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13 mai 2019

Le mort saisit le vif Deux dirigeants de Podemos face à la série Game of Thrones

Par Philippe Corcuff

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Ce texte est issu du séminaire ETAPE du 12 mai 2017
consacré à « La série
Game of Thrones, les figures du pouvoir et Podemos ».

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La série Game of Thrones offre une variété de figures quant au rapport au pouvoir. Cette variété va se restreindre dans livre collectif coordonné par Pablo Iglesias, secrétaire général du nouveau parti de gauche radicale Podemos en Espagne, composé principalement de contributions de membres de Podemos, et consacré à la série Game of Thrones : Les leçons politiques de Game of Thrones1. Je m’arrêterai plus particulièrement sur deux contributions, celles de Pablo Iglesias (une contribution seul : « Matchs de boxe et parties d’échecs entre l’ombre et l’épée » et une contribution en collaboration avec Daniel Iraberri et Luis Alegre, « Vaincre ou mourir sur l’échelle du chaos : légitimité et pouvoir ») et celle de Iñigo Errejón (« Power is power. Guerre et politique »). Errejón était jusqu’au deuxième congrès de Podemos de février 2017 le n° 2 de Podemos, mais là l’occasion de ce congrès il est devenu le principal rival d’Iglesias, qui y a été réélu triomphalement. Iglesias comme Errejón sont initialement des universitaires en science politique.

Ces trois contributions sur la série Game of Thrones apparaissent révélatrices d’impensés assez traditionnels quant à la vision de la politique et du pouvoir de ces deux dirigeants. De ce point de vue, on peut dire, selon les mots de Marx, que « le mort saisit le vif »2, c’est-à-dire que le passé mort tend à prendre possession du présent vivant.

Je relèverai quelques aspects simplement de textes qui traitent directement de problèmes de philosophie politique avec des références à des auteurs classiques comme contemporains.

Iglesias et La Khaleesi

Le texte de Iglesias, Iraberri et Alegre valorise la figure de La Khaleesi : par exemple en mettant l’accent sur le fait que, pour elle, ce qui compte c’est « la question de savoir si ce pouvoir doit être entre les mains de ceux qui mettent les chaînes ou de ceux qui veulent les briser » (p. 51) et d’ajouter : « Les faibles ont bien plus besoin de la puissance publique que les forts. » (p.53) Ils opposent leur héroïne à la figure morale de Ned Stark, dont ils font une critique que l’on pourrait qualifier d’inspiration machiavélienne :

« on peut dire que le héros moral, comme Ned Stark, plutôt que de faire le bien, choisit toujours d’être lui-même bon (ce qui est une bien curieuse manière de l’être). » (p. 54)

Ils insistent aussi sur le fait que la menace de l’autre côté du mur (le thème récurrent « Winter is coming ») conduit nécessairement à l’unification des différents concurrents au trône de fer dans la logique du combat (p. 55).

Dans son texte écrit seul, Iglesias met l’accent sur l’importance d’articuler deux façons de faire de la politique : la partie d’échecs et le match de boxes. Le match de boxes, c’est combat fondé sur le rapport de forces. La partie d’échec puise des idées chez le penseur communiste italien Antonio Gramsci : « la guerre de positions » afin de conquérir l’« hégémonie » culturelle dans une société. La première figure est appelée « puissance dure » (ou « hard power ») et la seconde « puissance douce » (ou « soft power »). Or, justement, avance-t-il : « Game of Thrones nous présente la tension permanente entre la puissance dure et la puissance douce. » (p. 109) Iglesias donne toutefois un avantage au « hard power », d’où sa fascination pour le vénézuélien Hugo Chávez par rapport au chilien Salvador Allende, ou pour Lénine par rapport à Karl Kautsky, social-démocrate allemand, également marxiste mais plus modéré et davantage attaché aux dispositifs démocratiques. Comme une fascination pour les vainqueurs militaires, Chávez et Lénine, par rapport à des figures plus démocratiques mais plus désarmées, Allende et Kautsky, dans une analogie avec l’opposition La Khaleesi/Ned Stark.

Errejón et le « soft power » gramscien

Le texte d’Errejón critique les limites de la vision qu’il appelle « libérale » de la politique (à laquelle il associe Hannah Arendt, John Rawls et Jürgen Habermas) en tant qu’« espace public où règnent le compromis, la négociation et le consensus » (p. 73) à partir de la vision conflictuelle de la politique portée par Game of Thrones. Il pointe aussi « les limites de la Realpolitik » associée au seul « hard power » (p. 76) Il donne alors la priorité au « soft power » de la conquête de « l’hégémonie » via « la guerre de positions » chez Antonio Gramsci. Il y a donc sur ce plan une différence avec le point de vue d’Iglesias.

Cependant il demeure, comme Iglesias, dans la définition principale de la politique autour de l’opposition « ami/ennemi » empruntée au juriste nazi Carl Schmitt3. Par ailleurs, le pouvoir conquis s’inscrit, dans le sillage de Gramsci, dans une logique « nationale-populaire », le peuple étant inséré dans le cadre de l’Etat-nation moderne.

Son usage tant de la notion d’hégémonie que du couple ami/ennemi passe par les thèses d’Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe en théorie politique. Errejón a écrit un livre de dialogue avec Chantal Mouffe publié en Espagne sous le titre Constuir pueblo. Hegemonía y radicalización de la democracia en 2015, traduite aux éditions du Cerf en 2017 sous le titre Construire un peuple. Pour une radicalisation de la démocratie. Il y a aussi un écho des thèses de Laclau et Mouffe chez Iglesias, mais moindre.

Ces analyses dans la confrontation avec Game of Thrones laisse entendre une vision assez traditionnelle de la politique et du pouvoir pour des dirigeants d’un parti se présentant comme novateur et même radicalement novateur, et qui revendique d’être une expression partisane du mouvement des indignados, largement basé sur des formes d’auto-organisation citoyenne valorisant les relations horizontales dans la critique de la représentation politique professionnalisée.

Je retiendrai deux axes susceptibles de nourrir une interrogation critique sur cette vision traditionnelle, deux axes qui mettent en évidence combien les deux dirigeants de Podemos écrasent la logique émancipatrice et auto-émancipatrice.

Une vision hobbesienne de la politique

La conception de la politique qui émerge de ces textes semble encore inscrite dans les conceptions modernes classiques ouvertes au XVIIe siècle par Thomas Hobbes dans Le Léviathan (1651) : une politique vue comme unification sur un territoire national, c’est-à-dire la politique comme fabrication de l’Un à partir du Multiple, via la représentation politique, comme rempart contre « la guerre de chacun contre chacun »4. La transformation du Multiple en Un, incarné par un ou des représentants, écrase la dynamique d’émancipation et d’auto-émancipation à l’œuvre dans la pluralité humaine au profit d’une verticalité remontant vers des chefs.

On peut envisager d’autres conceptions de la politique comme celle esquissée par Hannah Arendt. Dans son ouvrage inachevé Qu’est-ce que la politique ? (manuscrits de 1950-1959), Hannah Arendt livre une piste suggestive de ce point de vue. Elle avance d’abord :

« La politique repose sur un fait : la pluralité humaine. »5

Et elle précise :

« La politique traite de la communauté et de la réciprocité d’êtres différents. »6

La politique consisterait à créer des espaces communs en partant de la pluralité humaine, sans écraser cette pluralité au nom de l’Un. La problématique est déplacée du passage du Multiple à l’Un aplatissant le Multiple à un passage du Multiple au Commun préservant le Multiple.

Un inconscient viriliste

En second lieu, ces contributions valorisent le vocabulaire traditionnel de « la guerre », du « combat », de l’« affrontement », des « rapports de force » pour dire la politique. Or, on peut faire l’hypothèse que cette vision traditionnelle de la politique est hantée par un inconscient viriliste ou machiste, pour lequel faire de la politique c’est montré qu’on a « des couilles ». Ce qui est paradoxal pour des dirigeants de Podemos, qui oublient ainsi les particularités d’une politique de l’auto-émancipation.

Le vocabulaire hégémoniquement machiste de la politique a refoulé ce que les métaphores constituées socio-historiquement comme « féminines », et donc dominées, pouvaient nous dire sur d’autres rapports possibles à la politique émancipatrice. Car pour l’émancipation, il ne s’agit pas que de gagner dans un rapport de forces, mais aussi d’inventer quelque chose de nouveau, donc d’expérimenter, d’explorer, dans un mouvement de développement des capacités individuelles et collectives de ceux qui s’émancipent, que l’on appelle souvent aujourd’hui empowerment.

Il ne s’agirait pas d’abandonner la thématique du « combat » et des « rapports de force », puisque c’est une des composantes principales d’une politique d’émancipation. Mais ce n’est pas la seule composante principale, à la différence de politiques conservatrices ou de simple gestion de l’existant. Une piste ? Métisser le vocabulaire des « rapports de force » et du « combat » avec les mots de l’exploration, du tâtonnement, de l’expérimentation et de la création, en élargissant ainsi l’espace mental pour penser la politique émancipatrice7.

Game of Thrones : vers une polyphonie politique

Au final, il s’agirait de rendre plus polyphonique le rapport à la politique et au pouvoir que ne le font les dirigeants de Podemos à travers leurs lectures réductrices de Game of Thrones. Justement un des intérêts politiques de Game of Thrones consiste à exprimer un rapport plus polyphonique à la politique et au pouvoir, où se confrontent et cohabitent notamment logiques kantiennes (au sens d’une morale des intentions en tant qu’« impératif catégorique »), machiavéliennes (au sens du recours à des moyens immoraux pour faire advenir des fins morales) et « machiavéliques » (au sens du cynisme attribué souvent faussement à Machiavel), avec des hybridations mouvantes en fonction des situations, mais aussi des formes d’indifférence à l’égard du pouvoir politique.

Philippe Corcuff est maître de conférences de science politique à l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon, co-animateur du séminaire de recherche militante et libertaire ETAPE, membre du collectif éditorial du site Grand Angle. Il est notamment l’auteur d’Enjeux libertaires pour le XXIe siècle par un anarchiste néophyte (Éditions du Monde libertaire, 2015).

1 Pablo Iglesias (éd.), Les leçons politiques de Game of Thrones [1e éd. espagnole : 2014], Fécamp, Post-éditions, 2015.

2 Karl Marx, Préface à la première édition du Livre I du Capital [1e éd. : 1867], dans Œuvres I, édition établie par Maximilien Rubel, Paris, Gallimard, collection « Bibliothèque de la Pléiade », 1965, p. 549.

3 Sur la contribution de Carl Schmitt à la pensée juridique nazi, voir le juriste Olivier Jouanjan, « Prendre le discours juridique nazi au sérieux ? », Revue Interdisciplinaire d’Etudes Juridiques (Université Saint-Louis-Bruxelles), volume 70, 2013/1, pp. 1-23, https://www.cairn.info/revue-interdisciplinaire-d-etudes-juridiques-2013-1-page-1.htm.

4 Thomas Hobbes, Léviathan. Traité de la matière, de la forme et du pouvoir de la République ecclésiastique et civile [1e éd. : 1651], traduit et annoté par François Tricaud, Paris, Sirey, 1971.

5 Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique ? [manuscrits de 1950-1959], traduction et préface de Sylvie Courtine Denamy, Paris, Seuil, collection « L’ordre philosophique », 1995, p. 31.

6 Ibid.

7 Voir Philippe Corcuff, « Démocratie radicale et reproblématisation stratégique. En finir avec la magie viriliste, pas avec l’horizon utopique, dans un pragmatisme libertaire », revue Tumultes (Université Paris-Diderot), n° 49 : « Utopia Nova II. La radicalité démocratique », Alice Carabédian, Manuel Cervera-Marzal et Anders Fjeld (éds.), octobre 2017, pp. 91-104 ; extraits sous le titre « Utopie démocratique : en finir avec la politique des couilles », blog Mediapart, 12 janvier 2018, https://blogs.mediapart.fr/philippe-corcuff/blog/120118/utopie-democratique-en-finir-avec-la-politique-des-couilles.

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