Je vais rapidement présenter la soirée et nos invités avant de leur laisser la parole.
José Luis Toribio est un ancien syndicaliste, ouvrier à la chaîne, dans les usine PSA-Citroën et écrivain. Il a été sympathisant du groupe trotskyste Lutte ouvrière et a milité à sa fraction L’Etincelle pour ensuite développer une sensibilité libertaire. Nous l’accueillons aujourd’hui pour son roman L’usine. Névroses d’une grève oubliée publié à La manufacture de livres en 2025, nourri de son expérience syndicale en usine automobile. Nous avions déjà consacré une séance du séminaire ETAPE à un premier roman sur un thème voisin paru en 2013 aux Editions libertaires sous le titre L’usine des cadavres et sous le pseudonyme de Silien Larios. Si on compare les deux livres entre eux, en rapport avec l’univers du cinéma qu’affectionne tout particulièrement José Luis, on pourrait dire que le premier roman a des parentés avec les films de Jean-Pierre Mocky, bouillonnant, notamment de créativité lexicale, mais aussi avec les imperfections du bouillonnement. Le second se rapproche davantage dans sa sobriété clinique du cinéma de Jean-Pierre Melville. On y trouve toutefois encore de l’inventivité au niveau des mots, comme, par exemple, « les Racailles Généraux » pour les RG ou « les équarisseurs d’espoir » pour les militants de LO, ou quand « la place de la Grève devient la place de Grève ». On y trouve aussi une lucidité quant à la façon dont des organisations trotskystes ont pu être contaminées, dans leurs modes de fonctionnement, par le stalinisme qu’elles combattaient.
On trouvera une acuité analogue chez Jean Birnbaum. José Luis écrit par exemple : « ceux qui disent qu’ils veulent changer le monde, en faisant des procès de Moscou dans des dés à coudre ». Une lucidité aussi sur les désordres psychologiques des dérèglements militants : « Les spectres hantent les nuits. Le présent et le passé sont mélangés. Ca s’embrouille de plus en plus. Les névroses ne s’arrêtent jamais. » Il y aussi des moments lumineux éclairés par l’amour : « Les intrusions féériques font voler en éclats les murs de l’usine trop longtemps fermés. »
Jean Birnbaum est journaliste et dirige le cahier littéraire du Monde, « Le Monde des livres ». Dans sa jeunesse lycéenne et étudiante, il a milité à LO : un point d’intersection avec José Luis. Son premier livre, publié en 2005, était intitulé Leur jeunesse et la nôtre. L’espérance révolutionnaire au fil des générations. Il concernait les problèmes de transmission de la mémoire de l’émancipation dans les organisations trotskystes en France. Il a publié plusieurs autres livres par la suite. Deux m’ont particulièrement marqué : 1) Un silence religieux. La gauche face au djihadisme en 2016, tout à la fois sur la complaisance de secteurs de la gauche vis-à-vis de l’islamisme et l’oubli de la composante spirituelle (pas nécessairement religieuse) de l’émancipation ; et 2) Le courage de la nuance en 2021, où Jean nous aide à comprendre en quoi la radicalité politique est du côté de la nuance et pas du manichéisme. Il est là aujourd’hui pour La force d’être juste. Changer le monde sans refaire les mêmes erreurs, publié en 2025. Il s’agit cette fois d’éviter que l’espérance émancipatrice ne retombe dans les mêmes écueils et impasses. Il observe alors, bien au-delà des sphères staliniennes et post-staliniennes, « un triomphe posthume du stalinisme sous la forme d’un stalinisme zombie : un esprit sectaire dont le centre est partout et la périphérie nulle part ». Ce qui lui permet de dessiner ce qu’il appelle « l’espace d’une autre pensée de l’émancipation, plus sensible et moins arrogante », « qui ferait du scrupule un outil ».

La rédaction de Grand Angle