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22 mai 2023

Echanges libertaires autour d’Au voleur ! de Catherine Malabou

Le livre Au voleur ! Anarchisme et philosophie (PUF, 2022) de la philosophe Catherine Malabou a constitué un coup de tonnerre plein de promesses dans un paysage anarchiste organisé français de nos jours peu aventureux intellectuellement, contrairement aux grandes figures classiques (Pierre-Joseph Proudhon, Mikhaïl Bakounine, Louise Michel, Pierre Kropotkine, Emma Goldman…). Dans des milieux libertaires trop atones dans le domaine de la pensée, le séminaire libertaire ETAPE s’est efforcé de reprendre modestement le flambeau. Cela s’est exprimé notamment avec le livre Expressions libertaires. Pour une pensée critique et émancipatrice, publié en 2019 à l’Atelier de création libertaire, dans un dialogue avec les sciences sociales et la philosophie contemporaines. Le livre de Catherine Malabou est venu offrir un nouveau dynamisme et des perspectives renouvelées à nos tâtonnements, dans ses analyses serrées des œuvres d’Emmanuel Levinas, de Jacques Derrida, de Michel Foucault ou de Jacques Rancière. C’est pourquoi nous lui avons consacré la séance du 17 mars 2023 du séminaire Etape. Un dossier de quatre courts textes fait écho à cette séance passionnante :
– un texte du théologien catholique libertaire Jérôme Alexandre ;
– un texte de la philosophe Lucie Doublet, spécialiste de Levinas et de Marx ;
– un texte original de Catherine Malabou, qui a participé à notre séminaire ;
– et un texte du militant anarchiste Georges Serein.

De l’anarchisme et de la philosophie : à propos de « Au voleur ! » de Catherine Malabou

Contribution au séminaire ETAPE du 17 mars 2023

Par Jérôme Alexandre

Pourquoi la confrontation explicative entre anarchie et philosophie n’a-t-elle jamais eu lieu ? La vigueur et l’intérêt d’un livre tiennent souvent à la seule trouvaille d’une question évidente, à laquelle pourtant personne n’a encore pensé. En posant cette question, en la posant à six grandes figures de la philosophie contemporaine, Catherine Malabou1 ouvre une porte que nul ne voyait, et qu’il était pourtant indispensable d’ouvrir2.

Les philosophes et le non-gouvernable

Une porte fermée signale la forclusion, le déni, l’impensé inconscient. Une porte ouverte ne vous installe pas d’emblée de l’autre côté, dans la clarté des réponses. Elle invite à entrer.

J’ai été attentif aux citations qui sont en exergue de chaque chapitre et font entrer en quelque façon dans les suggestions de l’autrice. En exergue de l’ensemble du livre il y a cette parole du regretté David Graeber : « Même ceux qui ne se considèrent pas anarchistes ressentent le besoin de se définir en relation avec l’anarchisme et de puiser dans ses idées ». Est intéressant dans cette phrase : « ressentent le besoin », comme si, en effet, une interrogation essentielle, était portée par l’anarchisme, avec laquelle il est par conséquent inévitable de se confronter quand on est philosophe, pas seulement philosophe politique. Une interrogation donc qui se ressent, qui s’éprouve plus qu’elle ne se conçoit, d’où, en effet, la relation quasi inconsciente, en tous cas affective, des philosophes à l’anarchisme.

La question explicite des philosophes est comme ramassée sur le mot, sur le concept d’anarchie. Elle est celle de l’arkhè, qu’on peut traduire par principe, origine, fondement, mais aussi pouvoir, ce qui procède de l’origine et s’en sert pour légitimer sa domination. Il y a dans ces seuls énoncés quelque chose d’assez vertigineux, autour de quoi les philosophes tournent depuis toujours. Qu’est-ce qui fonde l’existence, l’existence collective, la raison politique, aussi bien la raison tout court ? Quelle raison antécédente fonde la raison ? Question, on le voit, sans fond… Les philosophes sont les professionnels de l’archie, ce pourquoi l’an-archie les fascine et l’anarchisme politique leur poseproblème.

Chez Aristote, la politique se définit en théorie comme l’exercice du sans domination, comme anarchie donc, puisqu’elle doit permettre une parfaite égalité de tous dans la société. Cependant, le principe sans principe de la politique qu’est l’égalité radicale des citoyens n’a jamais été appliqué. Ce qui sépare à tout jamais, semble-t-il, théorie de l’anarchie, théorie empruntant à l’anarchisme (chez nos philosophes contemporains), et pratique concrète de l’anarchisme. Mais l’opposition classique entre théorie e