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5 février 2018

Une utopie pragmatique pour l’après-capitalisme ?

À propos de «  Voyage en misarchie. Essai pour tout reconstruire  » d’Emmanuel Dockès1

Par Georges Serein

Que faire une fois que le capitalisme aura été suffisamment rogné par des initiatives qui vont de certaines coopératives aux ZAD, en passant par toutes les alternatives qui, dans divers domaines, cherchent une autre maîtrise de la production de biens ou de services, pour passer à une société différente ? L’optimisme inciterait à penser qu’il n’est pas trop tôt pour se poser la question. C’est ce que fait Voyage en misarchie, un conte philosophique sans morale. Une utopie non encore réelle – loin de là ! – mais qui n’est pas proposée comme un monde fini : il faudra toujours rogner…

Le narrateur, suite à un accident d’avion, se trouve dans un pays inconnu, présent sur aucune carte : l’Arcanie. Après quelques difficultés d’adaptation, en particulier suite à son incompréhension de l’amour libre, il découvre assez vite la vie locale et ses originalités. Pour commencer, il tombe amoureux d’une certaine Clisthène, jeune abbesse de l’étrange association qui l’accueille dans un premier temps, et bien sûr homonyme du fondateur de la démocratie athénienne. Assez vite, elle décidera brutalement de quitter l’association qu’elle dirige pour partir avec notre héros à la découverte de l’Arcanie. Elle le laissera tomber un peu plus tard… Mais le lecteur aura visité le pays, et surtout, aura été entraîné dans une comparaison continue entre les différents aspects de la société en France et en Arcanie. Le régime politique est la misarchie : la détestation du pouvoir. Nous voilà donc dans un vaste pays, avec une organisation politique d’apparence complexe que l’on va découvrir petit à petit. Le décentrement proposé par Emmanuel Dockès est intéressant par ce qu’il propose mais aussi du fait qu’il provoque la réflexion avec un recul inhabituel.

Comment ça marche ?

L’aspect le plus développé dans le livre est sans doute le fonctionnement économique, à travers un mode de propriété sensiblement différent de ce que nous connaissons. En effet, un individu peut facilement créer une entreprise, mais elle ne lui appartient en totalité qu’au tout début. Dans un délai maximum de 20 ans, il n’en sera plus propriétaire, en tout cas pas davantage que les employés et encore faut-il qu’il y travaille. Ainsi, le capitalisme n’est plus ce qu’il était. Mais une certaine dose de libéralisme économique est toujours là. La liberté d’entreprendre, et ensuite celle d’évoluer au gré de la volonté de ses travailleurs-actionnaires. La possibilité d’accumuler du capital est ainsi juridiquement limitée.

Concernant les appartements, leur valeur diminue au fur et à mesure qu’augmente l’âge des propriétaires. Ça complique la possibilité de spéculer… Il y a un principe global qui préside à la propriété : «  qui délaisse laisse, qui use acquiert  ».

Ce sont des règles de droit qui modèrent l’incidence du pouvoir qui découle de la propriété. On en distingue différents types : «  Lorsque le propriétaire est l’utilisateur direct de la chose, lorsque le champ est au paysan, lorsque l’appartement est à celui qui l’habite et lorsque l’entreprise est à ses travailleurs, alors la propriété n’est plus un outil de domination. Au contraire, elle défend et protège l’autonomie des individus. Porter atteinte à cette propriété-là, c’est attaquer la liberté. L’idée qui a guidé les fondateurs de la misarchie était donc simple : ils voulaient abolir la “propriété-moyen de domination” et conserver la “propriété-moyen d’autonomie”  » (p.  250).

Il est impossible de résumer ici un livre qui formule une grande quantité de propositions touchant divers aspects de la société : la liberté sexuelle, la propriété, les habitudes de consommation, l’éducation, le temps de travail, l’alimentation, la création artistique et la rémunération des artistes, les migrants… Le temps de travail, par exemple, est de 16 heures par semaine, ce qui laisse du temps pour des formations et par conséquent offre des possibilités pour ne pas être enfermé dans le même rôle toute sa vie.

Notre héros, cherchant toujours à comprendre comment fonctionne cet étrange pays en rapporte cette sentence d’une discussion avec son nouvel employeur : «  Nous craignons le pouvoir et l’oppression des États, mais nous apprécions certains services gratuits financés par l’impôt. Un certain compromis a été trouvé en maintenant les services gratuits, mais en supprimant l’État pour lui préférer une pluralité de districts et la séparation nette des districts collecteurs, des districts financeurs et des pourvoyeurs de services  » (p.  358).

Les Arcaniens sont donc passés à l’acte : l’État est remplacé par d’autres institutions… et sur le papier, ça marche pas trop mal. Il y a évidemment des contestataires, certains veulent un vrai libéralisme économique, type loi de la jungle, d’autres préféreraient autre chose…

Le dialogue se poursuit à propos des lois du marché :

«  – […] en principe, nous laissons les entreprises fixer elles-mêmes leurs prix, ce qui revient à laisser faire le marché, même s’il est inefficace. Mais nous avons toutes sortes de mécanismes correcteurs. Par exemple, nous favorisons les négociations entres associations d’usagers ou de consommateurs et associations de producteurs […].

– Je vois, ça bricole.

– Exactement. Toutes nos règles sont approximatives, imparfaites. Ce ne sont que des compromis discutables et discutés.

– Donc on peut faire mieux ?

– Bien sûr !  » (p. 359)

On peut donc aussi voir le Voyage en misarchie comme une participation sur le mode fictionnel au «  moment pragmatiste  » dont on parle ici et là. La perfection n’existe pas et on ne prévoit pas d’arrêter la recherche de meilleures modalités d’organisation à tous les niveaux, dans tous les domaines. C’est justifié ici d’une manière quasi constitutionnelle : «  Le pouvoir est un mal qui ne se combat que par lui-même. Pour critiquer les moyens de contrôle de la misarchie […], il ne suffit pas de dire qu’ils sont des moyens de domination. Il faut démontrer que, parmi les moyens de domination, indispensables à la mise en place de contre-pouvoirs efficaces, ces moyens-là sont moins bons que d’autres, ou plus dangereux que d’autres» (p.345).

Le meilleur des mondes ?

Le sous-titre du livre est «  essai pour tout reconstruire  »  : on comprend à la lecture que la reconstruction sera permanente, ou ne sera pas… La proposition d’un monde perfectible plutôt que d’un monde parfait est évidemment intéressante : elle rend l’utopie crédible, en lui ôtant sa vieille tare de monde fini et donc incapable d’évoluer, de vivre. Les problèmes ne sont pas cachés et font l’objet de procédures de résolution via des instances de gestion des conflits.

La question de la surveillance des citoyens est omniprésente et la proposition de sa limitation est elle-même problématique : on se contente d’une rotation du personnel ayant accès aux données. C’est un chantier en cours, parmi d’autres.

Dans son livre, E. Dockès va jusqu’à imaginer une expansion par dominos : une région voisine de l’Arcanie décide par référendum de suivre elle aussi la voie de la misarchie. Cela ne nous dit pas comment l’Arcanie elle-même a pu se créer…

Paru en juin 2017, Voyage en misarchie arrivait donc peu avant que le nouveau chef de l’État français ne déclare – sur un mode assez «  sarkozien  » – que la France n’est pas un pays réformable. Il y aurait des résistances par rapport au libéralisme économique tel qu’il est préconisé par le patronat. À ce propos, le même E. Dockès a coordonné un projet alternatif de Code du travail simplifié2.

Certains puristes trouveront insuffisantes des propositions pourtant inacceptables pour l’ordre établi. On peut aussi penser qu’il y a des idées à piocher car, à moins de préconiser le socialisme dans un seul pays, ce qui est passablement anachronique, toutes les expériences à vocation libertaire mériteraient d’être tentées.

Au-delà des nombreux thèmes abordés, le Voyage en misarchie laisse forcément un certain nombre de questions en suspens : quel serait le moteur d’un tel changement ? Si c’est la négociation, cela veut dire quel rapport de force pour aboutir à cette société ? La prise de pouvoir (et ses suites) sont-elles vraisemblables ? Un homme providentiel dont le programme serait «  Prenez le pouvoir !  »3  ?

Le Voyage en misarchie force la réflexion et le fait que les propositions soient discutables n’est pas contradictoire avec le projet lui-même, lequel est particulièrement ouvert, puisqu’il va jusqu’à admettre des formes de séparation. Ce n’est pas un livre sacré, pas non plus un guide de voyage, mais peut-être quelque chose entre les deux ou bien – soyons optimiste – une référence probable parmi d’autres… Rappelons tout de même que « rogner » le capitalisme n’est pas la seule possibilité de transformer le monde dans un sens libertaire. L’Histoire offre parfois des opportunités pour que, sur un territoire non négligeable, se construise une utopie, comme on peut le voir depuis quelques années au Rojava, dans le nord de la Syrie4, et il importe alors aux protagonistes d’avoir quelques « bagages » pour que l’improvisation soit la plus intéressante possible, même si en l’occurrence et aux dernières nouvelles, la guerre (comme dans l’Espagne de 1936 ?) risquerait de l’emporter sur l’utopie.

Georges Serein

1. Paris, Édition du Détour, 2017, 416 p

2. Proposition de Code du travail, sous l’égide du groupe de recherche pour un autre Code du travail (GR-PACT), sous la direction d’Emmanuel Dockès, Paris, Dalloz, 2017.

3. Slogan de Jean-Luc Mélenchon en 2012 ; écho du slogan d’une des principales affiches de François Mitterrand en 1974, reprise aux débuts de la campagne de 1981 : «  La seule idée de la droite garder le pouvoir. Mon premier projet vous le rendre  ».

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