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1 juin 2014

Romantisme et démocratie au cinéma : To the Wonder (A la merveille) de Terrence Malick – Sandra Laugier

Article de préparation au séminaire ETAPE de juin sur l’éthique perfectionniste, individualisme démocratique et désobéissance civile – texte inédit

 

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« Heaven is under our feet as well as over our heads » (Thoreau, Walden, 1854)

(Le paradis est sous nos pieds comme au-dessus de nos têtes)

 

Wonder veut dire à la fois la merveille, le miracle, mais aussi l’étonnement et la perplexité. C’est l’ensemble de ces significations qu’explore le cinéma de Terrence Malick, qui ne vise pas à simplement représenter le monde, mais à le recréer par la caméra ; et ainsi nous donner l’expérience directe, voire brutale de ce miracle qu’est l’existence du monde et de ses habitants. To the Wonder (A la merveille, 2012), comme The New World (Le nouveau monde, 2005), est un film réflexif, qui revendique et met en acte la capacité du cinéma de nous ramener à la réalité, de nous y rendre sensible, et pour ainsi dire de nous remettre au monde.

 

To the Wonder est certainement le film le plus déroutant de Terrence Malick et l’on n’a pas besoin ici de revenir sur la relative incompréhension qu’il a rencontré, après plusieurs films cultes – dont Days of Heaven (Les moissons du ciel, 1978), The Thin Red Line (La ligne rouge, 1998), qui rompait une absence de 20 ans des écrans avec un casting de superstars et un film de genre. To the Wonder succédait quasi immédiatement à The Tree of Life (Palme d’or 2011 à Cannes, avec notamment Brad Pitt et Jessica Chastain), cet intervalle réduit donnant l’impression d’un film quasi superflu, négligeable après les perplexités et tensions engendrées par The Tree of Life, comme si l’effort accompli pour apprécier ce dernier – drame familial à orientation métaphysique – avait épuisé un public et une critique quelque peu saturés de la force inimitable des images de Malick, et peu enclins à faire même un pas de plus en sa compagnie.

 

Et pourtant, To the Wonder est sans doute le film de Terrence Malick le plus profond et accompli, sorte de jumeau ultra-contemporain de son autre chef-d’œuvre, The New World. C’est aussi son film le plus explicitement romantique, et celui qui  permet de placer l’ensemble de l’œuvre de Malick sous le signe du romantisme américain – un romantisme qui articule l’amour humain – celui de Marina (Olga Kurylenko) et Neil (Ben Affleck) dont la rencontre est signalée comme le premier miracle du film – et le rapport intime et mystique à la nature ; une terre déjà invoquée (comme « mère ») dans The New World par la voix off de Pocahontas, et qui était présente déjà de façon écrasante dans les premiers films de Malick. Car les paysages et ciels de Days of Heaven structurent désormais l’imaginaire cinématographique contemporain, et notre expérience. On les retrouve de façon particulièrement saisissante dans To The Wonder, sans doute le film de Terrence Malick le plus directement héritier de Days of Heaven dans son esthétique. Mais là on est loin du Texas et bien du temps a passé (plus de 40 ans depuis Days of Heaven, près de 15 ans depuis The Thin Red Line et ce qui aurait pu être un come-back de Malick dans le cinéma hollywoodien). Mais Terrence Malick reste définitivement l’auteur le plus singulier du cinéma américain d’aujourd’hui. C’est certainement celui qui justifie au plus haut point la thèse de Stanley Cavell, le grand philosophe américain qui fut le maître de Malick à l’université Harvard – de la capacité du cinéma à rivaliser avec la philosophie, d’égal à égal, non comme objet intellectuel ou valorisé par un discours théorique, mais comme mode de (re)présentation, de réflexion du monde.

 

Un romantisme de l’origine

 

Mais alors que les films antérieurs, Days of Heaven, The Thin Red Line et The New World présentaient une nature sauvage, native – une wilderness où les humains se révélaient soit perdus et dominés, soit intrus et menaçants, The Tree of Life et To the Wonder nous ramènent « sur terre », pour reprendre une expression de Ludwig Wittgenstein (1) pour qui la philosophie devait nous ramener des cieux de la métaphysique vers le sol de l’ordinaire ; Wittgenstein, inventeur de la philosophie du langage ordinaire, et Heidegger étant les deux figures contemporaines de la philosophie que Malick, traducteur de Heidegger, investit explicitement dans son cinéma. To the Wonder nous reconduit en effet au lyrisme de la vie ordinaire, l’amour étant la traduction de cet étonnement/émerveillement devant le monde, le monde de la nature comme le monde à première vue sordide et désolé (« bleak ») de la vie quotidienne (« tout est beau ici », s’écrie Tatiana, la fille de Marina, au supermarché). Les deux derniers films, The Tree of Life et To the Wonder loin d’opposer le sauvage et la civilisation, le mystique et l’ordinaire, le Nouveau Monde et la vieille Europe (The New World plaçait ou plutôt déplaçait Pocahontas dans un univers de jardins à la française et d’accoutrements courtisans, où la nature est si l’on peut dire sous contrôle social) … organisent la circulation de ces conceptions du monde, montrent le sublime du quotidien, comme la trivialité du grandiose. L’abbaye du Mont Saint Michel devient un élément de nature, émergeant telle une montagne, les plaines ondulantes de l’Oklahoma sont urbanisées et « anthropisées ». La conséquence de cette présence inévitable de la nature dans le monde contemporain, ou à l’inverse de l’intrusion de l’homme dans la nature, de son impact sur elle, c’est bien la disparition de la « mère nature », comme lieu neutre de refuge et de protection ; elle est partout vulnérable et souillée, comme l’indique constamment l’itinéraire de Neil, cheminant au milieu d’une nature contaminée – inhabitable au sens propre et dont les habitants ne veulent plus. Comme l’indique aussi l’état sanitaire de la population de la ville, signalant une fragilisation de l’humain en retour de son atteinte à la nature.

 

Dans The New World, on assistait à la dégradation du monde des premiers Américains par leurs civilisateurs européens ; To the Wonder accomplit un pas de plus dans la désillusion, ou plutôt nous fait comprendre qu’il n’y a jamais eu d’Amérique première, de terre sauvage et intouchée, de source purifiée. Comme Henry David Thoreau (2) à Walden, où il s’est installé à l’écart de la société, s’aperçoit que Walden, dans sa pureté originelle, n’a jamais existé :

 

« Le premier homme, la première femme ne sont plus là. Walden n’a jamais été là, depuis les premiers mots de Walden (Notre nostalgie est aussi assommante que notre confiance et nos anticipations) » (S. Cavell, Les sens de Walden, 1972).

 

La nostalgie d’une pureté originelle, de la nature où de l’image, est la dernière illusion dont le cinéma doit nous déprendre, tout en nous enseignant le miracle de ce monde dégradé qui nous porte grâce à son imperfection même (« Nous voulons marcher ; alors nous avons besoin de friction », note Wittgenstein). Le prêtre Quintana (Javier Bardem) est porteur de cette acceptation d’un réel à la fois insupportable et réapproprié, parce que vulnérable et à protéger, fût-ce en dépit de soi.

 

No Earth B

 

Il n’y a qu’un monde, le nôtre. Où l’on retrouve alors dans le cinéma de Terrence Malick, après le discours métaphysique des origines du monde dans The Tree of Life, , le discours  écologique plus pragmatique qui était déjà sous-jacent dans The New World. La terre ne peut être réparée, comme l’indique le scepticisme des habitants de Bartlesville concernant la tâche de remédiation de Neil, ingénieur chargé de l’analyse toxicologique en zone de pollution industrielle. La destruction de la terre est irrémédiable. Car la maladie affecte clairement l’humain, les enfants. L’élément le plus nouveau et personnel de To the Wonder est bien la présence de tous ces hommes, femmes, enfants physiquement affectés par la dégradation de leur cadre de vie. La terre est disgraciée dans ce film, tout comme dans le film quasi contemporain de Gus Van Sant, Promised Land (2013, titre qui, en dépit de son i