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14 septembre 2017

Féerie pour une autre grève (extrait)

La littérature prolétarienne existe toujours, et elle a toujours du mal à être publiée. Silien Larios, ouvrier chez PSA, raconte non seulement le quotidien ouvrier mais la lutte menée avec ses camarades face à la restructuration organisée par le patronat. Cette lutte a fait la une de l’actualité il y a maintenant quatre ans. Silien Larios la relate à sa manière dans un roman dont il a confié quelques pages à Grand Angle. Nous lui souhaitons de trouver un éditeur qui mettra à la disposition du public l’intégralité de ce texte qui, au-delà des dimensions littéraire et sociale, à sans doute une valeur historique.

Le collectif éditorial du site de réflexions libertaires Grand Angle

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Pour remplir la caisse de grève. Avec trois grévistes habitant Sainte-Pélagie, étiquetés comme moi, je déboule à la mairie de cette vieille ville réputée pour sa prison, sa caserne, son usine… Les deux premières institutions ont jamais eu les honneurs de nos visites. La dernière, mes évocations ont raconté nos entrées épiques… Madame Radon qui administre Sainte-Pélagie appartient au parti de Crémanchon, PC pour qui abrège… Nous voilà devant l’accueil de l’hôtel de ville. D’accueil, ça en a que le nom. Après avoir expliqué le pourquoi de notre visite. La dame à l’entrée, pas aimable pour un liard, nous indique : Je sais pas si l’adjoint pourra vous entendre, il est très occupé!… Occupé pour quoi ?… Je demande, montrant qu’il y a pas un chat en mairie…

Une fois introduits à l’intérieur, on déambule dans un hall vide, attendant l’adjoint au maire qui doit nous recevoir. Les minutes passent, surpassent, trépassent… Au bout d’une heure et demie, c’est plus minutes qu’il faut causer, c’est À la recherche du temps perdu… Ils se foutent de notre gueule ! Notre patience à des limites !… je sors aux présents. La mienne tient plus, en hystérie roue libre, qu’elle est… J’interpelle, vocifère, gueule : On n’est pas des zigotos ! C’est comme ça que vous traitez les ouvriers habitant Sainte-Pélagie !… Les trois qui sont avec moi s’éloignent brusquement… Le bras droit rapplique… Un vrai mirliflore de vingt-cinq ans qui arrive. Face à moi qu’il se trouve… Les trois collègues reviennent. Ils montrent l’intention de me calmer… Je contrôle mes esprits en plus de la situation : C’est honteux, de nous faire attendre ! On paye nos impôts ! Vous dites que vous êtes communiste !… Le dandy bellâtre de gauche me coupe… Ça se sent, le dégoût qu’il a d’être assimilé pour tel… Dans les salons qu’il fréquente en privé, ça doit pas se savoir. Ce n’est pas une raison pour vociférer ! Je me suis demandé si les forces de l’ordre ne seraient pas alertées !… déclare l’adjoint. J’interromps l’arriviste : Comme ça, la ville verra comment la mairie de gauche traite ses ouvriers en grève ! Une bonne publicité qu’on va faire avant les élections municipales !… Une fois mes préambules d’introduction débités. j’indique le pourquoi de cette visite : Les habitants grévistes de Sainte-Pélagie demandent une aide financière !… Le godelureau me sort : Les caisses de la mairie sont vides ! Nous sommes une ville pauvre !… Adressez-vous au secours populaire !… Après cette tirade, c’est un de mes accompagnateurs qui explose : On se bat pour préserver nos emplois, ont n’est pas des clochards !… Pour faire baisser l’adrénaline, je propose que le reste de l’entrevue se poursuive dans son bureau… Pas con, le pommadé. Pas con du tout, il voit bien le risque de se trouver pris au piège : Je vais prendre vos téléphones ! Je vous indiquerai la décision de Madame le Maire !… Une fois les numéros pris, l’arriviste qui se voit un jour calife à la place de la calife conclut : Ne vous faites pas d’illusions sur la somme !… J’y repartis : De la bonne publicité avant élections que vous aurez, si la somme est pas conséquente !… Si vous gagnez pas les prochaines élections, pleurez pas !… Le dandy de prisunic sort le dernier mot en signe de prophétie : Vous y aurez contribué !… Il sait pas si bien dire, une ville viscéralement à gauche… avec maire communiste depuis plus de 80 ans, passera à droite avec 60 % d’abstentions au premier tour…

Malgré sa phobie ouvrière, l’adjoint appelle dans la soirée : Une aide exceptionnelle de 1 000 euros par gréviste va être soumise à l’accord du conseil municipal ! Vous êtes cordialement invités à venir suivre les débats qui risquent d’être houleux, la droite pourrait faire barrage parlant d’illégalité !…

Délibération du conseil municipal de Sainte-Pélagie. Mardi soir avec les trois autres collègues, je suis présent. Une fois la demande d’aide aux grévistes de la ville demandée par madame le maire. L’opposition par la voie de Grangier intervient avec ironie mordante : Madame Radon, c’est porteur pour vous en période post-électorale de faire voter une aide financière pour les habitants de la ville, grévistes à Bagnole-les-Rancy !… Quand vos employés municipaux étaient en grève !… Jamais ils ont eu de soutien, au contraire !… Votre majorité allant des socialards, écolos, je passerais sur la plaisanterie constituée par les Grands Trotskistes !… Les ont plutôt enfoncés !… Toutes les composantes ont joué le pourrissement !… Écoutant ça, la conseillère municipale des Grands dissimule mal ses chaleurs. Je commente aux collègues de Bagnole-les-Rancy : Elle va devoir s’expliquer des mains qu’elle a mises dans le cambouis !… Pour garder leurs plats de lentilles de conseillers municipaux, pas qu’elle dans sa secte qui a les mains graisseuses !… Pas qu’elle, Gratiner en personne a voté pour l’expulsion des Roms à La Courneuve !… En plus Grangier la ridiculise !… À notre surprise, Grangier finit son intervention en votant des deux mains l’aide aux grévistes. C’est pas le cas du premier adjoint socialard Karim Foundanme. Il grille la politesse à Paulette Rampagnac, conseillère municipale des Grands Trotskistes. Pas courtois qu’il est. L’issu de la diversité déclare : Je voterai l’aide , mais ce n’est pas une solution de donner de l’argent à des personnes qui refusent le dialogue avec leur entreprise en difficulté !… Nos jeunes défavorisés pourront croire qu’ils peuvent être payés sans travailler !… Il est interrompu après sa dernière tirade : On n’est pas des fainéants !… On veut pas perdre notre boulot !… gueulent d’une seule voix les trois issus de la diversité qui sont avec moi. Ils en reviennent pas qu’un de leur frères, en plus à gauche , cause d’eux comme ça.

Une rhétorique piteuse de la dame Grand Trotskiste suit, dans un vocabulaire des plus laconiques… Elle cause toute flageolante de : Travailleurs !… Dignité !… Patrons de choc !… Grangier est hilare… La vieille fille bolchevique donne aucune explication du pourquoi les communaux de la ville en grève, ont pas eu droit aux mêmes considérations de sa part. C’est une avocate en fauteuil roulant, conseillère Parti Socialard, rupture de ban avec la municipalité, qui apporte la réponse lumineuse : Qu’elles soient de droite ou de gauche, les mairies gèrent leurs employés comme des patrons !… Elle cite Germinal pour voter la subvention. À part, en fin de soirée, elle me dit quand je vais la remercier : Pourquoi vous n’essayez pas l’autogestion ? Après, elle s’épanche sur l’autoritarisme de la Radon : Elle est insupportable ! Elle dirige sa majorité comme si elle était une monarque de droit divin !…

Les festivités s’achèvent avec une prise de bec entre Foundame et mes trois accompagnateurs. Ils interpellent celui qui se verrait bien futur maire issu des minorités visibles. Foundame prend mal le tutoiement : Je ne suis pas votre pote !… La réplique : Toi non plus !… passe plus mal… Il commence à mouliner des bras comme une petite frappe… Ses gardes du corps le stoppent net… Ils lui font quitter la salle en passant par les cabinets…

Silien Larios, 

Silien Larios est auteur du roman L’usine des cadavres. Ou la fin d’une usine automobile du nord de Paris, Les Éditions libertaires, 2013

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