31 août 2026

Sécurité sociale de l’alimentation, entre justice sociale et écologisme

Le projet de sécurité sociale de l’alimentation durable est en discussion dans des secteurs de la recherche et dans des milieux militants alternatifs depuis 2017. Il associe la question de la justice sociale et les problèmes écologiques. Ça ne pouvait qu’intéresser les milieux libertaires ouverts sur de nouveaux questionnements et sur de nouvelles pratiques sociales.

Dominique Paturel est une figure de ce mouvement, au croisement de la recherche (elle a été chercheuse à l’INRAE) et du militantisme (elle a cofondé le Collectif Démocratie Alimentaire). À l’occasion de la sortie de son livre Faut-il nourrir les pauvres ? Manifeste pour la sécurité sociale de l’alimentation durable (Les éditions Arcane 17, 138 p., juin 2026, préface de la sociologue Yuna Chiffoleau, postface de Philippe Corcuff, E-book depuis juin 2026 sur https://www.editions-arcane17.net/fr/livres/faut-il-nourrir-les-pauvres et version papier à partir de septembre 2026), le site Grand Angle propose un dossier sur la question composé de deux textes :

1) un texte de Dominique Paturel, issu d’une intervention au séminaire ETAPE (Explorations Théoriques Anarchistes Pragmatistes pour l’Emancipation) le 23 juin 2023, qui met l’accent sur le lien entre pratiques alimentaires alternatives et problématiques féministes du care ;

et 2) la postface à Faut-il nourrir les pauvres ? rédigée par Philippe Corcuff (co-animateur du site Grand Angle et du séminaire ETAPE), qui ouvre notamment des discussions sur l’intersectionnalité et sur les limites de la théorie de la justice de l’Américain John Rawls.

Le collectif éditorial de Grand Angle

Sécurité sociale de l’alimentation, entre justice sociale et écologisme : Dominique Paturel

Le projet de sécurité sociale de l’alimentation durable est en discussion dans des secteurs de la recherche et dans des milieux militants alternatifs depuis 2017. Il associe la question de la justice sociale et les problèmes écologiques. Ça ne pouvait qu’intéresser les milieux libertaires ouverts sur de nouveaux questionnements et sur de nouvelles pratiques sociales.

Dominique Paturel est une figure de ce mouvement, au croisement de la recherche (elle a été chercheuse à l’INRAE) et du militantisme (elle a cofondé le Collectif Démocratie Alimentaire). À l’occasion de la sortie de son livre Faut-il nourrir les pauvres ? Manifeste pour la sécurité sociale de l'alimentation durable (Les éditions Arcane 17, 138 p., juin 2026, préface de la sociologue Yuna Chiffoleau, postface de Philippe Corcuff, E-book depuis juin 2026 sur https://www.editions-arcane17.net/fr/livres/faut-il-nourrir-les-pauvres et version papier à partir de septembre 2026), le site Grand Angle propose un dossier sur la question composé de deux textes :

1) un texte de Dominique Paturel, issu d’une intervention au séminaire ETAPE (Explorations Théoriques Anarchistes Pragmatistes pour l'Emancipation) le 23 juin 2023, qui met l’accent sur le lien entre pratiques alimentaires alternatives et problématiques féministes du care ;

et 2) la postface à Faut-il nourrir les pauvres ? rédigée par Philippe Corcuff (co-animateur du site Grand Angle et du séminaire ETAPE), qui ouvre notamment des discussions sur l’intersectionnalité et sur les limites de la théorie de la justice de l’Américain John Rawls.

Le collectif éditorial de Grand Angle

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Pratiques alimentaires alternatives : le care comme cadre éthique et politique

Par Dominique Paturel

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Ce texte est issu d’une intervention lors de la séance du séminaire ETAPE (Explorations Théoriques Anarchistes Pragmatistes pour l'Emancipation) du 23 juin 2023.

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Introduction

Depuis les années 2000, une multitude de recommandations, de dispositifs, de labels, etc. à propos de l'alimentation envahissent l'espace public. Celle-ci est devenu un objet de politique publique, abordé sous l'angle de la nutrition et du modèle culturel français. L'aspect santé est souvent mis en avant à travers les conséquences de la consommation de certains produits alimentaires essentiellement issus de l'agro-industrie (obésité, diabète de type 2, etc.). Pour autant, ces aspects reposent sur les effets expliqués comme étant les causes, en invoquant les pratiques alimentaires individuelles au détriment des processus de fabrication de l’offre alimentaire, évitant ainsi de remettre en question le système agro-industriel.

Face à cette approche politique, il existe quelques réactions des instances politiques (consultative ou décisionnelles) comme la remise en question de l’alimentation industrielle (rapport Prud’homme, 20191), le défi de la résilience alimentaire ou la précarité alimentaire2, sur la place des agriculteurs et de l’enjeu de la souveraineté alimentaire (rapport Le Feur, 2021)3 ainsi que la diversité des travaux sur les problèmes de santé lié à l’alimentation. Cependant lorsqu’on regarde de plus près qui sont les représentant.e.s politiques qui portent ces questionnements et dans quels réseaux sont-ils et elles inscrit.e.s, nous constatons que leurs centres d’intérêts sont soit la profession agricole, soit le lobbying de l’agro-industrie. Ils utilisent l'alimentation comme objet subordonné à leur projet politique global et non comme un projet en soi s'appuyant sur nos besoins. Le fait de considérer celle-ci comme un objet servant des propositions plus importantes de leur point de vue, masquent la réalité des rapports de classe à l'œuvre dans l'accès et l'accessibilité de l'alimentation pour l'ensemble des citoyens.

1. L’alimentation comme objet politique

Depuis les années 2000, date de la première association pour le maintien de l'agriculture paysanne (AMAP), Daniel et Denise Vuillon, maraîcher.e menacé.e.s d'expropriation, sont les fondateur.rices de cette forme de circuit court dont l'objectif est un contrat passé entre les paysan.ne.s et un groupe de consommateur.rice.s. Ce groupe d'amapien.ne.s achètent toute ou partie de la production en répartissant le paiement de façon mensuelle. Ils et elles partagent les aléas de la production et le montant de l'échéance mensuelle ne varie pas. Le prix de la production annuelle (ou par semestre) est généralement fixé par le producteur mais il fait l'objet de discussions avec le groupe de consommateur.rice.s. Ce modèle s'inscrit dans un mouvement international que l'on retrouve dans tous les pays du nord.

Les AMAP ont fortement renouvelé la vente directe et ont constitué le fondement d'un mouvement social civil. Le mouvement social est souvent entendu comme celui des syndicats en opposition aux partis politiques. D'où la nécessité de qualifier le mouvement issu des luttes sociales et écologiques portés par des “gens” non référencés tant du point de vue syndical que du point de vue parti politique. Pour cela nous employons le terme “civil” pour marquer le fait qu'il s'agit d'un mouvement essentiellement basé sur des résistances face au capitalisme dans ses conséquences écologiques. La lutte contre le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes est emblématique de ce mouvement. Mais la méfiance vis à vis des élu.e.s politiques, des membres des gouvernements successifs depuis 2000 a amené dans ce mouvement social civil, les Gilets Jaunes dont les revendications étaient, d'une part, l'augmentation des salaires et revenus et, d'autre part, la participation démocratique aux décisions politiques. Ce mouvement social civil se distingue par le fait de se construire autour d'objets concrets4: l'alimentation en est une bonne représentation.

Dans la poursuite des AMAP et de la défense de l'agriculture paysanne au cœur du principe de souveraineté alimentaire, une multitude d'initiatives sont nées autour de la démocratie et de la justice alimentaires. Ces trois concepts ne recouvrent pas tout à fait le même contenu (Ndiaye, Paturel, 2020, p. 25) et pour autant constituent l'idée de reprendre la main sur les systèmes alimentaires par le mouvement social civil à savoir l'auto-organisation des habitants et des habitantes5. Le renouveau des circuits courts (Chiffoleau, 2019) s’est basé sur la reconnexion entre agriculture et consommation. Les différentes initiatives issues de cette dynamiques (groupements achat, marchés de producteurs, boutiques de producteurs, etc.) ont permis un apprentissage collectif pour une petite partie de la population, d’une part, des connaissances liées aux conséquences de l’agriculture et industrie productivistes et, d’autre part, la mise en œuvre de réponses concrètes : vingt-cinq ans plus tard, la montée en compétences collectives des habitants et des habitantes sur l’alimentation est indéniable, le nombre et la diversité des initiatives en témoignent.

L'épreuve sociale, économique et politique du premier confinement (mi-mars à mi-mai 2020) a réactivé les difficultés des familles à tout petit budget et celles dans des situations limites pour accéder à des produits alimentaires ; le contexte sanitaire ayant mis à l'arrêt une grande partie du travail bénévole de distribution de l'aide alimentaire (Paturel, 2020), l'arrêt des activités de gestion et de logistique (Chiffoleau et al., 2020) pour les paysan.ne.s a déclenché des formes d'organisations spontanées et solidaires qui ont pendant un moment, donné l'espoir d'un changement des systèmes alimentaires. Mais il n'en a rien été et, au contraire, l'agro-industrie a repris pour elle-même les idées de solidarité en mettant en place, par exemple, la liste de courses à petits prix proposés par la grande distribution6. La filière de l’aide alimentaire quant à elle entre dans une cinquième phase de modernisation (Paturel, 2026) sans remise en question de la situation de cette filière appuyée sur une agriculture et une industrie extractivistes.

Le constat de l'impossibilité pour ces initiatives de changer d'échelle, se heurtant à un plafond de verre dont la transmission vers les instances politiques est impraticable, amène un certain nombre d'organisations et de collectifs à se retrouver pour fonder un projet politique : celui de la sécurité sociale de l'alimentation (SSA). Ce projet politique s'appuie sur le régime général de la sécurité sociale dans son organisation entre 1946 et 1968 (Petersell, Certenais, 2021). Trois piliers composent la SSA : universalité, conventionnement démocratique, financement par la cotisation sociale. Mais pour que cela soit effectif il faut :

  • d’une part, baser le projet non pas sur les produits alimentaires ou les productions agricoles mais sur la prise en compte de l’ensemble des activités du système alimentaire (Malassis, 1994), à savoir les activités de production, transformation, distribution, consommation et les activités d’entre-deux”, comme par exemple la logistique ou la gestion des déchets ;

  • d’autre part, poser les conditions sociales de ces activités à savoir les conditions de travail des salarié.e.s, des artisan.ne.s et des agriculteur.rice.s. Cette reconnexion avec le réel de l’activité est fondamentale pour l’apprentissage collectif civil et ainsi mettre en œuvre des actions de démocratie alimentaire. Ce projet de SSA en gardant une attention particulière aux familles à petits budgets dénonce l’assignation d’une partie de la population à accéder à l’alimentation par le biais de l’aide alimentaire7.

Parmi les arguments contre ce projet, l’un d’entre eux met en avant l’hypothèse selon laquelle la SSA s’inscrirait dans un cadre qui ne serait pas le sien, à savoir la réponse à un risque social, alors qu’elle serait plutôt un dispositif destiné à orienter les comportements des acteurs et actrices du système alimentaire. De façon générale, cette notion de risque, encore aujourd’hui, continue à se penser comme étant calculable et mesurable. Or, face aux changements climatiques, la prise en compte des crises écologiques est nécessaire. Pour la sécurité sociale de l’alimentation, le changement de paradigme est de passer d’une approche uniquement curative à une approche préventive : l’alimentation ultra-transformée reconnue dans ses effets délétères sur la santé humaine repose sur un système alimentaire dont les activités sont largement responsables par exemple de 30% des GES, ou du gaspillage des ressources agricoles et alimentaires (10 millions de tonnes en France) réparti tout au long de la chaîne. Dans un rapport sénatorial (2022) intitulé Construire la sécurité sociale écologique du 21e siècle, la dernière et quatrième dimension de ce rapport est celle de l’alimentation. Ce point reprend des éléments que nous avons traités comme le droit à l’alimentation durable, la démocratie alimentaire comme support à la relocalisation mais également des éléments auxquels nous nous opposons comme, par exemple, la lutte contre la précarité alimentaire sans perspective d’un accès universel. L’appropriation par les élu.e.s des concepts et actions élaborées par les chercheurs et chercheuses impliqué.e.s dans la transformation écologique des systèmes alimentaires montre le processus de politisation de l’alimentation et permet d’en voir la diffusion. Pour autant, la remise en cause du marché capitaliste comme seule et unique réponse demeure et la rupture n’est pas au rendez-vous.

Pour toutes ces raisons, nous proposons de réfléchir la notion de risque social au cœur du régime général de la sécurité sociale dans le cadre du care et à partir de la définition suivante : “Au niveau le plus général, nous suggérons que le care soit considéré comme une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre “monde”, en sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nous-mêmes et notre environnement, tous éléments que nous cherchons à relier en un réseau complexe, en soutien à la vie” (Berenice Fischer et Joan Tronto, “Toward a feminist theory of care”, 1991, cité par Tronto, 2008, p. 244).

Pour cela, il faut resituer l’apparition de ce concept et regarder son introduction en France, travailler à la fois sur le temps long et voir ce que cela nous apporte aujourd’hui sans être dupe ou pris dans un effet de mode. C’est ce que nous appelons un processus rétro-futuriste8, utile dans la réflexivité nécessaire à la démocratie dans une perspective de rupture : il s’agit à la fois de regarder la situation sur du temps long et de se la réapproprier dans le temps présent pour nourrir un futur désirable. Ce processus rétro-futuriste sert comme ressource à la fabrication de la démocratie dans les temps incertains.

2. Le care

C’est au sein de la psychologie morale que surgit le care dont Carol Gilligan est la pionnière à la fin des années 1970. Son livre, In a différent Voice (1982), a permis d’engager le débat. Sa traduction française, Une si grande différence (1986), est restée pratiquement sans écho à sa sortie. Il faudra attendre les années 2000 pour que les travaux des chercheuses françaises (Patricia Paperman, Sandra Laugier, Pascale Molinier) commencent à diffuser à la fois des travaux sur le care (soins infirmiers, l’assistance à la personne, etc.) et la traduction du livre Joan Tronto Moral Boundaries. A Political Argument for an Ethic of Care9. Le care apparaît dans l’espace public et politique par la prise de position de Martine Aubry en 2010 où dans un entretien avec Mediapart sur la réforme des retraites, elle parle d’”une société du bien-être et du respect, qui prend soin de chacun et prépare l'avenir10. Il y a eu une grande incompréhension ; le care était pour quelques uns et unes un projet de société alternative, du ressort de l’utopie, et pour beaucoup le care ne présentait surtout aucun intérêt politique, voire constituait un concept écran masquant sous ses arguments, un ensemble de problèmes politiques graves comme l’accroissement des inégalités ou la permanences des rapports de domination. Ce qui correspond à ce pays où la culture patriarcale est prégnante.

Carol Gilligan dans son ouvrage In a different voice (1982) a montré que la responsabilité pour autrui consiste à entendre et prendre en compte ce qui se passe dans les relations avec les autres, en prêtant attention au point de vue de chacun et que les différentes voix soient entendues. Elle insiste sur le fait que ce sont souvent les femmes qui sont porteuses de cette préoccupation parce qu’elles sont en charge de la vie domestique. Son approche a pu alors être comprise comme étant une activité uniquement du côté des femmes. Or son ouvrage vient plutôt dénoncer le fait que ce souci concret d’autrui est habituellement compris dans la psychologie morale traditionnelle comme une impossibilité de s’en rapporter à des principes universels et serait du ressort de valeurs dites féminines” dans la sphère privée.

En philosophie morale, les travaux de Nel Noddings par exemple, tente de définir le care, à travers l’éthique du care, comme une disposition morale s’opposant à l’éthique de la justice ; là encore, l’éthique du care s’appuie sur le souci de l’autre concret, mais se définit comme étant naturellement portée par les femmes. La critique de cette approche dénonce un essentialisme de genre ainsi que la tendance à faire apparaître l’éthique du care sans en examiner les conditions en tant que rapport social. La philosophie politique regarde, quant à elle, le care dans son rapport aux théories de la justice : les travaux de Martha Nussbaum (le care au cœur des capabilités), Eva Feder Kittay (élaboration d’un troisième principe de justice redistributeur équitable de care), Susan Okin (rôle prépondérant de l’empathie sur la façon de construire les principes de justice). Tous ces travaux interrogent comment le care peut s’intégrer pour penser une théorie de la justice ; ils portent un regard critique à la fois sur la théorie de la justice de John Rawls, mais également la vision de Jürgen Habermas squant à sa façon de concevoir la délibération, notamment dans sa définition historique de l’espace public. La sociologie, quant à elle, se concentre sur le care comme activité, comme travail. Ainsi de nombreux travaux autour de l’éducation, du travail social et de la santé ont été conduits avec cette approche du care.

Joan Tronto publie en 1993 Moral boundaries, traduit en français en 2009. Elle revient sur ces contributions en questionnant deux points essentiels à cette étape des débats :

  • Le premier est dans l’opposition entre care et justice ; en effet, le care finit par apparaître comme une façon de corriger les manques des théories de la justice en rajoutant un regard et une prise en compte sur les particularités des trajectoires de vie.

  • Le deuxième point critique la tentation de ne penser le care que du côté des femmes, avec un risque de naturalisation du féminin, mais surtout le déni des rapports de force qui voilent le fait que ce sont des personnes parmi les plus démunies à qui échoie le travail de care, homme ou femme.

Tronto fait ainsi avant tout du care un processus social complexe qui tisse des relations avec la justice ; il s’agit alors de tenir ensemble care et justice, particularité et universalité, le tout dans des processus contextualisés, historisés, à propos desquels la question du rapport social est centrale, que l’on pourrait résumer par qui fait quoi, comment ?”.

Défini ainsi, le concept de care ne peut se traduire simplement par la notion de soin et la définition de Joan Tronto et Bérénice Fischer prend alors tout son sens. Le care s’inscrit donc dans le désir de faire valoir l’attention aux autres singuliers, aux détails de la vie humaine enracinée dans l’expérience vécue. Cette attention a ceci de remarquable qu’elle est surtout non remarquée, tellement elle semble évidente à la préservation, à l’entretien, d’un monde humain. Ce terme de care est également indissociable des dimensions de proximité, de singularité et d’engagement personnel.

Ce travail critique de définition qui finalement amène à maintenir le terme de care, cherche à défaire l’évidence socialement installée selon laquelle celui-ci devrait être ne viser que les plus démunis, les malades, les personnes en situation de handicap ou les personnes âgées. Il cherche aussi à éviter de rabattre cette notion sur un sentimentalisme banalisé ou une version médicalisée de l’attention aux autres. Il s’agit alors de reconnaître que la vulnérabilité ou la dépendance ne sont pas des accidents de parcours qui n’arrivent qu’aux autres, mais bien constitutive de la vie humaine.

On a là les principes essentiels du care : référence à un individu concret pris dans un réseau d’interdépendance avec d’autres individus et une interdépendance en lien avec la vulnérabilité de la vie humaine, et en concernant tout le monde (bien sûr certains sont plus vulnérables que d’autres). Le care interroge également les raisons pour lesquelles certains sont plus vulnérables que d’autres car les activités de care sont effectuées de façon majoritaire par des femmes et des domestiques issus des classes populaires. Le maintien et le développement de nos subjectivités dépendent d'autres qui accompagnent, partagent ou soignent. La vulnérabilité est loin de caractériser un état transitoire (ou un état pathologique) qui devrait être dépasser dans l'accès à l'autonomie. C'est une modalité irréductible, comme une sorte d'invariant anthropologique. Le care est donc à la fois une disposition morale et une attitude, une pratique.

Tronto tente de rassembler les connaissances générées par le care pour en faire une (ou des) théorie(s) sociale(s) holiste(s) et aujourd’hui ce champ de recherche fabrique une grammaire pouvant saisir et relier ces connaissances pour en faire émerger les significations politiques.

3. Le risque ou le care ?

Dans un essai, Tronto (2013) analyse le concept de la société du risque et ce qu’il adviendrait dans une société du care. Pour cela elle se réfère à trois auteurs : le sociologue allemand Ulrick Beck avec La société du risque en 1986 (traduit en 2008), le soiologue britannique Anthony Giddens avec The Constitution of Society. Outline of the Theory of Structuration en 1984 (traduction française en 1987) et le philosophe français François Ewald avec L’État Providence en 1986.

Ces trois auteurs nous disent qu’il existe une nouvelle forme de risque qui signe la naissance d’une seconde phase de la modernité et qui discute “les conséquences non intentionnelles” de l’action sociale en se plaçant de façon classique au-dessus de la société, avec un implicite quant à cette vision posée comme normale et évidente mais sans mettre en lumière ses présupposés. Dans le préambule à son essai, Tronto nous dit que la plupart du temps, les penseurs oublient d’où ils parlent et elle insiste en se demandant : “les théories sociales peuvent-elles s’étendre depuis leurs observations de départ jusqu’à d’autres cadres sans faire violence aux faits sociaux ? Peuvent-elles inclure les vues des autres dans leur système ? Permettent-elles la prise en compte de facteurs tiers ou suggèrent-elles qu’une vue exclusive du monde est seule opératoire ?” Ce à quoi elle répond que bien souvent les théories du nord mondialisé ne se pose que rarement la question de leur propre nature.

Pour Beck et Giddens les risques qui étaient calculables et prévisibles, ne le sont plus. On ne peut plus être sûr des responsabilités et des causes (et donc les garantir). Quant à Ewald, il pense que la nature actuelle des risques nous oblige à une philosophie de la précaution et des politiques de prévention.

Beck résume cela en disant : “on peut résumer la force qui oriente la société de classe par la phrase; j’ai faim; de l’autre côté, on exprime ce qui est en mouvement dans la société du risque par la déclaration; j’ai peur; la banalité de l’anxiété prend la banalité du besoin. Il parle d'une impossibilité de contrôler quoi que ce soit de son périmètre de vie. Son concept de “modernité reflexive” évoque cette impossibilité, notamment par le fait qu’il n’y a pas une augmentation de la cosncience et de la maitrise, mais une conscience plus importante que la maitrise est impossible. Cette prise de conscience est, en soi, anxiogène et ébranle les certitudes qui ont participé à construire l’État providence : on ne peut plus être protégé, on est dans un monde incertain. Beck passe en revue les problèmes environnementaux, économiques et sociaux à l’aune de ce monde incertain.

Tronto rappelle que l’approche de Beck de la condition humaine est celle d’un homme “fini”, préoccupé de maîtrise et contrôle et étant dans l’incapicité d’identifier les agents politiques qui ont rendu possible cette phase de la modernité. Elle montre ensuite que ce “nous” employé par Beck désigne avant tout un homme blanc appartenant à une élite intellectuelle vivant en Europe et que le “j’ai peur” remplaçant le “j’ai faim” ne doit probablement pas s’adresser aux pauvres. Or Beck pose son propos sur la société du risque comme universel, mondialisé. La vie des personnes marginalisées ou des pauvres est probablement plus risquée que la sienne et il semble bien que cela ne rentre pas dans son modèle du monde. Son propos est implicitement destiné à ceux qui, comme lui, détiennent un certain contrôle de leur condition matérielle.

Ensuite, Beck explique que les changemetns sont liés au fait que ni la science, ni les technologies ne peuvent saisir le risque, mais il ne fait jamais référence à qui fait les choix et comment ils sont faits et ne nomme surtout pas le capitalisme et la façon dont le marché est structuré. Pourtant, la crise de la vache folle est la conséquence de toute une industrie qui s’est mise à nourrir les vaches avec des farines animales contaminées alors que les vaches sont des herbivores. Dans des élevages avec des éleveurs, qui aurait pu concevoir de les nourrir de cette façon ? La responsabilité et la causalité peuvent tout à fait être tracées et la mainmise de multinationales préoccupées de profits sont bien évidemment visibles.

Dans la vision de Beck, le déni des rôles masculins et féminins est fortement présent. Métaphoriquement la société du risque appelle une image d’un monde dangereux et induit la nécessité d’une protection et d’une gestion de la sécurité naturellement attribuée aux hommes. C’est comme s’il y avait un besoin de réaffirmer la centralité du pouvoir des hommes où “la désirabilité du contrôle masculin qui tient au résultat et à l’action” (Tronto, 2013, p. 26) face à une société où des processus féminins sont à l’œuvre notamment en ramenant le souci des autres et le décloisement de la sphère privée et de la sphère publique. Beck espère que les citoyens reprendront confiance dans la science et les technologies, et pour cela il faudrait une société de la communication, de la transparence et de la délibération.

Les quarante années qui viennent de s’écouler nous montrent que les choses ne se sont pas déroulées ainsi, que le déficit démocratique a plutôt augmenté et que la prise en compte de la situation écologique et sociale commence tout juste à se parler sous forme de “transition” et non pas dans un objectif de transformation passant par la rupture.

4. La société du risque du point de vue du care

Les travaux sur le care se sont déroulés sur la même période que ceux sur la société du risque. Les spécialistes de l’esclavage, du travail domestique, des classes populaires et les féministes ont travaillé sur ce qu’Anthony Giddens appelle la sphère affective aux XIXe et XXe siècles. Ils ont ainsi identifié les formes du care de l’éducation à la santé en passant par la professionnalisation et également mis en évidence le “sale care” toujours effectué par les femmes et les hommes des classes populaires, ou appartenant à des groupes discriminés ou marginalisés (Molinier et al., 2010).

L’ensemble de ces travaux permet de concevoir le care pas uniquement comme une disposition morale ou un ensemble d’actions mais bien une manière de décrire et de penser le pouvoir politique. Le récit et la narration sont extrêment importants comme méthode d’investigation. Trois éléments structurant pour comprendre le care :

  • Le care est relationnel ; ce premier point est d’ailleurs un des éléments qui peuvent plomber le regard, car il tend à se situer au niveau individuel et peut être compris comme étant dans cette unique relation duale. Il s’agit alors de trouver un équilibre entre l’importance de l’attention à l’autre et le fait que le care est plus que cela. D’abord, les êtres humains sont en permance dans, avec et en dehors de relation avec les autres. Ensuite, tous les êtres humains sont vulnérables et ont recours à d’autres, à certains moments. Enfin, nous sommes tous donneurs et receveurs de care. À tout moment dans la société, il y a ceux qui sont le plus dans le besoin et ceux qui sont le plus en capacité de s’aider eux-mêmes et d’aider les autres. En outre, nos besoins et capacités actuelles ne sont pas les mêmes qu’hier et que demain.

  • Le care est contextuel et non essentialiste. Si les besoins peuvent être universels, les manières d’y répondre sont contextualisées et le care demande de l’attention aux détails précis de ces conditions.

  • Le care se doit d’être démocratique et non exclusif. La référence démocratique (Legoff, 2013) est primodiale, car il existe du care organisé qui ne fait pas référence à la démocratie. Par exemple, le colonalisme qui par son narratif se justifie par du care : se préoccuper des populations “indigènes” en les “civilisant”, valoriser les ressources naturelles, etc. Ou l’aide alimentaire, dont l’objectif est de donner à manger à ceux qui ont faim sans se préoccuper du pourquoi de la situation. D’autre part, la distribution des responsabilités est également à prendre en compte dans cette référence à la démocratie et cette distribution et/ou l’assignation à responsabilité est avant tout collective.

En considérant la vie humaine comme vulnérable, le risque s’y inclus, y compris celui des causes liées à l’activité humaine sur l’environnement. Pour le coup, l’attente par rapport à la science change et pose d’emblée le fait que celle-ci, aux côtés des autres savoirs (en particulier ceux issus de l’expérience de la vie ordinaire), peut apporter des éléments de compréhension. En effet, gouverner par le risque entraîne plutôt une occultation du care lié à cette vulnérabilité constitutive de la vie humaine et demande à travers l’affirmation du besoin de controle de le faire en infantilisant les citoyens, en faisant peur. Et les injonctions d’agir en citoyen éclairé n’aide pas beaucoup à avancer. Beck montre que la méfiance dans les gouvernements est un des effets collatéraux de cette sociéte du risque. Du point de vue du care, c’est bien évidemment l’absence de confiance qui cause le sentiment de risque : ”Faire partie d’une société dans laquelle on sent que tous les individus prennent soin des uns des autres pour identifier et attribuer des problèmes collectifs créé les conditions pour reconnaître ces dangers et les traiter honnêtement.” (Tronto, 2013, p. 42)

De plus, la société basée sur le risque présuppose que les citoyen.ne.s ne discutent pas de ses besoins, mais subissent les conséquences de ceux et celles qui agissent selon le sentiment qu’ils et elles sont dans leurs droits. Dans une société du care, partir des besoins et les définir politiquement est central d'un point de vue démocratique. Si la société du risque se focalise sur le fait de contrôler les conséquences immédiates (temps court adapté au marché), le care pense qu’il ne faut pas seulement raisonner dans le court terme mais penser les besoins de care sur du long terme.

5. La Sécurité sociale de l’alimentation basée sur le care

Dans le care, l’attention aux autres, dans leur intégrité et leur spécificité, est d’une importance primordiale. Cette forme d’engagement social et moral contraste avec celui impliquant une attention aux règles, aux valeurs, aux principes généraux et abstraits. La perspective de la justice sur laquelle est fondé notre système social, repose sur la présupposition que la meilleure façon de prendre soin des personnes consiste à respecter leurs droits et à leur accorder leur dû dans la distribution des charges et des bénéfices sociaux. L'éthique du care n'est pas une façon de hiérarchiser ou de choisir entre des droits comme par exemple le droit à l'eau ou celui de l'alimentation, ou considérer que le droit à la santé dans sa dimension curative est supérieur à celui de l'alimentation. Par contraste, le care insiste sur une attention permanente, un engagement à l’égard de personnes singulières, c'est-à-dire une concentration sur les besoins, les désirs, les attitudes et toute la façon d’être des personnes. C’est la personne telle qu’elle est et non ses traits idéalisés dans des règles générales qui sont le guide du care. Mais cette attention à la personne ne se dégage pas de l’engagement collectif, notamment dans la définition des besoins. En outre, l'éthique du care se fonde sur les liens entre les humain.e.s, les animaux, les non-humain.e.s et l'ensemble de l'environnement, car nous partageons un monde commun.

Le monde occidental a non seulement séparé la nature des humains pour en faire des ressources, mais aussi élaboré une doctrine où l'économie est autonome du social et de l'environnement. Le développement économique nourrit par la science a installé un rapport de domination sur tout ce qui vient de la nature, créé la division du travail en mettant d'un côté la production et de l'autre la reproduction, notamment en agriculture. Les jachères, par exemple considérées comme des temps où les sols agricoles peuvent se régénérer sans intervention humaine, étaient naturellement parties prenantes de la production agricole. Ces jachères ont été dévalorisées et d'ailleurs le vocable utilisé est celui de “friche” : “La nature a été extériorisée, rejetée dans le rôle passif de réservoir pour des prélèvements ou de dépotoir à déchets.” (Larrère, 2012, p. 259).

Le développement du système agroindustriel a accéléré cette séparation : les hommes ont pris la main sur les activités productives dans la sphère publique des activités marchandes ; les femmes se sont centrées sur les activités de reproduction dans la sphère privée et domestique. Or, cette science économique qui se veut la science de référence pour penser la vie laisse dans l'ombre sa double dépendance: d'abord “par rapport aux prélèvements sur la nature (et à toute une contribution des processus naturels à la perpétuation des activtés productives) et sur la famille (la force de travail ne peut fonctionner que parce qu'elle est entretenue et reproduite par un travail domestique non comptabilisé).” (ibid., p. 260)

Dans cette approche, le care, et l'éthique qui en découle, apparaît précieux pour envisager le projet politique de SSA. Dans une note de travail non publiée, notre collègue Jean-Farnçois Neven11 cherche à creuser les pistes abordées dans un article que j’ai rédigé avec Magali Ramel (2017), où l'éthique du care nous sert de cadre d'analyse politique. Il propose “à côté de la conceptualisation traditionnelle du risque social, d' envisager une conceptualisation complémentaire qui pourrait fonder théoriquement la SSA.

Tableau de comparaison entre risque “Sécurité sociale classique” et care

Approche traditionnelle (sécurité sociale classique)

Mutualisation de la réparation d’un risque calculable et catégorisable, selon des conditions d’intervention convenues (prédéfinies)

 

Approche intégrant certains éléments de la théorie du care (Tronto)

Prévention collective et réparation d’un risque à la fois collectif et individualisé dans une perspective de continuité

Risque calculable (grâce aux statistiques et aux probabilités)12

Risque individualisable car propre à une catégorie (idéalisée/abstraite) de personnes répondant aux mêmes caractéristiques

Réparation (gestion et contrôle du risque) : octroi de la prestation convenue dès que le risque est réalisé

Mutualisation : financement par l’ensemble des participants (dans le cadre d’une solidarité mécanique)

V

E

R

S

U

S

Risque collectif auquel nous sommes tous exposés (“tous vulnérables”) même si ces risques ne sont pas mesurables et visibles

Risque individualisé car la vulnérabilité de chacun est aussi envisagée dans un contexte d’interactions spécifiques

Traitement selon un continuum alliant prévention et réparation dans le cadre de la définition de Tronto et Fischer, court et long termes, attention aux personnes précarisées et aux vies ordinaires, etc. 

Mutualisation : financement par l’ensemble des participants

Source : Note de travail – octobre 2022 – Jean-François Neven

À partir de cette approche, il s'agit plutôt d'une sécurité sociale des systèmes alimentaires, englobant ainsi les risques collectifs, les risques individuels et la nécessaire définition des besoins. Dans ce cadre, les risques sont collectifs à la fois pour les êtres humains et les non-humains, y compris dans des conséquences indirectes et peu visibles maintenant. D'où l'importance du processus rétro-futuriste, puisque c'est en connaissance de cause que nous y intégrons la préoccupation des générations futures. Pour autant, la (les) connaissance(s) de cause, est en réalité non-stabilisée(s) pour des raisons d'incertitude sur des conséquences non encore connues.

La définition des besoins est fondamentalement politique et, dans l'idée de reprise en main de nos systèmes alimentaires, se préoccuper des besoins particuliers des groupes sociaux en fait partie. Ce processus de définition des besoins à partir de la vie quotidienne, basée essentiellement sur les pratiques alimentaires enfouies dans la sphère privée, politise, de fait, l'accès et l'accessibilité à l'alimentation en les rendant visible dans l'espace public : le travail du care est à l'œuvre.

La SSA porte également attention aux personnes en fonction de leurs besoins particuliers, car les risques sont différents selon l'appartenance à un groupe social, la localisation géographique, les niveaux de pollution, etc. Les travaux étatsuniens sur la justice environnementale montrent avec précision que les personnes précaires sont aussi des habitant.e.s des territoires les plus pollués (Blanchon et al., 2009). Le caractère universel garantit la reconnaissance des risques sociaux pour l'ensemble de la population ; cependant la reconnaissance de particularités est primordiale et le care permet de les prendre en compte sans passer par la catégorisation. Cela peut paraître paradoxal de prendre en compte les différences par le fait de reconnaître les ressemblances liées au fait que nous habitons un monde commun, ce qui est une autre façon de parler de l’interdépendance.

Le conventionnement des acteurs des activités du système alimentaire (producteur, transformateur, distributeur) au cœur de la pratique de démocratie alimentaire les engagent à diminuer les risques collectifs en respectant les principes de l’alimentation durable13 permettant d’assurer une sécurité alimentaire durable. Celle-ci existe lorsque tous les individus ont un accès (économique, physique et social) égalitaire à une alimentation durable de manière coordonnée et pérenne (Caillavet et al., 2021, p. 2).

À partir du moment où l’accès à la SSA est universel et qu’une allocation mensuelle est octroyée à l’ensemble de la population, la continuité est assurée, quelle que soit la situation individuelle. Cette allocation a pour vocation, d’une part, d’influer sur l’offre alimentaire14 et, d’autre part, à pousser à la transformation des systèmes agricoles, de fabrication des produits alimentaires, des lieux de distribution et de consommation en prenant en compte les conditions sociales du travail (rémunérations et conditions d’exercice des activités).

En ce qui concerne l’aide alimentaire, nous proposons une sortie de cette filière et sa disparition pour la grande majorité des destinataires actuelles en dix ans (ibid., p. 77). Il demeurera une assistance alimentaire pour ceux et celles pour lesquelles il n’y a pas de solution immédiate en sachant que l’objectif est de les orienter dans les six mois vers leur autonomie alimentaire. Cette assistance concerne de 700000 à 1 million de personnes (SDF, réfugiés) et cette assistance peut aussi être du matériel pour faire la cuisine, de l’accès à de l’énergie (gaz, électricité), etc. Pour cela, le changement de rôle des opérateurs de la filière de l’aide alimentaire est essentiel dans l’accompagnement des destinataires à regagner leur autonomie alimentaire et supprimer cette filière.

Quant à la mutualisation par le financement via la cotisation sociale15, elle rend possible le fait que chacun.e finance en fonction de ses moyens et que tous et toutes accèdent à la SSA.

En ce qui concerne l’octroi de l’allocation mensuelle, en nous appuyant sur les travaux issus de la démocratie sanitaire, nous pensons que l’universalisme proportionné serait un bon outil pour enclencher le processus de transition. En outre, la réponse au financement des changements et des conversions des activités des acteurs des systèmes alimentaires pour aller vers la transformation écologique pourrait être assumée dans le cadre du budget global des cotisations sociales. Cela implique que le versement de l’allocation s’effectue en fonction des revenus des personnes. À ce titre, on peut utiliser la grille existante des allocations familiales de la CAF. De cette façon on peut imaginer un autofinancement de la transformation des systèmes alimentaires et éviter d’avoir recours à l’emprunt sur les marchés boursiers.

Pour conclure provisoirement et personnellement

Issue du travail social où j’ai exercé comme assitante sociale pendant 20 ans, le travail de recherche auquel j’ai participé est complètement encastré dans cette pratique professionnelle antérieure. Comme chercheuse, j’ai pratiqué une sociologie de gouttière, c’est-à-dire de la sociologie accueillie dans une autre discipline académique16 pour des raisons historiques de rapport de domination de celle-ci sur le travail social. Cette sociologie que je nomme “de gouttière”17 rend compte de façon positive d’un travail intellectuel forgé à l’aune de la vie ordinaire des gens, vie de tous les jours banalisé à force d’être occulté et à partir de ces mondes vécus, ancré dans l’hypersubjectivité et dans la résistance à une pensée patricarcale notamment dans le refus de séparer ce que je suis de ce que je pense. L’hypersubjectivité, concept élaboré par Anne Perraut Soliverres (2001) à partir de son expérience d’infirmière de nuit, est central dans mon positionnement épistémologique : c’est “une mise à disposition de soi dans une attention au monde particulière, qui tient à maintenir l'autre et soi en permanence dans une historicité expérentiellle actualisée intégrant le temps présent mais aussi le temps long” (ibid., p. 251).

Le care donne de la place au sensible, aux émotions, mais sans perdre de vue les rapports de domination et les structures qui les permettent. Ainsi, l’entrée par l’éthique du care étaye à la fois la dimension conceptuelle et la dimension méthodologique pour comprendre les enjeux de la démocratie alimentaire. Travailler la dimension politique du care demande de sortir des conceptions positivistes de la science, pour produire des savoirs diversifiés et soutenir la réappropriation citoyenne. L’approche en termes de “neutralité axiologique”, souvent enseignées dans les méthodologies qualitatives, se présente comme un argument invalidant une posture épistémologique comme celle-ci, en disant que les connaissances produites concernent des études de cas et n’ont pas d’éléments généraux nécessaires à la légitimation d’une production dite “scientifique”. D’autre part, se situer dans une sociologie qui accorde de la place aux gens et à leurs expériences, c’est déployer une éthique du care à condition que ceux-ci soient reconnus comme sujets connaissants. La coupure entre sujet et objet de la connaissance est généralement présente dans le traitement des données. Une ligne de fracture se forme alors entre le point de vue des gens et le point de vue de l’observateur et pousse à une position de surplomb. Cependant, c’est plutôt la répétition des récits et leur confrontation qui font émerger de la connaissance, validée d’un point de vue dialogique. On a ainsi accès à des réalités sociales foncièrement ordinaires.

Une telle approche ouvre des perspectives prometteuses pour la SSA, notamment en reconsidérant les risques à l’aune du care, reconnaissant ainsi l’interdépendance des êtres humain.e.s et des écosystèmes. La sécurité sociale de l’alimentation, peut s’inscrire dans les pas de l’histoire du régime général de la sécurité soicale en s’appuyant sur la multitude des initiatives existantes et renouvelées, issues de la société civile organisée depuis maintenant un quart de siècle.

Pour que ce projet politique prenne vie, la rupture radicale avec le capitalisme est évidemment de mise. Le rapport de force à opérer contre l’agro-alimentaire (Benamouzig, Cortinas, 2022) n’est pas des moindres et nous en sommes loin. Le néolibéralisme a encerclé l’alimentation par des réglementations de protection des marchés internationaux de l’alimentation industrielle, ne laissant qu’un minuscule espace au droit à l’alimentation, adossé au système productiviste. Il faut donc penser la transition alimentaire dans une perspective de transformation des systèmes alimentaires, le piège étant celui de lâcher le projet politique de la transformation pour demeurer dans une transition ressemblant davantage à une modernisation de l’existant qu’à une rupture. Pour cela, la démocratie alimentaire ancrée dans le care avec l’approche systémique est un véritable défi allant à l’encontre de la culture politique classique construite sur le modèle binaire, vertical et segmenté.

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Dominique Paturel a été chercheuse en sciences de gestion à l’INRAE (Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement) de Montpellier. Elle est aujourd’hui retraitée et milite pour une sécurité sociale de l’alimentation durable. Elle est confondatrice du Collectif Démocratie Alimentaire et co-coordinatrice du livre collectif Le droit à l’alimentation durable en démocratie (Champ social, 2020).

1 Loïc Prud’homme a été élu député de La France Insoumise (LFI) en 2017. Il a été réélu en 2022 et en 2024. Il a quitté LFI en avril 2026, en siégeant alors comme “député apparenté” dans le groupe LFI.

2 Voir les rapports annuels du Conseil National de l’Alimentation (CNA), qui constitue une instance consultative créée en 1985 ; les participants sont désignés par le président du CNA et les administrations centrales concernées. Toutes les catégories des professionnels de la chaine alimentaire sont présentes y compris les consommateurs.

3 Sandrine Le Feur a été élue députée de La République en Marche (devenue Renaissance en 2022) en 2017 ; elle a été réélue en 2022 et en 2024. Elle fait partie de la dizaine d’agriculteur.rice.s élues à la dernière législature.

4 Les manifestations regroupées dans le réseau des Soulèvements de la Terre représentent une nouvelle phase de ce mouvement : les bassines de Ste Soline, la ligne Tgv Lyon-Turin, le site de Bures, le LIEN (Liaison Intercantonale d'Évitement Nord) à Montpellier, défense de la bergerie des Malassis (Bagnolet), etc.

5 Nous avons fait le choix dès 2015 de parler d’habitants et habitantes plutôt que de citoyens car l’alimentation nous concerne tous et toutes, quel que soit le statut. Comme bien souvent, la bataille est aussi dans les choix de vocabulaire et ces termes ont été largement repris et banalisés en gommant notre souci d’intégrer l’ensemble des êtres humain.e.s.

7 Pour plus de précision, voir Caillavet et al. (2021) et Paturel (2022).

8 Nous avons élaboré cette idée de processus rétro-futuriste, en 2008, dans la foulée de l’intégration du concept d’hypersubjecitvité : c’est parce qu’il y a hypersubjectivité qu’il nous aura fallu rendre visible la façon dont nous nous y prenions pour produire des connaissances.

9 Traduction française en 2009 sous le titre Un monde vulnérable. Pour une politique du care d’un ouvrage publié en 1993 aux États-Unis ; cet ouvrage est préfacé par Liane Mozère (1939-2013), professeure de sociologie. Elle écrit dans cette préface la révélation qu’elle a eu en écoutant Joan Tronto, dans la proximité qu’elle y voit avec les travaux de Jean Oury (1924-2014) à la clinique psychiatrique de La Borde, où travaillait également Félix Guattari (1930-1992).

10 Dans “La gauche que veut Martine Aubry” (entretien avec S. Alliès, L. Mauduit et E. Plenel), Mediapart, 2 avril 2010, https://www.mediapart.fr/journal/france/020410/la-gauche-que-veut-martine-aubry.

11 Chargé de cours et chercheur associé à l’Institut pour la recherche interdisciplinaire en sciences juridiques de l’Université Catholique de Louvain (Belgique).

12 En fonction des données salariales et des évolutions connues du marché de l’emploi, on peut, selon l’état de la conjoncture, estimer le risque et le coût du chômage.

13 Nous nous appuyons sur les définitions de la FAO de 2010 et de l’OMS de 2019 :  Alimentation choisie et désirable, culturellement acceptable, en accord avec les valeurs, les préférences et les pratiques alimentaires, de bonne qualité sanitaire, nutritionnellement adéquate, respectueuse de l’environnement, économiquement viable et équitable

14 Pour rappel, nous n’avons pas la main sur l’offre alimentaire issue de l’agro-industrie ou des systèmes alimentaires hybrides. L’intervention économique via une allocation mensuelle d’environ 150€/hab/mois représente 140 milliards, ce qui permet d’installer un rapport de force sur le marché.

15 Cette cotisation est issue de la valeur ajoutée des entreprises produite par l’emploi et représente du salaire socialisé. C’est encore en partie le mode de financement du régime général de la sécurité sociale santé.

16 Les sciences de gestion qui acceptent (encore) des chercheurs et des chercheuses issu.e.s du monde professionnel. Comme toutes les disciplines académiques, les sciences de gestion ont un cœur conceptuel où les approches multidisciplinaires comme la mienne ne sont pas centrales sans pour autant les invisibiliser.

17 Dans le film La sociologie est un sport de combat réalisé par Pierre Carles (2001), Pierre Bourdieu y échange notamment, dans le cadre d’une réunion publique dans un centre culturel du quartier du Val Fourré à Mantes-la-Jolie le 1er décembre 1999, avec Saïd, travailleur social né en 1967, qui se définit comme “un sociologue de gouttière”.

 

Ce texte est la postface (nommée « Mise en perspective ») au livre de Dominique Paturel : Faut-il nourrir les pauvres ? Manifeste pour la sécurité sociale de l'alimentation durable (Les éditions Arcane 17, juin 2026, pp. 115-126). On y croise la critique de la philantropie associative en matière alimentaire mais aussi de sa dénonciation révolutionnariste. Par ailleurs, des questions concernant tant l’intersectionnalité que les théories de la justice sociale y sont formulées.

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Je ne suis guère compétent, en tant qu’universitaire au-delà de ma qualité de citoyen, dans le domaine des questions alimentaires en général et de la proposition de sécurité sociale de l’alimentation durable en particulier. Vous venez de lire le livre de Dominique Paturel et de vous confrontez à ses données et à ses arguments. À vous de vous faire une opinion raisonnée. Pour ma part, je ne prendrai pas parti ici sur la proposition de sécurité sociale de l’alimentation durable par rapport à d’autres formulations alternatives au capitalisme. Je peux simplement indiquer ma sympathie avec ce genre de dispositif en rupture avec les ordres sociaux dominants, en souhaitant qu’une variété de propositions alternatives de ce type puisse être testée pratiquement et discutée de manière argumentée parmi les mouvements sociaux, les expérimentations sociales et les chercheurs critiques. Dans le sillage de contributions intellectuelles antérieures, je voudrais simplement prolonger votre lecture en soulignant quelques enjeux globaux des analyses de Dominique Paturel et certaines tensions heuristiques qu’elles portent. Et je le ferai dans la perspective d’un renouvellement d’une pensée critique1 adossée à un horizon d’émancipation sociale2 dans le premier quart du XXIe siècle, et cela dans un contexte national et international de montée des extrêmes droites3.

Arêtes et écueil possible des analyses de Dominique Paturel

Dominique Paturel s’inscrit implicitement dans la tradition de la théorie critique initiée par l’École de Francfort à partir de 1923 : elle lie geste critique vis-à-vis de l’ordre social existant et horizon d’émancipation.

Une critique sociale de la filière de l’aide alimentaire

Le point de vue de Dominique Paturel relève de la pensée critique, une pensée critique du capitalisme et de la pluralité des formes de domination. Plus précisément, il prend d’abord appui sur une analyse critique et historique de la filière de l’aide alimentaire en France et en Europe. L’aide alimentaire toucherait en France selon l’INSEE entre deux et quatre millions de personnes. Un moment important pour le cas français est la création des Restos du cœur par Coluche en janvier 1985. Peu à peu va alors se développer une sous-traitance par les pouvoirs publics de l’aide alimentaire à la philanthropie associative. Cette philanthropie alimentaire apparaît compatible avec le capitalisme. Dans cette perspective, le constat d’importantes inégalités sociales dans l’accès à l’alimentation suscite peu de contestations d’un cadre fortement générateur d’inégalités, le capitalisme justement, mais focalise l’attention sur des dysfonctionnements supposés quasi-« naturels » du lien social auxquels pourrait pallier « la bonne volonté » individuelle et collective à travers les appels humanistes à la solidarité vis-à-vis des plus démunis. Par ailleurs, ce « philanthrocapitalisme » maintient, en amont de l’aide alimentaire, la logique productiviste d’une agriculture pollueuse et adossée aux énergies fossiles avec ses effets déréglant sur le climat.

Dans la dynamique de cette sous-traitance philanthropique, les contraintes bureaucratiques pesant sur les associations s’alourdissent et poussent à leur professionnalisation, sur le modèle de l’entreprenariat social, en tension avec l’importance du bénévolat dans leurs activités. Ce processus a été accompagné par la notion d’« insécurité alimentaire », fréquemment remplacée en France à partir de 2017 par celle de « précarité alimentaire », la notion d’« insécurité alimentaire » demeurant la catégorie principale des institutions et des ONG internationales. Or, les usages dominants de la notion de « précarité alimentaire » neutralisent tendanciellement ses potentialités critiques – si on les inscrit, par exemple, dans le sillage de la critique sociologique par Robert Castel de la précarisation néolibérale active au sein du capitalisme contemporain -, en les déconnectant du cadre capitaliste comme des autres formes de domination (comme les dominations patriarcale et postcoloniale).

L’analyse de Dominique Paturel pointe aussi une tension sociologique traversant les rapports à l’alimentation dans cette période. L’aide alimentaire transitant par les associations vise les secteurs les plus démunis des milieux populaires en absorbant le plus souvent des surplus de l’agriculture productiviste. À l’opposé, c’est au sein des couches moyennes urbaines que se développe une certaine idée de « la bonne alimentation », valorisant le bio et les circuits courts (par exemple sous la forme des AMAP à partir de 2001). Ces deux pôles sociaux ne se croisent guère, sauf dans des expériences plus minoritaires, notamment portées par des services publics locaux favorisant le bio (par exemple dans des cantines scolaires) ou sous la modalité d’un paternalisme à tonalité pédagogique des seconds vis-à-vis des premiers, porteur d’ethnocentrisme de classe et de malentendus sociaux masqués par « la bonne volonté » écologiste affichée.

Sécurité sociale de l’alimentation durable et imaginaire émancipateur

La pensée critique pratiquée par Dominique Paturel est aussi connectée à un horizon d’émancipation sociale, à rebours des visions neutralistes des sciences sociales souvent exprimées par des secteurs conservateurs. C’est dans cette perspective que se dessine le projet de sécurité sociale de l’alimentation durable.

Ce projet se présente comme un objectif intermédiaire dans une dynamique de sortie du capitalisme associant justice sociale, préoccupations écologistes et logique démocratique. Le projet lie une dimension pragmatique d’amorce de transformation du réel à court terme et une dimension de renouvellement de l’imaginaire émancipateur, ce que Dominique Paturel appelle un « contre-récit ». Le contre-récit établit un lien entre des expériences alternatives actuelles et la possibilité d’une société non-capitaliste. À l’intérieur de l’imaginaire émancipateur dessiné par la sécurité sociale de l’alimentation durable, la conjugaison des valeurs de l’autonomie individuelle et de l’entraide a une place importante, en réactivant la pensée libertaire de Pierre Kropotkine, pour lequel les dispositifs d’entraide apparaissaient comme une condition du développement des individualités4.

Un écueil possible

Dans le cadre de la contribution à un imaginaire émancipateur du projet de sécurité sociale de l’alimentation durable, il faudrait toutefois prendre garde à une confusion possible entre, d’une part, l’approche pragmatique d’une alternative processuelle au capitalisme associée à une critique des limites des formes existantes de philanthropie associative et, d’autre part, la dénonciation révolutionnariste des pratiques associatives présentes au nom d’un hypothétique « grand soir » révolutionnaire rompant définitivement avec le capitalisme. Le révolutionnarisme a fait historiquement et fait encore des dégâts à gauche et dans les mouvements sociaux critiques en tendant à valoriser une arrogance vis-à-vis des efforts individuels et collectifs pour améliorer un peu la situation existante, caricaturés alors comme des « béquilles du système », des « idiots utiles du système » ou des « alliés objectifs du système ». Et comme la fameuse « Révolution », qui nous débarrasserait comme par un coup de baguette magique du capitalisme, n’arrive toujours pas, malgré les discours répétés sur son imminence, et que les expériences qui se sont réclamées d’elles ont produit le plus souvent des catastrophes autoritaires, voire totalitaires, la magie révolutionnariste post-adolescente finit par justifier l’attitude de ceux qui, dans la logique d’une sagesse vieillissante, se résolvent à s’installer dans le présent sans connexion à un horizon de transformation sociale à moyen terme. Or, le renouveau d’un imaginaire émancipateur, d’un contre-récit, suppose une mise en relation entre des pratiques actuelles et l’ouverture de l’à-venir, et a aussi besoin de l’énergie pratique visant à améliorer les choses dès l’ici et maintenant et de l’humanisme qui la travaille, actifs y compris dans la philanthropie associative.

C’est un appel à la vigilance des tenants de la sécurité sociale de l’alimentation durable qui est formulé ici afin de préserver leur composante pragmatique en évitant d’enfourcher la posture révolutionnariste et sa condescendance, même à l’égard des modalités associatives les plus consensuelles et les moins critiques.

Quelques enjeux et tensions pour la pensée critique et l’horizon d’émancipation

À partir des analyses formulées par Dominique Paturel, on peut explorer des questions plus globales concernant les enjeux de la pensée critique et d’une politique d’émancipation aujourd’hui, en rajoutant dans la caractérisation du contexte la place grandissante prise par l’extrême droite au niveau national et international.

Apports de l’intersectionnalité

Les réflexions critiques de Dominique Paturel posent en creux la question de l’intersectionnalité, sans utiliser le terme. J’entends intersectionnalité comme une méthodologie en sciences sociales dotée d’échos militants, initiée en 1989 par la juriste africaine-américaine Kimberlé Crenshaw, enjoignant de croiser une pluralité de logiques oppressives5. Car Dominique Paturel nous invite à prendre en compte le capitalisme, les classes, le patriarcat et les discriminations postcoloniales. Le capitalisme lui-même ne se réduit pas aux rapports de classe, mais renvoie aussi de manière imbriquée à une dynamique d’accumulation du capital alimentée par la recherche du profit, avec comme double dimension une marchandisation du monde et un productivisme insensible à ses conséquences écologiques, sauf si leur traitement peut être réinséré dans le circuit sous une forme marchandisable. Les différentes logiques oppressives peuvent trouver des articulations entre elles en se renforçant mutuellement, par exemple dans des relations stabilisées entre capitalisme, patriarcat et postcolonialisme. C’est l’aspect qui apparaît privilégié par Dominique Paturel. Cependant chaque logique oppressive ayant une dynamique propre, elles peuvent aussi diverger les uns par rapport aux autres, voire entrer en tension. Par exemple, le capitalisme peut participer à mettre en crise le patriarcat à travers le développement du travail salarié des femmes ou la critique des discriminations postcoloniales peut alimenter un effet de marque proprement capitaliste (de type « United Colors of Benetton »). La notion d’intersectionnalité porte ainsi une critique de la notion de « système » social unifié intégrant de manière cohérente l’ensemble des modes de domination. C’est pourquoi elle appelle la théorie critique classique, très centrée sur une vision du capitalisme comme cadre intégrateur surplombant la pluralité des formes de domination, à se renouveler en pensant les articulations, les tensions et les croisements complexes d’une pluralité de logiques oppressives autonomes et non unifiées a priori dans un « système ».

De l’alliance de classe(s) en contexte d’extrême droitisation

Dans le sillage de la critique de la filière de l’aide alimentaire, le projet de sécurité sociale de l’alimentation durable se préoccupe d’abord de l’accès à l’alimentation des personnes et des groupes les plus démunis et les plus discriminés. Mais cette tendance peut entrer en tension avec ce que Dominique Paturel appelle « la recherche d’alliances entre les classes populaires stabilisées par des emplois rémunérés au plus bas ainsi qu’avec ceux et celles qui sont dans la précarité économique et la frange de la petite bourgeoisie culturelle investie dans l’impérieuse nécessité de la transformation écologique ». Cette quête d’alliances suppose de donner la priorité à des propositions alternatives et à un imaginaire partagé permettant de faire converger les intérêts, les représentations du monde et les aspirations d’une pluralité de secteurs sociaux. Alors priorité au plus démunis ou priorité à l’alliance de classe(s) ?

Certains constats de la sociologie des classes populaires aujourd’hui en France renforcent ce dilemme. Il y aurait tendanciellement une triangulation de la conscience sociale dans les secteurs les plus stabilisés des groupes populaires6. Ils s’opposeraient à la fois à « ceux d’en haut » et à « ceux d’en bas », les plus précarisés, les « cas soc’ », qui peuvent être racisés. L’extrême droite et la droite radicalisée donnent une traduction politique aux manifestations d’une hostilité à l’égard des « cas soc’ » avec la critique des minimas sociaux et le thème de « la réhabilitation de la valeur travail ». Comme le montre le philosophe Michel Feher, cette traduction politique est nourrie d’une certaine vision du monde, une vision que la littérature académique anglophone qualifie de « producériste », qui oppose les producteurs et les parasites7. La dénonciation de « l’écologie punitive » que les « bobos » voudraient imposer au « peuple » vient par ailleurs renforcer le répertoire rhétorique de l’extrême droitisation. Dans le contexte de crise des gauches et de leurs liens avec les milieux populaires, cela dote l’imaginaire ultraconservateur d’un certain dynamisme.

Que font les gauches face à cela ? On peut dessiner un espace schématique et tendanciel sur ce plan. Fabien Roussel et François Ruffin choisissent la primauté à « la valeur travail », en préférant à « la gauche des allocs » les secteurs salariés stabilisés. Jean-Luc Mélenchon semble depuis quelque temps, du fait de la base électorale qu’il a acquise, privilégier les banlieues populaires racisées sur les groupes populaires « blancs » salariés des zones péri-urbaines et rurales. Le parti socialiste et les écologistes ont eu tendance depuis plus longtemps à associer justice sociale et minimas sociaux, en s’éloignant de la conception marxiste de « la classe exploitée », et cela dès que le vocabulaire de « l’exclusion » a peu à peu remplacé dans la gauche de gouvernement celui de « l’exploitation » à partir des années 1980. Quant aux militants, souvent issus des couches moyennes, impliqués dans les luttes écologistes plus spécifiquement, ils peuvent être tentés par la dénonciation, aux relents de racisme social, des « beaufs attachés à leur bagnole » et incapables de saisir les enjeux de la transition écologique. Bref il y a peu de courants à gauche explorant des voies partagées au sein des milieux populaires et entre ces milieux et les couches moyennes. Et cela résulte tout à la fois de la crise des gauches et de tensions qui travaillent actuellement la réalité sociale et ses politisations. La proposition de sécurité sociale de l’alimentation durable est également prise, on l’a vu, dans ces dilemmes. Deviendra-t-elle un des chemins possibles des convergences ou participera-t-elle à l’accroissement des polarisations divergentes favorisant l’extrême droitisation ? C’est quelque chose d’encore en jeu, dont les tenants et les aboutissants ne sont pas encore clairement perçus dans les consciences militantes.

Quelle justice sociale ? Limites d’un rawlsisme implicite

Ce problème de sociologie politique – comment la visée d’une alliance de classe(s) a à se coltiner les tensions sociales travaillant le réel et les usages politiques qui s’en saisissent - débouche aussi sur un problème de philosophie politique : de quelle approche de la justice sociale peut se nourrir un imaginaire émancipateur renouvelé dans le cadre de cette alliance de classe(s) et au-delà dans une perspective intersectionnelle prenant en compte une diversité de dominations ?

L’entrée de la proposition de sécurité sociale de l’alimentation durable par la critique de la filière de l’aide alimentaire tend donc à l’arrimer d’abord à l’attention aux plus démunis et aux plus discriminés. On retrouve une tendance analogue dans certains usages actuels dans les mouvements sociaux du thème de l’intersectionnalité : le point de référence implicite de l’action émancipatrice semble y renvoyer aux catégories et aux personnes qui cumulent le plus de discriminations, du type femme-vivant sous minimas sociaux-racisée-en situation de handicap-lesbienne-etc. etc., en s’orientant vers une population de plus en plus restreinte mais croisant davantage de préjudices.

Dans le débat contemporain en philosophie politique, on trouve des accroches entre ces tendances implicites travaillant la proposition de sécurité sociale de l’alimentation durable comme d’usages militants de la référence à l’intersectionnalité et une conception savante de la justice sociale : la théorie de la justice de l’Américain John Rawls8, celle qui a été la plus discutée dans l’aire académique internationale à partir de sa publication en 1971. Si l’importation de l’approche de Rawls en France a connu des usages sociaux-libéraux, s’efforçant d’accommoder néolibéralisme et justice sociale au nom de « l’efficacité », l’orientation rawlsienne est plutôt « sociale-démocrate » (il utilise lui-même ce qualificatif dans la préface à l’édition française9), une social-démocratie favorable à l’économie de marché, mais qui, en distinguant la prédominance de la régulation marchande et la propriété privée des moyens de production, pourrait prendre la forme d’un socialisme de marché basé sur la propriété publique des entreprises10. On a alors affaire à une conception de la justice plus intéressante qu’une série de préjugés (pro- ou anti-) qui ont tendu à l’obscurcir en France mais qui rencontre aussi des limites11. En premier lieu, elle apparaît compatible avec le capitalisme. Dans le cas de figure de l’économie capitaliste de marché, elle renverrait à une social-démocratie de compromis social à l’intérieur du capitalisme. Cependant on a vu qu’elle admettait aussi un autre cas de figure, sous la forme d’une possibilité socialiste où la propriété publique des moyens de production serait associée à la prééminence de la concurrence marchande. Toutefois, si on doit pouvoir envisager que des mécanismes marchands (avec notamment la rapidité de l'information véhiculée par le prix) puissent encore jouer un rôle dans une société non-capitaliste, cela ne devrait constituer, dans le schéma d’une économie pluraliste, qu’une des logiques parmi d'autres modes de coordination. La forme marchande doit pouvoir être dé-fétichisée à la fois quand elle est sacralisée (comme le fait Marx avec la critique du « fétichisme de la marchandise » dans le livre I du Capital) et quand elle est diabolisée.

Cependant les limites de la théorie rawlsienne de la justice ont aussi à voir avec notre double débat sur une pente de la proposition de sécurité sociale de l’alimentation durable et sur des utilisations militantes de l’intersectionnalité. Car un des principes fondamentaux de cette théorie de la justice est le suivant : « Les inégalités économiques et sociales doivent être telles qu’elles soient au plus grand bénéfice des plus désavantagés »12…. comme implicitement la tendance première du dispositif de sécurité sociale de l’alimentation durable et d’usages militants de l’intersectionnalité. Or, cette conception de la justice sociale ne prend plus en charge des aspects traités par la conception marxiste de la classe : la construction d’un intérêt partagé et le souci d’une dignité commune au sein du « prolétariat », quelles que soient les couches plus ou moins favorisées ou défavorisées de ce dernier. Un rawlsisme implicite, en se focalisant sur les plus désavantagés, tend à oublier les autres secteurs moins discriminés des groupes dominés. Et la culpabilisation des plus privilégiés parmi les dominés risque de remplacer un imaginaire partagé dans une dynamique de dignité reconquise à travers les luttes, en donnant de surcroît un coup de pouce supplémentaire non intentionnel à la dénonciation ultraconservatrice des « cas soc’ » au nom de « la valeur travail ».

Il ne s’agit pas ici de revenir à la vision marxiste de la classe exploitée comme cœur de la transformation sociale. Tout d’abord, parce que la construction historique de cette classe, en France notamment autour de la figure d’un ouvrier qualifié blanc hétérosexuel, a délaissé les non qualifiés, les ouvrières, les racisés et les homosexuel.le.s, que la méthodologie de l’intersectionnalité nous invite à réinsérer dans le projet d’émancipation. Ensuite, parce que l’intersectionnalité nous incite, plus profondément, à abandonner l’hypothèse d’un acteur central défini par sa position objective dans un « système » social unifié. Cependant je voudrais souligner l’importance de prendre en charge dans une conception de la justice sociale entendue comme une des composantes d’un imaginaire émancipateur à réinventer des aspects que la conception marxiste de la classe traitait.

Quelle pourrait être cette théorie de la justice ? C’est encore une tâche qui se situe devant la galaxie de l’émancipation à laquelle participent les tenants de la sécurité sociale de l’alimentation durable. Mais on sait déjà que cela ne peut pas être un rawlsisme centré sur les plus désavantagés. La question de la justice sociale ne pourrait pas être ici dissociée du plan proprement stratégique du « comment » de la transformation sociale.

On saura gré aux analyses de Dominique Paturel de nous avoir intrigués favorablement avec la proposition de sécurité sociale de l’alimentation durable et, au-delà, de nous avoir aidés à formuler quelques enjeux importants pour l’avenir de la pensée critique et de l’émancipation sociale.

Philippe Corcuff est professeur de science politique à Sciences Po Lyon et co-animateur du séminaire ETAPE et du site Grand Angle.

1 Voir P., Où est passée la critique sociale ? Penser le global au croisement des savoirs, Paris, La Découverte, collection « Bibliothèque du MAUSS », 2012.

2 Voir P., Enjeux libertaires pour le XXIe siècle par un anarchiste néophyte, Paris, Éditions du Monde libertaire, 2015.

3 Voir P., La grande confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées, Paris, Textuel, 2021.

4 Voir J.-C. Angaut, « Individu et société dans L’Entraide de Pierre Kropotkine », revue Recherches sur la philosophie et le langage, n° 28, 2012, repris sur Halshs : https://shs.hal.science/halshs-00650783.

7 Dans M. Feher, Producteurs et parasites. L’imaginaire si désirable du Rassemblement national, Paris, La Découverte, 2014.

8 Dans J. Rawls, Théorie de la justice [1e éd. : 1971], Paris, Seuil, collection « Points Essais », 1997.

9 Ibid., p. 9.

10 Ibid., pp. 14 et 310-314

11 Voir P. Corcuff, « L'égalité, entre Marx et Rawls. A propos d'Equality d'Alex Callinicos », revue ContreTemps, n° 1, mai 2001, pp. 145-153.

12 J. Rawls, Théorie de la justice, op. cit., p. 341.

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