{"id":78,"date":"2013-08-19T16:18:44","date_gmt":"2013-08-19T14:18:44","guid":{"rendered":"http:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=78"},"modified":"2013-09-29T01:02:27","modified_gmt":"2013-09-28T23:02:27","slug":"lanarchie-en-philosophie-politiqu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=78","title":{"rendered":"L&rsquo;anarchie en philosophie politique"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/la-politique-peut-elle-survivre-a-la-democratie\/photo-essai-ga-3-manif-sombre\/\" rel=\"attachment wp-att-281\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-281\" title=\"slide_image\" alt=\"manifestation\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2012\/12\/photo-essai-GA-3-manif-sombre.jpg?resize=619%2C231&#038;ssl=1\" width=\"619\" height=\"231\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2012\/12\/photo-essai-GA-3-manif-sombre.jpg?w=940&amp;ssl=1 940w, https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2012\/12\/photo-essai-GA-3-manif-sombre.jpg?resize=300%2C111&amp;ssl=1 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 619px) 100vw, 619px\" \/><\/a><\/p>\n<h3 align=\"LEFT\">R\u00c9FLEXIONS ANARCHISTES SUR LA TYPOLOGIE TRADITIONNELLE DES R\u00c9GIMES POLITIQUES<\/h3>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6><em><b>R\u00c9SUM\u00c9<\/b><\/em><\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\">Selon la tradition, seulement trois r\u00e9gimes purs &#8211; monarchie, aristocratie et d\u00e9mocratie &#8211; sont identifi\u00e9s comme \u00e9tant capables, sous certaines conditions, de permettre l\u2019atteinte du \u00abbien commun\u00bb. Ce texte sugg\u00e8re qu\u2019une typologie compl\u00e8te des r\u00e9gimes politiques doit inclure l\u2019anarchie non pas en tant que forme d\u00e9voy\u00e9e de la d\u00e9mocratie, mais bien comme un id\u00e9al type de r\u00e9gime pur. La nouvelle typologie devrait inclure la monarchie (le r\u00e8gne d\u2019un seul), l\u2019aristocratie (le r\u00e8gne d\u2019une minorit\u00e9), la d\u00e9mocratie (le r\u00e8gne de la majorit\u00e9) et l\u2019anarchie (l\u2019auto-gouvernement de tous, par consensus). Au final, il est n\u00e9cessaire de se rappeler que la vie politique ne se limite pas \u00e0 l\u2019\u00c9tat, et que l\u2019anarchie peut s\u2019incarner &#8211; ici et maintenant &#8211; dans des communaut\u00e9s et des groupes politiques locaux et de petite dimension. Le rejet radical de l\u2019anarchie par les philosophes qui pr\u00e9tendent que sa r\u00e9alisation est impossible dans notre monde moderne est donc trompeuse et appauvrit n\u00e9cessairement notre pens\u00e9e politique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Quel est le meilleur r\u00e9gime politique ? \u00bb Voil\u00e0 la question fondamentale \u00e0 laquelle la philosophie politique occidentale s\u2019est traditionnellement attribu\u00e9 le devoir de r\u00e9pondre, d\u00e9nombrant g\u00e9n\u00e9ralement trois types <i>purs <\/i>de r\u00e9gimes (la monarchie, l\u2019aristocratie et la d\u00e9mocratie) et un r\u00e9gime mixte (la r\u00e9publique), constitu\u00e9 d\u2019\u00e9l\u00e9ments des trois r\u00e9gimes purs [2]. Sous certaines conditions, ceux qui exercent le pouvoir dans ces trois r\u00e9gimes purs peuvent chercher, d\u00e9fendre et promouvoir la r\u00e9alisation du \u00ab bien commun \u00bb pour l\u2019ensemble de la communaut\u00e9 politique, ainsi que la \u00ab vie bonne \u00bb pour chacun de ses membres. \u00c0 l\u2019inverse, ceux qui exercent le pouvoir dans les r\u00e9gimes d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s (la tyrannie, l\u2019oligarchie, etc.) cherchent uniquement \u00e0 jouir \u00e9go\u00efstement d\u2019une bonne vie (d\u2019un point de vue mat\u00e9riel plut\u00f4t que moral) au d\u00e9triment du bien commun et de la r\u00e9alisation de la vie bonne pour leurs sujets. Quant \u00e0 l\u2019\u00ab anarchie \u00bb, les philosophes les plus influents de la tradition occidentale l\u2019ont identifi\u00e9e comme la forme d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e et pathologique de la d\u00e9mocratie, entendue ici sous sa forme directe o\u00f9 tous les citoyens peuvent participer \u00e0 l\u2019assembl\u00e9e o\u00f9 se prennent les d\u00e9cisions politiques collectivement et \u00e0 la majorit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Assimiler ainsi l\u2019anarchie \u00e0 une forme d\u00e9voy\u00e9e de la d\u00e9mocratie directe constitue une erreur grave qui appauvrit la philosophie politique. Je pr\u00e9tends au contraire qu\u2019une typologie des r\u00e9gimes politiques doit inclure l\u2019anarchie non pas comme une forme d\u00e9voy\u00e9e de la d\u00e9mocratie, mais plut\u00f4t comme l\u2019un des id\u00e9al-types des r\u00e9gimes politiques l\u00e9gitimes. Je vais identifier l\u2019anarchie comme un quatri\u00e8me type de r\u00e9gime politique pur dans lequel tous les citoyens se gouvernent ensemble directement gr\u00e2ce \u00e0 des d\u00e9lib\u00e9rations consensuelles, sans avoir recours \u00e0 une autorit\u00e9 dot\u00e9e d\u2019appareils coercitifs. Il s\u2019agit donc d\u2019offrir un tableau plus complet et coh\u00e9rent des r\u00e9gimes politiques que ne le propose la tradition de la philosophie politique occidentale, et de d\u00e9montrer que l\u2019anarchie ne doit pas \u00eatre con\u00e7ue comme une forme d\u00e9riv\u00e9e d\u2019aucun des autres r\u00e9gimes. Pour mener cette d\u00e9monstration, il convient dans un premier temps de synth\u00e9tiser le discours quantitatif des philosophes politiques au sujet des types purs de r\u00e9gimes politiques, d\u2019analyser ensuite l\u2019approche qualitative utilis\u00e9e par les philosophes pour distinguer entre les \u00abbons\u00bb et les \u00abmauvais\u00bb r\u00e9gimes politiques, puis finalement de discuter de la nature de l\u2019anarchie. Cette d\u00e9marche se heurte toutefois \u00e0 un d\u00e9fi important lorsqu\u2019il convient de distinguer l\u2019anarchie de la d\u00e9mocratie, les deux r\u00e9gimes ayant plusieurs caract\u00e9ristiques en partage. Une attention particuli\u00e8re sera donc port\u00e9e \u00e0 la relation ambigu\u00eb qu\u2019entretiennent ces deux r\u00e9gimes dans la tradition occidentale.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5><b>1 &#8211; LA TYPOLOGIE DES R\u00c9GIMES POLITIQUES : <\/b><b>PERSPECTIVE QUANTITATIVE<\/b><\/h5>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant plus de deux mille ans, la majorit\u00e9 des philosophes occidentaux influents se born\u00e8rent \u00e0 identifier trois id\u00e9al-types de r\u00e9gimes politiques <i>purs <\/i>: la monarchie, l\u2019aristocratie et la d\u00e9mocratie [3]. Ces r\u00e9gimes recevront parfois des noms diff\u00e9rents selon le philosophe (on troquera, par exemple, aristocratie pour oligarchie) et certains philosophes ne seront pas toujours constants et coh\u00e9rents dans leur mani\u00e8re d\u2019utiliser cette typologie [4]. N\u00e9anmoins, il reste toujours trois r\u00e9gimes fondamentaux, principalement parce que cette typologie repose sur un <i>calcul math\u00e9matique <\/i>puisque l\u2019autorit\u00e9 politique officielle peut \u00eatre entre les mains d\u2019un seul (monarchie), de quelques-uns (aristocratie) ou de tous (d\u00e9mocratie).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce calcul est souvent pr\u00e9sent\u00e9 comme relevant de l\u2019\u00e9vidence, comme chez Aristote pour qui \u00abil est n\u00e9cessaire que soit souverain soit un seul individu, soit un petit nombre, soit un grand nombre [5]. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9tymologie grecque de ces noms de r\u00e9gimes souligne par ailleurs le fondement math\u00e9matique de cette typologie. \u00ab Monarchie \u00bb vient du grec et signifie gouvernement <i>(kratia) <\/i>d\u2019un seul <i>(mona)<\/i>. \u00ab Aristocratie \u00bb vient aussi du grec, o\u00f9 <i>aristos <\/i>signifie \u00ab meilleur \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019aristocratie est donc le r\u00e9gime o\u00f9 les meilleurs gouvernent. Or qui dit \u00ab meilleurs \u00bb laisse entendre qu\u2019il existe une division entre ceux-ci et les autres et que les aristocrates constituent une minorit\u00e9 d\u2019individus qui sont sup\u00e9rieurs \u00e0 la personne moyenne. Une aristocratie d\u00e9signe donc un r\u00e9gime dans lequel une minorit\u00e9 d\u2019individus dans la communaut\u00e9 exerce le pouvoir. Finalement, le mot \u00ab d\u00e9mocratie \u00bb \u00e9voque le gouvernement du \u00ab peuple \u00bb, du grec <i>demos<\/i>. Par d\u00e9mocratie, la philosophie politique traditionnelle entend une d\u00e9mocratie calqu\u00e9e sur le mod\u00e8le ath\u00e9nien o\u00f9 tous ceux qui peuvent se pr\u00e9valoir du titre de citoyens &#8211; le peuple &#8211; ont la possibilit\u00e9 de se pr\u00e9senter \u00e0 l\u2019agora pour participer \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e et prendre part directement au processus de prise de d\u00e9cision politique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si cette typologie est avant tout associ\u00e9e \u00e0 la philosophie classique, elle sera reprise par les historiens de l\u2019Antiquit\u00e9 et par les philosophes et les acteurs politiques au d\u00e9but de la modernit\u00e9 [6]. Lors des d\u00e9bats entourant la guerre d\u2019ind\u00e9pendance am\u00e9ricaine, par exemple, de nombreux textes &#8211; discours, pamphlets, etc. &#8211; font explicitement r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 cette typologie. Zabdiel Adams, cousin du second pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis John Adams, d\u00e9clarait ainsi dans un discours en 1782 que \u00ab trois modes diff\u00e9rents de gouvernement civil ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e9dominants au sein des nations de la Terre, la <i>monarchie<\/i>, l\u2019<i>aristocratie <\/i>et la <i>d\u00e9mocratie [<\/i>7] \u00bb. Conscients que cette premi\u00e8re typologie ne permet pas d\u2019embrasser toute la complexit\u00e9 de la r\u00e9alit\u00e9 politique, certains philosophes vont croire important de doubler cette typologie en identifiant pour chaque r\u00e9gime pur une forme \u00e9ventuellement d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e ou pathologique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5><b>2 &#8211; LA TYPOLOGIE DES SYST\u00c8MES POLITIQUES : <\/b><b>LA PERSPECTIVE QUALITATIVE<\/b><\/h5>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aristote est le premier qui souligne l\u2019importance d\u2019enrichir la classification math\u00e9matique des r\u00e9gimes d\u2019une distinction li\u00e9e \u00e0 la moralit\u00e9 du r\u00e9gime. Un r\u00e9gime est juste lorsque son objet est le bien commun, alors qu\u2019un r\u00e9gime injuste a pour objet uniquement le bien de celui ou de ceux qui gouvernent [8]. Plusieurs philosophes proposeront \u00e0 la suite d\u2019Aristote une typologie des r\u00e9gimes qui tient compte de l\u2019aspect moral de l\u2019exercice de l\u2019autorit\u00e9 politique. Le risque de corruption est d\u2019autant plus \u00e9lev\u00e9 dans les r\u00e9gimes purs que rien dans leur structure institutionnelle &#8211; la Constitution &#8211; emp\u00eache les gouvernants de se d\u00e9tourner de la recherche, de la d\u00e9fense et de la promotion du bien commun, pour jouir ind\u00fbment du pouvoir dont ils disposent. Le gouvernement d\u2019un seul devient alors une tyrannie ; le gouvernement de quelques-uns, une oligarchie ; et le gouvernement de tous, l\u2019<i>anarchie<\/i>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><b>TABLEAU\u00a0<\/b><b>1 : <\/b>DIVISION TRADITIONNELLE DES R\u00c9GIMES POLITIQUES SELON UN CALCUL<br \/>\nMATH\u00c9MATIQUE ET SELON L\u2019ESPRIT DE JUSTICE DES GOUVERNANTS<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/lanarchie-en-philo-tableau-1.jpg?ssl=1\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-533\" alt=\"l'anarchie en philo - tableau 1\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/lanarchie-en-philo-tableau-1.jpg?resize=523%2C181&#038;ssl=1\" width=\"523\" height=\"181\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/lanarchie-en-philo-tableau-1.jpg?w=523&amp;ssl=1 523w, https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/lanarchie-en-philo-tableau-1.jpg?resize=300%2C103&amp;ssl=1 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 523px) 100vw, 523px\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est ici qu\u2019intervient un nouveau nom de r\u00e9gime, la \u00ab r\u00e9publique \u00bb. Cette notion vient quelque peu brouiller les cartes. Le nom \u00ab r\u00e9publique \u00bb, du latin <i>res publica <\/i>ou \u00ab chose publique \u00bb, peut \u00eatre attribu\u00e9 \u00e0 n\u2019importe quel r\u00e9gime juste [9], tout comme il peut d\u00e9signer une constitution mixte compos\u00e9e des trois \u00e9l\u00e9ments qu\u2019incarnent les r\u00e9gimes purs. Une r\u00e9publique propose alors un \u00e9quilibre des divers ordres sociaux, incarn\u00e9s par un monarque (ou un pr\u00e9sident), une aristocratie qui si\u00e8ge au S\u00e9nat ou \u00e0 la Chambre des Lords et le \u00ab peuple \u00bb qui est repr\u00e9sent\u00e9e par ses d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e nationale ou \u00e0 la Chambre des communes, consid\u00e9r\u00e9es comme la branche d\u00e9mocratique de la R\u00e9publique. Selon la plupart des philosophes politiques, dont en premier lieu Aristote et Cic\u00e9ron, cette constitution mixte est n\u00e9cessairement un syst\u00e8me juste car aucune des trois forces ne peut imposer sa volont\u00e9 aux deux autres. Ces trois forces se neutralisant et ne pouvant imposer leur volont\u00e9, le bien commun en sortirait gagnant. On peut distinguer le r\u00e9publicanisme classique du r\u00e9publicanisme moderne. Le premier repose sur une vision organique de la r\u00e9publique au sein de laquelle les trois \u00e9l\u00e9ments de la soci\u00e9t\u00e9 se rassemblent dans la sph\u00e8re publique afin de poursuivre ensemble le bien commun. Le r\u00e9publicanisme moderne repose plut\u00f4t sur une vision m\u00e9canique o\u00f9 les divers \u00e9l\u00e9ments d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 poursuivent des int\u00e9r\u00eats divergents (c\u2019est l\u2019id\u00e9e moderne d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 pluraliste) mais qui, dans le but de prot\u00e9ger leur vie priv\u00e9e d\u2019un despotisme public, s\u2019entendent pour constituer un r\u00e9gime complexe o\u00f9 les divers pouvoirs sont s\u00e9par\u00e9s et s\u2019\u00e9quilibrent les uns les autres. Dans sa version classique tout comme dans la version moderne, la r\u00e9publique est incompatible avec une autorit\u00e9 pure, absolue [10].<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis le XIXe si\u00e8cle, les politiciens tout comme les philosophes ont pris l\u2019habitude d\u2019utiliser le terme de \u00ab d\u00e9mocratie \u00bb (qualifi\u00e9e de moderne, lib\u00e9rale ou repr\u00e9sentative) pour d\u00e9signer la r\u00e9publique, si bien que les deux noms de r\u00e9gimes sont aujourd\u2019hui plus ou moins synonymes [11]. Cette \u00ab d\u00e9mocratie \u00bb moderne n\u2019est toutefois qu\u2019une cousine bien \u00e9loign\u00e9e de la d\u00e9mocratie de l\u2019Antiquit\u00e9. En effet, seuls ceux qui \u00e0 cette \u00e9poque jouissaient du titre de citoyens pouvaient s\u2019assembler \u00e0 l\u2019agora et participer directement au processus d\u00e9lib\u00e9ratif de prise de d\u00e9cision. C\u2019\u00e9tait alors la majorit\u00e9 qui l\u2019emportait (la d\u00e9mocratie comme r\u00e8gne de la majorit\u00e9).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En ce qui concerne la \u00ab d\u00e9mocratie \u00bb moderne, plusieurs formes de pouvoir coexistent et sont en comp\u00e9tition \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame du syst\u00e8me politique officiel. La majorit\u00e9 du peuple n\u2019exprime pas sa voix, m\u00eame dans la pr\u00e9tendue chambre d\u00e9mocratique, puisque c\u2019est seulement une minorit\u00e9 extr\u00eamement r\u00e9duite de \u00ab repr\u00e9sentants \u00bb qui d\u00e9lib\u00e8re au nom de la majorit\u00e9 ou de l\u2019ensemble de la nation [12]. Comme le souligne Jean-Jacques Rousseau, la majorit\u00e9 n\u2019a que le pouvoir de choisir la petite clique qui gouvernera l\u2019ensemble de la communaut\u00e9. \u00c0 titre de comparaison, serait-il correct d\u2019affubler du terme de \u00abmonarchie \u00bb un r\u00e9gime o\u00f9 un individu &#8211; appel\u00e9 roi ou reine &#8211; aurait comme unique pouvoir de confirmer tous les quatre ou cinq ans un ou des individus \u00e0 titre de repr\u00e9sentants d\u00e9tenant les vrais pouvoirs et gouvernant en son nom ? Un tel r\u00e9gime serait probablement reconnu comme \u00e9tant une fausse monarchie ou une aristocratie. Il pourrait tr\u00e8s bien \u00eatre appel\u00e9 \u00ab monarchie \u00bb par habitude ou pour des raisons id\u00e9ologiques, en d\u00e9pit de son caract\u00e8re plut\u00f4t aristocratique. De m\u00eame, un r\u00e9gime dans lequel le seul pouvoir des aristocrates serait d\u2019\u00e9lire un repr\u00e9sentant unique tous les quatre ou cinq ans qui gouvernerait en leur nom serait probablement identifi\u00e9 dans les faits comme une monarchie. La \u00ab d\u00e9mocratie \u00bb moderne, dans laquelle gouverne une clique de repr\u00e9sentants \u00e9lus par le peuple, correspond donc bien plus \u00e0 une aristocratie (le r\u00e8gne d\u2019une minorit\u00e9) qu\u2019\u00e0 une d\u00e9mocratie (le r\u00e8gne de la majorit\u00e9). La tradition philosophique a d\u2019ailleurs reconnu ce fait. Aristote, Spinoza, Montesquieu et bien d\u2019autres, ainsi que plusieurs fondateurs des r\u00e9publiques modernes (Thomas Jefferson et Maximilien Robespierre, entre autres), ont clairement indiqu\u00e9 que l\u2019\u00e9lection &#8211; c\u2019est-\u00e0-dire la s\u00e9lection d\u2019une \u00e9lite dirigeante &#8211; est de par sa nature aristocratique et contraire \u00e0 la d\u00e9mocratie. La \u00ab d\u00e9mocratie \u00bb moderne est donc une aristocratie \u00ab repr\u00e9sentative \u00bb, \u00ab populaire \u00bb, \u00ab \u00e9lective \u00bb ou \u00ab lib\u00e9rale \u00bb qui se cache sous le nom trompeur de \u00ab d\u00e9mocratie \u00bb suite \u00e0 des jeux rh\u00e9toriques motiv\u00e9s par des luttes politiques [13]. Pour la suite de cette discussion, le mot \u00ab d\u00e9mocratie \u00bb d\u00e9signera un r\u00e9gime dans lequel le peuple se gouverne lui-m\u00eame directement, un usage qui respecte le sens que ce mot a eu pendant pr\u00e8s de deux milles ans dans la tradition philosophique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5><b>3 &#8211; D\u00c9MOCRATIE ET ANARCHIE : UNE CONFUSION <\/b><b>MATH\u00c9MATIQUE<\/b><\/h5>\n<p style=\"text-align: justify;\">La relation math\u00e9matique \u00e9tablit par la tradition philosophique entre la d\u00e9mocratie (r\u00e9elle et directe) et l\u2019anarchie se fonde sur une erreur conceptuelle en philosophie politique en ce qui concerne les tentatives de comprendre ce qu\u2019est l\u2019anarchie. Si le despotisme (le r\u00e8gne d\u2019un seul individu &#8211; le despote) ne peut \u00eatre distingu\u00e9 d\u2019un point de vue math\u00e9matique de la monarchie (\u00e9galement le r\u00e8gne d\u2019un seul individu &#8211; le roi), pas plus que l\u2019oligarchie (le r\u00e8gne d\u2019une minorit\u00e9 corrompue) de l\u2019aristocratie (le r\u00e8gne des meilleurs), il existe toutefois une diff\u00e9rence math\u00e9matique claire entre la d\u00e9mocratie et l\u2019anarchie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019un point de vue \u00e9tymologique, \u00ab anarchie \u00bb vient du mot grec <i>anarkhia, <\/i>la racine <i>an <\/i>signifiant \u00ab sans \u00bb et <i>arkhia <\/i>signifiant \u00ab chef militaire \u00bb, qui d\u00e9signera par la suite simplement un chef ou un dirigeant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019un point de vue \u00e9tymologique, \u00ab anarchie \u00bb veut donc dire <i>absence de chef<\/i>. D\u2019un point de vue math\u00e9matique, cela signifie <i>z\u00e9ro <\/i>(aucun)chef. Si l\u2019on se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 des exemples historiques d\u2019anarchies (des communes libres, des squats, des groupes militants, etc.), on constatera qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019autorit\u00e9 formelle et officielle, pas de chef(s). Et pourtant, l\u2019anarchie est une forme d\u2019organisation politique dans laquelle (1) tous les membres peuvent participer directement au processus de prise de d\u00e9cision qui est d\u00e9lib\u00e9ratif et collectif, et lors duquel (2) sera recherch\u00e9 l\u2019atteinte de consensus. Cons\u00e9quemment, l\u2019absence de chef ou de despote ne signifie pas l\u2019absence de politique et de proc\u00e9dures collectives de prise de d\u00e9cision. En anarchie, il n\u2019y a pas de chef(s) ou d\u2019autorit\u00e9 exer\u00e7ant un pouvoir coercitif sur des personnes, car toutes (se) gouvernent ensemble de fa\u00e7on consensuelle, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elles sont toutes d\u2019accord avec la d\u00e9cision collective. Introduire l\u2019anarchie en tant que r\u00e9gime politique l\u00e9gitime implique donc de contester l\u2019autorit\u00e9 d\u2019une certaine tradition en philosophie politique, tout particuli\u00e8rement en ce qui concerne la d\u00e9finition de la d\u00e9mocratie inspir\u00e9e de consid\u00e9rations math\u00e9matiques. En effet, quelques philosophes politiques d\u00e9finissent la d\u00e9mocratie comme le r\u00e8gne de la majorit\u00e9, mais plusieurs comme le gouvernement par tous [14]. La confusion math\u00e9matique est le r\u00e9sultat d\u2019un manque de distinction entre le processus d\u00e9lib\u00e9ratif collectif et la prise de d\u00e9cision elle-m\u00eame. En termes conceptuels et organisationnels, il peut sembler \u00e0 premi\u00e8re vue difficile de distinguer la d\u00e9mocratie et l\u2019anarchie : les deux r\u00e9gimes fonctionnent gr\u00e2ce \u00e0 une assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 laquelle tous les citoyens peuvent participer et les deux r\u00e9gimes n\u2019ont pas de chef(s). Mais qui dit d\u00e9mocratie (directe) ne dit pas absence d\u2019autorit\u00e9 politique et de coercition. En d\u00e9mocratie, l\u2019assembl\u00e9e d\u00e9tient et exerce l\u2019autorit\u00e9 qui lui permet &#8211; au nom de la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale &#8211; d\u2019obliger quiconque \u00e0 lui ob\u00e9ir. Cons\u00e9quemment, il peut para\u00eetre exact d\u2019affirmer que tous les membres gouvernent en d\u00e9mocratie si l\u2019on se r\u00e9f\u00e8re au droit pour toutes personnes jouissant du titre de citoyen de participer au processus d\u00e9lib\u00e9ratif de prise de d\u00e9cision, soit d\u2019entrer \u00e0 l\u2019agora pour participer \u00e0 la d\u00e9lib\u00e9ration populaire. Et pourtant, une assembl\u00e9e populaire d\u00e9mocratique ne cherche \u00e0 pas \u00e0 obtenir le consensus. Aux termes de la d\u00e9lib\u00e9ration, la majorit\u00e9 (c\u2019est-\u00e0-dire plusieurs, mais non pas tous) imposera sa volont\u00e9 \u00e0 la minorit\u00e9. La d\u00e9mocratie, c\u2019est donc le r\u00e8gne de la majorit\u00e9. En ce qui a trait \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 et \u00e0 la coercition, la d\u00e9mocratie est un r\u00e9gime o\u00f9 la majorit\u00e9 (plusieurs) r\u00e8gne sur la minorit\u00e9, et non pas un r\u00e9gime o\u00f9 les d\u00e9cisions sont celles de tous les membres de la communaut\u00e9 (consensus).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si l\u2019on s\u2019en tient \u00e0 la logique math\u00e9matique de la tradition de la philosophie politique occidentale, l\u2019anarchie (le gouvernement par tous) doit donc \u00eatre distingu\u00e9e de la d\u00e9mocratie (le r\u00e8gne de la majorit\u00e9). Math\u00e9matiquement, \u00ab tous \u00bb et \u00ab majorit\u00e9 \u00bb ne sont pas synonymes et il n\u2019y a pas de correspondance math\u00e9matique entre une d\u00e9mocratie (le r\u00e8gne de la majorit\u00e9) et l\u2019anarchie (le consensus unanime). D\u00e8s lors, affirmer &#8211; comme le font les philosophes &#8211; que l\u2019anarchie est la forme pathologique de la d\u00e9mocratie \u00e9quivaut \u00e0 commettre une erreur math\u00e9matique. L\u2019anarchie ne peut pas \u00eatre la forme pathologique de la d\u00e9mocratie pour la simple raison que l\u2019anarchie et la d\u00e9mocratie ne sont pas semblables d\u2019un point de vue math\u00e9matique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5><b>4 &#8211; L\u2019ANARCHIE EN TANT QUE R\u00c9GIME POLITIQUE : <\/b><b>CONSID\u00c9RATIONS POLITIQUES<\/b><\/h5>\n<p style=\"text-align: justify;\">En respectant la r\u00e8gle math\u00e9matique de la typologie traditionnelle, il est logique d\u2019ajouter l\u2019anarchie non pas comme une forme corrompue du r\u00e9gime d\u00e9mocratique, mais plut\u00f4t comme une forme particuli\u00e8re d\u2019organisation politique o\u00f9 personne n\u2019exerce son pouvoir sur d\u2019autres. Trois questions surgissent alors. Premi\u00e8rement, est-il l\u00e9gitime de dire qu\u2019une communaut\u00e9 anarchiste o\u00f9 il n\u2019y a plus de gouvernement constitue un \u00ab r\u00e9gime \u00bb politique ? Deuxi\u00e8mement, s\u2019il s\u2019agit bien d\u2019un r\u00e9gime, est-il viable et vaut-il la peine que l\u2019on en discute s\u00e9rieusement ? Une derni\u00e8re question renvoie enfin \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e9ment qualitatif des r\u00e9gimes : quelle est la forme pathologique de l\u2019anarchie ? Ces interrogations m\u00e9ritent r\u00e9ponses.<\/p>\n<h6><b>L\u2019ANARCHIE EST-ELLE UN R\u00c9GIME POLITIQUE ?<\/b><\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut ici distinguer les concepts \u00ab gouverner \u00bb, \u00ab autorit\u00e9 \u00bb, \u00ab coercition \u00bb, \u00ab pouvoir \u00bb et \u00ab violence \u00bb pour mieux comprendre la sp\u00e9cificit\u00e9 de l\u2019anarchie. Si l\u2019on s\u2019inspire librement de la distinction que propose la philosophe Hannah Arendt, une autorit\u00e9 politique (exerc\u00e9e par une personne, une minorit\u00e9 ou la majorit\u00e9) dispose de moyens coercitifs, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle peut forcer physiquement un individu sur lequel cette autorit\u00e9 s\u2019exerce \u00e0 agir ou \u00e0 ne pas agir au gr\u00e9 de la volont\u00e9 de l\u2019autorit\u00e9. L\u2019autorit\u00e9 politique dispose de moyens physiques d\u2019imposer sa volont\u00e9 de mani\u00e8re coercitive \u00e0 des individus qui perdent du coup leur autonomie et leur libert\u00e9. La coercition n\u2019est pas synonyme de \u00ab pouvoir \u00bb, selon Arendt, mais de \u00ab violence \u00bb ou de menace de violence. Toute autorit\u00e9 est potentiellement coercitive et donc violente. Toujours selon Arendt, le pouvoir se distingue de la violence en cela qu\u2019il se constitue collectivement : il est le r\u00e9sultat d\u2019une volont\u00e9 collective constitu\u00e9e \u00e0 travers une d\u00e9lib\u00e9ration entre individus libres et \u00e9gaux qui cherchent \u00e0 s\u2019entendre et se donnent le pouvoir &#8211; pr\u00e9cis\u00e9ment &#8211; de r\u00e9aliser des choses ensemble, de cr\u00e9er un monde commun [15]. D\u2019un point de vue th\u00e9orique, l\u2019anarchie ne signifie pas tant l\u2019absence de gouvernement que l\u2019absence de chef(s), c\u2019est \u00e0 dire d\u2019instance(s) officielle(s) d\u2019autorit\u00e9. Si l\u2019on entend par r\u00e9gime politique une fa\u00e7on de gouverner une communaut\u00e9 pour en organiser la vie commune, l\u2019anarchie doit \u00eatre entendue comme le r\u00e9gime propre \u00e0 des individus qui veulent vivre en commun dans un contexte de libert\u00e9 et d\u2019\u00e9galit\u00e9 r\u00e9elles, sans \u00eatre soumis \u00e0 une autorit\u00e9 politique exerc\u00e9e par certains privil\u00e9gi\u00e9s. Les citoyens se donnent le pouvoir d\u2019agir collectivement par leur participation collective \u00e0 l\u2019assembl\u00e9e, lors de laquelle le consensus est recherch\u00e9 (pour simplifier, je m\u2019en tiens ici \u00e0 la sph\u00e8re \u00ab politique \u00bb, bien que l\u2019anarchisme soit \u00e9galement pr\u00e9occup\u00e9 par la libert\u00e9, l\u2019\u00e9galit\u00e9 et l\u2019autogestion dans d\u2019autres sph\u00e8res dont l\u2019\u00e9conomie, l\u2019amour et la sexualit\u00e9, l\u2019\u00e9ducation, etc.). Si l\u2019on reprend le mythe du contrat social, l\u2019anarchie serait le r\u00e9sultat d\u2019un contrat par lequel les contractants d\u00e9cident de vivre en commun pacifiquement mais sans d\u00e9l\u00e9guer leur souverainet\u00e9 et leur pouvoir de l\u00e9gif\u00e9rer \u00e0 une autorit\u00e9 politique distincte de l\u2019ensemble des citoyens. Il y aurait donc une assembl\u00e9e populaire o\u00f9 seraient discut\u00e9es les orientations communes, mais cette assembl\u00e9e chercherait \u00e0 atteindre le consensus plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 d\u00e9gager une simple majorit\u00e9 et cette assembl\u00e9e ne disposerait pas d\u2019un appareil coercitif lui permettant d\u2019imposer son autorit\u00e9 (la coercition \u00e9tant inutile lorsque tout le monde sont d\u2019accord).<\/p>\n<h6><b>L\u2019ANARCHIE EST-ELLE VIABLE ?<\/b><\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les remarques qui pr\u00e9c\u00e8dent d\u00e9montrent qu\u2019il est possible de penser l\u2019anarchie comme un r\u00e9gime politique par lequel une communaut\u00e9 accepte de se gouverner sans autorit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire sans coercition ni violence. Cette d\u00e9finition conceptuelle de l\u2019anarchie doit \u00eatre comprise dans le cadre de la th\u00e9orie politique. La pratique politique r\u00e9pond bien \u00e9videmment \u00e0 d\u2019autres imp\u00e9ratifs quand elle s\u2019incarne dans un monde qui n\u2019est pas, bien s\u00fbr, aussi clair et ordonn\u00e9 que les typologies philosophiques. Savoir si un tel r\u00e9gime anarchiste est possible d\u2019un point de vue militaire, \u00e9conomique ou culturel, par exemple, est sujet \u00e0 d\u00e9bat. Ce d\u00e9bat m\u00e9rite d\u2019\u00eatre men\u00e9, mais trop souvent les philosophes ont tout simplement \u00e9vit\u00e9 de r\u00e9fl\u00e9chir et de discuter de l\u2019anarchie en affirmant qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un r\u00e9gime non viable. Dans le monde politique r\u00e9el, l\u2019anarchie, tout comme les autres r\u00e9gimes, fait face \u00e0 divers d\u00e9fis qui menacent sa stabilit\u00e9 et sa coh\u00e9rence. Et pourtant, de tr\u00e8s nombreuses soci\u00e9t\u00e9s dites traditionnelles ont fonctionn\u00e9 parfois pendant des <i>mill\u00e9naires <\/i>sans autorit\u00e9 politique (ni \u00c9tat, ni police) : les Inuits, les Pygm\u00e9es, les Santals en Inde et les Tivs au Nig\u00e9ria. Plus r\u00e9cemment, des exp\u00e9riences d\u2019organisations anarchistes ont eu lieu \u00e0 grande \u00e9chelle (lors de l\u2019Espagne r\u00e9volutionnaire de 1936-39, par exemple) et \u00e0 petite \u00e9chelle (dans des communes ou des groupes politiques libertaires) [16].<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des philosophes tels que Marx, Nietzsche et Foucault, ainsi que des sociologues et des anthropologues, ont signal\u00e9 avec force que la question du pouvoir, de sa conservation et de ses effets de domination et des r\u00e9actions de r\u00e9sistance, ne peut \u00eatre limit\u00e9e \u00e0 la seule structure officielle du r\u00e9gime politique. Qui \u00e9voque ces soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles sans \u00c9tat ni police n\u2019affirme donc pas n\u00e9cessairement qu\u2019il n\u2019y a l\u00e0 aucun rapport de force ni de situations de domination.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le m\u00eame esprit, on ne doit pas pr\u00e9sumer qu\u2019un processus de prise de d\u00e9cision anarchiste est exempt de tensions et de paradoxes sociaux et psychologiques. La recherche du consensus est un processus complexe lors duquel peuvent surgir des dynamiques sociales et psychologiques de normalisation, d\u2019autocensure, d\u2019exclusion, etc. [17]. Des rapports d\u2019influence s\u2019articulent in\u00e9vitablement autour d\u2019enjeux symboliques dans une soci\u00e9t\u00e9 anarchiste. L\u2019anarchiste r\u00e9aliste ne r\u00eave donc pas d\u2019un monde sans conflit ou sans domination. Mais ce qui est vrai pour l\u2019anarchie est \u00e9galement vrai pour les autres types de r\u00e9gimes politiques : il existe une multiplicit\u00e9 de formes, de r\u00e9seaux d\u2019autorit\u00e9 et de domination informelles dans une monarchie, une aristocratie, une d\u00e9mocratie et une r\u00e9publique. Ceci demeure vrai m\u00eame si ces r\u00e9gimes pr\u00e9tendent \u00eatre institu\u00e9s pour le bien commun. Un anarchiste r\u00e9aliste ne r\u00eave pas d\u2019un monde sans conflit ni domination. Les anarchistes, souvent inspir\u00e9s en cela par les f\u00e9ministes radicales, ont imagin\u00e9 et exp\u00e9riment\u00e9 plusieurs m\u00e9thodes pour r\u00e9pondre aux probl\u00e8mes des in\u00e9galit\u00e9s et des dominations informelles dans leurs communaut\u00e9s et leurs groupes politiques. Parmi ces m\u00e9thodes, on peut mentionner la distribution de la parole en assembl\u00e9e par alternance entre les hommes et les femmes (parce que les hommes en Occident sont g\u00e9n\u00e9ralement plus enclins que les femmes \u00e0 parler en public, ce qui leur donne plus d\u2019influence dans les d\u00e9lib\u00e9rations [18]) et l\u2019attribution en priorit\u00e9 de la parole \u00e0 une personne qui ne s\u2019est pas encore exprim\u00e9e en assembl\u00e9e, alors que d\u2019autres demandent la parole pour une seconde fois, ou plus. Il est aussi possible de pratiquer des jeux de r\u00f4le qui aident \u00e0 identifier les in\u00e9galit\u00e9s quant \u00e0 la capacit\u00e9 d\u2019influence, ou encore de permettre la formation temporaire ou permanente de groupes non mixtes constitu\u00e9s de membres de sous-communaut\u00e9s moins influentes (les femmes, par exemple) pour les aider \u00e0 d\u00e9velopper leur estime de soi et des strat\u00e9gies face aux sous-communaut\u00e9s plus influentes (les m\u00e2les, par exemple). En d\u2019autres mots, et tout comme dans les autres types de r\u00e9gimes politiques, les communaut\u00e9s anarchistes ne proposent pas toutes exactement les m\u00eames proc\u00e9dures quand au processus de prise de d\u00e9cision. Ces communaut\u00e9s peuvent adopter et adapter des proc\u00e9dures et des pratiques particuli\u00e8res pour faire face \u00e0 diverses mises \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de leurs principales valeurs (libert\u00e9, \u00e9galit\u00e9, solidarit\u00e9, consensus, bien commun) et elles peuvent les modifier au fil du temps et des exp\u00e9riences.<\/p>\n<h6><b>QUELLE EST LA FORME D\u00c9G\u00c9N\u00c9R\u00c9E DE L\u2019ANARCHIE ?<\/b><\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si la tyrannie de la majorit\u00e9 [19] est la forme d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e de la d\u00e9mocratie, quelle est la forme d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e de l\u2019anarchie ? C\u2019est le <i>chaos<\/i>, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019absence d\u2019organisation collective politique de la vie commune.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ici, l\u2019introduction de l\u2019anarchie dans la typologie des r\u00e9gimes politiques r\u00e9v\u00e8le, tout en le remettant en cause, le simplisme du sch\u00e9ma math\u00e9matique tel que propos\u00e9 traditionnellement. En effet, un individu, une minorit\u00e9 ou une majorit\u00e9 qui d\u00e9tient l\u2019autorit\u00e9 peut gouverner pour ses seuls int\u00e9r\u00eats qui sont incompatibles avec le bien commun. Mais si tous gouvernent par consensus, ils ne peuvent privil\u00e9gier leurs int\u00e9r\u00eats au d\u00e9triment du bien commun. Cela ne signifie pas qu\u2019une assembl\u00e9e anarchiste prend toujours des d\u00e9cisions sages et les ex\u00e9cute de mani\u00e8re coh\u00e9rente. Les anarchistes peuvent commettre des erreurs et ex\u00e9cuter une d\u00e9cision prise par consensus d\u2019une mani\u00e8re telle qu\u2019elle provoquera des probl\u00e8mes inattendus pour la communaut\u00e9, ce qui nuira au bien commun. Un consensus implique toutefois en principe que la d\u00e9cision est prise par tous pour le bien de tous, et non pour le bien de quelques-uns. M\u00eame si une d\u00e9cision consensuelle concerne sp\u00e9cifiquement une partie seulement de la communaut\u00e9 (les femmes ou les jeunes, par exemple), elle est pens\u00e9e en r\u00e9f\u00e9rence au bien commun &#8211; \u00e0 tout le moins en r\u00e9f\u00e9rence aux principes communs (libert\u00e9, \u00e9galit\u00e9, solidarit\u00e9). Le consensus est donc par d\u00e9finition associ\u00e9 au bien commun. Mais atteindre le consensus n\u2019est pas toujours chose ais\u00e9e. De plus, dans le cadre conceptuel de l\u2019anarchie, un seul individu a la capacit\u00e9 de bloquer le processus en s\u2019opposant \u00e0 la majorit\u00e9 dans la mesure o\u00f9 il peut bloquer l\u2019atteinte du consensus en exprimant son dissensus. Si la pression du groupe est trop forte, l\u2019individu qui est en d\u00e9saccord avec les autres peut d\u00e9cider de se retirer de la communaut\u00e9 et ne sera plus li\u00e9 \u00e0 la d\u00e9cision consensuelle, ni \u00e0 son ex\u00e9cution. Il faut noter d\u2019ailleurs que les groupes militants anarchistes accordent souvent le droit \u00e0 un individu qui est en d\u00e9saccord avec la majorit\u00e9, de s\u2019abstenir ou de se dire \u00ab en retrait \u00bb lors d\u2019un processus de prise de d\u00e9cision si son malaise face \u00e0 la d\u00e9cision ne r\u00e9sulte pas d\u2019un d\u00e9saccord fondamental, ou encore le droit de \u00ab bloquer \u00bb (veto) la d\u00e9cision lorsqu\u2019il a une raison fondamentale de s\u2019opposer \u00e0 la majorit\u00e9. Ces membres qui s\u2019abstiennent et qui bloquent peuvent agir par respect pour le bien commun s\u2019ils pensent que la majorit\u00e9 se trompe. De telles m\u00e9thodes peuvent relancer la d\u00e9lib\u00e9ration et conduire la majorit\u00e9 \u00e0 reconsid\u00e9rer sa position et changer d\u2019opinion, si la position du ou des dissidents appara\u00eet au fil des d\u00e9bats comme la meilleure pour la d\u00e9fense et la promotion du bien commun. Dans la pratique, le consensus n\u2019est donc pas synonyme d\u2019unanimit\u00e9 et les communaut\u00e9s anarchistes peuvent fonctionner m\u00eame si des membres s\u2019abstiennent ou bloquent une d\u00e9cision de temps en temps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cela dit, l\u2019anarchie est menac\u00e9e de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer si de telles attitudes &#8211; le retrait ou le blocage &#8211; sont inspir\u00e9es par des int\u00e9r\u00eats \u00e9go\u00efstes, plut\u00f4t que par des consid\u00e9rations pour le bien commun, ou si la majorit\u00e9 d\u00e9cide qu\u2019il est dans son int\u00e9r\u00eat de passer outre la voix des dissidents. Dans une telle situation, un individu, une minorit\u00e9 ou une majorit\u00e9, insatisfait quant au processus de prise de d\u00e9cision ou quant \u00e0 la d\u00e9cision elle-m\u00eame, peut d\u00e9clarer que le processus consensuel devrait \u00eatre remplac\u00e9 par une autre forme de processus d\u00e9cisionnel (par un individu, une minorit\u00e9 ou une majorit\u00e9) [20]. Une telle crise peut mener \u00e0 un renversement de l\u2019anarchie et \u00e0 l\u2019instauration d\u2019une monarchie, d\u2019une aristocratie ou d\u2019une d\u00e9mocratie. Ces r\u00e9gimes politiques peuvent en effet \u00eatre per\u00e7us par certains comme des solutions aux probl\u00e8mes rencontr\u00e9s en anarchie, ou \u00eatre privil\u00e9gi\u00e9s parce qu\u2019ils serviraient mieux leurs int\u00e9r\u00eats personnels. Il y a donc une tension &#8211; une rivalit\u00e9 mutuelle &#8211; entre les r\u00e9gimes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cela dit, si la crise reste circonscrite dans le cadre conceptuel et politique de l\u2019anarchie, le r\u00e9gime passe de sa forme pure \u00e0 sa forme d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e, soit le chaos, c\u2019est-\u00e0-dire la dissolution de la communaut\u00e9 et du processus de prise de d\u00e9cision collectif. Il n\u2019y a d\u00e8s lors plus de communaut\u00e9 ni de politique, puisque plus personne ne gouverne la communaut\u00e9. Selon la perspective math\u00e9matique, on passe du tout (anarchie) au z\u00e9ro (personne ne gouverne, c\u2019est donc le chaos).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019y a donc pas de correspondance math\u00e9matique entre l\u2019anarchie et sa forme d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e. L\u2019anarchie est l\u2019autogestion par tous, sa forme d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e est la dissolution du politique, soit une situation o\u00f9 plus personne ne gouverne, o\u00f9 chacun ne poursuit que ses int\u00e9r\u00eats personnels au d\u00e9triment de ceux des autres [21]. Il d\u00e9coule de cette discussion une nouvelle typologie sch\u00e9matis\u00e9e dans le tableau ci dessous.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><b>TABLEAU <\/b><b>2 : <\/b>NOUVELLE TYPOLOGIE O\u00d9 L\u2019ANARCHIE EST UN MOD\u00c8LE TYPE<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/lanarchie-en-philo-tableau-2.jpg?ssl=1\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-538\" alt=\"l'anarchie en philo - tableau 2\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/lanarchie-en-philo-tableau-2.jpg?resize=543%2C196&#038;ssl=1\" width=\"543\" height=\"196\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5><b>5 &#8211; ANARCHIE : ENTRE LE MACROPOLITIQUE ET LE <\/b><b>MICROPOLITIQUE<\/b><\/h5>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si l\u2019on accepte de penser l\u2019anarchie dans sa forme non d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e, on peut adopter une vision soit pessimiste, soit optimiste. Pour l\u2019anarchiste optimiste, c\u2019est uniquement dans un r\u00e9gime sans autorit\u00e9(s) formelle(s) qu\u2019il est possible d\u2019atteindre le bien commun. Selon l\u2019anarchisme en tant que philosophie politique, en effet, les individus en poste d\u2019autorit\u00e9 n\u2019aident en rien la paix sociale ni l\u2019atteinte du bien commun. L\u2019exercice m\u00eame d\u2019une autorit\u00e9 formelle change la psychologie et l\u2019attitude sociopolitique de celui ou de ceux qui l\u2019exercent de fa\u00e7on telle qu\u2019ils en viennent \u00e0 d\u00e9fendre et \u00e0 promouvoir en priorit\u00e9 leur propre autorit\u00e9 plut\u00f4t que le bien commun. En bref, comme l\u2019exercice de l\u2019autorit\u00e9 corrompt in\u00e9vitablement celui qui l\u2019exerce, tout r\u00e9gime acceptant l\u2019autorit\u00e9 formelle est corrompu et incapable de d\u00e9fendre et de promouvoir le bien commun. Cons\u00e9quemment, l\u2019anarchie offre la seule solution conceptuelle et pratique pour l\u2019atteinte du bien commun entendu comme le bien de tous les membres d\u2019une communaut\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Consid\u00e9rant avec une telle m\u00e9fiance l\u2019autorit\u00e9 politique, l\u2019anarchiste serait tent\u00e9 de pratiquer un simplification arithm\u00e9tique o\u00f9 l\u2019on se retrouverait avec une combinaison binaire : d\u2019un c\u00f4t\u00e9 l\u2019anarchie, de l\u2019autre la tyrannie qui d\u00e9signe toutes les autres formes de r\u00e9gimes politiques. Mais les tenants des r\u00e9publiques ou r\u00e9gimes mixtes (Aristote, Montesquieu, Madison) imposent \u00e0 l\u2019anarchiste plus de retenue.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quoique imparfaites, l\u2019\u00e9quilibre relatif des forces politiques officielles (entre le pr\u00e9sidence, la chambre haute et la chambre basse) et leur s\u00e9paration (entre l\u2019ex\u00e9cutif, le l\u00e9gislatif et le judiciaire), ainsi que les Chartes des droits adopt\u00e9es par de nombreuses r\u00e9publiques lib\u00e9rales, permettent d\u2019\u00e9viter &#8211; en principe &#8211; que l\u2019autorit\u00e9 politique ne soit que pure violence. Pourtant, la \u00ab d\u00e9mocratie \u00bb moderne manque, en d\u00e9pit de son mode d\u2019organisation institutionnel d\u2019inspiration r\u00e9publicaine, d\u2019un v\u00e9ritable \u00e9l\u00e9ment d\u00e9mocratique : il n\u2019y a pas d\u2019assembl\u00e9e populaire o\u00f9 le peuple peut exprimer directement sa volont\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un tel manque encourage les tendances autoritaires au sein des r\u00e9publiques modernes. De plus, m\u00eame si un tel \u00e9l\u00e9ment d\u00e9mocratique \u00e9tait int\u00e9gr\u00e9 par les r\u00e9publiques modernes, cela ne ferait qu\u2019y ajouter une forme suppl\u00e9mentaire d\u2019autorit\u00e9, soit celle de la majorit\u00e9. Un anarchiste pessimiste dira que l\u2019id\u00e9e m\u00eame de \u00ab bien commun \u00bb est une invention des gouvernants pour berner les gouvern\u00e9s. Aussi bien des monarques que des aristocrates et des repr\u00e9sentants ont pr\u00e9tendu gouverner pour le bien commun. Selon les anarchistes pessimistes, chaque soci\u00e9t\u00e9 est constitu\u00e9e d\u2019int\u00e9r\u00eats divergents, voire oppos\u00e9s, et il y aura toujours un ou quelques individus qui n\u2019accepteront pas la mani\u00e8re d\u2019\u00eatre anarchiste et contre qui le r\u00e9gime anarchiste devra exercer une certaine forme de coercition (en les excluant ou en les \u00e9liminant). Plus probl\u00e9matique encore, il y aurait une pluralit\u00e9 de mani\u00e8res d\u2019\u00eatre anarchiste et des individus s\u2019autoproclamant \u00ab anarchistes \u00bb seraient sans doute incapables de s\u2019entendre au cours d\u2019un processus d\u00e9lib\u00e9ratif consensuel sur une d\u00e9finition du bien commun et encore moins sur la mani\u00e8re de le d\u00e9fendre et de le promouvoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En ce sens, un r\u00e9gime anarchiste n\u2019est qu\u2019un id\u00e9al-type \u00e0 jamais inachev\u00e9. Une telle tension entre l\u2019anarchisme optimiste et pessimiste n\u2019emp\u00eache pas l\u2019anarchie de trouver sa place dans la philosophie politique en tant que type de r\u00e9gime qui peut inspirer la pens\u00e9e plut\u00f4t que provoquer les moqueries et la haine. Le silence dont fait preuve la philosophie politique \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019anarchie comme type de r\u00e9gime \u00e9ventuellement l\u00e9gitime prive l\u2019imaginaire politique d\u2019un sujet stimulant de r\u00e9flexion. L\u2019anarchisme invite \u00e9galement \u00e0 ne pas penser le politique exclusivement en termes globaux et strat\u00e9giques. La tradition philosophique qui s\u2019articule autour de la typologie des r\u00e9gimes tend \u00e0 concevoir les communaut\u00e9s politiques comme des ensembles d\u00e9finis dans leur globalit\u00e9 par la nature de l\u2019autorit\u00e9 politique qui les chapeaute. Des penseurs classiques de l\u2019anarchisme, comme Proudhon et Kropotkine, des anarchistes contemporains comme John Clark et Todd May, ainsi que des philosophes politiques comme Michel Foucault et les \u00ab postmodernistes \u00bb, indiquent de diverses fa\u00e7ons d\u2019autres pistes de r\u00e9flexion et la pens\u00e9e peut d\u00e9couvrir \u00e0 les suivre un monde politique compos\u00e9 de marges, d\u2019interstices, d\u2019entrelacs et de rapports de forces tactiques [22].<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Occident est aujourd\u2019hui domin\u00e9 par des r\u00e9gimes impurs, incarnant les principes traditionnels du r\u00e9publicanisme : \u00e9quilibre et s\u00e9paration des diverses autorit\u00e9s. Sur les territoires qu\u2019ils occupent peuvent toutefois appara\u00eetre des lieux o\u00f9 la politique se vit selon d\u2019autres principes. L\u2019anarchisme est une philosophie politique qui anime tout mode non autoritaire d\u2019organisation politique, en partant d\u2019un niveau local et dissimul\u00e9 dans l\u2019ombre de la vie quotidienne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cons\u00e9quemment, elle peut s\u2019incarner aussi bien au sein de groupes politiques que dans des squats, des journaux et des maisons d\u2019\u00e9ditions, des entreprises autog\u00e9r\u00e9es, etc. L\u2019anarchisme peut \u00eatre v\u00e9cu ici et maintenant, et diff\u00e9rentes conceptions de l\u2019anarchisme inspir\u00e9es par des sensibilit\u00e9s et des exp\u00e9riences particuli\u00e8res peuvent mener \u00e0 des organisations distinctes les unes des autres [23]. Le rejet radical de l\u2019anarchisme par les philosophes politiques qui affirment que sa r\u00e9alisation est impossible n\u2019est donc pas raisonnable et appauvrit notre r\u00e9flexion philosophique et notre compr\u00e9hension de la complexit\u00e9 de la r\u00e9alit\u00e9 politique.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><strong><em>Francis Dupuis-D\u00e9ri &#8211; 2007<\/em><\/strong><br \/>\n<strong><em>Professeur, D\u00e9partement de Science Politique, UQ\u00c0M<\/em><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Source\u00a0:\u00a0<a href=\"http:\/\/www.creum.umontreal.ca\/spip.php?rubrique64\">Les ateliers de l&rsquo;Ethique<\/a>\u00a0&#8211; La revue du <a href=\"http:\/\/www.creum.umontreal.ca\/\">CREUM<\/a><\/em><\/p>\n<p><em>Article sous Creative Commons\u00a0 &#8211;\u00a0Commons Deed<\/em><br \/>\n<em>Vous \u00eates libres de le\u00a0reproduire, de le distribuer et le communiquer au public selon les conditions suivantes\u00a0:<\/em><br \/>\n<em>&#8211; Vous devez citer le nom de l\u2019auteur, vous ne pouvez pas utiliser les textes \u00e0 des fins commerciales, vous ne pouvez pas modifier, transformer ou adapter les textes<\/em><br \/>\n<em> Pour tous les d\u00e9tails, veuillez vous r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 <a href=\"http:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/2.5\/legalcode\" target=\"_blank\">l\u2019adresse suivante<\/a> qui fournit les d\u00e9tails de cette licence.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">______<\/p>\n<p><b>NOTES<\/b><\/p>\n<p><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1 &#8211; Ce texte est la version fran\u00e7aise l\u00e9g\u00e8rement modifi\u00e9e de l\u2019article \u00ab Anarchy in political philosophy \u00bb, paru dans <i>Anarchist Studies <\/i>(vol. 13, no. 1, 2005). La version originale a \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9e alors que l\u2019auteur \u00e9tait chercheur postdoctoral en science politique au Massachusetts Institute of Technology et boursier du Conseil de Recherches en Sciences Humaines du Canada. L\u2019auteur remercie Sarita Ahooja, Marcos Ancelovici, Susan Brown, Jean-Fran\u00e7ois Filion, Mark Fortier, David Leahy, Philip Resnick, \u00c9lisabeth Williams et deux \u00e9valuateurs anonymes d\u2019<i>Anarchist<\/i> <i>Studies <\/i>pour leurs commentaires sur des versions pr\u00e9liminaires de ce texte, ainsi que les \u00e9valuateurs de la revue <i>Les ateliers de l\u2019\u00e9thique<\/i>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2 &#8211; La tradition occidentale est profond\u00e9ment influenc\u00e9e par les philosophes et les historiens de la Gr\u00e8ce et de Rome de l\u2019Antiquit\u00e9. L\u2019anthropologie offre une perspective plus large (voir, par exemple, David Graeber, \u00ab La d\u00e9mocratie des interstices : que reste-t-il de l\u2019id\u00e9al d\u00e9mocratique ? \u00bb, <i>Revue du MAUSS<\/i>, no. 26 [dossier : \u00ab Alter-d\u00e9mocratie, alter-\u00e9conomie : chantiers de l\u2019esp\u00e9rance], 2005, p. 41-89).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">3 &#8211; Voir, entre autres, Socrates (cit\u00e9 par Platon, dans : <i>Le Politique<\/i>, 291d-292a), Aristote (<i>Le Politique<\/i>, 291d-292a), Machiavel (<i>Les Discours<\/i>, livre I, ch. 2), Calvin (<i>Institution Chrestienne<\/i>, 1560, IV, xx), James Harrington (<i>The Commonwealth of<\/i> <i>Oceana and a System of Politics<\/i>, Cambridge, Cambridge University Press, 1992, p. 10), Jean Bodin (<i>La r\u00e9publique<\/i>, II, 1), Samuel Pufendorf (<i>On the Duty of Man<\/i> <i>and Citizen<\/i>, Cambridge, Cambridge University Press, 1991, p. 142), Thomas Hobbes (<i>L\u00e9viathan<\/i>, ch. XIX), Baruch de Spinoza (<i>Trait\u00e9 de l\u2019autorit\u00e9 politique<\/i>), John Locke (<i>Second trait\u00e9 du gouvernement civil<\/i>, ch. 10, \u00a7 132), Jean-Jacques Rousseau (<i>Du<\/i> <i>Contrat Social<\/i>, livre III, ch. 3), Friedrich Hegel (<i>Principes de la philosophie du droit<\/i>, \u00a7 273.).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">4 &#8211; Voir Socrate (cit\u00e9 par Platon, <i>La R\u00e9publique<\/i>, livre VIII, 557 A), Aristote (<i>Les Politiques<\/i>, livre III, chap. 7, 1279-2 [3]) ou Montesquieu (<i>L\u2019Esprit des Lois<\/i>, livreII, ch. I).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">5 &#8211; <i>Les politiques<\/i>, livre III, ch. 7, 1279-a [2], Paris, GF-Flammarion, 1993, p. 229. Voir aussi Hobbes, <i>L\u00e9viathan<\/i>, ch. XIX.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">6 -Voir J. de Romilly, \u00ab Le classement des Constitutions jusqu\u2019\u00e0 Aristote \u00bb, <i>Revue des \u00e9tudes grecques<\/i>, LXXII, 1959, p. 81-99. Le philosophe r\u00e9publicain James Harrington affirme que \u00ab [g]overnment, <i>according to the ancients <\/i>and their learneddisciple Machiavelli, the only politician of the later ages, is of three kinds : the government of one man, or of the better sort, or of the whole people; which by their more learned names are called monarchy, aristocracy, and democracy \u00bb (<i>The Commonwealth of Oceana and a System of Politics<\/i>, Cambridge, CambridgeUniversity Press, 1992, p. 10 [je souligne]).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">7 &#8211; Dans Charles S. Hyneman &amp; Donald S. Lutz (dirs.), <i>American Political Writing During the Founding Era 1760-1805<\/i>, vol. I, Indianapolis, Liberty Press, 1983, p.541. Cette typologie est reprise \u00e0 d\u2019autres occasions par d\u2019autres auteurs (voir p.330, p. 420, p. 614-616 ou encore James Otis, <i>The Rights of the British Colonies Asserted and Proved<\/i>, Boston 1764, Bernard Bailyn [dir.], <i>Pamphlets of the American Revolution 1750-1776<\/i>, vol. I, Cambridge [MA] Harvard University Press, 1965, p.427).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">8 &#8211; Aristote affirmera ainsi : \u00ab il est n\u00e9cessaire que soit souverain soit un seul individu, soit un petit nombre, soit un grand nombre. Quand cet individu, ce petit ou ce grand nombre gouvernent en vue de l\u2019avantage commun, n\u00e9cessairement ces constitutions sont droites, mais quand c\u2019est en vue de l\u2019avantage propre de cet individu, de ce petit ou de ce grand nombre, ce sont des d\u00e9viations. \u00bb (<i>Les politiques<\/i>, livre III, ch. 7, 1279-a [2], Paris, GF-Flammarion, 1993, p. 229).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">9 &#8211;\u00a0Jean-Jacques Rousseau \u00e9crit : \u00ab [j]\u2019appelle donc R\u00e9publique tout \u00c9tat r\u00e9gi par des lois, sous quelque forme d\u2019administration que ce puisse \u00eatre : car alors seulement l\u2019int\u00e9r\u00eat public gouverne, et la chose publique est quelque chose. Tout gouvernement l\u00e9gitime est r\u00e9publicain \u00bb, pr\u00e9cisant que la monarchie, l\u2019aristocratie et la d\u00e9mocratie peuvent \u00eatre des \u00ab r\u00e9publiques \u00bb (<i>Du contrat social<\/i>, livre II, ch. 6, Paris, GF Flammarion, 1966, p. 75).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">10 &#8211; Th\u00e9oricien et partisan du r\u00e9publicanisme moderne, Philip Pettit soutient que dans une r\u00e9publique, \u00ab the authorities are effectively checked and balanced: [the power is] effectively chanelled into the paths of virtue \u00bb (P. Pettit, <i>Republicanism: A Theory<\/i> <i>of Freedom and Government<\/i>, Oxford, Oxford University Press, 1997, p. 234. Voir aussi James Harrington, <i>The Commonwealth of Oceana and a System of Politics<\/i>, Cambridge: Cambridge University Press, 1992, p. 10 et Charles Blattberg, <i>From<\/i> <i>Pluralist to Patriotic Politics: Putting Practice First<\/i>, Oxford, Oxford University Pess, 2000, ch. 5.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">11 &#8211;\u00a0F. Dupuis-D\u00e9ri, \u00ab The political power of words : The birth of pro-democratic discourse in the 19th century in the United States and France \u00bb, <i>Political Studies<\/i>, vol. 52, mars 2004, p. 118-134.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">12 &#8211; La majorit\u00e9 gouverne r\u00e9ellement seulement lorsque l\u2019aristocratie \u00e9lue veut bien tenir un r\u00e9f\u00e9rendum sur un enjeu sp\u00e9cifique, et encore\u2026 Aristotle, <i>Les politiques <\/i>(IV, 1300 b). Spinoza, <i>Trait\u00e9 de l\u2019autorit\u00e9 politique<\/i>, ch. 8, \u00a7 2. Montesquieu, <i>L\u2019esprit des <\/i>lois, partie 1, livre II, ch. 2. Platon, <i>La <\/i>r\u00e9publique, livre VIII, 557 ; James Harrington, \u00ab Oceana \u00bb (1656), John Pocock (dir.), <i>The Political Works of James Harrington<\/i>, Cambridge, Cambridge University Press, 1977, p. 184. Jean-Jacques Rousseau, <i>Du contrat <\/i>social, livre IV, ch. 3. Voir aussi Bernard Manin, <i>Principes du gouvernement repr\u00e9sentatif<\/i>, Paris, Calmann-L\u00e9vy, 1995, p. 19-61. Gordon S. Wood, <i>The Radicalism of the American Revolution<\/i>, New York, Vintage Books, 1993, p. 180 ; Giovanni Lobrano, \u00ab R\u00e9publique et d\u00e9mocratie anciennes avant et pendant la r\u00e9volution \u00bb, Michel Vovelle (dir.), <i>R\u00e9volution et R\u00e9publique :<\/i> <i>l\u2019Exception Fran\u00e7aise<\/i>, Paris, Kim\u00e9, 1994, p. 56, infra. 19 ; Robespierre, \u00ab Lettre \u00e0 ses commetants \u00bb [sept. 1792], cit\u00e9e dans Gordon H. McNeil, \u00ab Robespierre, Rousseau and representation \u00bb, Richard Herr, Harold T. Parker (dirs.), <i>Ideas in<\/i> <i>History<\/i>, \u00c9tats-Unis, Duke University Press, 1965, p. 148.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">13 &#8211; F. Dupuis-D\u00e9ri, \u00ab The political power of words : The birth of pro-democratic discourse in the 19th century in the United States and France \u00bb, <i>Political Studies<\/i>, vol. 52, mars 2004, p. 118-134.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">14 &#8211; Selon Thomas Hobbes, par exemple : \u00ab le repr\u00e9sentant doit n\u00e9cessairement \u00eatre un seul homme ou plusieurs, et si c\u2019est plusieurs, il s\u2019agit alors de l\u2019assembl\u00e9e de tous ou seulement d\u2019une partie. Quand le repr\u00e9sentant est un seul homme, alors l\u2019\u00c9tat est une MONARCHIE ; quand l\u2019assembl\u00e9e est celle de tous ceux qui veulent s\u2019assembler, alors l\u2019\u00c9tat est une D\u00c9MOCRATIE, ou \u00c9tat populaire ; quand l\u2019assembl\u00e9e est celle d\u2019une partie seulement, alors l\u2019\u00c9tat s\u2019appelle une ARISTOCRATIE. Il ne saurait y avoir d\u2019autre type d\u2019\u00c9tat, car ou bien un, ou plusieurs, ou tous doivent poss\u00e9der la puissance souveraine en totalit\u00e9 \u00bb (<i>L\u00e9viathan<\/i>, ch. 19, trad. G\u00e9rard Mairet, Paris, Gallimard, 2000, p. 305-306.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">15 &#8211; Hannah Arendt, <i>The Human Condition<\/i>, Chicago, 1958, p. 200; <i>On Revolution<\/i>, New York, 1965, p. 71; <i>On Violence<\/i>, New York, 1970, p. 44 et J\u00fcrgen Habermas, \u00ab Hannah Arendt: On the Concept of Power \u00bb, J.H., <i>Philosophical-Political Profiles<\/i>, Cambridge, 1985, p. 173-189.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">16 &#8211; Voir Harold Barclay, <i>People Without Government : An Anthropology of Anarchy<\/i>, Londres, Kah &amp; Averill, 1996 ; John Clark, \u00ab The microecology of communities \u00bb, <i>Capitalism, Nature, Socialism<\/i>, vol. 15, no. 4, d\u00e9c. 2004, p. 69-79 ; Pierre Clastres, <i>La Soci\u00e9t\u00e9 contre l\u2019\u00c9tat<\/i>, Paris, Minuit, 1974; F. Dupuis-D\u00e9ri, \u00ab L\u2019altermondialisation \u00e0 l\u2019ombre du drapeau noir : l\u2019anarchie en h\u00e9ritage \u00bb, \u00c9ric Agrikoliansky, Olivier Fillieule, Nonna Mayer (dirs.), <i>L\u2019altermondialisme en France<\/i>, Paris, Flammarion, 2005.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">17 &#8211; Donald Black, <i>The Behavior of Law<\/i>, Orlando, Academic Press, 1976, ch. 7 (\u00ab Anarchy \u00bb) ; David Graeber, <i>Fragments of an Anarchist Anthropology<\/i>, Chicago, Prickly Paradgim Press, 2004, p. 24-37 ; Joseph Pestieau, \u00ab La tyrannie de l\u2019\u00c9tat et son contraire \u00bb, Guy Lafrance (dir.), <i>Pouvoir et tyrannie<\/i>, Ottawa, \u00c9ditions de l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Ottawa, 1986, p. 95-98 (la section intitul\u00e9e \u00ab De la tyrannie des coutumes \u00bb).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">18 &#8211; Mary Crawford, \u00ab Gender and language \u00bb, R.K. Unger (ed.), <i>Handbook of the Psychology of Women and Gender<\/i>, New York, John Wiley &amp; Son, Inc., 2001, 228-244; Nina Eliasoph, \u00ab Politeness, power, and women\u2019s language : Rethinking studyin language and gender \u00bb, <i>Berkeley Journal of Sociology<\/i>, 32, 1987, 79-103; CarolGilligan, <i>In A Different Voice<\/i>, Cambridge : Harvard University Press, 1982; Margaret Kohn, \u00ab Language, Power, and Persuasion: Toward a Critique of Deliberative Democracy \u00bb, <i>Constellations<\/i>, 7 (3), 2000, 408-429; Corinne Monnet, \u00ab La r\u00e9partition des t\u00e2ches entre les femmes et les hommes dans le travail de la conversation \u00bb, <i>Nouvelles questions f\u00e9ministes<\/i>, 19 (1), 1998; Lynn M. Sanders, \u00abAgainst Deliberation \u00bb, <i>Political Theory<\/i>, 25 (3), 1997, 347-376; Virginia Valian,<i> Why So Slow ? The Advancement of Women<\/i>. Cambridge (MA), MIT Press, 1998;Iris Marion Young, \u00ab Difference as a Resource for Democratic Communication \u00bb,J. Bohman &amp; W. Rehg (dirs.). <i>Deliberative Democracy: Essays on Reason and Politics<\/i>, Cambridge (MA), MIT Press, 1997, 383-407; Don H. Zimmerman &amp;Candace West, \u00ab Sex roles, interruptions and silences in conversation \u00bb, RajendraSingh (dir.), <i>Toward a Critical Sociolinguistics<\/i>, Philadelphie, John BenjaminsPublishing cie., 1996 (1975), 211-235.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">19 &#8211; Ce concept est pr\u00e9sent\u00e9 par John Stuart Mill (<i>De la Libert\u00e9<\/i>, chap. I) et Alexis de Tocqueville (<i>De la D\u00e9mocratie en Am\u00e9rique<\/i>, vol. I, partie 2, chap. 7), ceux-ci parlant moins d\u2019une tyrannie politique que d\u2019une pression sociale poussant l\u2019individu au conformisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">20 &#8211; M\u00eame au sein des philosophes anarchistes, il n\u2019y a pas de consensus quant au meilleur mode de prise de d\u00e9cision, certains penchant pour la d\u00e9cision \u00e0 la majorit\u00e9 (d\u00e9mocratie directe), d\u2019autres au consensus (anarchie telle que d\u00e9finie ici). Pour un anarchiste partisan du consensus, voir l\u2019anarcho-syndicaliste Erich M\u00fchsam, \u00ab La soci\u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9e de l\u2019\u00c9tat : qu\u2019est-ce que l\u2019anarchisme communiste ? \u00bb [1932], \u00c9. M\u00fchsam, <i>La r\u00e9publique des Conseils de Bavi\u00e8re &#8211; La soci\u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9e de l\u2019\u00c9tat<\/i>, Paris, La Digitale-Spartacus, 1999, p. 165. Pour une perspective critique du consensus et une d\u00e9fense de la prise de d\u00e9cision \u00e0 la majorit\u00e9, voir Murray Bookchin, \u00ab Communalism : the democratic dimension of social anarchism \u00bb, M. Bookchin, <i>Anarchism, Marxism, and the Future of the Left : Interviews and Essays 1993-1998<\/i>, San Franscico-Edimbourg, AK Press, 1999, p. 146-150. Voir aussi les d\u00e9bats autour de la \u00ab plate-forme \u00bb de Mahkno.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">21 &#8211; Ce que certains nomment l\u2019\u00ab anarcho-capitalisme \u00bb devrait \u00eatre class\u00e9, selon notre nouvelle typologie, dans la cat\u00e9gorie du chaos. Selon l\u2019anarcho-capitalisme, les membres d\u2019une communaut\u00e9 ne prennent pas de d\u00e9cisions politiques collectives, puisque cette soci\u00e9t\u00e9 aurait une capacit\u00e9 \u00e0 s\u2019auto-ordonner et s\u2019autor\u00e9guler gr\u00e2ce \u00e0 la m\u00e9canique des actions et des rapports individuels <i>\u00e9conomiques <\/i>dans un libre march\u00e9. Or un tel syst\u00e8me n\u2019est pas politique : plut\u00f4t que de faire des choix politiques, les individus devraient se limiter \u00e0 faire des choix \u00e9conomiques qui permettraient au syst\u00e8me \u00e9conomique capitaliste sans gouvernement de s\u2019autor\u00e9guler naturellement. En d\u2019autres mots, les individus ne sont plus des citoyens mais des producteurs et des consommateurs : ils ne d\u00e9lib\u00e8rent plus mais ils marchandent (des biens ou leur force de travail). Ces individus n\u2019ont finalement pas m\u00eame besoin de se parler, la communication passant par l\u2019\u00e9change de monnaie ou de biens (troc).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Selon l\u2019anarcho-capitaliste, les vainqueurs du march\u00e9 &#8211; les propri\u00e9taires des moyens de production &#8211; peuvent l\u00e9gitimement jouir d\u2019une autorit\u00e9 sur leurs employ\u00e9s et m\u00eame disposer d\u2019appareils coercitifs sous la forme d\u2019agences de protections. Un tel syst\u00e8me, sans citoyens ni actes politiques, ne peut certes pas \u00eatre identifi\u00e9 comme un r\u00e9gime <i>politique<\/i>. C\u2019est au mieux un syst\u00e8me <i>\u00e9conomique <\/i>o\u00f9 se d\u00e9ploient des rapports d\u2019autorit\u00e9, de coercition, de violence et de soumission (librement consentie, en principe), au pire un monde chaotique. Du point de vue de la philosophie politique, le capitalisme <i>sans politique <\/i>est la face sombre de l\u2019anarchie, sa forme d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e. Voir : David Friedman, <i>The Machinery of Freedom: Guide to a Radical Capitalism<\/i>, LaSalle (ILL), Open Court Publishing cie., 1989; Pierre Lemieux, <i>Du lib\u00e9ralisme \u00e0 l\u2019anarcho-capitalisme<\/i>, Paris, Presses Universitaires de France, 1983<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">22 &#8211; John Clark, \u00ab The microecology of communities \u00bb ; Todd May, <i>The Political Philosophy of Poststructuralist Anarchism<\/i>, University Park, Pennsylvania StateUniversity Press, 1994, p. 7-15. Voir aussi F. Dupuis-D\u00e9ri, \u00ab L\u2019altermondialisation \u00e0 l\u2019ombre du drapeau noir : l\u2019anarchie en h\u00e9ritage \u00bb, \u00c9ric Agrikoliansky, OlivierFillieule, Nonna Mayer (dirs.), <i>L\u2019altermondialisme en France<\/i>, Paris, Flammarion,2005.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">23 &#8211; L\u2019expression \u00ab ici et maintenant \u00bb se retrouve dans Martin Buber, <i>Paths in Utopia<\/i>, New York, Collier Books-Macmillan Publishing Company, 1949 [1946], p. 81. Voir aussi : Hakim Bey, <i>T.A.Z. \u2014 The Temporary Autonomous Zone, Ontological Anarchy,<\/i> <i>Poetic Terrorism<\/i>, Automedia, 1991 [1985]. Murray Bookchin est tr\u00e8s critique du concept du TAZ et de ce qu\u2019il nomme avec d\u00e9dain \u00ab l\u2019anarchisme de style de vie \u00bb. Il rejette l\u2019approche tactique de la micropolitique pour lui pr\u00e9f\u00e9rer l\u2019approche plus traditionnelle, strat\u00e9gique et macropolitique (dans <i>Anarchism, Marxism, and the<\/i> <i>Future of the Left.)<\/i><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; R\u00c9FLEXIONS ANARCHISTES SUR LA TYPOLOGIE TRADITIONNELLE DES R\u00c9GIMES POLITIQUES &nbsp; R\u00c9SUM\u00c9 Selon la tradition, seulement trois r\u00e9gimes purs &#8211; monarchie, aristocratie et d\u00e9mocratie &#8211; sont identifi\u00e9s comme \u00e9tant capables, sous certaines conditions, de permettre l\u2019atteinte &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":17,"featured_media":281,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[61,31],"tags":[116,115],"class_list":["post-78","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-critique","category-la-pensee-libertaire-philosophie","tag-francis-dupuis-deri","tag-philosophie-politique"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2012\/12\/photo-essai-GA-3-manif-sombre.jpg?fit=940%2C350&ssl=1","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/pc9uqr-1g","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/78","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/17"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=78"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/78\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/281"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=78"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=78"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=78"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}