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25 août 2013

Antonio Negri et Michael Hardt, les mécanos de la Sociale

Le monde vit une période de transition. Le capitalisme national industriel lié au salariat décline alors que se développe un nouveau capitalisme mondial fondé sur le travail cognitif et la précarité. Le pouvoir des États-nations s’affaiblit, le multilatéralisme a disparu et le coup d’État des États-Unis pour dominer la planète a échoué. Pendant ce temps, l’Empire se construit inexorablement tout en travaillant à sa perte. Dans ce monde en mutation, la multitude des singularités s’organise sans pouvoir dirigeant, lutte pour libérer le commun approprié et marchandisé par le capital, pour renverser l’Empire et imaginer un monde nouveau où la « démocratie absolue » remplacera la république de la propriété. Telle est la teneur des travaux de Michael Hardt et Antonio Negri. Autant dire que ceux qui aspirent à une convergence révolutionnaire ont là, matière à réflexion car, à leur manière, Hardt et Negri imaginent une convergence excentrique – l’oxymore pourrait leur plaire. Ce qui, peut-être, leur plaira moins, car ils conservent des traces du sectarisme marxiste de leur jeunesse, sera de dire que, parfois, ils font du syndicalisme révolutionnaire sans le savoir.

Fernand léger

Fernand léger

Une lecture militante pour faciliter l’accès à la somme des 1 500 pages de la trilogie : Empire (2000), Multitude (2004), Commun (2009, 2012 pour l’édition française), est ici proposée, en huit séquences, par Pierre Bance :

- Capitalisme cognitif et production biopolitique ;
- Penser le commun pour le communisme ;
- L’Empire, parfait biopouvoir ;
- La multitude, forge de la révolution ;
- Parallélisme syndicaliste révolutionnaire ;
- L’organisation multitudinaire ;
- Une transition à durée indéterminée ;
- Une contribution à la convergence.

Le texte est rédigé pour être lu sans être obligé de se reporter aux notes, lesquelles, pour une réflexion plus approfondie, donneront les références, des compléments et des approfondissements.

note de l’éditeur – Autre futur

http://www.autrefutur.net/

 


Texte de Pierre Bance, syndicaliste, journaliste indépendant – mars 2013

 

Si l’on arrive à la lecture de Michael Hardt et d’Antonio Negri (1) après être passé par celle de Rancière, ce dernier a prévenu : ils ne font que reprendre «la vieille thèse marxiste selon laquelle le capitalisme serait son propre fossoyeur. Le mode de production capitaliste serait voué à exploser sous l’effet même des nouvelles forces productives qu’il développe et qui portent en elles-mêmes un nouveau monde social » (2). Dans leur dernier ouvrage, Commonwealth, Hard et Negri ne le démentent pas :

«C’est ainsi que le capital creuse sa tombe, car en poursuivant ses intérêts propres et en essayant d’assurer sa survie, il est obligé d’encourager la puissance et l’autonomie de la multitude productive » (3).

Pour eux, les transformations de la production sous la poussée du capitalisme cognitif donnent au monde dans lequel nous vivons une nouvelle configuration. La souveraineté est progressivement exercée par l’Empire composé d’organismes nationaux et supranationaux, intégrant les États-nations, unis dans une logique interlope de gouvernement. Cet Empire est fragile, il ne vit et se développe que par le travail de la multitude ; il peut être victime d’une poussée inventive et organisationnelle de celle-ci.

Les concepts d’Empire et de multitude inspirés par les travaux de philosophes classiques (Machiavel, Spinoza, Hobbes) ou contemporains (Foucault, Guattari, Deleuze) constituent la matière des deux premiers ouvrages de Hardt et Negri (4). Plus que de leur reprocher d’utiliser le schéma basique du marxisme comme Rancière, le militant critiquera leur refus d’intervenir concrètement sur le futur : Hardt et Negri préconisent de s’organiser pour détruire le vieux monde et en construire un autre. S’organiser, mais comment ? Un nouveau monde, mais lequel ? Même, dans le troisième tome de la trilogie consacré au commun, ils ne progressent que lentement sur ce chemin. Comme la plupart des philosophes politiques radicaux, Hardt et Negri pensent que la philosophie n’est qu’un moyen au service de l’action, seule constituante (5).

« L’imagination philosophique peut colorer le réel, mais elle ne peut pas remplacer l’effort du faire-histoire : l’événement est toujours un résultat, et non pas une origine » (6). « À un certain moment de sa pensée, Marx a eu besoin de la Commune de Paris pour faire le saut et (4) concevoir le communisme en termes concret comme une solution de rechange effective à la société capitaliste » (7).

Avant d’aborder les notions d’Empire et de multitude puis la description de leurs relations et tensions pour articuler « un projet éthique, une éthique de l’action politique démocratique au sein de l’Empire et contre lui » (8), il convient d’éclaircir les concepts qui les traversent ou se fondent en eux : « capitalisme cognitif », « biopouvoir », « biopolitique », « production biopolitique », « commun » (9).

 

Capitalisme cognitif et production biopolitique

Nous serions dans une période transitoire entre le capitalisme industriel et le capitalisme cognitif (le capitalisme de la connaissance). La capacité d’apprentissage et de création de la force de travail tend à jouer un rôle plus essentiel que la rationalisation de la production et l’investissement matériel. La valeur tirée du travail industriel, de la production mesurable en temps, perd sa position hégémonique au profit du travail immatériel ou biopolitique qui s’insinue dans tous les secteurs de la production et de la société elle-même « en les conformant à ses propres caractéristiques » (10). La production biopolitique, sans exclure les biens matériels, concerne d’abord la production de biens immatériels relevant du commun : les idées, l’information, les images, les codes, les langages, les rapports sociaux, les affects, les formes de vie « et ainsi de suite » peut dire Michael Hardt (11). Le capitalisme cognitif est le soubassement économique de l’Empire, le capitalisme financier n’est pas le nouveau capitalisme mais un élément du capitalisme cognitif (12). Á ce stade, il est nécessaire de comprendre la distinction que font Hardt et Negri, à partir des travaux de Michel Foucault et des différentes interprétations qui en ont été données, entre « biopouvoir », « pouvoir qui s’exerce sur la vie » et « biopolitique », « puissance dont dispose la vie pour résister et déterminer une production alternative de subjectivité » (13), ainsi que la relation compliquée qui les lie :

« Nous montrerons comment les formes de production dominantes et hégémoniques sont celles qui créent les “biens immatériels”, tels que des idées, du savoir, des formes de communication, et des relations. Dans le cadre de ce travail immatériel, la production déborde hors des frontières traditionnelles de l’économie et se déverse directement dans le domaine culturel, social et politique. Elle crée non seulement des biens matériels, mais des relations sociales concrètes et des formes de vie. Nous appelons “biopolitique” cette forme de production afin de souligner le caractère générique de ses produits et le fait qu’elle a directement prise sur l’