Le 26 janvier 2024 le séminaire libertaire ETAPE (Explorations Théoriques Anarchistes Pragmatistes pour l’Emancipation) a consacré sa séance au livre de la philosophe Lucie Doublet, Emmanuel Levinas et l’héritage de Karl Marx. Sublime matérialisme (édition Orante, 2021). Mettre en rapport un philosophe, Emmanuel Levinas (1906-1995), que l’on enferme souvent dans la case « éthique » et un penseur et militant révolutionnaire comme Karl Marx (1818-1883) était loin d’aller de soi. Et faire ce geste hérétique dans le cadre d’un séminaire anarchiste, en pointant des composantes libertaires tant chez Marx que chez Levinas, encore moins. Ainsi va le questionnement non dogmatique qui devrait être plus souvent emprunté par celles et ceux qui se réclament de l’anarchisme : il peut faire son miel de ce qui est extérieur à l’anarchisme et n’hésite pas à sortir des autoroutes qui ont si souvent mené à des impasses.
A la suite de la présentation faite par Thomas Chust, nous trouverons les contributions de :
Philippe Corcuff : Levinas et Marx : penser les tensions pour réinventer la politique émancipatrice aujourd’hui, grâce à Lucie Doublet ;
Alain David : Levinas avec Marx. Post-scriptum à une séance du séminaire ETAPE ;
Lucie Doublet : Retour sur un couple philosophique et politique : Marx/Levinas. Rebonds après les échanges du séminaire ETAPE.
Le collectif éditorial de Grand Angle
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La gauche radicale troublée par Levinas : lueurs de Lucie Doublet
Par Thomas Chust
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Ce texte est tiré d’un rapport présenté lors de la séance du séminaire ETAPE (Explorations Théoriques Anarchistes Pragmatistes pour l’Emancipation) du 26 janvier 2024 consacrée au livre de la philosophe Lucie Doublet, Emmanuel Levinas et l’héritage de Karl Marx. Sublime matérialisme (édition Orante, 2021).
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Le parcours philosophique amateur qui est le mien a certainement influencé la façon dont j’ai pu lire le livre-thèse de Lucie Doublet. Alors je vous le livre en deux mots. De formation scientifique, j’ai accueilli avec bonheur la pensée d’Henri Bergson (1859-1941) qui m’a aidé à trouver les mots pour exprimer mes intuitions anti-scientistes. Ensuite, ce fut un bonheur redoublé que de découvrir la philosophie d’Emmanuel Levinas (1906-1995). Il faut peut-être préciser qu’à ce stade de ma vie, mes lectures étaient encore quasi apolitiques, aussi naïf que cela puisse paraître. Et c’est seulement dans le tournant des années 2000 que j’en vins à m’intéresser à un peu de politique et à Karl Marx (1818-1883). Avec le recul, je pense que Bergson et Levinas m’ont fortement aidé à voir dans le matérialisme de Marx un matérialisme concret, humain, et non un matérialisme abstrait, mécanique.
Marx et Levinas : un thriller philosophique par Lucie Doublet…
Il a été donc ironique pour moi que le livre de Lucie Doublet s’ouvre sur le constat que Levinas passe en général pour un penseur apolitique. Mais qu’en réalité, comme le démontre très bien son livre, l’exigence d’une « société universelle » englobe l’ensemble de son projet philosophique. Et la question « Comment une communauté humaine pourrait être unie, non par un principe de violence, mais par la justice ? » imprègne toute sa démarche. Levinas n’a néanmoins jamais tenu à se qualifier de communiste ou autre identité militante engagée, au contraire. Il tient pour essentiel le retrait et la rigueur qu’exige la philosophie définie comme autonomie de la raison, en tension donc avec la conscience d’une vocation à l’absolu.
On comprend alors que la distance qu’entretien Levinas avec le projet révolutionnaire est paradoxalement une manière de le nourrir. La thèse de Lucie Doublet propose justement une lecture de l’œuvre levinassienne qui permet d’en apercevoir l’importance, renouvelant ainsi une réflexion radicale sur le changement social.
Les analyses qui sont développées dans cette thèse se présentent comme une mise en dialogue entre Levinas et Marx, voire comme un thriller philosophique gravitant autour de l’œuvre de ces deux auteurs! Par ce « détour » ou « subterfuge », on y apprend énormément de choses sur l’un et l’autre! Mise en valeur d’un vaste champ de subtilités de pensée et de positionnement. Très instructif et passionnant ! Et ampleur des sources bibliographiques qui ont été scrutées, balayant tous les registres de communication de Levinas.
À noter aussi : de nombreux très beaux passages où des choses vraiment pas simples sont exprimées simplement.
Thèse principale (si l’on souhaite): la gauche radicale gagnerait à valoriser la notion de transcendance levinassienne, celle qui permet de défaire tout ordre dans lequel l’humain inscrit son existence.
Voilà donc un premier aperçu du livre de Lucie Doublet. Dans la suite de ce texte, j’essaierai de faire un résumé chapitre par chapitre de l’ensemble de son livre, suivi de commentaires et de questions plus spécifiques.
Chapitre 1 : « Sublime matérialisme ! »
Le premier chapitre, « Sublime matérialisme ! », propose une première mise en regard de la pensée de Levinas et de Marx. De prime abord, tout les distingue dans leur démarche :
– Marx dénonce toute philosophie comme spéculative et donc idéologique, devant être remplacée par la « science réelle », basée sur l’activité pratique des hommes et les relations sociales qui la déterminent.
– Levinas n’échappe pas à cette critique de l’idéalisme propre à toute philosophie. La situation de « face-à-face », où se joue une responsabilité infinie pour autrui et sur laquelle se fonde la philosophie levinassienne des rapports humains, n’est pas issue des relations sociales concrètes. Levinas qualifie lui-même son objet de « socialité utopique ».
Cependant, au fil des descriptions de leur pensée, par exemple, sur la violence de l’or versus la violence de l’épée, sur la distinction entre être et avoir (appropriation jouissive ou avoir aliénant, il faut choisir !), dans leur opposition au libéralisme, se détache une même conception de la valeur de l’individu ou de la « personne » comme bien suprême. Ainsi, tant Levinas que Marx dénoncent la forme particulière d’oppression que l’on recouvre sous le terme de « violence économique ». Tous deux comprennent également cette violence au sein d’une approche critique de la communauté humaine, qui consiste à la concevoir comme une « totalité ».
À la différence de l’humanisme classique qui conçoit la « personne » dans un universalisme abstrait qui l’essentialise, Levinas parle de « visage » ou de « l’autre homme », et Marx d’« individu humain vivant » ou d’« homme individuel réel ». Tous deux dénoncent cet « humanisme » qui repose sur la négation de tout ce qui constitue la vie concrète des individus. À cet humanisme abstrait, Marx oppose un « humanisme réel », et Levinas, invoquant la nécessité d’aborder l’homme depuis son altérité radicale, un « humanisme de l’autre homme ».
Chez Levinas, dire que l’homme est « visage », c’est exprimer qu’il a un statut d’« individu sans concept », c’est-à-dire une dimension qui résiste à toute conceptualisation, consistant à exister sans avoir de genre, sans être individuation d’un concept. « Unicité ». Pour résister au concept, l’unicité de l’individu doit relever d’un autre ordre, celui de la transcendance. L’humain est ainsi décrit comme s’enracinant dans l’être, mais sans jamais y être enfermé ; sa transcendance étant justement ce mouvement d’exception qui le porte au-delà de sa position dans le monde. L’humain est hors catégorie. Nécessité alors de rompre avec l’universalisme humaniste abstrait pour avoir une approche adéquate de la communauté humaine.
Marx dénonce également la vanité de toute tradition philosophique, mais il se concentre sur l’analyse de la production humaine en général, et non sur les relations humaines en particulier. Si la productivité humaine est exceptionnelle, en ce sens qu’elle diffère de celle des autres animaux, c’est parce qu’elle est réflexive : « les circonstances font tout autant les hommes que les hommes font les circonstances ». Les propos de Marx s’attachent ainsi à montrer l’importance du caractère relationnel et dynamique de la construction individuelle ou individuation (« affirmation individuelle », « activité personnelle »). L’« individu humain vivant » produit sa propre définition, ce qui fait de lui un être historique, rétif à toute définition par l’essence, c’est-à-dire à toute abstraction philosophique.
À la différence de la notion de visage considérée lors de la rencontre d’autrui, notion hors catégorie, la phénoménologie du moi chez Levinas est ancrée dans la matérialité de son rapport au monde et à la jouissance. Comme chez Marx, l’identité du moi est le produit réflexif d’une activité concrète : « Exister dans le monde c’est agir, mais agir de telle sorte qu’en fin de compte l’action a pour objet notre existence même ». Le moi ne relève pas d’un substantif : « Le moi, c’est l’être dont l’exister consiste à s’identifier, c’est l’œuvre originelle de l’identification ». À l’instar de la vie de « individu humain vivant » qui se rapporte in fine à une théorie de l’affectivité, à celle du « besoin souffrant », chez Levinas, l’unicité du moi se rapporte à la corporéité de l’individu et la genèse de la conscience est décrite à partir de son enracinement dans la vie sensible. Ainsi, de façon similaire à Marx pour qui la conscience émerge des rapports naturels et sociaux (« Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie , mais la vie qui détermine la conscience »), Levinas considère que la pratique précède la théorie, et conditionne ses représentations. Tout d’abord, Levinas voit dans la jouissance un principe de séparation (individuation) et d’indépendance du soi (substantialisation) : « Ce dont nous vivons ne nous asservit pas, nous en jouissons ». Dans son immédiateté, la jouissance produit déjà une première distinction entre le sujet (le moi) et ses contenus (l’extériorité qui s’y révèle sous une forme que Levinas nomme l’« élémental », à l’instar du milieu sensible immédiat chez Marx qui se caractérise par son étrangeté). La conscience apparaît ainsi comme un outil de la jouissance et permet de domestiquer l’élemental. En travaillant, l’individu s’approprie une partie des éléments. La conscience distingue alors des objets, et l’environnement perd son caractère d’étrangeté, il devient « monde », offert à la représentation. Finalement, modalité ultime d’individuation du moi, la conscience, ne se contentant plus de refléter l’être, se fait « psychisme », pensée et intériorité, et, par-là, distinction absolue du moi et de l’être. Pour Levinas, le psychisme constitue un événement dans l’être, y creusant un repli, où se déploie la vie subjective. Cette dimension n’est pas première, mais prolonge le geste de retour à soi entamé par la jouissance, et reste conditionnée par l’égoïsme du Même, cherchant à s’assurer la maîtrise de l’environnement qui le nourrit.
La jouissance, et la corporéité elle-même, chez Levinas, ainsi que l’activité humaine chez Marx, correspondent à des situations de conditionnement mutuels, où le constitué est constituant et le constituant est constitué. Et à ce titre doivent être qualifiées de « transcendantal », ce qui se pose en condition de sa condition. La transcendance de l’Autre apparaît donc chez Levinas comme le corrélat du caractère transcendantal de la jouissance. Si le visage est « transcendant », c’est qu’il ne cesse de s’excepter du monde qui conditionne son être. Et cette transcendance s’accomplit très concrètement dans les gestes de la jouissance, du travail et de la représentation, en s’inscrivant jusque dans la corporéité de la vie sensible propre aux individus humains. L’approche levinassienne de l’Autre comme transcendance peut ainsi être qualifiée de « spiritualisme concret », car elle saisit l’individu sous l’aspect du psychisme, et sans aucune abstraction spéculative. Par le psychisme, les individus se posent en fondement de leurs propres êtres. Le matérialisme concret de Marx, « naturalisme accompli », présente un schéma parallèle. Il considère aussi les individus en tant que principes ultimes et fondements de leurs propres existences.
Sur le plan ontologique, Levinas et Marx partagent également une hypothèse commune : le pluralisme de l’être. Pour Lévinas, « l’être se produit comme multiple et comme scindé en Même et en Autre. C’est sa structure ultime » ; le réel est de part en part individualités. Marx aussi ne postule aucune unité réelle derrière la pluralité des individus. Et chacune à leur manière, la méthode matérialiste et la méthode phénoménologique cherchent à décrire le concret hors des abstractions spéculatives.
L’hypothèse du pluralisme ontologique met alors en question la réalité d’un commun partagé par tous, une communauté (koimonia) humaine universelle. Et si celle-ci est souhaitable, elle ne peut donc être donnée d’avance, la situation de départ évoquant plutôt une « communauté sans communauté ». Pour marquer la rupture avec le modèle koimonia, Levinas parle de « société » humaine, qui suppose l’indépendance de ses éléments (relation dont les termes s’absolvent de la relation), et de « communauté », qui réunit ses éléments par la participation (médiation par un tiers). Ces deux modalités relationnelles ne sont pas exclusives l’une de l’autre, et c’est leur articulation que Levinas interroge. À ses yeux, une communauté ne peut être humaine qu’en accueillant la socialité qui la précède, en laissant place à « la résistance de la multiplicité sociale à la logique qui totalise le multiple ». Une communauté humaine vue donc comme le prolongement du face-à-face éthique, et qui ne garde de sens qu’en exprimant encore cette origine.
Une distinction analogue apparaît chez Marx : il parle d’apparence de communauté lorsqu’elle ignore les relations sociales réelles des individus. Communauté illusoire qui masque la division et la lutte des classes, illusion unitaire qui participe alors à l’oppression réelle. Une véritable communauté doit au contraire produire l’émancipation des individus à travers leurs relations sociales : « Dans la communauté réelle, les individus acquièrent leur liberté à la fois dans et par leur association ».
Il y a donc une même vocation critique du pluralisme ontologique chez Marx et Levinas : dénoncer les abstractions dont la spéculation veut faire la substance de la communauté. Levinas les nomme des « totalités », englobant les existences individuelles. La critique levinassienne des totalités au nom du visage rejoint ainsi le propos de Marx : l’aspect révolutionnaire du communisme réside dans sa négation (théorique et pratique) des pseudo-nécessités qui s’imposeraient aux visages sous forme d’un ordre abstrait. Mais en retour, le pluralisme ontologique qu’ils entendent soutenir se présente comme une exigence et un défi pour la pensée : comment envisager l’unité des hommes, celle qu’ils nomment « justice », sans la fonder sur une détermination de l’être ?
Chapitre 2 : « Éthique et praxis »
Après avoir exposé dans le premier chapitre les points de concordance entre la pensée de Levinas et de Marx, le second chapitre, « Éthique et praxis », nous incite à voir les limites d’une approche strictement matérialiste. En particulier, il s’agit de souligner la contradiction que représente une pensée de l’émancipation qui s’exprime dans un ordre strictement politique et qui se dispense de toute transcendance.
Tout d’abord, l’approche éthique de Levinas ne doit pas être confondue avec un ensemble de propositions métaphysiques, détachées de toute vocation pratique dans le cadre de la justice sociale. En réalité, chez Levinas, il y a une primauté de la praxis « éthique » ou de l’éthique comme praxis, ou encore, de l’éthique comme philosophie première. C’est-à-dire une primauté du rapport à autrui, de la rencontre de l’Autre, qui est à l’origine de la pensée authentiquement humaine : « La condition de la pensée est une conscience morale ». Par praxis, il faut comprendre un rapport au réel inclusif et participatif à l’inverse de l’attitude théorique surplombante. Ce qui constitue une autre modalité de la vérité, apport fondamental de Marx à la philosophie, ouvrant ainsi la pensée à l’épaisseur de la temporalité : « Poser la praxis comme conditionnant la vérité, c’est prendre au sérieux le temps ». Cependant, on entrevoit ici ce qui peut opposer Levinas et Marx. La praxis marxienne se réalise d’emblée à un niveau collectif, ce qui situe la vérité à l’échelle de la communauté. La praxis éthique considérée par Levinas se joue dans l’intime d’une subjectivité. Que dire alors de son effectivité pratique ? Si Levinas perçoit dans la fonction relationnelle du langage, une éthique de la parole, une exigence éthique vécue en première personne d’abord, la praxis éthique lévinassienne ne se cantonne pas à la sphère privée. Car en quelque sorte tout se tient et ne peut se jouer en dehors de l’économie. Ainsi, l’entrée dans la majorité morale des individus implique une culpabilité objective : l’exigence éthique s’étend à la signification objective de notre existence, nouant notre intimité à la collectivité. Au final, l’éthique lévinassienne ne s’oppose pas à la praxis politique : « voir un visage », c’est entendre « justice sociale ».
Pour apprécier en quoi l’éthique levinassienne n’est pas assimilable à une morale idéaliste, pure idéologie légitimant l’ordre établi, il faut en préciser le cœur. Chez Levinas, l’éthique ne désigne pas un ensemble de principes, de normes d’agir. Elle tient d’abord à son « extraordinaire, […] cette sortie hors du sens établi de la réalité », c’est à dire, à une position du sujet vis-à-vis de l’être. Elle signe la possibilité d’un désintéressement du sujet, et donc une possibilité d’interruption de l’ontologie. Avec l’éthique, Levinas parle d’« utopie de l’humain », cette part de « non-lieu » en lui : au-delà de l’être, le sujet éthique accède à un « sol absolu ou utopique », une part de lui déborde sa situation. Et c’est là, pense l’autrice, autour de l’utopie du sujet, que s’articule un point de rupture définitif entre les conceptions levinassienne et marxienne de l’homme. En effet, bien que Levinas et Marx s’accordent à penser la condition humaine comme celle de « créature », dépendant vis-à-vis de l’extériorité séculière (le monde, la nature et l’histoire), partageant ici le même athéisme, ils semblent radicalement différer dans leur conception de la liberté. Dans la mesure où Marx reproduit la conception classique du besoin comme manque, pense la création sur le modèle de la production, et reprend la conception par Baruch Spinoza (1632-1677) de l’homme où l’individu est défini par son conatus essendi1 (« les individus poursuivent uniquement leur intérêt particulier »), en d’autres termes, si tous les déterminismes sont d’ordre causal, alors la liberté de l’homme se réduit à celle d’un dynamisme ontologique. À l’inverse, chez Levinas, le caractère transcendantal de la jouissance, le « vivre de » accomplit une séparation « souveraine » de l’individu (enraciné, mais pas englobé). Quant à la création, Levinas se réfère au modèle de la fécondité, qui permet de concevoir la possibilité de transcender les déterminismes qui conditionnent, et d’exister depuis cet au-delà utopique comme si le sujet était sa propre origine. Levinas pense ainsi le rapport du sujet à l’être sur le modèle de la création continuée, naissance de tous les instants, et donc comme rupture incessante des déterminismes. La proposition levinassienne est donc une voie tierce entre le postulat idéaliste d’un sujet sans origine et la description matérialiste d’une créature surdéterminée par l’être. Et comme le désintéressement n’est pas susceptible d’être prouvé, entre l’utopie du sujet et sa réduction à l’être se déploient deux visions de l’humain qu’aucun supplément de savoir ne pourra départager. Mais ce que montre encore Levinas, c’est qu’une éthique trouvant son origine dans l’utopie du sujet échappe à toute forme de récupération idéologique, et se tient au-delà de l’ordre des significations qui englobe à la fois la science et l’idéologie. En revanche, postuler l’impossibilité qu’en l’homme un sincère souci d’autrui l’emporte sur l’égoïsme n’est pas sans poser problème. Comment alors imaginer une communauté dans laquelle régnerait une coïncidence réelle des intérêts particuliers et de l’intérêt général ? Cette aporie se retrouve également au niveau de la conception marxienne de l’idéologie, dans l’impossibilité d’appliquer le concept d’idéologie à lui-même. Si la théorie matérialiste a le pouvoir de dépasser la sphère idéologique, c’est que Marx suppose en réalité lui-même une fonction utopique de l’esprit, c’est à dire, une capacité de mettre à distance sa situation et de la juger: « fonction excentrique de l’imagination » pour Paul Ricœur (1913-2005), ou fonction remplie par la notion de nulle part. Valeur donc politique et révolutionnaire de l’utopie ainsi comprise.
Autre point de discorde entre Levinas et Marx: la religion. Non seulement un au-delà de l’être est possible pour Levinas, mais il est associé à Dieu : « la découverte du visage de l’autre homme est la façon dont on entend la voie de Dieu ». Et il propose « d’appeler religion le lien qui s’établit entre le Même et l’Autre, sans constituer une totalité ». Cependant, la conception de Dieu dans la critique marxienne est nettement plus prosaïque et n’engage de fait que la conscience idolâtre. Prolongeant l’analyse par l’« hégélien de gauche » Ludwig Feuerbach (1804-1872) de la conscience religieuse, qui fait de l’essence humaine une idole, Marx propose une explication matérialiste de l’origine de l’inversion religieuse en termes de manque et de dépendance. Il voit dans la religion une « protestation contre la détresse réelle ». La finalité pratique de la critique marxienne est bien connue : « L’abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l’exigence que formule son bonheur réel ». En réalité, Levinas partage toutes ces analyses de Marx, mais va plus loin. Lui aussi dénonce la violence des mythes qui subordonnent les hommes aux puissances surnaturelles et les détournent de leur responsabilité dans l’œuvre de justice sociale. Et, en particulier, la violence du sacré, défini à partir de la catégorie de participation, qui nie la séparation des êtres et défait l’individu de son visage. Contre ces croyances idéologiques, Levinas affirme la nécessité de l’athéisme, qu’il définit comme la séparation du moi. La séparation qu’institue la jouissance. Pour lui, l’athéisme est une « protestation de l’individu privé » contre la violence de la participation. Il exprime la perfection ontologique du moi. Cette thèse ontologique, l’athéisme levinassien, implique la négation des figures mythiques de Dieu fondées sur la participation, mais aussi contre les croyances monothéistes avec un « Dieu économique » transcendant. La métaphysique levinassienne est bien une métaphysique athée. Aussi, cet athéisme possède une valeur éthique : il appelle à une « morale terrestre », car l’éthique ne se joue pas dans une relation intime avec Dieu, mais dans le face-à-face avec l’Autre et, médié par le tiers, avec la collectivité ; et pose comme valeur suprême l’institution d’une justice terrestre.
Comme vu plus haut, Marx n’envisage pas d’autres figures de Dieu que celle de l’idole, et reconduit ainsi la confusion du divin avec ses représentations. La critique marxienne étant alors incapable de concevoir d’autre forme de rapport au divin, elle empêche l’accession à un au-delà du mythe. Pour Levinas, cela conduit à l’aporie des temps modernes : la « mort de Dieu » versus un humanisme lui-même en crise. Et « cette essentielle désorientation » ne peut alors qu’entretenir et non dépasser une alternance entre idolâtrie et athéisme partiel, comme une « dialectique inachevée ». Deux exemples illustrent l’incapacité de l’athéisme marxien à se défaire des représentations mythiques: en promettant la réconciliation achevée de l’homme et de l’être (en niant alors la dimension tragique du réel), l’institution politique du communisme se pense comme une panacée – mythe politico-scientifique – ; le prolétariat marxien arbore une figure christique – mythe psychologico-révolutionnaire.
Levinas est pour aller au bout de cette critique qui doit assumer la mort des idoles, c’est-à-dire renoncer à toute figure mythique du Messie, qui viendrait abolir l’intégralité du Mal. Car l’athéisme radical doit assumer une conception radicale du mal, reconnaître son irréductibilité. Le Mal est toujours en excès : il est « la non-intégrabilité du non intégrable ». La transcendance se manifeste alors aussi dans le monde sous la forme du Mal. Dimension tragique de la réalité humaine. Mais forme de transcendance indépendante de toute forme de représentation mythique, qui s’oppose radicalement à toute forme d’idolâtrie. Dans les deux cas, Dieu/visage ou le Mal, c’est la non-reconnaissance de la transcendance qui fragilise l’athéisme marxien. Pour Levinas, celui-ci, davantage qu’une négation du divin, devrait constituer un préalable à la révélation du Transcendant, une propédeutique à la « vraie corrélation entre l’homme et Dieu ». Ce serait une condition à « une relation véritable avec un vrai Dieu kat’auto », c’est à dire, avec un Dieu qui est par et pour lui-même, sans aucune ingérence dans le monde des hommes. Cet athéisme métaphysique, affirmation d’une séparation stricte de l’homme et du divin, apparaît ainsi comme une condition nécessaire au passage d’une religion de son état mythologique à son statut de monothéisme. Le Dieu monothéiste diffère par nature des idoles, des dieux mythiques, précisément par la dimension de transcendance, qui signifie l’ouverture sur une extériorité radicale.
La conscience rencontre l’infini dans le visage de l’Autre, dimension qui excède son propre être, irréductible à son visage lui-même. Passage, chez Levinas, de la notion de transcendance à celle de Transcendant ou de Dieu : « L’au-delà dont vient le visage est à la troisième personne » ou « Illéité ». L’autre n’est pas divin, mais son visage est « trace » de Dieu. Cette « trace » reste irréductible à toute signification, si ce n’est à un commandement éthique: assignation à une responsabilité infinie et sans consolation. C’est ce déplacement du rapport au divin que Levinas nomme le monothéisme. La religion (monothéiste) tient ainsi toute entière dans la fidélité à la signifiance du visage, exigeant ni plus ni moins que de prendre sur soi la responsabilité pour autrui. Perspective éthico-social alors possible, mais à condition qu’elle reste fidèle à la transcendance qui l’inspire : l’espoir de communauté humaine n’a de sens que dans la trace de l’infini. Pas de valeur intrinsèque des usages « spécifiquement religieux », mais ces derniers restent précieux lorsqu’ils entretiennent la relation au Transcendant, cette révolution intérieure de la subjectivité qui caractérise l’éthique. Ce monothéisme échappe bien à la critique marxienne : la relation à Dieu n’alimente aucune croyance consolatrice pour l’individu (jamais quitte …), du point de vue social elle n’assume aucune fonction idéologique (aucune représentation du monde, portée contestataire de cette « Piété d’incroyants »). En fait, le monothéisme levinassien est une exigence d’une société adéquate à la vocation éthique de l’humain, optique qui permet de juger l’ordre social établi et de s’y opposer. Et pour ce qui concerne des tâches à accomplir dans le monde, c’est le même impératif que pour Marx : c’est à l’homme de sauver l’homme, en ne comptant sur personne d’autre. Avec le monothéisme, la religion ne s’oppose pas au politique comme l’opium au remède réel. C’est une manière de voir et de formuler l’exigence de justice terrestre, qui ne fait pas l’économie du Transcendant.
Dans l’optique monothéiste affranchie du mythe, le Messie illustre la brèche ontologique dont relève l’exception de l’humain, cette disposition à privilégier l’autre, une possibilité du sujet. La messianité consiste à accomplir jusqu’au bout le mouvement d’arrachement au moi pour l’Autre. Levinas appelle aussi ce geste, la « substitution ». Par-là, unicité nouvelle du moi. Transfiguration du moi. La messianité représente une possibilité universelle, mais seuls de rares hommes la suivent jusqu’au bout : ce sont des saints. La messianité relève ainsi de la sainteté, vocation de l’humain, plutôt que du sacré qui implique le surnaturel. Condition de persécuté du saint, car la bonté réelle assume l’infinité de l’exigence éthique et son insatisfaction : la conscience sainte reste inapaisée. Aucune relation dialectique entre souffrance et libération. La sainteté n’a pas le pouvoir de révolutionner le monde. Levinas parle de « clignotement » pour décrire l’intervention du Bien dans le monde. Le Bien messianique ne met pas un terme à l’histoire, il émane de la dimension de l’autrement qu’être et transcende ainsi la temporalité historique, tout en étant susceptible à tout instant de venir rompre sa continuité. L’eschatologie monothéiste, considérations des fins ultimes, n’est pas un discours sur l’après du monde. Le Bien n’est pas l’avenir du Mal. C’est un « surplus » qui échappe éternellement à toutes les logiques du monde. Saut métaphysique, celui d’un acte qui puise dans une temporalité tout autre. Temps messianique à la fois éternel et à jamais inactuel. « L’inactuel signifie, ici, l’autre de l’actuel, plutôt que son ignorance ou sa négation […], l’autre de l’être en soi —l’intempestif qui interrompt la synthèse des présents constituant le temps mémorable ». Le temps messianique n’attend pas son actualisation. Il n’est pas en défaut de règne, mais persiste dans les modalités qui lui sont propres et qui, vis-à-vis de l’histoire, signifie au-delà et comme interruption. L’espérance messianique ne porte pas sur l’avenir, mais sur la possibilité de chaque instant. » C’est « une attente sans attendu ». Exemplarité des saints qui témoigne que la sainteté, qui fait passer autrui avant soi, est possible dans l’humanité. Témoignage certes fragile de l’humanité du Bien, mais qui signifie que le temps messianique, c’est ici et maintenant. Cet appel messianique à la responsabilité peut-il cependant nourrir des engagements collectifs et historiques ? Le cas du révolutionnaire protestant Thomas Münzer (1489-1525) semble le démontrer et nous enseigne l’importance de ne pas couper la révolution socialiste de son inspiration utopique. Il faut des prophètes davantage que des techniciens révolutionnaires.
Pourtant, en réhabilitant les notions d’utopie et de transcendance, la perspective levinassienne de la sainteté ne risque-t-elle pas de se complaire dans la pure spiritualité et de s’accommoder de n’importe quelle réalité ? C’est pourquoi, l’utopie de la sainteté doit se convertir en « bonté efficace ». Pour Levinas, elle nourrit une soif de justice objective et aspire aussi « à un État, aux institutions et aux lois qui sont la source de l’universalité ». Mais comment alors penser le rapport entre la diachronie du Bien et la justice en tant que régime ?
Chapitre 3 : « Le communisme réel »
L’expérience historique du communisme a concrètement posé la question, et le troisième chapitre, « Le communisme réel », développe les positions que Levinas a pu prendre à cet égard. La sincérité éthique de la révolution de 1917 a en effet porté sur la scène politique les exigences de la responsabilité. Pour Levinas, cela a été « comme une ère messianique qui s’est entrouverte et qui s’est fermée ». Geste contrarié ou limite d’un projet contradictoire ? Mais dans quelle mesure une politique peut-elle prétendre incarner l’espoir messianique, et l’État se faire Messie ?
Si les réalités stalinienne et hitlérienne sont bien distinctes pour Levinas, elles se rejoignent pour un ensemble de pratiques qui participent à ce qu’il nomme l’« horreur ». Par ce terme, Levinas désigne un sentiment métaphysique de mal d’être, où il n’y a plus de frontière entre l’intérieur et l’extérieur, mais seulement de la présence oppressante. Dé-subjectivation qui va de pair avec un phénomène de déréalisation du monde. C’est cette invasion de l’être qui horrifie le sujet. Avant d’être l’effet d’une violence politique, l’horreur renvoie à la précarité métaphysique de la transcendance. Précarité du « murmure intérieur » lorsqu’il n’est plus soutenu par l’intersubjectivité. Hitlérisme et stalinisme manifestent en réalité deux types de Mal. En remontant à l’« intuition originelle » qui est au cœur du projet nazi, Levinas définit l’hitlérisme comme une pure négation de l’« esprit de liberté » ou ontologie de l’immanence pure. Il qualifie ensuite cette ontologie de l’immanence de « Mal élémental », car l’individualité de l’homme y est conçue à la manière de celle des choses, inscrite dans les éléments, mais aussi parce que touchant la nature même de l’existence humaine, l’hitlérisme est un Mal radical : « C’est l’humanité même de l’homme » qui est en cause. L’horreur stalinienne ne relève pas de ce Mal radical, mais constitue une seconde forme de Mal : « inversion des projets raisonnables » ou perversion de l’intuition originelle du projet communiste.
La visite du chef d’État soviétique Nikita Khrouchtchev (1894-1971, qui dénonça les crimes de Staline en février 1956 dans un « rapport secret » au XXe congrès du Parti communiste d’URSS) en France en 1960, et la réaction des médias qu’elle a suscitée, a fait prendre conscience à Levinas que les politiques de l’URSS et de l’Europe occidentale ont des racines communes. Et que la critique de l’un ne saurait se passer de la critique de l’autre. Pour Levinas, c’est donc aux principes de la philosophie politique occidentale qu’il faut s’en prendre. En premier lieu, à la conception monologique de la vérité qu’il nomme le « rationalisme », largement partagée depuis Platon, qui consisterait en une représentation fidèle de l’être, et pour laquelle la raison serait une faculté universelle de connaître le vrai. Cette conception rationaliste donnerait lieu à une forme de pensée unique dont souffre encore la tradition humaniste, qui fonde toujours sa politique sur une raison dont la nature même récuse théoriquement le pluralisme. Hégémonie d’autant plus dangereuse. Ensuite, aux formes de légitimation de la violence : téléologie étatique, Raison d’État, qui essaye de justifier l’existence du Mal au nom de fins supérieures ; ou théodicée, une pensée qui relativise le Mal en lui donnant un sens (la philosophie de l’histoire de Hegel, 1770-1831). Enfin, à la tradition de l’universalisme abstrait dans laquelle s’inscrit également la politique de Khrouchtchev. Mais avec le communisme, ce n’est pas une définition de type essentialiste qui est universelle, mais une condition partagée : celle du travailleur, être de besoin. Le communisme partage cependant avec l’essentialisme une même conception de l’universalité : est universel ce qui vaut pour tous. Aussi, au-delà de la question de l’abstraction du « travailleur », Levinas nous invite à considérer l’abstraction du communisme lui-même, car l’humanité y est comprise comme un ensemble, et non en tant que pluralité de visages : la lutte pour l’émancipation de chaque individu y prend la forme d’un unique mouvement valant pour tous. Perspective intersectionnelle de la critique chez Levinas ? Mais, quelle que soit la nature de la lutte, la cause à entendre est toujours celle de l’Autre, hors catégorie. Il ne faut pas que la forme de la lutte écrase l’objet de la lutte, l’émancipation de l’autre homme, qui est visage et non un concept d’« homme ». C’est pourquoi Levinas dit de la révolution communiste : « en elle, s’aliène la désaliénation elle-même ». Révolution circulaire ou « inversion ». Et en appelle à une rupture plus radicale : « N’y a-t-il pas d’universalité autre que celle de l’État et de liberté autre qu’objective ? »
La critique de Levinas n’est pas sans poser question. Car, à l’instar de Khrouchtchev, il semble identifier le régime de l’URSS à une mise en œuvre du communisme marxien. Pourtant Marx n’est pas étatiste, en particulier, il est anti-hégélien sur ce point. Les structures nécessaires à la révolution ne sont tolérées que provisoirement. Certes, « on peut se demander si le dépérissement de l’État ne s’ajourne pas ainsi indéfiniment ». Mais Marx dénonce aussi la tendance de toute institution à se bureaucratiser et à se couper du projet qui l’anime. Comme Levinas qui pointe le danger d’une justice purement institutionnelle, coupée de la responsabilité pour l’Autre qui lui donne sens. Tous deux sont donc d’accord sur ce point : l’institution n’est légitime que pour servir un sens qui la dépasse. Marx opère un renversement de l’idéalisme qui implique la critique de toute téléologie : l’historiographie matérialiste est à l’opposé de l’historiographie spéculative. D’autre part, Marx et Levinas sont également en accord sur la question de la discontinuité du temps historique, qu’ils rapportent à la notion de « générations ». Description matérialiste de la succession des différentes générations, chez Marx, description basée sur l’idée hébraïque d’une histoire comme toledot (génération/filiation/généalogie), et donc histoire de visages et non de figures, chez Levinas. Nos deux auteurs conçoivent ainsi une hétérogénéité des temporalités qui ne participe pas à une histoire universelle. Pourquoi alors ce reproche envers le communisme sans distinction aucune entre la réalité de l’URSS et le projet marxien ?
Il faut regarder de plus près la critique levinassienne du communisme. Une sorte d’« inversion » serait à l’œuvre dans la révolution théorique à laquelle le matérialisme marxien prétend. Sa visée émancipatrice serait en effet vouée à l’échec, car à la manière d’un impérialisme symbolique, la rupture envisagée avec l’idéalisme ne serait que de l’ordre de la contradiction, sans véritable alternative radicale. Levinas montre cela sur trois points : la pensée de l’histoire, celle de la vérité et celle de l’action. Pour prétendre à une véritable rupture avec la représentation historiographique du temps, et prendre au sérieux la discontinuité du temps, il est nécessaire de considérer le psychisme et sa dimension d’intériorité. En abordant l’individu seulement par ses œuvres, le matérialisme marxien raterait cette dimension propre à la subjectivité. Pour Levinas, le matérialisme historique de Marx ne peut donc être qu’incomplet. Ainsi, l’historiographie marxienne est une histoire des œuvres, celles des producteurs, et non pas l’histoire des « individus vivants ». Plus profondément, Marx ne décrit l’homme que comme un producteur, mais l’activité épuise-t-elle le sens du sujet ? N’y manque-t-il pas justement cette dimension d’invisibilité du psychisme ? L’inactuel n’est en effet jamais envisagé par Marx, sauf négativement, comme manque à être, défaut de réalité. Son opposition à l’idéalisme ne transcende ainsi jamais le plan de la présence. C’est pourquoi, aux yeux de Levinas, si la pensée matérialiste de l’histoire représente une complexification de la représentation historiographique du temps, permettant de rendre compte d’un devenir discontinu et sans finalité de l’humanité, elle n’échappe pas à sa perspective totalisante.
Cela renvoie au second point que Levinas juge insuffisamment radical chez Marx : sa redéfinition de la vérité comme praxis ne rompt finalement pas véritablement avec la démarche intellectualiste. Comme Marx, Levinas justifie sa critique de la conception théorétique du vrai par la nécessité pratique de légitimer une parole qui, à l’instar de la « parole prophétique », possède le pouvoir de transformer les déterminations du réel. C’est une condition de possibilité de la praxis révolutionnaire. Dans cette approche, la vérité est l’acte de la culture. Mais alors pour être conséquente, cette critique moderne de l’intellectualisme devrait assumer jusqu’au bout l’« éclatement des vérités » qu’elle découvre, et affirmer le relativisme de l’humain sans chercher à le surmonter. Ce que ne semble pas faire Marx : la lecture matérialiste de la réalité sociale rapporte in fine les productions de l’esprit à la base réelle qui leur conférerait leurs véritables significations. En opposant l’absoluité d’une « signification économique » à la relativité des significations culturelles, Marx opérerait une récupération intellectualiste de type scientiste. Cherchant à saisir la réalité humaine à travers la seule notion de besoin, la redéfinition marxienne de la vérité comme praxis vise davantage une redéfinition de l’objet de la connaissance, l’être en tant que mouvement, qu’une rupture radicale avec la norme de vérité (le savoir portant dorénavant sur les puissances d’être et renvoyant à une réalité qui tient encore de l’être). Levinas voit ainsi dans le matérialisme marxien une nouvelle forme d’usurpation théorétique du sens, une « colonisation » dans l’ordre symbolique, de l’intériorité du sujet, de son secret. Cet abus de pouvoir qui en résulte, portant jusqu’au plus intime de l’être humain, il le compare à celui du sorcier. Le discours matérialiste revêt donc un danger de sorcellerie ! Son adresse interpelle les individus depuis la position surplombante de sa théorie révolutionnaire, alors que l’adresse de l’Autre comme visage remet au sujet la responsabilité du sens. À ce discours théorétique ou pédagogique qui relève d’une parole d’autorité, qui dit et dicte le commun, qui dissout l’unicité des visages dans l’universel, Levinas oppose une parole émancipatrice qui fait communauté. Une parole « issue de la sincérité, c’est-à-dire de la responsabilité même pour autrui », et non d’une conception de la vérité une et unique, toute théorétique. Levinas la nomme « parole prophétique ». Sa valeur ne tient donc pas dans son Dit, dans l’adéquation de ses significations à l’être, mais dans son Dire, cette autre dimension qui témoigne de la « proximité de l’un à l’autre, l’un pour l’autre, la signifiance même de la signification ». La vérité prophétique s’exprime à travers la pluralité des paroles humaines, sans jamais épuiser son sens, infiniment.
Le troisième point de la critique lévinassienne du communisme porte sur son rapport conservateur à l’ontologie. L’idéal marxien de la réalisation de soi, comme homme universel, semble en effet limiter l’horizon de l’émancipation humaine à un capitalisme existentiel, qui réaffirme l’enfermement du sujet dans l’ontologie. Levinas souligne ici le tropisme de toute philosophie occidentale à se satisfaire « du fait d’être », que la démarche marxienne ne remet pas en cause. Or, pour Levinas, il existe en l’homme une aspiration à l’au-delà de soi, ce besoin proprement « humain », « besoin » dont le sens est inversé, car il « n’est pas dirigé vers l’accomplissement total de l’être limité, vers la satisfaction, mais vers la délivrance et l’évasion ». La transfiguration de l’individu économique nécessite justement que soit percée dans l’égoïsme de l’être une ouverture radicale à l’absolument autre. Ce qui s’accomplit dans le « désir d’évasion » par le truchement d’autrui. Aux yeux de Levinas, la communauté humaine n’est donc pas le produit de la réalisation de soi. Elle vit du désir d’excendance, dans l’infini du pour-autrui. Dès lors, aucune transformation véritable des rapports sociaux n’est pensable sans une révolution intérieure des sujets, sans une conversion intime du pour-soi en pour-autrui. Réduire la lutte sociale au seul souci de soi, et assimiler cette lutte à l’action politique, participe ainsi à la perte de l’essence même du politique. Erreur qui trouverait son origine dans la manière dont Marx lui-même enracine l’œuvre de la communauté dans les préoccupations de l’animal laborans. C’est pourquoi, au modèle marxien de la praxis qui ne fait que conforter l’ordre ontologique, Levinas oppose le modèle de l’Œuvre qui se fonde sur l’action messianique. « L’Œuvre pensée radicalement est un mouvement du Même vers l’Autre qui ne retourne jamais au Même ». Elle exige une générosité absolue et « une ingratitude de l’Autre ». Une patience infinie également, qui consiste à endurer son inachèvement. La patience de l’Œuvre repose sur la confiance en une fécondité qui nous dépasse. Tendue vers l’Autre, vers un temps qui n’est pas le nôtre, l’Œuvre est féconde en ce qu’elle engendre le temps de l’Autre. Il ne s’agit pas de produire un monde à notre image, mais d’offrir notre temps à l’avenir. À travers l’Œuvre radicale, Levinas envisage l’action politique autrement que sur le modèle du projet technique, à l’instar du poète René Char (1907-1988), pour qui l’œuvre poétique se doit de « Déborder l’économie de la création ».
Ainsi, pour Levinas, le matérialisme de Marx n’est pas l’Autre de l’idéalisme. À travers ses critiques, c’est la nature même de la rupture radicale qu’il interroge: « Comment prend sens la différence d’une altérité qui ne repose pas sur quelque fond commun » ? En guise d’alternative radicale, Marx compte sur la contradiction, mais celle-ci ne dépasserait jamais le plan du Même, dans lequel des altérités relatives s’opposent et s’attirent réciproquement sur fond de communauté de genre. La démarche de Levinas est tout autre. Visant un au-delà de la différence ontologique, c’est sur le modèle de la subversion emphatique plutôt que de la révolution dialectique qu’il envisage la rupture radicale, l’ouverture vers l’absolument autre : pousser à bout la logique d’un ordre au point qu’il accuse sa propre hétéronomie et se retourne « comme une veste ». C’est par une « emphase du sens » et non par la contradiction que Levinas procède et cherche à faire sortir un régime de discours de ses gonds. Mais quelle est la portée pratique de cette conception de l’action politique ?
Chapitre 4 : « L’anarchie du bien »
Le dernier et quatrième chapitre, « L’anarchie du bien », ouvre la question du principe politique de la non-violence. Selon Levinas, tout l’ordre politique procéderait du modèle de la cage à supplice, symbole d’un processus particulier de domination, « mécanique de l’action malheureuse », où les forces de la victime se retournent contre elle-même, et dans lequel, comme le dit la philosophe contemporaine Elsa Dorlin: « se battre c’est se débattre vainement, c’est être battu.e ». Dans la mesure où toutes les armes « se retournent contre celui qui les tient », comment lutter contre la violence en évitant l’institution de la violence à partir de cette lutte même ?
La critique levinassienne de la stratégie révolutionnaire s’inscrit dans une critique plus générale, celle du schéma dialectique. Marx assume la contradiction entre la finalité de la révolution et ses moyens. La vertu émancipatrice de la violence repose alors sur la croyance en sa dialectique possible avec la paix, sur l’idée que le Même devienne Autre. En attribuant ce pouvoir « magique » à la révolution, Marx projetterait de façon irréaliste un motif idéel, celui de la dialectique, sur la réalité. Pour Levinas, la guerre à la guerre est un oxymore, l’ethos guerrier ou partisan constituant a priori une insulte à l’avenir. La violence est en effet difficilement un moyen provisoire. À la réquisition totale qu’implique l’ethos partisan, Levinas oppose la vertu d’une « patience », « celle de celui qui souffre de son combat au lieu de s’y identifier » (distance métaphysique davantage qu’historique) : il faut endurer la complexité, la contradiction qui mine toute action violente. Ainsi, le révolutionnaire et la police seraient semblables dans la mesure où ils partagent le même champ d’action, celui de la politique étatique. Tous deux se rapportent à la communauté comme une œuvre à accomplir, y compris par la violence, en pensant à la place de l’autre. Dans ce rejet de la « voie politique », Levinas semble à bien des égards rejoindre la critique anarchiste de la révolution par l’écrivain Léon Tolstoï.
Pour Levinas, la politique est une « optique » particulière d’appréhension du monde, orientée par « l’idée de la fatalité de la guerre »: la politique est « l’art de prévoir et de gagner par tous les moyens la guerre ». Sa description de la politique comme guerre est donc à l’inverse de celle du général et théoricien militaire prussien Carl von Clausewitz (1780-1831), pour qui la guerre est « la continuation de la politique par d’autres moyens ». Comme l’être n’est pas une totalité harmonieuse, saisi au niveau ontologique, « la guerre se produit comme l’expérience de l’être pure ». Dans un monde régi par la seule volonté de domination, la politique ne peut être qu’un jeu de rapports de force plus ou moins guerriers, et la guerre l’essence même de toute relation. Cette optique, semblable à la politique selon le juriste allemand Carl Schmitt (1888-1985, engagé dans le parti nazi), qui ne perçoit autrui qu’en termes d’ami ou d’ennemi, s’oppose donc radicalement à l’optique éthique. La paix politique est un oxymore, puisque dans la vision politique du monde, un contexte d’hostilité est assumé a priori. Ainsi, la paix des Empires, simulacre de paix, repose sur la guerre ; elle est trêve qui n’ôte rien à l’hostilité. Pour Levinas, la paix authentique échappe à l’optique politique ; elle est paix messianique : diachronie de la fraternité, communauté vécue comme responsabilité inconditionnelle de chacun envers tous. La paix civile assurée par l’État renvoie également à la guerre, guerre à la fois entre et contre les individus (figure du Léviathan). Apparence de la communauté fraternelle, cette paix assure en réalité « le côte-à-côte des hommes plutôt que leur face-à-face ». Par ailleurs, quand bien même l’ordre étatique mettrait fin à la guerre de tous contre tous, l’exercice universel et impersonnel de ses lois constitue une violence faite à l’individu. Cependant, pour Levinas, le lien entre loi et violence n’est pas indépassable, à condition de penser la communauté en terme de fraternité et non de monades. De ce point de vue, bien que la comparaison et le calcul soient rendus nécessaires par la présence du tiers, la justice fondée sur la distribution de la bonté serait radicalement différente des institutions fondées sur la répression des égoïsmes : la fraternité comme condition de non-violence des institutions. Ce qui fait dire à Levinas que les cités occidentales d’aujourd’hui, à l’instar de ces villes-refuges destinées à protéger manu militari leurs citoyens objectivement coupables de la colère universelle, sont bâties à l’extérieur de la communauté humaine. Seule une sortie de ces cités, une intuition d’un « au-delà de l’État » permettrait à l’Occident de participer à la fraternité humaine.
En reconnaissant la situation anarchique de la responsabilité, Levinas veut signifier que la communauté humaine est « antérieure à la réception d’ordre ». L’anarchie chez Levinas ne décrit pas un idéal ou une finalité politique, mais un fait, la situation de la responsabilité. Le concept levinassien d’anarchie est ainsi mobilisé pour défaire les concepts ontologiques : l’anarchie est ce qui trouble l’être par-delà lui-même. L’infini subvertit la conscience dans son statut de principe, il y est anarchie du Bien : « La bonté est dans le sujet, l’an-archie même ». La notion d’anarchie levinassienne qu’illustre la préséance de l’infini sur les totalités, ne possède pas cependant de signification politique immédiate. Que penser alors de son effectivité dans cet ordre ? À bien des égards, la pensée politique de Levinas s’apparente au judaïsme libertaire de Martin Buber (1878-1965), pour qui la question principale reste la socialité elle-même, « la vie entre l’homme et l’homme ». Ce qui implique que la communauté réelle se réalise dans le dépassement du principe politique, essentiellement à travers son mouvement souterrain non visible sur la scène historique, car la question concerne le cœur humain, la transformation de l’intersubjectivité. Pour Buber, l’aspiration à la communauté doit emprunter « un chemin qui soit identique à son but ». La conception de la révolte chez Levinas suggère également sa proximité avec la pensée libertaire. Telle une révolution permanente, la révolte signe une nouvelle manière d’aspirer à la justice, au-delà de sa figure institutionnelle. Dans la sincérité de la révolte, le désir de justice a supplanté le souci de soi, à la manière de la jeunesse qui est désintéressement. En revanche, à rebours des théories anarchistes, Levinas légitime finalement l’État: « La naissance de l’État à partir de l’ordre éthique serait intelligible dans la mesure où j’ai aussi à répondre du tiers « à côté » de mon prochain ». La présence du tiers cependant n’implique pas une institution étatique, seulement la répartition de la bonté. Cette assimilation du principe politique au principe étatique semble témoigner d’un impensé étatique. En réalité, cela reflète aussi une conception un peu plus complexe que Levinas a de l’État et sa distance par rapport à l’anarchisme politique. Levinas reconnaît en fin de compte l’efficience de l’État, mais la question est de pouvoir rappeler sans cesse l’utopie sur laquelle il se fonde : contradiction, tension perpétuelle, « dialectique » société-État qui, justement, ne se résout pas par la négation de son pôle étatique. Sans unité préalable, pluralisme oblige, la société ne peut se passer de principe politique. Levinas rejette ainsi dos à dos la solution « romaine » qui fonde l’ordre sur la violence, et la perspective anarchiste qui suppose, selon lui, l’idée d’une coopération spontanée entre les hommes.
L’anarchie du Bien, qui défait les totalités, n’est pas une forme d’organisation sociale, n’est pas en elle-même une solution au problème politique. C’est une notion qui indique la possibilité d’« instants de négation sans aucune affirmation ». Toutefois, à défaut d’affirmation de principe politique, elle est porteuse de critères de jugement vis-à-vis des institutions. L’anarchie levinassienne permet ainsi de faire appel à une conception de type conventionnaliste de la communauté politique. C’est à dire qui assume la part d’arbitraire et de perfectibilité de tout régime. Selon Levinas, l’« État libéral » représenterait ce régime optimal, autorisant une perpétuelle mise en cause de son imperfection. S’agit-il d’avoir, comme le suggère Levinas, une certaine tolérance dans l’écart entre la pratique institutionnelle et les exigences de la conscience : l’État, une « abdication provisoire », mais toujours nécessaire, étant donné la présence du tiers ? Levinas considère en effet l’ordre politique comme une dérogation vis-à-vis de l’infini de la responsabilité. Et c’est la relativité de la législation qui intéresse Levinas dans la tradition libérale : l’État libéral ne prend pas en charge la totalité de l’humain ; son rôle reste purement opératoire, c’est-à-dire, neutre vis-à-vis des finalités humaines; et il admet le principe de remise en question et de perfectionnement perpétuel. Les institutions libérales possèdent ainsi des principes qui les préservent de la tentation totalitaire et les rendent aptes à accueillir l’exigence infinie de l’éthique. En ce sens, l’État libéral levinassien, permettant à l’exigence éthique de se couler dans la forme du Nous, désigne davantage « une catégorie de l’éthique » qu’un régime particulier : il serait la manière d’être historique de l’anarchie du Bien. Toute l’ambiguïté chez Levinas est que cette approche de la question politique n’est justement pas celle de la tradition libérale. Alors que cette dernière postule une discontinuité radicale entre obligations politiques et obligations morales, et tire la légitimité de l’État d’un choix d’intérêts bien compris (catégorie du calcul d’agents autonomes), l’État « libéral » levinassien trouve sa légitimité dans la responsabilité pour autrui (catégorie de l’éthique qui implique une mise en question de la représentation du sujet comme agent autonome). Il semblerait bien, alors, que Levinas soit à la recherche d’une organisation politique inédite, inspirée de la figure de l’État de David. Pour Lévinas, la société d’Israël nomme une entité politique d’un genre particulier, fondée sur une Alliance, par laquelle chacun s’engage envers tous, et une « discipline spéciale », en tant que processus continu et infini.
Quelles que soient les questions soulevées par la pensée politique de Levinas, elle n’en demeure pas moins stimulante et en résonance avec les pensées dites de « gauche radicale ». Par exemple, pour Jacques Rancière, démocratie veut dire cela: « un « gouvernement » anarchique, fondé sur rien d’autre que l’absence de tout titre à gouverner ». Philippe Corcuff, pour relativiser les approches technicistes, développe une métaphore de la boussole en guise de projet. Son approche appelle aussi à se défaire du schéma marxiste de la résolution dialectique, en lui opposant le motif de l’« équilibration des contraires », formulé par Pierre-Joseph Proudhon (1809-1965). L’ordre politique est en effet traversé par des tensions indépassables plutôt que des contradictions vouées à se résoudre dans l’histoire. Et pour penser cette tension, il se réfère à la dialectique de l’instituant et de l’institué chez Cornelius Castoriadis (1922-1997) : l’ordre des institutions stabilisées versus le processus infini de leur création, ces deux pôles étant nécessaires l’un à l’autre. Par ces réflexions, Corcuff nous invite à renouveler la pensée anarchiste en direction d’un « anarchisme institutionnaliste ».
En guise de conclusion sur le livre de Lucie Doubler
En conclusion, les propositions de Marx travaillent en sous-main la pensée politique de Levinas ; ce « travail » est « héritage ». La philosophie levinassienne se présente ainsi comme une « éthique de l’héritier ». Sans testament, elle a assumé la responsabilité de l’héritier, consistant à déjouer le risque de « pétrification » inhérent à toute transmission, et elle s’est rapportée « authentiquement » aux propos de Marx, c’est-à-dire, entendre, à partir de soi, la signifiance de son dit. Et l’héritage de Levinas, maintenant ? Les pensées de « Gauche » gagneraient à une lecture « authentique » de ses textes …
Pistes et questions à partir et au-delà du livre de Lucie Doublet
En espérant que ce résumé resitue bien les propos de l’autrice, voici quelques questions et commentaires supplémentaires:
1) Sur le point de rupture entre Levinas et Marx
Globalement on observe donc beaucoup de points concordants entre Levinas et Marx : sur la valeur de l’individu comme bien suprême et l’exigence d’une justice sociale concrète ; sur la notion de violence économique ; sur l’hypothèse du pluralisme ontologique ; sur l’opposition aux totalités abstraites ; dans la critique de la conception théorétique du vrai et, corrélativement, dans la démarche de redéfinir la vérité comme praxis ; dans la phénoménologie matérialiste du moi, où l’identité du moi est le produit réflexif d’une activité concrète avec son environnement social et naturel ; sur la conception de la condition humaine comme celle de « créature » ; sur la conception de l’histoire, faite par les hommes et présentant des discontinuités générationnelles ; sur la critique de la religion à son état mythologique ; sur la critique anti-bureaucratique des institutions…
Mais selon la thèse défendue, il existe une différence fondamentale dans leur conception de la liberté humaine, dans laquelle la notion de transcendance fait défaut dans le cas de Marx, ce qui conduit à des visions totalement divergentes par la suite : le sujet humain chez Marx, réduit au statut de producteur, reste inscrit dans une histoire universelle ; la praxis marxienne se cantonnant à une praxis économique, elle ne remet finalement pas en cause le rationalisme ; l’idéal marxien de la réalisation de soi comme homme universel est une vision de l’émancipation humaine limitée à un capitalisme existentiel, il réaffirme donc l’enfermement du sujet dans l’ontologie.
Plus précisément, c’est autour de la possibilité éthique d‘un désintéressement du sujet, en d’autres termes, autour de l’« utopie du sujet », cette part de « non-lieu » en lui qui déborde sa situation, que s’articule un point de rupture définitif entre les conceptions levinassienne et marxienne de l’homme.
Se pose pour moi cependant la question, est-ce vraiment exact qu’aucune transcendance n’affleure les écrits de Marx ? Vraisemblablement oui en terme explicite, mais la transcendance n’est-elle pas implicite dans ce qui est formulé par Marx ? En tout cas ma lecture du matérialisme de Marx ne me semble pas se ramener à un système scientiste, où tout serait appréhendable et déterminable causalement dans sa totalité, une ontologie qui serait dès lors Une et dont le pluralisme ne serait qu’une illusion.
La démarche marxienne de décrire l’homme à travers son activité et sa production, au sens large, ne signifie pas que l’homme soit réductible à une machine, aussi sophistiquée soit-elle, sans subjectivité éthique. Mais trouve sa justification méthodologique du fait que l’homme ne peut se manifester qu’objectivement, c’est à dire à travers des objets, au sens large: ce sont les objets qu’il crée qui établissent ses relations avec les autres hommes, et son rapport au monde. Cerner la vérité de l’homme à partir de ce qu’il produit (à partir de son activité productive), comme manifestation objective de sa nature d’homme, serait donc la gageure de Marx. Un travail d’archéologue, en quelque sorte, qui n’exclut pas a priori la prise en compte du psychisme et de sa dimension d’intériorité et d’unicité, ainsi que d’une dimension éthique dans les relations intersubjectives, dans l’interprétation des œuvres humaines.
Dans la description de l’être, Levinas se focalise sur les relations entre le Même et l’Autre, sur ce qui échappe à la totalité, sur la trace de l’infini ou le non-lieu, d’où une mise en valeur explicite de la transcendance. Alors que Marx scrute l’être en tant que tel, en observe l’évolution, cherche à « écouter pousser l’herbe », aurait-il dit. Marx parlerait ainsi en terme de plein (l’être) alors que Levinas parlerait en terme de vide (les interstices de l’être) pour une même réalité diachronique. Les approches levinassienne et marxienne ne seraient donc pas contradictoires, mais complémentaires. Et la question ne serait pas l’être versus l’autrement qu’être, l’inactuel, mais plutôt comment l’être évolue, comment on passe d’une totalité à une autre. On a toujours un pied dans l’être.
Revenons sur l’idéal marxien de la réalisation de soi. Là aussi, il me semble qu’il faut faire la part des choses, et ne pas réduire la réalisation de soi au souci de soi (être-pour-la-mort, angoisse de sa propre définition, du pour-soi, qui exclut le pour-autrui). La réalisation de soi en tant qu’accomplissement est, selon moi, une notion qui intègre de façon équilibrée les deux pôles possibles des besoins humains : les besoins de confirmation de soi, orientés vers le pour-soi (désir-besoin, manque, besoin matériel, …) et les besoins d’« évasion », orientés vers l’au-delà de soi ou le pour-autrui (désir-amour, impératif d’acquittement envers autrui, besoin de délivrance…). En ce sens, la réalisation de soi va bien au-delà du souci de soi, avec un pied dans l’être et un autre dans l’éthique.
Il y a un texte dans les Manuscrits de 1844, dans les notes sur le philosophe écossais James Mill (1773-1836)2, qui me semble tordre le cou à l’idée que Marx puisse avoir une conception de l’homme comme animal laborans. Au contraire, en imaginant le travail dans des conditions d’épanouissement, Marx développe une intuition de l’activité productive comme un rapport à soi intersubjectif de liberté, comme manifestation de l’homme vrai, qui se confond avec une effusion d’amour dans le rapport à autrui, où les êtres « rayonnent l’un vers l’autre » :
« Admettons que nous ayons produit en tant qu’hommes: dans sa production chacun de nous se serait doublement affirmé lui-même et aurait [doublement] affirmé l’autre. J’aurais
1° objectivé dans ma production mon individualité, sa particularité, et j’aurai donc aussi bien joui, pendant mon activité, d’une manifestation vitale individuelle que connu, en contemplant l’objet, la joie individuelle de savoir que ma personnalité est une puissance objective, perceptible par les sens et en conséquence au-dessus de tout doute ;
2° dans ta jouissance ou ton usage de mon produit, je jouirais directement de la conscience à la fois d’avoir satisfait dans mon travail un besoin humain et d’avoir objectivé l’essence de l’homme, donc d’avoir procuré l’objet qui lui convenait aux besoins d’un autre être humain ;
3° d’avoir été pour toi le moyen terme entre toi-même et le genre, d’être donc connu et ressenti par toi comme un complément de ton propre être et une partie nécessaire de toi-même ; donc de me savoir confirmé aussi bien dans ta pensée que dans ton amour ;
4° d’avoir créé dans la manifestation individuelle de ma vie la manifestation de ta vie, d’avoir donc confirmé et réalisé directement, dans mon activité individuelle, mon essence vraie, mon essence humaine, mon essence sociale.
[Nos productions seraient autant de miroirs où nos êtres rayonneraient l’un vers l’autre.] »
Nous sommes donc loin d’une conception de l’homme refermé sur lui-même, besogneux et égoïste, qui ne considèrerait la communauté humaine que comme moyen. Comment comprendre alors que Marx ne dérogerait pas à la conception spinoziste de l’homme où l’individu est défini par son conatus essendi : « les individus poursuivent uniquement leur intérêt particulier » ? Peut-être tout simplement parce que le terme « intérêt » est conçu au sens large, dans les deux orientations possibles des besoins humains, et que le terme « particulier » renvoie explicitement à l’unicité des individus vivants qui, à la fois, jouissent de la vie et répondent d’autrui. Au même titre que la jouissance pour-soi, la délivrance pour-autrui est située et participe de l’ipséité.
Quant à la praxis marxienne réduite à la région strictement économique, donc infiniment réductrice par rapport à la praxis éthique levinassienne, oui sans conteste c’est un biais regrettable. Mais à noter, d’après ce qui précède, ce tropisme scientiste chez Marx ne paraît pas découler de son approche théorique elle-même, mais davantage de son usage simplifié. En gros, il procèderait à de fortes approximations dans ses propres termes pour obtenir des résultats « sonnants et trébuchants » …
2) Levinas plus athée que Marx
J’ai beaucoup apprécié et été convaincu par les analyses qui tendent à montrer que Levinas est bien plus athée que Marx. Cela a certainement à voir avec l’impensé prométhéen de Marx sur la question du Mal, qu’il néglige sur le fond.
3) Sur l’essence humaine
Insidieusement, cette question de l’athéisme partiel de Marx semble être corrélée à l’idée fortement promue par la gauche radicale selon laquelle il n’y a pas d’essence humaine, car tout est socialement construit. Même les dieux ! En fait non, a priori juste les dieux mythologiques. S’il n’y avait vraiment rien de commun entre les hommes comment se reconnaîtraient-ils ? Même s’il n’est pas évident de formuler cette espèce de plus petit commun dénominateur qui définirait l’humanité, au moins en puissance, le sens commun nous donne bien des pistes. On a le droit d’essayer, car cela pourrait aider à mieux se parler. Levinas nous propose lui-même un invariant de l’humanité, une notion universelle, celle du rapport éthique originaire, de la non-indifférence à autrui, cette « situation » de responsabilité pour autrui. Et Lucie Doublet nous rappelle qu’une telle éthique échappe à toute forme de récupération idéologique. Alors qu’attend la gauche radicale pour se ressaisir de la question ?
4) Paradoxe, hésitation, contradiction, conservatisme chez Levinas ?
– L’affirmation par Levinas que l’argent est nécessaire à la justice me semble bien relever d’un préjugé. De nombreuses études d’anthropologie sociale sur les sociétés de chasseurs-cueilleurs, sociétés sans richesse, décrivent des modalités diverses qui instaurent une véritable justice compensatrice.
– Cela a peut-être à voir avec son impensé étatique bien souligné par l’autrice : le principe politique est chez lui assimilé au principe étatique.
– Levinas me semble passer trop facilement sous silence la notion de structure de domination en terme de classes concrètes (de sexe, de « race », économique).
– Sa démarche de description historique semble également problématique (en partie soulignée par l’autrice). Elle cautionne qu’une intuition (culturelle) puisse être opérante pour expliquer l’histoire. Cela paraît relever d’une vision idéaliste. En l’occurrence, l’intuition que Levinas adopte pour décrire l’hitlérisme historique masque « l’hitlérisme » européen d’avant l’heure, à savoir le colonialisme. Elle se montre clairement non critique vis-à-vis de l’Occident des Lumières, qui plus est, en omettant d’inclure dans la « civilisation européenne » l’influence de l’islam (alors que l’influence du judaïsme, du christianisme et du libéralisme est considérée). Cela participe ainsi à essentialiser ou englober des cultures.
– Si la perspective intersectionnelle ne rompt pas avec la logique abstraite des catégories, est-ce vraiment grave ? N’y a-t-il pas nécessité « tactique » à cela, pour des raisons pragmatiques ? Comme le recours à l’argent pour la justice ? Ne pas admettre cette nécessité, n’est-ce pas avoir une vision figée des identités humaines ?
– La critique levinassienne de la révolution marxienne se fonde sur la non-croyance d’une vertu émancipatrice de la violence, sur l’idée qu’aucune dialectique entre violence et douceur n’est possible. Levinas ne veut donc pas croire en la possibilité que le Même devienne Autre. Et pourtant, ne pas y croire ne revient-il pas à ne pas croire à la sortie possible de l’être, à la nouveauté radicale imprévisible ? L’idée qu’il faille nécessairement emprunter « un chemin qui soit identique à son but » ne serait-elle pas, finalement, une intuition très conservatrice ? Et oui il y a quelque chose de « magique » dans la croyance révolutionnaire. Mais dans le rapport à autrui aussi, non ? Cette fécondité des instants …
5) Un peu d’humour : Emmanuel Levinas versus Ernesto Che Guevara (1928-1967)
– Quel mot d’ordre choisir: « Créer 2, 3 … de nombreux Saints » ou « Créer 2, 3 … de nombreux Vietnam » ?
– « Patience levinassienne » ou « S’endurcir, sans jamais se départir de sa tendresse » ?
Thomas Chust est chercheur en astrophysique au CNRS et ancien militant du Nouveau Parti Anticapitaliste.
1 Tendance de chaque être à persévérer en lui-même chez Spinoza.
2 MEGA I, t. III, pp. 546-547, cité dans Karl Marx, Manuscrits de 1844 (Économie politique et philosophie), présentation, traduction, notes de Émile Bottigelli, paris, Éditions Sociales, 1969, pp. XLV-XLVI.
Levinas et Marx : penser les tensions pour réinventer la politique émancipatrice aujourd’hui, grâce à Lucie Doublet
Par Philippe Corcuff
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Ce texte est tiré d'un rapport présenté lors de la séance du séminaire ETAPE (Explorations Théoriques Anarchistes Pragmatistes pour l'Emancipation) du 26 janvier 2024 consacrée au livre de la philosophe Lucie Doublet, Emmanuel Levinas et l’héritage de Karl Marx. Sublime matérialisme (édition Orante, 2021).
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Introduction
Nos échanges et ce rapport concernent un livre de Lucie Doublet Emmanuel Levinas et l’héritage de Karl Marx. Sublime matérialisme publié en 2021 aux éditions Otrante (que je citerai dorénavant dans le corps du textes, avec op. cit., les autres références étant mise en notes de bas de page). C’est la forme publié d’une thèse de philosophie réalisée sous la direction de Catherine Chalier et soutenue en juillet 2018 à l’Université Paris Nanterre
Cette séance est importante pour le petit groupe de réguliers du séminaire libertaire ETAPE. Lucie Doublet nous a rejoint il y a quelques années, au moment du Covid, alors que nous faisions nos séances en visio. On y voyait circuler son chat. C’est devenu une des participantes fidèles du séminaire. Toujours disponible, elle a accepté avec humilité les sollicitations du séminaire au fil des séances et a été une de celle qui a le plus travaillé à la préparation des séances, puis à l’écriture de textes pour le site Grande Angle. C’est la première fois que nous discutons directement son travail.
Son livre nous invite à saisir des convergences, des tensions, des décalages et des critiques réciproques entre les œuvres de Marx et de Levinas. Les deux auteurs ne sont pas mis exactement sur le même plan ; Lucie Doublet donne un avantage à Levinas, même si certaines de ses ambiguïtés sont soulignées, mais Marx est davantage passé au crible de la critique.
Dans ce rapport destiné à introduire nos débats, je vais souligner rapidement quelques apports du livre, puis (c’est le plus intéressant pour avancer) formuler quelques pistes exploratoires à partir du livre.
Vue synthétique de quelques apports principaux
En ce qui concerne les apports principaux, je commencerai par les dernières phrases du livre : « une pensée de la révolte peut-elle faire l’économie de la transcendance au sens levinassien, celle qui porte l’humain au-delà de lui-même et des ordres dans lesquels s’inscrit son existence ? Ces questions mériteraient d’être considérées "authentiquement" par la Gauche. Prenant au sérieux les contradictions qui affectent les approches strictement politiques de l’émancipation, elles renouvellent nos manières d’envisager la lutte sociale et la transformation collective de l’humanité. » (op. cit., p. 360)
On est au cœur de questions qui taraudent depuis longtemps le séminaire ETAPE, et qui nous ont conduit notamment à accorder du temps ces dernières années aux interrogations spirituelles en rapport avec un horizon libertaire d’émancipation1.
L’angle de l’ouverture de l’humain (« celle qui porte l’humain au-delà de lui-même et des ordres dans lesquels s’inscrit son existence », selon Lucie Doublet, ibid.), et sa dimension utopique, soulignée par Miguel Abensour2, constitue pour nous un axe important du renouvellement intellectuel, éthique et politique de la gauche en général et de la gauche libertaire en particulier. Ce qui appelle à s’émanciper des pensées de l’harmonie, du dépassement des contradictions et de la synthèse, afin de se coltiner les contradictions d’une politique émancipatrice. Les formulations de Lucie Doublet captent de manière lumineuse une part de ce qui est devant nous, en tout cas si nous n’abdiquons pas en nous laissant hypnotiser et paralyser par la dynamique en cours d’extrême droitisation.
Dans ce cadre général de nos questionnements, un autre aspect apparaît quelques lignes plus haut dans le livre de Lucie Doublet : « il ne suffit pas de s’opposer aux vainqueurs actuels, il faut renoncer à la perspective même du triomphe historique » (op. cit., p. 360) ? Deux aspects liés apparaissent ici en jeu :
1) Abandonner la perspective de « la fin de l’histoire » d’inspiration hégélienne, de la réalisation définitive de l’idéal, au profit d’une exploration infinie et tâtonnante (songeons à la figure de la caresse chez Levinas3 !). Ce qui rejoint les préoccupations pragmatistes d’un auteur qui a beaucoup accompagné les premiers pas de notre séminaire : le philosophe américain John Dewey4.
2) Se détacher de l’imaginaire viriliste qui hante la politique, y compris dans ses secteurs émancipateurs, celle qui réduit le rapport à la politique à la focalisation d’inspiration militaire sur « les rapports de force », « le combat » et « la victoire » ; bref la politique qui veut montrer qu’elle a des couilles5.
Dans les deux cas, des repères tirés de l’œuvre de Levinas apparaissent précieux.
Le livre de Lucie Doublet nous permet aussi de faire notre miel de convergences entre Levinas et Marx. Par exemple, « Levinas et Marx réaffirment contre la liberté abstraite du capital la valeur de l’individu » (op. cit., p. 39). Et dans les deux cas, il s’agit d’un individu inscrit dans une intersubjectivité, un individu relationnel. Mais on le verra par la suite, ce n’est pas tout à fait le même individu relationnel. Et les figures marxienne et levinassienne de l’individu relationnel conduisent, de manière encore convergente, à une critique de l’humanisme classique, celui du « genre humain », de l’humain comme genre. Même si Lucie me semble sous-estimer les différences (tout en les prenant en compte) chez Marx entre les Manuscrits de 1844 et L’idéologie allemande (en collaboration avec F. Engels, 1845-1846) ; différence non pas au sens de « la coupure épistémologique » althussérienne entre science et idéologie, mais au sens de Michel Henry (auteur d’une grande lecture phénoménologique et individualiste de Marx, trop méconnue6) d’un déplacement du « genre humain » à l’individualité. Bien sûr, la critique marxienne et levinassienne de l’humanisme classique ne nous même pas à une même alternative humaniste : humanisme des individualités singulières pour la première, « humanisme de l’autre homme », de l’altérité, pour la seconde.
Enfin, je soulignerai les dialogues proposés par Lucie Doublet avec d’autres auteurs, en ouvrant de nouvelles fenêtre à l’intelligibilité sensible qu’elle met en œuvre dans la confrontation Levinas/Marx : avec les parentés entre Levinas et Tolstoï, le Marx de Michel Henry, l’utopisme libertaire de Martin Buber, la poésie de Résistance de René Char, les pensées radicales contemporaines de Jacques Rancière et de Monique Wittig, et d’autres.
Je voudrais maintenant ouvrir quatre chantiers d’inégale longueur à partir du livre de Lucie Doublet.
L’individu de Marx et l’individu de Levinas
Lucie Doublet saisit clairement des différences importantes entre le couple individu-émancipation chez Marx et chez Levinas. Elle parle de « l’idéal marxien de la réalisation de soi » (op. cit., p. 268). Et, à partir de là, elle décrit le pas de côté levinassien : « La communauté humaine n’est pas le produit des aspirations à la réalisation de soi. Elle vit du désir d’exendance, dans l’infini du pour-autrui. » (op. cit., p. 269)
Elle saisit ainsi, à la différence de nombre de marxistes et avec Michel Henry, la portée individualiste de l’œuvre de Marx. Mais ne précise pas assez les excès de la lecture de Michel Henry, sa tendance à une vision monadique de l’individu, oubliant l’intersubjectivité chez Marx, l’inscription des individus dans un cours de relations sociales et historiques7. Henry ne voit pas de troisième voie entre le holisme écrasant les individus dans des totalités et l’individualisme monadique, c’est-à-dire la voie des relations sociales souvent mise en avant par Marx. On a l’impression que pour lui la prise en compte des relations sociales pourraient faire resurgir par la fenêtre des totalités congédiés par la porte. Pourtant chez Marx les singularités individuelles sont fréquemment fabriquées par des relations sociales et dans le cours des relations sociales, dans un ontologie relationnaliste, dont une composante importante est un individualisme relationnel. Mais la difficulté à traiter la question de l’intersubjectivité constitue un problème plus général dans l’œuvre d’Henry. Et l’ontologie relationnaliste de Marx trouve par ailleurs un écho dans sa philosophie politique de l’émancipation, que Lucie Doublet ne souligne pas assez : un individualisme associatif, la perspective de réalisation de soi au sein d’un cadre associatif. Les relations apparaissent comme un nœud marxien à la fois dans l’ontologie et dans la philosophie politique, en tout cas dans des zones de la pensée de Marx, qu’on ne doit pas exagérément homogénéiser, mais j’y reviendrai.
Il faudrait assouplir notre vue de l’individualité relationnelle chez Marx par rapport à certaines formulations répétées par Lucie Doublet à plusieurs reprises autour du thème du « déterminisme économique ». Il y a certes des formulations économistes (c’est-à-dire qui prennent pour cause principale des processus sociaux des facteurs économiques) qui traversent les écrits de Marx. Déjà un des textes les plus simplificateurs de Marx, l’avant-propos à la Critique de l’économie politique de 1859, est plus compliqué qu’on ne le croit. Marx n’y parle pas de relations causale, mais prend la métaphore d’une maison, avec « la base économique » de la société en bas et « la superstructure » en haut8. Et surtout l’usage du verbe « déterminer » et du substantif « détermination » dans L’idéologie allemande ne renvoie pas, contrairement à ce que suppose fréquemment marxistes et anti-marxistes, à des relations causales (comme chez Spinoza ou Bourdieu)9. Cela concerne « déterminé » au sens de doté de caractéristiques (pauvre ou riche, homme ou femme, jeune ou vieux, national ou étranger, etc.), et donc opposé à « indéterminé », dont on ne connaitrait pas les caractéristiques. En ce sens, quand Marx et Engels critiquent L’Unique et sa propriété de Max Stirner (1844) dans L’idéologie allemande, ce n’est pas un collectivisme contre un individualisme qui s’opposent, mais deux individualismes. Un individualisme concret et relationnel chez Marx et Engels, où la singularité de chaque individu est justement celle de personnes dotées de caractéristiques singulières, et un individualisme abstrait et monadique de Stirner, chez qui le « moi » valorisé n’a pas de spécificités, pourrait être le moi de n’importe qui, comme pour la figure libérale et néolibérale de « l’homo oeconomicus »10.
Une fois clarifié la figure de l’individu concret et relationnel qui se dessine dans une série de textes de Marx, la différence avec Levinas apparaît mieux saisissable. La singularité relationnelle de Levinas c’est celle d’autrui en ce que quelque chose en lui m’échappe. Pour Levinas, je ne peux jamais comprendre totalement autrui au double sens de comprendre : l’englober et le connaître. Il y a quelque chose qui échappe, qui excède. Je peux avoir des intelligibilités partielles, qui sont celles utiles des sciences, par exemple. La perspective marxienne de réalisation de soi (qu’il nomme « homme total » ou « homme complet ») comme déploiement de la singularité de chacun dans un cadre associatif se présente comme un développement de caractéristiques, de sens et de capacités. Cela a des ressemblances avec « la construction de soi comme œuvre d’art » chez Oscar Wilde ou le « souci de soi » chez Michel Foucault11. Chez Levinas, la singularité est ouverture à l’altérité, à ce qui ne peut se réduire à des propriétés, même singularisées au sein d’un corps, mais qui constitue une possibilité d’excéder les propriétés. Lucie Doublet écrit justement : « le sujet levinassien dispose du pouvoir de transcender les déterminismes qui le conditionnent, et d’exister depuis cet au-delà utopique comme s’il était sa propre origine » (op. cit., pp. 119-120). Deux figures relationnelles de l’individualité, unicité concrète et altérisation, donc, chez Marx et Levinas.
Comme question politique du moment, si la politique organisée se saisissait de ce type de questions importantes pour le renouveau d’une politique d’émancipation, ce qu’elle fait de moins en moins, il y aurait le défi du passage, dans une tension non exclusive d’articulations partielles, entre ces deux figures de l’individualité. Et, dans une double fidélité à Marx et à Levinas, il nous faudrait partir de nos expériences du réel, et pas d’une utopie au sens d’une extériorité complète vis-à-vis de nos expériences. Celle de Marx est en phase avec les idéaux des sociétés individualistes contemporaines, idéaux vécus dans des aspirations et des projets de vie, mais idéaux entravés et frustrés par la domination du cadre capitaliste12. Celle de Levinas est en phase avec l’insatisfaction larvée par rapport à ces idéaux individualistes et s’exprime dans toute une série d’expériences de la vie quotidienne où nos egos sont troublés par l’altérité (j’ai pu l’étudier, par exemple, dans un cadre sociologique dans des enquêtes menées sur les rapports infirmières-malades, agents de l’ANPE-chômeurs et dans des caisses d’allocations familiales13). Et le sentier ouvert par Levinas est une alternative aux autoroutes actuelles de l’extrême droitisation, chez qui la nostalgie de la communauté perdue prend la forme du nationalisme et du racisme, qui pour nous réchauffer nous enferment dans de nouvelles totalités étouffantes.
Je ne connais qu’une piste de passage entre l’individu marxien et l’individu levinassien. C’est dans un livre de la théoricienne critique américaine Judith Butler, où elle a associé une inspiration foucaldienne et une inspiration levinassienne : Vers la cohabitation. Judéité et critique du sionisme. C’est dans ce livre qu’elle fait, par ailleurs, une erreur grossière d’interprétation sur Levinas, vraisemblablement dans la logique d’une culpabilité juive de gauche par rapport à la souffrance palestinienne, en attribuant à Levinas de manière non documentée une thèse erronée selon laquelle « les Palestiniens n’ont pas de visage »14. Butler y écrit aussi, cette fois de manière suggestive : « l’autre me constitue également, et je suis, de l’intérieur, déchiré par cette exigence éthique qui est à la fois et indissolublement "là-bas" et "ici" comme condition constitutive de moi-même »15. Et elle parle ensuite de « la constitution même du sujet par et dans l'altérité »16. Ce qui la conduit à mettre en cause la tendance identitariste du multiculturalisme libéral nord-américain, en ce qu’il pose d’abord des cultures séparées qu’il met ensuite en relation : « chez Levinas, l’"interruption" par l’autre, la manière dont l’ontologie de soi-même est constituée sur la base de l’irruption préalable de l’autre au cœur de moi-même, implique une critique du sujet autonome et de l’interprétation multiculturaliste, qui suppose que les cultures sont déjà constituées comme des domaines autonomes, dont le devoir est alors d’établir un dialogue avec d’autres cultures »17. La construction de soi et l’altérisation sont donc associées chez Butler avec une portée politique radicale. Ce n’est qu’une piste. Mais il me semble qu’il faudrait gratter un peu plus cette question de passages entre l’individu marxien et l’individu levinassien comme défi politique actuel.
Les autres points que je vais aborder seront plus courts.
Anarchie et anarchisme chez Levinas
Le livre de Lucie Doublet comporte un passage particulièrement stimulant pour les anarchistes, c’est celui intitulé « Anarchie du Bien et anarchie politique » (op. cit., pp. 314-335). Elle cite un passage d’Autrement qu’être (1974) pour lequel « l’anarchie trouble l’être » (op. cit., p. 315). Et Lucie Doublet de commenter : « L’anarchie apparaît alors comme l’opérateur de ce passage au-delà de l’être » (op. cit., p. 314). Et, en même temps, il y a une résistance chez Levinas à passer à l’anarchisme comme projet politique. Ce que l’on avait déjà discuté dans le séminaire ETAPE en échangeant sur le passionnant livre de Catherine Malabou18.
Les militants libertaires n’auraient-ils pas à se saisir de cette hésitation pour utiliser l’anarchie levinassienne comme ouverture et questionnement perpétuel de l’anarchisme politique ? Il s’agirait que le trouble, l’ouverture ne se referment pas trop rapidement dans une nouvelle totalité anarchiste. C’est dans une perspective convergente qu’Anne-Sophie Chambost a ouvert récemment un questionnement sur le site Grand Angle19.
La patience et le Brassens libertaire
Un autre passage particulièrement stimulant politiquement dans le livre de Lucie Doublet est consacré à la patience (op. cit., pp. 290-292). Elle écrit : « Á la réquisition partisane, Levinas oppose alors la vertu de ce qu’il nomme la "patience" » (op. cit., p. 290). Et elle ajoute pourtant : « L’exigence éthique requiert l’action. Elle la requiert toujours et en toute urgence. » (ibid.) Mais alors quid de « la patience » ? Elle répond : « C’est celle qui doit séparer le sujet de sa lutte, lui permettant de s’y engager sans s’y confondre » (ibid.) Ce qui appelle une rupture avec « le geste des héros révolutionnaires », en ce qu’il refuse de « reconnaître la contradiction qui mine toute action violente, même en vue du bien » (op. cit., p. 292).
On pense à l’ironie libertaire de la chanson de 1972 de Georges Brassens Mourir pour des idées20. Rappelons-nous les paroles de Brassens : « Mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente/D’accord, mais de mort lente ». Ou encore : « Encore s’il suffisait/De quelques hécatombes/Pour qu’enfin tout changeât, qu’enfin tout s’arrangeât/Depuis tant de "grands soirs" que tant de têtes tombent/Au paradis sur terre on y serait déjà »….
La patience levinassienne et brassensienne, comme chemin de traverse politique, à l’écart des mythologisations christiques, guevaristes et virilistes, n’oubliant pas pour autant l’urgence de l’action.
La portée libertaire de la tension chez Levinas
Ce que Levinas appelle le « refus de la synthèse » dans Autrement qu’être débouche sur une valorisation d’une pensée de la tension, de la tension comme pensée même, en rupture avec la figure d’inspiration hégélienne du « dépassement des contradictions ». La question des tensions est également présente dans le livre de Lucie Doublet.
Par exemple, elle parle à propos du rapport société/État de « tension perpétuelle », qui « ne se résout justement pas dialectiquement » (op. cit., p. 332). Mais elle ne lui donne peut-être pas une place assez importante dans le renouvellement libertaire des outils intellectuels de base de la gauche. Or, Levinas rejoint ici le chemin emprunté par l’anarchiste Pierre-Joseph Proudhon quand, contre le dépassement hégélien, il met en avant « l’antinomie » comme cœur, avec notamment la figure de « l’équilibration des contraires »21. Il y a là une libération des chemins obligés de la dialectique hégélienne qui ont tant enchaînés historiquement les pensées de gauche, dont le marxisme et le communisme libertaire.
Pour moi, c’est la tension entre le visage et la justice, l’incommensurabilité d’autrui et l’espace commun de la politique, à travers la figure du « tiers » (tous les autres et pas seulement l’autrui singulier), qui apparaît politiquement la tension levinassienne la plus importante pour l’avenir d’une politique d’émancipation22. Levinas l’exprime à travers la formulation de « comparer l’incomparable », qui apparaît d’abord en 1974 dans Autrement qu’être, et qui se présente bien comme une tension infinie : il y aura toujours une contradiction dans l’effort pour « comparer l’incomparable ».
En guise de conclusion ; déshomogénéiser « l’œuvre » et « l’auteur » avec Michel Foucault
Pour conclure ces pistes, je lancerai l’hypothèse qu’il faudrait assouplir l’herméneutique des textes philosophiques, de Marx comme de Levinas, pour mieux faire son miel de leurs questionnements. L’histoire des idées politiques, du côté du droit et de la science politique, et l’histoire de la philosophie, du côté de la philosophie, ont développé un travers repéré par Michel Foucault en 1969 dans son livre L’archéologie du savoir23 et dans sa conférence « Qu’est-ce qu’un auteur ? »24. C’est le travers de surhomogénéiser « l’œuvre » et « l’auteur » par avance, en les constituant a priori comme des « synthèses toutes faites »25 et des « continuités irréfléchies »26, écrit Foucault. Assouplir notre regard par rapport à ce préjugé suppose d’être davantage attentif aux fils hétérogènes qui peuvent constituer une « œuvre ». Or, le livre de Lucie Doublet se situe encore trop dans la tradition de l’histoire de la philosophie, en homogénéisant excessivement Marx et Levinas par avance. C’est un problème méthodologique. Par un assouplissement méthodologique mettant à distance les évidences de la tradition de l’histoire de la philosophie, elle serait devenue plus sensible aux différences entre les différents textes de Marx (par exemple, les Manuscrits de 1844 et L’idéologie allemande, 1845-1846), ou bien à l’entremêlement des fils économistes et des fils non économistes dans un même texte. Ou plus attentive aux différences entre les flottements entre visage et justice dans Totalité et Infini (1961) et la distinction nette des deux dans Autrement qu’être (1974). Ou les déplacements, en fonction des textes et des passages des textes, quant à l’endroit où est mis le curseur entre l’irréductibilité éthique et la commensurabilité de la politique institutionnelle.
Ces pistes nous invitent à des prolongements. Cependant, on ne pourrait guère envisager de tels prolongements si l’on n’avait pas en main le beau voyage philosophique et politique auquel Lucie Doublet nous a conviés. Merci Lucie !
Philippe Corcuff est professeur de science politique à Sciences Po Lyon, co-animateur du séminaire ETAPE et du site Grand Angle, et auteur notamment de “Starting with Emmanuel Levinas: Trails for a Renewed Politics of Emancipation in Front of Current Ultraconservative Trends”, Labyrinth. An International Journal for Philosophy, Value Theory and Sociocultural Hermeneutics, vol. 27, no. 2, 30 January 2026, pp. 87-102.
1Voir J. Alexandre, P. Corcuff, T. Chust, D. Eckel, S. Lavignotte, I. Pereira et G. Serein, « "Spiritualité" et "éthique" : premières explorations libertaires », site Grand Angle, 2 janvier 2022.
2Voir M. Abensour, Emmanuel Levinas, l’intrigue de l’humain. Entre métapolitique et politique, entretiens avec D. Cohen-Levinas, Paris, Hermann, 2012, et Levinas, Paris, Sens & Tonka, 2021 ; ainsi que P. Corcuff, « Levinas-Abensour contre Spinoza-Lordon. Ressources libertaires pour s’émanciper des pensées de l’identité en contexte ultra-conservateur », revue Réfractions. Recherches et expressions anarchistes, n° 39, automne 2017, pp. 109-122, et « The Levinas-Abensour couple to rethink emancipation to the challenge of ultra-conservatism and identitarism », communication en visio-conférence au colloque "The Politics of Emancipation. Utopia, Insurgent Democracy and the Legacy of Miguel Abensour", organisé par le Social Sciences and Humanities Research Council of Canada, York University, Trent University, McMaster University et Glendon College, York University, Toronto (Canada), 28-30 septembre 2022, video reprise sur YouTube le 12 mai 2023 : https://www.youtube.com/watch?v=MfpZ8qkOV8E&list=PLn2_Kpnvi0qzPeP5D-Of7PgW_jpb5U0GK&index=17.
3Voir E. Levinas, Le temps et l’autre (1e éd. : 1948), Paris, PUF, 1989, pp. 82-83.
4Voir J. Dewey, Le public et ses problèmes (1e éd. : 1915), Paris Gallimard, col. « Folio Essais », 2010, I. Pereira, « Pour un usage anarchiste du pragmatisme. Théorie de la connaissance pragmatiste et anarchisme », site Grand Angle, 14 août 2013, et J. Zask, « La démocratie, entre la radicalité de Dewey et les expériences paysannes », site Grand Angle, 22 janvier 2017.
5Voir P. Corcuff, « Démocratie radicale et reproblématisation stratégique. En finir avec la magie viriliste, pas avec l’horizon utopique, dans un pragmatisme libertaire », revue Tumultes, n° 49, octobre 2017, pp. 91-104.
6M. Henry, « Un Marx méconnu : la subjectivité individuelle au cœur de la critique de l’économie politique », entretien de juin 1996 par P. Corcuff et N. Depraz, site Grand Angle, 13 septembre 2013.
7Voir P. Corcuff, « Le Marx hérétique de Michel Henry : fulgurances et écueils d’une lecture philosophique », revue Actuel Marx, n° 55, 1e semestre 2014, pp. 132-143.
8K. Marx, « Avant-propos » à la Critique de l’économie politique (1859), repris dans P. Corcuff, Marx XXIe siècle. Textes commentés, Paris, Textuel, coll. « Petite Encyclopédie Critique », 2012, pp. 30-32.
9K. Marx et F. Engels, L’idéologie allemande (1845-1846), repris dans ibid., pp. 83-85.
10Sur les individualismes de Marx et Engels, d’une part, de Stirner, d’autre part, voir P. Corcuff, Enjeux libertaires pour le XXIe siècle par un anarchiste néophyte, Paris, Les Éditions du Monde Libertaire, 2015, pp. 159-162.
11Sur Marx, Wilde, Foucault et l’individualité, voir ibid., pp. 163-168 et 241-246.
12Sur les apports de Marx à une critique du capitalisme à partir des individualités, voir P. Corcuff, « Individualité et contradictions du néocapitalisme », revue en ligne SociologieS, 22 octobre 2006.
13Voir P. Corcuff, « Ordre institutionnel, fluidité situationnelle et compassion. Les interactions au guichet de deux Caisses d'Allocations Familiales », Recherches et Prévisions (CNAF), n°45, septembre 1996, et « Usage sociologique de ressources phénoménologiques : un programme de recherche au carrefour de la sociologie et de la philosophie », dans J. Benoist et B. Karsenti (éds.), Phénoménologie et sociologie, Paris, PUF, 2001, disponible sur https://www.academia.edu/41571243/Usage_sociologique_de_ressources_ph%C3%A9nom%C3%A9nologiques_un_programme_de_recherche_au_carrefour_de_la_sociologie_et_de_la_philosophie.
14J. Butler, Vers la cohabitation. Judéité et critique du sionisme (1e éd. : 2012), Paris, Fayard, 2013, p. 40 ; voir la critique de l’erreur de Butler par l’universitaire Bernard Chouat, « Débat : Judith Butler ou Levinas trahi ? », Blog Désordres philosophiques, Le Monde, 13 mars 2013.
15J. Butler, Vers la cohabitation, ibid., p. 63.
16Ibid., p. 64.
17Ibid., p. 63.
18C. Malabou, Au voleur ! Anarchisme et philosophie, Paris, PUF, 2022 ; et sur le site Grand Angle, « Échanges libertaires autour d’Au voleur ! de Catherine Malabou », 22 mai 2023, avec les contributions de J. Alexandre, L. Doublet, G. Serein et C. Malabou.
19A.-S. Chambost, « Anarchie / Anarchisme. Libres propos autour d’un suffixe », site Grand Angle, 9 février 2026.
20Voir mon podcast sur le site Grand Angle : « Georges Brassens et Léo Ferré, des chanteurs en anarchisme »,
21Voir P. Corcuff, « Antinomies et analogies comme outils transversaux en sociologie : en partant de Proudhon et de Passeron », revue en ligne SociologieS, 2 novembre 2015.
22Voir P. Corcuff, « Rééquilibrer le commun par l’individualité : la piste Levinas. Quelques réflexions à propos d’un texte de Christian Laval », site Grand Angle, 23 novembre 2016.
23M. Foucault, L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969.
24M. Foucault, « Qu’est-ce qu’un auteur ? » (conférence de 1969), repris dans Dits et écrits I, 1954-1975, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2001, pp. 817-849.
25M. Foucault, L’archéologie du savoir, op. cit., p. 32.
26Ibid., p. 36.
Levinas avec Marx
Post-scriptum à une séance du séminaire ETAPE
Par Alain David
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Ce texte a été rédigé après la séance du séminaire ETAPE (Explorations Théoriques Anarchistes Pragmatistes pour l'Emancipation) du 26 janvier 2024 consacrée au livre de la philosophe Lucie Doublet, Emmanuel Levinas et l’héritage de Karl Marx. Sublime matérialisme (édition Orante, 2021). Suite à notre sollicitation, le philosophe Alain David, qui a participé à la séance et qui y est intervenu de manière éclairante à plusieurs reprises, nous a offert une trace écrite de sa participation.
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Trop présent pour être cité
Marx-Levinas ? Marx avec Levinas ? Ou Levinas avec Marx ? Je pense à une plaisanterie que j’avais entendue dans la bouche de Jean-Louis Chrétien : « c’est deux personnes qui se rencontrent, l’une demandant à l’autre : est-ce que je ne vous ai pas rencontré à Vienne ? Impossible répond l’autre, je ne suis jamais allé à Vienne. Au fait moi non plus reprend le premier, il doit s’agir alors de deux autres personnes. »
Levinas, Marx ? S’agit-il aussi de deux autres personnes ?
Ou encore ceci, pour accompagner un instant encore mes hésitations, de Levinas : « Rosenzweig, trop présent pour être cité ». On pourrait sûrement, dans son œuvre même, appliquer cette formule à d’autres, à Bergson par exemple. Ou à Spinoza. Et j’en fais donc ici l’hypothèse à Marx.
Il est vrai que ce silence relatif a sans doute des sens différents quant aux uns et aux autres : dans le cas de Marx la référence vient sans doute de très loin dans la vie de Levinas, témoin à 11 ans, depuis l’Ukraine où sa famille s’est réfugiée pour échapper à la guerre, de la Révolution : Marx, Lénine, la Révolution de février que sa famille avoue Levinas en souriant, préfère à celle d’octobre, sont comme un bruit d’ambiance, une évidence qui accompagne la vie : bruit de fond, trop présent pour être cité. Comme ce cri de révolte également que Levinas associe à Marx, contre la théorie même du marxisme : « cri prophétique, à peine discours ; voix qui crie dans le désert ; révolte de Marx et des marxistes par-delà la science marxienne » 1. Au-delà, au-delà de l’enfance (mais je vais y revenir) il y a eu la France, la venue en France, les Droits de l’Homme et la Révolution encore et l’évidence d’un paradigme : la relation à l’autre comme élément même de l’être social de l’humanité et de son identité. Tout ce qui pourrait se résumer en une formule, empruntée au rabbin lituanien Israël Salanter : « les besoins matériels de mon prochain sont des besoins spirituels pour moi » 2. Loin de tout idéalisme le besoin qualifie en deçà des superstructures, la lecture levinassienne du matérialisme : « la droiture du besoin » dit ainsi Levinas, ou dans une citation talmudique, « grand est le manger » (dans le texte sur Martin Buber dans Noms propres3). Le besoin avant la culture, les langues, comme encore « l’éternelle vérité du marxisme » (cf. toute la section II de Totalité et infini 4 — sur laquelle je vais revenir — ou, entre beaucoup d’autres, le chapitre 4 d’Humanisme de l’autre homme intitulé « La signification "économique" » 5). Ce consentement implicite à Marx trouve néanmoins des occasions d’expressions, en particulier dans le voisinage à l’œuvre de Michel Henry.
Levinas avec Michel Henry : l’immanence de l’immanence est la transcendance de la transcendance
Je reviens un instant à la séance du séminaire avec Lucie Doublet. L’un des axes de la discussion fut selon mon souvenir la question de la transcendance chez Levinas, là où il était question au contraire chez Marx de plonger au cœur des choses du monde, bref, d’immanence.
La réflexion sur le rapport de Levinas à Michel Henry permet d’entendre que l’opposition entre immanence et transcendance n’est qu’apparente. Certes Henry lui-même dans L’essence de la manifestation ne sépare pas immanence et transcendance, faisant de l’immanence l’incontournable condition de la transcendance : « l’immanence est l’essence de la transcendance » 6. Toutefois il n’entend pas en l’espèce par transcendance ce que Levinas entend : la transcendance ici, ou l’extériorité, est celle du monde à l’horizon de la conscience, elle est l’extériorité de l’objet. La transcendance dont parle Levinas est plus radicale, elle renvoie à une altérité qui elle-même ne participe pas de l’être au monde, et qui de ce fait même implique pour le sujet qui se définit par elle un en deçà qui lui non plus n’est pas au monde.
Soient deux textes, les seuls me semble-t-il où Levinas cite Henry, et le cite avec faveur, deux notes de En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger :
* La première note se trouve dans un article de 1967 « Langage et proximité », repris dans la deuxième édition de En découvrant… : « Michel Henry conteste le caractère transcendant de la sensibilité qui ne serait dû qu’à l’intentionnalité théorétique qu’elle fonde (laquelle d’ailleurs à son tour s’enracinerait dans la manifestation de l’immanence). Nous sommes d’accord avec lui pour contester à la sensibilité la transcendance intentionnelle, mais nous ne limiterons pas la transcendance à l’intentionnalité, en partant précisément de la notion de proximité. » 7
* La seconde note se trouve dans un article de 1965, « Énigme et phénomène », repris dans le même livre : « Cette approche se fait dans le sentiment dont la tonalité fondamentale est Désir au sens que nous avons donné à ce terme dans Totalité et infini : distinct de la tendance et du besoin le Désir n’appartient pas à l’activité mais constitue l’intentionnalité de l’affectif. On peut se demander si les critiques très remarquables et démystificatrices que Michel Henry élève contre l’intentionnalité de l’affectivité, qui malgré les analyses de Scheler et de Heidegger resterait d’origine intellectuelle (cf. Essence de la manifestation, pp. 707-757) arrivent à chasser tout mouvement de transcendance du sentiment. Il faut, en effet, préciser que cette transcendance consiste à aller au-delà de l’être, ce qui veut dire que, ici, la visée vise ce qui se refuse à la corrélation que toute visée, comme telle, instaure ; ce qui, par conséquent, n’est, à aucun titre, – pas même conceptuel – représenté. Le sentiment primordial – dans son ambiguïté précisément — est ce désir de l’Infini, relation avec l’Absolu, qui ne se fait pas corrélatif et qui laisse dans un certain sens, par conséquent, le sujet dans l’immanence. N’est-ce pas l’immanence que Jean Wahl appela un jour "la plus grande transcendance"… » 8 ?
Dans l’une et l’autre de ces citations, Levinas reconnaît à Henry la pertinence de sa thèse d’une sensibilité non intentionnelle, c’est-à-dire ne procédant pas de l’appartenance du sujet à un monde. Dès lors l’idée d’un Levinas penseur de l’Autre mais indifférent au concret de la vie, et notamment au concret économique, là où Marx au contraire subordonne toute sa réflexion aux conditions réelles de la vie — ce qu’illustrerait par exemple la 11e thèse sur Feuerbach de 1845 — ne tient pas : l’immanence ne s’oppose pas chez Levinas à la transcendance, elle en est l’un des noms — l’immanence comme « la plus grande transcendance, ose Levinas, en citant Jean Wahl.
Avant d’essayer de montrer chez Levinas la réalité de l’immanence, rappelons comment elle constitue chez Henry lisant Marx la réalité même. Dans le premier volume de son Marx, paru en 1976 et intitulé significativement « Une philosophie de la réalité » (le second étant « Une philosophie de l’économie »), Michel Henry, dans la continuité de la thèse exposée dans L’essence de la manifestation, présente Marx comme le penseur d’une subjectivité irréductible à la relation à l’objet. En ce sens la subjectivité est le fond de toute réalité : « Lorsqu’on parle d’action objective et, comme le fait a troisième phrase de la première thèse [sur Feuerbach] d’"activité objective", il importe de savoir ce qu’on veut dire […] l’"objectivité" de cette action, si l’on entend par là la réalité, est sa subjectivité radicale, est la pratique qu’effectue celui qui vit enfoncé en elle […] Sans cette référence à la subjectivité, il n’y a pas d’action mais seulement un processus en troisième personne, le mouvement des feuilles de l’arbre dans le vent, la chute de l’eau dans la cascade […] Ni l’eau ni le vent n’agissent » 9. « L’erreur de Feuerbach » 10 est de n’avoir pas compris que le sujet n’est pas « au monde », ou pour parler le langage de l’Essence de la manifestation, que l’immanence ne se qualifie pas à partir de l’appartenance du sujet à un monde. Feuerbach, dit Marx cité par Michel Henry, « saisit [le monde] uniquement comme objet sensible, et non comme activité sensible » 11.
Cette thèse de l’immanence, radicale parce qu’irréductible à la transcendance du monde, au sens que Edmund Husserl donne à la transcendance, celle du noème, qui se donne dans le meinen, au terme de la visée intentionnelle (dans une hésitation terminologique comme le souligne un article retentissant de Rudolf Bernet, entre immanence et transcendance) sur le fond d’une succession de « profils » (Abschattungen), est celle qui est également exposée dans la section II, « Intériorité et économie », selon moi souvent mal comprise, de Totalité et infini. D’emblée, de façon peut-être trop dense, Levinas pose l’argument : « En décrivent la relation métaphysique comme désintéressée, comme dégagée de toute participation, nous aurions tort d’y reconnaître l’intentionnalité, la conscience de… […] Le terme husserlien évoque en effet la relation avec l’objet, avec le posé, avec le thématique, alors que la relation métaphysique ne rattache pas un sujet à un objet. » 12 Levinas prend ici le mot métaphysique non au sens heideggérien, voire kantien du terme, mais au sens le plus fort, c’est-à-dire de la transcendance, du rapport à l’extériorité (Totalité et infini est sous-titré « Essai sur l’extériorité »). Et l’extériorité signifie alors extériorité par rapport au monde. « … nous n’allons pas fonder la relation avec l’étant respecté dans son être — et dans ce sens absolument extérieur, c’est-à-dire métaphysique — sur l’être au monde, sur le souci et le faire du Dasein heideggérien » 13. La référence à Martin Heidegger est éclairante ici : tout ce qui suit, la dimension économique, et par là même à nouveau l’implicite recours à Marx, est donc rapporté à l’inconditionnalité de la transcendance. Mais cette dernière a comme contrepartie la position d’une intériorité, plus intérieure que ce que permet de penser ou de construire l’être au monde (ou, dans le style husserlien, la relation noético-noématique) : « Le faire, c’est-à-dire le travail, suppose déjà la relation avec le transcendant […] En distinguant acte objectivant et métaphysique, nous ne nous acheminons pas vers la dénonciation de l’intellectualisme mais vers son développement très rigoureux, s’il est vrai toutefois que l’intellect désire l’être en soi. » 14 « L’être en soi » : dans le langage de Michel Henry, c’est l’immanent. La condition de l’immanence, ou plutôt l’autre nom de l’immanence (condition pourrait laisser comprendre « condition de possibilité, au sens du transcendantal kantien) est pour Levinas la transcendance. De là les pages qui suivent, sur l’économie, et (en revenant au sens étymologique de ce mot) sur la maison (cf. aussi en allemand Haushalt) — en un sens résolument différent de ce que Heidegger présente de l’habiter (cf. la conférence « Bauen, wohnen, denken », « Bâtir, habiter, penser », de 1951) qui procède toujours de l’in der Welt sein, de l’être au monde. Le malentendu, procédant souvent de l’empressement à rabattre Levinas sur Heidegger, consiste dans l’interprétation de toutes les descriptions de l’économique et de la maison comme autant de variations existentielles autour du Dasein — le Da, le là ouvert à la question de l’être, mais là signifiant par là même inéluctablement et conjointement « être au monde » et « être à la mort ».
Il faudrait prendre le temps de relire ici les pages sur le « jouir de… » si éblouissantes, et si différentes, ne serait-ce que dans leur tonalité, de celles où Heidegger décrit l’habiter — l’habiter en poète — dichterisch wohnet der Mensch — où dans le dire poétique hölderlinien l’habiter procède de la sacralisation de l’espace modulé par les quatre — das Geviert, « le ciel, la terre, les mortels et les dieux » — alors que pour Levinas il signifie le repli, en deçà du monde, du sujet sur lui-même, dans la jouissance (tonalité singulière de la jouissance qu’on chercherait sans doute vainement chez Heidegger).
Insistons : le sujet immanent, est, dit Levinas, « pour soi » : « la contraction même de l’ego : elle est une existence pour soi […] elle est pour soi, comme dans l’expression "chacun pour soi", pour soi, comme est pour soi "ventre affamé qui n’a pas d’oreilles", capable de tuer pour une bouchée de pain, pour soi comme le rassasié qui ne comprend pas l’affamé et qui l’aborde en philanthrope, espèce étrangère » 15. Le quant à soi, l’absolu retrait du « pour soi » où s’opère la jouissance, soustrait le sujet au monde. Or être ainsi en retrait, c’est se soustraire à la question de la mort (alors que chez Heidegger être au monde est le propre du Dasein comme Sein zum Tode, comme être à la mort). C’est en cela aussi le propre de la jouissance, une vie pour soi, une sensibilité qui n’achoppe pas sur la question « être ou ne pas être ». Qui n’est pas conditionnée par elle. Résonance quasi épicurienne du jouir, Epicure avançant déjà la thèse de l’inanité de la question de la mort (quand je suis là la mort n’est pas là, quand la mort est là je ne suis pas là). Il faudrait ici rappeler la thèse soutenue par jeune Marx en 1841 sur Démocrite et Epicure, et je pense aussi au livre de Francine Markovits, Marx dans le jardin d’Epicure (Minuit 1974).
Sur la mort dans la pensée de Ernst Bloch
La jouissance, en tant que sujet soustrait à l’horizon du monde et de la mort, en tant que sujet non mortel, est explicitement associée par Levinas au nom de Marx dans l’article qu’il écrit sur Ernst Bloch en 1976 : « Sur la mort dans la pensée de Ernst Bloch » (repris dans de Dieu qui vient à l’idée, op. cit.). 1976 : c’est également l’année où il avait mis au programme de son séminaire, traditionnellement consacré à la lecture de textes de Husserl, le premier volume de L’Essence de la manifestation, l’année même où paraissent les deux volumes du Marx de Michel Henry.
La thèse de l’article de Levinas tient tout entière dans la reprise d’une affirmation du Principe espérance (Prinzip Hoffnung) que Michel Henry aurait pu signer : « En tant que réel, précisément, et non formel il est remis sur pied » 16 : « Il », « l’humanisme » de Marx : le marxisme de Bloch déclare d’emblée Levinas, dès la première phrase de son article, étant un humanisme. Humanisme qui n’est pas simplement celui du jeune Marx pas encore au fait de sa pensée d’avant la « coupure épistémologique » (dont Louis Althusser emprunte l’expression à Gaston Bachelard). Humanisme qui est la philosophie même selon Bloch : dans sa double volonté de se tourner vers la réalité et de répondre à un appel moral. Et c’est sous cette condition que s’opère le fameux « renversement », la remise sur ses pieds de la dialectique : la résonance dans la pensée de la culture universelle, dans l’élément de laquelle seulement prend fond l’expérience pour l’humanité, d’une réalité aujourd’hui absente. Et ainsi le pressentiment d’une ontologie selon laquelle, quoi qu’il en soit de la mort, par-dessus même l’hypothèque de la mort, se lève un infini étonnement, au contact parfois du plus simple et du plus inattendu : « la façon dont une feuille est remuée par le vent », « un sourire d’enfant », « un regard de jeune fille », « la beauté d’une mélodie s’élevant d’un rien » 17… « Ce contenu plus signifiant n’est pas nécessaire pour susciter et accomplir l’intention symbole allant vers le Tua res agitur qui ainsi apparaît. Elle est l’étonnement le plus profond, sans aucune dérivation, élément de l’authentique sous la figure d’une question se faisant écho en elle-même. » 18. « Étonnement », « notre affaire la plus propre », ouvrant à une temporalité qui confère au présent la dimension de l’utopie — évocation, commente Levinas, « qui constitue le trait le plus remarquable de ce qu’on pourrait appeler la "mystique de l’immanence" » 19 — immanence qui ne se ramène donc pas à la traditionnelle conscience de soi : un concept de l’immanence en vertu de quoi « la mort perd son dard » 20.
Toutefois, accomplie en ce sens (« l’étonnement », etc.), la philosophie c’est intégralement le marxisme, souligne Levinas : « Ernst Bloch entend le marxisme comme moment philosophique » 21. La 11e thèse sur Feuerbach – « l’ambition marxiste de transformer le monde » 22 — « ne signifierait pas une je ne sais quelle priorité de l’action qui viendrait se substituer à la recherche de la vérité. La vérité de l’être, en tant que vérité précisément […] est conditionnée par le travail, relation fondamentale entre le sujet et l’objet. L’acte ferait partie de la manifestation de l’être. Ce qui n’est certes possible que par une nouvelle notion de l’intelligibilité de l’être, apport marxien à l’histoire de la philosophie, avant toute contribution à la politique et à l’économie entendues comme couvrant des régions particulières du Réel. L’intelligibilité de l’être qui est aussi sa "geste d’être" coïnciderait avec son achèvement d’inachevé. » 23
Ces phrases visent à commenter Bloch. Elles en montrent l’originalité, et cette originalité est marxienne. Elles sont néanmoins, de part en part, de facture phénoménologique, d’une phénoménologie propre à Levinas, posant sans cesse la Frage in wie, la question de l’intentionnalité (« la phénoménologie c’est l’intentionnalité » 24) en des termes qui marquent la distance prise à l’égard de la tradition aristotélicienne, du kantisme, voire de la lecture heideggérienne de la tradition occidentale : « Rien n’est accessible, ne se montre, sans se déterminer par l’intervention du labeur corporel de l’homme […] Travail comme condition transcendantale de la vérité […] La praxis c’est cela, le travail comme condition transcendantale de la donnée sensible, apparoir spécifique de la matière […] C’est en tant que travailleur que l’homme est subjectivité. » 25
Qu’est-ce alors que Levinas trouve en « allant à Marx » : une compréhension approfondie de Marx, certes, mais aussi une compréhension approfondie de la phénoménologie, laquelle est lisible dès 1931 dans sa traduction des Méditations cartésiennes de Husserl, dans ce qu’il fait, peut-être par-delà Husserl, de l’intentionnalité. Ainsi propose-t-il pour le Über-sich-hinaus-meinen du paragraphe 15 (ce que Marc B. de Launay en traducteur minutieux et fidèle rendra par « survisée ») « dépassement de l’intention dans l’intention ». Ou encore « ein mit Einem Mehr Gemeintes devient « un plus qui s’étend au-delà. »
« Un plus qui s’étend au-delà », telle une ouverture proustienne au cœur de la conscience de soi, un aperçu sur « tout un paysage d’horizons oubliés » 26, innombrables, parties prenantes d’un inachèvement essentiel (« un achèvement d’inachevé ») qui est « l’homme lui-même », en tant que cette utopie qu’il constitue comme sujet, « transcendant dans son immanence », l’homme chez lui, à la maison (le thème de la Heimat chez Bloch) dans cette ouverture infinie qui est la culture.
La réalité, avant la philosophie
Levinas, Michel Henry, Ernst Bloch, avec Marx : un trait commun, celui-là même de la modernité, laquelle tient alors, chez ces auteurs, et chez bien d’autres, en un mot d’ordre : sortir de Hegel (cf. de Gérard Bensussan Marx le sortant, Hermann 2008). « Sortir du Système, fût-ce à reculons, par la porte même par laquelle Hegel pense qu’on y entre » 27. Ou, en termes de Marx, passer au matérialisme, remettre la dialectique sur ses pieds.
Remettre la dialectique sur ses pieds : autrement dit passer d’une interprétation du réel, telle que la philosophie se le représente, à un changement – « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c’est de le transformer », (Marx, 11e thèse sur Feuerbach) — transformation qui suppose tout autre chose que ce qu’était la philosophie, une tout autre compréhension de la réalité. Cette autre compréhension est à entendre selon moi dès la première phrase si impressionnante, l’incipit de la thèse de 1961, que je trouve au moins aussi lourde de sens que la 11e thèse elle-même : « On conviendra aisément qu’il importe au plus haut point de savoir si on n’est pas dupe de la morale. » 28 Derrière cet incipit, énigmatique dans le caractère irrécusable qu’il revendique, se déploie, en guise de commentaire, la préface, dressant un constat dont l’œuvre se fera le commentaire, un commentaire infini : avant la philosophie, idéale et idéaliste, il y a une réalité désespérante à laquelle revient longuement, par-delà l’annonciation contenue dans l’incipit, la préface : « la lucidité — ouverture de l’esprit sur le vrai — ne consiste-t-elle pas à entrevoir la possibilité permanente de la guerre ? L’état de guerre suspend la morale, il dépouille les institutions et les obligations éternelles de leur éternité et, dès lors, annule, dans le provisoire, les inconditionnels impératifs. Il projette d’avance son ombre sur les actes des hommes. La guerre ne se range pas seulement — comme la plus grande — parmi les épreuves dont vit la morale. Elle la rend dérisoire. L’art de prévoir et de gagner par tous les moyens la guerre — la politique — s’impose dès lors comme l’exercice même de la raison. La politique s’oppose à la morale comme la philosophie même à la naïveté. » 29
La politique donc, orientée sur la réalité, une réalité qui est celle de la guerre elle-même : « On n’a pas besoin de prouver par d’obscurs fragments d’Héraclite que l’être se révèle comme guerre à la pensée philosophique, que la guerre ne l’affecte pas seulement comme le fait le plus patent, mais comme la patience même — ou la vérité — du réel. […] Dure réalité (cela sonne comme un pléonasme !), dure leçon des choses, la guerre se produit comme l’expérience pure de l’être pur… » 30
Au bout de ces citations, il faudrait sûrement placer quelques noms propres, qui scandent eux-mêmes ou interrompent l’histoire de la philosophie (ou de la pensée) en en contestant chaque fois la naïveté idéaliste : Machiavel et Hobbes, Clausewitz et Carl Schmitt… Pour les uns et les autres, il s’agit d’interrompre le risque ontologique de l’illimité, l’apeiron, d’éviter ce qui chez les Grecs déjà figurait comme le pire : l’irruption du monstre (le pola ta deina, le « beaucoup est monstrueux », ou encore l’épidémie le loimos de Sophocle), la guerre civile, la stasis, l’exact antonyme de la polis. Il s’agit donc de mettre des limites. Limites face à la « fortune », chez Machiavel, ou la créature biblique monstrueuse, Leviathan, faisant pièce à son envers, Behemoth, chez Hobbes, ou la guerre régulée par ses objectifs et ses buts, pour Clausewitz, ou la décision, tranchant par-dessus toute dialectique, chez Schmitt (cf. en parallèle et à l’opposé de ce que j’avance ici la discussion menée par Jean-François Kervegan, qui tente de ramener Schmitt à Hegel31). La pensée politique donc, dans son indéductibilité, pour prendre acte de la « dure réalité ». Mais la pensée politique a-t-elle le dernier mot ? Levinas, qui place, par « réalisme », la politique avant la philosophie, déclare par ailleurs que la politique vient « après » 32, peut-être en réaction au « Politique d’abord » de Charles Maurras. Après ? Mais après quoi ? Après ce qui est désigné dans la thèse. Après ce qu’annonce l’incipit, ce dont chacun « conviendra aisément » : « qu’il importe au plus haut point de savoir si on n’est pas la dupe de la morale ». La morale : avant la politique, qui elle-même, excipant de la réalité, récuse l’idéalisme de la philosophie. (Le débat est, par exemple, celui de la « Realpolitik », la Realpolitik qui souvent se révèle plus naïve que la naïveté qu’elle moque)
« La morale » : cependant la morale en des termes inouïs, qui ne se laissent pas décrire ou penser dans les catégories de la philosophie. Dire que le Bien est « au-delà de l’essence », parler de l’idée d’infini, c’est prendre au sérieux la sentence de Husserl au § 36 des Leçons sur la conscience intime du temps (1e éd. : 1928) : « pour tout cela les noms nous font défaut » 33. À quoi Levinas ajoute le commentaire : « Les noms nous manquent ou l choses passe-t-elle le nommable ? » 34
Sans noms
Ce qui ainsi n’a pas de nom occupe une place extraordinaire dans la pensée de Levinas, mentionné pas seulement de façon métaphorique, au titre par exemple de ce que Levinas appelle « emphase » — l’emphase qui s’entend dans sa déclinaison du « plus », du « mehr » de la « Mehrmeinung » husserlienne mais au titre de problèmes (souvent formulés ou entendus dans des termes phénoménologiques) récurrents. Ainsi dans cette déclaration qu’il me fit un jour à propos de Jacques Derrida : « je vais vous dire ce que veut Derrida, il veut la réduction ». Déclaration qui m’a laissé infiniment perplexe, qui ne peut laisser que perplexe, la réduction étant chez Husserl le nom de l’accès à un sujet libéré de tout caractère d’objet. Tâche toujours remise sur le métier chez Husserl, et chez Derrida interminablement reconduite, au fil de milliers de pages, d’inventions terminologiques intrépides et géniales, et pour Levinas, admirateur inconditionnel du coup d’envoi que fut en 1967 La voix et le phénomène, constituant un exemple à la fois inimitable et à imiter : vouloir la réduction, viser « ce qui passe le nommable ».
« Un plus qui s’étend au-delà », « dépasser l’intention dans l’intention », « le paradoxe d’un plus contenu dans le moins », « penser plus qu’on ne peut penser », « autrement qu’être — non pas être autrement mais autrement qu’être… »… ces expressions sont certes métaphoriques, ou paraissent telles, pourtant Levinas (comme Derrida) se méfie des métaphores qui toujours achoppent sur un vouloir dire, sur la position d’un sujet dans le monde, sujet mondain, trop mondain (de même que Nietzsche pouvait dire « humain, trop humain »). La visée levinassienne du réel « qui passe le nommable » ne constitue pas une herméneutique, l’herméneutique supposant toujours une présence préalable au monde qui serait quoi qu’il en soit une présence à l’être. Elle arrive néanmoins comme problème inhérent à la démarche phénoménologique, prêtant au mot d’ordre husserlien — retour aux choses mêmes — une valeur fondamentale, la valeur de l’expérience.
Je tiens que cette expérience constitue la raison d’un texte à mes yeux extraordinaire, « Sans nom » 35. La disparition des noms, la situation d’un sujet, qui est sujet non seulement comme le sujet husserlien au prix du « suspens de la thèse naturelle du monde », mais dans l’interruption de la civilisation elle-même, à savoir le phénomène d’un antisémitisme, envers d’un judaïsme essentiel, caractérisant l’identité morale de celle-ci : « le judaïsme, c’est l’humanité au bord de la morale sans institutions » 36 : « sans institutions » — l’état de guerre, était-il dit dès la deuxième phrase de Totalité et infini (déjà citée mais que je voudrais relire maintenant), « suspend la morale, il dépouille les institutions et les obligations éternelles de leur éternité, et dès lors annule dans le provisoire les inconditionnels impératifs » 37. Phrase antiphilosophique s’il en est, mais qui donne une radicalité extrême à la réduction. « Sans institutions », aucune figure, aucune construction humaine ne subsiste. Et néanmoins quelque chose de l’humanité demeure : le judaïsme, est-il dit, en tant que l’humanité au bord de la morale. Non la morale de la philosophie, mettons la morale kantienne dont l’universalité et l’inconditionnalité des impératifs s’anéantissent au contact de la guerre. Mais une morale « au bord », configurant une humanité persistant sous le régime de son anéantissement même, dans le suspens des formes du monde, de tout monde. Et Levinas de convoquer ici les images de ce suspens : « Interrègne ou fin des Institutions ou comme si l’être même s’était suspendu. Plus rien n’était officiel. Plus rien n’était objectif. Pas le moindre manifeste sur les droits de l’Homme. Aucune "protestation d’intellectuels de gauche" ! Absence de toute patrie, congé de toute France ! Silence de toute Église ! » 38
Silence de toute Église : le judaïsme ici n’est pas une religion ou une culture, mais le nom sans nom d’une réalité de l’humanité antérieure au concept et au monde, se dévoilant dans l’expérience du suspens du monde : « On peut se passer de repas et de repos, de sourires et d’effets personnels, de décence et du droit de tourner la clé de sa chambre, de tableaux et d’amis, de paysages et d’exemption de service pour cause de maladie, d’introspection et de confession quotidiennes. Il ne faut ni empires ni pourpre, ni cathédrales, ni académies, ni amphithéâtres, ni chars, ni coursiers » 39.
Cette expérience où l’humanité se découvre dans l’extrême de son incondition, renvoie à la fin de l’article à d’autres images : « Et déjà un vent glacial parcourt les pièces encore décentes ou luxueuses, arrache les tapisseries et les tableaux, éteint les lumières, fissure les murs, met en loques les vêtements et apporte les hurlements et les ululements d’impitoyables foules. » 40
À ces images dont l’horreur habite sans doute les cauchemars récurrents de l’humanité, pour des images de pogrom. Pogrom qui fait retour comme fait retour le refoulé, images d’horreur qui furent peut-être, alors qu’il était, à l’âge de 12 ans à Kharkiv, sinon vues par Levinas du moins présentes. Rien, ni dans les biographies, ni dans les conversations de Levinas ne l’atteste : tout au contraire si je puis dire. À une question que lui pose François Poirié « Vous saviez qu’il y avait des pogroms ? » Levinas répond : « Oui, je le savais, mais cela se passait "ailleurs", dans cette vaste Russie. La Lituanie a été épargnée. Pas de souvenir de pogrom en Lituanie même. La population lituanienne était très paisible. Et malgré les horreurs antisémites qui s’y sont jouées après l’occupation national-socialiste en 1941 l’intelligentsia lituanienne s’est souvent montrée courageuse. » 41
Cette réponse à côté de laquelle je suis longtemps passé, me laisse à présent infiniment interloqué : les pogroms, n’était-ce pas par-dessus tout, l’Ukraine 1918, où ils avaient causé plus de 100 000 morts, concerné un million de personnes. Comment Levinas n’en aurait-il rien su ? Comment entendre que, répondant à François Poirié, il puisse faire silence sur l’Ukraine, où précisément il séjournait alors que l’horreur était peut-être sous ses fenêtres ? On peut avancer des mots comme « dénégation », refoulement, etc. Je m’en tiens donc à nouveau et seulement à l’expression husserlienne, « pour tout cela les noms nous font défaut ».
Ce suspens des mots hante Levinas, conférant à son œuvre, à l’aune de la radicalité qu’ont introduit les termes de transcendance et d’immanence à partir desquels Levinas croise et salue celle de Marx, et au bout de son parcours, le pressentiment d’un judaïsme sous-jacent, qui peut par ailleurs donner à soupçonner cela qui arrive à cette œuvre sans que les catégories de la philosophie ou de la pensée politique ne parviennent à rendre compte de ce qu’elles n’appréhendent que comme des anecdotes contingentes, l’antisémitisme dont ni la philosophie ni la pensée politique ne savent que faire.
Une phrase éblouissante de Levinas concluant l’article « Nom d’un chien ou le Droit naturel » 42, où il met en scène de façon inédite cette configuration d’une humanité « au bord de la morale » : ce rapport, pour les 70 prisonniers du commando forestier compagnons de camp de Levinas, ainsi investis du devoir — l’éternel devoir des 70 rabbins de la Septante — de faire résonner dans la langue d’un quotidien déshumanisé la sainteté du commandement, quitte à fixer ce dernier dans une expression définitivement hétérogène au logos, ou à n’importe quel idiome, l’aboiement d’un chien. La morale, au bord de laquelle titube l’humanité, s’exonère ainsi du caractère intangible de l’appartenance, désacralisant toutes les appartenances, fût-ce l’appartenance à l’espèce : « Dernier kantien de l’Allemagne nazie, n’ayant pas le cerveau qu’il faut pour universaliser la maxime de ses pulsions, son aboiement d’ami — foi d’animal — naquit dans le silence de ses aïeux des bords du Nil. » 43
« Celui qui ne peut se servir des mots », « Pour tout cela les noms nous manquent », « Sans nom » : le silence des mots ne résonne-t-il à l’infini dans l’œuvre et comme l’œuvre même, comme l’insupportable bruit évoqué par le Lenz de Georg Büchner (1e éd. : 1839) : « cette voix effroyable qui retentit sur tout l’horizon et qu’on appelle habituellement le silence » (diese entsetzliche Stimme, die um den ganzen Horizont schreit, und die man gewöhnlich die Stille heisst). Voix immanente et transcendante, d’en deçà les horizons !
Pour conclure, arrachée à ce même texte, une citation (p. 234) avec laquelle j’interromps un exposé trop foisonnant et qui m’entraîne beaucoup plus loin que je ne le pensais : citation qui cependant atteste qu’au-delà des apparences « Marx-Levinas », c’est bien le sujet (entendons cette dernière expression de toutes les façons qu’on voudra) : « Le racisme n’est pas un concept biologique. L’antisémitisme est l’archétype de tout enfermement. L’oppression sociale elle-même ne fait qu’imiter ce modèle. » 44
Alain David est philosophe, ancien Directeur de programmes au Collège international de philosophie (1998-2004). Il a participé au séminaire d’Emmanuel Levinas à la Sorbonne de 1974 à 1982. Il a, entre autres, publié Racisme et antisémitisme. Essai de philosophie sur l'envers des concepts (Ellipses, 2001, préface de Jacques Derrida) et codirigé avec Jean Greisch les Actes du colloque de Cerisy consacré en 1996 à Michel Henry (Michel Henry L'épreuve de la vie, Cerf, 2001).
1E. Levinas, De Dieu qui vient à l’idée (1e éd. : 1982), Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1986, p. 19.
2E. Levinas, Du sacré au Saint, Paris, Les Éditions de Minuit, 1977, p. 20.
3E. Levinas, Noms propres (1e éd. : 1976), Paris, Le Livre de poche, 1987, pp. 23-43.
4E. Levinas, Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité (1e éd. : 1961), Paris, Le Livre de poche, 1990.
5E. Levinas, Humanisme de l’autre homme (1e éd. : 1972), Paris, Le Livre de poche, 1994.
6M. Henry, L’essence de la manifestation (1e éd. : 1963), Paris, PUF, 2003, p. 309.
7E. Levinas, En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger (1e éd. 1947), 2e édition, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1967, p. 266.
8Ibid., p. 205.
9M. Henry, Marx, tome 1 : Une philosophie de la réalité, Paris, Gallimard, 1976, p. 348.
10Ibid., p. 362.
11Ibid., p. 363.
12E. Levinas, Totalité et Infini, op. cit., p. 111.
13Ibid.
14Ibid., pp. 111-112.
15Ibid., pp. 122-123.
16E. Bloch, Prinzip Hoffnung (Le Principe espérance, 3 tomes, 1e éd. : 1954, 1955 et 1959), cité par E. Levinas dans De Dieu qui vient à l’idée, op. cit., p. 62.
17Ibid., p. 73.
18Ibid., pp. 73-74.
19E. Levinas, ibid., p. 72.
20Ibid., p. 80.
21Ibid., p. 67.
22Ibid.
23Ibid.
24E. Levinas, En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger, op. cit., p. 126.
25E. Levinas, De Dieu qui vient à l’idée, op. cit., pp. 67-68.
26Ibid., p. 140.
27E. Levinas, Difficile liberté. Essais sur le judaïsme (1e éd. : 1963 ; 2e éd. : 1976), Paris, Le Livre de poche, 1990, p. 333.
28E. Levinas, Totalité et Infini, op. cit., p. 5.
29Ibid.
30Ibid.
31J.-F. Kervégan, Hegel Carl Schmitt. La politique entre spéculation et positivité, Paris, PUF, 1992.
32E. Levinas, « Politique après ! » (1e éd. : 1979), repris dans L’au-delà du verset. Lectures et discours talmudiques, Paris, Les Éditions de minuit, 1982, pp. 221-228.
33Cité par E. Levinas, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence (1e éd. : 1974), Paris ; Le Livre de poche, 1990, p. 60.
34Ibid.
35E. Levinas, « Sans nom » (1e éd. : 1966) repris dans Noms propres, op. cit., pp. 141-146.
36Ibid., p. 145.
37E. Levinas, Totalité et Infini, op. cit., p. 5.
38E. Levinas, « Sans nom », op. cit., p. 142.
39Ibid., p. 143.
40Ibid., p. 145.
41F. Poirié, Emmanuel Levinas Qui êtes-vous ?, Lyon, La Manufacture, 1987, p. 66.
42E. Levinas, « Nom d’un chien ou le droit naturel » (1e éd. : 1975), repris dans Difficile liberté, op. cit., pp. 213-216.
43Ibid., p. 216.
44Ibid.
Retour sur un couple philosophique et politique : Marx/Levinas
Rebonds après les échanges du séminaire ETAPE
Par Lucie Doublet
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La philosophe Lucie Doublet, autrice du livre Emmanuel Levinas et l’héritage de Karl Marx. Sublime matérialisme (édition Orante, 2021) au cœur de la séance du séminaire ETAPE (Explorations Théoriques Anarchistes Pragmatistes pour l’Emancipation) du 26 janvier 2024, rebondit après les contributions de Thomas Chust, Philippe Corcuff et Alain David et revient sur son ouvrage.
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Levinas et Marx ?
Merci beaucoup pour vos lectures attentives et très complètes. Il est vrai que l’angle d’attaque de mon travail peut surprendre : Levinas et Marx ? Comme l’a dit Alain David, on imagine un dialogue entre « deux autres personnes ». Et qu’on en vienne, lors de cette confrontation, à parler d’anarchie n’a rien non plus d’évident. Je vais d’abord revenir sur la genèse de ma problématique, genèse qui constitue peut-être un autre genre d’explication.
C’est l’étonnement qui m’a fait travailler sur Emmanuel Levinas. À la première lecture, il arrive que l’on sente des affinités intuitives avec une pensée. Au contraire, le peu des textes que je connaissais de Levinas, c’est-à-dire ceux qui sont les plus enseignés et commentés, principalement les passages sur l’éthique et le visage, m’apparaissaient étranges, voire incompréhensibles. Comment peut-on affirmer que du visage d’autrui émane l’interdit du meurtre, alors que la réalité criminologique le dément chaque jour ? Penser la paix à partir de tels présupposés éthiques, n’est-ce pas faire preuve d’un idéalisme naïf ?... Trop « naïf » pour un philosophe inscrit dans l’histoire intellectuelle du XXe siècle occidental, qui plus est pour un penseur juif ayant subi dans sa chair la violence de la Shoah et la barbarie humaine. L’approche levinassienne de la socialité et de la question politique m’a donc d’abord interpellée par son apparente incongruité. J’étais moi-même – et suis d’ailleurs toujours – encline à une vision plutôt marxienne de la justice et des luttes sociales, attachée à une compréhension systémique de l’aliénation, à la considération de ses déterminations concrètes ou matérielles ; sceptique donc vis-à-vis des approches « moralisantes », comme dirait Marx, d’autant plus quand elles se nourrissent de références religieuses. C’est dans cette perspective sceptique que j’ai voulu confronter les propositions de Levinas à la critique marxienne, pour voir si elles résistaient, ou plutôt, ce qui en elles résistait. D’où la différence de statuts accordés aux deux auteurs dans mon travail. Philippe Corcuff l’a souligné, l’avantage est donné à Levinas. Il ne s’agit pas d’un jugement dans l’absolu, mais d’un choix méthodologique requis par la démarche de départ. De cette démarche découle aussi l’inégalité de précision dans ma lecture des deux œuvres : celle de Levinas est considérée pour elle-même, celle de Marx utilisée comme « pierre de touche ».
En relisant les textes lévinassiens dans cette optique, ils s’avèrent beaucoup plus proches de Marx qu’il n’y paraissait. Quelques éléments biographiques d’abord : en 1917, Levinas vit la révolution russe à Karkov. L’expérience le marque profondément. Dans un entretien avec François Poirier, il décrit cette période comme « une ère messianique qui s’est entrouverte et qui s’est refermée » 1. Le terme de « messianisme » n’est pas innocent sous sa plume, et la référence biblique assumée : alors adolescent, Levinas entrevoit, dans la révolution russe, ni plus ni moins que la possibilité du Salut universel. Proposition qu’il ne reniera pas. En 1948, il écrit une lettre à Maurice Blanchot dans laquelle il énumère les trois « grosses pierres de bases » 2 de sa pensée. Les deux premières sont largement documentées : le judaïsme évidemment, puis la tradition philosophique occidentale qu’il découvre à l’occasion de ses études en France. En troisième lieu, il mentionne là aussi la révolution socialiste. Référence peut-être moins explicite dans son œuvre, mais dont il affirme qu’elle reste pour lui « une tentation incessante et apocalyptique » 3. Le jugement de Levinas est plus ambigu, mais ses termes restent forts. En tout cas, quelque chose se joue pour lui dans cette révolution de l’ordre de la destinée métaphysique des hommes, d’une aspiration qui persiste au-delà des déboires du soviétisme.
Et en effet, si on se concentre maintenant sur la pensée de Marx lui-même, elle travaille en sous-main celle de Levinas : « Voir un visage, c’est entendre : “Tu ne tueras point”. Et entendre : “Tu ne tueras point”, c’est entendre : “Justice sociale” » 4. Bien qu’elle s’exprime dans la situation d’une relation interpersonnelle, celle du Même et de l’Autre, l’éthique levinassienne possède d’emblée une dimension collective. L’interdit du meurtre, dans l’absoluité où l’entend Levinas, comprend l’exigence de justice. Et il la comprend jusque dans ses aspects les plus concrets, économiques, suivant Marx dans son souci d’éviter l’hypocrisie idéaliste : « Se déclarer satisfait en reconnaissant que tous les hommes sont frères […] c’est perpétuer le mal social. Proclamer la magie de l’amour – c’est […] se fermer sur la condition réelle – c’est mystifier » 5. C’est dans les écrits talmudiques de Levinas que l’on trouve les analyses les plus politiques les plus précises : le Talmud est une discussion autour les lois qui régissent la vie en commun du peuple juif, et autour des détails son application. Dans ce contexte casuistique, Levinas n’hésite pas à mobiliser directement les analyses marxiennes : critique du salariat dans « Judaïsme et révolution » 6, du processus d’accumulation infinie des richesses dans « Les Nations et la présence d’Israël » 7, etc.
Toutefois, si Levinas partage avec Marx plusieurs intuitions, comme l’exigence impérieuse de justice, la critique du libéralisme politique, ou encore la limite de l’humanisme classique, ces intuitions ne s’énoncent pas, chez les deux auteurs, dans le même paradigme métaphysique. Dans la deuxième partie de mon travail, j’ai voulu analyser les enjeux de cette différence d’approche.
Matérialisme et transcendance
Je vais m’attarder sur un point en particulier, celui qui a davantage suscité la discussion dans vos interventions : la question de la transcendance. À première vue, elle oppose radicalement Levinas et Marx. La méthode marxienne prétend renverser l’« idéalisme », c’est-à-dire l’ensemble des théories expliquant les déterminations du réel par un principe abstrait. Quand Levinas parle du Visage (majuscule assumée chez lui), il souligne au contraire sa dimension d’« abstraction », d’« utopie », de « transcendance » 8. De même, le matérialisme de Marx engendre sa fameuse critique de la religion, là où Levinas n’hésite pas à employer le mot de Dieu.
Paradoxalement, ce n’est pas du point de vue de la religion que l’opposition paraît définitive. À travers la critique de ce qu’il nomme pour sa part l’« idolâtrie », Levinas soutient une forme d’athéisme qui nie toutes les figures de Dieu comme puissance surnaturelle ou instance de rétribution. Sa conception du monothéisme, religion sans mythe, aboutit du point de vue politique à la même conclusion que la critique marxienne : la justice se joue dans le monde, elle relève entièrement de la responsabilité des hommes.
Mais si la « transcendance » ne renvoie chez Levinas à aucune entité substantielle, elle conserve pour autant un sens, et surtout une effectivité. Là se joue tout le différend entre les deux penseurs. Sans lui octroyer d’assise dans l’être, ni d’existence sur le mode de l’historicité, Levinas affirme de la transcendance qu’elle n’est pourtant pas rien : elle insiste dans le monde, d’une manière qu’on ne peut qu’appeler « autrement qu’être ». Elle ouvre cette possibilité de rupture, de « diachronie », par laquelle la réalité humaine échappe parfois aux logiques immanentes. Il faut entendre par là l’ensemble des déterminismes, stricts ou « mous », les contraintes et influences qui conditionnent tous les êtres, du simple fait d’être selon leur nature et leur situation. Levinas dit aussi l’« ontologie ». L’humain porte la trace de la transcendance dans la mesure où il relève d’une exception dans l’être, ou plutôt qu’il possède une faculté d’exception. C’est l’« utopie » du sujet qui a bien été décrite. Énoncée ainsi, on comprend l’enjeu politique de la proposition levinassienne : selon lui, il est nécessaire de reconnaître ce type de transcendance pour envisager la possibilité du changement social dans un contexte d’aliénation systémique comme l’est celui du capitalisme.
Pour alimenter l’hypothèse de Levinas, j’ai pointé les difficultés du modèle révolutionnaire marxien : le statut messianique accordé à la classe prolétarienne, une reconduction de la vision téléologique de l’histoire, un scientisme sous-jacent dans la légitimation du discours matérialiste, etc. Cela dit, n’est-ce pas mésestimer la complexité et l’hétérogénéité des textes de Marx ? On ne peut effectivement pas réduire son matérialisme au déterminisme économique que suggèrent quelques formules du Capital. Si l’individu marxien est mû par le besoin, il faut le comprendre au sens large : il inclut des aspirations culturelles, morales, sociales et relationnelles. L’idéal de réalisation individuelle que propose Marx n’est pas non plus assimilable à celui d’un moi égoïste de type stirnerien, par exemple. S’accomplissant lui-même, l’individu marxien se transcende de diverses manières dans le travail et la socialité. Comme le souligne Philippe Corcuff, Marx envisage « un individualisme associatif, la perspective de réalisation de soi au sein d’un cadre associatif ».
Pour autant, ce type de dépassement du « soi » ne met pas en jeu de transcendance au sens levinassien. Chez Levinas, l’absolument Autre se rencontre au-delà de toute perspective d’accomplissement ontologique, fût-il collectif. Il fait l’objet d’un désir « métaphysique », désir qui, contrairement au besoin, n’est pas l’envers d’un manque. À travers la socialité, l’individu ne cherche pas à être, ni à être pleinement. Il entre en relation avec l’absolument Autre. Nulle part dans son œuvre, il me semble, Marx ne considère ce genre d’aspiration. Il développe une dynamique du besoin, que l’on retrouve jusque dans le texte des Manuscrits de 1844 cité par Thomas Chust : « chacun de nous se serait doublement affirmé lui-même et aurait [doublement] affirmé l’autre ». Ainsi, bien qu’il soit tentant de voir chez Levinas et Marx deux descriptions d’une réalité commune, celle de l’être et de ses interstices, l’approche marxienne ne laisse à mon avis aucune place à la transcendance, même en creux, aucun « jeu » dans l’être où pourrait percer l’infini. Il s’agit bien de deux conceptions distinctes de l’humain, deux anthropologies hétérogènes.
Philippe Corcuff propose de penser un passage de l’une à l’autre. Comment faire ?
Marx avec Levinas ?
Je ne peux que soulever quelques difficultés. En premier lieu, chaque philosophie développe une weltanschauung qui vaut pour elle-même, et que l’on ne pénètre qu’à condition de lui accorder — ne serait-ce qu’à titre méthodologique — une prétention à l’absolu. Sans les surhomogénéiser, deux philosophies se présentent tout de même pour moi à la manière de deux axiomatiques, qui ne sauraient en tout cas faire l’objet d’une « synthèse » théorique. Je connais très mal Judith Butler, mais dans les quelques textes que j’ai pu lire d’elle, j’ai eu l’impression qu’elle ne mobilisait Levinas qu’au prix d’une sorte de « neutralisation » de sa métaphysique. Ce n’est absolument pas une critique vis-à-vis des apports de Butler, mais il n’est pas nécessaire de se référer à Levinas pour montrer que l’être humain est singulier et vulnérable, ou qu’il a besoin d’autrui pour se constituer lui-même. Son originalité n’est pas là, mais dans le contexte métaphysique, y compris dans tout ce qu’il peut avoir d’« extravagant » pour reprendre l’expression de Miguel Abensour9, qui permet à Levinas de poser ces affirmations. Peut-on les en extraire ?
Le problème d’un « passage » de l’un à l’autre se pose aussi du point de vue pratique. Dans la dernière partie de mon travail, celle qui intéresse sans doute le plus le séminaire ETAPE, j’ai montré que les approches marxiennes et levinassiennes légitimaient deux types de luttes radicalement distinctes, si ce n’est contradictoire : la révolution (Marx) et la révolte (Levinas). Elles n’ont pas le même mobile, ni la même finalité, elles ne s’inscrivent pas dans les mêmes pratiques et ne donnent pas lieu au même genre de paroles. Peut-on envisager un passage de l’une à l’autre, du point de vue des expériences subjectives ? Après tout, on peut à la fois aspirer à la réalisation de soi, lutter contre une situation qui nous semble entraver la nôtre et celle de nos semblables (Marx) ; et à la fois être troublé par le malheur de l’Autre, vouloir défendre sa cause de manière désintéressée (Levinas). Il s’agirait de deux dimensions de l’humain, toutes deux susceptibles d’alimenter le progrès de la justice. L’« antinomie » proudhonienne pourrait aussi prendre sens à ce niveau-là : la subjectivité vit d’une tension constante entre des aspirations irréductibles les unes aux autres, chacune nourrissant divers engagements dans le monde. La question du « passage » entre Marx et Levinas s’énoncerait alors peut-être en termes de « convergence des luttes » ?
Lucie Doublet est écrivaine et philosophe, autrice notamment de Emmanuel Levinas et l’héritage de Karl Marx. Sublime matérialisme (éditions Orante, 2021), tiré de sa thèse de doctorat de philosophie.
1 F. Poirier, Emmanuel Levinas. Essai et entretiens, Arles, Actes Sud, 1996, p. 69
2 E. Levinas, Lettre à Maurice Blanchot du 31 mai 1948, in Être juif. Suivi d’une lettre à Maurice Blanchot, Paris, Éditions Rivages, 2015, p. 72
3 Ibid, p. 73
4 E. Levinas, Difficile liberté. Essais sur le judaïsme (1e éd. : 1963 ; 2e éd. : 1976), Paris, le Livre de Poche, 2010, p. 23
5 E. Levinas, Œuvres inédites, tome 2, Paris, Grasset, 2011, p. 191
6 Dans E. Levinas, Du sacré au saint. Cinq nouvelles lectures talmudiques, Paris, Les Éditions de Minuit, 1977.
7 Dans E. Levinas, A l’heure des nations, Paris, Les Éditions de Minuit, 1988.
8 « L’abstraction du visage est visitation et venue qui dérange l’immanence sans se fixer dans les horizons du monde », E. Levinas, Humanisme de l’autre homme, Paris, Fata Morgana, 1972, p. 57.
9 M. Abensour, « L’extravagante hypothèse » (1e éd. : 1998), repris dans Levinas, Paris, Sens & Tonka, 2021, pp. 61-102.
