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19 mai 2020

Les composantes existentielles de l’engagement libertaire

Dossier « Des composantes existentielles de l’engagement libertaire »

Par Stéphane Sangral

L’engagement. Je n’ai jamais su ce que c’était. Je n’ai jamais été capable de penser en profondeur cette notion. En vérité, je n’ai jamais réellement essayé. Intuitivement, disons grossièrement, je sais que j’en suis éloigné. Moi, mais pas mes mots. Eux, ils s’engagent. Considérant que l’engagement leur est consubstantiel, je retire cette notion du titre de cet article.

Donc…

Les composantes existentielles de la pensée libertaire

Mille façons d’appréhender la pensée libertaire. J’en choisirai une, que j’appellerai l’individuité, et qui consistera à penser et à accompagner le processus qu’opère progressivement la civilisation de désacralisation de tout groupe et de sacralisation de tout individu.

Désacraliser tout groupe revient à annihiler en lui sa part identitaire pour n’en faire plus demeurer que sa part phénoménale1. Une divinité est, dans une certaine mesure, la réification d’une structure identitaire. Le principe divin et le principe identitaire sont les deux faces de la forme archaïque du vivre-ensemble, deux faces qui, au fond si proches, écrasent entre elles les individus qui composent ce vivre-ensemble. Désacraliser tout groupe revient à sauver de l’écrasement groupal tout individu.

Sacraliser tout individu revient à… à… à faire éclater toute phrase qui tenterait d’enfermer cette sacralisation.

La base ontologique du concept d’individuité est constituée d’une dialectique entre, d’une part, l’inexistence d’un soi suprême au sommet de son esprit, la virtualité du Je, étayée par les neurosciences et les sciences cognitives, et d’autre part le fait que cette inexistence et cette virtualité n’ont de sens que dans la stricte dimension objective, autrement dit le fait que dans la dimension subjective (et donc intersubjective) le Je existe malgré tout, et existe même comme un absolu. Oui, comme un absolu. Et même comme le seul absolu puisque les autres doivent passer par lui pour exister en notre conscience, puisque les autres y deviennent relatifs. Comme le dieu des dieux qu’aucun, surnaturels ni séculiers, n’est légitime à surpasser, et donc entraver, limiter, esclavagiser. Aucun. Comme un absolu, absolument libre.

Allons chercher les composantes existentielles de la pensée libertaire aux quatre points cardinaux définitionnels du concept d’individuité :

I

Premier point cardinal définitionnel

Individuité: Mouvement de conscience permettant d’intégrer et de résoudre cet apparent paradoxe :

Le groupe est plus que l’individu, mais chaque individu est pourtant irréductiblement plus que le groupe.

Certes chaque partie se potentialisant mutuellement, l’ensemble est un peu ou beaucoup plus que la somme de ses parties, et certes chaque partie s’inhibant mutuellement, l’ensemble est un peu ou beaucoup moins que la somme de ses parties, certes mais, bouleversement paradigmatique, la partie, dans cette espace idéel singulier qu’est l’ontologie – et plus précisément dans la portion supérieure de l’espace ontologique, là où, sur l’échelle de complexité des objets matériels ou conceptuels, se détachent les objets réflexifs (par exemple les humains), là où le sommet de l’échelle frotte et détache des fragments au plafond de l’absolu -, s’élève absolument, oui absolument, c’est-à-dire ici infiniment, au-dessus de l’ensemble.

Il y a rupture ontologique nette entre un et plusieurs individus conscients d’être conscients. Dès que la conscience réflexive entre en jeu, l’unité acquière au moins deux propriétés particulières, inconnues de la mathématique :

1/ Un plus un est égal à bien autre chose qu’à deux.

2/ Un égal l’infini.

*

Le groupe se conceptualise traditionnellement comme un tout et l’individu comme une partie de ce tout. L’individuité inverse cela en conceptualisant l’individu comme un tout et le groupe comme une partie de ce tout. Et cela change tout, et les parties de ce tout…

*

Le slogan « Ni dieu, ni maître » reste, malgré quelques dévoiements, l’axiome le plus efficient pour définir la nouvelle place de l’individu dans la collectivité…

Au fil du temps et des déceptions, le besoin de sacralité se réduira jusqu’à finalement ne plus circonscrire que le Je, ultime référence commune, suprême entité universelle. La réalité étant, dans une perspective intérieure (seule perspective que l’on soit légitime à assumer), subordonnée au fait de, soi, l’appréhender, tout se résume, pour chacun, en ce soi, et, au bout du compte, à ce soi. En ce soi intangible, et, au bout du compte, à ce soi sans cesse remodelé. Tout phénomène n’existe, subjectivement, que parce qu’il a été, plus ou moins visiblement, métabolisé par cette subjectivité ; penser à quelque chose ou à quelqu’un, c’est penser à soi pensant à quelque chose ou à quelqu’un ; le Tout n’a de sens que lorsqu’il converge en Je, et sa forme est alors un cône dont le sommet est Je. Seul le Je est réellement sacré, toutes autres sacralités, qu’elles soient religieuses ou séculières, ne sont que facticités encombrantes dont la civilisation trouve lentement mais véritablement la maturité d’enfin se débarrasser. Et si le Je est illusion, il est illusion sacrée. Certes le Je n’est sacré que pour Je, pour cette entité aux multiples visages qu’est le Je, mais toute sacralité, sans exception, n’est sacralité qu’en ceux qui la sacralisent, sans jamais déborder au-delà dans une quelconque réalité indépendante.

L’individuité est l’établissement d’un monothéisme absolu, inédit dans l’Histoire, dans lequel s’éteint enfin véritablement toute possibilité de sacraliser autre chose que ce dieu unique qu’est le Je, dans lequel rien ne peut donc plus se placer au-dessus du Je et le contraindre, l’étouffer, l’écraser, le tuer. Ni dieu ni maître… que soi-même. Chaque Je y sera alors le sommet de l’univers et le sommet de la collectivité, une multitude de verticalités couvrant tout le champ horizontal, bloc de respect garant d’une cohérence sociale autrement plus digne et plus solide que celle entretenue plus ou moins artificiellement et violemment par la vieille et sordide pyramide des hiérarchies ontologiques…

*

Comme la progression des sciences et des technologies, la progression de l’individuité suit le sens de l’Histoire, à savoir l’accumulation des savoirs. L’humain est déjà trop développé cognitivement pour n’être qu’un animal de meute, mais pas encore assez pour savoir totalement comment ne plus l’être. Depuis ses prémices biologiques puis culturels, l’individuation produit plus d’individuation encore, qui en produit plus encore, qui produit les prémices de l’émancipation, qui produit plus d’émancipation encore, qui en produit plus encore, ce n’est pas un choix philosophique, une option parmi d’autres, mais la dynamique générée par la forme de notre espèce lorsqu’elle frotte sur les parois du temps qui passe, on y va, on y est poussé, reste à savoir comment y aller le mieux possible, en s’éraflant le moins possible… Oui, comment faire ? Désacraliser tout groupe et sacraliser tout individu constitue une tentative de réponse, ou plutôt une tentative de cadre susceptible d’accueillir la progression des multiples réponses.

*

La foule, toujours, même en révolte, est esclave, esclave jusque dans ses rêves ; seul l’individu peut rêver de liberté, et, dans une certaine mesure, être libre.

*

La loi sociale étant fatalement transcendante aux individus de la société, l’agencement du vivre-ensemble provoque fatalement l’écrasement du vivre sous le poids de l’ensemble. L’individuité est l’utopie qui consiste à raturer ici le mot « fatalement ». Élaborer un rapport à la loi qui se définisse dans un immanentisme total, sans plus rien de transcendant, pour laisser pleinement émerger les transcendances individuelles, tel est l’utopie de l’individuité. Et l’individuité est également l’utopie qui consiste à raturer ici le mot « utopie ».

*

Le concept d’individuité est une façon d’assumer que l’idée d’émancipation de l’individu suffit à résumer ce que devrait être le projet de tout programme politique.

*

Le territoire du Nous n’existe véritablement que si l’on cesse, pour l’atteindre, de contourner celui du Je. L’individuité peut être vu comme l’établissement d’une nouvelle carte routière.

II

Deuxième point cardinal définitionnel

Individuité : Mouvement de conscience permettant d’intégrer et de résoudre cet apparent paradoxe :

L’individu n’est que le croisement entre le vertical d’une hérédité génétique et l’horizontal d’un environnement physique, biologique, relationnel et culturel, mais l’individu est pourtant irréductiblement celui qui, arrachant ses clous, se détache de cette croix.

L’individu conscient n’est simplement que le résultat déterminable d’une équation, mais il est en même temps et complexement l’équation elle-même, celle dont le résultat s’échappe infiniment de tout résultat déterminable et que l’on peut approximer en disant qu’il est cet « infiniment ».

*

La lente progression de l’individuation, au cours de l’évolution du vivant, fait entrevoir aux individus d’une petite fraction des espèces animales et particulièrement à ceux de l’espèce humaine un autre statut que celui de simple courroie de transmission de gènes, leur fait entrevoir une autre logique que celle strictement centrée sur l’espèce. Et la lente progression de l’individuation, au cours de l’évolution de la civilisation, fait entrevoir aux individus de l’espèce humaine un autre statut que celui de simple courroie de transmission des traditions de sa tribu, leur fait entrevoir une autre logique que celle strictement centrée sur l’identitaire. On entrevoit, c’est vrai, mais l’entrebâillement de la porte reste malgré tout trop timide. L’individuité est l’audace d’une rupture ontologique totale, l’ouverture en grand de la porte du soi, et la sortie de l’animalité en claquant la porte, et la sortie de l’identitaire en claquant la porte.

Tout dépasse l’individu, sur toutes les dimensions. L’individuité est la non-acceptation de cet état de fait, est l’autosacre de l’individu, est, non plus le sacre de la nature, mais enfin le sacre de sa nature, est, non plus le sacre du groupe par chacun, mais enfin le sacre de chacun par chacun. L’individuité est un seuil, sur le parcours de la lente progression de l’individuation, à partir duquel la réalité de cette progression est accélérée par la proclamation chimérique de son aboutissement dans le présent. L’individuité est sans doute un coup de folie, mais, s’insérant parfaitement au cœur de la folie chronique de notre condition existentielle, elle me semble être ce qui le mieux la neutralise.

*

L’individu conscient est le seul objet qui, pourtant créé, ne peut se définir que comme se créant.

La notion d’autoengendrement est à la fois le cœur de la puissance et le cœur de la fragilité de la conceptualisation du dieu monothéiste. Sa puissance est fragile.

L’ère de l’individuité ouvre sur un nouveau dieu, l’individu conscient. Sa puissance ne sera pas fragile, non, sa puissance sera sa fragilité, elle sera sa fragilité elle-même. C’est justement parce que ce dieu ne sera pas forgé autour d’une armature dogmatique soi-disant solide, c’est justement parce qu’il ne sera forgé qu’autour d’une armature poétique fragile et qui se sait fragile, qu’il sera puissant, puissant parce que infiniment adaptable, infiniment modulable, infiniment intégrable à la réalité psychosociale.

La notion d’autoengendrement est, dans le cadre de l’individuité, à la fois légère comme une bonne blague et massive comme l’univers. Et sa beauté est solide.

L’individu conscient est le seul objet qui a les moyens de ne plus en être un.

*

Le regard vers les quatre horizons (géographique, historique, biologique, culturel), l’anthropologie a cela de terrifiant qu’elle fonctionne. L’humanité, et même l’humain, sont non seulement analysables mais, pire, plus ou moins prévisibles.

Il n’y a qu’un seul spaghetti dans le plat de l’existence. Et l’on est affamé. Mais notre faim toujours s’affine et s’allonge et se multiplie, et il semble toujours au bout du compte qu’il y ait de multiples spaghettis dans le plat de l’existence.

Si une philosophie est une façon d’aspirer un spaghetti, l’individuité est une façon de prendre de larges bouchées pour y sentir toutes les saveurs, et une façon de finir le plat et de ne cesser de se resservir. L’obésité existentielle y est signe de beauté et de santé. Alors, repu de la liberté contenue en chaque coup de fourchette et de la singularité contenue en l’agencement de chaque bouchée, l’on peut lire avec sérénité les deux phrases suivantes :

Le regard vers les quatre horizons (géographique, historique, biologique, culturel), l’anthropologie a cela de rassurant qu’elle fonctionne. L’humanité, et même l’humain, sont non seulement analysables mais, mieux, plus ou moins prévisibles.

*

La notion de s’appartenir ne veut – au fond – rien dire. L’individuité est ce qui permet – au fond, dans ce fond qui n’a pas de fond, dans ce fond qui n’appartient à personne et qui peut-être alors s’appartient – de le vouloir à sa place.

III

Troisième point cardinal définitionnel

Individuité : Mouvement de conscience permettant d’intégrer et de résoudre cet apparent paradoxe :

L’individu n’est que la combinaison de ses caractéristiques, mais l’individu est pourtant irréductiblement celui devant qui toute caractéristique, quelle qu’elle soit, s’effondre.

L’individu est une conjonction d’innombrables attributs apparaissant à sa propre perception comme une conjonction d’indénombrables attributs.

Parce que je suis limité dans ma perception du Je, Je m’apparaît illimité, et je m’apparais illimité.

L’impossible regard total sur soi, l’impossible trois cent soixante degrés de la lucidité réflexive, l’impossible rend possible, parce qu’il y a un angle mort, d’y engouffrer l’infini et de résoudre ainsi le cercle avec, figure impossible et que l’on décide possible et qui transfigure plus vivante la figure fatiguée que l’on voit dans son miroir.

Parce que mon esprit ne peut qu’élaborer des représentations simples de ce qu’est l’hypercomplexité de mon esprit, il retranscrira cette hypercomplexité en infinie complexité, et s’enivrera de la simplicité de cet infini.

L’individu est une conjonction d’infinis attributs que cet infini, de son souffle sémantique, balaye.

*

Peu à peu la pensée scientifique, la pensée qui va le plus loin dans la modélisation des phénomènes en objets conceptuels déterminables, réussit à tout englober, mais celui qui potentiellement produit cette pensée, le Je, sera-t-il lui aussi englobé, ou restera-il toujours au-delà de toute détermination possible, dans une sorte de décalage avec lui-même grâce auquel le piège ne pourra jamais totalement se refermer ? Il sera englobé, évidemment, totalement englobé. L’individuité est une façon d’articuler l’acceptation, la logique acceptation de ce total englobement, avec son refus, son absurde refus, et une façon d’articuler la logique avec l’absurde jusqu’à ce que le qualificatif d’absurde devienne ici lui-même absurde.

la définition du « Je » est la possibilité unique de s’extraire de toute définition…

Chercher à s’approcher au maximum de la vérité du Je, du mirage qu’il est, et chercher à s’approcher au maximum de la possibilité de déclarer cette vérité fausse, d’en faire un mirage.

la définition du « Je » est la possibilité unique d’être une possibilité arrachée de force à son impossibilité…

Tenter d’échapper à toutes les déterminations sociales pour échapper à toutes les déterminations ontologiques, et tenter d’échapper à toutes les déterminations ontologiques pour échapper à toutes les déterminations sociales, et se sentir soi, et se sentir libre, libre de poursuivre sa tentative épuisante d’échapper à toutes les déterminations sociales pour échapper à toutes les déterminations ontologiques, et libre de poursuivre sa tentative épuisante d’échapper à toutes les déterminations ontologiques pour échapper à toutes les déterminations sociales, et sentir l’épuisement du concept de soi, et sentir l’inconsistance du concept de liberté, une inconsistance qui permet de poursuivre avec légèreté sa tentative d’échapper à toutes les déterminations sociales pour échapper à toutes les déterminations ontologiques, et une inconsistance qui permet de poursuivre avec légèreté sa tentative d’échapper à toutes les déterminations ontologiques pour échapper à toutes les déterminations sociales, et se sentir soi, et se sentir libre, sans épuisement.

la définition du « Je » est la possibilité unique d’être unique…

Le monolithe du soi n’est constitué que de ses fissures. Tous ces écarts permettent de s’inscrire dans un autrement et dans un devenir. « Je serais » et « Je serai » donnent de l’épaisseur à « Je suis€¦]. L’existence du monolithe du soi n’est constituée que de ses fissures qui en démontrent l’inexistence. Tous ces écarts permettent de s’inscrire dans un autrement qu’être et dans un devenir autre de notre rapport au réel. « Je n’est pas » donne, par son infinie négation, par cet infini traînant là dans un coin du fini de nos représentations, une épaisseur infinie à « Je suis ».

la « définition du « Je » est la possibilité unique de pouvoir se contenter, pour être pertinente, que d’un « Je »…

Notre conceptualisation intuitive du Je résulte d’un processus de réification qui nous éloigne de la vérité, mais, entre son abstraction constitutionnelle et la concrétisation que l’on en fait, demeure un espace irréductible, un espace de liberté où il nous est loisible de penser que notre conceptualisation intuitive du Je résulte d’un processus de réification qui nous rapproche de notre vérité.

*

Nous sommes tous, à peu de chose près, des clones en prison. L’individuité invente que nous ne sommes pas, aucun de nous, des clones en prison.

L’individuité invente, c’est-à-dire qu’elle élabore quelque chose de faux qui n’existe pas dans le réel.

Mais l’individuité invente, c’est-à-dire qu’elle élabore quelque chose de nouveau qui n’existait pas dans le réel.

Nous sommes chacun, à peu de chose près, des singularités en liberté, qui inventons chacun et ensemble comment véritablement être chacun, à peu de chose près, des singularités en liberté.

*

La hiérarchisation sur le mode phénoménale, c’est-à-dire la hiérarchisation des caractéristiques des individus, ne dépassant pas la dimension pragmatique, ne pose aucun problème éthique, voire même travaille dans le sens de l’éthique, la spécialisation étant ce qui génère la richesse de la civilisation, la multiplication des possibilités d’atténuer, voire de rendre inexistant, le mal, autrement dit ce qui fait mal. En revanche, la hiérarchisation sur le mode identitaire, c’est-à-dire la hiérarchisation des individus en fonction de leur appartenance réelle ou supposée à un groupe identitaire, pénétrant dans la dimension ontologique, la violant, est en soi la négation de l’éthique, est ce qui établit des logiques de domination multipliant les possibilités d’accentuer, voire de rendre paroxystique, le mal, autrement dit ce qui fait mal.

Sacraliser l’individu implique, protégeant sa dimension ontologique de l’intrusion des ignobles tentacules de l’identitaire, les cantonnant strictement à l’extérieur sans la moindre possibilité de récupérer la nourriture issue des profondeurs de l’être, le dépérissement du monstre identitaire, son empoisonnement par excès de superficialité, et finalement sa mort par absurdité.

*

Un individu n’est que le produit, heureusement constamment réactualisé, illusion de vie, de ses interactions physiques et symboliques : il est dépendant, et contingent, et ne cesse de s’abîmer dans ses limites.

Et cette vérité ne présente aucune brèche, nulle part où espérer sentir le filet d’air d’une vérité plus profonde.

Mais cette vérité chute. Elle ne présente aucune brèche parce qu’elle n’a pas encore percuté le fond de sa chute. Elle chute continûment, dans une étrange profondeur, dans une profondeur dont seule l’étrangeté mesure la profondeur.

Et, captif de cette vérité, asphyxié en elle, nous chutons avec elle, et finalement respirons de simplement imaginer le vent que doit générer son interminable chute, un vent vivifiant dont la fiction fait notre réalité, et toute notre profondeur.

Ce vent murmure que l’individu est autonome et absolu, et que toute limite ne peut que s’abîmer en son illimité…

IV

Quatrième point cardinal définitionnel

Individuité : Mouvement de conscience permettant d’intégrer et de résoudre cet apparent paradoxe :

L’individu n’est qu’un phénomène en fuite, il n’y a pas d’essence de l’être, mais l’individu est pourtant irréductiblement celui dont la fuite va de l’essence suprême de l’être à l’essence suprême de l’être.

L’essence divine de chaque individu…

La modernité avait déjà perçu une part de la naïveté de cette idée, en établissant que cette idée va trop loin, qu’il n’y a pas de dieu ni d’essence, qu’il n’y a que de la matière organisée…

L’individuité y ajoute la perception d’une autre part de sa naïveté, en établissant que cette idée ne va pas assez loin, qu’il est presque inopérant d’imaginer que chaque individu n’est que d’essence divine, que seul est opérant d’imaginer que chaque individu n’est rien de moins qu’un dieu…

*

Il n’y a nulle transcendance. L’électroencéphalogramme phénoménal est plat. Horizon écrasé de rien. Il n’y a, à notre portée, que les reliefs de la complexité. Lorsque cette complexité est telle qu’émerge une conscience réflexive, l’individuité s’en empare et dessine avec sa pointe, le Je, des arabesques sur l’électroencéphalogramme phénoménal. Et ces arabesques sont toujours verticales : elle invente une transcendance en l’immanence de chaque individu conscient d’être conscient.

*

Oui, pour penser un individu conscient, il faut mettre de la verticalité au cœur de l’horizontalité, et tant pis pour la géométrie.

Arracher définitivement la spiritualité à l’archaïque spiritualisme, et l’intégrer enfin totalement au matérialisme, est le superbe projet de la pensée moderne, mais, le temps d’y arriver véritablement, le temps d’apprendre à vivre sans la béquille du spiritualisme, d’apprendre à véritablement, soi, se tenir debout, et se déplacer sans bousculer les autres, et même courir, il serait bon de déplacer radicalement le spiritualisme de la dimension du savoir où anachroniquement il végète vers à la dimension de l’art où il fait déjà quelques merveilles, de le déplacer de la dimension où s’élaborent des discours censés rendre compte du réel vers la dimension où s’élaborent des fictions censés rendre compte de nos réalités, de le déplacer de la dimension où la mathématique est l’axe de la vérité vers la dimension où les axes dansent sans inviter jamais la vérité à danser avec eux.

Non, un individu conscient n’est pas partiellement matériel et partiellement spirituel, il est totalement matériel et totalement spirituel, totalement objet et totalement dieu, 100 % auxquels s’ajoutent 100 % et dont le résultat ne donne pas 2 mais 1, et tant pis pour l’arithmétique.

*

L’individu conscient est une machine hypercomplexe.

Sacraliser l’individu est pour une part la résultante de notre incapacité à le percevoir comme une machine, à cause de son hypercomplexité, notre incapacité à suivre les chaînes causales jusqu’au bout de l’Autre et de soi et du soi, est ainsi la résultante du travail d’un compréhensible sentiment d’arrière-monde chaque fois qu’il y a quelque part un mystère dans le monde, la tentative légitime d’allumer une ampoule poétique dans la pénombre de l’ignorance.

Et en même temps sacraliser l’individu est pour une autre part la résultante de notre capacité à le percevoir comme une machine, malgré son hypercomplexité, notre capacité à y suivre jusqu’au bout la cohérence du physicalisme lorsque celui-ci le prend pour objet et pour un objet, est ainsi la résultante du travail d’un compréhensible sentiment de danger face au risque de réduction de la subjectivité et de l’intersubjectivité à de prosaïques processus, la tentative légitime d’allumer une ampoule poétique lorsque le savoir lui-même est vécu comme une pénombre, au moins le temps que notre regard s’y habitue.

Admettre cette vérité que l’individu conscient est une machine hypercomplexe relève d’une grande sagesse. Mais ne pas l’admettre pour le moment, vouloir d’abord attendre que les structures symboliques nous permettent de bien le vivre personnellement et collectivement, vouloir être coûte que coûte pour le moment plus que ça, et que l’Autre soit coûte que coûte pour le moment plus que ça, relève, il me semble, d’une encore plus grande sagesse. La sagesse est une machine hypercomplexe.

Les quatre points cardinaux sont maintenant là. Mais qu’en faire ?

V

Et c’est la carte d’une nouvelle éthique qui alors se dessine…

Redéfinissons une nouvelle fois l’Individuité :

Mouvement de conscience tendant à sacraliser le soi, le soi en soi, et non plus simplement, comme l’on est naturellement porté à le faire, ce cas particulier du soi qu’est le moi ; mouvement de conscience tendant à offrir, à partir du maigre pécule existentiel de l’individualisme, le multipliant par le nombre d’individus conscients, à chacun une fortune ; mouvement de conscience tendant à rendre caduque les dynamiques de luttes interindividuelles qui depuis l’apparition de la vie infestent presque toutes les dynamiques individuelles ; mouvement de conscience apparaissant comme le seul remède au fléau identitaire, comme la seule alternative à la violence de masse.

Deux insuffisances.

La première insuffisance suinte de mon rapport à moi : Je suis celui qui est. Autrement dit, je suis celui qui est incapable de comprendre ce qu’il est, qui ne comprend rien au fait d’être, qui est bêtement enfermé dans le piètre vertige d’une boucle, dans la trivialité nauséeuse d’une tautologie.

De la deuxième insuffisance suinte mon rapport à l’Autre : Si pour ma personne tous ses attributs se mettent plus ou moins en recul derrière l’ampleur du phénomène d’être conscient, je suis incapable de véritablement percevoir la même chose pour la personne de l’Autre. L’ampleur du phénomène d’être conscient sera, pour l’Autre, certes un peu augmentée car, partiellement accessible seulement, elle bénéficiera quelque peu d’une aura de mystère existentiel qui l’amplifiera davantage, mais elle sera surtout franchement diminuée car, accessible seulement en seconde main, uniquement par l’intermédiaire de ma propre conscience, elle pâtira grandement d’un déficit ontologique massif. L’Autre est bien plus facilement réductible que moi à ses attributs. Les diverses poulies de l’éthique, les divers cordages de l’empathie, font ce qu’ils peuvent pour le retenir, mais l’Autre est toujours et atrocement au bord de n’être que ses attributs. L’Autre est potentiellement mécanisable, moi pas, et ceci est la plus profonde différence entre le soi du moi et le soi de l’Autre, et là réside l’essence, psychologiquement, des processus pervers et, politiquement, des processus totalitaires.

L’individuité est le nom de ce qui tente, en retournant la valeur négative de la première insuffisance en valeur positive, de corriger, enfin, véritablement, durablement, la seconde insuffisance. Sous son apparence de grande sagesse, la proposition d’aimer son prochain comme soi-même relève d’une grande folie, folle parce que la finalité qu’elle projette est malheureusement trop irréelle, et n’ayant d’autre choix pour un peu exister que de se transformer en injonction, elle se fait génératrice de mal-être, et finalement de haine, et relève alors en définitive d’une incommensurable folie, folle parce que la douleur qu’elle engendre est malheureusement trop réelle. Le vivre-ensemble dans sa forme bienveillante, de tout temps, en tout lieu, ne cesse de sombrer dans l’instabilité, et cela parce que son socle toujours est chimérique et que le réel toujours travaille à reprendre ses droits. N’ayant tristement pas accès au réel, réduisons au moins le champ de la folie. L’individuité propose simplement, et simplement parce que le soi-même est le même quel que soit ses déclinaisons individuelles, de respecter son prochain comme soi-même, quel qu’il soit, quels que soient ses attributs, inconditionnellement, et de réserver le sentiment d’amour à seulement quelques interrelations privilégiées. Sous son apparence de petite sagesse, il me semble que cette proposition ne relève, et cela est salvateur, que d’une petite folie.

Regardons le « je suis celui qui est » en face, voyons qu’il n’est fatalement qu’un arrêt de la réflexion ontologique, qu’une annihilation du questionnement et donc de toute possibilité de réponse, et puis regardons-le maintenant de biais, en assumant tous les biais cognitifs : il apparaît alors comme un point de bifurcation de la réflexion ontologique, le seuil d’un chemin vers l’idée qu’il est en lui-même une réponse, vers l’idée que tout est déjà là, que le chemin est en même temps une aire de repos. Autorisons-nous à nous y installer quelque temps, et à y bâtir alors une nouvelle existentialité. « Je suis celui qui est », et cette tautologie n’osait jusqu’à présent, à part pour Dieu, qu’être une fadaise logique, et les deux verbes être qui s’y trouvent n’osaient jusqu’à présent, à part pour Dieu, que s’annuler l’un l’autre : autorisons-les, pour chaque individu conscient, à maintenant se multiplier l’un par l’autre, autorisons-nous à être à la puissance deux, autorisons le cercle tautologique à nous élever au carré, autorisons la quadrature du cercle, ayant fait le deuil de sa solution mathématique, à jouir d’une solution poétique.

Et le piètre vertige de la boucle du « Je suis celui qui est » se révèle alors être un maelström puissant qui donc ne se contente plus de circonscrire, plus ou moins puissamment, le recul de mes attributs derrière l’ampleur du phénomène d’être conscient, mais qui, par le Je défini comme un univers, carrément les engloutis dans une autre dimension, dans ma dimension empirique, laissant ma dimension ontologique indemne de tout, pure, sacrée, oui un maelström puissant qui donc ne se contente plus de circonscrire, plus ou moins artificiellement, le recul des attributs de l’Autre derrière l’ampleur du phénomène de ma conscience de sa conscience, mais qui, par le Je défini comme universel, carrément les engloutis dans une autre dimension, dans sa dimension empirique, laissant sa dimension ontologique indemne de tout, pure, sacrée. Le syntagme « Je suis celui qui est », puisque tautologique, se pose comme toujours vrai, comme infiniment vrai, et cela implique que son champ de validité ne peut souffrir d’être réduit à la seule individualité de celui qui le prononce, ne peut souffrir d’être pensé autrement que dans son infinie extension, ne peut souffrir d’encore souffrir dans l’enfermement et l’enfer de l’égoïsme. Le Je de ce syntagme n’a véritablement de sens que dans le double statut du Je individuel et du Je universel. Pour vivre mon « je suis celui qui est » dans son entière vérité, il faut que je m’approprie, outre sa perspective pointée sur ma singularité, sa perspective neutre, c’est-à-dire cette perspective qui fait que l’Autre peut se l’approprier sans le dénaturer, cette perspective qui fait que l’Autre puisse me dire « je suis celui qui est » sans que cela me semble moins vrai, cette perspective qui fait que dans une certaine mesure je suis en chacun et que chacun est en moi. L’Autre pour moi et moi pour l’Autre peuvent alors enfin exister ailleurs que dans la dimension empirique et donc utilitariste. Bien sûr aucune rencontre ne peut jamais véritablement avoir lieu, mais l’on peut malgré tout chacun rencontrer, et éventuellement serrer dans nos bras, chaleureusement, la possibilité qu’une rencontre puisse véritablement avoir lieu. Et c’est déjà beaucoup. Respecter l’Autre simplement parce qu’il existe, et y trouver du sens, c’est ce que tentent de nous montrer, ne souffrant semble-t-il d’aucune insuffisance, ces deux derniers mots.

Deux mots.

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Le Je était, est et sera, fatalement et à jamais, le centre de l’individu. S’acharner encore et toujours à lutter contre le Je, à tenter de détruire l’indestructible égocentrisme pour tenter de détruire l’égoïsme, est une totale absurdité. Le Nous, dans le but de se stabiliser, et de s’harmoniser, se fourvoie depuis toujours dans une logique de violence vis-à-vis de celui qu’il croit être son principal concurrent, le Je, mais taper sur le Je ne fait que le rabougrir, que donc densifier l’égoïsme – et les relations d’emprises, dans lesquelles le dominé semble oublier son ego au profit de celui du dominant, n’en sont en réalité absolument pas des contre-exemples, dans le sens où elles restructurent l’égoïsme du dominé et le réorientent vers uniquement les moyens de satisfaction personnelle qui bénéficient au dominant -, et cela fait deux perdants : le Je et le Nous. Il n’y a que sur un socle narcissique suffisamment solide que l’on peut enfin lever les yeux vers l’Autre, il n’y a qu’avec un nombril suffisamment cicatrisé que l’on peut enfin cesser de guetter sa béance, il n’y a qu’avec un gosier suffisamment étanché d’amour-propre que l’on peut enfin articuler proprement de l’amour, il n’y a que sur un « Je » suffisamment bien écrit que l’on peut enfin faire tenir les mots « te respecte » ou même « t’aime ».

L’individuité est le moment où le Nous, à ce stade de la construction civilisationnelle, cesse de se fourvoyer, comprend que la dynamique égotique est la colonne vertébrale de la dynamique psychique, et se réconcilie enfin avec le Je, accepte enfin la merveille qu’il recèle et que par lui il recèle. Le syntagme « et que par lui il recèle » évidemment signifie « et que par le Je le Nous recèle », mais sa formulation était volontairement ambiguë pour laisser la place à la signification « et que par le Nous le Je recèle de surcroît », toute réconciliation ne pouvant avoir de sens que dans les deux sens. L’individuité définit pour chacun un égocentrisme si vaste qu’il inclut en lui tous les egos, définit un Je à la dimension de l’universalisme, définit une respiration si large que l’égoïsme, alors privé d’air, n’inspire plus que ses propres expirations et finit par expirer, définit l’altruisme non plus sur le mode du sacrifice mais sur celui, bien plus efficient existentiellement et socialement, du méta-narcissisme, définit un positionnement existentiel où l’empathie fait du soi un univers foisonnant de multiples soi et de soi un être plus vivant, pour qu’enfin, à sa véritable mesure, le soi soit. Le Je était, est et sera, fatalement et à jamais, le centre de l’univers.

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La solidarité et la fraternité, lorsqu’elles s’inscrivent dans une dynamique identitaire, sont parmi les leviers d’une affreuse machine qui pompe douloureusement le cœur des individus pour remplir le cœur du groupe identitaire qui, en tant qu’entité symbolique, en tant qu’architecture sans substance, en tant que chimère dont la chair sacrée n’est faite que de l’absurde croyance en sa chair sacrée, n’a pas de cœur, juste un gouffre sans fond, qui donc jamais ne se remplit, mais qui en demande toujours plus, jusqu’au sacrifice ultime de chacun.

L’individuité est le bruit que fait la destruction de cette affreuse machine…

La solidarité et la fraternité, lorsqu’elles s’inscrivent dans une dynamique phénoménale, sont parmi les leviers d’une magnifique machine qui aspire délicieusement le cœur des individus pour, à travers les mécanismes potentialisants des groupes phénoménaux, remplir de façon démultipliée le cœur des individus. 

L’individuité est la musique que fait cette magnifique machine lorsque l’humanité y souffle dedans…

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Nos vies appartiennent depuis toujours à nos communautés, aux dieux qu’elles sont et qu’elles font… Et puis, bouleversement incommensurable, voilà que peu à peu nos vies nous appartiennent…

Que faire avec ça sur les bras, notre vie, notre propre vie ?

La liberté peu à peu remplace la violence… Alors, stupeur incommensurable, le monde réalise qu’il est surentraîné dans la gestion de la violence, mais totalement novice dans celle de la liberté…

En quoi consiste, au juste, le travail d’un dieu ? Peut-être à comprendre qu’exister n’est pas un travail…

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Le problème avec les groupes identitaires, c’est qu’ils sont plusieurs. D’où les inégalités par blocs, les égoïsmes collectifs, les perversités de masse. D’où les guerres.

La richesse civilisationnelle peut s’évaluer autant par la multiplicité des groupes phénoménaux que par la rareté des groupes identitaires : lorsqu’il n’en restera plus qu’un, l’humanité elle-même, il n’en restera plus, un sera égal à zéro, et ce non-sens mathématique illustrera le non-sens de l’identitaire, et la fortune civilisationnelle sera là. Bien sûr il faudra encore faire fructifier cette fortune, mais au moins la misère des oppositions arbitraires sera dépassée.

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S’imaginer tuer symboliquement ou physiquement quelqu’un est si simple, et s’imaginer se faire tuer symboliquement ou physiquement par quelqu’un est si difficile, et cet écart est si fondamental que toute réflexion sur l’éthique doit impérativement, sous peine de ne jamais advenir, inclure en elle cet écart, le vide spirituel de cet écart, et doit impérativement, sous peine de ne jamais rien faire advenir, elle-même s’inclure en cet écart, pour essayer de le combler, combler cette plaie, et ainsi essayer de faire se rapprocher les berges du respect à soi et du respect à l’Autre, jusqu’à se toucher, et ainsi essayer de cicatriser la chair depuis toujours blessée de l’humanité.

L’individu conscient est par définition égocentré. Voir cela, sa réalité psychique, comme une faute, comme un péché originel, est une aberration, une douloureuse aberration. Le péché originel commun à toutes les morales est de s’être chacune inventé un péché originel. Condamner le réel et s’acharner à le nier nous ôte toute chance de le modifier, il faut au contraire s’y inscrire pleinement, le et donc se comprendre en profondeur, pour avoir une chance de faire émerger, à partir de l’être, du bien-être. La morale doit laisser la place à l’éthique, et l’éthique doit laisser une large place, en son centre, à l’égo.

Non, je formule mal les choses, il ne s’agira pas que de laisser une place, quand bien même elle serait large, quand bien même elle serait centrale. Mieux vaut formuler que, comme, du cerveau, l’esprit, l’éthique devra dorénavant être conceptualisée comme une propriété émergente de l’ego.

Ni le bien ni le mal, au fond, ne motivent le comportement, seul l’ego et sa faim insatiable nous pousse dans l’une ou l’autre direction, selon celle qui le nourrira le mieux. La générosité n’est pas moins égotique que l’égoïsme, la perversité n’est pas plus égotique que la bienveillance. Les saints et les salauds n’existent pas, seuls existent des circonstances, des actes, et des individus qui gèrent leurs esprits comme ils peuvent, qui du risque constant de famine sauvent leur ego comme ils peuvent. Comme ils peuvent avec ce qu’ils ont, avec ce qu’ils sont. Croire en la bonté de l’humain est aussi naïf que de croire en sa malveillance. L’humain est profond, mais les notions de bien et de mal, à cause du décentrement hors de l’ego qui trop longtemps a ordonnancé leur dynamique sémantique, sont demeurées superficielles, incapables de rejoindre véritablement l’humain.

La morale est structurée sur le sacrifice de soi. L’injonction de donner quelque chose au dieu qu’est, ou aux dieux de, sa collectivité est indissociable de celle de se retirer quelque chose à soi, au pire sa propre vie. Il s’agit là d’un système représentationnel délétère, mortifère, forcément autoritaire, qui ne perdure que par la glorification forcée, factice, stupide, de l’esprit de sacrifice. Mais peu à peu ce qui est forcé perd ses forces, la facticité se désagrège, la stupidité renonce, peu à peu l’individuité avance, la collectivité perd de sa, et perd ses, sacralité(s), les individus gagnent en sacralité, et la perspective de sacrifier les uns ou les autres ou tous ou soi, partiellement ou totalement, devient alors de plus en plus insupportable. L’éthique, elle, ne voulant pas nier notre consubstantiel égotisme, est structurée sur le sacrifice total de la notion de sacrifice.

Aucune harmonie du vivre-ensemble ne s’est jamais établie avec la morale sacrificielle, c’est-à-dire dans un cadre injonctionnel où chacun est en lutte avec la collectivité et en lutte avec lui-même, c’est-à-dire dans un cadre injonctionnel dont le sol n’est fait que de la brûlure des pieds et les murs que de l’empêchement des mouvements et le plafond que de l’écrasement des crânes, non, aucune harmonie, seule la fièvre en vérité s’y est établie, la fièvre identitaire, une fièvre chronique, qui dure parce qu’elle est piégée dans son cercle vicieux, le sacrifice entraînant le sacrifice, une fièvre qui fait délirer, gravement délirer, et qui fait notamment croire qu’il n’y a là nul délire et que cette fièvre n’est que la chaleur fraternelle issue de l’harmonie du vivre-ensemble déjà établie depuis toujours.

Brider l’individu au nom du bien-être collectif, au nom d’un système, le collectif, qui, en tant que système, ne peut ressentir de bien-être, au nom d’un système, le collectif, composé alors d’individus bridés, revient à indéfiniment perpétuer le mal-être collectif en se trompant sur son nom. L’éducation, lorsqu’elle penche du côté de la morale, est une castration destinée à emboîter facilement, sans rien qui dépasse, l’individu dans les valeurs de sa collectivité, et lorsqu’elle penche du côté de l’éthique, est le façonnage du sentiment de gratification narcissique destiné à le faire s’emboîter facilement, avec chaque fois sa singularité, dans le sentiment du respect à l’individu.

Prenons l’exemple de l’impôt dans les démocraties. Il est moral de payer ses impôts. Cela correspond au déplaisir d’arracher de l’argent à son compte en banque pour l’abandonner à la collectivité, et toutes les magouilles sont alors bonnes pour éviter cela, et toutes les colères alors légitimes lorsque les sommes réclamées augmentent. La castration a ses limites. Mais il est aussi éthique de payer ses impôts. Et cela correspond au plaisir de se payer le fait de vivre dans une collectivité disposant, par la redistribution, d’un bon niveau de respect aux individus. Et toutes les magouilles et toutes les colères disparaissent alors dans leur inanité. Le respect aux individus, et donc au soi, et donc à soi, n’a pas de limites…

Donner à autrui c’est donner au soi, donner à ce dieu, le soi, dont je suis l’une des incarnations, c’est donc indirectement, et même finalement directement, me donner à moi. Le gain n’est pas que psychologique (la jouissance de s’inscrire dans la puissance de l’éthique) ou sociologique (les bénéfices du système vertueux auquel l’on participe), il est également ontologique (la ressource de se redéfinir selon un soi plus large que le simple moi). Être capable de penser que ce qui nuit à autrui nuit au soi et donc à moi, être capable de penser l’éthique selon notre réalité égotique, est la seule façon de la rendre capable d’agir sur notre réalité égotique. Le devoir, moteur de la morale, ne mène qu’au devoir de la morale, mais l’empathie, moteur de l’éthique, cette capacité à se mettre à la place de l’Autre, cette capacité à penser l’Autre selon la plasticité offerte par le soi et cette capacité à penser le soi selon la multiplicité offerte par l’Autre, mène à l’innovation et à la prolifération des droits et au droit d’être qui l’on est, du moins qui l’on veut être.

Si je devais choisir entre ma vie et l’éthique, je choisirais très probablement ma vie, je choisirais mon ego, pour la simple raison que le « je » du « je choisirais » est déjà en lui-même le résultat du choix et qu’il est extrêmement difficile de le contredire, je choisirais mon ego pour la simple raison qu’être conscient c’est être un égo, qu’il n’y a en réalité pas le choix. L’un des sens du progrès est celui de la construction d’un monde dans lequel les situations imposant ce genre d’alternative n’existeraient plus. Lorsque je dois choisir entre le non éthique et l’éthique, je choisis très souvent l’éthique, parce qu’encore et toujours je choisis ma vie, je choisis mon ego, je choisis, à la place du médiocre gonflement égotique qu’offre parfois certaines sirènes du non éthique, la véritable amplitude et finalement plénitude égotique qu’offre presque systématiquement l’éthique.

Stéphane Sangral

18 mai 2020

Stéphane Sangral est philosophe, psychiatre et poète. Il est notamment l’auteur aux éditions Galilée (voir http://www.editions-galilee.fr/f/index.php?sp=livAut&auteur_id=2125) de Fatras du Soi, fracas de l’Autre (2015), Des dalles posées sur rien (2017) et Préface à ce livre (2019).

1 Un groupe identitaire est un ensemble d’individus différents les uns des autres mais qui se croient et que l’on croit semblables et, semblablement chacun, différents ontologiquement du reste de l’humanité.

Un groupe phénoménal est un ensemble d’individus semblables sur un ou plusieurs points mais qui se savent et que l’on sait différents les uns des autres et, chacun différemment, semblables ontologiquement au reste de l’humanité.

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