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18 juillet 2019

Certification scolaire d’État, un jeu dynamique entre nombre d’acteurs

Rapport critique au séminaire ETAPE du 21 avril 2017 sur un texte d’Irène Pereira intitulé « Le rôle de la certification scolaire d’État dans la (re)production des normes sociales de domination »

Par Nuage Fou

Introduction

Nous proposons ci-dessous une lecture critique de l’article d’Irène Pereira « Le rôle de la certification scolaire d’État dans la reproduction et la production des normes sociales de domination ». Le texte présente un large spectre d’aspects de la production et de l’imposition de la norme sociale de domination et en particulier d’une forme d’injonction absolue à la réussite scolaire qui baigne ce milieu. L’auteure détaille les nombreuses dimensions suivant lesquelles les classes sociales les moins favorisées ainsi que celles et ceux qui dévient un tant soit peu de la norme sont défavorisés et reflués à la marge de l’objectif sacralisé de la réussite scolaire. On notera la mise en valeur de la complexité des contraintes et des situations de genre, d’origine, d’aptitudes, pour certaines ambivalentes et variables au cours de l’évolution des élèves. En conclusion, il apparaît que cette complexité parfois diffuse et surtout multidimensionnelle doit être modélisée finement afin de pouvoir être intégrée puis traitée de façon appropriée par les enseignants. Une pédagogie ne prenant pas en compte l’évolution du rapport à l’école en fonction du genre et de l’âge des élèves, ou encore d’un rapport non trivial à l’objectif de réussite proposé est au risque d’être contre-productive. L’auteure indique donc que la pédagogie critique ne doit pas se contenter d’un discours sur le respect de la différence et de la diversité sociale, mais se doit d’aborder la déconstruction des normes socialement dominantes et de lutter contre leur reproduction au travers de la norme de la réussite scolaire.

Au regard de cette contribution, la nôtre se situe essentiellement à sa périphérie car nous sommes largement en accord avec l’analyse et les propositions de l’article. Dans un premier temps, nous nous concentrons sur quelques aspects liés aux normes explicites ou implicites que promeut l’école1 – ou les écoles – ainsi qu’à l’attitude et qu’aux réseaux de solidarité de classe qu’elle contribue très activement à former. Dans un second nous proposons de challenger quelque peu l’assertion sur le rôle que «  joue l’État dans la conservation de la norme sociale dominante au service de l’organisation capitaliste et patriarcale de la production ». Il nous paraît en effet que sur ce sujet – le traitement des particularités propres à chaque individu – et sous la pression de l’idéologie libertarienne qui sous-tend en particulier la gestion des multinationales du digital, le capitalisme contemporain a entamé une profonde mutation. Sur le premier axe nous nous intéresserons dans un premier temps à explorer la promotion que fait l’école d’un élitisme sans limite et teinté de mépris à l’encontre de celles et ceux qui ne font pas partie des élus « méritocratiques », pour traiter dans un second temps de la socialisation à la mondialisation opérée au sein l’enseignement supérieur. Nous proposons en particulier d’analyser cette nouvelle socialisation à la lumière de la tradition multiséculaire du « Tour » que l’on retrouve tant du côté de l’aristocratie terrienne que du côté des compagnons artisans. Dans un deuxième temps, nous proposons notre propre lecture des attentes du capitalisme moderne – en particulier cognitif – quand à centralité d’un modèle patriarcal et au traitement des minorités de genre, d’orientation sexuelle, de confession ou de nationalité. Il nous semble en effet qu’une partie croissante des acteurs du capitalisme mondial ne cherche pas – ou plus – à promouvoir un ordre patriarcal hiérarchique et rigide, qui serait son meilleur serviteur, mais plutôt à soutenir une forme de libéralisme respectueux des particularités de chacun et en particulier des minorités. Ce nouveau mode d’organisation lui permet en effet d’optimiser le retour du potentiel créatif des employés tout en affichant une « générosité » et une modernité propres à cacher la nature fondamentale du rapport de force entre d’un coté les salariés et de l’autre le tandem formé des capitalistes et des dirigeants.

1. Les compétences des nouveaux aristoïs

L’école républicaine est née puis s’est développée dans le terreau de la révolution française, qui a vu les universités fermées et l’administration – au sens propre comme au figuré – décapitée. La sélection par concours à l’entrée des écoles de la bureaucratie impériale, importée de Chine par les jésuites, aura alors servi de modèle à la création décoles de la république, garantissant une forme d’égalité devant l’accès à l’éducation en sélectionnant les étudiants non plus selon leur naissance, mais selon leur capacité à tirer profit de l’enseignement dispensé. À la sélection par concours, les écoles de la jeune république associent la gratuité de l’enseignement – voire pour certaines le financement des étudiants. Alors que l’enseignement devient laïc, obligatoire et gratuit, l’an II voit la naissance du Conservatoire des Arts et métiers et de l’École Polytechnique qui serviront de modèles aux écoles d’ingénieurs puis, bien plus tardivement, de commerce. Aux côtés de l’École Normale Supérieure, ces écoles sont la voie d’accès privilégiée2 à l’élitisme méritocratique républicain. L’utopie d’une école au service de toutes les catégories de citoyens, indépendamment de leur milieu social, et servant celles et ceux qui disposent d’un potentiel de compétence pour le plus grand bénéfice de la république, a depuis fait long feu. L’éclairage cru porté par exemple par le classement PISA dissout le mythe d’une éducation nationale faisant office d’ascenseur social. En réalité, les familles détenant un capital culturel et financier adapté permettent à leurs enfants d’espérer réussir leur parcours scolaire, les autres sont condamnées à rester dehors, à la porte. Ils sont condamnés de surcroît à entendre les « élus » vanter leur mérite sanctionné par la réussite à des concours réputés difficiles. Ces concours vedettes, véritable vitrine de la république, étant présentés comme objectifs, simples rouages mécaniques, socialement neutres, utilisés pour sélectionner les meilleurs au sein de la foule immense des candidats nourrie par l’égalité des chances.

Éduqué par les jésuites, Voltaire pose bases de la méritocratie républicaine dont malgré de nombreux soubresauts, l’idéologie et le discours n’ont guère changé. Il écrit ainsi dès 1770 que l’on ne peut « imaginer un meilleur gouvernement que celui de la Chine où tous les pouvoirs sont entre les mains d’une bureaucratie dont les membres ont été admis après de très difficiles examens ». La vertu y est récompensée, le mérite encouragé, et le paysan pauvre peut devenir l’heureux père d’un mandarin. Ces écoles fabriquent les nouveaux aristoïs – les meilleurs – qui de leurs postes de commandement3 seront les serviteurs zélés de l’administration d’État et de la fructification du capital. La sélection par concours est proclamée juste, simple et élégant rouage mécanique et neutre d’un processus qui garantit l’égalité des chances. La notation est indépendante des origines de chaque candidat. Pas de cooptation, plus de passe-droits, terminée la transmission héréditaire des « charges ». Le nouveau modèle de gestion de la dynamique des positions sociales mis en place par la république est certes très fortement hiérarchique et durement inégalitaire mais il est présenté comme équitable ; le second terme de sa devise trinitaire – l’égalité – est bien respecté ! Le discours officiel est bien un conte utilisé pour travestir une réalité bien plus brutale ; il relève des armes symboliques au service de la lutte entre l’égalité républicaine mise en place et à son profit par la bourgeoise, et « l’égalité vraie » réclamée par les sans-culottes et les enragés.

1.1 Compétition généralisée

Adossé à son respect apparent des valeurs de la république le système scolaire peut alors encourager la sélection, construire et distiller un discours élitiste servant à formater chaque nouvelle génération et à conscientiser les membres des classes dirigeantes. Il n’est que de se rendre dans les classes préparatoires aux concours des grandes écoles pour l’entendre sur tous les tons et sous toutes les modalités : « Vous êtes les meilleurs », « Vous êtes l’élite », tel est le message qui est promu, rabâché, aux jeunes élèves fraîchement sortis du baccalauréat. Ce message imprime sa forme au moule au sein duquel chaque classe d’âge est pressée : celui d’une compétition sans limite. L’autre classe préparatoire, celle du lycée ou de la ville d’à-côté est une ennemie, il en est de même à l’échelle individuelle, l’autre est un concurrent qu’il faudra dépasser et laisser derrière soi. La hiérarchisation des écoles alimente et aiguise la compétition, elle contribue à la pousser à sa limite. Il s’agit d’obtenir le meilleur classement dans la meilleure école, au risque d’être considéré par les autres – et souvent par soi-même – comme un raté. Plus l’école à laquelle on accède est prestigieuse, plus il devient psychologiquement difficile de ne pas avoir accédé à celle « du dessus », plus l’école est prestigieuse plus le rang d’intégration devient important. Nous avons en tête l’exemple d’un directeur de la filiale française d’une multinationale dont le drame personnel était de n’être que Centralien4, d’être une sorte de raté… Évidemment, ses relations professionnelles ne manquaient pas de lui retourner ce couteau qu’il portait planté au plus profond de son ego. Sa rédemption est venue lorsque l’un de ses fils a intégré l’école polytechnique, « sauvant » ainsi, même tardivement, l’honneur paternel et familial.

Le parcours peut être long et les obstacles nombreux ; comme lors d’une marche en montagne, l’accès à chaque sommet est l’occasion d’en découvrir un nouveau, plus haut. Les écoles d’applications qui inculquent à l’ingénieur généraliste les rudiments d’un métier particulier, comme par exemple celles proposées à la suite de l’école polytechnique, offrent un nouveau terrain à la compétition entre les élus. Après être entré, et pour beaucoup avoir payé le prix cher tant en soutien scolaire financés par les parents5, qu’en investissement personnel6, il s’agit maintenant de sortir et si possible en beauté. Les premiers du classement de sortie pourront intégrer le prestigieux corps des mines, ensuite on ne pourra entrer qu’à l’école des ponts ou « pire », à l’aviation civile. À nouveau la compétition entre en jeu et pousse encore plus loin le jeu d’ego que l’école incarnée par ses enseignants et son administration aura bien souvent surdimensionnés – donc fragilisés – en les gonflant à l’hélium d’une propagande élitiste omniprésente7.

Cette culture promue par l’école de la république est celle de tous contre tous, variante brutale mais ritualisé et moins immédiatement sanglante de la guerre de tous contre tous qui pour Hobbes justifie la mise en place du Léviathan. Les étudiants apprennent à se conduire au sein d’un monde où l’autre est un problème, un être potentiellement dangereux auquel il est confronté au sein d’une compétition sans limite, et qui veut et peut-être peut prendre sa place. Il faut se battre, et surtout le battre, pour trouver ou conserver la sienne. Ils découvrent un monde où, derrière les apparences feutrées, policées par les rituels de socialisation appris pendant le cursus, il faut également mépriser celui qui n’a pas été élu au même rang que soi, tout comme on craint celui dont le classement a été meilleur. Une hiérarchie dure structure ce monde, bien loin, très loin, de l’idéal égalitaire qui a présidé à son émergence. Et celles et ceux qui le portent sont nombreux à en être profondément imprégnés.

1.2 Solidarité clanique

L’hyper-individualisation promue par les classements successifs ou emboîtés qui dirigent les candidats vers telle ou telle école a toutefois pour pendant paradoxal la mise en place d’une forme extrêmement aiguë d’esprit collectif. Mais un esprit qui d’une certaine façon met en œuvre une forme hyper-individualisée du collectif : l’esprit de clan. Vivre dans un monde, en effet, dont la loi est celle de la compétition la plus dure est tout à la fois dangereux, épuisant et profondément angoissant, l’individu seul ne tient pas la distance. Il est donc nécessaire de s’adosser à un groupe de solidarité forte, une sorte de fraternité au sein de laquelle s’applique la loi des mousquetaires : « Un pour tous, tous pour un ». Le passage par telle classe préparatoire prestigieuse – par exemple la célèbre Ginette fondée par les Jésuites en 1845 – et plus sûrement encore l’intégration de telle école d’ingénieurs ou de commerce est généralement la voie d’accès à un enseignement de bonne qualité8, mais aussi, et peut-être surtout, à l’intégration d’un clan. Étudiants et administrations des écoles ont ici un intérêt commun, car pour assurer sa promotion et son développement, chaque école a besoin de bons soldats pour communiquer sa grandeur. Ils sauront promouvoir sa « marque » aux flux d’étudiants qui chaque année passent les concours et candidatent. Les anciens élèves sont les mieux placés pour le faire, qui bénéficieront tout au long de leur carrière de sa solidité.

La solidité du clan correspond ainsi à deux objectifs complémentaires : vis-à-vis de l’extérieur elle soutiendra la performance de la marque dont chacun pourra bénéficier en s’en réclamant très simplement, tandis que vis-à-vis de l’intérieur elle garantira une solidarité réciproque qui devra être sans faille entre membres du clan. Soutenir un ancien en difficulté, en lui passant un contrat, poser négligemment l’annuaire des anciens de l’école sur un coin de son bureau, ou encore favoriser l’embauche des alumni. Autant d’actions, petites ou grandes, et de méthodes de communication, discrètes ou aveuglantes selon les tempéraments, qui consolident la solidité et l’efficacité du clan. À cette fin, c’est d’abord l’instinct grégaire le plus basique, constitutif de notre statut d’animal social, qui est sollicité, nourri durant la scolarité puis mis à contribution durant le temps long de la carrière. Il nous faut appartenir, nous aimons nous regrouper, c’est notre lot9. L’institution scolaire exploite cette force psychologique et s’attache à la consolider au moyen de nombreux rituels.

a) Rituels d’initiation

Le week-end d’intégration est le premier et probablement le plus intense des rituels, son rôle est d’ouvrir en fanfare la période du formatage10. À la suite des rituels de transition omniprésents au sein des sociétés traditionnelles, il veut transformer l’individu, provoquer un choc psychologique suffisamment puissant pour que se créent un avant et un après. Savant mélange d’exaltation et souvent d’humiliation, l’initiation fait entrer dans le clan, avec parfois, comme dans les ordres religieux, l’attribution d’un nouveau nom qui officialise la « naissance » du nouvel individu. Une langue dédiée, ou a minima un corpus terminologique spécifique, consolide la fermeture du groupe sur lui-même, tels les prêtres qui consolidaient leur caste en célébrant les rituels dans une langue dédiée, inaccessible au commun des mortels.

b) Rituels d’intégration

Tout au long des études, nombre de rituels viennent renforcer l’appartenance. Il faut porter fièrement les « couleurs » de l’école appliquées sur des sacs et divers vêtements, il faut entrer dans l’une ou l’autre des associations qui structurent la vie quotidienne des étudiants et sont l’occasion d’intégrer un nouveau groupe d’appartenance, plus petit celui-ci, donc plus intense. C’est également l’occasion de nouvelles compétitions, comme celle qui fait s’affronter les équipes candidates à la gestion du BDE, ou Bureau des Élèves. C’est également une banalité de rappeler que l’alcool joue un rôle important fournissant l’illusion d’une transgression et intensifiant les émotions. « Pas de bonne soirée sans un coma éthylique » pouvait-on entendre jusqu’à il y a peu.

Les administrations des écoles jouent le double jeu, facilitant et encourageant ces manifestations dont elles sont les premières bénéficiaires tout en faisant mine d’en contrôler les débordements afin d’éviter les dérapages les plus visibles, pouvant aller jusqu’à la chute dans l’alcoolisme voire la mort. C’est après décès de deux étudiants Nantais morts noyés après être tombés ivres dans la Vilaine que l’administration à interdit la consommation d’alcool sur le campus, y compris au restaurant de direction… Mais les vagues successives d’alumni, promoteurs à vie de « leur » école sont des forces si importantes11 que le premier mouvement des administrations les conduit à une très large tolérance.

On note enfin, en particulier depuis les années 2010, un nouveau rôle affecté des alumni, celui de financeurs. Alors que l’État se désengage progressivement, et à l’image de leurs homologues américaines12, les écoles françaises13 sollicitent leurs anciens élèves ayant « réussi » pour être financées au moyen de donations. Les associations d’anciens élèves deviennent les meilleurs financeurs des écoles14, et les anciens s’impliquent en particulier lorsque leurs enfants sont en âge d’y entrer… Pour les directions des écoles, on le voit, les enjeux peuvent être vitaux, en conséquence, le sentiment clanique d’appartenance inculqué aux élèves doit être le plus fort possible.

c) Extension aux universités

Au sein des universités, l’élitisme est plutôt réservé au recrutement des enseignants-chercheurs qu’aux étudiants, elles ont en conséquence longtemps résisté à imposer à ceux-ci ce formatage en sandwich qui les coince entre l’hyper-individualisme et le clanisme des plus grégaires. Mais suite à la loi d’autonomie des universités15 promulguée en 2007, il apparaît de plus en plus clairement que l’esprit de clan contamine maintenant les universités. À leur tour les étudiants des universités seront sommés de mobiliser leur instinct grégaire le plus trivial.

1.3 Immersion dans une culture globalisée

Toujours dans le cadre du curriculum caché ou implicite, on trouve l’initiation à la globalisation mise en œuvre dans le cadre de l’enseignement supérieur qui inclut une immersion au sein de la mondialisation. Cette plongée en apnée a été rendue possible par deux transformations profondes à l’initiative des États de l’Union Européenne : d’une part la standardisation européenne des diplômes et des cursus universitaires, et d’autre part par l’anglicisation d’une part croissante de l’enseignement, en particulier dans les filières business et scientifiques. Les étudiants qui maîtrisent nécessairement le globish16, cette « linga franca » de l’élite mondialisée17, doivent ainsi poursuivre leurs études à travers divers pays, voire divers continents. Les futurs cadres du capitalisme mondialisé sont ainsi équipés techniquement et psychologiquement pour être déplaçables à volonté et en particulier encouragés à devancer l’appel. Leur adhérence à la culture nationale est effritée ainsi que leur potentiel de solidarité avec la majorité des travailleurs dont les métiers ne se prêtent pas à ces trajectoires. Tels des tomates hydroponiques, cultivées hors sol et en grappes, ils sont transférables par avion d’un pays à l’autre et sauteront de capitale en capitale en fonction de leurs intérêts court terme ou de ceux de leurs employeurs. La fabrication de ces hyper-citadins est bien sûr très utile pour les entreprises mondialisées car leur mobilité native répondra parfaitement à leurs besoins ; elle sert également les intérêts des États car ces citoyens hydroponiques ne seront guère motivés à contester des lois qui ne les impacteront qu’à la marge. Le citadin moderne qui zappe de Londres à Berlin en passant par Hong-kong ou San Francisco reste d’une certaine façon toujours chez lui. Cette forme moderne – aboutie ? – de cosmopolitisme a certes le mérite de soustraire les jeunes étudiants à une tentation nationalisme obtuse et trivialement identitaire, mais elle laisse toutefois à la porte toute forme de solidarité, voire même d’implication, locale. S’il advient qu’une cité n’est plus accueillante, il suffira de la quitter pour s’installer dans une autre, un clone distant de quelques heures d’avions, et travailler au choix au sein d’une autre filiale de la corporation ou encore en profiter pour surfer une autre entreprise mondialisée. L’Internet et ses réseaux sociaux serviront à maintenir tiède le tissu des relations professionnelles ou personnelles accumulées au fil des années et des pays. Et pour conserver malgré tout quelques liens chauds – se voir et se toucher ! – le passage de l’Internet à l’IRL18 se fera sans soucis grâce aux quelques vols gratuits fournis par les programmes de « frequent flyers » financés par les voyages professionnels.

a) Un modèle éducatif multiséculaire

Ce modèle éducatif fait inévitablement penser à une réactualisation de celui qui avait cours en Europe du XVIe au XVIIIe siècle. La jeunesse dorée aristocratique pratiquait alors le « Grand Tour », un voyage d’une ou plusieurs années qui les menait de cour en cour au sein des capitales européennes. Il s’agissait de compléter la formation de la future « élite » européenne par l’acquisition de connaissances variées, par la mise au contact avec des cultures différentes ainsi que par la création du réseau de relations et d’amitiés19 qui fournira opportunités et soutiens tout au long de l’existence. On peut mettre en regard les pratiques de l’élite mondialisée contemporaine formée par les États aux frais des citoyens avec celles de l’élite aristocratique des siècles derniers. La voiture a remplacé le carrosse et l’avion la caravelle ; les progrès de la technologie ont permis d’élargir le terrain de jeu, passant du simple continent européen à l’ensemble de la planète, mais les modalités, les objectifs et les résultats sont bien similaires.

La culture produite par les États modernes, nous semble partager de nombreux traits avec le Grand Tour : mépris pour le sédentaire qui reste collé à son lieu de naissance, dilution de la solidarité concrète avec celles et ceux que l’on côtoie physiquement au sein des villages ou des quartiers. Un manque de solidarité concrétisé pour les plus fortunés, par l’exil fiscal mis en œuvre sans hésitation lorsque la réussite financière vient « récompenser » les études sanctionnées par les diplômes prestigieux. Cette culture produit une forme de cosmopolitisme égoïste car hors sol et essentiellement opportuniste.

On peut distinguer trois variantes de cette formation à la globalisation, le projet Erasmus porté par les universités et les écoles européennes, la pratique du post-doc dans le contexte de la recherche académique et enfin, très présent mais moins visible car ne s’adressant que marginalement aux classes privilégiées, le compagnonage.

b) Erasmus

Ce programme lancé en 1987 avec un peu plus de 300 étudiants doit son nom à Erasme, et précurseur des Lumières et grand voyageur et savant européen. Erasmus vise à brasser la jeunesse et les enseignants européens en fournissant l’infrastructure – homogénéisation des cursus et des diplômes, anglicisation de l’enseignement supérieur, etc. Il incite et permet tout à la fois, par l’allocation de bourses, aux étudiants du cycle supérieurs d’étudier pendant une période de trois à six mois dans un autre pays, initialement un pays membre de l’Union Européenne, puis à présent au-delà.

Le programme de brassage multinational créé une conscience et une pratique européenne – en réalité globale – au sein des enfants des classes sociales les plus aisées. Son impact est croissant20 et il est considéré comme un des succès les plus visibles de la construction européenne.

c) Post-docs

La pratique des post-docs relève d’une logique un peu différente, mais on peut considérer qu’elle préfigure un monde du travail où l’expérience internationale est nécessaire dès la première embauche. Un « post-doc » est un stage postdoctoral rémunéré de six mois à un ou deux ans, effectué au sein d’un laboratoire de recherche et réalisé à la suite de la thèse. Cette pratique permet aux laboratoires de recherche d’avoir accès à de jeunes docteurs modestement rémunérés et employés avec un statut très précaire. Dans de nombreux domaines scientifiques la pratique des post-docs est devenue un point de passage obligé et il n’est pas rare de voir les CV des candidats à des postes de débutants intégrer deux voire parfois trois post-docs. Dans le cadre de la recherche – une activité qui repose sur l’interaction constante de communautés le plus souvent globales – le double objectif est d’une part de « sortir » les jeunes docteurs de leur laboratoire d’origine – de les aérer – et d’autre part d’éviter l’effet de myopie qui favorise l’embauche sur poste de ceux qui ont développé un réseau local de soutien au sein du laboratoire où ils ont fait leur thèse. On assiste depuis les années 2000 à une institutionnalisation de cette pratique, dans de nombreux jurys de recrutement de jeunes chercheurs, il est nécessaire d’avoir fait un ou deux post-docs à l’étranger pour être simplement pris compte. Erasmus est ici devenu obligatoire et mondial.

d) Compagnons du tour de France

Enfin troisième exemple, des plus anciens celui-ci, les Compagnons du Tour de France qui utilisent le voyage transnational comme un outil pédagogique majeur. La logique de la formation des jeunes artisans, qui ne comprenait alors qu’un bagage théorique modeste, reposait principalement sur la transmission des savoir-faire par proximité. C’est à l’occasion de la pratique de son art que le maître artisan transmettait sa connaissance aux jeunes aspirants. Afin de ne pas dépendre d’un unique maître et pour élargir la base d’apprentissage, le tour emmenait le jeune aspirant dans un long voyage à pied en France, long de plusieurs années, et extrêmement ritualisé. Il s’agissait de découvrir le monde et d’apprendre les mille et unes pratiques qui font le professionnel expert. On retrouve encore ici le mélange d’élitisme – la fierté des Compagnons – et de clanisme produit par l’adhésion à une association particulière et la mise en œuvre infiniment répétée de ses rituels. On peut considérer que le fameux tour des compagnons, clef de voute de l’apprentissage a fournit un modèle éprouvé pour globaliser l’enseignement supérieur. De même, le « Chef d’œuvre »21 réalisé par le futur compagnon à la fin de son cursus peut être l’ancêtre de la thèse de doctorat qui couronne les cursus supérieurs purement intellectuels. La thèse est en effet le moment ultime de la formation académique et l’occasion de créer sans (trop de) contraintes, l’objet le meilleur que l’on sache produire. Après une période de désintérêt, le compagnonnage a retrouvé une véritable dynamique et le tour se déploie maintenant en de très nombreuses variantes, pour certaines intercontinentales.

1.4 Savoir jouer avec le jeu lui-même

Dans son article, Irène Pereira met en évidence la relation ambiguë que les meilleurs élèves – en particulier les garçons – ont avec la règle scolaire ; je cite : « suffisamment maîtriser les codes scolaires pour pouvoir jouer avec eux : les suivre sans pour autant être dans la pure application. ». À la lumière des pratiques professionnelles de nombre de dirigeants d’entreprise, on peut considérer que cette attitude, et en particulier sa généralisation au jeu avec la loi elle-même, est bien un produit désiré de l’apprentissage scolaire, mais strictement réservé aux aristoïs. La réussite scolaire permet de prendre du recul avec l’objectif lui-même et donc avec une large partie de ses règles et de ses codes comportementaux. Au-delà de son application au jeu scolaire lui-même, cette compétence très particulière – savoir que la règle n’est pas un absolu et que l’on peut jouer avec – est un atout déterminant. Elle permet aux dirigeants et administrateurs des groupes capitalistes à jouer avec les lois et ceci en toute sérénité et de multiples façons ; en fait, de toutes les façons possibles et imaginables. C’est ainsi qu’un directeur financier va tordre les réglementations fiscales et les pousser dans leurs plus extrêmes limites pour créer les montages complexes – mais légaux car respectant la lettre – permettant de contourner l’impôt. C’est ainsi qu’il construira des flux financiers fictifs entre filiales, qu’il utilisera les paradis fiscaux pour opacifier des profits qu’il veut distraire au fisc. Un cran plus loin, un directeur général décidera en toute connaissance de cause de ne pas respecter une certaine loi tout simplement parce qu’elle ne lui convient pas. Ayant analysé rigoureusement le détail les coûts et des risques encourus avec l’aide de cabinets d’avocats d’affaires spécialisés il pourra décider de contrevenir. Si le risque est pénal22 il créera une structure ad hoc et embauchera éventuellement un jeune ambitieux pour lui servir de fusible en cas de poursuite. In fine, une entreprise ou une association d’entreprises financeront des lobbyistes auprès des représentations nationales ou européennes23 afin de changer la loi et de la plier en leur faveur au mépris des principes démocratiques des pays au sein desquels ils opèrent.

Il s’agit bien ici de jouer avec le jeu légal et il nous semble que cette triple compétence – 1/ savoir que c’est un jeu, 2/ en maîtriser parfaitement les règles et 3/ ne pas hésiter à jouer avec – est la transposition directe dans la vie professionnelle de ce savoir de deuxième ordre acquis par certains au cours du cursus scolaire.

2. École publique ou privée

Les acteurs du monde de l’enseignement sont multiples et leurs interactions complexes24. Chacun poursuit ses propres objectifs qui peuvent bien sûr évoluer au cours du temps et tente de les mener à bien en combattant ou en coopérant avec les autres acteurs. Tout en l’inscrivant dans une guerre économique mondialisée, les États libéraux contemporains privilégient le succès de l’économie nationale et produisent en conséquence les étudiants formatés pour répondre à ces besoins. Ils importeront les employés dociles et sous-payés qu’ils ne peuvent produire – comme par exemple les travailleurs clandestins25 que l’on retrouve dans nombre de cuisines de restaurants. L’alliance du patronat et de l’État est une évidence, il faut former des travailleurs plutôt que des citoyens. Les parents de leur côté, selon leur niveau d’étude et leur maîtrise des clefs de l’accès à l’éducation supérieure vont mettre cet objectif au centre ou à la périphérie de la famille. Pour financer ses études, aux États-Unis, nombre de famille des classes moyennes commencent à économiser dès la naissance de l’enfant. La somme cumulée des emprunts étudiants y a atteint des montants inédits, à tel point que l’on parle des prêts étudiants comme d’une prochaine bulle financier prête à éclater. En France la voie « royale » reste encore celle des grandes écoles bien que les passerelles permettant de contourner les concours d’entrée se développent un peu plus chaque année. Sur un CV, le tampon d’une école d’ingénieur ou de commerce est le passeport pour l’emploi et les hautes rémunérations. Autre acteur, le corps enseignant œuvre pour l’essentiel fidèlement à la devise républicaine et fait son possible pour la mettre en œuvre malgré les difficultés croissantes de conditions de travail et de rémunération qui sont un frein au dynamisme de la profession et en particulier au recrutement des jeunes talents. Les étudiants enfin, en fonction de leur contexte social et familial s’autonomisent peu à peu et tentent le plus souvent de naviguer à vue au milieu des contraintes le plus souvent imposées par l’autorité – et les subventions – familiale. Nous nous intéressons ci-dessous plus particulièrement à la relation entre le capitalisme et l’éducation nationale.

3. École, capitalisme et discriminations ?

L’école organisée par l’État est largement au service du capitalisme. Elle vise à produire une grande masse d’employés dociles directement adaptés aux besoins court terme des entreprises, une couche de travailleurs intellectuels créatifs qui inventeront les nouveaux « moteurs » de l’économie cognitive, ainsi qu’une petite élite d’entrepreneurs hypervitaminés et dopés à l’esprit de compétition qui dans le cadre du modèle des start-up issu de la Silicon Valley californienne sauront créer et développer les entreprises mondialisées de demain.

Nous voulons revenir ici sur le concept « d’organisation capitaliste patriarcal de la production (et des services) » mentionné dans l’article d’Irène Pereira pour le discuter. Malgré l’évidence massive de la distinction de genre, en particulier, dans l’accès aux postes de responsabilités au sein des entreprises – le plafond de verre – et son impact très réel sur les différences de rémunération entre hommes et femmes, il nous semble que sur ce sujet l’attente des capitalistes a changé, du moins en ce qui concerne les entreprises mondialisées et l’écosystème des start-up qui visent à le devenir.

Les discriminations liées au genre, à l’orientation sexuelle, la nationalité ou le handicap nous semblent engagées dans un mouvement décroissant. La libération des meurs engagée depuis le coup de boutoir de Mai 68 clôt la période de domination absolue des modèles comportementaux issus du christianisme. Associée à l’internationalisation des trajectoires scolaires elle produit une classe moyenne supérieure largement libérée du modèle historique, patriarcal, autoritaire et multi-discriminant.

Le nouveau capitalisme mondialisé ne s’adosse plus à ce modèle patriarcal fortement autoritaire et normatif qui a longtemps dominé et continue de dominer de larges pans des sociétés occidentales. Au contraire, nous semble-t-il, ce capitalisme sans frontières adossé à un libéralisme financier radical commence à promouvoir activement un libéralisme politique respectueux des particularités de genre, d’orientation sexuelle, de religion ou encore de nationalité, de chaque employé. Formalisé au États-Unis sous le vocable d’« Equal opportunity employer » la non-discrimination devient un axe fort de la communication des directions du personnel26. À titre d’exemple, on peut prendre comme illustration le réseau « Eagle » (Employees Alliance for Gay and Lesbians Empowerment) créé au sein de la société IBM France en 2000. L’entreprise l’utilise pour communiquer avec entrain sur son soutien aux minorités De même on trouvera en nombre croissant des opérations de soutien aux handicapés et aux diverses minorités identifiables. Au-delà de son indiscutable utilité, cette politique de soutien aux minorités est pour une entreprise capitaliste une façon très efficace de valoriser le traitement de ses employés. Le coût financier de ces politiques est nul, sinon marginal, et l’effet de communication puissant car il s’inscrit très naturellement en continuité du discours d’égalité des chances porté par le discours libéral. Si, bien sûr, les personnes au pouvoir dans les entreprises peuvent continuer de déployer des attitudes discriminantes27, elles ne le font qu’en fonction de leurs opinions propres, mais plus en appliquant une norme d’entreprise. Les entreprises capitalistes nous paraissent s’éloigner de ces pratiques et l’employé de PME nous semble moins bien protégé contre les préjugés d’un petit patron seul maître à bord que celui d’un grand groupe. Le groupe a besoin de communiquer sur ses attitudes sociétales et sa direction du personnel veut pousser dans le sens d’une (re)valorisation de sa propre image, il y a effet d’aubaine. Du côté de l’entreprise, les deux chiffres clefs – ceux qui comptent vraiment – lors d’un conseil d’administration sont ceux du profit et du chiffre d’affaires trimestriel. Lorsqu’ils sont bons, on espère les voir transcrits dans une hausse de la valorisation boursière ou des dividendes versés aux actionnaires28, le reste est du deuxième ordre voire indifférent. En second lieu, une entreprise globalisée doit nécessairement faire travailler ensemble des employés de cultures et de nationalités différentes, le brassage social et la cohabitation culturelle harmonieuse y est une absolue nécessité29. L’expert d’un sujet doit pouvoir être recruté ou envoyé dans le pays approprié indépendamment de ses particularités religieuses, nationales, sexuelles ou d’un éventuel handicap. Toutes et tous doivent être acceptées par toutes et tous, telle est la nouvelle loi.

Enfin pour conclure sur le capitalisme contemporain, le petit mais bouillonnant monde des start-up chargé de produire les germes et développer les jeunes pousses destinées à devenir les prochaines multinationales30 est le promoteur bruyant et hyperactif de ces nouvelles valeurs. L’écosystème de l’innovation est essentiellement peuplé de cette jeunesse Erasmus habituée à se mélanger, à jongler avec les différences de langues, de valeurs et de comportements et à cohabiter sans contraintes et peu de tabous. Elle est de surcroît profondément imbriquée avec la communauté scientifique dont les valeurs et les fonctionnements transnationaux promeuvent majoritairement le respect de chacun dans sa propre singularité. Enfin, en complément de l’accès au capital, c’est la créativité qui est la clef du succès de ces entreprises et l’on sait que l’innovation est renforcée par la diversité et la multi-culturalité des équipes. L’IBM des années soixante-dix était gérée sur le mode du respect de la norme, peuplée d’armées de clones peu discernables les uns des autres tant au niveau des habits que des habitudes de pensée. C’est ce qui a permis aux jeunes californiens de Microsoft, bousculant les modes de pensée tout autant que les « dress codes », de prendre progressivement une large part du marché informatique.

On voit donc que les investisseurs des start-up – la catégorie des capitalistes spécialisés dans le capital-risque – ont tout intérêt à soutenir, voire à promouvoir une attitude non-discriminante chez les fondateurs et les dirigeants de ces jeunes entreprises, leur capacité d’innover est à ce prix31. Il reste bien entendu des « ass holes »32, mais on peut considérer que l’attitude sexiste et plus généralement irrespectueuse, comme celle que l’on prête à Travis Kalanick, le patron et cofondateur d’Uber, est à interpréter comme une exception. Elle n’a d’ailleurs été tolérée que tant qu’il fournissait des résultats records à ses investisseurs. Malgré l’extraordinaire succès commercial de sa start-up il aura fini par être démissionné par son conseil d’administration.

4. Écoles indépendantes de l’État

En matière d’éducation, le capitalisme est dans un dialogue constant avec l’État. La proximité, voire la consanguinité des dirigeants des grandes entreprises avec ceux de l’État – haute fonction publique ou classe politique – réunis dans une forme d’oligarchie met en place les conditions d’une influence forte et d’une soumission de l’État aux besoins des capitalistes. Toutefois il ne s’agit que d’influence – même puissante – car d’autres forces émanant d’autres acteurs sont également à l’œuvre. Lorsque l’État ne réagit pas suffisamment vite, les entrepreneurs montent directement au créneau, créant les écoles dont ils pensent avoir besoin. Laissant les écoles confessionnelles hors de notre étude, nous évoquons ci-dessous trois cas emblématiques.

4.1 Le cas « 42 »

Ainsi l’école 42, créée en 2013 est un exemple archétypique d’école capitaliste prenant l’État de vitesse. Son slogan « 42, c’est notre réponse à ce que devrait être l’école de demain » indique clairement son positionnement vis-à-vis de l’école d’État. Il s’agit de casser la toute-puissance des diplômes et des castes qui s’y adossent33 et de montrer la voie de la « modernité » à une administration empêtrée dans ses idéologies, sa bureaucratie et ses querelles internes.

Audace suprême en matière scolaire, l’école 42 n’est pas diplômante. Ce pied de nez au rôle central d’un État producteur et garant des normes éclaire l’ambivalence de la relation entre l’État et le capitalisme en matière d’éducation. Quand l’État ne va pas assez loin ou assez vite, ou ne prend pas la bonne direction, quand l’influence ne suffit pas, on le double en agissant à coté. Sans surprise, on retrouve au sein de l’école 42 l’alliance entre le capital et l’innovation : Xavier Niel, le multimilliardaire fondateur de Free, pilote l’investissement capitalistique, Nicolas Sadirac pilote quant à lui l’innovation pédagogique. Ce dernier est connu au sein de l’écosystème de l’enseignement informatique français pour avoir été l’initiateur et le responsable de la pédagogie de l’Epitech, école parisienne particulièrement innovante voire brouillonne à ses débuts, et qui a formé nombre de grands hackers et d’excellents informaticiens au grand dam des écoles d’ingénieurs historiques et nettement mieux cotées. La pédagogie de l’école 42 se résume essentiellement par la suppression des cours magistraux, remplacés par l’apprentissage pair à pair qui stimule la créativité et l’autonomie des étudiants ainsi que leur capacité à se constituer en réseau de solidarité. La sélection à l’entrée est féroce mais ouverte à toutes et tous, sans considération de diplôme34. Il est toutefois intéressant de noter que le type de comportement proposé en référence pour passer l’épreuve particulièrement intense de la « piscine » – le processus de sélection étalé sur un mois – est celui du « commando de marine ». On retrouve ce nouveau modèle comportemental proposé aux jeunes étudiants, qui associe l’absence de norme rigide35 et la créativité la plus ardente, au cocktail d’agressivité, d’élitisme et de grégarisme extrêmes, propre aux troupes de choc.

4. 2 Des écoles « sans ordinateurs » ?

Toujours chez les informaticiens, mais de l’autre côté de l’atlantique, c’est une banalité de constater qu’en Californie, nombre d’enfants des gurus de l’informatique fréquentent des écoles qui les tiennent éloignés des ordinateurs. L’explication en est simple, et va au-delà de la simple relation aux ordinateurs, ces enfants sont souvent placés dans des écoles adossées à des pédagogies alternatives dont une caractéristique importante est de stimuler la créativité des élèves. Malgré d’importantes évolutions sur l’assoupissement de la discipline, en particulier après le choc de 1968, l’éducation Étatique produit encore un enseignement qui inculque l’obéissance et le respect des normes, destiné à fournir des exécutants fiables – des bons petits soldats – aux industries et aux administrations. À l’inverse, des écoles telles que celle adossées par exemple à la pédagogie Montessori veulent soutenir le développement de citoyens autonomes, auto-motivés et méfiants vis-à-vis des normes et des obligations. Il est intéressant de constater le nombre inhabituel d’enfants Montessori parmi les grands acteurs de la Silicon Valley tels que Jeff Bezos fondateur et PDG d’Amazon, Larry Page et Sergei Brin cofondateurs de Google ou encore Jimmy Wales, fondateur de Wikipedia. À ce sujet, les chercheurs Jeff Dyer de la Brigham Young University et Hal Gregersen de l’Insead, la très réputée business school de Fontainebleau, ont étudié durant six ans 3 000 dirigeants « créatifs ». Cette étude les a mené à identifier quatre compétences clefs, au cœur de la créativité : la libre association d’idées, le questionnement « pourquoi ? », « pourquoi pas ? », « et si… ? » – l’intérêt pour les détails et enfin le goût de l’exploration et de l’expérimentation. Tout en évoluant dans ce sens, l’école publique développe trop peu et bien trop lentement ces compétences.

La machine Étatique articulée autour de son administration souffre d’une rigidité bureaucratique et de modèles normatifs peu compatibles avec le capitalisme le plus contemporain. Son rôle central de production et d’imposition de normes produit en interne un État d’esprit qui consolide l’effet de sa propre normalisation-rigidification et la rend particulièrement inapte à promouvoir, si ça n’est à soutenir, l’innovation en son propre sein. Le très faible nombre d’écoles publiques adossées aux pédagogies innovantes36 a pour conséquence une grande difficulté pour trouver des places, et in fine, une sélection par l’argent pour y faire entrer ses enfants, dès les classes maternelles. En l’État, la grande majorité des écoles alternatives sont des écoles privées payantes, de l’ordre de 6 000 € à 8 000 € l’année ; après une assez longue période de défiance elles sont maintenant prises d’assaut par les classes sociales les plus favorisées, dont un nombre croissant prend en compte l’existence de telles écoles pour choisir leur lieu d’habitation. Elles s’assurent de leur reproduction en formant leurs générations montantes aux nouvelles exigences du capitalisme contemporain.

4.3 Retour sur les Compagnons

La formation des compagnons s’est largement développée en dehors de l’État. Elle est un commun géré par les professionnels eux-mêmes, qui se sont auto-organisés contre les « maîtres », l’État qui les soutenait et enfin contre l’église soucieuse de conserver son monopole sur l’enseignement..

Sans trop entrer dans le détail, il est intéressant de comprendre ses spécificités en termes de discriminations, et de construction de comportements sociaux. En premier lieu on peut noter que cette organisation fortement décentralisée fédérant de nombreuses associations indépendantes fonctionne correctement depuis des siècles et produits de jeunes artisans réputés pour la grande qualité de leur compétence professionnelle. Elle a également permis aux artisans de résister très efficacement, sous la forme d’un proto-syndicalisme, aux pressions patronales. Une très forte ritualisation a pour effet de les souder très efficacement lorsqu’il s’agit de défendre leurs intérêts sociaux-économiques, mais – revers de la médaille – elle produit des effets claniques opposant parfois très violemment les artisans de compagnies différentes.

On peut malgré tout noter le coté fortement et durablement sexiste de ce type de formation ; ça n’est qu’en 2006 que la première femme a été est reçue dans l’Association ouvrière des Compagnons du Devoir.

Conclusion

En complément de l’article d’Irène Pereira, nous avons développé l’analyse sur deux axes : d’une part explorer le curriculum caché de type « comportemental », qui nous paraît un trait fondamental des normes promues par l’État dans le cadre de l’éducation nationale, et d’autre part analyser l’évolution des normes promues par le capitalisme contemporain et leur nouveau rapport aux discriminations. Nous avons souligné les valeurs, comportements et codes de conduite promus par l’éducation nationale, et en particulier dans le cadre de la formation des futurs membres des classes supérieures des États libéraux. Sur le plan des valeurs et des comportements, un esprit de compétition exacerbé et omniprésent s’accompagne d’un esprit de clan des plus primitifs, associé à un multiculturalisme très ouvert produit par l’immersion systématique au sein la culture « globish » produite par la mondialisation des capitaux et des marchandises. Ce curriculum caché inculque des attitudes et des compétences plutôt que des connaissances et répond aux besoins d’un capitalisme mondialisé qui ira piocher ses meilleurs serviteurs au sein d’une jeunesse parfaitement conditionnée à servir ses intérêts économiques. Par contre sur le plan du respect des orientations ou caractéristiques personnelles, il nous semble que l’image d’un capitalisme patriarcal autoritaire et discriminant ne correspond plus à ses évolutions récentes. En particulier le concept de « Smart Creative » tel qui se répand depuis son émergence au sein des entreprises de la Silicon Valley, fers de lance du capitalisme mondialisé contemporain37, évoque un employé autonome, détaché des préjugés attachés au genre, aux orientations sexuelles, à la religion, la nationalité ou encore aux handicaps, et dont la créativité est un atout majeur. Ce nouvel archétype, moteur de l’innovation, elle-même moteur du capitalisme contemporain est en décalage par rapport aux méthodes d’enseignement mises en place par des États bureaucratiques et dont le rôle central de production et imposition de normes se prête peu à soutenir l’innovation en son propre sein. Les pédagogies en cours sont en effet peu aptes à produire la double compétence dont se nourrit le capitalisme cognitif : l’autonomie – être sa propre norme – et la créativité – imaginer et promouvoir des alternatives aux normes en vigueur. Ceci conduit le capitalisme à s’émanciper de l’État, comme dans le cas emblématique de l’École 42, pour mettre en place et financer ses propres structures de formation en dehors des pouvoirs normatifs et financiers de l’État.

Nuage Fou est un scientifique et un entrepreneur dans le domaine de l’intelligence artificielle, par ailleurs militant anarchiste.

1 Ou plus généralement, au-delà de l’école d’État, les écoles…

2 Ou « royale », si l’on peut dire et pour nous situer dans la lignée de l’analyse de Pierre Bourdieu sur « La noblesse d’État ».

3 Le terme « Mandarin », vient du Portugais « mandar » : commander !

4 Et donc d’avoir raté Polytechnique…

5 Les modalités sont nombreuses pour intégrer une école, et en particulier les « prépas intégrés » qui en retour d’une scolarité payante « facilitent » l’entrée dans l’école elle-même.

6 Très réel pour nombre de bacheliers qui passent deux à trois années le nez dans le guidon dans un tunnel social, afin de passer la ligne.

7 Le cas extrême est probablement d’avoir trouvé un sigle – « X11 » – pour nommer celles et ceux qui entrés majors d’une promotion en seront sortis avec le même rang…

8 On peut toutefois être plus que réservé sur la qualité de l’enseignement dispensé dans certaines écoles de commerce…

9 Même les plus individualistes des anarchistes-individualistes goûtent mieux l’action directe lorsqu’elle est menée en commun au sein de groupes affinitaires.

10 À l’école des Arts et Métiers, on l’appelle très explicitement « l’usinage », en référence au formatage une pièce à partir d’un bloc de matériau brut. Pour ce faire des opérateurs appliquent une gamme d’usinage, la séquence des opérations à appliquer au bloc d’entrée pour le rendre conforme – géométrie et État des surfaces – à un modèle prédéfini. On ne saurait être plus explicite.

11 Et gratuites.

12 Le cabinet Wealth-X estime à 16 300 le nombre « d’ultra-riches » issus des rangs d’Harvard, pour une fortune cumulée de 3238 milliards de dollars.

13 Le même classement positionne l’Insead de Fontainebleau pour ses alumnis ultra-riches en quatrième place du même classement, dont on a retiré les universités américaines.

14 À titre d’illustration, en Huin 2017, un alumni du MIT verse 140 millions de dollars à l’université en guise de remerciement pour la bourse, qui lui avait permis d’y étudier.

15 Dite loi LRU ou loi Pécresse.

16 Cette version dégradée de l’anglais, aux innombrables accents, pratiquée dans le monde et qui permet aux non natifs de se comprendre entre eux.

17 Certaines familles vont jusqu’à calculer la date de naissance des enfants afin de pouvoir insérer dans leur scolarité secondaire une année dans un pays anglo-saxon qui leur fournira une maîtrise parfaite de la langue de Shakespeare.

18 In Real Life, ou « dans la vrai vie ».

19 Des mariages pouvaient également conclure ces entreprises, qui scellaient des alliances entre familles.

20 En 2013 par exemple, Erasmus a concerné plus de 270 000 étudiants.

21 La réalisation ultime qui couronne l’enseignement compagnonnique et dont la validation est nécessaire pour devenir « compagnon-fini ».

22 Bien rare en pratique, dans le cas de la criminalité en col blanc.

23 Avec un budget des lobbys de l’ordre du milliard d’euros, Bruxelles est la deuxième place mondiale du lobbying, derrière Washington

24 En particulier, l’État, les enseignants, les églises, le patronat, les parents, et bien sûr les étudiants.

25 Clandestins mais tolérés dans le rôle de travailleurs sous-payés et sans statuts.

26 Rebaptisées sous l’oxymore « ressources humaines »

27 Et ne s’en privent d’ailleurs pas.

28 Selon la célèbre et très simple phrase qui résume la vocation d’une entreprise capitaliste : « Create value for the shareholder »

29 À tel point qu’on ne compte plus les séminaires sur la multi-culturalité, le respect de l’autre, etc.

30 Ou plus prosaïquement – et bien plus souvent – de se faire acheter par plus gros qu’elle. Dans le monde des start-up et du capital-risque, le véritable produit est l’entreprise elle-même

31 À titre d’exemple, sur les quatorze personnes qui dirigent Station F, nouvel incubateur phare des start-up françaises, on compte douze nationalités différentes.

32 Ou « sales- types ».

33 Le fondateur de l’école n’a qu’un bac scientifique pour tout bagage.

34 Ou plutôt sans la nécessité d’avoir obtenu un diplôme, on peut penser que la présentation d’un diplôme prestigieux influence favorablement le jury d’admission.

35 Celle instituée par la hiérarchie des diplômes.

36 Une innovation qui dans certains cas, comme Montessori, date de plus d’un siècle…

37 À titre d’exemples, Google est la première capitalisation boursière devant Apple. La capitalisation boursière de la start-up californienne Tesla fondée en 2003, qui produit les plus innovantes des voitures électriques, à dépassé celle de la société Ford au printemps 2017 et talonne la société Général Motors.

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