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29 juin 2014

Désobéissance, critique sociale, individualisme, émancipation et révolution – Philippe Corcuff

 

 

Quelques notes à propos du séminaire ETAPE du 20 juin 2014 autour de Sandra Laugier

 

 

Je voudrais simplement garder ici la trace télégraphique de quelques pistes ayant émergé lors de la discussion des textes de Sandra Laugier lors de la 9e séance du séminaire ETAPE.

 

Désobéissance et redéfinition de la critique sociale

 

La pensée de la désobéissance civile telle que Sandra Laugier la tire de Ralph Waldo Emerson et Henry David Thoreau, mais aussi de ses lectures de Ludwig Wittgenstein et de Stanley Cavell constitue un des ruisseaux susceptible d’alimenter aujourd’hui le fleuve naissant de la reformulation de la critique sociale dans le sens d’une critique compréhensive, ou compréhension critique, ou encore critique pragmatique, renouant des liens avec une perspective d’émancipation (1). Que risquerait de faire une critique sociologique traditionnelle inspirée de la pente au dévoilement active chez Pierre Bourdieu, par exemple, face à la question de « la confiance en soi » ? Elle pourrait avancer que : 1) que c’est une illusion masquant des déterminismes sociaux et/ou des intérêts ; et/ou 2) que c’est une possibilité réservée aux dominants dotés de capitaux économiques, culturels, sociaux et/ou politiques suffisants. Que pourrait faire une critique compréhensive reliée à une boussole émancipatrice ? Elle pourrait s’intéresser, par exemple, à la fois à l’analyse compréhensive et pragmatique des mécanismes ordinaires de la confiance en soi dans des situations de la vie quotidienne et à la critique des mécanismes sociaux générant la mésestime de soi (manque de ressources dans un cadre inégalitaire, rapports de domination incapacitants, discriminations développant l’auto-dévalorisation, etc.). Les travaux d’Axel Honneth offre des points d’appui en ce sens à travers le couple reconnaissance/mépris (2).

 

au retour
 

Désobéissance et émancipation

 

Dans certains textes, Sandra Laugier laisse entendre que la pensée de la désobéissance pourrait se substituer à la pensée classique de l’émancipation, héritée des Lumières du XVIIIe siècle, puis du mouvement ouvrier et socialiste (3). Mais ne vient-elle pas plutôt la compléter, si on entend l’émancipation individuelle et collective comme un processus d’autonomisation par rapport à des logiques de domination, autonomisation supposant l’accroissement des capacités d’expression et d’action des individus et des groupes ? La désobéissance affinerait les choses par deux bouts : la question de « la confiance en soi » et le couple dissensus/conformisme. Mais elle ne remplacerait pas le couple autonomisation/domination. Dans une perspective ainsi complétée et affinée de l’émancipation grâce à la désobéissance, les dominations seraient appréhendées comme porteuses de mécanismes incapacitants. C’est en ce sens que l’on peut, par exemple, relire des analyses de Pierre Bourdieu quant à l’émotion corporelle (honte, timidité, anxiété, culpabilité, embarras verbal, rougissement, tremblement, etc.) dans des interactions de dominés avec des dominants (4).

 

Désobéissance, détachement et attachements

 

En lien avec le problème précédent, la désobéissance invite à reformuler l’émancipation quant aux relations entre détachement et attachements. L’approche de l’émancipation au sein des Lumières a fortement été marquée par le thème du détachement : double détachement des préjugés et des contraintes oppressives. Plus récemment, en intégrant notamment les questionnements écologistes, la sociologie des sciences de Bruno Latour et la philosophie politique de la nature qu’il en a tirée (5) ont mis tout le poids, cette fois, du côté de la redécouverte des attachements, en oubliant le détachement (et l’émancipation). Comme viennent de le montrer Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, la focalisation sur les seuls attachements, dans la réactivation de schémas déjà travaillés dans les années 1930, participe de la consolidation actuelle d’une pensée néoconservatrice (6).

 

La désobéissance offre un des chemins possibles pour sortir de l’alternative détachement/attachements. Car, elle suppose bien des attachements antérieurs (dans un langage et dans une collectivité), mais aussi une capacité de détachement du conformisme via le dissensus ; détachement susceptible de reformuler les attachements. On a là une dialectique intéressante entre détachement et attachements qui pourrait servir de modèle à une redéfinition contemporaine de l’émancipation ne succombant pas pour autant à l’attraction néoconservatrice.

 

Individualisme, désobéissance et liens sociaux

 

La composante individualiste de la conception avancée par Sandra Laugier de la désobéissance civile (dans la figure inspirée d’Emerson de « la confiance en soi » et dans le geste individuel de désobéissance) a pu être critiquée. Pourtant, ce n’est pas n’importe quel individualisme que met en avant Sandra Laugier ; ce n’est pas, par exemple, l’individualisme égoïste ou l’individualisme concurrentiel privilégiés par le capitalisme en général et sa phase néolibérale tout particulièrement. C’est un individualisme qui émerge de liens sociaux – ne serait-ce que des liens d’un langage partagé et de la participation commune à une collectivité à idéal démocratique – et qui revient aux liens sociaux, dans le mouvement même de désobéissance qui interroge radicalement les liens sociaux existants dans la perspective de préserver leur idéal et qui, ce faisant, réaménage ces liens sociaux. C’est donc une voie qui diverge des schémas partant d’un individu hors liens sociaux (ou individualisme méthodologique).

 

je suis pour un individualisme groupeEt pourtant cet individualisme de liens sociaux (ou relationnaliste, c’est-à-dire conçu à travers des relations sociales) dérange quand même. Il est quand même souvent présenté comme menaçant les liens sociaux, les cadres collectifs, la possibilité même d’instaurer une collectivité politique. N’est pas parce que cette critique a du mal à se débarrasser des évidences implicites d’un « logiciel collectiviste » (7) ? Les discours qui voient nécessairement « l’individualisme », même les individualismes les plus relationnalistes, comme un menace, une corrosion ou une dégénérescence du collectif ne constituent-ils pas des discours d’ordre, de rappel à l’ordre, de remise en ordre, préservant la domination des cadres collectifs sur les individus. Au niveau des organisations politiques, syndicales, associatives, etc., ce sont des discours de discipline au profit des dirigeants supposés incarner le collectif. Ne devrait-on pas plutôt penser ensemble individus et liens sociaux sans nécessairement de hiérarchisation ? Dans cette optique, l’individu serait fabriqué avec des liens sociaux, qu’il pourrait mettre en question dans la mise en cause désobéissante du « conformisme », ce qui serait susceptible de conduire à les transformer.

 

Désobéissance et révolution sociale

 

Certains craignent que la thématique de la désobéissance civile ne conduise à tirer un trait sur la perspective de révolution sociale, établissant une rupture avec le capitalisme comme avec d’autres dominations. Certes, la désobéissance civile ne mène pas nécessairement à des changements structurels dans les ordres sociaux dominants, mais peut se contenter de générer des transformations seulement localisées. Mais elle ne lui est pas, pour autant, contraire. Et elle peut même ajouter des ressources dans la besace de ceux qui s’efforcent aujourd’hui de repenser une stratégie menant à une révolution sociale, alors que les stratégies de prise du pouvoir d’État, soit sous une forme parlementaire-réformiste, soit sous une forme révolutionnaire-insurrectionnelle, ont finalement échoué sur le chemin de l’émancipation post-capitaliste au XXe siècle.

 

Les désobéissances peuvent donc se limiter à des modifications sociales limitées au sein des structures sociales dominantes, mais elles pourraient être aussi mises en réseau dans un horizon de transformation sociale radicale pour nourrir une contestation plus globalisée, en lien avec d’autres formes d’actions (résistances diverses, luttes revendicatives, expériences alternatives, etc.). C’est une mise en réseau globalisante analogue vers laquelle pointe la « stratégie des brèches » avancée par John Holloway dans Crack Capitalism (8). Par ailleurs, les mécanismes de confiance en soi apparaissent particulièrement intéressants dans une logique de défatalisation des ordres sociaux dominants, utile pour faciliter l’enclenchement de processus révolutionnaires.

 

Un certain usage de la désobéissance civile – mais pas tous les usages – peut ainsi participer à ré-inventer une voie pour la révolution sociale au XXIe siècle. Cela suppose, dans ce cas, de ne pas opposer désobéissance et révolution, mais de procéder à un réagencement conceptuel associant trois pôles dotés à la fois de spécificités et d’intersections : désobéissance – émancipation – révolution sociale.

 

Philippe Corcuff

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Notes :

 

(1) Pour des pistes quant à une telle reformulation compréhensive ou pragmatique de la critique reliée à un horizon d’émancipation, voir L. Boltanski, De la critique. Précis de sociologie de l’émancipation, Paris, Gallimard, 2009, et P. Corcuff, Où est passée la critique sociale ? Penser le global au croisement des savoirs, Paris, La Découverte, collection « Bibliothèque du MAUSS », 2012.

 

(2) Voir notamment A. Honneth, La société du mépris. Vers une nouvelle Théorie critique, Paris, La Découverte, 2006.

 

(3) « La voix est forcément dissidente contre le conformisme. On préfèrera ici l’idée de désobéissance à celle d’émancipation. », dans S. Laugier, « Désobéissance et démocratie radicale » (2011), publié sur Grand Angle, 31 mai 2014, [http://www.grand-angle-libertaire.net/desobeissance-et-democratie-radicale-sandra-laugier/].

 

(4) Voir P. Bourdieu, Médiations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997, p.203.

 

(5) Voir B. Latour, Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie, Paris, La Découverte, 1999.

 

(6) Dans L. Boltanski et A. Esquerre, Vers l’extrême. Extension des domaines de la droite, Bellevaux, Éditions Dehors, 2014.

 

(7) Sur la notion de « logiciel collectiviste », voir P. Corcuff, La gauche est-elle en état de mort cérébrale ?, Paris, Textuel, collection « Petite Encyclopédie Critique », 2012.

 

(8) Voir J. Holloway, Crack Capitalism. 33 thèses contre le Capital (1e éd. : 2010); Paris, Libertalia, 2012, ainsi que les vidéos et les textes du séminaire ETAPE du 13 mai 2014 autour et en présence de John Holloway : http://conversations.grand-angle-libertaire.net/etape-seminaire-8/

 

 

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