{"id":4593,"date":"2020-06-18T19:36:06","date_gmt":"2020-06-18T17:36:06","guid":{"rendered":"http:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=4593"},"modified":"2020-06-18T19:36:06","modified_gmt":"2020-06-18T17:36:06","slug":"itineraire-dun-libertaire-solidaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=4593","title":{"rendered":"Itin\u00e9raire d\u2019un libertaire solidaire"},"content":{"rendered":"<h6 style=\"text-align: center;\" align=\"RIGHT\"><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"color: #128800;\"><span style=\"font-size: medium;\">Dossier \u00ab\u00a0Des composantes existentielles de l\u2019engagement libertaire\u00a0\u00bb<\/span><\/span><\/span><\/h6>\n<p><strong>Par \u00c9ric Dacheux<\/strong><\/p>\n<p>On ne na\u00eet pas libertaire, on le devient. Il faut un lent travail r\u00e9flexif pour qu\u2019un ovule f\u00e9cond\u00e9 par un spermatozo\u00efde z\u00e9l\u00e9 soit, un jour, sollicit\u00e9 par Philippe Corcuff pour t\u00e9moigner de la composante existentielle de l\u2019engagement libertaire. Comment finit-on par se d\u00e9finir libertaire dans un pays d\u00e9mocratique ayant guillotin\u00e9 un roi pour mieux s\u2019agenouiller, quelques ann\u00e9es plus tard, devant un empereur\u2009? C\u2019est la r\u00e9ponse que je vais tenter d\u2019apporter dans ce texte auto-r\u00e9flexif. Dans les lignes qui suivent, je vais m\u2019efforcer de trouver, dans mon parcours, les \u00e9l\u00e9ments qui ont pu jouer dans la lente \u00e9volution souterraine qui m\u2019a amen\u00e9 \u00e0 me dire, une apr\u00e8s-midi pluvieuse de mars\u00a02013\u2009: tiens, mais c\u2019est vrai, au fond, je suis un libertaire. Un libertaire solidaire\u2009!<br \/>\nPour faciliter la lecture de ceux qui trouveraient un int\u00e9r\u00eat \u00e0 cet exercice introspectif qui flirte dangereusement avec le narcissisme, je diviserai cette reconstruction, partielle et totalement \u00e0 d\u00e9charge, en deux blocs d\u2019existence tr\u00e8s diff\u00e9rents. Le premier s\u2019efforce de rendre compte &#8211; avec honn\u00eatet\u00e9, mais sans trop de distance critique ou d\u2019examen psychanalytique &#8211; ce qui rel\u00e8ve de l\u2019enfance, de l\u2019adolescence puis de l\u2019adulescence. Le second pr\u00e9sente, de mani\u00e8re plus strat\u00e9gique, les \u00e9l\u00e9ments de mes recherches acad\u00e9miques qui m\u2019ont conduit \u00e0 affirmer publiquement mes positions libertaires.<\/p>\n<p><strong>I &#8211; Soci\u00e9t\u00e9 tu m\u2019auras pas\u2009!\u2009: du bonheur d\u2019avoir des parents militants au malheur d\u2019Ours des montagnes<\/strong><\/p>\n<p>Comment \u00eatre vaccin\u00e9 \u00e0 vie contre l\u2019envie d\u2019\u00eatre encart\u00e9 dans un parti\u2009? C\u2019est tr\u00e8s simple, il suffit d\u2019avoir des parents qui, eux, poss\u00e9daient la carte d\u2019un parti. Une maman socialiste et un papa communiste dans mon cas. Certes, arracher les affiches des adversaires sous l\u2019\u0153il bienveillant de ses parents et coller, pile \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 est \u00e9crit \u00ab\u00a0d\u00e9fense d\u2019afficher\u00a0\u00bb, les t\u00eates des futurs perdants sont des vrais moments de joie enfantine, mais les disputes politiques permanentes du couple et, surtout, le formidable gaspillage d\u2019\u00e9nergie dans les luttes internes d\u2019appareil, m\u2019ont vaccin\u00e9 \u00e0 tout jamais contre l\u2019id\u00e9e de payer chaque ann\u00e9e ma cotisation \u00e0 un parti. Plus positivement, ces valeurs militantes familiales ont tr\u00e8s t\u00f4t inculqu\u00e9, chez moi, l\u2019id\u00e9e que le clivage gauche\/droite n\u2019\u00e9tait pas un clivage \u00e9galit\u00e9\/libert\u00e9, mais lutte contre l\u2019injustice\/justification des in\u00e9galit\u00e9s. Pour le dire autrement, je n\u2019ai jamais assimil\u00e9 la libert\u00e9 \u00e0 une valeur de droite.<br \/>\n\u00c0 l\u2019adolescence, une d\u00e9couverte intellectuelle fondamentale\u2009: la non-violence. Non pas l\u2019id\u00e9e pacifiste que l\u2019on s\u2019en fait\u2009: tendre la joue gauche quand on a \u00e9t\u00e9 gifl\u00e9 sur la joue droite, mais celle guerri\u00e8re d\u2019un Gandhi et d\u2019un Lanza del Vasto. La non-violence est une arme de combat\u2009: en prendre plein la gueule, pour provoquer la sympathie de l\u2019opinion publique. Ne pas avoir peur de provoquer l\u2019oppresseur, pour rendre visible la violence de l\u2019oppression. Avec Gandhi, j\u2019ai aussi d\u00e9couvert Thoreau et la d\u00e9sob\u00e9issance civile et, surtout, La Bo\u00e9tie et la servitude volontaire. Le pouvoir n\u2019est pas uniquement une domination brutale, c\u2019est l\u2019acceptation d\u2019une relation asym\u00e9trique. Il suffit de ne pas ob\u00e9ir, pour commencer \u00e0 s\u2019\u00e9manciper. Savoir dire non est le premier pas vers la libert\u00e9. Simplement, c\u2019est souvent plus facile de se soumettre, plus confortable et plus l\u00e2che de dire oui. Vision confirm\u00e9e, bien plus tard, par mes lectures de l\u2019exp\u00e9rience de Milgram et les analyses \u00e9clairantes de la mauvaise foi par Jean-Paul Sartre.<br \/>\nDieu n\u2019est pas mort. Il n\u2019existe pas. Pour moi en tout cas. Libre \u00e0 chacun, qu\u2019il soit anarchiste ou pas, de penser le contraire. Pourtant, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 dans la religion catholique (bapt\u00eame, communion, etc.) et marqu\u00e9 par l\u2019\u00e9vangile (il est plus difficile \u00e0 un riche d\u2019acc\u00e9der au paradis qu\u2019\u00e0 un chameau de passer par le trou d\u2019une aiguille), mais j\u2019ai toujours, d\u2019aussi loin que je me souvienne, consid\u00e9r\u00e9 comme inadmissible que quiconque demande de s\u2019agenouiller devant lui pour lui rendre hommage. Surtout, je n\u2019ai jamais cru qu\u2019il y avait quelque chose apr\u00e8s rien. Pas de vie apr\u00e8s la mort. Tout se joue, tout se perd, ici et maintenant. Ce n\u2019est pas tragique. C\u2019est m\u00eame profond\u00e9ment joyeux\u2009: vivre chaque seconde avec intensit\u00e9 car elle est peut-\u00eatre la derni\u00e8re\u2026.<br \/>\nCamus\u2009? J\u2019ai lu, moi aussi, mais pas <em>L\u2019Homme r\u00e9volt\u00e9<\/em>. <em>La peste<\/em>, <em>L\u2019\u00e9tranger<\/em>, <em>Le mythe de Sisyphe<\/em>. Quand j\u2019ai lu tout cela, ado, contraint et forc\u00e9 par l\u2019\u00e9ducation nationale, je n\u2019ai pas compris grand-chose. Par contre, une phrase, une seule, m\u2019a frapp\u00e9\u2009: vivre ce n\u2019est jamais se r\u00e9signer. Une invitation permanente \u00e0 ne pas renoncer \u00e0 rendre le monde meilleur. \u00c0 cette \u00e9poque adolescente, o\u00f9 l\u2019on passe son temps \u00e0 se chercher sans se trouver, j\u2019ai ador\u00e9 Boris Vian\u2009: le monde est absurde et c\u2019est violent, mais aussi tr\u00e8s beau parfois, en tout cas plein d\u2019\u00e9nergie. J\u2019ai aussi \u00e9tait marqu\u00e9 par la lecture de mon premier auteur anarchiste, William Godwin\u2009: l\u2019homme est perfectible. Ce qui veut dire, pour moi, deux choses essentielles\u2009: un, la perfection n\u2019est pas de ce monde, du coup ce qui compte ce n\u2019est pas de r\u00e9ussir parfaitement mais de faire du mieux qu\u2019on peut\u2009; deux, on peut toujours faire mieux. Ne jamais se reposer sur ces acquis, toujours chercher \u00e0 \u00eatre plus libre.<br \/>\nEn dehors de ces lectures adolescentes, ce qui a beaucoup contribu\u00e9, avec le recul, \u00e0 ma formation intellectuelle, c\u2019est la chanson fran\u00e7aise et le cin\u00e9ma. Boris Vian, encore (<em>Le d\u00e9serteur<\/em>, \u00e0 mon \u00e9poque, il y avait encore cette absurdit\u00e9 que l\u2019on nommait \u00ab\u00a0service militaire\u00a0\u00bb), L\u00e9o Ferr\u00e9 (<em>C\u2019est extra<\/em>), Francis Lalanne (qui n\u2019\u00e9tait pas encore Gilet jaune mais qui chantait\u2009: <em>Mes mains de ch\u00f4meurs,<\/em> \u00ab\u00a0La premi\u00e8re fois qu\u2019on m\u2019a dit je t\u2019aime, c\u2019est un mec qui me l\u2019a dit\u00a0\u00bb) et Renaud. Le Renaud po\u00e8te de <em>Dans la tire \u00e0 D\u00e9d\u00e9<\/em>, et le Renaud r\u00e9volt\u00e9 d\u2019<em>Hexagone<\/em> (\u00ab\u00a0si le roi des cons perdait son tr\u00f4ne, il y aurait 60\u00a0millions de pr\u00e9tendants\u00a0\u00bb) et de Soci\u00e9t\u00e9 tu m\u2019auras pas (c\u2019est plut\u00f4t l\u2019alcool qui l\u2019a eu). Parmi les films vus, sur la t\u00e9l\u00e9 \u00e0 trois cha\u00eenes de l\u2019\u00e9poque, deux m\u2019ont marqu\u00e9 \u00e0 vie. Le premier est <em>The Blues Brothers<\/em>\u2009: quand on croit \u00e0 une cause (sauver l\u2019orphelinat qui vous a permis de devenir homme), il est juste de ne pas se soumettre \u00e0 la loi, quitte \u00e0 en payer le prix (dans la derni\u00e8re sc\u00e8ne, les deux h\u00e9ros chantent du Elvis Presley en prison). Le second est <em>Little Big Man<\/em>. Un dynamitage joyeux du film de western, une critique fantastique de l\u2019assignation identitaire\u2009: passant constamment du monde des blancs au monde des Cheyennes, le h\u00e9ros finit par renoncer \u00e0 se venger de celui qui a assassin\u00e9 sa famille et doit la vie \u00e0 son fr\u00e8re ennemi, un indien contraire (qui fait tout \u00e0 l\u2019envers, se laver avec du sable par exemple), Ours des montagnes, qui le sauve afin de pouvoir, ult\u00e9rieurement, le tuer, ce qu\u2019il ne fera finalement pas. La vie n\u2019est pas toujours bien faite\u2026<br \/>\nLa fiction est donc une composante existentielle cl\u00e9. Une autre composante, pas toujours explicit\u00e9e, est la d\u00e9couverte du hors soi. Il s\u2019agit de l\u2019apprentissage irr\u00e9gulier d\u2019une libert\u00e9 singuli\u00e8re\u2009: se lib\u00e9rer de la conscience de soi, pour explorer le sensible inconscient. C\u2019est la d\u00e9couverte essentielle de l\u2019adulescence qui, pour moi, se d\u00e9roulait, fin des ann\u00e9es quatre-vingt d\u00e9but des ann\u00e9es quatre-vingt dix en fac (sciences \u00e9conomiques \u00e0 Clermont-Ferrand, puis sciences de l\u2019information et de la communication \u00e0 Rennes). Ces ann\u00e9es furent donc celles de la d\u00e9couverte de l\u2019alcool et de la marijuana. \u00catre ensemble pour s\u2019explorer. Se d\u00e9foncer pour se comprendre. Se couper du monde pour mieux le d\u00e9couvrir. Sortir de soi sans pour autant devenir \u00e9tranger \u00e0 soi-m\u00eame. Des exp\u00e9riences intenses qui font du bien au moi, mais tr\u00e8s mal \u00e0 la t\u00eate et \u00e0 l\u2019estomac\u2009! Des exp\u00e9riences qui, surtout, poussent \u00e0 comprendre qu\u2019\u00eatre libre ce n\u2019est pas s\u2019ali\u00e9ner \u00e0 ces plaisirs illicites mais ob\u00e9ir \u00e0 sa loi, se lib\u00e9rer par la substance sans jamais devenir prisonnier de la substance cens\u00e9e lib\u00e9rer. Au fond, seule la volont\u00e9 de se lib\u00e9rer lib\u00e8re.<\/p>\n<p><strong>II &#8211; L\u2019anarchie\u2009: l\u2019horizon de la d\u00e9mocratie<\/strong><\/p>\n<p>Pour de nombreux anarchistes, la d\u00e9mocratie est un pi\u00e8ge \u00e0 cons. Si je souscris \u00e0 leurs critiques de la d\u00e9mocratie repr\u00e9sentative, je pense, au contraire, que la d\u00e9mocratie est en affinit\u00e9 profonde avec l\u2019anarchie, car la d\u00e9mocratie est autonomie. Avec Cornelius Castoriadis, je consid\u00e8re que la d\u00e9mocratie est un mode de vivre ensemble o\u00f9 les hommes auto-d\u00e9finissent les lois qui les gouvernent. Pour le meilleur ou pour le pire, en d\u00e9mocratie, ce n\u2019est pas Dieu, l\u2019histoire ou les march\u00e9s qui \u00e9dictent les lois qui soumettent les hommes, mais les hommes eux-m\u00eames qui d\u00e9lib\u00e8rent des lois qu\u2019ils veulent suivre. Lois qu\u2019ils ne cessent de faire et d\u00e9faire, au risque de se saborder eux-m\u00eames. La d\u00e9mocratie n\u2019est pas, dans cette perspective, une d\u00e9l\u00e9gation de pouvoir \u00e0 un personnel professionnalis\u00e9, c\u2019est la possibilit\u00e9 dit John Dewey, pour toutes les personnes qui se sentent concern\u00e9es par un probl\u00e8me, de le r\u00e9soudre eux-m\u00eames collectivement. Or cette r\u00e9solution collective, ce qu\u2019il nomme l\u2019enqu\u00eate sociale, ne peut plus \u00eatre consensuelle dans une soci\u00e9t\u00e9 individualiste de masse, pluriculturelle, o\u00f9 les identit\u00e9s multiples et les visions du monde contradictoires s\u2019entrechoquent. L\u2019enqu\u00eate sociale devient alors une construction raisonn\u00e9e de d\u00e9saccord.<br \/>\nCette d\u00e9mocratie radicale est parfois \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans l\u2019\u00e9conomie solidaire, ces initiatives citoyennes qui, \u00e0 l\u2019image des syst\u00e8mes d\u2019\u00e9changes locaux, des associations pour le maintien de l\u2019agriculture paysannes ou des caf\u00e9s associatifs, cherchent \u00e0 d\u00e9mocratiser l\u2019\u00e9conomie par un militantisme politique visant, dans une perspective pragmatique ch\u00e8re \u00e0 Dewey, la congruence entre fins et moyens. L\u2019\u00e9tude de terrain de cette \u00e9conomie solidaire m\u2019a donc conduit peu \u00e0 peu (24 ans tout de m\u00eame) vers deux \u00e9vidences. \u00c9vidences partag\u00e9es avec Daniel Goujon avec qui je m\u00e8ne ces recherches sur les rapports entre \u00e9conomie et d\u00e9mocratie. La premi\u00e8re est que j\u2019\u00e9tais libertaire. Et oui, en 2013, \u00e0 46 ans donc \u2013 il n\u2019est jamais trop tard pour bien faire parait-il\u2009! \u2013 \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un essai de typologie des travaux sur l\u2019\u00e9conomie solidaire, Daniel et moi avons fait le constat que nos travaux \u00e9taient tr\u00e8s proches de la sensibilit\u00e9 libertaire des travaux de Bruno Fr\u00e8re et plus \u00e9loign\u00e9s que nous le croyons de l\u2019approche institutionnaliste de notre ami Jean-Louis Laville. La seconde \u00e9vidence, qui s\u2019est faite jour encore plus tard, est la suivante\u2009: sortir du capitalisme n\u2019est possible qu\u2019\u00e0 la condition expresse de d\u00e9passer le lib\u00e9ralisme. Pas seulement, le lib\u00e9ralisme \u00e9conomique, mais aussi le lib\u00e9ralisme politique. La libert\u00e9 est trop belle et trop pr\u00e9cieuse pour qu\u2019on la laisse aux seuls lib\u00e9raux. Les libert\u00e9s n\u00e9gatives d\u00e9fendues par les lib\u00e9raux sont n\u00e9cessaires mais insuffisantes\u2009: \u00ab\u00a0Aucun homme ni aucun esprit n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 \u00e9mancip\u00e9s par le simple fait d\u2019\u00eatre laiss\u00e9 en paix\u00a0\u00bb, remarque Dewey, qui insiste\u2009: \u00ab\u00a0la t\u00e2che de la d\u00e9mocratie consiste pour toujours \u00e0 cr\u00e9er une exp\u00e9rience plus libre et plus humaine que tous partagent et \u00e0 laquelle tous contribuent\u00a0. La d\u00e9mocratie est \u00e9mancipation ou elle n\u2019est pas.<br \/>\nLa d\u00e9mocratie universitaire est-elle \u00e9mancipatrice\u2009? H\u00e9las non\u2009! Fils de militants n\u2019ayant pas le bac, l\u2019universit\u00e9 m\u2019a permis de prendre un ascenseur social qui tombe de plus en plus en panne. Du coup, j\u2019ai mis longtemps avant de m\u2019apercevoir que l\u2019institution universitaire fran\u00e7aise n\u2019\u00e9tait pas un espace de libert\u00e9 au service de l\u2019\u00e9mancipation des \u00e9tudiants, mais un lieu d\u00e9di\u00e9 au conformisme bien-pensant des enseignants-chercheurs. Ce pr\u00e9tendu lieu de sagesse, est en r\u00e9alit\u00e9, le lieu de fabrique d\u2019une moraline (Nietzsche), qui doit \u00e0 la morale ce que l\u2019excitation sexuelle doit au pr\u00e9servatif usag\u00e9\u2009: rien\u2009! Pire, alors que toutes les conditions sont r\u00e9unies pour r\u00e9sister (salaire \u00e0 vie, esprit critique, institutions d\u00e9mocratiques, etc.), l\u2019universit\u00e9 est le lieu o\u00f9 la l\u00e2chet\u00e9 est \u00e9rig\u00e9e en norme attendue. J\u2019ai \u00e9crit un texte \u00e0 ce sujet\u2009: aucun commentaire. L\u00e2chet\u00e9 quand tu nous tiens\u2026 Ce conformisme, par r\u00e9action, m\u2019a rendu plus individualiste, plus attach\u00e9 encore \u00e0 ma libert\u00e9 de pens\u00e9e, d\u2019action, de paroles.<br \/>\nD\u2019autant plus libertaire donc, que parall\u00e8lement \u00e0 cette prise de conscience, j\u2019ai eu le plaisir de diriger un s\u00e9minaire d\u2019\u00e9pist\u00e9mologie qui m\u2019a donn\u00e9 l\u2019occasion de me trouver en affinit\u00e9 profonde avec des auteurs comme Pierre Kropotkine, Paul Feyerabend et m\u00eame, plus proche de moi, Dominique Wolton. Ces auteurs invitent, en effet, \u00e0 l\u2019indiscipline\u2009: sortir de sa discipline acad\u00e9mique pour aller voir ailleurs ce que l\u2019on ne voit plus chez soi. L\u2019id\u00e9e n\u2019est pas de dire \u00ab\u00a0Adieu \u00e0 la raison\u00a0\u00bb, comme le pr\u00e9conise P. Feyerabend, mais d\u2019essayer, plut\u00f4t, de r\u00e9fl\u00e9chir aux relations dialogiques (compl\u00e9mentaires, concurrentes et antagonistes) entre indiscipline et responsabilit\u00e9. Indiscipline vis-\u00e0-vis de l\u2019instrumentalisation de l\u2019\u00c9tat et de l\u2019utilitarisme de la techno-science comme le r\u00e9clame Feyerabend, mais aussi responsabilit\u00e9 vis-\u00e0-vis des citoyens car la connaissance nourrit la r\u00e9flexion critique et peut d\u00e9boucher sur une nouvelle conception de la soci\u00e9t\u00e9 comme l\u2019indique Kropotkine.<br \/>\nPlus r\u00e9cemment, mes recherches sur l\u2019incommunication nourrissent mes r\u00e9flexions libertaires. L\u2019incommunication n\u2019est pas l\u2019oppos\u00e9 de la communication, elle en est un \u00e9l\u00e9ment constitutif. En effet, la plupart du temps, pour les diff\u00e9rentes raisons \u00e9nonc\u00e9es par les chercheurs se r\u00e9clamant de l\u2019incommunication, nous ne comprenons l\u2019autre que de mani\u00e8re imparfaite. L\u2019incompr\u00e9hension est la r\u00e8gle. Mais, loin de constituer un rocher de Sisyphe que nous portons \u00e0 chaque rencontre, cette incompr\u00e9hension est le moteur m\u00eame de la communication. C\u2019est parce que nous ne nous comprenons jamais tout \u00e0 fait que nous continuons \u00e0 rechercher l\u2019intercompr\u00e9hension. Sans incompr\u00e9hension, pas de volont\u00e9 de se comprendre\u2009! L\u2019incompr\u00e9hension est le moteur de la communication. D\u00e8s lors, il n\u2019y pas de r\u00e8gles pour se comprendre, pas de bonne distance entre le m\u00eame qui est en l\u2019autre et l\u2019autre qui est en nous-m\u00eame. La communication n\u2019est pas la science du transfert d\u2019information sans perte de signification, c\u2019est, au contraire, l\u2019art incertain d\u2019une co-construction sensible d\u2019un sens qui nous \u00e9chappe sans cesse. D\u00e8s lors, l\u2019incommunication n\u2019est pas la face sombre de la lune communicationnelle. C\u2019est, plut\u00f4t, la part lumineuse qui, nous permettant d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la transparence totale et nous renvoyant sans cesse \u00e0 nos connaissances incertaines sur nos identit\u00e9s multiples, nous permet d\u2019\u00eatre libres. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, nous permet d\u2019\u00e9chapper \u00e0 ses r\u00e9seaux de coers\u00e9duction qui, de la maternelle \u00e0 la fac en passant par les m\u00e9dias et les entreprises, cherchent \u00e0 nous imposer un sens unique \u00e0 la vie.<br \/>\nAu fond, pour moi, face \u00e0 la vision capitaliste du monde, face \u00e0 cette id\u00e9ologie nourrit d\u2019hubris qui pense que chaque homme est fait d\u2019un mod\u00e8le unique (une monade rationnelle et \u00e9go\u00efste), utopie solidaire et utopie libertaire se rejoignent. J\u2019entends par utopie la conjugaison de deux choses que l\u2019on oppose parfois mais qui, dans les initiatives solidaires comme dans les collectifs libertaires, se nourrissent l\u2019une l\u2019autre\u2009: un projet politique mobilisateur qui se veut \u00e9mancipateur et pr\u00f4ne, dans l\u2019espace public, une rupture radicale de l\u2019existant\u2009; une exp\u00e9rimentation sociale qui s\u2019inscrit dans la chair du monde guid\u00e9e par un id\u00e9al. On retrouve l\u00e0, la d\u00e9finition que Dewey donne de l\u2019enqu\u00eate sociale\u2009: un processus r\u00e9cursif qui ne s\u00e9pare pas la fin (l\u2019id\u00e9al) des moyens (la praxis), une recherche-action qui place au c\u0153ur de son d\u00e9roulement une auto-\u00e9valuation continue. \u00ab\u00a0L\u2019utopie n\u2019est pas le bout du chemin, elle est le chemin.\u00a0\u00bb, pr\u00e9cise Martin\u00a0Buber.<\/p>\n<p><strong>Pour un engagement libertaire, non violent, d\u00e9mocratique et h\u00e9donique<\/strong><\/p>\n<p>La libert\u00e9 n\u2019est pas triste. Je ne sais pas si elle est une envie, une r\u00e9volte, un d\u00e9sir ou une foi, ce que je sais c\u2019est qu\u2019elle fait du bien. Beaucoup de bien. Mon engagement libertaire n\u2019est ni chr\u00e9tien, ni r\u00e9volt\u00e9, ni m\u00e9lancolique. Il est\u2009:<br \/>\n<strong>1 &#8211; Non violent<\/strong>. En rupture avec une tradition anarchiste ancienne, mais aussi en opposition avec une sensibilit\u00e9 s\u00e9duite par les potentialit\u00e9s du num\u00e9rique, ma non-violence est une non-violence de combat qui a le courage de mettre en jeu son int\u00e9grit\u00e9 physique dans l\u2019espace public.<br \/>\n<strong>2 &#8211; D\u00e9mocratique<\/strong>. Il faut d\u00e9passer ce syst\u00e8me politique professionnalis\u00e9 qui fait le jeu de l\u2019extr\u00eame droite, sans pour autant jeter le b\u00e9b\u00e9 d\u00e9mocratique avec les eaux us\u00e9es de la repr\u00e9sentation. Je plaide pour une d\u00e9mocratie radicale et conflictuelle qui respecte le droit de chacun de ne pas participer, mais qui donne \u00e0 tous les moyens concrets de prendre part \u00e0 la d\u00e9lib\u00e9ration conduisant \u00e0 la r\u00e9solutions des probl\u00e8mes qui les concernent. Ce qui se fait sans les citoyens se fait contre eux.<br \/>\n<strong>3 &#8211; H\u00e9donique<\/strong>. La vie est trop courte pour se faire chier \u00e0 longueur de journ\u00e9e. Je promeus un h\u00e9donisme individuel qui repose sur le plaisir des sens et de leurs d\u00e9r\u00e8glements contr\u00f4l\u00e9s. Un h\u00e9donisme qui peut s\u2019\u00e9panouir au travail comme dans la paresse, un h\u00e9donisme o\u00f9 la jouissance n\u2019est ni un but sacr\u00e9 ni une performance obligatoire, mais une possibilit\u00e9 agr\u00e9able. Un h\u00e9donisme coll\u00e9gial aussi, qui puise dans les f\u00eates collectives pr\u00e9sentes l\u2019\u00e9nergie militantes d\u2019inventer le monde de demain en tenant compte des le\u00e7ons du pass\u00e9.<br \/>\nComme le proclame joliment l\u2019\u00e9crivaine Fr\u00e9d\u00e9rique Vianlatte\u2009: \u00ab\u00a0Jouir c\u2019est vivre, vivre c\u2019est r\u00e9sister\u00a0\u00bb.<br \/>\n<strong>\u00c9ric Dacheux<\/strong><br \/>\n11 juin 2020<\/p>\n<p><strong>\u00c9ric Dacheux<\/strong> est professeur des universit\u00e9s en sciences de l\u2019information et de la communication (Universit\u00e9 Clermont Auvergne). Il a fond\u00e9 le laboratoire communication et solidarit\u00e9 (EA 4647). Dernier livre paru, \u00e9crit avec Daniel Goujon\u2009: <em>D\u00e9faire le capitalisme, refaire la d\u00e9mocratie. Les enjeux du d\u00e9lib\u00e9ralisme<\/em>, Toulouse, Editions \u00e9r\u00e8s, 2020.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab\u00a0Des composantes existentielles de l\u2019engagement libertaire\u00a0\u00bb Par \u00c9ric Dacheux On ne na\u00eet pas libertaire, on le devient. 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