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4 juillet 2017

Bill – Granier – Daniel Bénard. Post-scriptum à une auto-analyse coopérative de Lutte Ouvrière

Le texte qui suit a été écrit en 2010. Il s’agit d’un hommage à la mémoire d’un militant historique de Voix ouvrière (devenu Lutte Ouvrière après 1968), disparu cette année-là. Il a été lu à son enterrement. Il est publié sur le site grand Angle comme un post-scriptum personnel à une autoanalyse critique et coopérative de Lutte Ouvrière et de sa Fraction1, récemment mis en ligne sur ce site2.

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« Avec Bill, je perds un ami militant. Dans les dernières années, on était devenus amis, mais la politique gardait la première place. La maladie a affecté son moral, il m’a dit plusieurs fois qu’il allait crever, mais je crois qu’il voulait qu’on lui dise le contraire. Les derniers mois, il en parlait moins, comme s’il s’était fait à l’idée. Mais pendant toute sa maladie, il n’a pas cessé de creuser les idées. Avec Bill comme avec peu de gens, on refaisait le monde. On discutait de tous les pays, de tous les aspects de la politique. On discutait vraiment, sans lâcher le fil, sans passer du coq à l’âne, toujours sur un mode explicatif, toujours sur le fond. C’était un vrai respect des idées, un vrai débat intellectuel, au sens noble du terme. Par amour de la culture et de la science, il encensait les intellectuels, ceux qui avaient bénéficié d’une formation plus générale que celle qu’il avait eue. Il les encensait d’ailleurs trop à mon goût – un peu comme il surestimait parfois la bourgeoisie, qu’il trouvait plus sûre d’elle-même, plus compétente en toutes occasions qu’elle ne l’est sans doute vraiment.

On pouvait pourtant remettre en question cette dichotomie intello/ouvrier à son sujet. Ne peut-on pas comparer Marx le bourgeois et Proudhon l’ouvrier, malgré leur différence d’origine sociale ? Marx écrivait mieux et maniait mieux les abstractions. Mais a-t-il eu plus d’idées ? Pas sûr. En tous cas, le goût d’aller au fond des choses n’est pas une question de culture générale. D’ailleurs les enfants le font parfois mieux que les adultes.

Bill avait une culture étendue et aussi spécialisée : il connaissait ses dossiers. Comprendre le monde pour le transformer, c’était son leitmotiv. On a milité ensemble d’abord à LO, on se croisait régulièrement dans les cellules de Renault ou les AG de section. Puis nos liens se sont resserés quand on s’est retrouvé à la Fraction, à la direction et autour du Pavé de Mantes, un petit mensuel local qu’on a fabriqué pendant trois ans, avec ses copains de Renault-Flins : Eric, Mamadou, Jacques, et Dominique, le prof du coin. Bill en était le centre, et c’est souvent lui qui tenait le crachoir. Mais il y avait de la diversité politique, de la Ligue, un ex-mao, un ex de Vive la Révolution. Le canard n’a pas eu beaucoup d’échos. Mais c’était fraternel et aussi bien intéressant, ne serait-ce que parce que Bill avait toujours des tas de trucs à dire. Dans les milieux ouvriers, c’était un chef, comme il y en a peu. Il a animé deux grandes grèves, à Alstom en 1971, puis à Flins, 30 ans plus tard. Le groupe Mouvement Communiste a publié ses textes, il faudrait d’ailleurs qu’ils soient republiés ensemble.

La première fois que j’ai vu Bill, c’était dans une réunion interne de LO. Il a pris la parole d’un air courroucé, roulant des yeux et des mécaniques. Mais c’est pas cela qui m’a le plus frappé. En le voyant faire son matamor je me suis dit : « C’est quoi ce numéro ? C’est qui ce comédien ? » Et quand son regard a croisé le mien, j’avais une moue sceptique. Et alors il a dû remarquer mon scepticisme parce que, l’instant d’après, il a changé d’expression et est redevenu normal. Le militantisme conduit parfois à prendre des pauses, à LO par exemple il y avait un jeu de rôle du genre : plus prolo que moi tu meurs. Bourdieu a écrit là dessus, sur la mise en scène de soi des militants ouvriers. Mais en ce qui concerne Bill, qui incarnait le militant ouvrier comme personne, il en jouait sans y croire, et il n’en a pas profité pour faire carrière dans le militantisme. Il aurait pu devenir un chef ouvrier au PCF, un dirigeant syndical de la CGT, un porte parole dans l’extrême gauche. Mais personne ne le contrôlait. Pour jouer un rôle d’appareil, c’est gênant. Lui ce qui l’intéressait vraiment comme militant, c’était de conduire les ouvriers à l’assaut du ciel, de prendre du galon dans la lutte. Sa conception révolutionnaire du pouvoir ne lui permettait pas de jouer la comédie du pouvoir, même à un petit niveau, ou plutôt encore moins à un petit niveau.

Alors c’est vrai qu’il a souvent défendu une ligne ; jusqu’à la fin il voulait convaincre de quelque chose, et souvent de la politique de son organisation. Jusqu’au bout, il est resté organisé. Et il faut voir comment il était engagé, combien il était militant. Un seul exemple, pour ceux qui l’ignorent : il m’a dit être resté dix ans sans partir en vacances, parce qu’il les passait à entretenir le terrain de la fête de LO, à Presles. Dix étés dans son bois, au frais, en tant que responsable du « technique terrain ». De même, il aimait bien la bouffe, et le bon vin, mais pour tenir dans une grève, il exhortait chacun à « manger des patates« , comme dans le passé.

Il a souvent défendu une ligne, mais il a fondamentalement subordonné les considérations d’organisation à ses idées. Avec lui, il n’était jamais question d’organisation, de morale, ni même de conviction. Lui, il était dans les idées, tout le temps, il sacralisait les idées, le raisonnement politique. Avec le temps d’ailleurs, il était plus à l’écoute, plus relaxe sans doute avec la retraite, mais aussi parce que son sens du parti a changé vers moins de volontarisme, plus de place pour l’analyse de la situation. La dernière fois qu’on s’est vu, il m’a redit que construire un parti révolutionnaire en dehors d’une montée révolutionnaire n’avait aucun sens. Il a évolué vers moins d’organisation et vers une organisation moindre, puisqu’il est passé du PCF au trotskisme, puis du trotskisme à Mouvement communiste, dans des groupes de plus en plus petits. C’est l’inverse d’une carrière politique ! Il résumait cet itinéraire en disant « j’ai commencé dans un grand parti, je finirai tout seul ». Un itinéraire vers l’individu, en quelque sorte, à rebours des poncifs normatifs sur les groupes.

Je le redis, Bill n’est jamais tombé dans l’idée que le parti vaut mieux que la vérité. Jamais écarter la critique. On avait souvent l’impression de ne pas pouvoir en placer une avec lui. Et c’était pas qu’une impression. Il était entier, carré, et avec un ego « pas dégueulasse », pour reprendre l’une de ses expressions. Il s’imposait et il en imposait. Mais il gardait l’oreille pour une objection forte, elle rentrait toujours dans sa tête. Il fallait seulement avoir vraiment quelque chose à dire…

Avec Bill, on était différents, mais il aimait que je râle et aussi que je prenne l’initiative. Il se marrait quand je lui racontais mes frasques, il disait souvent que je chargeais « sabre au clair ». On se rejoignait beaucoup sur le goût des mouvements, lycéens, étudiants et ouvriers. Il m’accordait sa confiance parce que j’avais été pris dans des « vraix » mouvements, comme il disait. Et la rebellion des jeunes, il était pour. Il a raconté plusieurs fois son enthousiasme quand, un certain mai 1968, il a vu passer place Clichy des jeunes avec des drapeaux rouge et noir qui scandaient « nous sommes tous des juifs allemands ».

Alors on dira qu’il n’a jamais changé d’idées, qu’il n’a pas changé. Lui-même expliquait ses ruptures comme cela : c’est les autres qui trahissaient, ou qui changeaient, pas lui. C’est le PCF qui a trahi, c’est LO qui s’est engoncé dans l’électoralisme et le syndicalisme, c’est la Fraction qui a tout fait pour ressembler à LO. Lui il est resté ce qu’il était, c’est vrai.

Pour avoir partagé ses bagarres dans les derniers temps, je peux dire que, comme d’autres, ce que l’on a gagné, c’est de rester nous-mêmes, de pas succomber à ce fétichisme du parti ou plutôt du groupe, voire du groupuscule. On a donné dedans, mais on s’est insurgé ensuite, contre les silences, ou les mensonges. On n’est pas des héros mais on a jamais sali quelqu’un, le rouler dans la boue en public, l’excommunier et surtout, le disqualifier par tous les moyens, dans l’intérêt supérieur du