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28 mars 2015

Exploration sociologique et politique de la figure des « précaires » | Patrick Cingolani

 

Contribution à la séance 12 du séminaire ETAPE

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Par Patrick Cingolani

 

Professeur de sociologie à l’Université de Paris 7-Denis Diderot, auteur notamment de Révolutions précaires. Essai sur l’avenir de l’émancipation (éditions La Découverte, 2014)

 

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Révolutions précaires (couverture)Le mot « précaire », on le sait, est polysémique, contrairement à ce que prétend une lecture unilatérale qui pousse à ne le comprendre que sous le seul angle d’un déficit d’intégration. En effet, dès que certains groupes s’en sont saisis, il a fait l’objet d’aménagements et de travestissements qui en ont subverti le sens. Judith Butler a bien montré comment certains mouvements sociaux modifient les énoncés dont ils sont la proie et retournent le stigmate en fierté. Elle a insisté sur le procédé linguistique de la catachrèse, qui transforme le sens d’un mot en l’employant au-delà de son acception habituelle. C’est le cas du mot anglais « queer », qui a fait l’objet d’usages détournés par ceux qu’il était supposé stigmatiser [1]. Il en va un peu de même du mot « précaire ». Ce qui fait sa polysémie et sa polyvalence ne provient pas d’un déficit du concept, mais du fait qu’il est tout à la fois social et politique et recèle potentiellement la charge alternative de cette seconde dimension. Dès les années 1980, le mot est entré progressivement dans le vocabulaire sociologique et syndical français, mais il s’est également nourri de l’héritage critique des années 1960-1970 et s’est teinté de cette connotation alternative et subversive. Ceux qui, en effet, se désignaient alors comme des « précaires » étaient ceux-là mêmes qui occupaient les squats et créaient des formes d’organisation collectives éloignées des modèles consuméristes et marchands. Ils peuplaient les lieux alternatifs, comme Kristiana, à Copenhague, ou Kreuzberg, à Berlin, s’affichaient comme les héritiers des luttes provos à Amsterdam [2], participaient à la scène alternative allemande [3] ou aux luttes autonomes, entre usine et espace urbain, en France et en Italie [4].

 

Les précaires, entre assujettissement et résistances

 

Les précaires sont tout à la fois les fractions sociales de la jeunesse assujetties au travail précaire, et les jeunes qui résistent à ce type de travail perçu comme une nouvelle forme d’exploitation – jeunesse que le syndicalisme, à l’exception peut-être de la CFDT, a toujours largement ignorée. Mais, plus précisément encore, les précaires s’inscrivent dans une configuration sociétale [5] allant au-delà du « travail » et considèrent ce dernier comme une atrophie des conditions de réalisation et d’expression de la personne. Entre classes populaires et classes moyennes, confrontés aux désenchantements de la scolarisation de masse, aspirant à des professions ou à des activités pouvant rendre compte de la dimension expressive de la personnalité, ces jeunes femmes et ces jeunes hommes se rebellent contre un mode de vie standardisé et consumériste. Ils redistribuent les tâches et les interactions du quotidien en les déspécialisant et produisent, par leurs pratiques, une autre économie. Les revendications qui ont caractérisé le mouvement ouvrier et ses appareils syndicaux leur apparaissent obsolètes. Ils revendiquent moins l’augmentation du pouvoir d’achat que l’augmentation d’un pouvoir de vivre et de réalisation que ne satisfait pas la consommation.

Cette dimension alternative des précaires contredit le discours d’une « prise de conscience » apportée du dehors au sein d’un rapport militant vertical. Au principe des styles de vie précaires, il n’y a pas tant des individus à émanciper que des individus et des groupes déjà émancipés en quête de régimes d’existence, de pratiques de vie, de territoires urbains ou ruraux permettant l’émancipation. Il s’agit moins de prendre conscience que de créer les conditions d’expérimentation de nouveaux rapports sociaux. Ces déplacements, ces latéralisations, qui font écho à d’autres dimensions contemporaines de la vie sociopolitique, telles que les formes horizontales de l’organisation de certains mouvements sociaux, débouchent sur des enjeux militants. Mais ils produisent aussi des formes d’aliénation et de domination plus retorses qu’il n’y paraît et qui exigent d’être pensées loin des poncifs d’une certaine sociologie prompte à confisquer le savoir de et sur la domination. Le paradoxe de cette situation tient dans la tension qui traverse cette question : comment vivre l’émancipation et sa pérennité au sein des forces sociales conjuguées de la domination capitaliste ? Les pratiques et les expériences que nous étudierons ne relèvent pas d’une sorte de premier degré de l’aliénation, ou d’un consentement aveugle aux normes ; tout au contraire, ils puisent plus souvent dans l’hétérogénéité et dans l’écart aux normes leurs conditions de réalisation, mais aussi, peut-être, leurs conditions d’exploitation. Il faudra donc s’interroger sur le sens de l’exploitation et des nouvelles luttes dans un contexte de désinstitutionalisation du travail et de refus de la normativité salariale.

Pas plus que le mot « prolétaire », et tant d’autres mots encore, le signifiant « précaire » ne peut être découplé de sa charge politique et de ses formes d’assignation socio-économique. Il est en effet, nous l’avons dit, porteur d’une multiplicité de sens. Ce qui n’empêche pas tout un courant de la sociologie de continuer à dénoncer les conditions de travail instables et les rémunérations inférieures à la normale plutôt que de tirer les conséquences d’un aménagement de la relation à la temporalité productive et d’un rapport sélectif à la consommation. La condition salariale ne tient pas tout entière dans la question du pouvoir d’achat : l’exploitation y relève d’abord d’une domination de l’existence et du temps. Le besoin d’expérimenter et de tenter, au cœur même des rapports de domination, d’autres formes de vie se heurte aux contraintes objectives des forces socialisées du capital et aux appareils idéologiques de la reproduction des rapports d’exploitation. Les mouvements de précaires des années 1980, dignes héritiers des mouvements contre-culturels des années 1960, se situent à la fois au centre et à la périphérie d’une dynamique de dénonciation de l’épuisement des énergies utopiques associé au modèle capitaliste de développement tout au long de la seconde moitié du XXe siècle. Ils ont réintroduit, face au compromis institué entre syndicats ouvriers et État, un conflit autour des modèles de vie dominants et de leurs compromissions avec des formes de fonctionnement bureaucratiques, hiérarchiques et non démocratiques. Ils ont notamment mis en crise le compromis autour de l’emploi qui a caractérisé la conjoncture de l’après-guerre et, pour cette raison même, ont réactivé violemment la question du sens du travail et, plus généralement encore, de l’activité. Ce que l’on désigne par la métaphore très approximative des « Trente Glorieuses », entendue comme période de forte croissance et de développement, ou sous le concept de « société salariale », comme moment d’institutionnalisation du salariat, ne saurait être compris comme l’expression achevée d’un progrès quantitatif. C’est aussi un moment de cristallisation d’un certain type de domination à l’échelle nationale et internationale. Le compromis social et son modèle de développement étaient déjà fissurés non seulement à l’extérieur, en raison de la configuration des impérialismes de l’époque, mais aussi à l’intérieur, en raison des rapports sociaux et de genre, autant dans l’intimité des relations hommes-femmes que dans le cadre de l’entreprise et de la distribution des rôles et des places [6]. Par ailleurs, de nouvelles manifestations et formes d’engagement ont mis à l’ordre du jour les questions environnementales posées par ce régime de développement [7].

Ignorer l’ensemble de cette configuration critique et divisée, c’est, comme y incline tacitement Robert Castel, faire fi des questions soulevées par les révoltes de la jeunesse des années 1960. En reprenant dans son célèbre livre, Les Métamorphoses de la question sociale, le diagnostic de Michel Crozier à la veille de Mai 68 qui déclarait close la « phase religieuse du prolétariat » et morte « la lutte des classes » [8], Castel ne s’est pas donné les moyens de saisir les sens multiples de la révolte de Mai : sa critique du modèle bureaucratique, sa prescience des enjeux écologiques à travers la dénonciation des modalités dans lesquelles se donnait l’accès à la consommation ; ou encore le « retour à la terre », l’« établissement en usine », la vie communautaire, l’institution de coopérations productives (autogestion, etc.) à l’écart des rapports concurrentiels et marchands… Toutes ces expériences ont remis en question l’ensemble de la configuration d’un modèle de développement structurant le capitalisme, et dessiné un point de repère pour les formes d’action collectives dont les précaires, comme figure socialement hybrides, sont en partie les héritiers. Pour ma part, il me semble que la crispation stalinienne sur l’ouvrier industriel, d’un côté, et les renoncements post-gauchistes aux luttes populaires, au nom d’une certaine critique du totalitarisme, de l’autre, ont liquidé l’héritage lumineux et contestataire des années 1960. Celles-ci avaient diversement su conjoindre le marxisme et la critique libertaire de la technique et de la domination bureaucratique, la critique du modèle de consommation et l’anticipation des risques écologiques [9]. C’est seulement en nous ressourçant à cette conjoncture intellectuelle que nous pourrons échapper aux catastrophes qui se profilent dans les décennies à venir. Les précaires, au travers de mouvements spécifiques, mais aussi d’une certaine disparité d’expériences, ont perpétué tout au long des années 1970-1980, sous une forme tacite, cet héritage. Et ils l’ont fait dans un contexte historique où, de toutes parts, les aspirations à des modes d’existence alternatifs étaient vidées de leurs forces, entre autres, par la réticence des organisations staliniennes à tout déplacement identitaire du prolétariat, et par l’attaque frontale, socialement délétère du néolibéralisme et de son idéologie.

 
revolutions des precaires
 

Autonomies

 

Aujourd’hui, plus que jamais, cette aspiration à un régime d’existence opposé à la bureaucratie et la technocratie, ainsi que le potentiel alternatif dont les précaires avaient été porteurs, sont menacés par les formes radicales d’un capitalisme exerçant sous de nouveaux traits l’« exploitation universelle de l’essence sociale de l’homme » dont parle le jeune Marx [10]. La raison tient à ce que les formes alternatives de vie se sont avancées seules sur le terrain des relations au travail et à la vie quotidienne, sans qu’aucune mise en sens politique ne les ait accompagnées. Elles se sont ainsi trouvées en proie à un régime d’exploitation qui n’a jamais été aussi puissant et retors.

L’autonomie dans l’activité, les formes de coopération déhiérarchisées, le refus des cristallisations disciplinaires des rapports au travail, en ce qu’elles stérilisent l’expression et les intensités créatives, toutes ces aspirations qui ont, pour une bonne part, mû les mouvements sociaux et sociétaux de la fin du XXe siècle, semblent s’inverser en leurs contraires. L’autonomie devient « autonomie contrôlée » ; l’injonction à la flexibilité et l’externalisation rendent opaques les rapports de production et redoublent l’effacement des limites disciplinaires. Mais la forme la plus puissante de ce retournement tient dans la manière dont la critique antibureaucratique s’est dissoute dans les nouvelles déréglementations du travail et dans les pratiques de gouvernement néo-managériales, constituant un véritable contre-pouvoir aux aspirations collectives et un nouveau ressort pour la captation du temps et de la créativité du travail. Expérimenté d’abord sur les classes populaires, ce contre-pouvoir néo-managérial et néolibéral étend sa dynamique d’exploitation aux classes moyennes et aux héritiers scolarisés des classes populaires. L’appauvrissement des unes et des autres est par excellence l’instrument de raréfaction des possibilités de vie alternatives. La configuration sociale, le style, les revendications des principaux mouvements apparus depuis quelques années, depuis la place Tahrir jusqu’à Occupy Wall Street, en sont directement l’expression et l’attestation. Dans leur composition rentrent pour une large part des membres des classes moyennes et les générations scolarisées des classes populaires flouées dans leurs aspirations à une vie meilleure ; il en va ainsi, par exemple, des étudiants endettés pour mener leurs études mais sans espoir d’avenir professionnel [11].

À la faveur de la mondialisation et de l’imposition brutale d’une concurrence entre les peuples et les travailleurs, il se produit une dégradation des conditions de travail et de vie qu’aucune force collective solidaire et efficace n’est apparemment en mesure de contrecarrer. Rien ne semble pour l’heure pouvoir s’opposer aux mécanismes de division et d’externalisation et permettre de repenser les échanges et les partages internationaux. Certes, depuis quelques années, les rassemblements et les contestations contre les formes nouvelles de l’exploitation et de la captation financière se rendent internationalement visibles, ouvrant un espoir de résistance mondiale. Pour autant, les populations confrontées, sur leur territoire national, aux faillites, au chômage, à la flexibilité et aux difficultés d’accès au bien-être et à la culture ont, elles, bien du mal à soutenir intellectuellement et collectivement le choc de la paupérisation.

Le workfare, maintes fois repoussé en France, se développe à mots couverts et touche de plus en plus les salariés. Le RSA témoigne de la porosité existant entre les nouveaux dispositifs de l’assistance et ceux du salariat précaire, et l’on évoque de plus en plus volontiers une sorte de « sous-salariat chronique ». Le chômage endémique, le développement des formes atypiques d’emploi, la présence toujours plus fréquente de contrats aidés, de stages, avant, après et entre l’emploi, sont des manifestations objectives de l’émergence d’un précariat reposant sur la banalisation de normes d’emploi dégradées [12]. De toutes parts, la nature qualitative des revendications liées au travail et à l’activité, qui a constitué un des aspects les plus puissants des aspirations sociales dans la seconde moitié du XXe siècle, se heurte à des contraintes qui l’empêchent de se développer. Les jeunes travailleurs aux frontières des classes populaires et des classes moyennes sont confrontés à une détérioration des cadres et des rythmes de leur travail et, pour certains d’entre eux, à des formes de paupérisation qui les laissent impuissants quant à leurs possibilités de réalisation. Formés dans l’appareil scolaire, à distance des contraintes disciplinaires de l’entreprise et de la socialisation autoritaire des ouvriers d’hier, ils aspirent à trouver dans le travail une place pour la créativité et l’expressivité. Mais ils sont soit poussés vers des activités d’exécution qu’ils ne peuvent accepter qu’à contrecœur, soit contraints, pour obtenir un emploi, de consentir à des formes de concurrence les obligeant à diminuer leurs exigences salariales, voire à travailler gratuitement et à accepter des temps de travail flexibles aux effets nocifs sur la santé et l’équilibre personnel.

 

Des subjectivités à la question politique

 

Plus qu’à une condition objective, le précariat renvoie à des expériences et aspirations subjectives. Plus exactement, le précariat relève de ces deux dimensions : objective et subjective. Il est l’expérience sociale et individuelle de leur mise en tension. C’est en tout état de cause à partir de cette mise en tension que je traiterai ici constamment des enjeux de la question précaire et d’une politique du précariat. Certes, la sphère socio-économique du précariat et, plus encore, de la précarité est plus large que le type d’expérience que je viens d’évoquer. Le précariat est de plus en plus confronté à la perméabilité entre secteurs formel et informel, à la dégradation des normes d’emploi et à la porosité entre assistance, travail salarié et activité. Mais l’on ne peut saisir une politique du précariat sans tenir compte de ce ferment alternatif qui en constitue pour ainsi dire le sel et qui seul est capable de trouver dans les conditions de vie des plus paupérisés un ressort critique. Il y a plus de trente ans, alors qu’émergeait la thématique de la précarité, Michel de Certeau évoquait les tactiques, les ruses et les braconnages à partir desquels peuvent se reconfigurer les relations de domination et de pouvoir et se constituer des occasions d’échapper aux formes de confiscation du territoire et de contrôle sur le temps [13]. Une sociologie trop attachée à démontrer l’adhésion des dominés à la domination a négligé ces pratiques et tactiques à partir desquelles il est possible de ruser avec le pouvoir ou de ménager des exterritorialités : de la vieille « perruque » aux tentatives de détournement du temps salarié à des fins récréatives ou non subordonnées, en passant par des formes de détournement des allocations chômages et des usages divers des dispositifs d’allocation, comme expression de résistances tout à la fois tacites et pugnaces au vol du temps autant qu’au vol du travail, mais plus encore peut-être, aujourd’hui, au vol de la capacité expressive et créatrice.

Là même où l’on n’a voulu voir qu’un substitut au déficit du salariat, ces activités, ce travail « à côté », que mènent successivement ou simultanément les précaires, se prêtent à l’expérimentation des régimes de coopération et d’échange pouvant échapper à la corruption marchande. Dans les nouveaux modèles d’organisation du travail du tertiaire, ainsi que dans ce qu’on appelle le « travail immatériel » ou le travail de la connaissance, se dessinent des relations à l’autonomie du temps et des coopérations spécifiques. Ce sont des manières de travailler, à mille lieues de celles promues par le régime fordiste, qui ne laissent d’étonner et qui méritent d’être interrogés dans leurs ambivalences entre liberté et exploitation. Si ce travail apparemment libre fait pour ainsi dire partie des pré-requis d’un secteur professionnel comme celui des industries culturelles, il n’en constitue pas moins une aspiration à laquelle adhèrent les travailleurs dans le cadre d’une reconfiguration totale, comme nous le verrons, du régime de subjectivation par le travail. Qu’en retour cette situation professionnelle nouvelle nourrisse des formes d’exploitation insoupçonnées du temps du travailleur des industries culturelles ne disqualifie pas le type de subjectivation qui est ici à l’œuvre, notamment dans ses aspirations à échapper au commandement immédiat du patron. Elle interroge plutôt sur les nouvelles formes de conflit et de sens qui traversent désormais le travail, ainsi que sur les nouveaux dispositifs de sécurisation du travail et de l’activité dans un contexte de fragmentation, voire de désinstitutionalisation de l’entreprise. André Gorz, l’un des penseurs emblématiques de la question précaire [14], a résumé l’enjeu du conflit central à l’alternative suivante : « Intégrer le travail dans la multiactivité, comme l’une de ses composantes ; ou intégrer la multiactivité dans le travail, comme l’une de ses formes. Intégrer le temps de travail dans la temporalité différenciée d’une vie multidimensionnelle, conformément aux aspirations culturelles dominantes ; ou soumettre les temps et les rythmes de la vie aux exigences de rentabilité du capital, aux exigences de flexibilité de l’entreprise. Bref, reconquérir le pouvoir des activités vivantes sur l’appareil et le procès social de production ; ou asservir de plus en plus complètement celles-là à celui-ci [15]. » Avec peut-être un peu plus de prudence que Gorz, mais résolument dans sa direction, il nous faut penser le débordement du travail par la multiactivité comme une puissance de libération ; mais il nous faut aussi être attentifs à ces formes de reconduction de l’activité en travail qui, continument, surgissent de la créativité sociale et soumettent à nouveau celle-ci à l’avidité de la marchandise.

La question de la politique s’institue précisément dans ce qui apparaît aujourd’hui comme une ambivalence : d’un côté, des pratiques d’insoumission au commandement et une reconfiguration du rapport à la liberté et à la réalisation dans l’activité ; de l’autre, une recomposition des mécanismes d’intensification et d’exploitation du travail et une captation de l’autonomie du travailleur. Mais on ne peut faire d’emblée le deuil de ce que porte cette tension au nom de la supposée domination du travailleur. Les précaires sont, dans leur polysémie, le signifiant de cette tension qui désormais ne se borne plus aux seules classes populaires et à ses tactiques d’échappée, mais concerne de plus en plus les classes moyennes. Celles-ci sont toujours plus fortement soumises à l’exploitation capitaliste de leur créativité, au sein du formidable mouvement de production d’intelligence qu’a engendré la massification de l’enseignement secondaire et supérieur de par le monde.

 

Extrait de l’introduction de Révolutions précaires. Essai sur l’avenir de l’émancipation (Paris, La Découverte, collection « L’horizon des possibles », 2014, pp.5-17

 

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[1] Voir Butler J., Le pouvoir des mots -politique du performatif, Ed. Amsterdam, 2004.

[2] On ne peut que renvoyer ici à l’excellent travail que Margot Verdier a mené sous notre direction, les conjonctures de Diogène – individualisation et individualisme dans la genèse du mouvement squat hollandais (1964 – 1980). Paris Ouest, 2012.

[3] Diener I. & Supp E., Ils vivent autrement -l’Allemagne alternative, Stock, 1982

[4] Voir le récent, M. Tari, Autonomie ! – Italie les années 1970, La fabrique, 2011.

[5] On distingue ici « sociétal » de « social », car l’on entend par le premier les grands enjeux axiologiques qui orientent la société et trouvent à s’exprimer jusque dans le quotidien et l’intime, et par le second la question des conditions matérielles d’existence.

[6] J’ai par ailleurs développé des critiques en termes sociologiques et politiques de la lecture « castélienne » de la « société salariale » Sur ces critiques voir notamment « Le désenchantement de la question sociale », Lien social et politique, n° 34 Montréal Paris, décembre, 1995 et plus récemment dans « La société salariale à l’épreuve de l’anomie ou de la pluralité ? » in R. Castel, C. Martin Changement et pensée du changement : échanges avec R. Castel, La découverte 2012.

[7] Comme en atteste les premières manifestations du mouvement anti-nucléaire (marche sur Fessenheim et Bugey en 1971), l’apparition de revues et journaux dès les années 70 (tel « la gueule ouverte ») ou l’émergence d’une écologie politique ; entre autre avec A. Gorz.

[8] Allusion au numéro spécial de la revue Argument consacré à la question « Qu’est-ce que la classe ouvrière française ? », in R. Castel, Les métamorphoses de la question sociale, Fayard, 1995, p 357.

[9] On pense, par exemple, à Henri Lefebvre, à ses travaux sociologiques sur la ville ou sur le quotidien ou bien encore au Jürgen Habermas des années 70, tout à la fois héritier critique de Marcuse et sociologue des nouveaux mouvements sociaux. Voir notamment La technique et la science comme idéologie, Denoël, 1973.

[10] Marx K., « Manuscrit de 1844″ in OEuvres, Economie II, Pléiade, Paris, 1968.

[11] Voir sur ce point les témoignages avancés par David GRAEBER, The Democracy Project: A History, a Crisis, a Movement, Speigel & Grau, 2013

[12] Voir sur ce point « Au-delà du salariat ou en deçà de l’emploi ? L’institutionnalisation du précariat » par Robert Castel in S. Paugam, Repenser la solidarité, PUF, 2007 et S. Paugam et N. Duvoux, La régulation des pauvres. Du RMI au RSA. PUF, Paris, 2008.

[13] Voir non seulement le premier tome de L’invention du quotidien¸ consacré aux « arts de faire », mais aussi le deuxième tome de Mayol et Giard, où il est question du quartier de lyonnais de la Croix-Rousse et des formes d’appropriation du territoire à travers l’usage, la familiarité. Voir M. de Certeau, L’invention du quotidien, tome 1 « arts de faire » et P. Mayol et L. Giard L’invention du quotidien, tome 2 « habiter, cuisiner », les deux ouvrages chez 10/18, 1980

[14] A. Gorz, Les adieux au prolétariat, Paris, Galilée, 1980, p. 14.

[15] A. Gorz, Misère du présent, richesse du possible, Galilée, Paris, 1997, p 125.

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