{"id":4533,"date":"2020-05-15T15:11:39","date_gmt":"2020-05-15T13:11:39","guid":{"rendered":"http:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=4533"},"modified":"2020-05-19T21:07:41","modified_gmt":"2020-05-19T19:07:41","slug":"et-pourtant-cest-possible%e2%80%89-une-melancolique-utopie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=4533","title":{"rendered":"Et pourtant c\u2019est possible\u2009!&#8230; Une m\u00e9lancolique utopie\u2026"},"content":{"rendered":"<h6 align=\"CENTER\"><strong><span style=\"color: #128800;\">Dossier \u00ab\u00a0Des composantes existentielles de l&rsquo;engagement libertaire\u00a0\u00bb<\/span><\/strong><\/h6>\n<p>Par Didier Eckel<\/p>\n<p>****<\/p>\n<p><strong>Pr\u00e9ambule<\/strong><\/p>\n<p>Ce texte est inspir\u00e9 par l\u2019interpr\u00e9tation que je fais de l\u2019\u00e9tymologie du terme \u00ab\u00a0exister\u00a0\u00bb (ex et stare\u2009: qui semble se traduire par \u00ab\u00a0se montrer\u00a0\u00bb, que je traduis &#8211; \u00e0 la suite d\u2019autres &#8211; par \u00ab\u00a0se tenir hors de soi\u00a0\u00bb\u2026).<\/p>\n<p><strong>Et pourtant c\u2019est possible\u2026<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019homme est un loup pour l\u2019homme, m\u2019a-t-on dit, et r\u00e9p\u00e9t\u00e9\u2026 Est-il loup par \u00ab\u00a0nature\u00a0\u00bb o\u00f9 le devient-il\u2009? \u00c0 force de persuasion, finit-on par l\u2019\u00eatre\u2009? Naissons-nous loup ou le devenons-nous\u2009?\u2026 Le loup libre parmi les poules libres peut les croquer \u00e0 loisir (tant qu\u2019il respecte leur reproduction), mais les poules deviennent-elles, pour autant, des loups pour les poules\u2009? Les humains sont-ils belliqueux par essence\u2009? Probablement pas, car il existe des individus non guerriers voire des personnes serviables et attentives aux autres. Certes, il existe des gens racistes, mais il existe aussi des familles qui h\u00e9bergent des migrants\u2026 Les racistes ont-ils des difficult\u00e9s avec l\u2019Autre abstrait qu\u2019ils ne rencontrent jamais vraiment alors que certain-e-s accueillent l\u2019autre concret\u2009? Pourquoi y a-t-il des racistes et des personnes accueillantes\u2009? Pourquoi y a-t-il des individus qui veulent dominer\u2026 et d\u2019autres qui souhaitent vivre et agir en commun\u2009? Pierre Bourdieu s\u2019est attach\u00e9 \u00e0 produire une th\u00e9orie de la domination, passionnante, mais qui fait l\u2019impasse sur la capacit\u00e9 de r\u00e9sistance des domin\u00e9s. Sur la capacit\u00e9 d\u2019indignation des individus singuliers\u2009? De nombreux militants de gauche tentent \u00e9galement de comprendre les m\u00e9canismes de dominations pour essayer de les faire tomber. Ne vaudrait-il pas mieux se demander pourquoi, malgr\u00e9 tous les moyens imposants (visibles ou cach\u00e9s) des dominants, ceux-ci ne r\u00e9ussissent-ils jamais \u00e0 imposer compl\u00e8tement leurs dominations\u2009? Certain-e-s suppos\u00e9-e-s dominin\u00e9-\u00e9-s ne sont jamais dupes des jeux de domination et refusent (autant que possible) les r\u00e8gles impos\u00e9es, d\u2019autres acceptent ces r\u00e8gles et peuvent m\u00eame parfois les justifier\u2026 mais sont-ils totalement sous l\u2019emprise des dominants\u2009?<br \/>\nUn type donn\u00e9 d\u2019organisation sociale produit probablement un type particulier, plus ou moins g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9, de psychisme ou (et) de repr\u00e9sentation du monde social, mais aucune de ces organisations ne semble capable d\u2019uniformiser v\u00e9ritablement les singularit\u00e9s irr\u00e9ductibles.<br \/>\nC\u2019est \u00e0 partir de ce constat que je propose la possibilit\u00e9 du \u00ab\u00a0c\u2019est possible\u00a0\u00bb\u2026 que j\u2019introduis cependant par un \u00ab\u00a0et pourtant\u00a0\u00bb qui le rend hypoth\u00e9tique\u2026 Force est de constater que l\u2019anarchie tant r\u00eav\u00e9e est loin de s\u2019annoncer comme une option sociale et politique facilement r\u00e9alisable\u2026 \u00ab\u00a0et pourtant\u00a0\u00bb de nombreux individus ont, sans le savoir, des aspirations qui pourraient les mener vers un horizon anarchique\u2026<br \/>\nVoil\u00e0, en deux mots, pour le\u2009: \u00ab\u00a0et pourtant c\u2019est possible\u00a0\u00bb\u2026<\/p>\n<p><strong>\u2026 Une m\u00e9lancolique utopie.<\/strong><\/p>\n<p>Est-il possible de sortir de la citadelle assi\u00e9g\u00e9e\u2009? De s\u2019\u00e9chapper de sa tour massive et irr\u00e9m\u00e9diablement ronde, beaucoup trop ronde\u2026 et beaucoup trop haute pour voir nettement la terre tout en bas\u2026 et ridiculement trop basse pour atteindre l\u2019\u00e9clat des \u00e9toiles. Au sommet de cette tour \u00e0 la fois trop petite et trop grande, englu\u00e9e dans cet entre-deux, la vision se noie dans l\u2019obscur nuage qui ne peut cependant masquer totalement l\u2019ombre fra\u00eeche d\u2019un rayon de lumi\u00e8re qui sombre et \u00e9merge simultan\u00e9ment. Le promenoir circulaire, o\u00f9 marchent les prisonniers-soldats est entour\u00e9 de cr\u00e9neaux qui alternent espoir et d\u00e9sespoir et\u2026 finalement, n\u2019appellent qu\u2019au d\u00e9sespoir\u2026 Ces d\u00e9tenus peuvent-ils sortir de ce cauchemar\u2009? Un cauchemar giratoire aux affects centrip\u00e8tes qui semblent atteindre puis subitement \u00e9teindre la r\u00e9alit\u00e9\u2026 Ce cauchemar tranchant qui coupe l\u2019\u00e9lan de r\u00eaves centrifuges, de ceux qui, potentiellement, \u00e9jectent l\u2019hubris orageuse brouillant la vue. Mais un r\u00e9veil peut-il advenir en ouvrant un passage du cauchemar (qui n\u00e9cessite le sommeil profond) au r\u00eave qui s\u2019ouvre au monde\u2009?\u2026 Enfin se r\u00e9veiller pour \u00e9teindre la nuit, puis s\u2019\u00e9veiller pour atteindre le r\u00eave\u2026 dans sa forme optative. Peut-on d\u00e9passer le cauchemar qui d\u00e9sesp\u00e8re l\u2019espoir, ce songe lourd d\u2019un sommeil englu\u00e9 dans une mar\u00e9e noire\u2026 pour doucement s\u2019\u00e9veiller \u00e0 l\u2019esp\u00e9rance, ce r\u00eave qui arrive avec les premi\u00e8res lueurs du jour\u2009? Comme un matin au sommeil lourd, enfouit sous le poids d\u2019un songe univoque, s\u2019\u00e9claircissant dans le demi-sommeil et s\u2019ensoleillant au lever du lit\u2026 L\u2019espoir, forg\u00e9 dans le d\u00e9sespoir, doit r\u00e9ussir \u00e0 se confronter aux r\u00e9alit\u00e9s complexes des effets d\u2019ombres et de lumi\u00e8res pour devenir esp\u00e9rance\u2026 La prise en compte du r\u00e9el (dans l\u2019\u00e9veil) devra constamment maintenir pr\u00e9sente la prise en compte du merveilleux, la prise en conte de f\u00e9e (le r\u00eave optatif). Faudrait-il que l\u2019esp\u00e9rance puisse b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019un abri solaire dans la salutaire ombre port\u00e9e de la raison\u2026 port\u00e9e par la raison\u2009? Le lever du soleil nous impose le r\u00e9el\u2026 mais la routine de la journ\u00e9e, \u00e0 la fois n\u00e9cessaire et d\u00e9l\u00e9t\u00e8re, nous en \u00e9loigne\u2026 Est-il possible d\u2019approcher l\u2019inaccessible d\u2019un r\u00e9el qui \u00e9chappe \u00e0 chaque fois qu\u2019on tente de l\u2019aborder\u2009? Peut-on l\u2019\u00e9puiser, un peu, dans une recherche globale\u2009? Peut-on le comprendre, un peu, avec des connaissances ouvertes\u2009? Dans des co-naissances de sens\u2009? Reconna\u00eetre, c\u2019est-\u00e0-dire conna\u00eetre \u00e0 nouveau. Co-na\u00eetre diff\u00e9remment\u2009? Peut-on, un peu, avec de la rigueur et du r\u00eave (avec un r\u00eave rigoureux\u2009?) accoucher un autre r\u00e9el\u2009? La question du sens, avec des outils savants ou (et) po\u00e9tiques (voire intuitifs\u2009?) peut-elle \u00eatre une r\u00e9ponse partielle \u00e0 ce r\u00e9el infini\u2009? Le passage de l\u2019esp\u00e9rance \u00e0 l\u2019utopie imposerait-il la rigueur du sens\u2009? D\u2019un sens pourtant n\u00e9 d\u2019un r\u00eave\u2026<br \/>\nLa recherche de sens serait \u00e0 la fois premi\u00e8re et derni\u00e8re, la recherche de sens serait finalit\u00e9 et motricit\u00e9. Le savoir qui impose la recherche serait un carburant n\u00e9cessaire \u00e0 cette motricit\u00e9 qui se doit \u00e0 la mobilit\u00e9 d\u2019une d\u00e9marche assur\u00e9e empruntant des chemins peu s\u00fbrs, incertains\u2026 S\u2019il existe des savants insens\u00e9s et des ignorants qui comprennent\u2026 qui prennent avec\u2026 qui prennent avec du sens\u2026 pourrait-on tenter de devenir (plus ou moins) \u00e0 la fois savant et conscient de ses propres ignorances pour d\u00e9gager un sens puissant mais toujours fragile\u2009?\u2026 \u00c0 ne jamais imposer mais \u00e0 toujours rechercher\u2026<br \/>\nSi l\u2019utopie na\u00eet d\u2019un r\u00eave, elle n\u2019est pas qu\u2019un r\u00eave, un passage. L\u2019utopie devrait perdurer et \u00e9voluer sans cesse, bien au-del\u00e0 de la r\u00e9volution tant attendue par les indign\u00e9s qui doivent alors se retourner contre le nouvel ordre r\u00e9volutionnaire. Pour moi, l\u2019utopie se doit d\u2019\u00eatre faite d\u2019\u00e9thique, de d\u00e9sir et de foi.<br \/>\nMais comment passer d\u2019un cauchemar giratoire aux affects centrip\u00e8tes, \u00e0 l\u2019\u00e9veil du r\u00eave\u2009?<br \/>\nLa chanson \u00ab\u00a0L\u2019espoir\u00a0\u00bb (1974) de L\u00e9o Ferr\u00e9 semble toucher au c\u0153ur des tensions li\u00e9es \u00e0 l\u2019utopie\u2026 O\u00f9 les passions gaies et les passions tristes se croisent et s\u2019entrechoquent\u2026 O\u00f9 la r\u00e9volution pourrait couver la guerre civile\u2026 O\u00f9 le cauchemar pourrait \u00eatre un r\u00eave et inversement\u2026 O\u00f9 se pose la question de l\u2019espoir et du d\u00e9sespoir\u2026 O\u00f9 espoir et d\u00e9sespoir se m\u00ealent\u2026 ou se confondent\u2009! L\u2019invention po\u00e9tique de L\u00e9o Ferr\u00e9 n\u2019avait peut-\u00eatre pas l\u2019intention d\u2019afficher ces tensions. C\u2019est tout de m\u00eame ce que je per\u00e7ois au travers de ce texte. L.\u00a0Ferr\u00e9 chante \u00ab\u00a0l\u2019espoir\u00a0\u00bb, mais il affirme dans une autre chanson (\u00ab\u00a0La solitude\u00a0\u00bb, 1971)\u2009: \u00ab\u00a0le d\u00e9sespoir est une forme sup\u00e9rieure de la critique\u00a0\u00bb et il ajoute \u00ab\u00a0pour l\u2019instant nous l\u2019appellerons bonheur\u00a0\u00bb\u2026 L.\u00a0Ferr\u00e9 dit-il, dans bon nombre de ses chansons, que le d\u00e9sespoir ferait le nid de l\u2019espoir\u2009? C\u2019est un point de vue que je pourrais partager s\u2019il faisait un lien moins syst\u00e9matique entre ces deux termes\u2026 Le d\u00e9sespoir ne conduit pas n\u00e9cessairement \u00e0 l\u2019espoir\u2026 ou n\u2019est pas toujours conjointement espoir-d\u00e9sespoir. Il peut \u00e9galement mener \u00e0 la r\u00e9signation (la soumission\u2009?), mais il peut aussi provoquer des r\u00e9voltes (individuelles ou collectives) plus ou moins cycliques dans un aller-retour, voire une juxtaposition simultan\u00e9e, du d\u00e9sespoir et de l\u2019espoir. Ce \u00ab\u00a0d\u00e9sespoir-espoir\u00a0\u00bb porteur de r\u00e9voltes pourrait-il \u00eatre, dans le m\u00eame temps, un processus d\u2019enfermement dans un soi (individuel ou collectif)\u2009? Je pense que l\u2019espoir comme le d\u00e9sespoir sont des passions trop furieuses (en tout cas comme elles sont d\u00e9crites par L\u00e9o Ferr\u00e9) pour conduire, telles quelles, \u00e0 une proposition d\u2019un \u00ab\u00a0monde meilleur\u00a0\u00bb, \u00e0 une utopie potentiellement transformatrice. L\u2019espoir ne peut advenir qu\u2019\u00e0 partir d\u2019un manque (lorsque tout va bien l\u2019espoir est inutile puisque rien n\u2019est \u00e0 changer), mais un d\u00e9sespoir ravageur ne peut faire advenir l\u2019espoir\u2026 ou alors un espoir tout aussi ravageur que le d\u00e9sespoir\u2026 Si le d\u00e9sespoir est un absolu, alors il est nihiliste donc potentiellement fasciste. Le d\u00e9sespoir fascinant de C\u00e9line laisse une place \u00e0 la compassion envers les plus faibles (les plus d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s\u2009?), mais il fonde irr\u00e9m\u00e9diablement (et dans le m\u00eame \u00e9lan) l\u2019antis\u00e9mitisme et le fascisme. Le terme \u00ab\u00a0fasciste\u00a0\u00bb et le mot \u00ab\u00a0faisceau\u00a0\u00bb ont la m\u00eame \u00e9tymologie. Il semblerait que ce soit \u00e9galement le cas de \u00ab\u00a0fascinant\u00a0\u00bb. Que le lien \u00e9tymologique entre fascisme et fascination soit r\u00e9el ou non, la fascination du fascisme est, elle, bien r\u00e9elle comme para\u00eet r\u00e9elle la fascination du d\u00e9sespoir face \u00e0 l\u203aespoir. Le d\u00e9sespoir de L. Ferr\u00e9, r\u00e9solument tourn\u00e9 vers l\u2019espoir, n\u2019est pas n\u00e9cessairement soumis \u00e0 cette fascination mais il reste tout de m\u00eame ambigu. S\u2019il est \u00e9vident que C\u00e9line et L. Ferr\u00e9 n\u2019ont, politiquement (et stylistiquement), pas (ou peu) de points communs, l\u2019espoir de L. Ferr\u00e9 para\u00eet tout de m\u00eame trop proche d\u2019un d\u00e9sespoir absolu pour \u00eatre r\u00e9ellement efficace en termes d\u2019\u00e9mancipation\u2026 Cet hubris pourrait pourtant \u00eatre un point d\u2019entr\u00e9e, un d\u00e9part possible, vers l\u2019utopie\u2026 si les chemins emprunt\u00e9s \u00e9taient en mesure de mettre un peu de douceur dans la d\u00e9marche\u2026 mais peut-on mesurer l\u2019incommensurable de la d\u00e9mesure\u2009? Faire quelque chose de ces deux passions furieuses, les transformer pour que le d\u00e9part ne soit pas un \u00e9ternel (et violent) surplace\u2026 qui ne serait m\u00eame pas un \u00ab\u00a0\u00e9ternel retour\u00a0\u00bb.<br \/>\nLe \u00ab\u00a0Principe Esp\u00e9rance\u00a0\u00bb pr\u00f4n\u00e9 par quelques-uns, parfois transform\u00e9 en \u00ab\u00a0principe d\u00e9sesp\u00e9rance\u00a0\u00bb par d\u2019autres, pourrait-il se substituer \u00e0 cet hubris\u2009? La transformation du couple \u00ab\u00a0espoir-d\u00e9sespoir\u00a0\u00bb en couple \u00ab\u00a0esp\u00e9rance-d\u00e9sesp\u00e9rance\u00a0\u00bb permettrait-elle de progresser vers une utopie active\u2009? Peut-\u00eatre, si les termes \u00ab\u00a0esp\u00e9rance\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0d\u00e9sesp\u00e9rance\u00a0\u00bb \u00e9taient con\u00e7us comme une fragile sensibilit\u00e9 h\u00e9sitante, laissant une part d\u2019incertitude en toute chose. Fragilit\u00e9 et incertitude permettraient-elles de choisir des chemins, certes hasardeux, mais aussi plus caressants\u2009? Des affects qui ne d\u00e9riveraient pas vers la passion du total, des affects qui permettrait de choisir des agirs ouverts\u2009? Si le couple \u00ab\u00a0espoir-d\u00e9sespoir\u00a0\u00bb n\u2019ouvre pas au choix d\u2019un chemin, voire ne poserait m\u00eame pas la question (d\u2019o\u00f9 le surplace), pourrait-on dire que le couple \u00ab\u00a0esp\u00e9rance- d\u00e9sesp\u00e9rance\u00a0\u00bb autoriserait le mouvement, voire un \u00e9lan\u2009?\u2026 Mais comment est-il possible de faire le choix d\u2019une \u00ab\u00a0d\u00e9sesp\u00e9rance-esp\u00e9rance\u00a0\u00bb, comment est-il possible de d\u00e9laisser le \u00ab\u00a0d\u00e9sespoir-espoir\u00a0\u00bb\u2009?<br \/>\nLa voie de la m\u00e9lancolie serait-elle une condition de ce \u00ab\u00a0choix \u00e9trange\u00a0\u00bb\u2009? Pourquoi pas si cette m\u00e9lancolie pouvait se d\u00e9finir comme une nostalgie invers\u00e9e. Une nostalgie qui ne d\u00e9plore pas\u2026 et qui ne rab\u00e2che pas le \u00ab\u00a0c\u2019\u00e9tait mieux avant\u00a0\u00bb\u2026 mais une nostalgie comme un \u00ab\u00a0souvenir de ce qui aurait pu \u00eatre\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire une nostalgie-m\u00e9lancolie du \u00ab\u00a0ce sera mieux demain\u00a0\u00bb annonc\u00e9 par un \u00ab\u00a0proph\u00e8te qui regarde en arri\u00e8re\u00a0\u00bb\u2026 Une nostalgie qui ferait le constat des rat\u00e9s de ce pass\u00e9 qui n\u2019a pas r\u00e9ussi \u00e0 faire bifurquer le \u00ab\u00a0cours implacable des choses\u00a0\u00bb. Ce pass\u00e9 qui a fait ce qu\u2019il a pu mais n\u2019a r\u00e9ussi qu\u2019\u00e0 enrayer, par moments, le \u00ab\u00a0cours des choses\u00a0\u00bb\u2026 La m\u00e9lancolie serait donc une mesure de la t\u00e2che gigantesque qui n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e et que l\u2019on doit affronter maintenant (et que le d\u00e9sespoir-espoir est incapable de prendre en compte\u2026 dans le r\u00e9el). Une approche m\u00e9lancolique permettrait, peut-\u00eatre, d\u2019\u00e9viter quelques-uns des pi\u00e8ges tendus hier et r\u00e9p\u00e9t\u00e9s depuis\u2026 gr\u00e2ce \u00e0 une histoire qui ne serait plus racont\u00e9e du point de vue des vainqueurs mais du point de vue de m\u00e9lancoliques vaincus\u2026 Donc une histoire qui donnerait la possibilit\u00e9 de bricoler des failles, ou du moins des \u00ab\u00a0br\u00e8ches\u00a0\u00bb, dans ce cours implacable d\u2019un pouvoir inalt\u00e9rable\u2026 Une \u00ab\u00a0m\u00e9lancolique d\u00e9sesp\u00e9rance-esp\u00e9rance\u00a0\u00bb pourrait-elle activer ce qui \u00e9tait auparavant un espoir d\u00e9ceptif\u2009? Pr\u00eat \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter inlassablement les erreurs pass\u00e9es, puisqu\u2019elles n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 rep\u00e9r\u00e9es (ni m\u00eame regard\u00e9es\u2009?)\u2026<\/p>\n<p>L\u2019ange qui fut d\u00e9\u00e7u, sera d\u00e9chu.<br \/>\nLa temp\u00eate l\u2019emporte loin d\u2019un pass\u00e9<br \/>\nQu\u2019il ne veut pas, qu\u2019il ne faut pas, effacer.<br \/>\nCette temp\u00eate est l\u2019enfer d\u2019un pr\u00e9sent qui nous pousse vers l\u2019avenir\u2026<br \/>\nO\u00f9 rien n\u2019est \u00e0 venir.<br \/>\nVers un futur d\u00e9ceptif. C\u2019est-\u00e0-dire un progr\u00e8s trompeur.<br \/>\nVers un progr\u00e8s du perp\u00e9tuel pr\u00e9sent.<br \/>\nUn monde o\u00f9 le travail est happ\u00e9 par le travail\u2009:<br \/>\nUne r\u00e9p\u00e9tition sans fin du m\u00eame. Sans faim, sans but.<br \/>\nPas m\u00eame le souci d\u2019une -re- production de la vie.<br \/>\nSimplement sa r\u00e9p\u00e9tition. Simplement la r\u00e9p\u00e9tition de la r\u00e9p\u00e9tition.<br \/>\nCe travail o\u00f9 m\u00eame la politique, ou l\u2019art\u2026 sont travail,<br \/>\nCe travail, l\u00e0, est l\u2019enfer\u2026 que nous annonce l\u2019ange impuissant<\/p>\n<p>Un enfer d\u2019instants identiques aux instants identiques d\u2019hier et de demain\u2009:<br \/>\nLe mal au dos de l\u2019ouvrier qui le vrille sur sa machine.<br \/>\nLe mauvais r\u00e9veil-matin. Sans \u00e9veil\u2026 ni m\u00eame sommeil\u2026<br \/>\nLe N +\u00a01, calcul de cette N +\u00a01 journ\u00e9e lin\u00e9aire et pourtant nucl\u00e9aire\u2026 un surplace giratoire.<br \/>\nUne math\u00e9matique statistique et robotique de l\u2019attente.<br \/>\nCette \u00e9prouvante attente de l\u2019\u00e9pouvante, cette spirale du n\u00e9ant engloutisseuse des spiritualit\u00e9s, mart\u00e8le \u00e0 coup de talon les tempes fi\u00e9vreuses des hommes et des femmes clou\u00e9s sur nos places impudiques (\u00e0 force de n\u2019\u00eatre plus publiques)\u2026<\/p>\n<p>L\u2019Enfer\u2026<\/p>\n<p>Mais l\u2019enfer est un paradis perdu<br \/>\nMais le paradis perdu n\u2019est pas un paradis d\u00e9truit\u2026 Il est paradis cach\u00e9,<br \/>\nUn paradis cach\u00e9 dont l\u2019ange, presque disparu, nous laisse les traces\u2026 Stigmates des d\u00e9sesp\u00e9rances\u2026 et des esp\u00e9rances encore vivantes de l\u2019ange d\u00e9j\u00e0 disparu\u2026<\/p>\n<p>Quelles \u00e9preuves du pass\u00e9 devrons-nous \u00e9prouver pour trouver le paradis cach\u00e9 des temps retrouv\u00e9s\u2009?\u2026<br \/>\nNe plus c\u00e9l\u00e9brer, mais affronter, les racines des \u00e9checs et des tromperies d\u2019hier pour ne plus oublier les demains d\u2019un pr\u00e9sent irr\u00e9ductible \u00e0 l\u2019instant, \u00e0 l\u2019impasse\u2026 Vivre le pr\u00e9sent comme passage, comme cheminement\u2009!<br \/>\nPluraliser les temps percut\u00e9s pour forger des esp\u00e9rances et des d\u00e9sirs jamais vaincus\u2026<br \/>\nD\u00e9couvrir\u2026 Soulever les couvertures du pass\u00e9 qui masquent des futurs qui appellent aux mouvements\u2026 D\u00e9celer les parcelles, m\u00eames infimes, de tous les arpents de paradis pass\u00e9s, pr\u00e9sents et \u00e0 venir\u2026 ici et ailleurs, chez les autres et, peut-\u00eatre m\u00eame, en chacun-e\u2026<\/p>\n<p>Des pr\u00e9sents qui ne sont d\u00e9j\u00e0 plus l\u2019enfer puisqu\u2019ils tentent de naviguer vers le paradis\u2026<\/p>\n<p>(Texte \u00e9crit en hommage \u00e0 Walter Benjamin)<\/p>\n<p>L\u2019envie (li\u00e9e \u00e0 l\u2019esp\u00e9rance d\u2019une satisfaction) serait \u00e0 l\u2019origine de toute utopie, mais elle n\u2019en serait pas le moteur. Pour qu\u2019une utopie prenne forme, et efficacit\u00e9, il lui faudrait le d\u00e9sir (sans objet) qui serait \u00e9galement au centre de toute spiritualit\u00e9 (avec ou sans dieu). D\u2019o\u00f9 vient le d\u00e9sir\u2009? Il y a quelques ann\u00e9es, je d\u00e9connectais le d\u00e9sir (sans objet) de l\u2019envie qui elle est \u00e9videmment li\u00e9e au besoin. J\u2019attribuais donc \u00e0 ce d\u00e9sir une place \u00ab\u00a0hors sol\u00a0\u00bb (hors des corps), ce qui est prendre le risque du m\u00e9pris pour l\u2019envie et celles et ceux qui la revendiquent. Aujourd\u2019hui, je fais un lien entre besoin, envie et d\u00e9sir. Le besoin engloberait tout ce qui touche \u00e0 la reproduction de la vie\u2009: prioritairement l\u2019alimentation et un lieu procurant chaleur et s\u00e9curit\u00e9. Une action inappropri\u00e9e, ne r\u00e9pondant pas au besoin, g\u00e9n\u00e9rerait une r\u00e9action biologique, ou psychique, ou les deux \u00e0 la fois\u2009: avoir froid, avoir faim mais aussi avoir peur\u2026 Cette faim, si elle perdure, est un signal de danger qui peut provoquer la peur de mourir\u2026 mais cette faim, si l\u2019abondance de nourriture est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, devient une simple attente \u00e0 satisfaire. Pourrait-on la nommer \u00ab\u00a0envie\u00a0\u00bb\u2009? Parfois cette envie de nourriture semble pouvoir se transformer en envie pr\u00e9cise d\u2019un aliment particulier. L\u2019attente d\u2019un mets d\u00e9licieux, produirait-elle, \u00e0 elle seule, un avant-go\u00fbt de plaisir\u2009?\u2026 Et peut-\u00eatre m\u00eame plus qu\u2019un avant-go\u00fbt\u2026 une forme nouvelle de plaisir dans l\u2019imm\u00e9diat\u2009? Il semble que le plaisir engendr\u00e9 par une certaine patience peut \u00eatre amplifi\u00e9, si celle-ci est partag\u00e9e\u2009: L\u2019attente, \u00e0 plusieurs, d\u2019un bon repas peut \u00eatre plus go\u00fbteuse qu\u2019une patience solitaire, surtout si elle est stimul\u00e9e par l\u2019action d\u2019une pr\u00e9paration en commun. Une pr\u00e9paration qui annonce la joie de d\u00e9guster ensemble le festin. L\u2019attente serait alors une sorte \u00ab\u00a0d\u2019envie de l\u2019envie\u00a0\u00bb, un \u00e9lan qui ne souhaiterait pas la seule jouissance d\u2019un bon plat, mais qui provoquerait le d\u00e9sir d\u2019un \u00e9v\u00e8nement \u00e0 la fois pr\u00e9sent (la convivialit\u00e9 du moment) et \u00e0 venir (le futur partage du repas)\u2026 Serait-ce les pr\u00e9mices d\u2019un d\u00e9sir (qui deviendrait sans objet pr\u00e9cis)\u2009? Pourrait-on lier ainsi\u2009: besoin (\u00e0 satisfaire imp\u00e9rativement), envie (de jouissance) et d\u00e9sir (de contribuer avec d\u2019autres \u00e0 un \u00e0 venir meilleur, et d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent dans le mouvement m\u00eame du d\u00e9sir)\u2009?\u2026 Sans envie nous ne conna\u00eetrions peut-\u00eatre pas le d\u00e9sir mais le passage de la premi\u00e8re au second ne va pas de soi. Une envie qui ne se limiterait plus \u00e0 la satisfaction de faire r\u00e9guli\u00e8rement de bons repas, qui ne se satisferait plus de la jouissance d\u2019un objet n\u00e9cessaire (le foyer protecteur), pourrait devenir une envie insatiable, irr\u00e9pressible, d\u2019accumulation de biens tous devenus consommables (m\u00eame la maison ne serait plus seulement une n\u00e9cessit\u00e9 mais un objet interchangeable, voire cumulable)\u2026 L\u2019accumulation devenue consommation sans fin pourrait-elle aboutir \u00e0 une r\u00e9gression de l\u2019envie comme besoin\u2009? Si besoin et envie se confondent, on ne distingue plus le risque et l\u2019alerte du risque\u2009: nous ne mourrons jamais d\u2019avoir soif, nous mourrons de d\u00e9shydratation. La soif est une alerte, la d\u00e9shydratation est le r\u00e9sultat (mortel) de la non prise en compte de l\u2019alerte. L\u2019envie est avertissement d\u2019un danger vital, mais c\u2019est \u00e9galement une jouissance annonc\u00e9e, voire un plaisir d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent dans l\u2019attente m\u00eame. Le besoin est une n\u00e9cessit\u00e9 constante \u00e0 laquelle il faut r\u00e9pondre ponctuellement gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019envie du moment. Ce n\u2019est que lorsqu\u2019on a soif, qu\u2019on a envie de boire. Si le risque et l\u2019alerte du risque, si le besoin et l\u2019envie, sont confondus l\u2019envie pourrait devenir une constante comme l\u2019est le besoin. On aurait, sans cesse, \u00ab\u00a0envie-besoin\u00a0\u00bb de boire\u2026 sans alerte de la soif. Le \u00ab\u00a0boit sans soif\u00a0\u00bb serait alors celui qui n\u2019aurait finalement plus d\u2019envie\u2026 mais qui serait tenaill\u00e9 par le besoin (dont la caract\u00e9ristique est d\u2019\u00eatre constant).<\/p>\n<p>Daniel Balavoine, dans sa chanson\u2009: \u00ab\u00a0Sauver l\u2019amour\u00a0\u00bb (1985) demande\u2009:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce qui pourrait sauver l\u2019amour<br \/>\nEt comment retrouver le go\u00fbt de la vie<br \/>\nQui pourra remplacer le besoin par l\u2019envie\u2009?\u2026\u00a0\u00bb<br \/>\nPour ma part je dirais plut\u00f4t\u2009:<br \/>\nQu\u2019est-ce qui pourrait sauver l\u2019amour<br \/>\nEt comment retrouver le go\u00fbt de vivre<br \/>\nComment passer de l\u2019envie au d\u00e9sir\u2009?<br \/>\nSi les mots ne sont pas les m\u00eames je crois que l\u2019id\u00e9e (impuls\u00e9e par le d\u00e9sir\u2009?) est assez proche\u2026<\/p>\n<p>Le d\u00e9sir ne sait pas ce qu\u2019il veut, si ce n\u2019est vivre. C\u2019est-\u00e0-dire agir pour, et avec, les autres\u2026 Le d\u00e9sir actif serait un souci de l\u2019autre. Est-ce que l\u2019\u00e9thique (et non la morale\u2026 qui se veut souvent universelle) serait ce qui permettrait de passer de l\u2019envie au d\u00e9sir sans objet\u2009? Pour moi, avant d\u2019\u00eatre un projet politique, l\u2019anarchie serait une \u00e9thique et une autonomie (au sens \u00e9tymologique du terme &#8211; auto et nomos) une fa\u00e7on de vivre \u00e0 partir de ses propres lois et non une fa\u00e7on de vivre libre (au sens lib\u00e9ral du terme\u2009: \u00ab\u00a0je fais ce qui me plait\u00a0\u00bb). Certains anarchistes \u00e9voquent l\u2019autodiscipline comme n\u00e9cessit\u00e9. Il me semble que cette \u00ab\u00a0autodiscipline\u00a0\u00bb est encore fortement li\u00e9e \u00e0 la conception lib\u00e9rale de la libert\u00e9 (essentiellement n\u00e9gative)\u2009: il s\u2019agirait d\u2019auto-limiter ses propres envies pour agir avec les autres. Mais l\u2019auto-discipline est encore une discipline, elle \u00ab\u00a0auto-soumettrait\u00a0\u00bb l\u2019individu gr\u00e2ce \u00e0 la volont\u00e9. La volont\u00e9 n\u2019est-elle pas un leurre\u2009? N\u2019est-elle pas une invention permettant de glorifier le H\u00e9ros courageux qui se fait h\u00e9raut du Pouvoir, puisqu\u2019il annonce et incarne les injonctions de ce Pouvoir, \u00e9videmment volontaire\u2009? Dans un entretien film\u00e9, on s\u2019\u00e9tonna de la force de volont\u00e9 que poss\u00e9dait Giacometti puisqu\u2019il passait presque tout son temps dans son atelier \u00e0 cr\u00e9er et recr\u00e9er ses sculptures. Celui-ci r\u00e9pondit qu\u2019il n\u2019y avait l\u00e0 aucune volont\u00e9, qu\u2019il \u00e9tait seulement inconcevable, pour lui, de ne pas \u00eatre dans l\u2019atelier \u00e0 chercher encore et encore\u2026 (je cite de m\u00e9moire). S\u2019il passait la majeure partie de son temps et de son \u00e9nergie \u00e0 cr\u00e9er, il ne se for\u00e7ait pas \u00e0 le faire, il ne partait pas en guerre, ni contre lui-m\u00eame, ni contre ses cr\u00e9ations (c\u2019est du moins mon interpr\u00e9tation)\u2026 La volont\u00e9 serait se forcer soi-m\u00eame suite \u00e0 une d\u00e9cision rationnelle. Est-ce possible\u2009? L\u2019autonomie (agir avec ses propres lois) n\u2019est pas une volont\u00e9, c\u2019est une n\u00e9cessit\u00e9 \u00e9thique, d\u2019un souci des autres naissant du d\u00e9sir.<br \/>\nDu point de vue d\u2019une activit\u00e9 militante, je ne suis pas s\u00fbr que la seule volont\u00e9 de d\u00e9nonciation des pratiques du Pouvoir politique soit d\u2019une efficacit\u00e9 probante pour tenter d\u2019acc\u00e9der \u00e0 une \u00e9mancipation de chacun-e et de tou-te-s. Il me semble qu\u2019une grande majorit\u00e9 des populations sait, parce qu\u2019elle les subit, les capacit\u00e9s d\u00e9l\u00e9t\u00e8res des dominants (m\u00eame si elle ne d\u00e9veloppe pas toutes les analyses plus ou moins complexes que proposent, \u00e0 juste titre, les militants). Se complaire dans l\u2019unique critique des Pouvoirs en place n\u2019est-ce pas prendre le risque de se contenter de d\u00e9truire l\u2019ordre ancien pour en produire un nouveau\u2009? Cette critique reste cependant l\u00e9gitime, mais ne pourrait-on pas privil\u00e9gier des recherches (militantes, savantes, empiriques\u2026) sur les possibilit\u00e9s d\u2019un d\u00e9ploiement de l\u2019autonomie\u2009? Les recherches critiques du Pouvoir sont peut-\u00eatre moins difficiles \u00e0 mener que des recherches sur les conditions (individuelles ou &#8211; et &#8211; collectives) qui permettraient cette autonomie, pourtant cette seconde recherche me para\u00eet n\u00e9cessaire\u2026 et m\u00eame prioritaire. L\u2019enjeu militant ne serait plus, aujourd\u2019hui, de convaincre que tout va mal, mais bien de convaincre que tout est possible\u2009! La puissance de l\u2019utopie ne se limiterait pas uniquement \u00e0 produire une portion d\u2019horizon d\u00e9sirable, elle devrait \u00e9galement \u00eatre une m\u00e9thodologie d\u2019action. Une pragmatique\u2009?\u2026<\/p>\n<p>Pour terminer ce texte sur une \u00ab\u00a0anarchie existentielle\u00a0\u00bb que j\u2019aborde avec la notion d\u2019utopie, elle-m\u00eame associ\u00e9e \u00e0 une forme de spiritualit\u00e9 (avec ou sans dieu), je voudrais aborder la question de la foi. Cette foi para\u00eet impensable par de nombreux anarchistes (du moins en France), pourtant elle me semble tout \u00e0 fait compatible avec une anarchie politique, \u00e9mancipatrice. Pour moi, la foi n\u2019est pas une r\u00e9v\u00e9lation, encore moins une rencontre (quasi physique, comme a pu la vivre Simone Weil avec le Christ). Cette foi (sans n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un dieu) serait le r\u00e9sultat d\u2019un d\u00e9sir et d\u2019un doute agissant simultan\u00e9ment. Ce d\u00e9sir est l\u2019affirmation ravageuse d\u2019un autre monde possible, il m\u00e8ne \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 absolue de l\u2019action\u2026 Ce d\u00e9sir, seul, ne serait pourtant qu\u2019une id\u00e9ologie aveugle, sans rapport avec les autres r\u00e9ellement existants dans le monde tel qu\u2019il est, une forme de folie mystique pr\u00e9tendant d\u00e9tenir le myst\u00e8re de toute chose \u00e0 enseigner (ou imposer). Une prise de conscience de la fragilit\u00e9 de toute pens\u00e9e aboutirait-elle \u00e0 cette foi qui permettrait simultan\u00e9ment l\u2019affirmation et le doute\u2009? Une affirmation in\u00e9branlable du \u00ab\u00a0et pourtant c\u2019est possible\u00a0\u00bb et un doute permanent sur l\u2019architecture et les conditions de r\u00e9alisation de ces possibles\u2026<br \/>\nLa foi ne pourrait advenir, devenir une puissance, que dans l\u2019affirmation et le doute\u2026<br \/>\nLa foi ne peut s\u2019adresser qu\u2019\u00e0 l\u2019autre concret\u2009: la foi ne peut pas \u00eatre une id\u00e9ologie (qui, elle, se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 l\u2019abstraction de l\u2019Autre, ce collectif abstrait qu\u2019est, tr\u00e8s souvent, l\u2019Alt\u00e9rit\u00e9).<br \/>\n_____________________________________________________<\/p>\n<p>Abraham et son go\u00fbt pour l\u2019Unique\u2026 Aurait-il referm\u00e9 les chemins d\u2019acc\u00e8s vers les Dieux\u2009? Le fait est que les Dieux se sont retir\u00e9s sans laisser d\u2019adresse\u2009!<\/p>\n<p>Quelques humains tentent encore de poursuivre d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment les traces, effac\u00e9es, de leurs passages\u2026 T\u00e2che trop ardue pour d\u2019autres qui imposent leurs folles rages dans l\u2019adoration de cette terrible absence qu\u2019est l\u2019unique. Violences des certitudes, impos\u00e9es aux humains par des humains\u2026 Et les Dieux s\u2019\u00e9loignent, terrifi\u00e9s par la rationnelle d\u00e9raison des cultes sanglants d\u00e9di\u00e9s \u00e0 l\u2019adoration des nouvelles idoles rationalis\u00e9es.<br \/>\nLes Dieux sont pusillanimes quand les f\u00e9tiches sont aussi solides que l\u2019\u00e9vidence de la totalit\u00e9 qui les anime\u2026 Et Dieu s\u2019efface face aux masques qui masquent les visages et leurs myst\u00e8res.<\/p>\n<p>Sans laisser d\u2019adresse, les Dieux s\u2019\u00e9loignent\u2026 Et Dieu fait ce qu\u2019il peut\u2026<\/p>\n<p>Ne nous restera-t-il que le go\u00fbt sublime de l\u2019absolu, ce vide qui finira, en toute hypoth\u00e8se, par nous submerger\u2026 L\u2019absolu sublime de la ma\u00eetrise du temps et de son ordre horloger. L\u2019absolu sublime de l\u2019horloge et de sa ma\u00eetrise technologique. L\u2019absolu sublime de la technologie et de sa ma\u00eetrise productive. L\u2019absolu sublime de la production et de sa ma\u00eetrise du monde\u2026<br \/>\nL\u2019absolu sublime de la ma\u00eetrise du sublime\u2009!<\/p>\n<p>Nous restera-t-il, malgr\u00e9 tout, en bouche les souvenirs d\u2019arri\u00e8re-go\u00fbts doux-amers\u2009? Les go\u00fbts fragiles de recherches h\u00e9sitantes\u2009?<\/p>\n<p>Sans laisser d\u2019adresse, les Dieux se sont \u00e9loign\u00e9s c\u00e9dant la place au projet sublime de la ma\u00eetrise que Dieu, dans sa sagesse, ne peut nous l\u00e9guer\u2026<\/p>\n<p>Si, \u00e0 la suite des Dieux, Dieu nous a propos\u00e9 l\u2019infini des caresses, des pluriels\u2026 les hommes du f\u00e9tiche nous ont impos\u00e9 la transposition du spirituel en unicit\u00e9, cet impossible projet de la mesure de la d\u00e9mesure\u2026<br \/>\nLes Dieux nous ont quitt\u00e9s sans nous laisser l\u2019adresse de Dieu\u2026<br \/>\nCe manque d\u2019adresse, serait-elle le dernier cadeau des Dieux\u2009?<br \/>\nNotre cadeau d\u2019\u00e0 Dieu\u2009?<br \/>\nQuelques maladresses nous animeraient donc encore\u2009? Parfois\u2009?<\/p>\n<p>Peut-on vivre encore, parfois, quand \u00ab\u00a0la vie ne va plus de soi\u00a0\u00bb. Quand la m\u00e9lancolie nous enveloppe d\u2019un malaise salutaire. Un mal arrivant de la droite pour rappeler d\u2019\u00eatre gauche. Pour retrouver un go\u00fbt d\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 l\u2019habilet\u00e9, \u00e0 la ma\u00eetrise hostile, \u00e0 la volont\u00e9 terre \u00e0 terre de la terrible assurance. Retrouver un d\u00e9sordre de nos gestes et de nos c\u0153urs qui nous agit vers de maladroites insoumissions\u2026<br \/>\nMais quand lass\u00e9s, fatigu\u00e9s, nous redevenons trop adroits, nous nous condamnons \u00e0 couler (couler corps et \u00e2me) dans le monde ordonn\u00e9 des f\u00e9tiches unifi\u00e9s.<\/p>\n<p>L\u2019insoumission, un dernier cadeau de Dieu\u2009?<\/p>\n<p>Alors, b\u00eates malhabiles trimbalant leur mal, \u00e0 droite, appliquons-nous \u00e0 rester\u2026 gauches. Se sentir anim\u00e9 par un d\u00e9sordre pr\u00e9-originaire pour ne plus \u00eatre rationn\u00e9\u2026 astreint \u00e0 la rationalit\u00e9 parcimonieuse et sans saveur, venue d\u2019une gauche trop adroite\u2026<\/p>\n<p>Et\u2026 je d\u00e9couvre, enfin, le d\u00e9sir. Un autrement que la n\u00e9cessit\u00e9 et l\u2019envie. Tenter de comprendre et d\u2019agir sans tutelles, fussent-elles de gauche. De cette gauche programmatique, ma\u00eetresse de son programme comme d\u2019elle-m\u00eame\u2026 et, enfin, ma\u00eetresse du \u00ab\u00a0peuple\u00a0\u00bb\u2026 Cette gauche qui s\u2019applique irr\u00e9m\u00e9diablement \u00e0 \u00eatre adroite (de droite) et qui a d\u00e9laiss\u00e9 l\u2019utopie pour d\u2019obscures formules algorithmiques suspicieuses des \u00e9mancipations singuli\u00e8res.<br \/>\nSe sentir suffisamment gauche pour interroger, exp\u00e9rimenter et danser\u2026 \u201cIf I can\u2019t dance I don\u2019t want to be in your revolution\u201d chantait Emma Godman.<\/p>\n<p>Les dieux nous auraient-ils laiss\u00e9 les traces \u00e9gar\u00e9es de leurs chants perdus\u2009?<\/p>\n<p>Si la pens\u00e9e doit \u00eatre rigoureuse, elle doit \u00e9galement \u00eatre savoureuse\u2026 pour esp\u00e9rer approcher les rivages fuyants du r\u00e9el. Le d\u00e9sir, la passion (gaie), la pens\u00e9e et l\u2019action, sont indissolublement li\u00e9s dans un temps non lin\u00e9aire, un temps d\u00e9livr\u00e9 de l\u2019horloge\u2026 Des temps fragiles, imbriqu\u00e9s entre pass\u00e9s, pr\u00e9sents et avenirs\u2026 acc\u00e9l\u00e9rations, ralentissements\u2026 qui nous emm\u00e8nent vers des rivages o\u00f9 l\u2019inconnu accepte, attend m\u00eame, la reconnaissance des inconnus infinis<\/p>\n<p>Les dieux nous ont quitt\u00e9s. Dieu, avant de s\u2019effacer, nous a-t-il laiss\u00e9 les possibilit\u00e9s d\u2019une foi utopique\u2009?\u2026<\/p>\n<p>Du d\u00e9sir irr\u00e9pressible cr\u00e9ateur de fragiles horizons, des sagesses d\u00e9sordonn\u00e9es d\u2019une foi utopique, na\u00eetront des oc\u00e9ans intraduisibles o\u00f9 l\u2019imaginable devient boussole\u2026<br \/>\nLes d\u00e9sordres de la maladresse laissent les gauchers dans le doute mais leurs agirs savent l\u2019\u00e9v\u00e8nement\u2026 \u00ab\u00a0Les gens qui doutent\u00a0\u00bb (sont des perturbateurs aimants et aimables) \u00ab\u00a0m\u00eame s\u2019ils passent pour des cons\u00a0\u00bb, nous dit Anne Sylvestre\u2026<br \/>\nLeurs mains fragiles s\u2019agitent tant qu\u2019elles devinent la chevelure du Ka\u00efros\u2026<\/p>\n<p>Didier Eckel<br \/>\n10\u00a0mai 2020<\/p>\n<p>Didier Eckel, ancien militant associatif et anticapitaliste, est co-animateur du s\u00e9minaire de recherche militante et libertaire ETAPE (Explorations Th\u00e9oriques Anarchistes Pragmatistes pour l\u2019Emancipation)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dossier \u00ab\u00a0Des composantes existentielles de l&rsquo;engagement libertaire\u00a0\u00bb Par Didier Eckel **** Pr\u00e9ambule Ce texte est inspir\u00e9 par l\u2019interpr\u00e9tation que je fais de l\u2019\u00e9tymologie du terme \u00ab\u00a0exister\u00a0\u00bb (ex et stare\u2009: qui semble se traduire par \u00ab\u00a0se montrer\u00a0\u00bb, &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":4574,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[32,31],"tags":[306,307,152],"class_list":["post-4533","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-anthropologie-et-vision-de-lhumain","category-la-pensee-libertaire-philosophie","tag-esperance","tag-ferre","tag-utopie"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/ferre_existence-1.jpg?fit=300%2C191&ssl=1","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/pc9uqr-1b7","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4533","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/10"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4533"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4533\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4543,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4533\/revisions\/4543"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/4574"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4533"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4533"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4533"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}