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11 juillet 2019

Le rôle de la certification scolaire d’État dans la (re)production des normes sociales de domination

Contribution au séminaire ETAPE du 21 avril 2017

Par Irène Pereira

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En France, en dépit de l’existence d’un système scolaire privé et d’écoles d’enseignement supérieur privé, l’État occupe une place centrale par le biais de son pouvoir de certification. Le baccalauréat est un diplôme à valeur nationale qui constitue la condition de possibilité d’accès aux études supérieures. L’État intervient également pour garantir les formations supérieures, y compris celles qui sont privées : titre certifié, reconnaissance par l’État, diplôme visé par l’État, grade de Master… Pour les familles et pour le monde de l’entreprise, l’État continue d’être un acteur central pour garantir la qualité d’une formation.

Néanmoins, il est possible de s’interroger sur le rôle de reproduction sociale qu’exerce l’État à travers la certification scolaire et des diplômes de l’enseignement supérieur. En effet, les individus qui sont couronnés par les formations les plus prestigieuses possèdent un profil sociologique spécifique. L’État, par le biais du système scolaire, possède un rôle dans la reproduction de la hiérarchie sociale et la sélection des élites. Cela avait déjà été montré en particulier par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dès les années 1960. Mais, ces auteurs ont limité principalement leur approche à la question de la classe sociale. Or les théories issues de l’intersectionnalité viennent s’interroger sur l’articulation des dominations croisées qui en viennent à produire la figure complexe des privilèges sociaux. La notion de privilège social désigne des avantages dont bénéficient un groupe social du fait de sa position.

Mais ce rôle de l’État va plus loin encore. En effet, avec la centralité que l’État républicain a contribué à donner à l’école, avec l’emprise des diplômes, celui-ci est devenu une institution centrale dans l’existence de tous les individus. On parle ainsi de scolarisation de la société. Cela conduit à ce que l’école ne contribue pas seulement à reproduire les normes dominantes, mais à produire elle-même des normes de domination. La principale de ces normes est l’injonction à la « réussite scolaire ». Ainsi aujourd’hui, par exemple, ne pas avoir le baccalauréat pour les jeunes générations, est devenu un sujet de honte sociale.

1. La question de la norme dominante : une approche intersectionnelle des discriminations et inégalités sociales

La norme dominante est l’expression d’une organisation sociale matérielle : elle indique le groupe social qui détient une place socialement dominante du fait de sa position sociale économique et plus généralement de son pouvoir social. De manière générale, les travaux de sociologie intersectionnels (où l’on croise les oppressions) conduisent à caractériser la norme sociale dominante comme correspondant à : l’homme « blanc » de classe moyenne supérieure ou de classe supérieure, valide, hétérosexuel et cisgenre (dont le genre correspond au sexe). Bien évidemment, le pourcentage d’individus cumulant l’ensemble de ces catégories est assez restreint. Par exemple, en France, il est possible d’évaluer qu’il y a : un peu plus de 51 % de femmes, environ 60 % de la population appartient aux classes populaires (ouvriers et employés), environ 1/6 de la population est en situation de handicap…

L’approche intersectionnelle conduit également à ne pas disjoindre inégalités sociales et discriminations sociales : les deux situations sont liées. L’inégalité de classe sociale produit de la discrimination sociale. Dans le monde anglo-saxon, on parle de classisme : il s’agit du fait de subir des discriminations sociales en raison de son appartenance à une classe sociale inférieure. Les discriminations sont également articulées à des inégalités sociales économiques que ce soit pour les femmes, les personnes en situation de handicap ou les homosexuels. Par exemple, les homosexuels hommes connaissent une évolution de carrière et un salaire moindre que leurs homologues hétérosexuels. Les normes sociales de domination sont l’expression d’une position sociale occupée par les dominés dans l’espace social et en particulier d’une position économique subalterne.

En tournant le regard vers la norme dominante et les privilèges qu’elle exprime, on est conduit à dé-essentialiser les catégories. En effet, les minoritaires n’existent que parce qu’ils sont définis par opposition à la norme socialement dominante qui les constitue comme différents et inférieurs. Cela apparaît par le fait que les catégories subalternes n’ont pas d’unité en soi : la notion d’handicapé amalgame un ensemble de personnes qui n’ont comme point commun que le fait de ne pas être jugé comme valide, la notion d’hétérosexuel sert à constituer par opposition un ensemble de comportements sexuels qui ne sont pas dans la norme (bisexuel, homosexuel, pansexuel… réunis sous le terme d’« allosexuel »), il en va de même de la norme cisgenre. La notion d’immigrés amalgame un ensemble d’individus qui n’ont comme points communs que d’être défini par opposition à population nationale. Bourdieu avait montré que les cultures socialement subalternes n’étaient constituées comme telles que dans la distinction avec la culture de la classe dominante. L’adjectif populaire ajouté à la notion de culture indique bien qu’il s’agit d’une culture subalterne par opposition à la « culture » (qui est celle légitimée en particulier par la culture scolaire). Dans la tradition occidentale, en particulier, la femme a été pensée dans sa différence seconde avec la norme masculine : Ève a été créée à partir d’une côte d’Adam, la femme était pour Aristote « le monstre de l’homme ». Par conséquent, déconstruire la norme dominante n’a pas pour objectif de parvenir à la reconnaissance et la valorisation d’identités différentes qui existeraient en soi, mais de remettre en question l’existence même de ces catégories qui organisent une hiérarchie sociale. Ce que Monique Wittig avait appelé la « pensée straight ».

Il faut néanmoins souligner que la première compétence mise en avant dans le référentiel des enseignants est la transmission des valeurs de la République. Celles-ci comprennent en particulier : un idéal de justice sociale (la « France est une République sociale »), la lutte contre les discriminations – égalité fille/garçon, orientation sexuelle, racisme et anti-sémitisme, handicap -).

Mais la question de la lutte contre la reproduction de la norme sociale dominante n’est pas qu’une question de justice sociale, elle comporte également une aspiration à pouvoir développer son existence sans avoir à subir la pression sociale d’une conformation à des normes sociales qui vectrices d’inégalités sociales et de discriminations injustes.

2. L’école : de la norme scolaire à la reproduction de la norme sociale dominante

L’école n’a jamais eu une place aussi centrale dans la société qu’aujourd’hui. On parle de scolarisation de la société. La certification scolaire est devenue la condition sine qua non, mais non suffisante, d’accès au marché de l’emploi et en particulier aux places professionnelles les plus prestigieuses. De ce fait, il arrive souvent que l’on confonde la réussite scolaire et la réussite professionnelle. C’est une erreur d’analyse qui a des conséquences problématiques à plusieurs égards. En effet, elle conduit à entretenir l’illusion que l’école aurait pour fonction de former afin d’insérer l’élève sur le marché de l’emploi. Le décalage entre la réussite scolaire et universitaire des filles et la discrimination qu’elles connaissent à l’emploi montre qu’il n’y a pas un lien mécanique entre la réussite scolaire et la réussite professionnelle et sociale. Cette confusion entre les deux normes de réussite est plus présente semble-t-il chez les hommes : en effet, l’attente sociale en matière de réussite professionnelle pèse davantage pour eux. Cela peut avoir des conséquences sur la réussite scolaire des élèves garçons de milieux populaires : les familles peuvent entretenir un discours utilitariste sur les finalités de l’investissement scolaire. Or les travaux sur le rapport à l’école (ESCOL) ont montré qu’un rapport au savoir utilitariste était moins propice à la réussite scolaire.

L’école définit une norme spécifique : la réussite scolaire. Les élèves sont classés à partir de cette norme : décrocheurs, élèves en difficulté scolaire, élèves faibles, moyens, bons ou excellents. Les notes en particulier sont utilisées comme une mesure quantitative de ce classement scolaire. La difficulté vient de la confusion au sein de l’école entre deux visions socialement différentes dont l’une réalité en prédomine au sein de l’élite sociale. Il existe une vision égalitariste : l’école devrait avoir pour fonction de faire acquérir à tous les enfants des compétences et des connaissances, liées en particulier à la culture scripturale, indépendamment de tout souci de compétition sociale et de l’origine sociale des élèves. Mais l’élite sociale (parents issus des classes moyennes supérieures et classes supérieures) font jouer à l’école un autre rôle. Elle a pour fonction de produire une compétition qui doit servir à légitimer la répartition des places dans la hiérarchie sociale. L’intérêt des classes dominantes est bien évidement que le système scolaire fonctionne comme un espace de reproduction de la hiérarchie sociale en place. De fait, l’organisation du système scolaire français reflète la reproduction de l’élite sociale : notes chiffrées ; écoles et cours privées ; dérogations à la carte scolaire ; classement des établissements ; existence de filières professionnelles, technologiques, générales ; filière S considérée comme la filière d’excellence ; existence d’un système élitiste post-bac avec les classes préparatoires et les grandes écoles… Les parents des classes dominantes se caractérisent par leur compétence pour optimiser les ressources de leurs enfants dans le cadre de la compétition scolaire. La réussite scolaire est donc une norme issue d’une compétition scolaire biaisée qui fonctionne au service des familles des classes socialement dominantes. La difficulté provient donc de ce que l’on met derrière l’expression de réussite scolaire : un idéal égalitaire ou un idéal de compétition élitiste.

Il est ainsi possible de noter le rôle que joue l’État dans la conservation de la norme sociale dominante au service de l’organisation capitaliste et patriarcale de la production. Il organise un système scolaire avec des classements, des filières scolaires, des concours et des diplômes reproduisant les stéréotypes de genre et le classisme social. Ainsi, l’État et le marché loin de devoir être opposés, doivent être au contraire perçus comme jouant un rôle complémentaire dans la production d’une organisation sociale inégalitaire et discriminatoire.

La norme de la réussite scolaire a une telle puissance que le fait de connaître des difficultés scolaires est de plus en plus considérée comme un signe d’anormalité qui conduit à une augmentation de la pathologisation et de la médicalisation de l’échec scolaire avec un développement en particulier des catégories de troubles de l’apprentissage. Mais la norme scolaire entretient des correspondances avec la norme sociale qu’elle contribue à reproduire. Plusieurs travaux sociologiques, comme ceux de Stanislas Morel, montrent l’existence d’une correspondance statistique entre les troubles de l’apprentissage et la classe sociale avec une augmentation statistique de la difficulté scolaire qui se trouve classifiée dans une pathologie de l’apprentissage.

Pour identifier en quoi l’école française fonctionne comme un lieu de reproduction de la norme dominante, il est nécessaire de regarder quel est le profil sociologique des élèves qui parviennent à obtenir les certifications les plus prestigieuses. Il s’agit en France des étudiants diplômés des grandes écoles. On remarque assez logiquement que ces écoles qui donnent accès aux postes au sein de l’économie et de l’administration les plus prestigieux sont investis par le groupe social qui représente l’étalon majoritaire : un homme, d’origine française, de classe moyenne supérieure ou de classe supérieure. Un certain nombre de grandes écoles très prestigieuses, principalement des écoles d’ingénieurs sont peu investies par les femmes : Art et Métier Paris (13 %), Centrale Paris (19 %), SUPELEC (19 %), CNAM (20 %), École des Mines (24 %). La moyenne nationale est à moins de 28 % de femmes dans les écoles d’ingénieur. En 2015, la promotion de l’ENA comprenait un quart des femmes.

3. Les mécanismes de la reproduction sociale de la norme sociale dominante

Il faut commencer par souligner que la France, de l’ensemble des pays analysés dans le cadre du classement PISA 2016, celui dont le poids de l’origine sociale dans la réussite scolaire pèse le plus. L’écart de niveau scolaire à 15 ans est de deux ans entre les élèves de classes populaires et de classe moyenne supérieure. Il est de trois ans entre élèves en fonction de l’origine française ou immigrés. Mais le système scolaire français se caractérise également par un différentiel de réussite scolaire entre les filles et les garçons, quelles que soient l’origine sociale et l’origine migratoire, mais dont l’évolution au cours de la scolarité est ambivalente.

La réussite scolaire implique tout d’abord « un devenir élève ». Cela suppose de la part de l’élève qu’il se plie à la discipline de la forme scolaire. Il/elle doit intégrer les règles scolaires. Sur ce plan, la socialisation des filles, qui reçoivent davantage d’injonctions comportementales dans le cadre de la famille, semble favoriser ce devenir élève. Les interactions différenciées des enseignants avec les filles et les garçons contribuent à renforcer ces dispositions : les filles reçoivent plus de compliments portant sur leur comportement que sur la qualité de leur travail.

Mais le genre, dans le système scolaire, fonctionne comme une ressource scolaire ambivalente. En effet, la norme scolaire suppose pour être réalisée des compétences relativement contradictoires