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10 octobre 2018

Vidéo d’un débat entre Patrick Boucheron et Philippe Corcuff : vers des repères politiques par temps de brouillard

La vidéo ci-après est celle du débat public entre Patrick Boucheron (historien, professeur au Collège de France) et Philippe Corcuff (politiste, maître de conférences à l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon, co-animateur du séminaire ETAPE), animé par Wil Saver (militant libertaire, co-animateur du séminaire ETAPE) sur le thème « Machiavel, Maurice Merleau-Ponty, Walter Benjamin : des repères politiques par temps de brouillard ? », le 31 mai 2018, au Lieu-Dit dans le 20e arrondissement de Paris. Cette rencontre publique était organisée par le séminaire ETAPE (Explorations Théoriques Anarchistes Pragmatistes pour l’Emancipation). La vidéo a été réalisée par Didier Eckel. Nous reproduisons également la version écrite de l’introduction de Philippe Corcuff.

Introduction à un débat avec Patrick Boucheron

Par Philippe Corcuff

Je remercie Patrick Boucheron d’avoir accepté de débattre dans le cadre modeste et hérétique du séminaire de recherche militante et libertaire ETAPE.

Je voudrais commencer à explorer en quoi deux couples intellectuels : Machiavel et Maurice Merleau-Ponty, d’une part, et Walter Benjamin et Daniel Bensaïd, d’autre part, peuvent contribuer à confectionner une boussole pour une gauche d’émancipation dans les temps troublés qui sont les nôtres. La deuxième personne de chaque couple (Merleau-Ponty et Bensaïd) constitue à la fois un lecteur du premier (Machiavel et Benjamin) et, en même temps, apporte des éclairages nouveaux à partir de cette lecture dans des contextes différents.

Je me situerai dans le cadre de la théorie politique, au sens que ce terme a pris dans le monde académique comme un espace de tensions entre la philosophie politique et les sciences sociales. Mais d’une théorie politique engagée dans « l’époque » au sens que Merleau-Ponty a donné à ce terme dans un texte juillet 1948 intitulé « Complicité objective » (repris dans Parcours 1935-1951, Editions Verdier, 1997, pp. 112-121). Merleau-Ponty repère ainsi le tâtonnement particulier propre à un engagement intellectuel dans « l’époque » :

« L’époque, c’est notre temps traité sans respect, dans sa vérité insupportable, encore collé à nous, encore sensible au jugement humain qui le comprend et qui le change, interrogé, critiqué, interpellé, confus comme un visage que nous ne savons pas encore déchiffrer, mais comme un visage aussi, gonflé de possibles. »

Et il ajoute :

« Quand on évite toute rencontre avec l’exubérance et le foisonnement du présent, on sauve plus facilement les schémas et les dogmes. La liberté est au présent. La pensée « dégagée », c’est le dogme ou la lettre, la pensée « engagée », c’est l’esprit de recherche. »

C’est dans la logique tâtonnante de cet esprit de recherche engagé au sein des confusions et des possibilités de notre « époque » que j’inscrirai ma démarche.

Confusions de notre époque ? Je pense tout particulièrement à la tendance à une aimantation ultra-conservatrice dans l’espace idéologique et politique, à travers notamment des rigidifications identitaristes, qui travaille aujourd’hui sous des formes différentes divers pays d’Europe (dont la France) et les Etats-Unis (avec le trumpisme). Cela prend la forme d’une remontée de replis nationalistes et de discours discriminatoires (islamophobie, antisémitisme, sexisme et homophobie, notamment) à une échelle large et de l’écho dans des secteurs plus marginaux de l’islamisme et du djihadisme (deux catégories à distinguer par rapport aux amalgames médiatico-politiques). Cette aimantation ultra-conservatrice intervient dans un moment de brouillage fort des repères qui avaient constitué un des axes principaux de la lecture de l’espace politique : l’opposition droite-gauche. Dans ce double processus (aimantation ultra-conservatrice et brouillage des repères droite-gauche), des zones lexicales confusionnistes se sont installées entre des thèmes d’extrême droite, de droite, de gauche et de gauche radicale. Ces confusions ouvrent l’éventualité d’une marginalisation structurelle de ce qu’on a appelé jusqu’à présent « la gauche », mais aussi de possibilités de réinvention de celle-ci à la lumières des impasses d’hier et des enjeux du moment. N’oublions pas, dans une lecture unilatéralement déplorative, très courante, que Merleau-Ponty parle aussi d’« un visage aussi, gonflé de possibles ».

Mon exploration ne s’attachera pas au contenu d’un programme ou d’un projet pour une gauche rénovée, ce qui relève dans une cité à idéaux démocratiques de tout un chacun, dans le double horizon associé d’autogouvernement de soi et d’autogouvernement du peuple. Mon point de vue sera principalement méthodologique, renvoyant au niveau de la formulation des questions et de la construction des problèmes. Ce qui relève davantage de ma double compétence professionnelle en sociologie et en philosophie politique. Dans cette perspective méthodologique, les intellectuels professionnels peuvent proposer des ressources au débat démocratique tout en récusant les tentations de retour, plus ou moins subreptice, de la figure du « philosophe roi ».

Les noms de Machiavel et de Walter Benjamin ont été choisis aujourd’hui pour commencer s’atteler à cette tâche, parce qu’ils constituent une intersection dans nos préoccupations à Patrick Boucheron et moi-même. Par exemple, en 2017, Patrick Boucheron a publié un livre issu d’émissions diffusées sur France Inter, Un été avec Machiavel (Editions des Equateurs/France Inter) et a préfacé une édition des thèses Sur le concept d’histoire de Benjamin (Editions Payot & Rivages, collection « Petite Biblio Payot Classiques », traduction par Olivier Mannoni).

Je n’avancerai ici qu’une esquisse en pointillés, en deux parties, l’une consacrée à Machiavel et Merleau-Ponty et l’autre à Benjamin et Bensaïd. Patrick Boucheron réagira ensuite à mon exposé.

*****

Il est fait allusion à la fin de l’intervention de Philippe Corcuff à une chanson de Charles Aznavour. On peut la trouver ici : https://www.youtube.com/watch?v=gC_uObhPd-g

Les commentaires sont modérés (les points de vue non argumentés et/ou agressifs ne sont pas retenus).

 

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