Autour d’un livre de Michel Feher
Les élections municipales de mars 2026 qui viennent de se dérouler ont offert des résultats contrastés, dont un des axes est l’approfondissement de l’implantation locale du Rassemblement national comme le développement au cours de la campagne de porosités entre droite classique et extrême droite autour du thème montant de « l’union des droites ». Pour l’élection présidentielle de 2027, le scénario le plus probable (mais pas inéluctable) est la victoire du candidat (Jordan Bardella) ou de la candidate (Marine Le Pen) du RN, avec ensuite la réalisation d’une alliance entre le RN, Reconquête ! (d’Éric Zemmour et Sarah Knafo) et de larges secteurs de LR (de Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez). Les libertaires, au-delà de leurs tropismes abstentionnistes, ne peuvent s’en désintéresser. Car on se situe dans une conjoncture mondiale inquiétante favorable à ce que le philosophe de gauche hongrois Gáspár Miklós Tamás (1948-2023) a appelé « post-fascisme » à propos du premier gouvernement sous la direction de Viktor Orbán (juillet 1998-mai 2002)(1). Dans « post-fascisme », « fascisme » vise des éléments de continuité avec les fascismes des années 1920-1940 (xénophobie, nationalisme et autoritarisme notamment) et « post » des changements contemporains (notamment l’acclimatation au vocabulaire républicain, alors que les extrême droites historiques étaient largement anti-républicaines, et un rapport moins immédiatement brutal aux acquis de l’État de droit).
Afin d’enrichir notre grille d’analyse de l’extrême droite contemporaine, vous avons organisé le 9 mai 2025 une séance du séminaire de recherche militante, libertaire et pragmatiste ETAPE (Explorations Théoriques Anarchistes Pragmatistes pour l’Emancipation) sur le livre du philosophe Michel Feher, Producteurs et parasites. L’imaginaire désirable du Rassemblement national (éditions La Découverte, 2024), en présence de l’auteur. L’analyse de Michel Feher dessine un imaginaire désirable porté par le RN, un imaginaire « producériste » (autour de l’opposition producteurs/parasites). Ce dossier fait écho à cette séance en proposant trois textes :
1) des extraits du livre de Michel Feher (grâce à son aimable autorisation et à celle des éditions La Découverte) que nous avons intitulé « De l’imaginaire producériste du Rassemblement national à ces effets à gauche » ;
2) un texte de la philosophe Lucie Doublet, « Le Rassemblement national, nouvelle figure du ʺproducérismeʺ ? » ;
et 3) un texte du politiste Philippe Corcuff (et co-animateur du séminaire ETAPE), « Pistes stimulantes et zones d’interrogation : Michel Feher face à l’extrême droitisation ».
La rédaction de Grand Angle
Note :
(1) Gáspár Miklós Tamás, « On Post-Fascism », Boston Review, Summer 2000, et « Whati s Post-fascism ? », site OpenDemocracy, 13 september 2001.
De l’imaginaire producériste du Rassemblement national à ces effets à gauche
Par Michel Feher, philosophe
- Extraits de Producteurs et parasites. L’imaginaire désirable du Rassemblement national (éditions La Découverte, 2024) -
Des « fâchés pas fachos » ?
Le renforcement continu de l’extrême droite a beau faire l’objet d’interprétations contrastées, force est d’admettre que chez tous ses adversaires, de semblables efforts sont déployés pour dissocier la décision d’apporter sa voix à Marine Le Pen de l’expression d’une préférence réfléchie : loin d’adhérer à son programme, les hommes et les femmes qui se prononcent en sa faveur seraient essentiellement animés par une colère et un désarroi suffisamment aveuglants pour les conduire à voter contre leurs propres intérêts. Bien que divergents sur les dimensions de la mondialisation et sur l’identité des apprentis sorciers qui font la prospérité du lepénisme, les diagnostics de droite et de gauche se retrouvent au moins pour ranger la majorité des électeurs lepénistes dans la catégorie des « fâchés pas fachos » - appellation dont la paternité revient à Jean-Luc Mélenchon, mais qui désigne une frange de la population dont l’Insoumis est loin d’être le seul à postuler l’existence.
De la lutte des classes au producérisme du FN-RN
Pour les marxistes, on le sait, les travailleurs puisent leur solidarité dans les intérêts qu’ils partagent et qui les opposent aux propriétaires de capitaux. Consubstantielle au salariat, la relation entre les deux classes relève de l’exploitation et repose sur la marchandisation du travail. Les salariés sont en effet payés au prix que le marché réserve à une marchandise appelée force de travail, et non à hauteur de la valeur créée par leur labeur. La réappropriation de la plus-value ainsi captée par les employeurs constitue donc l’enjeu de la lutte où se forge leur conscience de classe.
Tout autre est l’antagonisme mis en avant par le parti de Marine Le Pen : plutôt qu’aux tensions structurelles entre rémunération du travail et rendement du capital, il renvoie à l’opposition de nature entre producteurs et parasites. Les premiers, qui comptent dans leurs rangs des chefs d’entreprise, des indépendants et des salariés, contribuent à la richesse nationale par leurs investissements, leur activité professionnelle et leurs impôts. Les seconds, qui sont tantôt des spéculateurs impliqués dans la circulation du capital financier ou culturel, et tantôt des « assistés » bénéficiant de la redistribution des revenus et des droits, ne prospèrent qu’en accaparant le produit des efforts d’autrui.
Fondée sur la « valeur travail » - lointain rejeton de la théorie classique qui fait du travail le fondement de la valeur -, la division de la société en contributeurs méritants et en prédateurs oisifs s’accompagne d’un imaginaire où le progrès social prend la forme de l’épuration. Là où l’émancipation selon Karl Marx suppose l’avènement d’une classe dont les intérêts particuliers ont ceux de l’humanité tout entière, la révolution nationale qu’une formation comme le RN appelle de ses vœux vise au contraire à restaurer une communauté saine et productive grâce à l’expulsion des éléments parasitaires infiltrés en son sein.
Dans la littérature académique anglophone, l’identification de la lutte des classes à un confits entre producteurs et parasites reçoit parfois le nom de producerism.
Le racialisme producériste du RN
Le détour par l’histoire fait bien ressortir la fonction dévolue aux catégories raciales dans l’imaginaire du RN. Profondément méfiants à l’égard des « mission civilisatrice » et autres « fardeau de l’homme blanc » qui ont servi d’alibis aux promoteurs des impérialismes coloniaux, ses prédécesseurs en racialisation des parasites redoutaient déjà que les expéditions ultramarines privent le territoire national d’investissements précieux et, pis encore, qu’elles le rendent accessible aux populations allogènes. Si, dans sa flexion belliqueuse, le racialisme producériste a pu se rallier à l’idée de favoriser l’expansion démographique des natifs par la conquête de nouvelles terres, c’est néanmoins l’intégrité de l’identité nationale – dont l’entretien passe par le renforcement des frontières et l’expulsion des indésirables – qui n’a cessé d’être sa préoccupation majeure. Plutôt qu’à la manie de projeter le génie de la nation sur le monde, le racisme dont hérite le parti lepéniste s’apparente donc à une phobie de sa dégénérescence, dont la conjuration passe par une fin de non-recevoir concurremment adressée à l’internationalisme de gauche, au mondialisme libéral et, désormais, à l’islamisme globalisé.
Échos producéristes dans la gauche aujourd’hui : les cas de Fabien Roussel et de François Ruffin
Le fil rouge du producérisme que les pages qui précèdent ont tenté de dérouler offre sinon une ébauche d’alliance alternative du moins quelques enseignements sur les écueils à éviter.
Le premier d’entre eux réside dans l’obstination à contester l’usage de l’antinomie du producteur et du parasite aux nativistes. Or, dès la fin de la séquence électorale de 2022, les résultats en demi-teinte de la Nupes ont incité certains de ses membres à s’écarter de la synthèse qui avait présidé à sa création pour renouer avec la quête des introuvables « fâchés pas fachos ». Constatant qu’en dépit du rassemblement de ses diverses sensibilités, la gauche peinait toujours à reconquérir les milieux populaires « des bourgs et des campagnes », tant les fidèles de la stratégie « populiste » que les nostalgiques du compromis méritocratique d’après guerre se sont à nouveau persuadés qu’il ne fallait pas abandonner l’axiologie producériste aux amis de Marine Le Pen.
Telle est notamment la conviction de Fabien Roussel, en particulier depuis sa rupture avec la Nupes. Soucieux d’échapper au soupçon de complaisance envers la fénéantise qui entoure la gauche – depuis Le Droit à la paresse de Paul Lafargue (1880) jusqu’à la loi Aubry sur les 35 heures -, le secrétaire national du PCF cherche à se démarquer de ses anciens partenaires en affirmant que, contrairement à eux, le sort des assistés et de leurs allocations lui importe bien moins que la défense de l’emploi et des salaires. À ce titre, il veille en outre à ne pas être assimilé aux naïfs qu’il accuse de fermer les yeux sur le coût social de la porosité des frontières.
Au-delà de la tentation d’aller chercher es électeurs du RN sur leur terrain, la posture adoptée par l’ex-député du Nord est informée par l’espoir d’un grand retour en arrière. C’est qu’avant de se dissoudre dans la mondialisation néolibérale, le Parti communiste avait amorcé son déclin lors de la contestation soixante-huitarde du travail salarié. Aussi Roussel conçoit-il son producérisme patriotique comme une machine à remonter le temps susceptible de rendre un peu de son lustre d’antan à la formation qu’il dirige. Force est toutefois de constater qu’à l’exception des médias de droite, qui lui trouvent un charme désuet, l’opération sépia du PCF a du mal à trouver un public.
Soucieux de ne pas tomber dans la caricature et attaché à la pérennisation de la Nupes, François Ruffin ne se propose pas moins de disputer l’exaltation de la « valeur travail » à ses adversaires. Les enquêtes de terrain qu’il a menées lui ont en effet appris que, dans les milieux modestes de sa région, la gauche n’attire plus parce qu’elle est largement identifiée au fameux « droit à la paresse ». Les gens qu’il rencontre, rapporte-t-il avec accablement, lui reprochent de réserver sa sollicitude aux « cas sociaux » - aussi appelés « cassos » et censément nombreux au sein des minorité visibles – qui ne se lèvent pas le matin et s’adonnent à des « incivilités » une fois la nuit venue. S’il refuse de reprendre de tels propos à son compte, le député de la Somme considère néanmoins que l’acrimonie à l’encontre des allocataires abusifs et autres chômeurs prétendument volontaires traduit un dépit mal dirigé mais légitime. […] Dès lors, s’il n’est pas question pour lui d’abonder dans la stigmatisation des parasites d’en bas, l’auteur du Mal-travail (2024) se garde également de récuser l’antinomie du producteur méritant et du prédateur oisif. Pour reprendre la main, croit-il, la gauche doit s’accommoder du prisme producériste où les travailleurs reconnaissent leur condition mais non sans l’interpréter à sa manière. En l’occurrence, il s’agirait pour elle de promouvoir le « travailler mieux » - en termes de cadences, de sécurité des empois, d’écoute des salariés et d’utilité des tâches – et d’imputer le parasitisme aux élites qui y font obstacle – parce que, pour elles, le travail est un coût à réduire et non un atout à valoriser. […]
Une fois le producérisme accaparé par une formation à la fois rompue à son maniement et sans complexe dans la racialisation des prédateurs désignés, toute tentative de cooptation de son axiologie est vouée à l’échec.
Nous remercions Michel Feher et les éditions de La Découverte de nous avoir autorisé à publier ces extraits.
Le Rassemblement national, nouvelle figure du « producérisme » ?
Rapport à la séance du séminaire ETAPE du 9 mai 2025 sur le livre Producteurs et parasites. Sur l’imaginaire si désirable du Rassemblement national (2024)
Par Lucie Doublet
1 - Contre l’herméneutique de gauche
Dans Producteurs et parasites, Michel Feher pense à nouveaux frais le succès électoral de l’extrême droite. Le sous-titre de l’ouvrage, « L’imaginaire si désirable du Rassemblement national », annonce une approche singulière du phénomène, que je vais d’abord présenter.
Tout d’abord, il est question d’« imaginaire ». Feher aborde le succès RN du point de vue de l’idéologie qu’il véhicule, au sens d’une manière de voir, de catégoriser la réalité socio-politique. Il faut souligner l’originalité de cette approche. À gauche, on interprète plus volontiers le vote RN comme un acte de réaction : ses électeurs exprimeraient un « ras le bol ». Perdants de la mondialisation, déçus par l’impuissance des partis traditionnels, ils tenteraient « le tout pour le tout ». Ainsi, on peine à admettre que ce vote puisse relever d’une adhésion réelle.
Cette difficulté tient en partie à un héritage matérialiste, à l’idée selon laquelle les choix politiques devraient refléter la position objective des individus au sein du système de production. Comment comprendre alors que des exploités se détournent des partis de gauche, qui combattent l’exploitation ? Une partie de classes populaires voterait contre ses intérêts objectifs parce qu’elle se trompe, qu’elle est trompée. Les électeurs du RN auraient une représentation biaisée des processus à l’œuvre, méconnaîtraient les causes de leur oppression. Ils confondraient, par exemple, leur insécurité économique avec une angoisse identitaire. La faute aux médias dominants qui pratiquent une forme de désinformation, au fait aussi qu’il est plus facile pour l’imagination de se représenter le danger sous la forme d’un coupable, un homme ou un groupe, plutôt que de comprendre un processus systémique. Dans ce cas, le vote RN ne reflète pas un choix volontaire et éclairé. Il relève plutôt du « symptôme », symptôme d’une forme de « maladie du vote » qu’il faudrait d’abord interpréter pour la guérir.
Sans nier la part de vérité de ce schéma, sa prééminence à gauche pose un problème de fond. Pour alimenter la critique qu’en fait Feher, je pense à un passage de Monique Wittig, dans La Pensée Straight. Elle parle de la violence herméneutique. Son propos porte sur la manière dont on discrédite la parole des fous, des homosexuels, de ceux qui s’écartent de la norme. On la discrédite, justement, en la considérant comme un objet à interpréter. Il existe ainsi une violence qui consiste à ne pas prendre la parole d’autrui au pied de la lettre, à la renvoyer à un sens caché. On lui répond : « tu te trompes de niveau d'analyse […] tu ne dis pas ce que tu dis »1. Alors, au moment même où l’on tente d’appréhender ce que dit l’autre, on lui retire tout moyen d’être pris au sérieux. Le locuteur se trouve dépossédé du sens de son propos, déchu du statut de sujet parlant, affirmant des positions conscientes et autonomes. Sans assimiler les électeurs du RN aux figures dont parle Wittig, on peut néanmoins noter que les analyses de gauche adoptent souvent une posture herméneutique. Et ce genre d’approche empêche de prendre le vote RN au sérieux, de le considérer pour ce qu’il est : une marque d’adhésion aux propositions d’extrême-droite, ni plus ni moins.
Feher cite un sondage réalisé le soir du 9 juin 2024, à l’issue des élections européennes, auprès des électeurs de la liste de Bardella. À la question de leur motivation, 79% d’entre eux répondent que « c’est bien le projet de ʺdoublerʺ les frontières, de refouler systématiquement les bateaux de migrants, d’externaliser le traitement de l’asile et, plus généralement, de faire en sorte que la France cesse d’être un ʺguichet socialʺ pour les étrangers qui a joué un rôle prépondérant dans leur choix ». Le vote RN est majoritairement un vote d’adhésion, non pas l’expression d’un « ras-le-bol ». Il faut donc parvenir à penser que certains électeurs plébiscitent la préférence nationale parce qu’elle s’inscrit réellement dans leur système de valeurs. En quoi les propositions du RN sont-elles « désirables » ?
« Désirable », c’est l’autre terme déterminant du sous-titre. Feher cherche à comprendre le vote RN du point de vue des affects. L’adhésion à un parti ne dépend pas seulement de la position sociale d’un individu. Elle repose aussi sur son attractivité symbolique : sa capacité à fournir une lecture du présent flatteuse pour son électorat, et à proposer un programme qui lui permette d’envisager un avenir meilleur. C’est pourquoi il faut « s’intéresser aux satisfactions dont il [le RN] est le vecteur – soit à l’intelligibilité qu’il procure et aux espoirs que celle-ci fait naitre »2.
2 - Le producérisme
Pour saisir l’attractivité du RN, Feher propose de l’inscrire dans la filiation d’une idéologie peu connue en France, ou en tout cas peu distinguée comme telle : le « producérisme ». Il s’agit d’une vision du monde, une manière d’interpréter la réalité sociale, fondée sur l’opposition fondamentale entre, d’un côté, ceux qui contribuent par leur travail à la vie collective (les producteurs), et de l’autre, ceux qui en profitent sans mettre la main à la pâte (les parasites). Le producérisme propose ainsi une lecture des rapports sociaux en termes d’antagonisme. Mais cet antagonisme n’a pas la même structure que celui de la lutte des classes. La distinction entre « les contributeurs méritants » et les « prédateurs oisifs »3 ne renvoie pas à une analyse systémique du mode de production. Les « parasites » se trouvent tant du côté des rentiers et des spéculateurs que des chômeurs ou des immigrés. Le fait d’être « producteur » ou « parasite » exprime un choix moral dont les individus sont tenus pour responsables. Ce type d’approche invite alors à des actions qui ne relèvent pas de la révolution, mais plutôt de l’épuration de la société.
Feher retrace ensuite l’histoire de ce producérisme, révélant notamment son caractère transpartisan. À l’origine, le producérisme apparait au sein des mouvements révolutionnaires. Les Niveleurs en Angleterre, puis les partisans de l’abbé Sieyès pendant la révolution française, s’indignent des « privilèges » de l’aristocratie qui vit au crochet des travailleurs. Le producérisme alimente ensuite les mouvements ouvriers jusqu’au XIXème. Dans Qu’est-ce que la propriété ? (1840), Proudhon dénonce ainsi un ordre social qui repose sur le droit de jouir des fruits de son travail, mais qui en même temps permet aux propriétaires de s’accaparer le bénéfice du travail des autres. Jusqu’à la Première Guerre Mondiale, le producérisme nourrit divers courants populistes, comme les boulangistes en France, ou le courant Völkisch en Allemagne. La distinction producteurs/parasites se charge alors plus ou moins de connotations raciales. Les courants populistes prennent le parti des producteurs nationaux (ouvriers, paysans, petits patrons), contre deux types de parasites : en haut, la finance et les intermédiaires cosmopolites, parfois associées aux juifs ; en bas, les travailleurs étrangers et les immigrés. On comprend comment, dans les années 30, le nazisme s’approprie lui aussi le schème producériste.
Son histoire est différente de l’autre côté de l’Atlantique. Il est surtout mobilisé par Roosevelt au moment du New Deal (1933-1938). Roosevelt défend un capitalisme vertueux, contre les dévoiements spéculatifs qui le mettent en crise. Avec Keynes, il justifie l’intervention de l’État dans l’objectif d’orienter l’investissement et de décourager la spéculation. Roosevelt promeut ainsi un producérisme qui s’attaque d’abord aux parasites d’en haut, au profit du bon père de famille qui aspire à faire vivre son foyer de son travail. Jusqu’au milieu des années 60, le producérisme constitue ainsi une forme de consensus à droite comme à gauche. Il soude un bloc libéral fondé sur la solidarité entre le bon entrepreneur et les travailleurs méritants.
Ce consensus est remis en question par les mouvements sociaux du milieu des années 60, dont celui de mai 68 en France. Le producérisme se trouve délégitimé à gauche : en poussant le prolétaire à se valoriser de son travail aliéné, il fait obstacle à son émancipation. Il devient l’apanage d’une droite qui développe depuis les années 80 un producérisme néolibéral. À l’individualisme, s’ajoute le ressentiment contre tous ceux qui ne font pas d’effort. Le parasite prend la figure du chômeur, du syndicaliste, du fonctionnaire, et de l’intellectuel solidaire des premiers. À cela s’ajoute une configuration spécifique en France. La droite française répugne à user de populisme, laissant à l’extrême-droite l’exclusivité de l’imaginaire producériste.
C’est cette configuration qui explique, selon Feher, la percée du RN en France. Ni la droite, ni la gauche, ne proposent de vision du monde capable de rivaliser avec l’attractivité du producérisme. En 2007, Sarkozy tente bien de réactiver un producérisme de droite avec le thème des « français qui se lèvent tôt ». Mais il échoue à récupérer toute une partie de l’électorat du RN parce que son adhésion au néolibéralisme l’empêche de dénoncer en même temps les parasites d’en haut. Symétriquement, en 2022, Mélenchon oppose le peuple, les gens ordinaires aux élites parasitaires : l’oligarchie, la finance, la caste politico-médiatique… En reprenant le producérisme à son compte, il veut s’adresser à ceux qu’il appelle les « fâchés pas fachos ». Mais il laisse alors à l’extrême-droite la partie de l’électorat qui se sent menacée par les parasites d’« en bas », dont il ne considère pas les préoccupations. Sur le terrain du producérisme, tant les partis de droite que de gauche apparaissent « boiteux ». Ils marchent chacun sur une jambe, là où le RN occupe une position centrale en dénonçant à la fois les deux types de parasitisme. La mise au jour du schéma producériste permet ainsi de comprendre l’attractivité particulière du RN.
L’intérêt de la perspective ouverte par Feher tient aussi au fait de renouveler nos stratégies de combat face au RN. C’est l’aspect de l’ouvrage qui me questionne le plus : à si bien comprendre et décrire la puissance d’attractivité du RN, il apparait d’autant plus difficile de s’y opposer.
3 - Ouvertures
Ces analyses conduisent Feher à penser qu’il est inutile, voire contreproductif, pour la gauche de vouloir se réapproprier le producérisme : « les expéditions sur le terrain de l’extrême droite ont beau être menées au nom de la reconquête de l’électorat populaire, elles ne se traduisent pas moins par de nouveaux transferts de vote en sa faveur »4. En même temps, Feher montre aussi de manière extrêmement convaincante la puissance mobilisatrice du schème producérisme, notamment du point de vue des affects : « c’est bien à l’image flatteuse que le producérisme renvoie de leur expérience qu’il convient de rapporter la conduite des électeurs qui accordent leur confiance à son parti. Un monde divisé en producteurs locaux et en parasites allogènes comporte en effet de nombreux mérites – heuristiques, éthiques et même esthétiques – pour qui se sent assuré d’appartenir à la première catégorie »5. Ce schéma justifie le sentiment de colère des électeurs, donnant à leur malheur le sens d’une spoliation. Il s’agit de rendre aux victimes ce qui leur est dû. Les mesures en ce sens s’annoncent indolores pour tous ceux s’identifient aux « bons producteurs ». Elles sont même les seules à lui garantir qu’il en sortira gagnant. Dans la course au mérite que propose l’individualisme libéral, personne n’est certain d’arriver en tête. À l’opposé, les réformes systémiques envisagées par la gauche impliquent des changements pour tous, et peut-être pour quelques-uns le renoncement à certains privilèges. Les mesures producéristes, mesures d’« épuration », visent au contraire à assurer au travailleur autochtone la préservation du mode de vie auquel il est attaché.
La force de séduction propre au producérisme apparait alors si évidente qu’il semble d’autant plus risqué d’abandonner ce terrain à l’extrême-droite. Si la gauche n’y recourt pas, ne serait-ce que par stratégie électoraliste, comment pourrait-elle ne pas perdre ? Chantal Mouffe milite ainsi plutôt pour un populisme de gauche, qu’elle définit comme « une stratégie discursive construisant une frontière politique entre ʺle peupleʺ et l’ʺoligarchieʺ »6. Est-ce antithétique avec la position de Feher ? Mouffe parle de « populisme », et non de « producérisme ». Quelles relations, et quelles distinctions, peut-on établir entre les deux notions ? Serait-il utile, pour la gauche, d’envisager un populisme non-producériste ? Ou l’inverse ?
Feher, quant à lui, croit en l’avenir d’une « gauche d’occasion », une gauche qui prend acte de l’hétérogénéité des luttes et cherche des victoires ponctuelles, en contexte, sans développer d’imaginaire global, ni de grand récit de l’émancipation. Mais en quoi cette gauche, sans récit et sans horizon, serait-elle plus susceptible de mobiliser une large base électorale ? En quoi procure-t-elle des gains heuristiques, éthiques et esthétiques capables de rivaliser, du point de vue affectif, avec le producérisme du RN ?
Dernier point : la question du fascisme. En faisant de l’extrême-droite française un avatar du producérisme, Feher en propose une lecture inédite, qui l’arrache à d’autres types de filiations auxquelles on a l’habitude de la rattacher. Aujourd’hui, on entend souvent parler de la montée des extrêmes-droites en Europe comme d’un « retour du fascisme ». Or ce terme n’apparaît pas dans le corps du texte, bien qu’il figure en creux dans le titre de la postface : « réveil de l’antifascisme ». Faut-il comprendre que le RN dans sa figure actuelle, parce qu’il repose davantage sur une lecture producériste du social, ne tiendrait pas tant du fascisme ? Effectivement, la gauche qualifie peut-être un peu rapidement tous ses adversaires de « fascistes ». Ou bien faut-il penser une articulation entre fascisme et producérisme ?
Lucie Doublet est philosophe et écrivaine, autrice notamment de Emmanuel Levinas et l'héritage de Karl Marx. Sublime matérialisme (édition Orante, 2021).
1 Monique Wittig, La Pensée Straight, éditions Amsterdam, 2013, p. 62.
2 Michel Feher, Producteurs et parasites. L’imaginaire si désirable du Rassemblement National, éditions La Découverte, 2024, p. 11.
3 Ibid, p. 12.
4 Ibid., p. 217.
5 Ibid., p. 172-173.
6 Chantal Mouffe, Pour un populisme de gauche, Albin Michel, 2018, p. 17.
Pistes stimulantes et zones d’interrogation : Michel Feher face à l’extrême droitisation
Rapport à la séance du séminaire ETAPE du 9 mai 2025 sur le livre Producteurs et parasites. Sur l’imaginaire si désirable du Rassemblement national (2024)
Par Philippe Corcuff
Je voudrais, par mon intervention, baliser quelques repères quant à l’ouvrage original du philosophe Michel Feher Producteurs et parasites. Sur l’imaginaire si désirable du Rassemblement national paru aux éditions de La Découverte en 2024. Des repères utiles pour mieux comprendre le Rassemblement national afin de le combattre plus efficacement, du côté des libertaires en particulier et de la gauche en général. Et des repères utiles à la reconstitution d’une alternative, à moyen terme, et d’une résistance, à court terme, via une gauche d’émancipation à réinventer. Ces repères quant au livre de Feher s’inscriront dans deux pôles : d’abord, les pistes les plus stimulantes, et ensuite des zones d’interrogation, concernant des prolongements et/ou des impensés ou des écueils. Les deux côtés, celui des pistes les plus stimulantes et celui des zones d’interrogation, participent aux apports du livre de Feher, selon l’inspiration d’un article important de 1982 dans la Revue française de sociologie de Jean-Claude Passeron, intitulé « L’inflation des diplômes. Remarques sur l’usage de quelques concepts analogiques en sociologie » et consacré au caractère analogique des concepts en sciences sociales. Or, pour Passeron, les concepts sociologiques alimentent la connaissance tout à la fois « par leur adéquation et par leur inadéquation » à l’objet étudié. Le livre de Feher alimente aussi notre connaissance du RN et notre pensée politique par ses adéquations et ses inadéquations. En en sens passeronien, ses fragilités participent aussi de ses forces.
1 – Pistes les plus stimulantes de Producteurs et parasites
Je partagerai la présentation des apports les plus notables du livre selon moi entre ce qui concerne le RN et ce qui concerne l’avenir de la gauche. Quelques éléments critiques non développés y feront déjà de brèves apparitions.
a) Éclairages sur le RN
Le livre de Feher nous invite opportunément à nous écarter des facilités rhétoriques et cognitives qui encombrent les réactions à gauche face aux succès du RN. Il nous rappelle ainsi une litanie tissée d’évidences qui empêche souvent de penser à gauche face à l’extrême droitisation :
« À chaque fois, l’accent est mis sur la désinformation opérée par les empires médiatiques qui soutiennent les candidats conservateurs, sur la dépolitisation induite par les réformes néolibérales et la désindustrialisation, ou encore sur l’abandon de l’électorat populaire par des formations rendues à la rationalité de leurs adversaires ou égarés par des préoccupations sociétales. » (p. 229)
Ce qui le conduit à « s’écarter de grilles de lectures alternativement fondées sur la distinction entre les intérêts économiques et les valeurs morales, et sur le travestissement des intérêts objectifs par les représentations idéologiques » (p. 8).
Feher met alors en cause globalement la tendance à gauche à faire surtout du vote pour le RN un geste en négatif et rarement une adhésion en positif : or, « pourquoi, dans ces conditions, persister à parler d’un vote par dépit ou par défaut ? », demande-t-il (p. 250). Cela débouche, par exemple, sur la critique de la stratégie un temps mise en avant par Jean-Luc Mélenchon des « fâchés pas fachos » (voir l’article d’un ami du séminaire ETAPE Manuel Cervera-Marzal, AOC, 22 octobre 2021), et qui revient parfois dans le discours du leader Insoumis. Ainsi, l’ouvrage de Feher est précieux en ce qu’il nous aide d’abord à secouer les évidences installées à gauche quant à la dynamique actuelle d’extrême droitisation.
Le second apport important du livre est de dessiner une alternative aux discours les plus usités et les plus usés à gauche sur le RN. Pour lui, il y aurait un « imaginaire » qui se dégagerait des discours du RN, un imaginaire associant ressentiments sociaux, morale et politique. Et cet imaginaire rendrait le RN « désirable ». C’est une piste fondamentale, parce qu’elle nous oriente déjà quant à la deuxième partie de mon propos : l’action de la gauche face à l’extrême droitisation. Car cette piste suggère en creux que ce n’est pas surtout la dénonciation des méchants médias bolloréisés ou du méchant néolibéralisme qui permettrait de résister au RN, mais que le terrain de la régénérescence d’un imaginaire alternatif serait un des terrains les plus décisifs.
Cependant, Feher ne se contente pas de mettre sur la table la piste de « l’imaginaire désirable », il lui propose un contenu. Il recourt à une notion travaillée dans la littérature académique anglophone : « le producérisme » (de producteurs). L’imaginaire producériste « renvoie à une opposition de nature entre producteurs et parasites » (p. 12). Et il précise : « Fondée sur la "valeur travail" […] la division de la société en contributeurs méritants et en prédateurs oisifs s’accompagne d’un imaginaire où le progrès social prend la forme de l’épuration » (p. 12), afin de « restaurer une communauté saine et productive grâce à l’expulsion des éléments parasitaires infiltrés en son sein » (p. 13). Ce producérisme dessine un haut et un bas au sein de l’espace social faisant le malheur du « peuple productif », en imputant « l’infortune des producteurs à deux types de parasites – les uns abusivement nantis ; les autres indûment assistés » (p. 158), les fameux « cassos ». L’imaginaire producériste est le plus souvent genré et même viriliste, les « vrais producteurs » y étant alors des hommes et la virilité affichée en étant fréquemment un attribut valorisé.
Par ailleurs, avec le FN-RN, on a affaire à une « racialisation des prédateurs voués à la vindicte » (p. 14), donc à un « producérisme nativiste » (défense des « français de souche », p. 145) et « racialisé » (p. 152), « le désir d’épuration » se présentant comme « concurremment éthique et ethnique » (p. 18).
Les parasites du haut, « les nantis », ont été longtemps racialisés via l’antisémitisme, encore à l’époque de Le Pen père pour le RN. La stratégie de « dédiabolisation » du RN enclenchée par Le Pen fille a abandonné publiquement ce terrain1, et l’après 7 octobre a même conduit à constituer médiatiquement le RN comme un protagoniste de la lutte contre l’antisémitisme, dans un retournement radical peu souvent observable à ce niveau en politique. Les erreurs tactiques et les ambiguïtés de Jean-Luc Mélenchon et de La France insoumise l’ont aidé dans cette voie, Feher omet de le signaler.
Même s’il a raison de noter que la diabolisation de la solidarité avec Gaza chez Les Républicains, dans « la macronie » et dans les secteurs dits « républicains » de la gauche a joué le rôle principal. Feher semble aussi sous-estimer la possibilité d’une renaissance de la racialisation antisémite des « nantis » à l’extrême droite, alors que des passages rhétoriques ont été historiquement frayés en ce sens, que les stéréotypes antisémites demeurent largement présents dans le RN profond, en décalage avec la stratégie de ses dirigeants, et que la figure historique maléfique de « Rothschild » a été réactivée lors de la campagne présidentielle de 2017, puis dans son sillage au cours du mouvement des « gilets jaunes » à partir de novembre 2018. Les préjugés antisémites, vraisemblablement non intentionnelles, qui resurgissent périodiquement dans les discours de Jean-Luc Mélenchon2 pourraient aussi alimenter cette potentialité.
Quant aux « parasites » d’en bas, « les immigrés » et « les musulmans » occupent largement l’espace de la racialisation d’extrême droite, comme l’a bien mis en évidence l’enquête-livre du sociologue Félicien Faury, Des électeurs ordinaires (Seuil, 2024), dont nous a parlé la politiste Nonna Mayer lors de la séance du séminaire ETAPE du 24 mai 2024.
Le livre de Feher propose une brève généalogie intellectuelle et politique des différents producérismes : au cours de la Révolution française, dans le mouvement ouvrier (je reviendrai sur la figure libertaire de Pierre-Joseph Proudhon, dont on a beaucoup parlé positivement au séminaire ETAPE au long des années, et dont on reparlera lors de notre prochaine séance du 23 mai 2025 avec une biographe de Proudhon, l’historienne du droit Anne-Sophie Chambost), dans le nationalisme antisémite de Maurice Barrès, dans le nazisme, dans le New Deal rooseveltien, dans le keynésianisme… jusqu’à un « producérisme néolibéral ». Puis Feher insiste sur le producérisme du FN-RN et sur ses déplacements au cours du temps, avec au final le phénomène de « confiscation du producérisme par l’extrême droite » (p. 227).
Le dessin proposé par Feher est original et stimulant. On reste toutefois un peu sur sa faim quant à certaines des notions cardinales : la notion d’imaginaire apparaît sous-théorisée. On attendrait davantage de développements quant aux articulations entre dimensions affectives, éthiques, cognitives et politiques, mais aussi entre le négatif (la figure du ressentiment est signalée, mais peu travaillée) et l’horizon du souhaitable. Les apports de Cornelius Castoriadis pourraient être utiles. La question de la désirabilité est également sous-conceptualisée, alors qu’elle apparaît aussi importante pour l’alternative de gauche. Mais on peut dire aussi que le livre de Feher constitue une invitation à ce que nous poursuivions nous-mêmes le chemin qu’il a amorcé avec courage intellectuel, en évitant les paresses accumulées sur ce terrain à gauche.
b) Enseignements pour une gauche à refaire
On a commencé à l’effleurer, mais le livre de Feher est aussi important afin d’envisager un sursaut à gauche.
Premier angle important : la critique de « l’obstination à contester l’usage de l’antinomie du producteur et du parasite aux nativistes » (p. 210). Sur ce plan, Fabien Roussel, un peu plus, mais aussi François Ruffin sont légitimement épinglés. Feher pointe une difficulté devenue structurelle à gauche dans le contexte d’extrême droitisation :
« C’est précisément de cette faculté de ratisser plus large, en adjoignant la stigmatisation des parasites à la critique de l’exploitation, que l’essor du FN/RN a privé la gauche. Car une fois le producérisme accaparé par une formation à la fois rompue à son maniement et sans complexe dans la racialisation des prédateurs désignés, toute tentative de cooptation de son axiologie est vouée à l’échec » (p. 216).
Afin de faire se croiser mes propres travaux sur le confusionnisme3 et ceux de Feher sur le producérisme, on pourrait faire l’hypothèse que les schémas producéristes, à partir du moment où l’extrême droite a largement mis la main idéologique dessus, constituent un des conducteurs de confusionnisme, un des tuyaux rhétoriques alimentant la « formation discursive » confusionniste, en tant qu’espace d’interférences et d’hybridations entre des thèmes et des postures d’extrême droite, de droite, de gauche modérée et de gauche radicale.
Un deuxième enseignement pour la gauche formulé par Feher est que laisser au RN le monopole des schémas producéristes « ne suffira pas davantage à contenir sa progression » (p. 217). Partant, il montre que ni Yannick Jadot, ni Raphaël Glucksmann, ni Jean-Luc Mélenchon ne proposent une voie alternative potentiellement majoritaire.
Ce deuxième enseignement débouche sur des intuitions prometteuses, en conclusion du livre, quant à d’autres difficultés intellectuelles structurelles à gauche susceptibles d’être synthétisées autour de la notion d’« intersectionnalité ». À partir de 1968, ayant surgi une pluralité de luttes (féministes, homosexuelles, antiracistes, écologistes, etc.) portant la critique d’une pluralité de modes de domination, il n’est plus possible d’organiser l’émancipation autour d’un axe principal englobant, comme la contradiction capital/travail d’inspiration marxiste. Feher est un des rares à avoir un rapport lucide, et non pas mythologique comme dans nombre de milieux militants qui s’en réclament4, au défi politique de l’intersectionnel, aujourd’hui indépassable, malgré la nostalgie qui en brouille encore largement la prise de conscience à gauche. Il écrit ainsi que l’intersectionnalité « est moins faite pour annoncer le rassemblement des dominés que pour cartographier les tensions qui ne cessent de l’ajourner. » (p. 233) Bref, l’intersectionnalité, ce n’est pas dans un premier temps « la convergence des luttes » (contrairement à ce que m’a dit il y a quelques années un étudiant « intersectionnel » lors d’un Grand Oral de Sciences Po Lyon), mais plutôt la divergence des luttes.
Cela ne veut pas dire qu’une convergence des luttes, plus compliquée, n’est pas envisageable dans un second temps5. C’est pourquoi, comme Feher, je défends un post-marxisme élargi pour lequel il n’est pas « judicieux de s’obstiner à parier sur la propension des luttes à converger entre elles ou autour d’un enjeu réputé principal » (p. 236) ; un paradigme écologiste, ou féministe, ou queer, ou décolonial pouvant prétendre remplacer le paradigme de classe comme axe englobant. Faire du commun à partir d’une pluralité irréductible, impliquant des « rivalités entre les défenseurs des différentes causes » (p. 231), est devenu inéluctable à gauche, malgré la persistance nostalgique « des controverses sur la cause la plus à même de réduire la pluralité des luttes à un dénominateur commun » (p. 236). Le post-marxisme élargi de Feher est aussi, de manière encore plus extensive et porteuse d’avenir, post-socialiste, dans « un souci de délester les résistances aux formes contemporaines d’exploitation, de discrimination et de discrédit du poids d’un scénario imaginé au milieu du XIXe siècle et indissociable du naufrage des socialismes au siècle suivant. » (p. 239)
2 – Quelques zones d’interrogation quant à Producteurs et parasites
Il est temps de passer aux zones d’interrogation s’efforçant d’ouvrir sur des prolongements et des affinements possibles. Je découperai encore en deux mes propos, d’abord l’analyse de l’extrême droitisation, puis la question de la gauche.
a) Sur l’analyse du RN et du producérisme
Je ne retiendrai que deux pôles de questionnement.
1) Feher prend appui sur une série de recherches en sciences sociales autour du rapport au RN, comme celles de Violaine Girard, Benoît Coquard ou Félicien Faury. Cependant son hypothèse producériste a tendance à sur-homogénéiser les constats sociologiques quant aux électeurs du RN. Par exemple, quand il écrit :
« c’est bien à l’image flatteuse que le producérisme de Marine Le Pen renvoie de leur expérience qu’il convient de rapporter la conduite des électeurs qui accordent leur confiance à son parti. » (pp. 172-173)
« Le producérisme », « leur expérience » et « la conduite des électeurs » : cela constitue une pente classique dans le rapport de la philosophie aux sciences sociales. Ce que le philosophe Ludwig Wittgenstein avait identifié comme un travers courant en philosophie indépendamment même de ses rapports avec les sciences sociales : la quête « d’une substance qui réponde à un substantif » (Le Cahier bleu, 1933-1934). Rien ne dit que les schémas producéristes ne soient clairement présents dans la plupart ou même dans la majorité des votes pour le RN. La science politique, à la différence de la politologie sondagière de plateaux TV, a montré depuis longtemps que le vote permet une agrégation d’expériences sociales, de représentations, d’intentions et de logiques diversifiées6.
Toutefois, il y a bien, à mon avis, une place stimulante pour l’imaginaire producériste dans l’analyse de la dynamique électorale du RN. C’est là notamment que la question de l’imaginaire aurait pu être grattée un peu plus. On peut faire l’hypothèse que c’est un cadre symbolique d’unification de rapports pluriels au vote, qui va sélectionner et valoriser dans les expériences des potentialités inégalement présentes et disséminées, et qui va, rien qu’en les nommant et en les politisant, donner un autre statut à ces potentialités. Partant, l’imaginaire producériste du RN se présente comme un outil politique d’homogénéisation et de généralisation. On pourrait mobiliser les analyses du sociologue Gabriel Tarde au début du XXe siècle quant à l’antisémitisme, qui révèlent certaines similarités dans les processus. Tarde écrit ainsi dans L’opinion et la foule :
« À la vérité, pour qu'Édouard Drumont suscitât l'antisémitisme, il a fallu que sa tentative d'agitation répondit à un certain état d'esprit disséminé parmi la population ; mais, tant qu'une voix ne s'élevait pas, retentissante, qui prêtât une expression commune à cet état d'esprit, il restait purement individuel, peu intense, encore moins contagieux, inconscient de lui-même. Celui qui l'a exprimé l'a créé comme force collective, factice, soit, réelle néanmoins. je sais des régions françaises où l'on n'a jamais vu un seul juif, ce qui n'empêche pas l'antisémitisme d'y fleurir, parce qu'on y lit les journaux antisémites.»7
2) Ma double composante libertaire et foucaldienne va maintenant aborder le traitement, trop rapide et aplatissant, en partie erroné, de Proudhon dans le livre de Feher.
Il est ainsi écrit que : « Pierre-Joseph Proudhon joue un rôle pivot dans l’histoire du producérisme, tant par son influence propre qu’en raison de son différend avec Marx. » (p. 34). Feher insiste aussi sur l’antisémitisme de Proudhon en avançant : « l’expulsion, voire l’extermination des juifs est un préalable nécessaire à la sortie du capitalisme » (p. 39). Décomposons les choses.
* Feher, à cause du caractère « bref » de sa généalogie, surfe sur l’organisation des discours propre à l’histoire traditionnelle des idées autour ce que Foucault critique en 1969 dans L’archéologie du savoir8 comme des « continuités irréfléchies » et des « synthèses toutes faites », telles que les notions d’« auteur », d’« œuvre », de « tradition » ou d’« influence ». C’est ce que l’historien britannique de la pensée politique Quentin Skinner a appelé, également en 1969, « la mythologie de la cohérence » dans l’analyse des auteurs d’hier et de leurs idées9. Foucault, dans un pas de côté vis-à-vis de la focalisation de l’histoire des idées sur des œuvres et des auteurs ainsi sur-homogénéisés, propose un autre découpage des discours, dans un espace plus composite, où ne prendraient place que certains morceaux de certains locuteurs, et pas toute leur « œuvre », avec des tensions entre ces locuteurs : ce qu’il appelle « formation discursive »10. En ce sens des morceaux d’écrits de Proudhon, à travers des lectures ultérieures et des mises en rapport avec des morceaux d’autres locuteurs (par exemple dans le Cercle Proudhon qui a va réunir en 1911-1914 autour d’intellectuels de l’Action Française des partisans du syndicalisme révolutionnaire11), a bien participé à la « formation discursive » producériste.
* Cependant, les morceaux producéristes de Proudhon et des interprétations qui en ont été faites par la suite n’ont pas la cohérence que leur attribue Feher dans « l’œuvre » de Proudhon. Ainsi dans Qu’est-ce que la propriété ? (1840), Feher ne prend pas en compte la distinction importante entre « propriété » (ou « droit dans la chose » ou propriété-vol) et « possession » (« droit à la chose » fondé sur l’usage)12, qui nous oriente dans des directions plus stimulantes. Il crée une continuité nette qui ne va pas de soi entre ce premier texte et la proposition de « banque du peuple »13. Il a une lecture de la controverse entre le Proudhon de Philosophie de la misère (1846) et le Marx de Misère de la philosophie (1847), qui s’inscrit dans une logique de réduction marxiste des analyses proudhoniennes. Or, le récent livre de la philosophe Catherine Malabou, Il n’y a pas eu de Révolution. Réflexions sur la propriété privée, le pouvoir et la condition servile en France (Payot & Rivages, 2024)14, propose une lecture politique de la controverse du côté anarchiste, un anarchisme nourri de son parcours au départ derridien (dont elle est venu parler au séminaire ETAPE le 17 mars 202315), qui ouvre des pistes différentes. Et le dernier livre, publié de manière posthume, de Proudhon, Théorie de la propriété (1865), va réévaluer la propriété, mais dans une fonction politique de rééquilibration du côté de l’individu par rapport à la puissance étatique16. Ce qui dessine un nouveau problème. Etc. etc. pourrait-on dire afin de faire éclater en foucaldien (et en skinnerien) le présupposé de cohérence de « l’œuvre » de Proudhon.
* Quant à l’antisémitisme, il est réel, mais beaucoup moins prégnant que le sexisme, par exemple, dans la composante producériste de l’œuvre de Proudhon. Le sexisme est donc important dans ses écrits17, pas l’antisémitisme exprimé plus rarement, en une époque où il est pourtant fort présent au sein du mouvement ouvrier. Les propos les plus nettement antisémites de Proudhon se trouvent principalement dans deux textes, sous la forme de quelques phrases seulement à chaque fois : dans ses Carnets intimes (édités seulement en 1971), au seul jour du 26 septembre 1847 (passage que Feher cite), et dans un livre inachevé publié après sa mort en 1883, Césarisme et christianisme18 (que Feher ne semble pas connaître). Et l’intensité antisémite de la phrase citée par Feher (p. 39) où Proudhon parle d’« exterminer » les Juifs n’intervient qu’un seule fois, le 26 décembre 1847 donc, dans un texte non publié de son vivant, puisqu’il s’agit de ses Carnets. Quant à la dimension clairement producériste de cet antisémitisme, elle intervient surtout dans Césarisme et christianisme : « Le Juif est par tempérament anti-producteur, ni agriculteur, ni industriel, pas même vraiment commerçant. C’est un entremetteur, toujours frauduleux et parasite, qui opère, en affaires, comme en philosophie, par la fabrication, la contrefaçon, le maquignonnage ». Oui, Proudhon a baigné dans des préjugés antisémites alimentant sa composante producériste, et contre la tendance à la mythologisation active dans les milieux anarchistes organisés, il ne faut pas le passer sous silence (comme son sexisme), dans un nécessaire rapport auto-critique vis-à-vis du passé libertaire. Cependant, il apparaît peu raisonnable et documenté de leur donner une centralité dans sa pensée politique, comme le fait Feher, alors que cela concerne essentiellement deux paragraphes au sein des milliers de pages que nous a laissées Proudhon.
b) Sur l’avenir de la gauche et de l’émancipation
Sur la question de la réinvention de la gauche, je traiterai aussi deux problèmes, mais en étant un peu plus bref.
1) Le premier point concerne la notion de « valeur travail » à propos de laquelle on peut émettre quelques hypothèses globalisantes dans le contexte actuel. « La valeur travail » semble nécessairement liée au cadre producériste pour Feher. En convergeant d’abord avec lui, il apparaît légitime de critiquer la façon dont « la valeur travail » est mise en avant par Fabien Roussel19 et par François Ruffin20, en privilégiant les secteurs des classes populaires et moyennes les plus attachés à un travail générateur d’identité personnelle et collective par rapport aux secteurs des classes populaires et moyennes davantage déconnectés matériellement et symboliquement du travail salarié (et souvent racialisés). Cependant, face à Roussel et Ruffin, n’oublions pas Sandrine Rousseau pour qui, le 15 septembre 2022, « la valeur travail, pardon, c’est quand même une valeur de droite » (comme s’il n’y avait pas une longue histoire du mouvement ouvrier, commençant en France autour de 1830, avec une ambivalence entre dénonciation de l’exploitation et valorisation des métiers !), privilégiant plutôt un populaire précarisé ou sous minimas sociaux associé à la critique écologiste de la perte de sens généré par le travail salarié ayant un certain écho dans les couches moyennes diplômées de gauche. Or, il me semble qu’un des défis actuels de la gauche est de trouver des passerelles entre ces deux secteurs sociaux tendanciels : les milieux populaires et les couches moyennes dotés d’une certaine stabilité sociale et valorisant (au moins partiellement) le travail et les milieux populaires et les couches moyennes précarisés se détachant de « la valeur travail ». Et comme on est délesté grâce à Feher de la magie de « la dernière instance » (supposée objective) des marxistes, cette convergence n’est pas simple à réaliser et elle est même fort incertaine ! Ce n’est pas pour cela qu’il faut abandonner ce terrain décisif des alternatives à l’extrême droitisation en cours.
Dans cette perspective et à titre d’hypothèse, une piste pourrait se dégager, n’invalidant pas complètement une notion (non exclusive) de « valeur travail », en ce qu’elle ne serait pas inéluctablement liée à l’opposition producteurs/parasites. Et si un point de convergence possible était la dignité ? Certains trouvent des sources de dignité dans le travail salarié, les mêmes ou d’autres dans le travail pour soi (je pense à mon grand-père maternel ouvrier dans le petit établi qu’il s’était constitué dans son HLM à Mérignac en Gironde, où en bricolant et en inventant des objets – comme un fantastique appareil à découper les oursins sans s’enfoncer des épines dans les mains, dont je garde un grand souvenir – il s’inventait et se bricoler lui-même), et d’autres encore trouvent des sources de dignité dans d’autres activités ou d’autres relations. Ce serait la constitution d’une dignité personnelle et collective qui permettrait la convergence, le travail salarié en particulier et le travail en général n’en constituant qu’une modalité possible, dans une autre configuration que la configuration producériste, mais dans une logique ne relevant pas du dénigrement unilatéral de « la valeur travail » de type Sandrine Rousseau. L’histoire du mouvement ouvrier montre que, à travers la tension entre la critique du travail aliéné et une certaine valorisation du travail, la conquête d’une dignité individuelle et collective n’est pas nécessairement liée à l’imaginaire producériste dans son opposition centrale entre producteurs et parasites (même si elle a pu lui être liée). Je pense à ce que m’a dit à la fin des années 1990 une militante syndicale sur sa découverte de la théorie marxiste de l’exploitation au cours des années 1970 alors qu’elle était ouvrière en usine : « Je croyais que je n’étais rien et j’ai alors appris que j’étais au cœur de la production de toute richesse. Ça a changé ma vie. » La piste de la dignité, en connexion avec une possible valorisation non exclusive du travail mais dissociée de la configuration producériste, supposerait de réévaluer la question de l’individualité dans l’émancipation par rapport au collectif et au commun, à rebours de la domination d’un logiciel collectiviste à gauche21.
2) À la fin de la conclusion de son livre, Feher esquisse un chemin modeste pour la gauche : « une gauche d’occasions » (p. 239). Qu’est-ce à dire ? « Délivrés des horizons d’attente où se projetaient leurs prédécesseurs, ses agents se montreraient d’autant plus capables d’appuyer chaque défi aux inégalités venu de la société qu’ils s’abstiendraient de l’affecter à la composition d’un "nous" homogène et porteur d’un avenir annoncé. » (ibid.) La gauche sauterait en quelque sorte d’occasion en occasion, en accueillant « les déconvenues » comme « des épreuves riches d’enseignements stratégiques » et « les succès » comme « des expériences renouvelables » (p. 238). Il y a là quelque chose d’important, beaucoup travaillé dans l’expérimentalisme démocratique et pragmatiste d’un John Dewey, qui a beaucoup compté dans les débuts du séminaire ETAPE22. Mais est-ce que cela peut suffire ? Je ne pense pas. Feher se prive là d’un autre pôle au cœur de son livre : l’imaginaire, en tant que composé de valeurs, de savoirs critiques et d’affects, enraciné dans des expériences individuelles et collectives et se projetant vers un avenir meilleur possible. Si Feher prend au sérieux la façon dont l’imaginaire (dont j’ai dit que le concept n’était pas assez travaillé dans son ouvrage) contribue à la force propulsive symbolique du RN, l’imaginaire ne semble pas concerner par contre pour lui l’avenir de la gauche.
Pragmatisme démocratique, pluraliste et expérimental, d’une part, et réinvention d’un imaginaire globalisant, d’autre part, cela balise mieux pour moi les chemins tortueux et difficiles que la gauche aurait à emprunter en contexte d’extrême droitisation.
La proposition de « gauche d’occasions » doit une part de sa force et de sa faiblesse, me semble-t-il, aux ressources intellectuelles de l’aventure politico-intellectuelle à laquelle Feher a été longtemps associé : celle de la revue Vacarme (1997-2020). Je nommerai ces ressources « nietzschéo-foucaldo-deleuziennes » à travers une certaine insistance sur la pluralité et sur la mobilité plus que sur le commun. Un défi politico-intellectuel du moment me semble être de percuter de telles ressources « nietzschéo-foucaldo-deleuziennes » et des ressources marxiennes et marxistes, de mettre en tension donc la pluralité et le commun sans que l’un ne prenne le pas sur l’autre, et cela dans un cadre post-nietzschéen et post-marxiste nourri de pragmatisme libertaire. Je m’arrêterai sur cette suggestion à lire comme une interrogation.
Philippe Corcuff est co-animateur du séminaire de recherche militante et libertaire ETAPE, professeur de science politique à Sciences Po Lyon et notamment auteur de La grande confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées (Textuel, 2021).
1 L’antisémitisme demeure une coordonnée importante du milieu militant RN, héritée du FN, mais tend à être relégué à un plan non public ou semi-public par la stratégie de « dédiabolisation » menée par ses dirigeants ; voir, par exemple : « Municipales : la carte des 250 "brebis galeuses" du RN », par Aurélien Defer, Christophe-Cécil Garnier, Daphné Deschamps, Mathieu Molard et Lou Brayet, StreetPress, 13 mars 2026.
2 Voir notamment les textes, documentés et venant de la gauche, d’Olia Maruani, « Quelques réflexions sur l’antisémitisme et son déni à La France insoumise », site du collectif Golema, 7 février 2022 ; de Lénaïg Bredoux et Fabien Escalona, « Antisémitisme : les fautes de Jean-Luc Mélenchon », Mediapart, 10 novembre 2023 ; des Juives et Juifs Révolutionnaires, « C’est quoi le bail avec Jean-Luc Mélenchon ? », blog Mediapart, 9 juillet 2024 ; de Philippe Marlière, « LFI et l’accusation d’antisémitisme : un faisceau d’indices accablants », site du Nouvel Obs, 14 mars 2025 ; et d’Edwy Plenel, « Jean-Luc Mélenchon : la faute de trop », Mediapart, 27 février 2026.
3 Voir « A propos de La grande confusion, de Philippe Corcuff », Entretien et Bonnes feuilles, site de réflexions libertaires Grand Angle, 27 mars 2021.
4 Sur certains lectures militantes à pente mythologique de l’intersectionnalité, voir mon texte « "Armageddon Time" : l’intersectionnalité, c’est pas un conte de Noël ! », blog Mediapart, 4 janvier 2023.
5 Sur la façon dont l’intersectionnalité conduit à bouleverser les visions stratégiques à gauche et sur l’importance que les imaginaires peuvent y prendre dans la perspective de « la convergence des luttes », voir la contribution de Pierre Khalfa et la mienne au dossier au dossier sur « Retour sur la question stratégique : comment changer politiquement de société ? », site de réflexions libertaires Grand Angle, 26 avril 2023.
6 Pour une synthèse, voir Daniel Gaxie (dir.), Explication du vote. Un bilan des études électorales en France, Presses de Sciences Po, 1989.
7 Gabriel Tarde, L’opinion et la foule [1e éd. : 1901], édition électronique réalisée par Jean-Marie Tremblay au Québec, collection « Les classiques des sciences sociales », 2003, p. 14.
8 Michel Foucault, L’archéologie du savoir, Gallimard, 1969, pp. 31-43.
9 Quentin Skinner, « Meaning and Understanding in the history of ideas » [1e éd. : 1969], repris dans Visions of Politics, volume 1 : Regarding Method, Cambridge University Press, 2002, pp. 67-72.
10 M. Foucault, L’archéologie du savoir, op. cit., pp. 44-54.
11 Voir Georges Navet, « Le Cercle Proudhon (1911-1914). Entre le syndicalisme révolutionnaire et l’Action française », Mil neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle, n° 10, 1992, pp. 46-63.
12 Pierre-Joseph Proudhon, Qu’est-ce que la propriété ? [1e éd. : 1840], Editions TOPS/H. Trinquier, 1997, p. 56.
13 Pierre-Joseph Proudhon, « Banque du Peuple : déclaration », Le Peuple. Journal de la République démocratique et sociale, 31 janvier 1849, reprise sur Gallica (BNF).
14 Sur ce livre de Catherine Malabou, voir la recension de Jérôme Alexandre, « Propriété, Révolution, Anarchisme », site de réflexions libertaires Grand Angle, 2 avril 2024.
15 Voir les contributions du dossier « Echanges autour d’Au voleur ! de Catherine Malabou », site de réflexions libertaires Grand Angle, 22 mai 2023.
16 Voir mon livre La question individualiste. Stirner, Marx, Durkheim, Proudhon, Editions Le Bord de l’eau, 2003.
17 Voir Francis Dupuis-Déri, « Proudhon, un anarchiste misogyne et antiféministe, ou comment interpréter l’incohérence d’un auteur célèbre », dans Christine Bard, Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déris (éds.), Antiféminismes et masculinismes d’hier et d’aujourd’hui, PUF, 2019, pp. 79-113. Dupuis-Déri conclut ainsi son texte en le dotant d’une portée heuristique plus générale quant aux figures intellectuelles dans les œuvres desquelles nous pouvons puiser des pépites (Proudhon, Marx, Rosa Luxemburg ou…, plus récemment, Judith Butler, dans mon cas) : « il est sans doute plus respectueux de l’œuvre des "grands penseurs" de les lire sérieusement, sans oublier les propos qui gênent ou qui fâchent. » (p. 112)
18 Voir les deux passages dans « Antisémitisme de gauche : définition et fonctions politiques » d’Yves Coleman, 27 mai 2015, repris sur le site Ni patrie ni frontières, 4 mai 2017, p. 7.
19 « La gauche doit défendre le travail et le salaire et ne pas être la gauche des allocations, minimas sociaux et revenus de substitution », a déclaré Fabien Roussel à la Fête de l’Huma le 9 septembre 2022.
20 « Mais c’est nous, le travail ! C’est la gauche, depuis Fourmies et Jaurès, le camp des travailleurs ! », François Ruffin, Je vous écris du front de la Somme, Les liens qui libèrent, 2022, p. 10.
21 Voir mon texte « Rééquilibrer le commun par l’individualité : la piste Levinas. Quelques réflexions à partir d’un texte de Christian Laval », site de réflexions libertaires Grand Angle, 23 novembre 2016.
22 Voir Joëlle Zask, « La démocratie, entre la radicalité de Dewey et les expériences paysannes » (séminaire du 10 juin 2016), site de réflexions libertaires Grand Angle, 22 janvier 2017.
