19 janvier 2026
Peut-on être à la fois anarchiste, climatosceptique et conspirationiste ?
A propos de L’anarchie des météores1 de Philippe Pelletier
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Le livre de Philippe Pelletier arrive après de nombreux articles et quelques livres sur le sujet s’efforçant de nous convaincre que le réchauffement – ou dérèglement – climatique ne doit pas être pris au sérieux, ou plutôt qu’on nous raconte beaucoup de balivernes. La tendance au conspirationnisme était déjà présente dans les précédent écrits et l’on pouvait s’attendre, puisque c’est un nouveau livre, à une évolution d’un discours qui rendait le lobby nucléaire responsable de la communication du GIEC, lequel ne faisait rien d’autre que de la propagande pronucléaire au prétexte du réchauffement climatique.
Un premier étonnement est le sous-titre : « analyse savante et critique », ce petit livre pourrait-il contester des années de recherches faisant massivement consensus ?
N’étant moi-même pas savant, ni climatologue ni épistémologue, mais un anarchiste attaché à l’usage argumenté de la raison, j’ai cependant trouvé durant ma lecture quelques raisons de douter de la démonstration qui est proposée.
Je vais indiquer ici quelques remarques venues au fil de la lecture. Je ne serai pas exhaustif car il y a aussi des détails clairement erronés ou sur lesquels on pourrait chipoter (Ex : Thatcher n’était pas biologiste mais chimiste), ce serait long et fastidieux.
P. 21 : Une remarque obscure à propos du pastafarisme qui, apparemment est pris au sérieux, alors qu’il est foncièrement une plaisanterie que des libertaires peuvent trouver plutôt intéressante (https://fr.wikipedia.org/wiki/Pastafarisme).
P. 48 : A propos de la différence entre climat et météo : « La distinction est commode. Mais elle masque le fait que les deux sciences utilisent les mêmes appareils pour observer les mêmes facteurs, sauf que la climatologie lisse au maximum les aspérités et fige la réalité météorologique dans un système conceptuel de climats ». On peut se demander là si l’on a pas affaire à une forme de « climatopopulisme », par cette critique de l’abstraction. N’est-ce pas une forme de cassage de thermomètre, au sens où un cadre conceptuel, chez les climatologues comme chez le géographe Philippe Pelletier, permet d’organiser les données empiriques d’observation ? L’étude du climat fournit un cadre producteur de données qui dérangent alors regardons plutôt ce que dit la météorologie qui serait moins « conceptuelle »… En-dehors de la confusion dans les rapports entre théorie et empirie (qui n’arriverait même pas à rendre compte des analyses de Philippe Pelletier lui-même dans son livre), il se trouve que si on regarde sur le site de l’Organisation météorologique mondiale on y trouve plutôt des informations elles aussi alarmantes. (Exemple : https://wmo.int/fr/news/media-centre/lomm-confirme-que-2024-est-lannee-la-plus-chaude-jamais-enregistree-avec-une-temperature-superieure). Mais surtout, une « analyse savante et critique » ne devrait-elle pas être autant à charge qu’à décharge, en étant soucieuse de la nuance ?
P. 55 : « Si l’on admet que le vocabulaire courant évoque le climat dans le sens de “temps qu’il fait”, constatons qu’il n’y a pas besoin de grands organismes internationaux pour nous apprendre que “le temps change”, ce qu’il fait “tout le temps” par définition. » On peut appeler ça du noyage de poisson, ou une diversion, car dans ce cas on ne pourrait plus parler de changement au niveau des réalités physiques et/ou sociales. Or à partir du moment où le terme « global » est banni, on ne peut pas voir de changement global, c’est-à-dire que l’on ne se donne alors pas les moyens de cerner une tendance globale par-delà les divers bougés du réel, dans un temps long (plusieurs dizaines d’années), laquelle est le vrai sujet de préoccupation du moment. Du coup, on peut voir dans cette démarche une forme de négationnisme…
P. 58 : Cette partie est intitulée « La moyenne problématique ». Philippe Pelletier y conteste la nécessité de calculer des moyennes, au prétexte qu’elles font disparaître un certain nombre de réalités. On peut voir là aussi du « cassage de thermomètre » et quand le GIEC se sert de moyennes, il ne cesse de préciser qu’il existe des disparités, y compris dans l’évolution. Pourtant les moyennes sont indispensables pour constater (ou pas) une évolution sur la durée. N’y a-t-il pas problème à le contester et à prétendre à une analyse savante ? Le refus de savoir ne ressemble-t-il pas plus à de l’obscurantisme qu’à de la critique ?
P. 92 : « En outre, si la très grande majorité des glaciers reculent dans le monde, il ÿ en a quelques-uns qui avancent, notamment dans l’hémisphère austral, ce qui malmène la théorie d’une évolution réellement “globale” ». Un exemple de négationnisme parmi d’autres : une moyenne, par définition, associe des valeurs différentes. Mais elle est significative quelle qu’elle soit.
P. 126 : « Soulignons aussi que Le “record de froid” a été battu au cours du “réchauffement global”, lequel n’est donc pas si “global” que cela. » Nouvel exemple dans lequel Philippe Pelletier refuse l’existence d’une moyenne. Comme si le climat n’existait pas vraiment ou alors juste par endroits…
P. 134 : « Le global cooling » (théorie en cours dans les années 70, prévoyant une glaciation) est présenté comme une donnée scientifique alors qu’il n’était pas moins discuté que le « global warning », mais en l’occurrence pas en dehors du milieu académique (https://fr.wikipedia.org/wiki/Refroidissement_global).
P. 141-168 : Le chapitre IV, « Florilège climatérique », recense un certain nombre de propos sur le climat tenus dans les médias mainstream. Peut-on appeler « analyse savante » la critique de ces propos quand ce ne sont que des raccourcis ou des erreurs dont nous avons l’habitude sur de nombreux terrains ? Une analyse lexicale et sémantique de ces discours journalistiques pourrait être utile, cependant s’il s’agit de contester le réchauffement climatique, alors ne vaudrait-il pas mieux analyser un rapport du GIEC plutôt que les propos de journalistes retenant les aspects les plus spectaculaires, le sensationnel étant censé garantir l’audimat ? Et bien sûr : en quoi le fait que certaines informations soient fausses ou déformées ou mal interprétées induit-il que toutes les infos concernant le réchauffement soient fausses ? Est-ce que cela retire quelque-chose aux données scientifiques ? On attendrait d’une « analyse savante » une critique des données scientifiques et pas seulement une critique des personnes qui les interprètent ou de polémiques très peu argumentées scientifiquement.
P. 182 : Comme Philippe Pelletier l’a déjà écrit ici ou là, le rapport Meadows et le club de Rome sont l’émanation de structures capitalistes. Est-ce que cela lui donne forcément tort ? Pourquoi les capitalistes ne serait pas les premiers à s’intéresser à l’avenir quand il s’agit du risque de voir baisser leurs profits ? Rien ne prouve qu’ils ne soient pas intéressés à un constat au moins partiellement objectif, en tous cas pour certains d’entre eux et à une certaine époque car, apparemment, leurs successeurs aux postes de commande ont oublié tout cela.
P. 187 : Ici, l’auteur prend la défense de Claude Allègre ; « Au-delà des controverses scientifiques, et au-delà de ses propres erreurs, approximations ou revirements, Claude Allègre… ». Peut-on confondre approximations et falsification ? N’est-ce pas une manière de réhabiliter un imposteur (https://www.editions-stock.fr/livre/limposteur-cest-lui-9782234064881/) ?
P. 188 : M. Météo de France 2 est viré pour climatoscepticisme. Pourquoi ne pas dire qu’il a trouvé du travail ailleurs quand bien des détails sont donnés ailleurs dans l’ouvrage sur les activités personnelles des membres du GIEC ? Ce M. Météo est allé ensuite sur Europe 1, Sud Radio, RT France… Des médias d’extrême droite. Il a aussi publié un livre aux éditions Ring, connues pour publier des auteurs fascisants (Obertone, Papacito…). Selon Wikipedia (https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9ni_du_changement_climatique) 90 % des climatosceptiques sont à droite. Cela inclue l’extrême droite…
P. 200-230 : Le chapitre sur la géopolitique du climat présente à nouveau une interrogation conspirationniste de la question climatique, en excluant tout autre possibilité, affirmant par exemple (p. 207) que « le climat est instrumentalisé ». En outre, la réduction des émissions de CO2 est montrée comme un « bon moyen [pour] brider la concurrence chinoise ou indienne de la part de l’Europe ou de l’Amérique qui comprennent, comme par hasard, des pays où les mouvements écologistes sont puissants [sic] ».
P. 231-254 : Le chapitre sur le GIEC ne parle pas des rapports de ladite organisation sur le climat. C’est pourtant ce qui aurait été intéressant et aurait même dû être l’essentiel du livre. C’est dommage car c’est surtout là qu’on aurait attendu l’analyse savante et la critique. Mais les jeux étaient déjà faits dans les chapitres précédents : il n’y a pas de réchauffement global, c’est juste de la propagande orchestrée par le lobby nucléaire. Mais ce dernier a-t-il vraiment besoin d’une telle propagande pour continuer son œuvre ?
P. 246-247 : Philippe Pelletier nous montre que la présidence du GIEC a été tenue par des personnes qui n’étaient pas toujours des spécialistes du climat… Est-ce que pour autant les centaines de scientifiques qui travaillent sur le climat sont indignes de confiance ? L’analyse savante ne serait donc qu’une caricature…
Les pages concernant les leaders du GIEC sont intéressantes en elles-mêmes, mais elles ne prouve en rien qu’il n’y a pas de réchauffement climatique, chose qui est régulièrement sous-entendue dans les chapitres précédents au moyen de descriptions de faits isolés, alors que le GIEC mentionne clairement l’existence de disparités régionales… Surtout, cette description ne mentionne aucunement le travail scientifique – lequel est officiellement constitué de synthèses, lesquelles tiennent compte de différentes hypothèses, et ne peuvent donc pas être le produit a priori et direct de lobbys – mais apporte seulement certaines infos pas reluisantes concernant sa direction, comme nombre d’institutions humaines. A aucun moment le fonctionnement officiel du GIEC n’est critiqué frontalement, il est seulement remis en cause insidieusement. Ainsi, il n’est pas démontré que le travail scientifique serait constamment vicié ; il est seulement montré que certains de ces membres ont des partis pris. N’est pas aussi le cas de l’« analyse savante et critique » de Philippe Pelletier ? C’est une lacune dommageable pour une telle « analyse savante et critique », dont on pouvait attendre une lecture savante et critique – ne serait-ce que du résumé ! – d’un rapport du GIEC !
Chacun peut aussi lire un graphique et comparer les données. Évidemment, ça demande de prendre au sérieux les données scientifiques et non esquiver leur analyse pour des raisons bien peu convaincantes. Est-ce la crainte de se confronter à des données n’allant pas dans le même sens que ses propres préjugés ? On aboutit donc à une forme d’obscurantisme au nom d’une « analyse savante et critique » !
Voyons le 6e rapport du GIEC, il fournit des préconisations. Essayons d’y trouver la promotion de l’énergie nucléaire :
« Les différentes pistes préconisées par le GIEC passent par le
- le remplacement des énergies fossiles par des sources d’énergie bas-carbone ou neutres (hydroélectricité, photovoltaïque, éolien…) ;
- le captage de CO2 grâce aux techniques d’élimination du dioxyde de carbone (plantations d’arbres, extraction du CO2 de l’atmosphère…) ;
- une limitation des émissions de méthane engendrés par la production d’énergies fossiles et des élevages d’animaux ;
- une réduction de la demande énergétique par le biais d’un régime alimentaire moins carné, une meilleure isolation des bâtiments, un renforcement du télétravail et des mobilités douces1. »
Ce n’est donc pas le GIEC qui fait de la propagande pour le nucléaire – contrairement à ce qu’insinue continuellement P. Pelletier – mais le lobby nucléaire et l’Etat qui se servent du GIEC pour justifier la relance du programme nucléaire.
Concernant les COP et leur rôle politique, Philippe Pelletier ne rappelle pas les objections formulées individuellement par certains membres du GIEC. Pour le coup, la critique est globale… C’est dommage, car il serait intéressant de rapporter les propos désabusés de ceux qui essaient d’interpeller les politiques et finissent par constater que ceux-ci ne s’engagent que sur des promesses, et qu’en conséquence, les COP s’enchaînent pour noyer le poisson.
S’il s’agissait de faire le procès du réchauffement climatique, il y a un certain nombre de questions importantes qu’une analyse savante ne devrait pas éluder… Les rapports du GIEC bien sûr, mais il y aussi au-delà du GIEC un certain nombre de données publiques dont une « analyse savante » ne peut faire l’économie. Les arguments penchant du côté du réchauffement sont innombrables. Par exemple :
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Quid de l’évolution de la biodiversité ? (voir par exemple : https://reseauactionclimat.org/biodiversite-et-climat-meme-combat/). Les chiffres montrent une évolution accélérée (migrations, disparitions) que l’on ne peut pas attribuer à Darwin, mais plutôt à l’activité humaine et au réchauffement climatique.
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Quid du rapport Exxon (https://www.lemonde.fr/blog/huet/2023/01/23/affaire-exxon-et-defi-climatique/) dans lequel il est montré dès la fin des années 70 que la compagnie pétrolière prévoyaient les conséquences de l’utilisation du carburant sur le climat. Cela ne mériterait-il pas d’être analysé savamment ?
S’il s’agissait de faire le procès du lobby nucléaire, celui-ci semble fort bien réussir sans faire appel au réchauffement climatique. Depuis bien longtemps les enquêtes d’opinion en France sont favorables au nucléaire à l’exception de quelques cas, principalement quand une centrale doit être implantée au fond du jardin des personnes sondées…
Finalement, c’est un livre essentiellement contre le nucléaire et le capitalisme vert. Etait-il nécessaire pour défendre ces convictions de nier le réchauffement climatique ? C’est pourtant le cas dans L’anarchie des météores, et malheureusement sans autres arguments que des remises en causes ponctuelles de ce réchauffement. Le capitalisme « fossile » serait-il préférable au capitalisme vert ?
En quoi la négation du réchauffement climatique est-elle nécessaire à une lutte contre le nucléaire et contre le capitalisme vert ? On peut aussi se demander s’il est opportun de hurler avec les loups ? Ne sont-ils pas de plus en plus nombreux, et qui pourraient nous mener à une dictature mondiale ? Les promoteurs de l’intelligence artificielle générale sont concrètement en train de relancer l’industrie nucléaire et ce n’est plus seulement de la propagande…
Discuter les données scientifiques est une chose, les nier en est une autre et c’est pourtant ce qui apparaît dans l’insinuation de doutes à partir de quelques faits localisés et dans l’omission de tout le reste. Plus grave, un tel dénigrement, baigné dans un récit conspirationniste, valide et légitime un des moteurs rhétoriques principaux de l’extrême droitisation en cours en France et dans le monde. C’est une contribution déplorable au confusionnisme idéologique qui facilite aujourd’hui cette extrême droitisation3.
Les anarchistes ont-ils intérêt à promouvoir une opinion déraisonnable prétendument savante ? Idéalement, la critique devrait avoir pour conséquence une évolution de la pensée. Dans le domaine scientifique, cela va – à peu près – de soi… Dans une maison d’édition libertaire, appartenant à l’organisation historique de l’anarchisme en France, la Fédération Anarchiste, on attendrait que l’« analyse savante » aborde frontalement son objet, en associant l’exercice scientifique de la raison et le combat libertaire contre les obscurantismes, dont les fake news actuelles, de plus en plus nombreuses.
Guy Lagrange
1 Livre publié aux éditions du Monde libertaire, Paris, 2025.
2 https://www.agenda-2030.fr/a-la-une/actualites-a-la-une/article/6eme-rapport-d-evaluation-du-giec?
3 Voir « A propos de La grande confusion, de Philippe Corcuff », Grand Angle, 27 mars 2021, https://www.grand-angle-libertaire.net/a-propos-de-la-grande-confusion-de-philippe-corcuff/.

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