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20 mai 2017

L’anarchisme comme anti-oppression

Par Irène Pereira

Il existe différentes acceptions de l’anarchisme comme mouvement politique. Ce petit texte vise à montrer comment la notion d’anti-oppression renouvelle aujourd’hui la conceptualisation politique de l’anarchisme.

L’anarchisme comme critique du principe d’autorité

L’anarchisme est souvent défini à minima comme une idéologie politique qui combat l’État. Néanmoins, cette définition de l’anarchisme montre rapidement certaines difficultés, puisqu’elle conduit, par exemple, à classifier ensemble l’anarcho-communisme et l’anarcho-capitalisme.

Si on remonte à la conceptualisation politique de l’anarchisme telle qu’elle figure chez Proudhon, il est possible de s’apercevoir que l’anarchisme apparaît comme une critique du principe d’autorité1. Historiquement, durant la Première internationale, contre les partisans de Marx, ceux de Bakounine sont bien désignés comme les anti-autoritaires. Cette définition présente un certain nombre d’avantages.

La critique du principe d’autorité possède une très grande extension : l’autorité de l’État sur les citoyens, l’autorité du patron sur l’ouvrier, l’autorité de l’enseignant sur les élèves, l’autorité du mari sur sa femme… La notion d’autorité permet à l’anarchisme d’investir la critique d’un très grand nombre de domaines où des rapports de pouvoir inégalitaires peuvent jouer.

Cette critique de l’autorité a souvent été l’objet d’objections : elle n’introduit pas de distinction entre autorité et autoritarisme. Engels attaque ainsi Bakounine dans un article intitulé « De l’autorité » sur le fait que toute coordination collective d’une action suppose une autorité.

L’anarchisme comme critique des oppressions

Néanmoins, la définition de l’anarchisme politique comme anti-oppression2 renvoie à un renversement de perspective.

En effet, on peut constater l’émergence de nouvelles formes de gouvernementalité néolibérale qui se caractérisent par un apparent effacement des formes d’autorité. Par exemple, l’« organisation libérée » dans les administrations ou dans les entreprises met en avant sa plus grande efficacité et souplesse dans la coordination des projets complexes.

Ainsi, si comme avaient pu le penser les anarchistes les pratiques de coordination horizontales peuvent être efficaces, pour autant elles ne suffiraient pas à garantir l’émancipation des participants.

Cette dimension a été parfaitement perçue par la féministe Jo Freeman dans un texte de 1970 intitulé « La tyrannie de l’absence de structure »3. L’horizontalité des pratiques, comme dans les groupes de conscience et de parole féministe, ne suffit pas à garantir la disparition des rapports de pouvoir.

De fait, la critique de l’autorité verticale prônée par l’anarchisme classique n’était en réalité pas trop radical, mais pas assez. Il s’est avéré naïf, mais non pas comme on l’a souvent cru. Ce n’est pas sa confiance en l’efficacité de l’horizontalité qui le rendait naïf, mais sa confiance en ce que cela suffisait à détruire toute oppression. Or, au contraire, cela a contribué à rendre plus invisible et subtil les formes d’oppression classiques qui pour autant ne disparaissent pas mais changent de forme.

À partir de là, l’anarchisme comme anti-oppression se définit comme un mouvement politique qui lutte contre toutes les oppressions. Cette affirmation peut sembler évidente, mais elle prend un sens particulier en réalité comme on le verra par la suite.

Lutter contre toutes les oppressions, cela signifie lutter contre tous les rapports sociaux qui produisent des positions sociales dans lesquels certains sont en situation d’opprimés et d’autres en situation de privilégiés.

Ces situations ne se manifestent pas seulement dans les rapports d’autorité verticale, comme l’a pensé l’anarchisme classique, mais elles peuvent être présentes également dans les organisations horizontales. De fait, les organisations anarchistes peuvent également reproduire des rapports sociaux d’oppression.

Cela se manifeste, par exemple, par le fait que dans les assemblées anarchistes mixtes, les femmes osent moins prendre la parole que les hommes, et cela, comme c’est le cas par ailleurs de manière générale dans l’ensemble de la société. La prise de conscience de cette réalité qui échappe à la conscience immédiate passe souvent par une objectivation à l’aide de pratiques de comptage des prises de parole.

Donc l’anarchisme comme anti-oppression est une conception de l’anarchisme qui est attentive à lutter contre toutes les formes d’oppression à l’encontre des groupes socialement minorés.

L’anti-oppression opère un autre retournement de perspective également. Elle ne vise pas à conscientiser les opprimé-e-s qui seraient vu-e-s comme aliéné-e-s. En cela, elle se situe dans la continuité de la confiance de l’anarchisme classique dans les capacités d’auto-émancipation des opprimés. L’anti-oppression vise à l’inverse à conscientiser le système de privilèges. La notion de privilège a été mise en lumière par Peggy McIntoch4. Un privilège résulte d’une position sociale qui permet à un individu de bénéficier d’avantages sans qu’il en soit nécessairement conscient.

La position sociale des opprimé-e-s font qu’ils sont conscients des oppressions, mais n’ont pas forcément les outils critiques conceptuels pour les nommer de manière adéquate. La position sociale des privilégiés font qu’ils sont eux souvent inconscients même de leurs privilèges. Les travaux de sociologie sont souvent une découverte pour les privilégiés, alors que pour les opprimé-e-s ils constituent plutôt dévoilement des mécanismes de leurs oppressions. L’objectif de la conscientisation des privilèges est de favoriser la posture d’allié-e-s5.

Enfin, l’anti-oppression est une approche intersectionnelle. Elle consiste à considérer que l’ensemble de ces oppressions et privilèges systémiques s’entrecroisent. Les systèmes d’oppression organisent l’ensemble de l’existence de ceux qui les subissent : la classe sociale, le racisme, le sexisme, les LGBTI*-phobies, le validisme… De ce fait, on peut être privilégié dans un système et opprimé par un autre. La posture d’allié-e-s permet de favoriser la possibilité d’alliances entre les opprimé-e-s. L’ensemble entrecroisé de ces relations oppressions et de privilèges a été appelé par Elisabeth Schùssler Fiorenza, la kryarchie6.

De la pédagogie libertaire à la pédagogie anti-oppressive

Pour illustrer l’écart qu’introduit l’approche anti-oppressive de l’anarchisme par rapport à l’approche anti-autoritaire traditionnelle, il est possible de prendre l’exemple de l’éducation.

On appelle habituellement pédagogies libertaires des approches qui se centrent sur la remise en question de l’autorité de l’enseignant en valorisant au contraire les capacités d’auto-émancipation des élèves. L’enseignant d’autorité verticale, transmetteur de savoir, devient un camarade (la pédagogie du maître-camarade) ou un facilitateur.

La pédagogie anti-oppression suppose un regard réflexif critique qui vise à déceler les rapports sociaux qui ne sont pas conscients en particulier pour les privilégiés. Ainsi, de nombreux travaux en sociologie (Bernstein, Isambert-Jamati) ont montré que les pédagogies libertaires sont des pédagogies invisibles (reposant sur une demande d’autonomie des élèves) et non des pédagogies visibles (explicites). Or, de ce fait, elles contribuent sans que les enseignants s’en rendent compte à renforcer les inégalités sociales. En effet, les enseignants s’appuient sur des compétences qui sont socialement construites dans les familles en fonction de leurs milieux sociaux, comme l’autonomie. Les pédagogies invisibles ne dévoilent pas les mécanismes par lesquels les dominants reproduisent leur domination dans l’ordre scolaire, elles contribuent au contraire à les invisibiliser davantage encore.

La pédagogie anti-oppression ne renonce pas à encapaciter les élèves afin qu’ils deviennent autonomes, à favoriser leurs capacités d’auto-émancipation. Mais, elle s’assure que cela ne se fasse pas au détriment des élèves de milieux populaires ou des élèves filles par exemple. Cela suppose, comme l’avait déjà suggéré Jo Freeman, dans son texte « La tyrannie de l’absence de structure », de mettre en œuvre des pratiques de régulation. C’est ce que font par exemple les pédagogues féministes en mettant en œuvre une double liste dans les prises de parole pour favoriser les élèves qui prennent le moins la parole ou en alternant une fille et un garçon lors des prises de parole.

Irène Pereira est philosophe et sociologue, militante libertaire. Elle est l’auteure notamment de Anarchistes (Montreuil, La ville brûle, 2009) et L’anarchisme dans les textes (Paris, Textuel, 2011).

1 Sur la question de la définition de l’anarchisme à partir de la critique du principe d’autorité, voir à ce propos mon article « Anarchisme » dans Le dictionnaire des inégalités, Alain Bihr et Roland Pfefforkorn (éds.), Paris, Armand Colin, 2014.

2 Pour une autre présentation complétant ce texte de ce qu’est l’anarchisme comme anti-oppression, il est possible de lire : « Anti-oppression, intersectionnalité et front lines struggle » (2011). URL : http://www.crac-kebec.org/files/atelier_anti_opp_vs_mai2011_0.pdf.

3 URL : https://infokiosques.net/spip.php?article2

4 McIntosh Peggy, « Le privilège masculin et le « privilège blanc » » (1988). URL : http://www.millebabords.org/spip.php?article8087

5 « Comment devenir un-e bon-ne allié-e ». URL : https://feminazgulencolere.wordpress.com/2016/08/15/comment-devenir-un-e-bon-ne-allie-e/

6 Pour un complément, lire : « Une analyse anarchiste de la théorie du privilège » (1re éd. : 2012). URL : http://www.socialisme-libertaire.fr/2015/06/une-analyse-anarchiste-de-la-theorie-du-privilege.html

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