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30 mars 2015

Questionnements autour de la figure du « précaire » chez Patrick Cingolani | Ivan Sainsaulieu

 

Rapport « critique » – séance 12 du séminaire ETAPE

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Par Ivan Sainsaulieu

 

Professeur de sociologie à l’Université de Lille 1, ancien militant de Lutte Ouvrière

 

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Au risque d’être hors sujet, ou plutôt de traiter quelque chose de plus implicite qu’explicite, j’ai voulu discuter ce livre de Patrick Cingolani en prenant au sérieux son titre  – Révolutions précaires. Essai sur l’avenir de l’émancipation (Paris, La Découverte, 2014) – et en me demandant qui allait faire la « révolution précaire ». J’ai cherché si cet objet décelait une nouvelle force révolutionnaire, un nouveau sujet historique. J’ai eu beaucoup de mal à cerner les contours sociaux objectifs des révolutionnaires précaires.

 

banksy occupy london

 

Ce n’est pas la nouveauté de la figure sociopolitique dépeinte que je critique. Au contraire, cet aspect m’intéresse, et disons que j’aime bien le modèle au profil hybride de ce plébéien-précaire-éduqué, aux parcours atypiques, aux activités multiples, contestataire et anti-hiérarchique, anti-croissance, anti-consommation, militant créatif et ludique, artiste marginal. On peut résumer tout cela au concept de l’auteur, « l’autonomie » dans la vie et dans le travail, même si le terme a été galvaudé, même la liberté est sans cesse contredite par la contrainte, l’épanouissement par l’aliénation, comme le rappelle l’auteur lui-même. Ce portrait me rappelle celui que j’avais essayé de dresser des militants sudistes, j’avais d’ailleurs fait moi aussi une typologie. La typologie des « déplacements » (p. 59), me semble centrée sur le rapport travail hors travail, ou l’interpénétration des sphères du public et du privé, elle identifie en effet un rapport d’autoréalisation dans le travail, et dans l’autre sens d’immersion du travail dans la sphère privée, de coopération égalitaire dans l’interconnaissance, d’investissement émotionnel au travail, enfin de rapport frugal au revenu et à la consommation. Je crois que l’on peut tous apprécier plus ou moins la figure contestataire, elle nous parle.

 

Mais l’ambiguïté du statut de cet objet, c’est notamment de savoir si l’on décrit un trend social objectif ou un type de contestation subjective. L’oscillation entre subjectif et objectif est très présente dans le texte. Mais on a du mal à savoir de qui l’on parle. On cherche des précaires et puis on s’aperçoit qu’il y a aussi des travailleurs. On cherche des prolétaires et puis on lit que c’est à cheval entre classes populaires et moyennes. L’auteur en dit trop ou pas assez : trop pour que nous puissions réduire son propos à une philosophie politique plébéienne. Pas assez pour tracer les contours socio-économiques de son objet.

 

Alors il s’agit pour moi plutôt d’un type social de militantisme ou de mouvance contestataire. Ce n’est pas une force sociale objective, un nouveau sujet historique qui remplacerait le prolétariat. Ce n’est pas une classe sociale, ni même une strate ou une couche sociale. Il est question d’un groupe social aux ramifications multiples qui se caractérise subjectivement plus qu’objectivement, de façon plus compréhensive qu’explicative, par un mode de vie contestataire, consistant essentiellement (en principe) en une subversion locale des rapports sociaux (plus égalitaires et plus enrichissants pour l’individu).

 

Là où le bât blesse, c’est que l’auteur prétend aussi l’objectiver, l’incarner dans une société à un moment donné, et qu’il ne le fait pas de manière satisfaisante, ni par une mise en perspective historique, ni par un trend social suffisamment défini. Du coup, il m’a semblé qu’il réactualise surtout un (vieux) débat d’idées.

 

Historiciser le plébéien

 

L’auteur ne parle pas trop sociologiquement de la plèbe. Il évoque des philosophes plébéiens ou l’adjectif plébéien chez les philosophes, au sens de cynique, révolté ou encore de « communauté existant publiquement ». L’adjectif plébéien renvoie à un « dispositif pratique politique » et le nom plèbe aussi : la plèbe est « un acte collectif qui fait exister un collectif » (introduction).

 

Il est intéressant de noter que la figure sociologique du plébéien au 19ème siècle est plus établie. Leur autonomie repose sur une autonomie économique : ce sont de petits indépendants. On connaît la thèse de Sewell selon laquelle ce sont les artisans et non les ouvriers d’usine qui ont fait les révolutions en France au 19ème. L’autonomie prenait la figure concrète de petits patrons ou de travailleurs indépendants qui possédaient leur outil de travail. Ce qui n’empêchait pas les bras nus, les journaliers, les prolétaires à la tâche de prendre toute leur part dans les soubresauts, dès la révolution française. Mais ce sont ces artisans « autonomes » que l’on voit par exemple prendre les places d’élus sous la Commune de Paris, sauf erreur.

 

C’est cette perte d’autonomie individuelle qui va rendre possible, ensuite, le « substitutisme » (du parti à la classe) : si la classe n’est pas capable d’autonomie, le parti va lui donner (au risque de se substituer à elle). Mais on peut dire aussi que, au sein du salariat français du 20ème siècle, ce sont toujours des ouvriers « plus autonomes » qui vont jouer un rôle (« d’avant garde ») auprès des ouvriers de base. Après avoir mis à leur tête des bourgeois républicains ou des artisans, les ouvriers du rang ont mis à leur tête les salariés plus instruits ou plus qualifiés, les « ouvriers professionnels » devenus « révolutionnaires professionnels ». Ainsi, les militants communistes à la Libération, chez Renault, étaient davantage des ouvriers professionnels, de même que les milieux syndicaux CGT.

 

On pourrait faire l’hypothèse que les plébéiens dont il est question sont les successeurs, qu’ils connaissent des formes radicales d’indépendance politique voire d’anarchie du fait de la précarisation ou de l’appauvrissement matériel et intellectuel de leur condition (à la faveur de la remise en cause des acquis socio-économiques). L’auteur évoque cet effritement du salariat et les tentatives nombreuses du retour au statut d’indépendant, sous des formes précaires.

 

Mais le terme d’autonomie a un contenu politique, comme on l’a vu plus haut. Du coup, il faut distinguer le contexte socio-économique et le type social de contestation décrit. Il y aurait des minorités actives délurées, voire émancipées, comme il y avait ou il y a des militants. Et comme pour ces militants, la question du sujet historique resterait posée : sur quelle force s’appuyer pour changer les rapports sociaux à l’échelle de la société entière ?

 

Sociologiser le plébéien

 

C’est l’idée d’un phénomène minoritaire (non pas les fameux « 99% » mais plutôt un nombre compris entre 5% et 10%) que l’on veut étayer ici. A la différence du pari marxien de développement du salariat, toutes les tendances objectives décrites ici sont « ambivalentes », pour reprendre le terme avec lequel l’auteur qualifie le travail : le temps libre, l’éducation, la tertiarisation.

 

La thèse d’un vecteur d’émancipation hors travail est simple : si la vie est moins contrainte par le travail, ne donne-t-elle pas accès à des activités plus libres, où travail, loisir, culture sont plus intimement mêlés, hybridés ? Le développement de l’école est un puissant vecteur pour arracher la jeunesse au travail, voire pour offrir une jeunesse (temps d’incertitude et de transition entre les loisirs de l’enfance et les contraintes du travail adulte) aux jeunes qui n’en avaient pas. Même le chômage, s’il n’est pas permanent, permet plus ou moins aux jeunes de jongler avec leur travail intérimaire.   Le travail lui-même devient un enjeu de l’autonomie acquise grâce à l’élévation du niveau culturel, qui fait fuir les sales boulots et en particulier le travail parcellaire. Le processus d’émancipation s’appelle autonomisation, individualisation ou épanouissement individuel, qui s’autorise également de la diminution des appartenances de classe. Elle est néanmoins plus présente dans le domaine artistique et dans la jeunesse favorisée.

 

En effet, même si je penche de ce côté optimiste, il est difficile d’oublier tous les travaux sur l’inégalité des chances à l’école, voire sur la reproduction sociale par l’école. Il y a dans la France contemporaine une réactivation de l’élitisme social, le décalage entre le niveau scolaire des uns et des autres est impressionnant. D’autres pays sont beaucoup plus soucieux d’une politique scolaire égalitaire, d’un encadrement scolaire des plus faibles pour les faire rattraper les plus forts. En France on cherche surtout à libérer les plus forts du poids des plus faibles et d’ailleurs c’est vrai que les plus faibles sont animés d’une volonté de revanche qui fait que parfois on plaint en classe les plus forts, les plus intellos, qui doivent s’excuser d’être bon ou de lire des livres s’ils ne veulent pas être ostracisés par le groupe. Bref, le genre de problème qui nait de rapports sociaux scolaires inégaux.

 

Donc, comment concilier moyennisation scolaire et reproduction sociale ? En disant que les jeunes de milieux populaires qui s’élèvent par l’école sont minoritaires, comme les jeunes immigrés à science po, ou la jeunesse précaire des milieux artistiques. Je crois aussi que cela existe dans des milieux plus populaires, ou dans l’hybridation des classes in situ (sur un territoire ou dans une activité donnée) mais c’est forcément minoritaire. D’où le pourcentage donné plus haut.

 

En lien, l’argument générationnel : si le développement de l’éducation fait reculer le travail, si un temps de jeunesse a été démocratisé, l’auteur convient aussi des lourdeurs, des contraintes aliénantes. Il ne veut pas être naïf et il évoque le poids social de la précarité. Par contre, il s’en suit une conséquence qu’il ne tire pas : si la jeunesse est tiraillée par des contradictions, s’il y a une tension entre aliénation et autonomie, alors il est difficile de considérer la jeunesse comme force historique capable de renverser le vieux monde. Si les jeunes sont tout autant addicts à la société de consommation, aux marques de vêtement, aux équipes de foot, à la religion, à l’amour du gain, aux jeux violents, vidéo ou pas, à la Téléréalité et aux réseaux sociaux, ils ne sont pas sous l’effet d’un trend évolutif progressiste.

 

Quant au temps libre, l’auteur n’ignore pas sans doute les espérances déçues du passage aux 35 h (pas pour les patrons, on parle ici des salariés !). J’ai eu comme voisin de bureau au LISE-CNRS Daniel Gautrat, dit Mothé, sociologue ancien militant de Socialisme ou Barbarie. Son enquête sociologique sur les usages sociaux du temps libre était assez amère, il concluait aux progrès des activités marchandes, donc de la société de consommation, sur le temps dit libéré du travail. Cet aspect lui semblait dominer les autres activités non marchandes (bricolage, culture, jardinage, sociabilité, pour autant que tout cela échappe bien au marché). C’est d’ailleurs assez logique : pourquoi dans une société marchande le temps libre ne serait-il pas dominé par la logique marchande ?

 

Enfin, la tertiarisation. L’auteur dit que l’on ne doit pas se fixer sur le monde ouvrier d’industrie (avant de parler des industries culturelles). La tertiarisation des économies anciennement industrielles est un phénomène majeur que ne comprennent pas toujours par exemple les militants des pays émergents : alors qu’ils s’industrialisent, certains voient la France comme un symbole et une place forte du mouvement ouvrier, alors que ce sont largement eux qui vivent désormais la révolution industrielle. Ce paradoxe nous conduit à nous demander ce qu’est le secteur tertiaire. Vaste débat. Certains identifient une activité relationnelle comme dénominateur commun de toutes ses composantes commerciales, sanitaires, culturelles, touristiques, etc. D’autres disent qu’un cinquième ou un quart est du travail industriel déguisé, comme dans la sous-traitance aux grosses boites. En tous cas, il n’est pas possible d’en faire le temple de la révolution précaire : la plupart des emplois tertiaires ne sont ni précaires, ni jeunes, ni dédiés à la culture, comme dans l’exemple fourni par les plus gros contingents salariés : les professeurs, les infirmières et les aides soignantes. Ils et elles se précarisent certes, comme dans le cas des postiers. Mais pas tous au même rythme, heureusement. Et ils ne sont pas forcément de toute première jeunesse, d’ailleurs le baby boom s’est passablement transformé en papy boom.

 

J’en profite pour souligner que le livre contient peu de chiffres et l’exception des industries culturelles confirme la règle : il s’agit de pourcentages internes au secteur concerné, qui ne permettent pas de l’objectiver par rapport à d’autres.

 

Par contre, il y a un autre aspect objectif peu ou prou évoqué : les NTIC, le développement de l’informatique. J’y vois pourtant une double opportunité pour le camp progressiste. D’abord, pour qui veut savoir, écrire, s’informer, élargir ses horizons, nouer des contacts internationaux, avoir des activités culturelles ou artistiques, il me paraît difficile de ne pas y voir un amplificateur. Ou alors il faut oublier sa pratique quotidienne devant l’ordinateur. Ensuite, plus fondamentalement, c’est en même temps un support de l’autonomie individuelle. Steve Jobs ne fait pas partie du panthéon anarchiste mais il n’empêche que, si sa vision personnelle était bien de pouvoir permettre à chaque individu d’augmenter sa liberté individuelle en lui procurant un ordinateur individuel, on peut dire qu’il a gagné en grande partie son pari. Car le capitalisme a bien des tendances progressistes, mais elles ont pris un caractère assez sectoriel : pas la révolution industrielle mais des tendances économiques progressistes, ni dans le pétrole ni dans l’armement, mais davantage dans l’informatique, haut lieu de l’innovation technologique.

 

Un vieux ou un nouveau débat ?

 

Derrière cette question extérieure du subjectif et de l’objectif, il semble y avoir un débat chez l’auteur, une tension personnelle : celle entre le « vieux » et le « jeune » Marx. Le vieux Marx de la science pas marrante, celle que l’on recycle en sociologie, celle du Capital, et le jeune Marx joyeux de l’émancipation de l’homme par l’homme, cette émancipation des courants novateurs contre les vieux appareils. Le débat a fait fureur au tournant des années soixante dix, comme dans l’alternative théorique entre structuralisme et existentialisme – ou l’alternative politique entre trotskisme et spontanéisme. Personnellement, ce vieux débat me laisse songeur, parce que renoncer à l’une ou l’autre, la science ou l’émancipation, me semble appauvrissant.

 

Le supposé primat des pratiques m’interroge également. Page 7 et ailleurs, il est proposé un cheminement par l’expérimentation, le caractère exemplaire des pratiques remplaçant la (vieille) « prise de conscience ». Mais est-ce si sûr que des gens pratiquent sans discourir ? Des mecs ? Je demande à voir. Dans le documentaire Inventaire avant liquidation, sont présentés de chauds partisans de ce genre de pratiques (limitation du temps de travail, activités multiples, liens de type coopératifs, etc.). J’ai d’abord été séduit par leur discours sur le primat de la pratique et puis je me suis dit ensuite qu’ils étaient des êtres langagiers comme nous tous. Il y en a un qui expliquait par exemple ce qu’il faisait de son temps libéré : il passait beaucoup de temps à discuter avec les non convertis dont il évoquait d’ailleurs les arguments pour les réfuter. C’est l’une des rares femmes interrogées qui a dit que cultiver son potager était aussi alternatif que de faire des discours, en rougissant. Donc les rapports de genre et la division du travail n’étaient peut-être pas totalement abolis, ni le primat militant de la parole sur la pratique.

 

Sur la parole militante, il faut dire 4 choses : 1- c’est un travail, fatiguant ; 2 – Mais cela ne se confond pas avec une pratique, il y a certes les fameux « effets performatifs du langage », mais ils créent aussi de la confusion, car discours et pratiques sont le plus souvent distincts. 3 – Le primat de la pratique est un vieux topos militant mais les militants connus pour ce qu’ils ont fait sont rares ! Les militants ne font pas que parler mais c’est leur activité principale. D’ailleurs la nouveauté d’Occupy Wall street ne réside-t-elle pas pour beaucoup dans une nouvelle manière de parler, de faire circuler la parole, d’applaudir… ? 4 – Si les militants parlent tant, c’est sans doute aussi parce qu’ils en ont plus besoin que les autres. C’est comme si le lien social dépendait de la parole : le lien social n’étant évident que dans la routine institutionnelle qu’ils appellent à changer, les contestataires ont besoin de parler pour susciter un nouveau lien social, une sociabilité anti ou para institutionnelle. La parole, c’est un peu l’institution militante par excellence.

 

Pour conclure sur une note positive : le livre invite à réfléchir sur de nouvelles subjectivités contestataires. Il y a des gens créatifs, émancipés ou autonomes qui fourmillent au croisement de tendances contradictoires au sein du capitalisme actuel, dans les pays développés anciens mais aussi nouveaux. Il y a de nouvelles couches moyennes en mal d’insertion et les difficultés sociales greffées au niveau culturel croissant n’aboutissent pas qu’à de la soumission, mais aussi à des idées ou à des pratiques imaginatives et contestataires – des « échappées ». La question que j’ai posé c’est : y en a-t-il plus qu’il n’y avait de militants conscients dans le mouvement ouvrier ? Si oui, on est dans un capitalisme plus progressiste qu’auparavant. Sinon, il s’agit d’une nouvelle avant-garde. Et il faudrait la décrire un peu plus…

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