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7 mars 2020

L’anarchisme comme révolte existentielle

Dossier « Des composantes existentielles de l’engagement libertaire »

Par Irène Pereira

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La notion d’anarchisme peut renvoyer à des conceptualisations différentes. Certaines conceptions de l’anarchisme peuvent impliquer un projet socio-politique, mais il est possible également de conceptualiser l’anarchisme comme une certaine attitude existentielle.

Révolte et révolution

Albert Camus dans L’homme révolté oppose la révolte et la révolution. Il écrit : « La révolution, obéissant au nihilisme, s’est retournée en effet contre ses origines révoltées. […] Le révolutionnaire est en même temps révolté ou alors il n’est plus révolutionnaire, mais policier et fonctionnaire qui se tourne contre la révolte. Mais s’il est révolté, il finit par se dresser contre la révolution. Si bien qu’il n’y a pas progrès d’une attitude à l’autre, mais simultanéité et contradiction sans cesse croissante. Tout révolutionnaire finit en oppresseur ou en hérétique »1.

Néanmoins, dans le texte ci-dessous, il ne s’agira pas de nier en soi la possibilité d’un projet anarchiste révolutionnaire. Peut-être l’expérience d’un confédéralisme démocratique, inspiré de Murray Bookchin, peut-il en fournir l’exemple? Néanmoins aborder l’anarchisme comme une révolte existentielle, c’est se situer à un autre niveau de la conceptualisation de l’anarchisme.

L’anarchisme désigne alors non pas un projet socio-politique, mais une attitude existentielle au sein de toute organisation sociale. L’anarchiste comme révolté existentiel ne nie pas la possibilité d’une révolution, mais il ne pense pas non plus qu’il puisse exister une société – fusse-t-elle une démocratie libertaire – qui soit totalement unifiée, totalement exempte de dissensus…

Parler d’une révolte existentielle, c’est défendre une certaine attitude de l’individu contre les différentes formes de conformation sociale, contre les « cages d’acier » (Max Weber) de la modernité…

La révolte existentielle contre la conformation à l’ordre social traditionnel

La révolte existentielle n’est pas propre à la modernité. Elle peut être mise en lumière quand un individu se révolte contre le rôle social que lui assigne une société traditionnelle. Il arrive que des personnes échappent à la position sociale et au rôle social qui leur semble assigné. On peut par exemple citer le cas de femmes qui se sont travesties sous des habits masculins pour assumer des activités professionnelles autrefois réservées à des hommes. Ce fut le cas par exemple de femmes qui s’engagèrent dans la piraterie, comme Anne Bonny et Mary Read.

La révolte existentielle contre l’ordre bureaucratique

Michael Löwy a bien décrit entre autres dans son travail sur l’œuvre de Franz Kafka, à travers la thématique des « chaînes en papier »2, la réification par l’ordre bureaucratique. Néanmoins, si la réification bureaucratique a pu sembler perdre de sa pertinence avec les nouvelles formes d’organisation du travail, les analyses de Béatrice Hibou sur le néolibéralisme montrent qu’il n’en est rien. On assiste au contraire à un resserrement de la cage d’acier tant dans les organisations du travail du secteur privé que public3. La révolte existentielle se manifeste alors par une résistance à l’absurdité de l’ordre bureaucratique.

La révolte existentielle contre le principe de rendement

Dans Eros et civilisation (1955), Herbert Marcuse distingue à la différence de Freud la répression et la sur-répression. Ainsi, pour Sigmund Freud, dans Malaise dans la civilisation (1930), le risque de destruction par les masses de la civilisation s’explique par la répression des pulsions nécessaire au maintien même de la société, mais dont peu en définitif sont à même de profiter. De son côté, Marcuse n’est pas aussi pessimiste. La société capitaliste va au-delà de la répression des pulsions nécessaire au simple maintien de la vie sociale. En effet, le système capitaliste impose un principe de rendement qui contraint les individus à se soumettre à un travail qui ne vise pas tant la satisfaction des besoins humains que l’accumulation du profit pour le profit. De fait, l’anarchisme comme révolte existentielle implique la résistance au principe de rendement.

La révolte existentielle contre la colonisation du monde vécu

Jürgen Habermas a mis en lumière dans sa Théorie de l’agir communicationnelle (1981) l’existence d’une tendance à la colonisation du monde vécu par la rationalité instrumentale qui est commune au marché capitaliste et à l’État bureaucratique. Cela signifie que le monde de la vie quotidienne se trouve colonisé par des logiques – entre autres d’organisation du temps – qui sont celles issues des organisations du travail. L’anarchisme comme révolte existentielle implique une résistance à cette domination dans la vie quotidienne de la domination de la rationalité instrumentale.

L’échelle F et le principe de rendement

L’échelle F4 désigne une mesure mise au point par les théoriciens de l’Ecole de Francfort, de la personnalité autoritaire qui constitue selon eux le type de personnalité à même d’adhérer aux idées fascistes. Parmi les indicateurs de l’échelle F se trouvent le conformisme de groupe, la soumission à l’autorité, l’anti-intraception5… Ce dernier indicateur est caractérisé par des items tels que : « Bien que les loisirs soient quelque chose d’agréable, c’est le travail bien dur qui donne à la vie son prix et son intérêt », « Ce qui importe n’est pas tant ce qu’un homme fait, du moment qu’il le fait bien »… Ainsi la mesure de l’anti-intraception ou extraception établi une continuité entre le principe de rendement capitaliste et l’adhésion aux valeurs du fascisme.

La soumission à l’autorité

Comme on l’a rappelé, l’échelle F mesurant la « personnalité autoritaire » met en lumière une tendance à la soumission à l’autorité. La soumission à l’autorité a été également mise en avant par Stanley Milgram dans la Soumission à l’autorité (1974) comme un facteur d’explication de l’adhésion aux régimes fascistes. Françoise Sironi a consacré un ouvrage à la trajectoire du criminel de masse Khmer Rouge Duch6. Elle souligne que Duch avait été choisi par les dirigeants Khmers parce qu’il était particulière « docile ». Elle rappelle comment cette docilité avait été une qualité particulièrement valorisée par ses enseignants lorsqu’il était à l’école.

Education et soumission à l’autorité

Dans Psychologie de masse du fascisme (1933), Wilhelm Reich rappelle que la personnalité autoritaire, susceptible de se soumettre volontairement au fascisme, avait été construite par un système éducatif orienté fondamentalement vers la répression des pulsions.

Certes les méthodes éducatives ont changé aujourd’hui et se sont bien éloignées en apparence de celles que l’on peut voir dans le film Le ruban blanc de Michael Haneke (2009). Néanmoins, les méthodes éducatives actuelles et le système scolaire restent orientés selon un principe de rendement scolaire qui entraîne les élèves à se soumettre à un sur-travail. Un des exemples de cette forme d’entraînement se trouve être par exemple dans les classes préparatoires aux grandes écoles.

L’existence au-delà du principe de rendement

L’anarchisme comme révolte existentielle constitue une attitude de résistance à la réification de l’existence par la logique du principe de rendement capitaliste qui tend à coloniser l’ensemble des sphères de l’existence. Cette logique de soumission généralisée de l’existence au principe de rendement entretient un lien avec le conformisme de groupe et la soumission à l’autorité.

De fait l’anarchisme comme révolte existentielle implique une attitude existentielle de refus d’abdiquer totalement sa conscience critique individuelle que ce soit à une autorité hiérarchique ou au collectif.

Enfin, l’anarchisme comme révolte existentielle implique une tentative toujours renouvelée d’essayer de construire un « sens à son existence » au-delà des injonctions du principe de rendement. Sur ce plan, le psychiatre autrichien Vicktor Frankl (1905-1997), survivant des camps de concentrations et fondateur de la psychologie existentielle, définissait la spiritualité, comme le fait de mener une vie orientée par des valeurs.

Irène Pereira est sociologue, philosophe et militante libertaire. Elle est notamment l’auteur de : Paulo Freire, pédagogue des opprimé-e-s (Éditions Libertalia, 2018).

1 A. Camus, L’homme révolté, Paris, Gallimard, 1951, pp. 257 et 259 ; sur Internet : https://www.anthropomada.com/bibliotheque/CAMUS-Lhomme-revolte.pdf.

M. Löwy, « Chaînes en papier. Despotisme bureaucratique et servitude volontaire dans Le Château de Franz Kafka », Diogène, n° 204, 2003/4, pp. 62-74, https://www.cairn.info/revue-diogene-2003-4-page-62.htm.

3 B. Hibou, La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale, Paris, La Découverte, 2012.

4 Voir Theodor W. Adorno, « La théorie sous-jacente à la construction de l’échelle d’évaluation des potentialités fascistes (échelle F) » (1e éd. : 1950), Tumultes, n° 23, 2004/2, pp. 99-122, https://www.cairn.info/revue-tumultes-2004-2-page-99.htm.

5 Anti-intraception au sens d’opposition à ce qui relève de la subjectivité, des sentiments et de l’imaginaire.

6 F. Sironi, Comment devient-on tortionnaire ? Psychologie des criminels contre l’humanité, Paris, La Découverte, 2017.

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