, à Mumbai 

 

En effet, là où, dans un occident industrialisé (j’y inclus le Japon etc.), il nous est parfois plus difficile de percevoir le phénomène dans une forme pure, ici à Mumbai, il apparaît dans toute sa crudité, son affreuse limpidité. Car malgré de nombreux voyages en Inde, mon retour se fit avec une sensation différente du dégoût habituel à la vue de l’abjecte pauvreté, de la dévastation des infrastructures, de la fuite en avant d’une société entière.

Cette sensation c’était celle de la soudaine prise de conscience qu’il y a en Inde, plus visiblement qu’ailleurs, la coexistence, d’un côté d’un système uniquement préoccupé de fabriquer sa propre mise en scène, et de l’autre côté, l’humanité. Et que ces deux « réalités » n’ont pas entièrement besoin de se reconnaître, seulement d’occasionner parfois des chevauchements (sous la forme de travail ou de prétexte sociaux ou politiques).

Qu’il y a deux « rythmes », celui d’une modernité bouclée sur elle-même, et celui d’une société traditionnelle, rurale, tribale, s’exprimant dans une historicité. Le premier entraîne la seconde dans son tempo, sa pulsation.

Surtout, cette sensation c’était une incapacité, une impuissance à rendre compte de cette vision au moyen des outils, termes habituels. Riches et pauvres, injustice, néolibéralisme…

Ni « lutte des classes », ni « corruption », ni « mondialisation » ne parviennent à décrire adéquatement et surtout à expliquer cette Inde, Mumbai, qui se pose avec l’évidence d’une métaphore, comme un exemple parfait d’une réalité généralisée.

Les catégories habituelles de l’économie politique ne fonctionnent pas. Elles ne fonctionnent pas ici à Mumbai, elles ne fonctionnent pas ailleurs non plus.

Ce phénomène c’est seulement à mon retour que je réussis à l’épingler : le système spectaculaire. Et c’est dans un deuxième temps que j’ai utilisé la relecture de Debord, les attributs du spectacle, ses caractéristiques fondamentales, ses logiques internes, et que j’ai pu les retrouver pas à pas, dans l’expérience de Mumbai.

Une œuvre de 1968, notoirement toujours actuelle, et qui décrit mieux que ne le peuvent les outils d’un « ancien » marxisme ce chantier du capitalisme qu’est l’Inde. Chantier au sens réel d’éventrement et d’élévation d’ouvrages pour circuler, étendre, communiquer, enfermer, contraindre, contrôler, fluidifier. Mais chantier aussi au sens d’expérience de format planétaire, sous « monitoring » occidental et béni par le pays.

Je vous propose de retracer avec moi ce cheminement.

 

Système, boucles…

 

Société du Spectacle (SDS) §37 : Le monde à la fois présent et absent que le spectacle fait voir est le monde de la marchandise dominant tout ce qui est vécu. Et le monde de la marchandise est ainsi montré comme il est, car son mouvement est identique à l’éloignement des hommes entre eux et vis-à-vis de leur produit global.

Système du capitalisme donc, où des boucles (rétroactives et compensatrices, accélératrices) sont à la manœuvre pour alimenter et réguler, le « spectacle intégré… se réalisant pleinement » (Agamben).

Il y a la boucle de la séparation, la boucle du narcissisme. Il y a la boucle de la démocratie spectaculaire qui participe évidemment des deux précédentes, et la boucle de la production. Il y a enfin la boucle de la mondialisation qui parachève l’enfermement sur lui-même du système, fatal Ouroboros, serpent qui se mord la queue, si différent du serpent des profondeurs, que Siva, seigneur de la danse et du yoga, dieu de la conscience, délove pour libérer l’homme et ses potentialités.

 

La boucle de la séparation

Mumbai. Place financière et commerciale de l’Inde.

Deuxième ville du monde par sa population. Poumon économique du pays.

Mumbai est un cloaque. De toutes les villes de l’Inde surpeuplées, irrespirables, noires de crasse et de maladies, il semble que seule Calcutta puisse rivaliser de misère crue avec Mumbai.

Il est impossible de s’y promener, à part sur Marine drive, le front de mer. On ne peut que s’y déplacer. Aucun trottoir n’est plan et rectiligne, tout est défoncé, des tuyaux affleurent, des trous s’ouvrent. Et entre le marchand de colliers de fleurs (pour les offrandes ou bénir magasins, motos, autels d’entreprise…), huileux de saleté, et la boutique Nike, des détritus s’accumulent que les corneilles éventrent et que les vaches sacrées fouillent en quête de pâture. Barbelés autour d’un arbre à hauteur d’enfants, conduite d’eau perforée qui lâche de gros bouillons d’eau depuis deux semaines, sans que personne ne s’en inquiète, et dont profitent les habitants de la rue pour se laver à même le trottoir. Il est impossible de marcher dans Mumbai, autrement que d’une démarche de randonneur en sous-bois. Eviter, enjamber, contourner, descendre du trottoir, remonter sur le trottoir, choisir entre slalomer parmi le campement de travailleurs du Bihar qui dorment à même la route, parmi les rickshaws et les camions, nourrissons au sein, ou traverser par les ruisseaux entre bidonville et hôtel occidental…

Chaque pile du Flyover (la route aérienne qui ne décongestionne rien des 10 millions de véhicules) est occupée par une famille. Il y en a qui naissent et meurent dans la rue ici, et on peut passer sa vie sans avoir jamais vécu ailleurs que sous une bâche.

Ils viennent du Bihar, donc, ou du Rajasthan. Ils viennent de la campagne qui se vide de ses habitants comme un corps se vide de son sang, et ils colonisent chaque espace libre de la ville. « Libre » peut désigner un virage un peu large que les véhicules n’entament pas, ou un terrain vague temporaire, un recoin entre un taudis et un temple de quartier.

 

SDS § 7 : La séparation fait elle-même partie de l’unité du monde, de la praxis sociale globale qui s’est scindée en réalité et en image.

La boucle de la séparation, c’est celle de l’Inde qui se raconte dans les journaux. La langue anglaise d’abord, véhicule de l’intégration au monde et d’une possibilité de modernité. Entre l’anglais américanisé du quotidien DNA (Daily News and Analysis), l’anglais journalistique et nerveux du Times of India, ou plus suranné et britannique du Hindu, on engage tantôt à la désinvolture, avertie et occidentale, évidemment démocrate, et globally correcte ; tantôt à permettre à l’Inde de prendre place parmi les global players, cette élite racée, narquoise et prédatrice des grands du business mondial.

La boucle de la séparation, c’est celle des millions qui ne lisent pas ces journaux, ou qui les lisent en les vivant de l’extérieur parce que la sauvagerie du quotidien ne leur permettra jamais d’être à l’intérieur. Le système des castes (officiellement aboli), en tant que système de séparation (endogamie et spécialisation professionnelle) constitue une boucle accélératrice du phénomène capitaliste : il rend la séparation encore plus infranchissable en l’ancrant à la fois dans la tradition et dans la modernité. La tradition qui veut que l’excellence intrinsèque se traduise par la station qu’on occupe dans cette incarnation-ci. La modernité qui veut que la réussite visible soit l’évidence de l’excellence individuelle intrinsèque.

La boucle de la séparation, c’est aussi la structure de la pauvreté dans les mégalopoles. Venus de la campagne depuis moins d’une génération, les millions de Mumbaikars ont conservé des habitus hérités du mode de vie rural, et qui ne peuvent pas fonctionner ici, mais au contraire creusent l’inadaptation avec la modernité capitaliste. Et creusent le rejet par cette modernité de leur vilenie, et confirme leur juxtaposition infranchissable avec elle.

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Dimanche à Gateway of India. Le jour de repos on peut recomposer les relations, détendre les corps contraints, former des assemblages sociaux qui ne soient pas l’atomisation, la dislocation par les exigences du travail, du rythme diabolique et de la survie.

Les gestes et les rythmes du peuple de la rue et des bidonvilles sont ceux de la campagne. Qu’il s’agisse du conducteur de rickshaw, du mendiant, du pousseur de chariot à bras, des journaliers qui se louent sur les chantiers ou les petits boulots, même les artisans du bâtiment issus des provinces ou des sous-castes « spécialisées », tous ont des comportements cohérents avec un milieu rural, forestier, naturel. Lenteurs et urgences sont celles d’artisans ou d’agriculteurs ; le repos est dicté par le labeur à accomplir, et le rapport aux objets (qu’on les jette dans la rue comme on crache, ou qu’on les rafistole) est dicté par l’utilité et la survie immédiates. Or l’exigence du labeur dans une ville hyper active comme Mumbai est incessant, la survie extrêmement précaire. Les exigences de production et de rendement brisent les dos, les membres (beaucoup, beaucoup d’éclopés et d’infirmes), mais aussi les familles, la manière de faire société. Dans une société où le coût de la main d’œuvre est mécaniquement très bas, il convient de faire baisser toujours davantage le prix auquel on vend la force de ses bras. La mécanique précipite donc les rythmes, et en moins d’une génération on casse encore davantage références, gestuelle, relations.

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Temps et aliénation §154 SDS: « Pour amener les travailleurs au statut de producteurs et consommateurs « libres » du temps-marchandise, la condition préalable a été l’expropriation violente de leur temps. Le retour spectaculaire du temps n’est devenu possible qu’à partir de cette première dépossession du producteur. » .

J’insiste pour que le lecteur fasse l’effort d’appréhender les rythmes, les vitesses et les lenteurs. Il ne s’agit aucunement de faire référence à Deleuze, mais plutôt de donner à sentir ce qu’il y a d’organique dans les attitudes, dans les comportements, ce qu’il y a d’authentique finalement dans les gestuelles individuelles ou collectives, pour mieux faire sentir à quel niveau de contraintes, de violence, de pression ils sont soumis. Je ne dis pas « authentique » non plus pour opposer des paysans – forcément authentiques – à des citadins, forcément empruntés et faux. Je parle plutôt d’une opposition entre la facticité apprise au contact du fétichisme et de ses thuriféraires, (il faut voir comment les jeunes Indiens reprennent des mimiques et des gestes appris dans les séries américaines), facticité universelle, condition de la marchandise. Et de l’autre côté des gestes et des regards adaptés : à la charge à soulever, au travail à accomplir, à la peine que l’on ressent, à la pudeur qu’on déploie autour de soi, au plaisir…

C’est dire comment la machine va forcer la gestuelle humaine à se transformer : pour produire, autant que pour consommer…

Car la gestuelle, les déplacements, les postures, leurs qualités et leur efficacité ont tout à voir avec le temps nécessaire pour les déployer. (On se rappellera les pages de Mauss sur les techniques du corps)

SDS § 7 (suite) : La pratique sociale, devant laquelle se pose le spectacle autonome, est aussi la totalité réelle qui contient le spectacle. Mais la scission dans cette totalité la mutile au point de faire apparaître le spectacle comme son but.

Encore une fois, l’Inde n’est pas la métaphore de la pauvreté vs. la richesse. Elle n’est pas, comme le voudrait le lecteur de Libé, la preuve de l’inégal partage des richesses, ou de l’insolence des happy few. Elle est la métaphore de ce système qui fétichise la marchandise, et par-delà la marchandise, qui fétichise l’ensemble des rapports humains « médiatisés » par la marchandise, sa production, sa distribution, ses conditions d’existence, pour les transformer en simulacre.

L’Inde démontre, non pas « en creux », mais en haut-relief, comment le système capitaliste hypermoderne refait un « rapport social entre des personnes, médiatisé par des images » (thèse 4 de la SDS). L’Inde est un laboratoire.

Ce laboratoire montre qu’il est plus important pour le système capitaliste de tout consacrer et sacrifier à la production de lui-même, que de s’attaquer aux conditions, raisons, qui président à la misère, quand bien même il s’agirait de la réduire pour trouver de nouveaux bras pour produire. A ce titre, il s’agit précisément de sacrifier le « rapport social entre des personnes », car c’est dans son détricotage que réside la possibilité de créer de nouvelles réifications de l’humain. C’est-à-dire de l’atomisation. Du reste, le discours de la misère et de son éradication, sont l’un des éléments du catéchisme du système.

La destruction du « rapport social entre des personnes » : plus loin sur cette avenue, le splendide hôtel Taj Mahal, où Sachin Tendulkar, la star mondiale du cricket fête son départ à la retraite après 40 ans de carrière. Entre lui et nous, cette famille du Rajasthan. La mère a fait signe à son enfant de 18 mois de nous tendre la main. Pour paraphraser l’exergue citée plus haut : la scission au sein même de cette humanité : mutilée au point de faire apparaître le spectacle comme son but, là-bas, à 200 mètres au bout de l’avenue…

SDS § 7 (fin) Le langage du spectacle est constitué par des signes de la production régnante, qui sont en même temps la finalité dernière de cette production. 

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23 heures 30 à Juho Beach. Cette affiche surplombant une circulation à l’arrêt proclame qu’il faut « conduire pour assouvir sa passion ».
Le conducteur est occidental. Conduire est une souffrance à Mumbai.
Il est possible, entre 2 heures et 5 heures du matin de circuler de manière fluide. La circulation automobile est ici une catégorie du réel, qui a son épaisseur, sa pulsation. C’est un sujet de conversation de la même importance que la guerre au Cachemire. Elle est cruelle, bruyante, et produit une poussière d’un bon millimètre qui se dépose sur les habitants de la rue et sur les voitures. Quotidiennement, les journaux alertent sur le risque d’asphyxie. C’est un franc foutage de gueule bien sûr, comme de parler de difficultés respiratoires de quelqu’un atteint d’emphysème. En moins de 20 ans la ville est passée de 10 millions d’habitants à près de 25 millions. Impossible dans ces conditions que les infrastructures suivent sans se dégrader de manière épouvantable.

Peur

Le virus de la peur

Qui nous ronge l’esprit par bouts

 

Serinant joyeusement

Le même jingle discordant

 

Toutes nos

Autoroutes de pensée

Sont bouchées

 

Un corps de trente-six ans

Lentement suffoqué dedans l’esprit

Au bord de la tranchée de vivre

Notre véhicule hoquetant qui gît asphyxié

Et dans la panique nous avons appuyé sur l’accélérateur

Au lieu du frein

Hemant Divate (traduction Vidal)

La boucle du narcissisme et la boucle de la mondialisation

 

Tout ce que se dit cette société est faux. D’une fausseté décomplexée, et qui ne s’embarrasse pas de faire semblant. L’Inde se raconte, occidentalisée, peau et cheveux clairs, lisse, riche et insouciante, alors que la réalité fait se coudoyer les millions maigres et sales, dormant à même la chaussée, ou dans des « logements informels » qui s’écroulent sur leurs occupants une fois par semaine. Mais à qui cette société parle-t-elle ? À l’occident pour qu’il vienne faire du tourisme ? À ses propres concitoyens ? À elle-même ? Ou à personne ?

Cette société, parce qu’elle est bien une société capitaliste, où fétichisme de la valeur-marchandise et mise en spectacle de soi-même sont des facettes d’une même autoproduction, ne s’adresse à personne en particulier, sauf à ses propres membres, pures émanations d’elle-même, pour les encourager à produire encore et toujours… d’elle-même. C’est-à-dire que des extensions de la société spectaculaire sont produites dans des endroits propices – haute bourgeoisie régnante apte à envoyer ses enfants aux Etats-Unis, classes moyennes obsédées par la réussite matérielle et académique et petits Vaishya (la classe des commerçants) à la tête d’une flotte de 4 ou 5 taxis et qui votent pour le BJP (nationaliste, hindouiste).

Parmi les Sudra (caste des serviteurs des autres castes), ou Dalit (intouchables), la société indienne peut espérer toucher quelques individus par le jeu du rêve publicitaire, où un film comme Slumdog millionaire veut servir d’antidote à la réalité des Slums, l’annuler en fait, le démentir : il n’y a aucune chance pour qu’un millionnaire y apparaisse.

C’est parce que la réalité indienne est criante, palpable dans la lourdeur de l’air chargé de poussières d’essence, dans les milans par centaines qui survolent la ville, en quête de cadavres et de rats, dans la vision des enfants au cou de mères de 15 ans réfugiées sous l’autoroute nord-ouest, où de maigres vieilles fouillent les détritus, c’est parce qu’elle est tangible, irrespirable, parfaitement et incessamment sensible, que cette réalité indienne rend le Spectacle si évident. Rend le clivage si évident.

Écoliers musulmans et tresseurs de guirlandes pour les temples, la grâce de gestes d’un peuple si ancien, les vêtements, les épices étalées, le déhanchement de cette porte-faix devant nous. Les couleurs…

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Fausses les couleurs. Les castes se disent varna : couleur. Et comme dit le proverbe ici : plus on descend dans les castes et plus on descend vers le sud du pays, plus les peaux sont sombres. La structure sociale du brahmanisme des indo-européens a petit à petit repoussé vers le fond de la société et vers le fond du sous-continent les Dravidiens. L’observation se vérifie au quotidien, les gens pieds nus dans les poubelles à la recherche de bouts de cuivres ou de papiers à recycler, ne sont jamais clairs de peau.

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La star Shahrukh Khan, bellâtre bollywoodien, prêtant son visage à une publicité pour une crème qui rend « clair et beau ». La pub a provoqué – enfin – un scandale.

Les castes existent toujours et l’imaginaire occidental vient, heureusement pour la société du spectacle, renforcer, justifier les schémas indiens anciens. La publicité, sauf s’il s’agit de sujets triviaux ou d’un traitement cocasse, ne montre jamais d’Indiens ayant l’air d’Indiens, femmes pressées, hommes à moustache. Qu’il s’agisse d’assurances ou de voyage, de voitures, tous les modèles sont occidentaloïdes. Les cosmétiques sensés éclaircir la peau, mais qui la ravagent, disent franchement qu’il vaut mieux être blanc, pour séduire, réussir, faire partie du monde comme il va. Jusqu’à cette affiche d’une école de yoga où pose une jeune femme blonde (!) avec tous les attributs de la vision européenne du yoga : queue de cheval, body étiré sur des formes musclées et tenant une posture du lotus alanguie. Au pays du yoga…

Que peut penser l’homme de la rue, que peuvent bien penser l’homme et la femme réels qui prennent chaque jour des trains bondés, les femmes dans leurs beaux saris, un peu rondelettes de faire la cuisine au ghee, ces hommes maigres qui montent pieds nus aux échafaudages de bambou construire de méchantes masures dont le ciment est si plein de sable qu’elles promettent de s’écrouler, que voient-ils dans ces visages si dissemblables ? Les indiens aux joues creuses et aux barbes dures, et ses peaux grises de travailler 12h par jour dont 3 à 4 dans les transports, véritables traquenards pour femmes seules ? Que voient-ils derrière ces masques – gestes mondialisés, vocabulaire standardisé d’un anglais planétaire, discours convenu que nulle aspérité ne permet de capter réellement, discours convenu, sorti tout autant de la bouche de stars hollywoodiennes, de vedettes françaises, de politiciens étasuniens, malais, ouzbeks, russes, martiens, de business executives de partout…

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Italiens, italiennes, Espagnols ?

Ils n’ont rien à penser. Mais doivent continuer de coexister, de demeurer juxtaposés. Ils sont la condition de persévérance du système spectaculaire. Même dans son altérité radicale, peuple paysan, antique, proie d’un clergé imbécile et invraisemblablement bigot, main-d’œuvre, servant de temple, vendeur de jus de canne, collecteur de bidon, coursier, couseuse, vendeuse de chiffon … ils sont là qui voient se déployer le spectacle d’un œil morne et épuisé, ils en seront les agents fatigués tant qu’ils n’auront pas le projet de détruire cette société. Proposition 6 de la Société du spectacle : « Le spectacle, compris dans sa totalité, est à la fois le résultat et le projet du mode de production existant ».

 

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Un autre dimanche à Mumbai, front de mer, quartier de Colaba. Dans ce voisinage musulman, ces hommes (uniquement), prennent le frais du soir et observent indifférents un hindou sur le trottoir d’en face, qui fait un puja (prière) à Krisna.

 

La boucle de la démocratie spectaculaire

 

Pas de politique moderne sans économie, et l’Inde est fière d’être la plus grande démocratie du monde. Le pluralisme est une réalité parfois exaspérante et tout se discute. Si tout se décide ailleurs (lobbies religieux, familiaux, géographiques ou d’affaires), tout se discute, et la politique est une passion indienne largement plus foisonnante et réelle qu’en France par exemple.

On nous apprend que le problème n’est pas la droite et la gauche en Inde. Le parti du congrès et le BJP (Bharatiya Janata Party, parti du peuple indien) ne peuvent gouverner sans l’assise de coalitions avec les « petits » partis,  à audience nationale ou d’états locaux. La question est plutôt celle de leur ancrage religieux. Le BJP est franchement à draguer les institutions hindouistes et on se souviendra de son rôle dans les émeutes qui suivirent la destruction de la mosquée de Babur dans l’Uttar Pradesh (1992), émeutes qui firent des milliers de morts. Effectivement donc, les deux partis ressemblent à une version indienne des démocrates et républicains étasuniens, la violence et l’extrême morcellement politique indien en plus.

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SDS §8 : On ne peut opposer abstraitement le spectacle et l’activité sociale effective ; ce dédoublement est lui-même dédoublé. Le spectacle qui inverse le réel est effectivement produit. En même temps la réalité vécue est matériellement envahie par la contemplation du spectacle, et reprend en elle-même l’ordre spectaculaire en lui donnant une adhésion positive. La réalité objective est présente des deux côtés. Chaque notion ainsi fixée n’a pour fond que son passage dans l’opposé : la réalité surgit dans le spectacle, et le spectacle est réel. Cette aliénation réciproque est l’essence et le soutien de la société existante

La lutte contre la corruption est une constante également de la vie politique et chaque jour les journaux rapportent un scandale liant politiciens, financements d’infrastructures et autres saloperies. Parallèlement, à parcourir les manchettes on s’aperçoit bien vite que telle élection, tel discours, telle initiative est le fait de Monsieur Untel, fils de son père, également politicien. On pratique le dynastisme en Inde, à grande échelle et de manière assez détendue, et en n’étant pas dupe de la manière dont le phénomène alimente la corruption. L’exemple le plus fameux en occident étant celui d’Indira Gandhi (pas de parenté avec le Mahatma), mère de Rajiv, Premier ministre, lui-même mari de Sonia (qui céda le poste à Manmohan Singh l’actuel PM), mère de Rahul actuellement en lice pour l’investiture du parti du Congrès aux élections générales.

Chacun des deux partis poursuit une politique économique parfaitement libérale, plus populiste pour le BJP, dont parfois les discours feraient passer les Le Pen pour des collectivistes enragés, mais c’est tout.

Mais au pays de la non-violence, les émeutes interconfessionnelles sont fréquentes et ultra-meurtrières, l’état de Jammu-et-Kashmir accueille le plus grand rassemblement de force militaire du monde (un demi-million d’hommes) pour y faire face à la pression indépendantiste attisée par le Pakistan ; tandis qu’un peu moins d’un tiers du pays – le « corridor rouge » – est encore en proie à une guerrilla maoïste [2] où les milices du Salwa Judum, armées localement par les états, pressurisent les populations déjà mises à contribution par les Naxalites maoïstes.

Les politiciens et les celebs (célébrités) parlent de pauvreté de la même façon qu’en occident, c’est-à-dire comme d’un sujet de consensus dont il s’agit de parler, et … et c’est tout.

Pourtant le pays ne compte plus les ONG présentes sur son sol. Indiennes ou étrangères, sans doute soulagent-elles, de manière très locale, les problèmes d’éducation, de harcèlement sexuel des femmes (un fléau social), de meurtres des petites filles, de suicides en milieu agricole. Certaines s’y prennent du reste très bien, avec discrétion, et notamment à la campagne, des formules d’autogestion et de coopération souvent efficaces permettent parfois aux bénéficiaires, paysans, femmes, Dalit… d’obtenir dignité et autonomie. Mais les plus en vue s’occupent surtout de polir des sites internet magnifiques qui draguent des centaines de jeunes australiens, étasuniens, européens qui n’auront pas trop d’une vie pour se vanter d’avoir « bossé dans une ONG en Inde ».

Parce qu’en parallèle, le terrassant besoin d’infrastructure, de réformes fondamentales, rencontre avantageusement les politiques de développement de la banque mondiale.

Malgré un plan cadre (le JNnURM) de financement de ses routes, réseaux d’eau, transports… l’Inde est dans l’obligation d’emprunter. Or, la banque mondiale conditionne l’obtention de prêts d’infrastructures à la présentation par le public de partenaires privés, généralement étrangers (occidentaux mais de plus en plus souvent chinois désormais). Le partenaire public s’il est le commanditaire et le « patron » de la future entreprise de gestion de l’infrastructure, doit confier tout ou partie de la construction et/ou de l’exploitation au partenaire privé. Les partenariats publics-privés ravagent l’Inde, comme ils ravagent d’autres pays, en facilitant la corruption, la bureaucratie galopante, la multiplication des enjeux et intermédiaires et donc l’inefficacité de ces équipements.

Mais le grand tournant du libéralisme pris à l’époque de Rajiv Gandhi trouve à s’établir sur la pure pression démographique qui propulse le développement de manière uniquement mécanique et engendre une économie de services permettant à tous les attributs du spectacle d’émerger. C’est parce que la masse humaine est innombrable – et donc la main d’œuvre « dirt-cheap » (au prix de la poussière) que l’économie peut se dispenser de nourrir, abriter, guérir, transporter, donner à boire une eau qui ne soit pas pourrie de bactéries à sa population. Le coût de la main d’œuvre permet de ne se préoccupe que de créer les conditions du narcissisme de la société du spectacle.

Ainsi l’Inde peut connecter tout le monde par téléphone portable, faire œuvrer tous les grands cabinets de consulting mondiaux, proposer pignon sur rue à Nike, Microsoft, Puma, 5 à Sec, Domino’s pizza, l’omniprésent Starbuck’s… Elle peut construire des Malls d’une propreté impeccable, sur cinq étages, avec marbre et tapis roulants, commandés clés en main à des entreprises émiraties ou qataries spécialistes du centre commercial…

 

Les classes moyennes, symbole et justification du Spectacle

 

Seulement, 80% de la population ne peut pas aller dans ces Malls sultanesques, simplement parce qu’ils ne consomment pas, structurellement, de cette manière-là. Les masses indiennes sont préoccupées de survie, mangent dans la rue, achetant des chapati ou un bol d’idlisambhar (galette de riz et soupe) pour quelques roupies. Ces lieux sont inatteignables d’abord mentalement.

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SDS §44 : Le spectacle est une guerre de l’opium permanente pour faire accepter l’identification des biens aux marchandises ; et de la satisfaction à la survie augmentant selon ses propres lois. Mais si la survie consommable est quelque chose qui doit augmenter toujours, c’est parce qu’elle ne cesse de contenir la privation. S’il n’y a aucun au-delà de la survie augmentée, aucun point où elle pourrait cesser sa croissance, c’est parce qu’elle n’est pas elle-même au-delà de la privation, mais qu’elle est la privation devenue plus riche.

Et puis, il n’y a pas d’eau potable partout, la voirie, déjà décrite plus haut, fait ressembler Mumbai, Delhi, Hyderabad, à des villes pilonnées. Les transports publics sont des bombes à retardement qui font des milliers de morts par an.

Et puis, faute d’électricité dans certains quartiers, il faut faire fonctionner des groupes électrogènes, lorgnés comme butin par la pègre. Et donc la sécurité est l’un des secteurs qui se développe le plus. Engendrant, par une belle boucle systémique d’accélération, l’occasion pour les classes moyennes de produire une image de soi assiégée et incomprise, parfaitement cohérente avec cette même image de l’opinion mondialisée.

On entend la locution « New India » souvent, et les classes moyennes justement, sont ses hérauts, son fleuron, la preuve qu’elle existe. Sauf qu’il est difficile de la dénombrer, 28 millions ou 350 millions ? C’est selon les critères. Mais lorsqu’un article des Echos (2008) dit qu’il suffit d’aller dans un centre commercial de Gurgaon (New Delhi) pour voir que cette classe existe, c’est comme de dire qu’il suffit d’aller dans une église pour constater que le christianisme se porte bien. D’autant que Gurgaon est précisément, comme s’apprête sans doute à le devenir Navi Mumbai (le « nouveau » Mumbai qui s’érige sur la presqu’île voisine) une illustration criante du spectaculaire indien : aucun service public de base ne fonctionne – ni eau, ni électricité, ni égouts, ni voirie, ni collecte des ordures, mais les attributs du Spectacle (Malls, golfs, boutiques de luxe…) assurent à la société indienne de se voir, sinon dans un miroir, du moins dans un rétroviseur tourné vers un futur tout à fait impossible.

Que conclure ? Qu’avec une crudité, une cruauté de laboratoire en effet, l’Inde exploite une majorité absolue de son peuple à la production du spectacle. Elle sature, au bénéfice de ce simulacre, toute l’étendue, et toute la profondeur de sa vie sociale, de son avenir, du potentiel des individus. Que ce simulacre d’une production qui rimerait avec « fin de l’histoire », avec « avènement du bonheur », avec « prospérité », doit être poussé à marches forcées, précisément en Inde, parce qu’il faut que les pays émergents émergent ! Le spectacle doit être vu et doit occuper « la totalité de la vie sociale » (SDS43). Il en va de la logique interne du système spectaculaire. Si les Indiens veulent tant se voir en héros de la modernité c’est parce que le système spectaculaire mondial l’y pousse comme preuve réflexive, comme l’illustration qui fait preuve de sa triomphante omnipotence, omniprésence, émergence consommée.

Forme et contenu du spectacle sont identiquement la justification totale des conditions et des fins du système existant (SDS §6)

C’est pourquoi il est si important pour le système – à niveau mondial – que les classes moyennes indiennes deviennent une ritournelle facile à siffler, évoquées à chaque conversation portant sur l’économie indienne : « l’Inde se développe, la preuve, il y a des classes moyennes… ». Peu importe que celles-ci soient dans le déni absolu de la réalité indienne, et plus encore, qu’elles professent un dédain immense de cette réalité dont l’existence-même est évidemment un démenti en retour. Il est essentiel que tous serinent cette antienne, car « le spectacle constitue le modèle présent de la vie socialement dominante. Il est l’affirmation omniprésente du choix déjà fait dans la production, et sa consommation corollaire » (SDS§6).

Or pour des raisons autant stratégiques que symboliques il est essentiel que les classes moyennes se voient conférer ce rôle dominant. Dominant non pas dans le pouvoir exercé, mais dominant dans la représentation. Comme il est fondamental qu’elles soient les garantes les plus efficaces du système économique alors même qu’elles se doivent de professer un attachement à des valeurs humanistes, « de gauche », etc., etc. La « forme » qui justifie, représente, symbolise, « totalement » les « conditions et les fins » du système.

 

Havre

C’est l’incontinent que je retirerais bien

à la vue de la société bien élevée.

A quoi la civilisation serait-elle réduite

si des catatoniques aux derrières souillés

étaient autorisés à s’asseoir à côté de nous ? Si la frange vagissante

n’arrive pas à fermer sa bouche

qu’on l’enferme, avaloir et tout.

Pareillement pour l’effervescent, on ne sait jamais

quand il va se mettre à rigoler

et troubler nos solennelles procédures.

Confinons-les dans des cellules de caoutchouc

à surfaces élastiques sur lesquelles rebondir ou à mâchouiller.

La liberté de choix est souveraine.

 

Ne tolérons parmi nous que les engrossées,

on peut pas laisser le reste repérer

mensuellement notre linge le plus blanc.

Que ceux qui parlent quand ce n’est pas leur tour, soient enfermés.

Et aussi ceux qui nous croisent du regard, ils mirent

plus haut que leurs yeux. Mettons les écarquillés derrière des grilles

qu’ils se lorgnent l’un l’autre tout leur content. Par sécurité,

qu’ils soient rejoints par les nourrissons miaulants ;

pas naturelle cette façon de voler le petit air

que nous réclamons de respirer à prégnantes bouchées.

 

Construisons de hauts murs et des plantes grimpantes

pour que tout alentour de verdoyants périmètres

signalent bien les havres où des gens comme nous

pourront résider. Notre arche à nous, dans cette mer de fous.

Donnons une place à tous,

et mettons chacun à sa place.

Mustansir Dalvi (traduction Vidal)

 

Le système spectaculaire, à présent global comme disent les anglophones – mondial – est devenu parfaitement coextensif du capitalisme qui n’est plus production, exploitation, ou lutte des classes, mais bien la soumission au fétichisme de la marchandise, désormais immatérielle, c’est-à-dire uniquement métaphorique – je porte (telle marque) donc je signifie, je conduis (telle bagnole), donc je signifie.

Le travail actuel du capitalisme est d’occasionner en profondeur et en étendue, son parachèvement.

En profondeur, c’est-à-dire en créant de la porosité dans la matière sociale, économique, culturelle, là où le capitalisme est déjà établi. La notion de niche économique est de cet ordre, l’immixtion du commerce et de l’éducation est de cet ordre aussi : financement de la recherche par le privé, ou programmes scolaires sponsorisés par des géants alimentaires, etc. Les partenariats publics-privés sont, dans le domaine de l’ingénierie contractuelle, également de l’ordre de la création de porosité.

En étendue, c’est-à-dire en conquérant des marchés géographiquement ou culturellement plus difficiles à approcher. La notion même de « pays émergents » est une catégorie strictement capitaliste (des pays étant émergents en tant que marchés). Là encore les PPP sont un instrument de conquête, comme les guerres telles que pratiquées par les étasuniens, sont uniquement un moyen d’occasionner des tabula rasa sur lesquelles bâtir 10 à 20 ans plus tard une économie de marché capitaliste.

Etc.

C’est pourquoi il est crucial, encore une fois, qu’on parle de classes moyennes en Inde, au Brésil, en Chine. Quand bien même ce serait faux, inexact au sens occidental, ou foireux économiquement et sociologiquement. L’enjeu est de pouvoir véhiculer un ensemble sémantique apte à ouvrir des brèches dans un front culturel, civilisationnel qui lui était réfractaire. Quand on a dit « classes moyennes » en Inde, quand on a enfilé les perles du catéchisme managérial partout où il y a des entreprises – « mettre le client au centre de l’entreprise », « les collaborateurs sont la richesse de l’entreprise », il faut faire « participer les salariés » (en Inde ? tu parles !), « créer de la valeur ajoutée », « favoriser les villes/solutions/produits durables »… – on a ouvert des brèches extrêmement importantes par lesquelles il est possible de faire s’engouffrer tout un imaginaire qui n’appartient aucunement à la société d’origine, qui lui est fatal même, comme il est fatal n’importe où.

Mon propos n’est aucunement de dire que l’Inde, telle que Mumbai peut l’illustrer était meilleure avant. Son histoire est aussi une histoire de lutte contre un système fondamentalement injuste, pathogène et aliénant.

Mais mon propos est néanmoins de dire que ce système pouvait susciter des contre-systèmes de manière endogène, comme d’autres sociétés ont pu le faire, qui lui permettait d’envisager un horizon débouché. Le capitalisme dans cette dernière forme spectaculaire, telle que Debord l’a observée, telle que la critique de la valeur continue de l’analyser, veut clore cet horizon. De manière définitive.

L’inde est la métaphore de la porte qui se ferme sur l’humanité, et c’est elle-même qui en tourne le verrou.

 

La boucle de la production, enfin

SDS § 43 : Le spectacle est le moment où la marchandise est parvenue à l’occupation totale de la vie sociale. Non seulement le rapport à la marchandise est visible, mais on ne voit plus que lui : le monde que l’on voit est son monde.

L’Inde produit aussi une lucidité que l’histoire de sa philosophie millénaire illustre, non seulement par des mystiques dévotionnelles, des poètes ivres de Dieu, ou des législateurs ivres de contrôle et de normes. Mais aussi une philosophie du refus de l’ordre, du salut par les sens et l’acceptation de la réalité, et de la non-dualité, une obsession de la conscience et de l’intégration de l’être humain dans le cosmos : Abhinavagupta, Ksemaraja, Utpaladeva. Elle a produit aussi des révolutionnaires forcenés, et produit encore actuellement un front de luttes dans des conditions invraisemblables de violence et d’opposition.

Elle produit aussi des poètes qui, par leur art mieux que par l’analyse, peuvent rendre le caractère de système de la politique spectaculaire. De l’angoisse de l’homme que le spectacle du Spectacle désempare.

Nous savons comment l’Inde produit des chaussures de sport, des tee-shirts dans des ateliers immondes, et nous connaissons le travail des enfants. Cet article s’est surtout attardé à donner une impression de l’atmosphère et des conditions de vie à Mumbai et dans d’autres villes-planètes de l’Inde. Mais l’Inde c’est aussi un endroit où des gens vivent et qui sourient aux étrangers qui font irruption dans des parties de cricket improvisées en plein bidonville. C’est aussi un pays, comme d’autres évidemment, où la création est la réponse à la production-consommation érigée en horizon indépassable.

 

Une aarti au dieu d’une marque est en cours

mis à part les humains, tout se déplace sur les escalators

des décodeurs glissent, ainsi que des porte-manteaux

des messages distordus planent

ordinateurs de poche, la main sur le portable

l’oreille Bluetooth, il n’y a que des lentilles de contact

manches de chemises DelaHaute, il n’y a que des cartes de crédit pour s’écouler

de machines il n’y a que des cartes d’identité de personnes qui se déplacent et non eux-mêmes

il n’y a que des numéros de codes qui émergent et s’éloignent des humains

il n’y a que des bottes et des revirements qui bougent

une jambe brillante épilée de frais

une audacieuse serviette hygiénique

et cetera, et cetera

et ainsi de suite et ainsi de suite

 

une foule, une vari, une troupe  de chanteurs de bhajan

une teuf, un jatra

une mega aarti en l’honneur du dieu d’une marque est en cours

un namaaz au dieu d’une marque est en cours

une messe pour célébrer un dieu d’une marque est en cours

un navas-havas au dieu d’une marque est en cours

 

je suis offert comme une chèvre en sacrifice au dieu d’une marque

je suis offert comme teertha prasaad au dieu d’une marque

je suis offert comme une poignée de abeer-gulaal et de batasha au dieu d’une marque

je suis offert en bain rituel au dieu d’une marque

en tant qu’aarti et panchaarti au dieu d’une marque

je me vois baptisé, ma nativité, ma société, ma citoyenneté, se voient réparés

 

comprends-tu femme ?

comprends-tu les nombreuses formes de femme ?

femme qui vend savon thé etc.

capotes et autres lauda lasoon

connais-tu l’histoire de femme ?

celle-là qui voltige dans ton esprit le pain de Lux à la main

celle-là qui est sur le qui-vive dans ton esprit avec sa marchandise

qui t’a ensorcelé

elle te viole sans arrêt

 

qui était-elle ? cette femme

qui était la chérie de son amoureux

je suis l’esprit d’une femme qui

se vend elle-même tout le temps

je suis cette forme de femme qui

s’achète elle-même tout le temps

 

une prière a débuté

deva de marque, o dieu d’une marque, dieu de tous et de tout

dans le monde entier en même temps au même moment

des gens vénèrent un dieu unique, quelle merveille !

rien qui puisse être appelé

croyant/incroyant ne demeure

cette unique prière laïque

cette prière unique qui fait le bonheur de tous

qui met dans le même sac castes communautés religions

tous les gens, le monde entier oscillant au son d’un unique jingle

une extra-super-énorme- mega-aarti

en une langue unique

dans un monde unique

sur un seul sur

d’une seule voix

dans un rugissement sonore unique

« longue vie à dieu d’une marque, brand deva ki jai »

 

J’en veux pas de ce cadeau sacré

Merde à cette histoire de

ceci cela

brandissons une lampe à l’identité

brandissons une lampe au langage aussi

brandissons une lampe à la culture

brandissons une lampe à nous-mêmes

à toi deva des marques

jaidev, jaidev

Hemant Divate (traduction Vidal)

________________

Lexique marathi

– Aarti : cérémonie où l’on tourne une lampe autour d’une divinité (nom fém.) l’idée de brandir une lampe y fait référence

– Bhajan : chant dévotionnel

– Jatra : procession

– namaaz : terme persan pour désigner la prière de base en islam (correspond à l’arabe salaah)

– navas-havas : vœu de faire une offrande à un dieu si le vœu est exaucé

– teertha prasaad : friandise en offrande à une divinité puis partagée parmi les participants

– abeer-gulaal : poudre minérale de couleur dispersée ou jetée sur les gens à l’occasion de certaines fêtes

– batasha : friandise

– panchaarti : “quintuple” aarti

– lauda lasoon : expression argotique signifiant “et ainsi de suite”

– deva : dieu, divinité, nom masculin

– sur : la hauteur de son en musique, le registre

– brand deva ki jai : victoire à la divinité de marque (brand étant le mot anglais), autrement dit : « vive le dieu des marques »

– jaidev : victoire au dieu

________________

 

Hemant Divate et Mustansir Dalvi sont deux poètes indiens contemporains importants. Ils sont tous deux enfants de Mumbai et écrivent en marathi, la langue régionale et officielle du Maharashtra, l’état où est situé Mumbai, c’est une langue très proche du hindi.

Le premier est hindou et le second musulman.

Hemant Divate a la réputation de faire un usage exceptionnel du marathi, habilement traduit en anglais par un autre grand poète indien Dilip Chitre, disparu en 2009. Il fait une active promotion d’auteurs contemporains – dont M Dalvi – via sa maison d’édition Poetrywala, c’est un fondu de poésie, dont il dit qu’elle est « son alcool, son poison ». Ses thèmes sont la condition moderne de l’homme indien, l’univers urbain, les aliénations quotidiennes brossées à grand coups d’images et de séquences.

Les poèmes traduits (de l’anglais, précédemment traduits du marathi) ici sont extraits de A depressingly monotonous landscape, 2012 éditions Poetrywala, Mumbai

Mustansir Dalvi est urbaniste et professeur d’architecture. Il est également poète, traducteur et essayiste. Il dit de Navi Mumbai où il habite, qu’elle est « sa muse », et rappelle que la ville, bien qu’appelée « nouvelle » Mumbai est en fait plus ancienne que l’actuelle. Il collabore également à des revues et journaux où il chronique régulièrement la dégradation de la ville entrée dans une phase « post-planification », où le chaos et l’étalement sauvage règnent, encouragé par les formes de l’économie moderne et les promoteurs qui en font l’usage.

Il est vu par ses contemporains comme un écrivain d’une rare précision, pointilleux dans son choix des mots et capable de rendre des situations, des ambiances en peu de paroles.

Le poème reproduit ici est tiré de A brouhaha of cocks, 2012 éditions Poetrywala, Mumbai

Tous deux sont des poètes très sensibles, aux thématiques résolument sociales, effarés par l’avancée folle de l’Inde et des catastrophes qui s’y fabriquent.

Poetrywala : poetrywala.blogspot.com et son nouvel avatar Paperwall, http://www.paperwall.in

Hemant Divate : hemantdivate.com

 

Vidal – décembre 2013

 

 

 

Notes :

[1] – La Palestine comme métaphore Mahmoud Darwich, Actes sud

[2] –  Voir l’article « Dans le corridor rouge » Alternative libertaire de septembre 2010, http://www.alternativelibertaire.org/spip.php?article3662

Toutes photos de l’article : Vidal – Grand angle, sauf pubs indiennes

 

 

Portfolio urbain

SDS §169 ♦ La société qui modèle tout son entourage a édifié sa technique spéciale pour travailler la base concrète de cet ensemble de tâches : son territoire même. L’urbanisme est cette prise de possession de l’environnement naturel et humain par le capitalisme qui, se développant logiquement en domination absolue, peut et doit maintenant refaire la totalité de l’espace comme son propre décor.

 

 

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