{"id":694,"date":"2013-08-21T08:13:33","date_gmt":"2013-08-21T06:13:33","guid":{"rendered":"http:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=694"},"modified":"2013-09-28T19:12:10","modified_gmt":"2013-09-28T17:12:10","slug":"pour-un-pouvoir-politique-libertaire-thomas-ibanez","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=694","title":{"rendered":"Pour un pouvoir politique Libertaire &#8211; Tom\u00e1s Iba\u00f1ez"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"text-decoration: underline;\">Pr\u00e9ambule\u00a0de l&rsquo;auteur pour Grand Angle libertaire<\/span>\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"text-decoration: underline;\"><a href=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/Tomas-Ibanez.jpg?ssl=1\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-924 alignleft\" alt=\"Tomas Ibanez\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/Tomas-Ibanez.jpg?resize=197%2C147&#038;ssl=1\" width=\"197\" height=\"147\" \/><\/a><\/span><i><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>T<\/em><i>re<\/i><i>nte<\/i><i> <\/i><i>an<\/i><i>s se sont \u00e9coul\u00e9s depuis la r\u00e9daction de ce texte et en le relisant aujourd\u2019hui j\u2019ai l\u2019impression que j\u2019aurais bien peu de choses \u00e0 lui retrancher ou \u00e0 lui ajouter. Un esprit malicieux pourrait dire que si j\u2019ai le sentiment qu\u2019il est toujours actuel c\u2019est sans doute parce que je suis rest\u00e9 moi-<\/i><i>m\u00eame ancr\u00e9 dans le pass\u00e9, mais je pr\u00e9f\u00e8re penser, bien s\u00fbr, que la raison s\u2019en trouve ailleurs et que si le texte demeure actuel c\u2019est parce que ce qu\u2019il r\u00e9clamait \u00e0 l\u2019\u00e9poque reste encore \u00e0 atteindre aujourd\u2019hui. Par exemple, la n\u00e9cessit\u00e9 de repenser en profondeur nos conceptions du pouvoir, ou celle d\u2019inscrire au sein de la pens\u00e9e anarchiste l\u2019exigence d\u2019une constante remise en question et d\u2019un souci permanent de r<\/i><i>\u00e9novation. Sans oublier non plus la volont\u00e9 de pratiquer un anarchisme qui soit capable d\u2019essaimer et de diffuser dans d\u2019amples couches de la soci\u00e9t\u00e9. <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Cependant, m\u00eame si par rapport au d\u00e9but des ann\u00e9es 80 nous continuons \u00e0 \u00eatre confront\u00e9s \u00e0 des d\u00e9fis similaires, il est \u00e9galement vrai que des d\u00e9placements se sont produits. Ainsi par exemple, on peut appr\u00e9cier un moindre cloisonnement et une moindre rigidit\u00e9 de la pens\u00e9e et des pratiques anarchistes -m\u00eame s\u2019il reste encore beaucoup de chemin \u00e0 parcourir-, de m\u00eame qu\u2019une plus large diffusion des principes et des modalit\u00e9s organisationnelles libertaires au sein de vastes mouvements sociaux \u00ab pas tout \u00e0 fait libertaires, pas constamment libertaires \u00bb comme il est dit dans le texte. Mais je prends peut-\u00eatre mes d\u00e9sirs pour des r\u00e9alit\u00e9s et il se peut que je ne veuille voir dans la situation actuelle que ce qui va dans le sens des propositions \u00e9bauch\u00e9es dans un texte dont il ne faut pas oublier qu\u2019il jouait aussi \u00e0 la provocation afin de stimuler le d\u00e9bat.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><i>Tom\u00e1s Iba\u00f1ez, <\/i><i>Barcelone 2013<\/i><\/p>\n<hr \/>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;anarchisme se trouve, depuis des d\u00e9cennies dans une ind\u00e9niable phase de stagnation qui se manifeste au plan de la th\u00e9orie comme au plan de la pratique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au plan th\u00e9orique rares sont les innovations qui se sont produites au sein d&rsquo;une pens\u00e9e que l&rsquo;on peut sans doute qualifier de radicale mais en ce sens bien particulier qu&rsquo;elle colle litt\u00e9ralement \u00e0 ses racines comme si elles avaient de la glu et qu&rsquo;elle rencontre d&rsquo;\u00e9normes difficult\u00e9s pour se d\u00e9velopper et \u00e9voluer \u00e0 partir d&rsquo;elles. L&rsquo;anarchisme est rest\u00e9 fig\u00e9, en grande partie, sur des concepts et des propositions forg\u00e9es dans le courant des XVIIIe et XIXe si\u00e8cles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au plan de la pratique, l&rsquo;on peut certes argumenter que l&rsquo;anarchisme s&rsquo;est diffus\u00e9 au sein de vastes mouvements sociaux informels, implicitement libertaires, et qu&rsquo;il a par ailleurs marqu\u00e9 de son empreinte bon nombre de changements sociaux. Malheureusement, pour chacune des transformations de signe libertaire il est facile de citer des dizaines de micro\u00e9volutions allant dans un sens explicitement ou implicitement totalitaire. La soci\u00e9t\u00e9 semble se d\u00e9placer plut\u00f4t en direction d&rsquo;une r\u00e9duction que d\u2019un accroissement des libert\u00e9s et des autonomies fondamentales.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette double stagnation fait \u00e9videmment probl\u00e8me et il me semble qu&rsquo;elle questionne la validit\u00e9 m\u00eame des positions libertaires. Est-il envisageable d&rsquo;esquisser les \u00e9l\u00e9ments d&rsquo;un nouveau d\u00e9part ? Je crois que oui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parall\u00e8lement \u00e0 des consid\u00e9rations plus fondamentales, qui devraient s&rsquo;orienter vers l&rsquo;\u00e9lucidation des conditions sociales de production des id\u00e9ologies et des mouvements d&rsquo;\u00e9mancipation sociale\u00b9, il me semble qu&rsquo;une \u00e9ventuelle dynamisation de la pens\u00e9e et de l&rsquo;action libertaire passe n\u00e9cessairement par une vigoureuse op\u00e9ration d&rsquo;exorcisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est absolument indispensable d&rsquo;exorciser toute une s\u00e9rie de th\u00e8mes tabous dont la charge id\u00e9ologico-\u00e9motionnelle bloque toute possibilit\u00e9 de r\u00e9flexion. Et cette op\u00e9ration d&rsquo;exorcisme est d&rsquo;autant plus n\u00e9cessaire qu&rsquo;il s&rsquo;agit pr\u00e9cis\u00e9ment de th\u00e8mes constitutifs du <i>noyau dur\u00b2 <\/i>de la pens\u00e9e anarchiste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le concept de <i>pouvoir, <\/i>plus pr\u00e9cis\u00e9ment le concept de <i>pouvoir politique<\/i>, est un des premiers qu&rsquo;il faudrait d\u00e9sacraliser si l&rsquo;on veut d\u00e9bloquer les conditions de possibilit\u00e9s d&rsquo;un renouvellement de l&rsquo;anarchisme. En effet, il est devenu usuel d&rsquo;utiliser le positionnement par rapport \u00e0 la question du pouvoir comme un des principaux crit\u00e8res permettant de distinguer les positions libertaires de celles qui ne le sont pas. De mon point de vue, il est vrai que la question du pouvoir constitue le principal <i>diff\u00e9renciateur <\/i>entre les degr\u00e9s de <i>libertarisme <\/i>des diverses pens\u00e9es socio-id\u00e9ologiques, ainsi qu&rsquo;entre les diverses attitudes sociopolitiques, aussi bien individuelles que collectives.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui ne me semble pas du tout acceptable c&rsquo;est de consid\u00e9rer que la relation de la pens\u00e9e libertaire avec le concept de pouvoir ne puisse se formuler qu&rsquo;en termes de n\u00e9gation, d&rsquo;exclusion, de rejet, d&rsquo;opposition, voire d&rsquo;antinomie. Il est vrai qu&rsquo;il y a une conception libertaire du pouvoir, il est faux qu&rsquo;elle consiste en une n\u00e9gation du pouvoir. Tant que cela ne sera pas pleinement assum\u00e9 par la pens\u00e9e libertaire, celle-ci ne sera pas capable d&rsquo;aborder les analyses et les pratiques qui lui permettraient d&rsquo;avoir prise sur la r\u00e9alit\u00e9 sociale.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6 style=\"text-align: justify;\"><b>LE CONCEPT DE POUVOIR<\/b><\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\">La polys\u00e9mie du terme <i>pouvoir <\/i>et l&rsquo;ampleur de son spectre s\u00e9mantique constituent des conditions qui favorisent les dialogues de sourds. On observe fr\u00e9quemment comment au cours des d\u00e9bats les discours ne r\u00e9ussissent au mieux qu&rsquo;\u00e0 se juxtaposer au lieu de s&rsquo;articuler les uns les autres, parce qu&rsquo;il traitent d&rsquo;objets profond\u00e9ment diff\u00e9rents, confondus par le recours \u00e0 une d\u00e9signation commune, <i>le pouvoir ; <\/i>il est donc utile de circonscrire le terme <i>pouvoir <\/i>avant d&rsquo;aborder sa discussion. \u00c9tant entendu, bien s\u00fbr, que cela n&rsquo;implique pas que l&rsquo;on puisse d\u00e9boucher une d\u00e9finition <i>objective <\/i>et aseptique du mot <i>pouvoir<\/i>, car il s&rsquo;agit d&rsquo;un terme politiquement charg\u00e9, analys\u00e9 depuis un lieu politique pr\u00e9cis, et il ne saurait y en avoir une d\u00e9finition <i>neutre.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans une de ses acceptions, probablement la plus g\u00e9n\u00e9rale et diachroniquement premi\u00e8re, le terme <i>pouvoir <\/i>fonctionne comme \u00e9quivalent de l&rsquo;expression <i>capacit\u00e9 de<\/i>, c&rsquo;est-\u00e0-dire comme synonyme de l&rsquo;ensemble des effets dont un agent, anim\u00e9 ou non, peut-\u00eatre la cause directement ou indirectement. Il est int\u00e9ressant d&rsquo;observer que d\u00e8s le d\u00e9part le pouvoir se d\u00e9finit en termes relationnels car pour qu&rsquo;un \u00e9l\u00e9ment puisse produire ou inhiber un effet il faut que s&rsquo;\u00e9tablisse une interaction.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;imagine que personne, libertaire ou pas, ne d\u00e9sire d\u00e9battre de ce pouvoir-l\u00e0 et que nul ne consid\u00e8re utile de le questionner voire de le d\u00e9truire. Il est clair qu&rsquo;il n&rsquo;existe pas d&rsquo;\u00eatres sans pouvoir et que le pouvoir est, dans ce sens, consubstantiel, notamment, avec la vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans une deuxi\u00e8me acception, le mot <i>pouvoir <\/i>se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 un certain type de relation entre agents sociaux, et il est habituel de le caract\u00e9riser alors comme une capacit\u00e9 dissym\u00e9trique ou in\u00e9gale qu&rsquo;ont les agents de causer des effets sur l&rsquo;autre p\u00f4le de la relation qui s&rsquo;est \u00e9tablie. Je ne crois pas qu&rsquo;il soit opportun d&rsquo;entrer ici dans des niveaux plus fins d&rsquo;analyse et de se demander, par exemple, si la production de ces effets doit \u00eatre intentionnelle ou non, efficace ou non, d\u00e9sirable ou non, et, pour qu&rsquo;il soit l\u00e9gitime de parler d&rsquo;une relation de pouvoir (pour une analyse d\u00e9taill\u00e9e, voir mon livre <i>Poder y libertad, <\/i>Hora, Barcelone, 1983).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans une troisi\u00e8me acception, le terme <i>pouvoir <\/i>se r\u00e9f\u00e8re aux structures macrosociales et aux m\u00e9canismes macrosociaux de r\u00e9gulation sociale ou de contr\u00f4le social. On parle en ce sens d&rsquo;<i>appareils <\/i>ou de <i>dispositifs <\/i>de pouvoir, de <i>centres <\/i>ou de <i>structures <\/i>de pouvoir, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je soutiens que cela n&rsquo;a pas de sens de plaider pour la <i>suppression du pouvoir <\/i>\u00e0 l&rsquo;un quelconque des niveaux o\u00f9 il s&rsquo;exprime, et que cela, qui est vrai et <i>\u00e9vident <\/i>pour le premier niveau (le pouvoir comme capacit\u00e9) est \u00e9galement vrai, quoique moins <i>\u00e9vident, <\/i>pour les autres niveaux consid\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En d&rsquo;autres termes, parler d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 <i>sans pouvoir <\/i>constitue une aberration, soit que l&rsquo;on se place du point de vue du <i>pouvoir\/capacit\u00e9 <\/i>(que signifierait une soci\u00e9t\u00e9 qui <i>ne pourrait rien ?<\/i>) soit que l&rsquo;on se place au niveau des relations dissym\u00e9triques (que signifieraient des interactions sociales sans effets dissym\u00e9triques ?) soit enfin que l&rsquo;on se place du point de vue du pouvoir comme m\u00e9canismes et structures de r\u00e9gulation macrosociales (que signifierait un syst\u00e8me, et la soci\u00e9t\u00e9 est \u00e9videmment un syst\u00e8me, dont les \u00e9l\u00e9ments ne seraient pas <i>contraints <\/i>par l&rsquo;ensemble des relations qui d\u00e9finissent pr\u00e9cis\u00e9ment le syst\u00e8me ?) . Les relations de pouvoir sont consubstantielles avec le fait social lui-m\u00eame, elles lui sont inh\u00e9rentes, elles l&rsquo;impr\u00e8gnent, elles l&rsquo;enserrent en m\u00eame temps qu&rsquo;elles en \u00e9manent. A partir de l&rsquo;instant o\u00f9 le social implique n\u00e9cessairement l&rsquo;existence d&rsquo;un ensemble d&rsquo;interactions entre plusieurs \u00e9l\u00e9ments, qui du coup forment syst\u00e8me, il y a in\u00e9luctablement des effets de pouvoir du syst\u00e8me sur ses \u00e9l\u00e9ments, tout comme il y a des effets de pouvoir entre les \u00e9l\u00e9ments du syst\u00e8me.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parler d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 sans pouvoir politique, c&rsquo;est parler d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 sans relations sociales, sans r\u00e9gulations sociales, sans processus de d\u00e9cision sociale, bref, c&rsquo;est parler d&rsquo;un <i>impensable <\/i>parce que r\u00e9it\u00e9rativement contradictoire dans les termes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si j&rsquo;introduis ici le qualificatif <i>politique <\/i>pour sp\u00e9cifier le terme <i>pouvoir<\/i>, c&rsquo;est parce que celui-ci, pris dans son acception la plus g\u00e9n\u00e9rale, d\u00e9note tout simplement les processus et les m\u00e9canismes de d\u00e9cision qui permettent qu&rsquo;un ensemble social opte entre les diverses alternatives auxquelles il est confront\u00e9, et, \u00e9galement, les processus et les m\u00e9canismes qui assurent l&rsquo;application effective des d\u00e9cisions prises, il est clair qu&rsquo;il existe, en ce sens, une multiplicit\u00e9 de mod\u00e8les de <i>pouvoir politique. <\/i>Lorsque les libertaires se d\u00e9clarent <i>contre le pouvoir<\/i>, lorsqu&rsquo;ils proclament la n\u00e9cessit\u00e9 de <i>d\u00e9truire le pouvoir <\/i>et lorsqu&rsquo;ils projettent une <i>soci\u00e9t\u00e9 sans pouvoir<\/i>, ils ne peuvent pas soutenir une absurdit\u00e9 ou un impensable\u00b3. Il est probable qu&rsquo;ils commettent simplement une erreur de type m\u00e9tonymique et qu&rsquo;ils utilisent le mot <i>pouvoir <\/i>pour se r\u00e9f\u00e9rer en fait, <i>\u00e0 un certain type de<\/i> <i>relations de pouvoir, <\/i>\u00e0 savoir, et tr\u00e8s concr\u00e8tement, le type de pouvoir que l&rsquo;on trouve dans les <i>relations de domination, <\/i>dans les <i>structures de domination, <\/i>dans les <i>dispositifs de domination, <\/i>ou dans les <i>appareils de domination, <\/i>etc. (que ces relations soient de type coercitif, manipulateur ou autre).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Encore ne faudrait-il pas englober dans les relations de domination l&rsquo;ensemble des relations qui contraignent la libert\u00e9 (4) de l&rsquo;individu ou des groupes. Et ce non seulement parce que cela reviendrait \u00e0 tracer de nouveau une relation d&rsquo;\u00e9quivalence entre les relations de domination et les relations de pouvoir (puisque tout pouvoir politique ou <i>soci\u00e9tal <\/i>est n\u00e9cessairement contraignant), mais encore parce que la libert\u00e9 et le pouvoir ne sont pas du tout dans une relation d&rsquo;opposition simple. En effet, il est vrai que les relations de pouvoir (inh\u00e9rentes au social, ne l&rsquo;oublions pas) contraignent la libert\u00e9 de l&rsquo;individu, mais il est \u00e9galement vrai qu&rsquo;elles la rendent possible et qu&rsquo;elles l&rsquo;accroissent. C&rsquo;est dans ce sens qu&rsquo;il faudrait lire la belle formule selon laquelle ma libert\u00e9 ne s&rsquo;arr\u00eate pas l\u00e0 o\u00f9 commence celle des autres mais qu&rsquo;elle s&rsquo;enrichit, au contraire, de la libert\u00e9 d&rsquo;autrui et qu&rsquo;elle s&rsquo;\u00e9tend avec elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est clair que la libert\u00e9 d&rsquo;autrui contraint la mienne (je ne suis pas libre dans tout ce qui peut empi\u00e9ter sur la sienne) mais il est clair, simultan\u00e9ment, que ma libert\u00e9 a besoin de cette autre libert\u00e9 pour pouvoir \u00eatre (dans un monde d&rsquo;automates ma libert\u00e9 se trouverait consid\u00e9rablement r\u00e9tr\u00e9cie). Pouvoir et libert\u00e9 se trouvent donc dans une relation inextricablement complexe d&rsquo;antagonisme\/possibilitation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour en revenir au c\u0153ur du probl\u00e8me, nous dirons donc que les libertaires sont, en fait, contre les syst\u00e8mes sociaux fond\u00e9s sur des relations de domination (au sens strict). <i>A bas le pouvoir <\/i>devrait dispara\u00eetre du lexique libertaire au profit d\u2019<i>\u00c0 bas les relations de domination, <\/i>quitte \u00e0 devoir d\u00e9finir alors les conditions de possibilit\u00e9 d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 de non-domination.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si les libertaires ne sont pas contre le pouvoir, mais contre un certain type de pouvoir, c&rsquo;est donc qu&rsquo;ils sont partisans d&rsquo;une certaine vari\u00e9t\u00e9 de pouvoir qu&rsquo;il est commode (et exact) d&rsquo;appeler <i>pouvoir libertaire, <\/i>ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment <i>pouvoir politique libertaire. <\/i>C&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;ils sont partisans d&rsquo;un mode de fonctionnement libertaire des appareils de pouvoir, des dispositifs de pouvoir et des relations de pouvoir qui caract\u00e9risent la soci\u00e9t\u00e9 (5). Accepter le principe d&rsquo;un pouvoir politique libertaire peut engendrer deux types d&rsquo;effets.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Le premier est de nous mettre en \u00e9tat, et dans l&rsquo;obligation, de penser et d&rsquo;analyser les conditions concr\u00e8tes de l&rsquo;exercice d&rsquo;un pouvoir politique libertaire au sein d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 avec \u00c9tat aussi bien qu&rsquo;au sein d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 <i>sans \u00c9tat. <\/i>La solution de facilit\u00e9 consiste \u00e9videmment \u00e0 proclamer qu&rsquo;il faut d\u00e9truire le pouvoir, ce qui \u00e9vite la difficile t\u00e2che d&rsquo;avoir \u00e0 cerner quelles sont les conditions de fonctionnement d&rsquo;un pouvoir libertaire et quels sont les modes de r\u00e9solution des conflits dans une soci\u00e9t\u00e9 non autoritaire (6). De m\u00eame, la focalisation sur l\u2019\u00c9tat et l&rsquo;exigence de sa disparition permet d&rsquo;escamoter le fait que m\u00eame sans \u00c9tat les relations et les dispositifs de pouvoir demeurent au sein de la soci\u00e9t\u00e9. Si nous sommes convaincus qu&rsquo;avec la disparition de l\u2019\u00c9tat dispara\u00eet le pouvoir \u00e0 quoi bon se pr\u00e9occuper de ce dernier ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Le deuxi\u00e8me type d&rsquo;effet pourrait consister \u00e0 enfin rendre possible la communication entre les libertaires et leur entourage social. En effet, sil les gens ne comprennent pas le discours libertaire, s&rsquo;ils lui sont insensibles, s&rsquo;ils ne partagent pas ses inqui\u00e9tudes, ce n&rsquo;est certainement pas la faute des gens, c&rsquo;est la faute des libertaires. Le bon sens populaire a raison quand il demeure imperm\u00e9able aux argumentations libertaires contre le pouvoir. Demeurerait-il sourd \u00e0 des propositions qui ne parleraient pas de supprimer le pouvoir, mais simplement de le transformer ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je suis conscient que mon analyse peut \u00e9voquer un <i>r\u00e9formisme libertaire, <\/i>cette impression ne fera que cro\u00eetre quand je dirais que pour \u00e9tablir une communication entre les libertaires et la soci\u00e9t\u00e9 il ne suffit pas de proposer un changement dans les relations de pouvoir, mais qu&rsquo;il faut, en plus, <i>rendre cr\u00e9dibles <\/i>les possibilit\u00e9s de changement et en programmer, ne serait-ce que de mani\u00e8re floue, la r\u00e9alisation. La premi\u00e8re condition pour qu&rsquo;un changement soit cr\u00e9dible c&rsquo;est qu&rsquo;il soit effectivement possible et cela trace les limites d&rsquo;un programme libertaire efficace.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6 style=\"text-align: justify;\"><b>POUR UNE STRAT\u00c9GIE LIBERTAIRE <\/b><b><i>MINIMAX ?<\/i><\/b><\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour peu que la soci\u00e9t\u00e9 soit ma\u00eetrisable (8), ne serait-ce que partiellement, il est \u00e9vident qu&rsquo;une influence libertaire ne peut impulser des changements effectifs en direction d&rsquo;une <i>libertarisation <\/i>du pouvoir politique que si une partie consid\u00e9rable de la population y est favorable et agit dans ce sens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une strat\u00e9gie Libertaire de type r\u00e9formiste suppose n\u00e9cessairement l&rsquo;existence d&rsquo;un mouvement de masse que l&rsquo;on peut qualifier de consid\u00e9rable dans la mesure o\u00f9 il devrait regrouper des millions de personnes pour un pays comme la France et des dizaines de millions pour un pays comme les \u00c9tats-Unis. Est-ce possible ? Certainement si l&rsquo;on entend par l\u00e0 des millions <i>de militan<\/i>ts mais non pas si l&rsquo;on se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 un mouvement d&rsquo;opinion qui se manifeste de mani\u00e8re plus ou moins \u00e9pisodique et de fa\u00e7on plus ou moins coh\u00e9rente, disons m\u00eame avec une ligne basse de coh\u00e9rence<i>. <\/i>Encore faut-il que les libertaires contribuent \u00e0 rendre possible cette assise libertaire populaire en<i> <\/i>remettant en cause l&rsquo;habituelle strat\u00e9gie maximaliste exprim\u00e9e en termes de <i>tout ou rien. <\/i>Un vaste<i> <\/i>mouvement d&rsquo;opinion libertaire, ou si l&rsquo;on pr\u00e9f\u00e8re, une <i>pesanteur libertaire <\/i>dans la soci\u00e9t\u00e9, ne peut<i> <\/i>s&rsquo;\u00e9tablir qu&rsquo;\u00e0 partir d&rsquo;une s\u00e9rie de propositions qui soient \u00e0 la fois cr\u00e9dibles pour de grandes<i> <\/i>quantit\u00e9s de gens, efficaces, au sens o\u00f9 les changements propos\u00e9s sont r\u00e9ellement susceptibles d&rsquo;\u00eatre atteints dans les d\u00e9lais raisonnables et sont suffisamment <i>motivants.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces propositions doivent \u00eatre en consonance avec le caract\u00e8re n\u00e9cessairement hybride de ces mouvements, pas tout \u00e0 fait libertaires, pas constamment libertaires. Pour cela il est indispensable de revoir toute une s\u00e9rie de principes tels que la non-participation syst\u00e9matique \u00e0 tout type de processus \u00e9lectoral, ou le refus de <i>permanents rotatoires r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s, <\/i>ou le rejet syst\u00e9matique d&rsquo;alliances avec les secteurs non libertaires, etc. (d&rsquo;autant plus que ces <i>principes <\/i>ne sont pas constitutifs du <i>noyau dur <\/i>de la pens\u00e9e libertaire !).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cela dit, il serait tout \u00e0 fait ind\u00e9fendable de ne miser que sur une strat\u00e9gie <i>r\u00e9formiste, <\/i>et que cela pour plusieurs raisons. La premi\u00e8re est qu&rsquo;il s&rsquo;av\u00e8re absolument simplificateur d&rsquo;opposer r\u00e9formisme et radicalit\u00e9. Tout comme dans le cas de la notion complexe <i>pouvoir\/libert\u00e9, <\/i>il existe un enchev\u00eatrement inextricable entre les diverses parties d&rsquo;un ensemble qui n&rsquo;est dichotomis\u00e9 qu&rsquo;en apparence, ou bien \u00e0 un certain niveau de r\u00e9alit\u00e9 mais pas \u00e0 d&rsquo;autres. R\u00e9formisme et radicalisme se nourrissent l&rsquo;un et l&rsquo;autre, s&rsquo;opposent et se compl\u00e9mentent simultan\u00e9ment. Par ailleurs, le r\u00e9formisme peut produire des effets pervers et entra\u00eener des cons\u00e9quences radicales, tout comme le radicalisme peut d\u00e9boucher sur des r\u00e9gressions ou sur des r\u00e9formes. La deuxi\u00e8me raison repose sur l&rsquo;id\u00e9e que l&rsquo;action radicale accro\u00eet souvent son efficacit\u00e9 \u00e9ventuelle ou m\u00eame l&rsquo;acquiert, dans la mesure o\u00f9 il existe une <i>mouvance <\/i>qui fertilise pr\u00e9alablement le terrain o\u00f9 elle s&rsquo;exerce. La troisi\u00e8me consid\u00e8re que les positions et les actions radicales peuvent constituer l&rsquo;\u00e9quivalent social des interactions al\u00e9atoires et des fluctuations locales qui font \u00e9voluer <i>spontan\u00e9ment <\/i>certains syst\u00e8mes physico-chimiques vers des ordres radicalement distincts et nouveaux (analogie avec la <i>cr\u00e9ation<\/i> <i>d&rsquo;ordre par le bruit, ordre par fluctuations, complexit\u00e9 par le bruit, etc.). <\/i>Il est clair que la soci\u00e9t\u00e9 est suffisamment complexe (au sens technique du terme) et qu&rsquo;elle se situe suffisamment <i>loin de<\/i> <i>l&rsquo;\u00e9quilibre <\/i>pour qu&rsquo;il soit strictement impossible de pr\u00e9voir les cons\u00e9quences possibles de telle ou telle action radicale, exerc\u00e9e en tel ou tel point du tissu social (voir notamment Mai 68). Il semble que seule l&rsquo;action radicale soit susceptible d&rsquo;amplifier les fluctuations sociales locales jusqu&rsquo;\u00e0 provoquer des <i>\u00e9mergences <\/i>incompatibles avec l&rsquo;ordre social institu\u00e9. Il faut noter cependant que l&rsquo;action radicale est \u00e0 double tranchant car, \u00e9tant donn\u00e9 que la soci\u00e9t\u00e9 est un syst\u00e8me ouvert, auto-organisateur, les dysfonctionnements (le <i>bruit) <\/i>introduits par l&rsquo;action radicale permettent une meilleure adaptabilit\u00e9 du syst\u00e8me institu\u00e9. La quatri\u00e8me raison est que le radicalisme permet de maintenir des concepts, des propositions et des questionnements qui, autrement, seraient dig\u00e9r\u00e9s et transform\u00e9s par les mod\u00e8les sociaux dominants gr\u00e2ce \u00e0 la pr\u00e9digestion qu&rsquo;en font les mouvements r\u00e9formistes. La cinqui\u00e8me raison se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience historique. Elle semble montrer que c&rsquo;est par la coexistence d&rsquo;amples secteurs <i>mous, id\u00e9ologiquement incertains, d&rsquo;une coh\u00e9rence oscillante,<\/i> etc., avec des secteurs <i>radicaux, durs, intransigeants, <\/i>etc, que se sont produites les situations les plus favorables \u00e0 des changements sociaux profonds (voir Espagne 1936). Cela dit, il est clair que l&rsquo;indispensable dialectique entre radicalisme et r\u00e9formisme est intens\u00e9ment probl\u00e9matique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En effet, il faut emp\u00eacher que le r\u00e9formisme ne brise les tentatives radicales en cr\u00e9ant autour d&rsquo;elles un matelas amortisseur qui en annule les effets. Tout comme il faut emp\u00eacher que les tentatives radicales ne br\u00fblent l&rsquo;herbe sous le pied des r\u00e9formistes en leur rendant la t\u00e2che impossible. Il faut emp\u00eacher que les innovations conceptuelles ne finissent par effacer le noyau dur duquel elles ont surgi et le fond de critique radicale qui g\u00eet dans les groupes doctrinaires, tout comme il faut emp\u00eacher que l&rsquo;intransigeance radicale ne bloque les possibilit\u00e9s d&rsquo;innovation th\u00e9orique. Il est en tout cas essentiel, et cela est le plus difficile de tout, que radicaux et r\u00e9formistes s&rsquo;acceptent pleinement en tant qu&rsquo;<i>\u00e9l\u00e9ments antagonistes\/compl\u00e9mentaires <\/i>et en tant qu&rsquo;irr\u00e9ductiblement <i>ennemis\/alli\u00e9s.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n&rsquo;ai pas voulu faire appel \u00e0 une pens\u00e9e plus <i>dialectique, <\/i>j&rsquo;ai voulu exprimer ma profonde conviction que tant que nous ne saurons pas concevoir la complexit\u00e9 irr\u00e9ductible des r\u00e9alit\u00e9s nous serons incapables de les affronter avec succ\u00e8s.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6 style=\"text-align: justify;\"><b>CES CHOSES-LA NE SE DISENT PAS *<\/b><\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>* Publi\u00e9 en 1988, dans la revue <\/i>Archip\u00e9lago<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il serait tout \u00e0 fait ridicule d&rsquo;affirmer que le travail dans un camp de concentration ne diff\u00e8re pas tant que \u00e7a du travail dans un bureau ou dans un atelier. La diff\u00e9rence est tout simplement abyssale et les barbel\u00e9s sont l\u00e0 pour nous en convaincre. Cependant, il serait tout aussi ridicule de soutenir que l&#8217;employ\u00e9 de la compagnie Iberia ou le travailleur des cha\u00eenes de montage de l&rsquo;usine Seat r\u00e9alisent leurs activit\u00e9s dans un contexte exempt d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments coercitifs. Nous \u00e9claterions probablement de rire si quelqu&rsquo;un insinuait que ces travailleurs jouissent d&rsquo;une totale libert\u00e9, au point qu&rsquo;ils peuvent m\u00eame choisir entre travailler et ne pas travailler&#8230; Nous ne sommes pas encore, me semble-t-il, suffisamment ali\u00e9n\u00e9s pour ne pas avoir la claire consciente du caract\u00e8re polymorphe de la contrainte, dont l&rsquo;existence, dans telle ou telle situation, est ind\u00e9pendante de la pr\u00e9sence de barbel\u00e9s ou de fusils point\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous \u00e9prouvons donc une certaine surprise en constatant que la clart\u00e9 avec laquelle nous percevons que la contrainte peut adopter une multiplicit\u00e9 de formes tend \u00e0 s&rsquo;\u00e9vanouir d\u00e8s que nous entrons dans le domaine du discours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il existe en effet, des fa\u00e7ons de contr\u00f4ler les discours qui sont de toute \u00e9vidence brutales. Certains p\u00e8res giflent l&rsquo;enfant qui prononce des <i>gros mots <\/i>ou qui oublie de dire <i>merci. <\/i>Certains gouvernements emprisonnent ou tuent ceux qui disent ce qu&rsquo;il ne faut pas dire ou ceux qui ne disent pas ce qu&rsquo;il faut dire. Face \u00e0 des p\u00e8res r\u00e9pressifs ou \u00e0 des gouvernements dictatoriaux, les choses sont claires pour tout le monde. C&rsquo;est comme si la r\u00e9pression et la censure mettaient \u00e0 nu la <i>potentialit\u00e9 subversive du discours <\/i>en montrant la crainte qu&rsquo;\u00e9prouve le pouvoir devant la puissance de la parole qui fait irruption dans la rue, qui est imprim\u00e9e dans des tracts ou que l&rsquo;on peint sur les murs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toutefois, les choses ne sont plus aussi claires quand le p\u00e8re se limite \u00e0 soumettre le fil <i>mal \u00e9lev\u00e9 <\/i>\u00e0 un chantage affectif, ou quand le gouvernement se limite \u00e0 dicter des normes juridiques pour \u00e9viter, ou pour punir, certains <i>exc\u00e8s g\u00e9n\u00e9ralement per\u00e7us comme tels, <\/i>qui vont de la calomnie dans les m\u00e9dias, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;incitation au terrorisme, en passant par l\u2019offense aux symboles de la nation. Lever la censure politique c&rsquo;est comme limer les dents des mots. Si personne ne nous interdit de dire ce que nous voulons dire, cela ne peut \u00eatre que parce que nos paroles ne sont pas dangereuses&#8230; \u00c9videmment, nous nous voyons quand m\u00eame oblig\u00e9s de protester de temps en temps comme quand notre camarade Juanjo Fern\u00e1ndez tombe sous le coup de la punition des <i>exc\u00e8s <\/i>et est condamn\u00e9 pour avoir simplement os\u00e9 publier son opinion sur la monarchie espagnole.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il existe aussi des fa\u00e7ons encore plus douces, ou plus molles, de contr\u00f4ler ce que nous disons. Des p\u00e8res qui se limitent <i>\u00e0 donner l&rsquo;exemple <\/i>en contr\u00f4lant leur propre discours devant leur fils, des gouvernements qui permettent que <i>tout soit dit <\/i>mais qui r\u00e9servent le succ\u00e8s social et autres r\u00e9compenses \u00e0 ceux qui disent pr\u00e9cis\u00e9ment <i>ce qu&rsquo;il faut dire, <\/i>en s&rsquo;ajustant de plus aux <i>mani\u00e8res<\/i> <i>ad\u00e9quates de le dire. <\/i>Rares sont ceux qui dans ces situations extr\u00eamement lib\u00e9rales continuent \u00e0 consid\u00e9rer que le discours m\u00e9rite une attention politique sp\u00e9cifique. L&rsquo;importance accord\u00e9e au langage d\u00e9serte la sc\u00e8ne politique et il ne demeure plus qu&rsquo;un certain effort pour d\u00e9voiler les strat\u00e9gies persuasives et les contenus id\u00e9ologiques des <i>discours du pouvoir. <\/i>L&rsquo;int\u00e9r\u00eat politique pour le langage <i>comme tel <\/i>se cantonne \u00e0 quelques individus qui \u00e9crivent de compliqu\u00e9s <i>discours sur le discours <\/i>et qui laisse le champ libre aux traitements purement acad\u00e9miques du sujet. Cependant, pour d\u00e9mocratique que soit le syst\u00e8me et ample que soit la libert\u00e9 d&rsquo;expression, il serait tout aussi ridicule de nier les effets de pouvoir qui s&rsquo;exercent <i>\u00e0 partir <\/i>du langage, et <i>sur <\/i>le langage, qu&rsquo;il serait absurde de croire qu&rsquo;il n&rsquo;existe pas de contrainte dans l&rsquo;usine parce qu&rsquo;on n&rsquo;y voit pas de gardes arm\u00e9es arpentant les ateliers.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est vrai que les dictatures doivent contr\u00f4ler imp\u00e9rativement, la parole des sujets et que la police constitue un des instruments les plus efficaces pour ce faire. Mais ces proc\u00e9d\u00e9s coercitifs ont un prix car ils donnent lieu \u00e0 un d\u00e9licieux <i>effet pervers <\/i>qui renvoie au domaine de la pure fiction la possibilit\u00e9 d&rsquo;un langage totalement disciplin\u00e9, dans le genre du <i>novlangue <\/i>d&rsquo;Orwell En effet, au fur et \u00e0 mesure que s&rsquo;intensifie le contr\u00f4le coercitif sur le langage, on assiste \u00e0 la <i>multiplication de la surface qu&rsquo;offre le langage pour sa propre subversion. <\/i>Les innombrables tactiques quotidiennes que les gens inventent sans en avoir l&rsquo;intention explicite pour \u00e9largir les mailles du pouvoir trouvent dans le langage un terrain privil\u00e9gi\u00e9. Les blagues politiques surgissent de mani\u00e8re irr\u00e9fr\u00e9nable et elles se r\u00e9pandent avec la vitesse du vent en d\u00e9mythifiant les grands personnages du syst\u00e8me, en d\u00e9sacralisant ses valeurs, en ridiculisant les figures de l&rsquo;ordre et de l&rsquo;autorit\u00e9. C&rsquo;est le sens m\u00eame du discours officiel qui subit une torsion, les choses sont d\u00e9sign\u00e9es par des noms qui diff\u00e8rent des noms usuels et certains mots sont investis d&rsquo;une force subversive qui est proportionnelle \u00e0 la pers\u00e9cution qu&rsquo;ils endurent. En somme, <i>l&rsquo;intervention brutale sur le langage fragilise dans une certaine mesure sa capacit\u00e9 coercitive. <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Face aux effets pervers de la censure et de la coercition, le grand avantage de la libert\u00e9 d&rsquo;expression se trouve dans le fait que, en m\u00eame temps que les effets de pouvoir d\u00e9laissent les matraques et les balles pour aller vers les douces insinuations de la parole, c&rsquo;est aussi la surface qu&rsquo;offre le langage pour sa propre subversion qui se r\u00e9tr\u00e9cit jusqu&rsquo;\u00e0 presque dispara\u00eetre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce n&rsquo;est pas qu&rsquo;avec le passage des formes dictatoriales aux formes d\u00e9mocratiques la n\u00e9cessit\u00e9 de contr\u00f4ler le langage s&rsquo;att\u00e9nue, <i>bien au contraire. <\/i>Il s&rsquo;av\u00e8re d&rsquo;autant plus indispensable de <i>discipliner le discours <\/i>que les effets de pouvoir deviennent moins d\u00e9pendants des appareils directement coercitifs. C&rsquo;est pourquoi il est assez surprenant que l&rsquo;accroissement de l&rsquo;importance que rev\u00eat le langage pour maintenir l&rsquo;ordre \u00e9tabli s&rsquo;accompagne d&rsquo;une moindre conscience politique de la fonction que remplit le discours dans la perp\u00e9tuation des relations de domination. Il suffit toutefois de se pencher sur quelques caract\u00e9ristiques du <i>social, <\/i>et sur certaines particularit\u00e9s de cet \u00e9trange <i>animal symbolique <\/i>qu&rsquo;est l&rsquo;\u00eatre humain pour que saute aux yeux <i>la fonction politique du langage. <\/i>Nous nous limiterons, ici, \u00e0 en esquisser deux aspects.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6 style=\"text-align: justify;\"><b>LA CONSTRUCTION SOCIALE DE LA R\u00c9ALIT\u00c9<\/b><\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\">La reconnaissance du fait que la r\u00e9alit\u00e9 sociale est constitu\u00e9e par un complexe tissu symbolique, ou tout au moins qu&rsquo;elle pr\u00e9sente d&rsquo;importantes dimensions symboliques, a d\u00e9bouch\u00e9 sur quelques conclusions assez douteuses. Certains ont dit, par exemple, que la seule r\u00e9alit\u00e9 qui ait une existence <i>effective, <\/i>c&rsquo;est-\u00e0-dire qui produit des effets concrets sur nous, c&rsquo;est <i>la r\u00e9alit\u00e9 telle que nous la voyons ou que nous l&rsquo;interpr\u00e9tons. <\/i>La r\u00e9alit\u00e9 sociale ne serait rien d&rsquo;autre que ce que nous croyons qu&rsquo;elle est. Ainsi, par exemple, il suffit que quelqu&rsquo;un per\u00e7oive une situation ou un objet social comme \u00e9tant dangereux pour qu&rsquo;il agisse comme s&rsquo;ils l&rsquo;\u00e9taient objectivement, m\u00eame s&rsquo;ils sont tout \u00e0 fait inoffensifs. C&rsquo;est <i>l&rsquo;attribution subjective <\/i>de certains traits \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 qui aurait des effets <i>r\u00e9els <\/i>sur nos r\u00e9actions. Il est difficile de ne pas souscrire aux critiques adress\u00e9es \u00e0 ce point de vue, ne serait-ce que parce qu&rsquo;il ignore l&rsquo;\u00e9norme influence que <i>la r\u00e9alit\u00e9 sociale <\/i>exerce sur nous ind\u00e9pendamment de la mani\u00e8re dont nous la voyons. Mais la critique adress\u00e9e \u00e0 l&rsquo;unilat\u00e9ralit\u00e9 de l&rsquo;analyse ph\u00e9nom\u00e9nologique ne devrait pas nous conduire \u00e0 sous-estimer la part de v\u00e9rit\u00e9 qu&rsquo;elle renferme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est vrai que la r\u00e9alit\u00e9 sociale produit certains de ses effets, voire beaucoup d&rsquo;entre eux, \u00e0 travers la mani\u00e8re dont nous la d\u00e9finissons, cependant ce qui pourrait \u00eatre reproch\u00e9 \u00e0 l&rsquo;analyse ph\u00e9nom\u00e9nologique, c&rsquo;est d&rsquo;avoir contribu\u00e9, de mani\u00e8re assez <i>paradoxale, <\/i>\u00e0 affaiblir le sens dans lequel le symbolique doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme \u00e9tant <i>constitutif <\/i>du social. Cette analyse repose, si l&rsquo;on veut, sur une version <i>faible <\/i>de la nature symbolique de la r\u00e9alit\u00e9 sociale, puisque si l&rsquo;importance du symbolique est effectivement reconnue elle n&rsquo;en demeure pas moins circonscrite \u00e0 la <i>lecture <\/i>que nous faisons de la r\u00e9alit\u00e9. On laisse donc entendre qu&rsquo;il existe une r\u00e9alit\u00e9 <i>objective <\/i>\u00e0 laquelle nous appliquerions <i>diff\u00e9rentes lectures. <\/i>M\u00eame si l&rsquo;on soutient que c&rsquo;est <i>le r\u00e9sultat de notre lecture de la r\u00e9alit\u00e9 <\/i>qui nous influence r\u00e9ellement, il n&rsquo;en demeure pas moins que si nous suivons l&rsquo;approche ph\u00e9nom\u00e9nologique ce n&rsquo;est pas <i>dans la r\u00e9alit\u00e9 <\/i>que r\u00e9side la force du symbolique mais <i>dans nos t\u00eates. <\/i>Cela conduit logiquement \u00e0 privil\u00e9gier les composants id\u00e9ologiques et \u00e0 situer dans ce qui ce trouve, ou a \u00e9t\u00e9 introduit, \u00e0 <i>l&rsquo;int\u00e9rieur <\/i>de nos t\u00eates la source explicative de nos conduites sociales. Cela dit, la question n&rsquo;est pas tellement d&rsquo;accepter que la r\u00e9alit\u00e9 <i>telle qu&rsquo;elle r\u00e9sulte \u00eatre pour nous <\/i>nous affecte, car cette version <i>faible <\/i>du socio-symbolique est aujourd&rsquo;hui d&rsquo;une triviale \u00e9vidence. La question est plut\u00f4t que la r\u00e9alit\u00e9 est, <i>objectivement, <\/i>du moins en partie, <i>telle qu&rsquo;elle r\u00e9sulte \u00eatre pour nous. <\/i>En d&rsquo;autres termes, les dimensions symboliques ne sont pas <i>seulement <\/i>dans nos t\u00eates mais aussi <i>dans la r\u00e9alit\u00e9 sociale elle-m\u00eame. <\/i>Il n&rsquo;y a pas, d&rsquo;une part, une r\u00e9alit\u00e9 <i>objective <\/i>et, d&rsquo;autre part, diff\u00e9rentes <i>lectures subjectives <\/i>de celle-ci. C&rsquo;est notre propre lecture de la r\u00e9alit\u00e9 qui <i>incorpore <\/i>dans la r\u00e9alit\u00e9 elle-m\u00eame certaines de ses caract\u00e9ristiques substantielles ou constitutives. Quand nous affirmons que la r\u00e9alit\u00e9 sociale est, en partie, symbolique, nous disons quelque chose qui va beaucoup plus loin que la simple consid\u00e9ration des effets qu&rsquo;exerce sur nous notre <i>interpr\u00e9tation <\/i>de la r\u00e9alit\u00e9. Nous sommes tout bonnement en train de dire que la r\u00e9alit\u00e9 sociale est, m\u00eame si ce n&rsquo;est que partiellement, <i>substantiellement symbolique. <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette affirmation sera mieux comprise si nous pensons aux effets qui proviennent de<i> <\/i>l&rsquo;<i>\u00e9tiquetage, <\/i>ou de la <i>d\u00e9nomination, <\/i>des ph\u00e9nom\u00e8nes sociaux. Par exemple, quand nous typifions la cat\u00e9gorie conceptuelle de la <i>d\u00e9linquance <\/i>et que nous l&rsquo;utilisons pour d\u00e9nommer certaines conduites nous injectons dans un segment de la r\u00e9alit\u00e9 sociale une dimension symbolique qui devient <i>constitutive <\/i>de cette r\u00e9alit\u00e9 ou, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, nous construisons une r\u00e9alit\u00e9 sociale qui n&rsquo;est pas d\u00e9finissable si ce n&rsquo;est au travers des propri\u00e9t\u00e9s symboliques du concept de d\u00e9linquance. Michel Foucault nous a fait voir la mani\u00e8re par laquelle la production de savoirs experts sur la sexualit\u00e9, avec les taxonomies correspondantes, engendrait effectivement les sexualit\u00e9s polymorphes correspondant \u00e0 ces savoirs. Les dimensions symboliques ne se circonscrivent pas \u00e0 notre <i>interpr\u00e9tation <\/i>de la r\u00e9alit\u00e9 mais sont <i>int\u00e9gr\u00e9es <\/i>\u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 travers notre interpr\u00e9tation de cette derni\u00e8re. Autrement dit, la r\u00e9alit\u00e9 est, <i>en partie, <\/i>mais effectivement, telle que <i>nous <\/i>la construisons symboliquement pour nous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si nous acceptions cette version <i>forte <\/i>de la nature symbolique de la soci\u00e9t\u00e9, la question du langage acquiert une importance fondamentale. Son r\u00f4le d\u00e9cisif dans les op\u00e9rations symboliques le situe comme \u00e9l\u00e9ment central dans la constitution de la r\u00e9alit\u00e9 <i>telle qu&rsquo;elle est. <\/i>Le fait que la r\u00e9alit\u00e9 sociale tende \u00e0 \u00eatre d&rsquo;une certaine mani\u00e8re plut\u00f4t que d&rsquo;une autre d\u00e9pend, en partie (et cette clause restrictive est \u00e9videmment importante !), du fait que nous utilisions un certain langage et pas un autre pour parler <i>en elle <\/i>et pour parler <i>d&rsquo;elle.<\/i><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6 style=\"text-align: justify;\"><b>L\u2019\u00caTRE HUMAIN COMME ANIMAL QUI S&rsquo;AUTODEFINIT<\/b><\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\">La construction de l&rsquo;identit\u00e9 personnelle constitue sans doute une question complexe, ne serait-ce que parce qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;<i>une <\/i>identit\u00e9 mais d&rsquo;identit\u00e9s <i>multiples, <\/i>et parce que ces identit\u00e9s se forgent au cours d&rsquo;interactions socialement situ\u00e9es. Il est \u00e9vident toutefois que le type de personne que <i>nous croyons \u00eatre <\/i>influence fortement la mani\u00e8re dont nous nous comportons. Il ne s&rsquo;agit pas simplement du fait que nous ayons tous une certaine <i>image <\/i>de nous-m\u00eames et que cette image affecte nos conduites. Il s&rsquo;agit du fait que <i>ce que nous sommes effectivement r\u00e9sulte en bonne<\/i> <i>mesure de la mani\u00e8re m\u00eame dont nous nous d\u00e9finissons nous-m\u00eames.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Notre mani\u00e8re d&rsquo;\u00eatre n&rsquo;est pas ind\u00e9pendante des valeurs qui nous importent r\u00e9ellement ni des \u00e9motions qui nous affectent r\u00e9ellement et que nous ressentons comme telles. Comme le dit, approximativement, Charles Taylor, l&rsquo;impossibilit\u00e9 dans laquelle je me trouve de m&rsquo;identifier totalement avec un samoura\u00ef provient essentiellement de ce que je ne peux pas incorporer dans ma mani\u00e8re d&rsquo;\u00eatre la signification des valeurs que celui-ci tenait pour fondamentales ni le type d&rsquo;\u00e9motions qu&rsquo;il \u00e9prouvait r\u00e9ellement. La question est que les cat\u00e9gories linguistiques que nous utilisons pour \u00e9tablir nos valeurs ou pour penser nos \u00e9motions jouent un r\u00f4le essentiel dans la d\u00e9finition de ces valeurs elles-m\u00eames et dans la nature m\u00eame de nos \u00e9motions. Par exemple, si l&rsquo;honn\u00eatet\u00e9 constitue une valeur r\u00e9ellement importante pour moi, il est clair que je me d\u00e9finirai en termes de ma plus ou moins grande proximit\u00e9 du concept que je me fais <i>d&rsquo;une personne honn\u00eate,<\/i> mais il est \u00e9vident que <i>la notion d&rsquo;honn\u00eatet\u00e9 elle-m\u00eame <\/i>variera en fonction des instruments linguistiques dont je dispose pour la construire comme concept sp\u00e9cifique, diff\u00e9rent d&rsquo;autres concepts, tel que celui d&rsquo;\u00e9quanimit\u00e9 par exemple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De m\u00eame, le registre linguistique que j&rsquo;utilise pour acc\u00e9der \u00e0 la connaissance de mes propres \u00e9motions \u00e9tendra ou r\u00e9duira la gamme d&rsquo;\u00e9motions que je suis susceptible d&rsquo;\u00e9prouver r\u00e9ellement. <i>Par cons\u00e9quent, ce que je suis r\u00e9ellement n&rsquo;est pas ind\u00e9pendant du langage que j&rsquo;utilise pour me<\/i> <i>r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 moi-m\u00eame en public ou en priv\u00e9, et pour d\u00e9noter les choses qui m&rsquo;importent ou qui<\/i> <i>m&rsquo;affectent vraiment. <\/i>Il ne faut donc pas s&rsquo;\u00e9tonner que <i>les technologies du moi <\/i>exigent l&#8217;emploi de certains langages plut\u00f4t que d&rsquo;autres pour produire le genre de personne ad\u00e9quat \u00e0 un certain type de soci\u00e9t\u00e9. C&rsquo;est notamment en disciplinant et en contr\u00f4lant le langage que l&rsquo;on obtient <i>les types d&rsquo;\u00eatres<\/i> <i>humains <\/i>qui rendent possible le fonctionnement d&rsquo;un syst\u00e8me de domination donn\u00e9 sans qu&rsquo;il soit n\u00e9cessaire de recourir \u00e0 la contrainte directe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;importance que rev\u00eat le contr\u00f4le du discours pour assurer le maintien de l&rsquo;ordre social semble indubitable. Mais le fait m\u00eame de signaler cette importance indique, en contrepoint, quelles sont les potentialit\u00e9s subversives qu&rsquo;offre le langage. Ce n&rsquo;est pas par hasard si certaines batailles socio-\u00e9mancipatrices ont pr\u00e9cis\u00e9ment la dimension symbolique comme sc\u00e8ne privil\u00e9gi\u00e9e. La production de discours <i>diff\u00e9rents <\/i>peut contribuer \u00e0 cr\u00e9er des <i>mani\u00e8res d&rsquo;\u00eatre diff\u00e9rentes <\/i>et des r\u00e9alit\u00e9s sociales diff\u00e9rentes. En ce sens il est bien regrettable que la <i>gauche <\/i>ait d\u00e9valoris\u00e9 elle-m\u00eame l&rsquo;incontestable efficacit\u00e9 des propositions et des discours <i>utopiques. <\/i>Il est n\u00e9cessaire de forger une nouvelle conscience de l&rsquo;efficacit\u00e9 sociale des utopies et de la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;engendrer des productions discursives <i>radicalement utopiques. <\/i>Mais pour cela il faudrait retrouver le go\u00fbt pour la rh\u00e9torique, pour l&rsquo;argumentation, pour les longues pol\u00e9miques <i>abstraites <\/i>qui ne paraissent pas se relier aux exigences pratiques des luttes sociales, mais qui sont cependant un ferment essentiel d&rsquo;\u00e9ventuelles \u00e9mancipations sociales. Ce texte n&rsquo;a d&rsquo;autre pr\u00e9tention que celle d&rsquo;inciter \u00e0 ouvrir des <i>espaces de<\/i> <i>discussion <\/i>m\u00eame si tout un dispositif a \u00e9t\u00e9 construit pour nous convaincre que <i>parler c&rsquo;est ne rien<\/i> <i>faire.<\/i><\/p>\n<hr \/>\n<p><em>Extrait du livre \u00ab\u00a0<i id=\"yui_3_7_2_1_1364406779654_3285\">Fragments \u00e9pars pour un anarchisme sans\u00a0dogme\u00a0\u00bb\u00a0 de Tom\u00e1s Iba\u00f1ez. Traduction : XX<\/i><\/em><\/p>\n<p>Texte Publi\u00e9 en 1983 dans la revue Volont\u00e1 sous le titre <b><i>Per un potere politico libertario <\/i><\/b><i>; <\/i>publi\u00e9 ensuite en 1984, dans l&rsquo;ouvrage <i>le Pouvoir et sa n\u00e9gation (Atelier de cr\u00e9ation libertaire, Lyon). <\/i>Il existe une version de cet article publi\u00e9e en grec sous forme de brochure.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<hr \/>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>NOTES<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1 &#8211; Par quoi et comment est produite la pens\u00e9e libertaire ? Il serait int\u00e9ressant de traiter l&rsquo;anarchisme comme un objet social qui ob\u00e9it \u00e0 certaines conditions de production (lesquelles ? ), qui assure certaines fonctions sociales (lesquelles ?). Que le marxisme ait trait\u00e9 cette question de mani\u00e8re lamentable n&rsquo;enl\u00e8ve rien \u00e0 son int\u00e9r\u00eat. L\u00e0 se trouve peut-\u00eatre l&rsquo;explication de ce pour quoi l&rsquo;anarchisme se caract\u00e9rise par une absence d&rsquo;effets cumulatifs tant au niveau organisationnel qu&rsquo;id\u00e9ologique ou social.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2 &#8211; Il me semble urgent de d\u00e9finir quel est le noyau dur de la pens\u00e9e libertaire et quels sont les \u00e9l\u00e9ments <i>n\u00e9gociables <\/i>qui forment la ceinture de protection. La confusion des deux niveaux entra\u00eene parfois des attitudes inutilement sectaires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">3 &#8211; Il faudrait voir cependant si le cri contre le pouvoir ne constitue pas, au niveau de l&rsquo;imaginaire social, une fa\u00e7on de contester, par d\u00e9placement, le noeud social lui-m\u00eame, c&rsquo;est-\u00e0-dire finalement de se contester soi-m\u00eame en tant que n\u00e9cessairement institu\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">4 &#8211; Il faudrait sans doute consacrer un s\u00e9minaire comme celui-ci au th\u00e8me de la libert\u00e9. Un des concepts les plus difficiles qui soient puisqu&rsquo;il pose le probl\u00e8me des <i>syst\u00e8mes autor\u00e9f\u00e9rentiels,<\/i> boucl\u00e9s sur eux-m\u00eames.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">5 &#8211; Il est probable que le fonctionnement libertaire d&rsquo;un pouvoir libertaire passe par l&rsquo;\u00e9tablissement de m\u00e9canismes oscillatoires qui emp\u00eachent la cristallisation d&rsquo;une directionnalit\u00e9 fixe dans les relations de pouvoir, oui qui emp\u00eachent les effets d&rsquo;auto-consolidation du pouvoir&#8230; mais c&rsquo;est une autre question.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">6 &#8211; Je saisis l&rsquo;occasion pour insister sur l&rsquo;urgence qu&rsquo;il y a \u00e0 abandonner l&rsquo;id\u00e9e, profond\u00e9ment totalitaire, d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 <i>harmonieuse et d\u00e9pourvue de conflits.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">7 &#8211; \u00a0Je n&rsquo;utilise pas ce terme dans le sens technique qu&rsquo;il rev\u00eat en \u00e9conomie ou dans la th\u00e9orie des jeux, j&rsquo;en fais un usage purement analogique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">8 &#8211; Qu&rsquo;elle le soit effectivement est une autre question, mais, si elle n&rsquo;est absolument pas ma\u00eetrisable, alors adieu \u00e0 nos \u00e9lucubrations militantes&#8230;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pr\u00e9ambule\u00a0de l&rsquo;auteur pour Grand Angle libertaire\u00a0: Trente ans se sont \u00e9coul\u00e9s depuis la r\u00e9daction de ce texte et en le relisant aujourd\u2019hui j\u2019ai l\u2019impression que j\u2019aurais bien peu de choses \u00e0 lui retrancher ou \u00e0 lui &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":17,"featured_media":924,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[61],"tags":[101,100],"class_list":["post-694","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-critique","tag-pouvoir-politique","tag-tomas-ibanez"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/Tomas-Ibanez.jpg?fit=259%2C194&ssl=1","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/pc9uqr-bc","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/694","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/17"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=694"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/694\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/924"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=694"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=694"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=694"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}