Subscribe By RSS or Email

27 juillet 2019

Sur Ludwig Wittgenstein, la question éthique et le film Les sept mercenaires

Contribution au séminaire ETAPE du 29 juin 2018

Par Philippe Corcuff

Je vais proposer quelques bribes autour des rapports entre les trois termes que le philosophe Ludwig Wittgenstein (1889-1951) associe « éthique »« esthétique »« mystique » – qui font signe vers ce qu’on a appelé dans la séance du séminaire ETAPE du 29 juin 2018 « esthétique » et « spirituel » – et des extraits d’un classique du western américain de 1960 de John Sturges Les sept mercenaires (The Magnificent Seven).

De l’éthique chez Wittgenstein et de ses rapports avec le cinéma

Je vais parler du seul livre publié de son vivant par Ludwig Wittgenstein, le Tractatus logico-philosophicus (1re éd. : 1921-1922)1. C’est un livre qui s’inscrit dans les débats de la logique moderne, en formulant des propositions sur les rapports entre le langage et le monde. Wittgenstein y avance une certaine vision d’un lien univoque et logique entre le langage et le monde, qui marque ce qu’on appelle la « première philosophie de Wittgenstein », qui sera remise en cause dans la « deuxième philosophie de Wittgenstein », avec ses Recherches philosophiques (manuscrit inachevé de 1936-1949). Dans cette seconde philosophie, en général plus intéressante de mon point de vue et pour les sciences sociales en général, Wittgenstein va explorer la pluralité des usages du langage, va faire dépendre le sens du langage de ses usages dans des contextes variés, dans ce qu’il appelle des « formes de vie » et des « activités » au sein desquelles des « jeux de langage » sont insérés.

Toutefois, il y a quelque chose dans le Tractatus, une série de propositions à la fin du livre portant sur l’éthique, que Wittgenstein ne remettra pas en cause par la suite, et qui peuvent nourrir de manière intéressante une réflexion sur l’éthique ou sur le spirituel. De ce point de vue, le Tractatus peut être lu pas seulement comme un traité de logique sur les rapports entre le langage et le monde, mais comme une réflexion indirecte sur l’éthique.

Pourquoi indirecte ? Parce que ce que Wittgenstein fait dans le livre le tour de ce dont on peut parler, ce qui relève du langage, et pointe alors indirectement, ce dont on ne peut pas parler, ce qui ne relève pas du langage, qualifié par trois expressions plus ou moins données comme synonymes : « éthique », « esthétique » et « mystique ». En parlant de ce dont on peut parler, Wittgenstein circonscrirait ainsi le lieu de ce dont ne peut pas parler (l’« éthique », l’« esthétique » et la « mystique »). Mais pour mieux le comprendre, on va s’arrêter sur ce que dit précisément Wittgenstein :

* Proposition 6 421 : « Il est clair que l’éthique ne se laisse pas énoncer. » (p. 110)

* Proposition 6 522 : « Il y a assurément de l’indicible. Il se montre, c’est le Mystique. » (p. 112) L’éthique et le mystique se présentent donc comme relevant du « montrer », et pas de l’« énoncer » ou du « dire » (auquel renvoie « l’indicible »).

* Dernière proposition 7 : « Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence. » (p. 112)

Le lien entre l’éthique et le « montrer », à distance du « dire » de la théorie, nous oriente vers des formes d’expression qui « montre » plutôt qu’elles ne théorisent, comme le roman d’action ou le cinéma. Ainsi Wittgenstein était un accroc du roman noir américain et ses films préférés étaient les westerns et les comédies musicales ; bref des formes artistiques où l’éthique se « montrait » plus qu’elle ne se théorisait (à la différence de Kant, par exemple).

Les sept mercenaires de John Sturges va nous faire entrer plus concrètement dans ces problèmes, en nous les montrant. Les pistes suggérées par ce cas nous permettront de commencer à saisir les affinités existant entre l’approche wittgensteinienne de l’éthique (l’importance accordée au « montrer » par rapport au « dire » explicite à portée théorique) et la façon dont des questions éthiques peuvent être posées à l’intérieur du « jeu de langage » cinématographique.

Quelques extraits significatifs des Sept mercenaires de John Sturges

Quelques mots pour rappeler l’histoire : pour se défendre des bandits qui pillent régulièrement leurs récoltes (sous la direction d’un dénommé Caldera), un petit village de fermiers mexicains pauvres va faire appel à des mercenaires. Après avoir réuni quelques faibles ressources, ils vont réussir à trouver en ville sept as de la gâchette, quelque peu marginalisés et qui vont accepter d’affronter pour une somme modique une bande de plusieurs dizaines de pillards et tueurs. Les acteurs principaux sont : Yul Brynner, Steve McQueen, Charles Bronson, Robert Vaughn…, pour les mercenaires, et Eli Wallach (Calvera, chef des bandits mexicains). Il s’agit d’un remake américain, sous la forme d’un western, du film japonais Les sept samouraïs d’Akira Kurosawa (1954).

a) Extrait 1 (environ 1 h 34 min-1 h 36 min) : «Le contrat »

S’y oppose le juste et le légal :

«– Yul Brynner : Tu oublies une chose. On a accepté un contrat.

Steve McQueen : Pas du genre que la loi fait respecter.

Yul Brynner : Mais du genre qu’on doit respecter. »

b) Extrait 2 (environ 1h38mn-1h43mn) : «Pris au piège »

Les mercenaires ont été pris au piège à cause de la trahison d’un villageois. Ils vont accepter (temporairement) une reddition.

Caldera demande « Pourquoi ?», pourquoi des as des armes ont accepté de défendre des paysans pauvres. Steve McQueen répond sur le monde d’un petit conte métaphorique : « Un type que j’ai connu à El Paso… ». Pourquoi ce type a posé ses fesses sur un cactus ? « Il a dit : “Ça me semblait une bonne idée à l’époque”». On a là le cœur wittgensteinien du film : il est difficile d’aller plus loin dans le « dire » pour exprimer l’éthique. Exprimer une action éthique, qui se « montre » d’abord, passe alors par des paroles indirectes.

c) Extrait 3 (environ 1 h 44 min-1 h 49 min) : «Adios ! »

Pourquoi six mercenaires sur sept vont retourner se battre au village, malgré leur reddition ? On a affaire à une économie de paroles et à des expressions indirectes pour rendre compte de ce « pourquoi ? »

Par exemple la réaction de Robert Vaughn :

« – Pars Lee. Tu ne dois rien à personne.

Sauf à moi. »

Dans l’action éthique, il y va d’un engagement personnel, renvoyant au maintien de son intégrité, à ses propres yeux.

d) Extrait 4 (environ 1h56mn-1h57mn: « Pour un patelin perdu »

Caldera meurt avec un nouveau « pourquoi ? » sans réponse

Avec ces extraits des Sept mercenaires, on comprend vieux l’angle selon lequel l’éthique c’est davantage une pratique qui se montre qu’une théorie qui se dit (au sens théorique). Il y aurait donc des accroches analogiques particulières entre le « jeu de langage » cinématographique et l’approche wittgensteinienne de l’éthique comme quelque chose qui se montre.

Philippe Corcuff est maître de conférences de science politique à l’Institut d’Études politiques de Lyon, co-animateur du séminaire ETAPE et membre de la Fédération Anarchiste.

1 Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus (1re éd. : 1921-1922), traduction, préambule et notes de Gilles-Gaston Granger, Paris, Gallimard, 1993.

Laisser un commentaire