{"id":4317,"date":"2019-02-04T18:34:50","date_gmt":"2019-02-04T16:34:50","guid":{"rendered":"http:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=4317"},"modified":"2019-02-04T18:59:49","modified_gmt":"2019-02-04T16:59:49","slug":"rapport-comprehensif-du-texte-art-spiritualite-culture-de-j-alexandre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=4317","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Rapport compr\u00e9hensif\u00a0\u00bb du texte de J. Alexandre \u00ab\u00a0art spiritualit\u00e9 enjeux libertaires\u00a0\u00bb par D. Eckel"},"content":{"rendered":"<p><strong>\u00c9mancipation, d\u00e9sir et spiritualit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p><strong>Rapport compr\u00e9hensif sur un texte de J\u00e9r\u00f4me Alexandre, \u00ab\u00a0Arts, spiritualit\u00e9s, cultures\u00a0: enjeux libertaires contemporains\u00a0\u00bb, pour le s\u00e9minaire ETAPE du 29 juin 2018<\/strong><\/p>\n<p><strong>Par Didier Eckel<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Avant-propos<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Comment peuvent se construire des th\u00e9ories politiques ?<\/p>\n<ul>\n<li>A partir du r\u00e9el ? Ou, probablement, et plus humblement, de bribes de r\u00e9alit\u00e9s\u00a0? S&rsquo;il s&rsquo;agit bien de \u00ab\u00a0bribes de r\u00e9alit\u00e9s\u00a0\u00bb alors ces th\u00e9ories sont partielles sinon partiales).<\/li>\n<li>A partir d&rsquo;une r\u00e9flexion, \u00e0 partir d&rsquo;une logique ? Mais il ne faut pas oublier que si le <em>logos<\/em> est une logique, il est \u00e9galement une relation (entre les bribes de r\u00e9alit\u00e9s et le discours construits, notamment). Sans cette relation la logique devient rapidement une id\u00e9ologie \u00ab\u00a0hors sol\u00a0\u00bb toujours dangereuse.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La construction d&rsquo;une th\u00e9orie politique serait donc une mise en relation de l&#8217;empirique et de la production logique (et inversement). Mais l&#8217;empirique peut-il, de fa\u00e7on pure ou totale, \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9 en logique ? Et la logique peut-elle \u00eatre valid\u00e9e absolument par l&#8217;empirique ? Il me semble qu&rsquo;un troisi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment de construction devrait \u00eatre ajout\u00e9 aux deux premiers, g\u00e9n\u00e9ralement admis, que j&rsquo;ai cit\u00e9s :<\/p>\n<ul>\n<li>Les portions de r\u00e9els \u00e9voqu\u00e9es ne peuvent-elles pas \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9es par le sensible ? Ces appr\u00e9ciations sensibles des r\u00e9els, certes subjectives donc partiales, permettraient-elles de mettre \u00e0 distance les risques id\u00e9ologiques dans la mesure o\u00f9 elles reconna\u00eetraient leurs propres fragilit\u00e9s (partialit\u00e9s h\u00e9sitantes du sensible et non absolue duret\u00e9 de la seule logique) ?<\/li>\n<\/ul>\n<p>Enfin, pour terminer ce paragraphe qui est, de fait, une critique \u00e0 ma fa\u00e7on de la \u00ab\u00a0neutralit\u00e9 axiologique\u00a0\u00bb je propose un quatri\u00e8me \u00e9l\u00e9ment \u00e0 cette conception des th\u00e9ories politiques :<\/p>\n<ul>\n<li>Il est souvent convenu d&rsquo;annoncer d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;on parle avant d&rsquo;exposer un point de vue (de quelle place dans l&rsquo;espace social, intellectuel\u2026), je crois qu&rsquo;il serait int\u00e9ressant de prendre en compte \u00e9galement de quels d\u00e9sirs sont issues nos r\u00e9flexions. Il me semble en effet que de nombreuses (probablement toutes ?) th\u00e9ories politiques sont travaill\u00e9es \u00e0 partir d&rsquo;envies ou de d\u00e9sirs. L&rsquo;envie \u00e9tant, pour moi, li\u00e9e plut\u00f4t \u00e0 une finalit\u00e9 clairement d\u00e9finie voire totalement fig\u00e9e et le d\u00e9sir \u00e9tant tentatives d&rsquo;approches d&rsquo;une portion d&rsquo;horizon \u00e0 affiner ou d\u00e9placer continuellement\u2026<\/li>\n<\/ul>\n<p>Si j&rsquo;introduis ainsi le \u00ab\u00a0rapport\u00a0\u00bb qu&rsquo;on m&rsquo;a demand\u00e9 d&rsquo;\u00e9crire sur le texte de J\u00e9r\u00f4me, c&rsquo;est parce que je pense que ses points de vue sont constamment travaill\u00e9s par cette notion de d\u00e9sir qui, comme pour moi, semble radicalement li\u00e9 \u00e0 une spiritualit\u00e9.<\/p>\n<p>Si J\u00e9r\u00f4me me parait travailler les trois derniers \u00e9l\u00e9ments de ma proposition introductive, il d\u00e9laisse peut-\u00eatre un peu trop le premier (les \u00ab\u00a0bribes de r\u00e9alit\u00e9s\u00a0\u00bb). Le souci empirique (avec les sciences sociales notamment) est donc un peu d\u00e9laiss\u00e9, ce qui masque les complexit\u00e9s des inter-relations dans le monde social. Toutefois, ce peu de r\u00e9f\u00e9rences aux les sciences sociales pourrait-il \u00eatre revendiqu\u00e9 comme capacit\u00e9 \u00e0 produire des pistes politiques orient\u00e9es vers un bouleversement utopique (comme une ouverture \u00e0 d&rsquo;autres lieux) ?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Utopie \u2013 d\u00e9sir \u2013 croyance \u2013 spiritualit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>En effet, il m&rsquo;a sembl\u00e9 que ce texte pouvait \u00eatre pris comme un appel \u00e0 une utopie, au sens que donne Miguel Abensour dans son livre d&rsquo;entretien avec Danielle Cohen-Levinas : <em>Emmanuel Levinas, l\u2019intrigue de l\u2019humain<\/em> (Hermann, 2012)<\/p>\n<p>Une utopie \u00e0 la fois comme portion d&rsquo;horizon, c\u2019est-\u00e0-dire comme direction possible (dans le \u00ab\u00a0concret du r\u00e9el\u00a0\u00bb) mais jamais atteignable dans un absolu. Donc horizon \u00e0 la fois comme d\u00e9marche pragmatique s&rsquo;appuyant sur des possibilit\u00e9s humaines r\u00e9ellement existantes et comme croyance en un but inatteignable qu&rsquo;il faudrait sans cesse poursuivre\u2026 et red\u00e9finir&#8230; Si J\u00e9r\u00f4me d\u00e9laisse un peu trop l&rsquo;apport de sciences sociales ce n&rsquo;est pas, \u00e0 mon avis, un probl\u00e8me pour concevoir le potentiel r\u00e9ellement existant des \u00e9mancipations possibles mais c&rsquo;est un probablement un probl\u00e8me pour tenter de construire des strat\u00e9gies \u00ab\u00a0concr\u00e8tes\u00a0\u00bb d&rsquo;action. Mais les probl\u00e8mes strat\u00e9giques sont tellement complexes qu&rsquo;ils peuvent para\u00eetre (qui me paraissent souvent) insolubles.<\/p>\n<p>La poursuite incessante de ce but lointain (l&rsquo;\u00e9mancipation de tous) ne met pas en action une volont\u00e9 qui, elle, peut se contenter d&rsquo;un parcours fini. La volont\u00e9 ne se concevant qu&rsquo;avec un aboutissement, un terme quasi absolu. Le chemin infini de l&rsquo;utopie, qui permet les mutations voire des ruptures, ne peut qu&rsquo;\u00eatre un d\u00e9sir jamais assouvi\u2026 qui, d&rsquo;ailleurs, ne recherche aucun assouvissement (\u00e0 l&rsquo;inverse de l&rsquo;envie). Ce type de d\u00e9sir ne souffre pas de son inassouvissement, il ne connait pas la frustration li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;envie non satisfaite. Ce d\u00e9sir est une foi dans les apports et dans la n\u00e9cessit\u00e9 de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 (sans alt\u00e9rit\u00e9 il n&rsquo;y a pas de singularit\u00e9, nous dit J\u00e9r\u00f4me). Ce d\u00e9sir, sans objet, serait donc une croyance, ou plut\u00f4t une foi ai-je dis. Une foi sans limite, d&rsquo;une puissance bien plus grande que la volont\u00e9 qui se satisfait d&rsquo;une fin.<\/p>\n<p>Alberto Giacometti disait qu&rsquo;il \u00e9tait condamn\u00e9 au travail, qu&rsquo;il ne pouvait pas ne pas travailler. Non pas \u00e0 cause d&rsquo;une d\u00e9cision, \u00ab\u00a0<em>d&rsquo;une volont\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb (c&rsquo;est le terme qu&rsquo;il emploi) de faire ou de produire mais par n\u00e9cessit\u00e9 vitale. Il semblerait que, pour lui, vivre \u00e9tait cr\u00e9er. Peut-\u00eatre croyait-il \u00e0 une possibilit\u00e9 de relation aux autres au travers de ses cr\u00e9ations. Partageait-il cette foi, ce d\u00e9sir sans objet, li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;utopie ?<\/p>\n<p>L&rsquo;utopie elle-m\u00eame serait-elle une forme de croyance ? Une croyance qui ne serait pas certitude mais une sorte d&rsquo;affirmation-interrogation toujours renouvel\u00e9e.<\/p>\n<p>Michel de Certeau a \u00e9crit que la croyance pouvait \u00eatre vue comme<em> \u00ab\u00a0la gr\u00e2ce de faire place, c\u2019est-\u00e0-dire de croire, \u00e0 l&rsquo;autre<\/em>\u00a0\u00bb (cit\u00e9 par J\u00e9r\u00f4me). Il me semble qu&rsquo;on pourrait juste dire : \u00ab\u00a0croire, c&rsquo;est la gr\u00e2ce de faire place\u00a0\u00bb puisqu&rsquo;on ne peut r\u00e9ellement faire place qu&rsquo;\u00e0 de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9. Faire place \u00e0 l&rsquo;infini serait encore faire place \u00e0 l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai parl\u00e9 de foi sans \u00e9voquer Dieu. Je pense en effet que la spiritualit\u00e9 n&rsquo;est pas obligatoirement une croyance en Dieu. Elle peut \u00e9videmment l&rsquo;\u00eatre, mais ce n&rsquo;est pas une n\u00e9cessit\u00e9 absolue. La diff\u00e9rence entre ces deux fa\u00e7ons de croire (avec ou sans Dieu) ne m&rsquo;apparait pas abyssale, j&rsquo;ai l&rsquo;impression que ma foi dans \u00ab\u00a0un autre monde aux alt\u00e9rit\u00e9s possibles\u00a0\u00bb est potentiellement en lien avec la spiritualit\u00e9 telle que je la pressens chez J\u00e9r\u00f4me.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>La philosophie politique classique<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le souci de la politique \u00ab\u00a0classique\u00a0\u00bb n&rsquo;est pas l&rsquo;individualit\u00e9 mais le commun ou, plus exactement, cette politique a le souci d&rsquo;un commun en mesure de soumettre l&rsquo;individualit\u00e9 aux exigences collectives. Par exemple, quand un individu ne \u00ab\u00a0comprend pas spontan\u00e9ment l&rsquo;ordre collectif, on le lui apprend\u00a0\u00bb, nous dit J\u00e9r\u00f4me. C&rsquo;est le r\u00f4le de l&rsquo;\u00e9cole publique.<\/p>\n<p>La politique \u00ab\u00a0classique\u00a0\u00bb est port\u00e9e par le primat de l&rsquo;objectivit\u00e9 \u00e9tay\u00e9e par l&rsquo;id\u00e9e, sur les subjectivit\u00e9s. Peut-on faire un parall\u00e8le avec \u00ab\u00a0les pr\u00e9mices\u00a0\u00bb, chez Hannah Arendt\u00a0? Pr\u00e9mices \u00e0 l&rsquo;origine d&rsquo;un enchainement rationnel qui ne se souci que de sa logique, pr\u00e9mices d\u00e9terminant une id\u00e9ologie, une construction abstraite qui ne consid\u00e8re pas les multiples \u00ab\u00a0vivre\u00a0\u00bb des subjectivit\u00e9s.<\/p>\n<p>Pierre-Joseph Proudhon, lui, a le souci de comprendre \u00ab\u00a0<em>comment le bien de l&rsquo;un est dans un rapport naturel au bien de l&rsquo;autre<\/em>\u00ab\u00a0. D&rsquo;o\u00f9 la d\u00e9nonciation de la fiction qu&rsquo;est la propri\u00e9t\u00e9 contre laquelle il pr\u00f4ne l&rsquo;usage. La \u00ab\u00a0nature\u00a0\u00bb subsiste dans l&rsquo;usage, elle est en contradiction avec le droit fictif de propri\u00e9t\u00e9. (Le terme de \u00ab\u00a0nature\u00a0\u00bb me pose probl\u00e8me car ce terme est pi\u00e9g\u00e9. Personnellement je ne l&#8217;emploierais pas sans lui donner une d\u00e9finition la plus claire possible\u2026 mais c&rsquo;est sans doute un d\u00e9tail).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Les arts<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L&rsquo;art proc\u00e8de \u00e0 la fois du singulier et du commun car l&rsquo;art exprime quelque chose et exprimer c&rsquo;est \u00ab\u00a0<em>s&rsquo;expos\u00e9 \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9<\/em>\u00ab\u00a0. S&rsquo;exprimer est \u00e9galement un risque, car les autres deviennent responsables de cette expression d\u00e8s qu&rsquo;ils la re\u00e7oivent. Il faut donc avoir une foi infinie dans l&rsquo;autre (au sens vu dans le premier paragraphe) pour oser lui adresser son art. Il \u00ab\u00a0<em>faut place<\/em>\u00a0\u00bb (de Certeau encore)\u2026 et la place est un lieu (physique ou mental) o\u00f9 \u00ab\u00a0l&rsquo;en commun\u00a0\u00bb est possible.<\/p>\n<p>On voit bien l\u00e0 que le mot \u00ab\u00a0expression\u00a0\u00bb prend le sens tr\u00e8s fort de la prise de risque. Il ne s&rsquo;agit pas de cette expression que tol\u00e8re le pouvoir (voire qu&rsquo;il soutient). Cette expression convenue qui ne prend pas le risque de la sortie de la communaut\u00e9.<\/p>\n<p>La cr\u00e9ation artistique ne peut \u00eatre que singuli\u00e8re pour atteindre un \u00ab\u00a0en commun\u00a0\u00bb (je n&rsquo;\u00e9cris pas avec le substantif \u00ab\u00a0le commun\u00a0\u00bb car je pense que Pierre Dardot et Christian Laval ont raison de dire qu&rsquo;il y a de l&rsquo;en commun lorsqu&rsquo;il y a de l&rsquo;agir en commun. Il n&rsquo;y aurait pas de commun dans une r\u00e9ification du commun, dans les choses communes. Dans les choses communes, il y aurait de l&rsquo;identique mais pas \u00ab\u00a0d&rsquo;en commun\u00a0\u00bb\u2026 Si on demeure dans une communaut\u00e9 \u00e9tablie, donc stable, le commun devient une chose et la communaut\u00e9 (que j&rsquo;ai parfois appel\u00e9e la commune \u00f4t\u00e9e) n&rsquo;est que reproduction du m\u00eame et non production toujours renouvel\u00e9e de \u00ab\u00a0l&rsquo;en commun\u00a0\u00bb (le mot \u00e9tat, comme le mot stable viennent du m\u00eame mot latin <em>stare<\/em> : \u00eatre debout mais aussi \u00eatre immobile). Il n&rsquo;y a pas d&rsquo;en commun \u00e9ternellement fig\u00e9. On b\u00e2tit (ou l&rsquo;on vit, ou l&rsquo;on cr\u00e9e) en commun\u2026 Donc l&rsquo;en commun ne pourrait \u00eatre qu&rsquo;action. D&rsquo;ailleurs, je pense comme Holloway, qu&rsquo;il faudrait pouvoir ne parler qu&rsquo;avec des verbes d&rsquo;action (\u00e9videmment pas des verbes d&rsquo;Etat\u2026 avec ou sans majuscule)\u2026 mais c&rsquo;est bien sur impossible\u2026 Pourtant n&rsquo;y aurait-il pas, dans cette exigence du verbe, comme une forme d&rsquo;utopie \u00e0 explorer ? (Peut-\u00eatre avec la po\u00e9sie ?).<\/p>\n<p>Bref, revenons aux propos de J\u00e9r\u00f4me avec cette cr\u00e9ation artistique qui ne peut exister que dans la singularit\u00e9 pour esp\u00e9rer atteindre l&rsquo;en commun (d&rsquo;autres ont d\u00e9j\u00e0 dit des choses similaires, mais en utilisant le terme r\u00e9ificateur d&rsquo;universel). Pour ma part, j&rsquo;ai envie de dire que cette cr\u00e9ation, toujours singuli\u00e8re, ne peut exister que dans la sinc\u00e9rit\u00e9 la plus profonde. Celle qui recherche la plus juste note (la note bleue du jazz), c\u2019est-\u00e0-dire cette sinc\u00e9rit\u00e9 qui tente (sans jamais y arriver totalement) l&rsquo;\u00e9vacuation de toutes les routines de pens\u00e9e et de convention, cette sinc\u00e9rit\u00e9 qui se coltine, sans pr\u00e9requis id\u00e9ologiques, l&rsquo;effroi et l&rsquo;excitation m\u00eal\u00e9s de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 du monde. Peut-\u00eatre est-ce cette sinc\u00e9rit\u00e9 radicale d&rsquo;une expression qui peut interpeler (\u00e9veiller ?) la sinc\u00e9rit\u00e9 de celui ou de celle qui re\u00e7oit cette expression et en devient responsable ? L&rsquo;en commun de l&rsquo;art ne proviendrait pas de la connaissance vraie de l&rsquo;autre dans son caract\u00e8re unique inatteignable mais cet en commun pourrait, peut-\u00eatre, jaillir des d\u00e9sirs sans cesse renouvel\u00e9s du r\u00e9veil des sinc\u00e9rit\u00e9s ? C&rsquo;est \u00e0 dire \u00ab\u00a0<em>Un r\u00e9veil partag\u00e9 \u00e0 l&rsquo;in\u00e9vidence du monde<\/em>\u00a0\u00bb dit J\u00e9r\u00f4me.<\/p>\n<p>J\u00e9r\u00f4me parle d&rsquo;une \u00ab\u00a0<em>mani\u00e8re esth\u00e9tique de vivre<\/em>\u00ab\u00a0. Cette mani\u00e8re esth\u00e9tique de vivre est l&rsquo;inverse de l&rsquo;abstraction du monde qui est, elle, tentative de fabriquer une r\u00e9alit\u00e9 \u00ab\u00a0<em>comme application seconde de ce qui est d&rsquo;abord conceptualis\u00e9<\/em>\u00ab\u00a0. C\u2019est-\u00e0-dire peser sur le monde en s&rsquo;ext\u00e9riorisant du monde : en pesant sur\u2026 et non en agissant dans\u2026 Penser la question du monde en s&rsquo;abstrayant de l&rsquo;exp\u00e9rience, au lieu de \u00ab\u00a0p<em>enser la question dans l&rsquo;exp\u00e9rience en la vivant<\/em>\u00ab\u00a0. Penser l&rsquo;exp\u00e9rience en la vivant, proc\u00e8de de cette mani\u00e8re esth\u00e9tique de vivre, ce serait assumer l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 des cr\u00e9ations sensibles qui mettent en sc\u00e8ne les diff\u00e9rences individuelles en les rejouant.<\/p>\n<p>Lorsque, comme le fait la politique classique, on s&rsquo;abstrait de l&rsquo;exp\u00e9rience pour produire des concepts sens\u00e9s produire des effets sur le monde, on agit n\u00e9cessairement \u00e0 partir de l&rsquo;exp\u00e9rience pass\u00e9e (ou \u00e0 partir du d\u00e9but, d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9, de l&rsquo;exp\u00e9rience observ\u00e9e en surplomb). C&rsquo;est donc s&rsquo;appuyer sur une chose morte pour pr\u00e9tendre agir sur le vivant\u2026 l&rsquo;effet probable serait donc une reproduction du monde \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 l&rsquo;identique de ce qu&rsquo;il \u00e9tait, de ce qu&rsquo;il est, de ce qu&rsquo;il sera\u2026 Mais quand on \u00ab\u00a0<em>pense l&rsquo;exp\u00e9rience en la vivant<\/em>\u00ab\u00a0, cette exp\u00e9rience pourrait-elle rester dans les corps comme une marque vivante d&rsquo;un pass\u00e9 vivant ? Un pass\u00e9 vivant dans le pr\u00e9sent pour des \u00e0 venir d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sents ?<\/p>\n<p>Il y aurait donc deux formes d&rsquo;exp\u00e9rience\u00a0: une qui pourrait \u00eatre assimil\u00e9e au souvenir ou \u00e0 la m\u00e9moire (qui est aujourd&rsquo;hui un devoir), de celle sur laquelle s&rsquo;appuie le pouvoir, et une autre forme d&rsquo;exp\u00e9rience qui vivrait au-del\u00e0 du pass\u00e9 qui se r\u00e9actualiserait.<\/p>\n<p>Est-ce-que ceci nous rapprocherait de Patrick Boucheron qui, dans son intervention du 31 mai pour ETAPE, cite Nietzsche en disant \u00ab\u00a0<em>les \u00e9tudes d&rsquo;histoire sont nocives pour la vie<\/em>\u00a0\u00bb ? Puis il continue son propos en parlant de m\u00e9moires et enfin de comparaison des exp\u00e9riences pass\u00e9es (avec Chateaubriand notamment). Ces exp\u00e9riences pass\u00e9es sont l&rsquo;objet d&rsquo;une \u00e9tude compar\u00e9e dans le but de les invalid\u00e9es (de les <em>d\u00e9sarmer<\/em> dit Boucheron). Notons que si l&rsquo;on peut comparer des exp\u00e9riences pass\u00e9es, c&rsquo;est qu&rsquo;on s&rsquo;en extrait n\u00e9cessairement. On en fait des choses mortes donc manipulables \u00e0 volont\u00e9 (qui, encore une fois, est absence de d\u00e9sir). Pourtant (est-ce mon vieux fond militant qui parle ?) il ne faudrait pas renoncer aux exp\u00e9riences pass\u00e9es, il faudrait trouver une mani\u00e8re de les r\u00e9chauffer pour les reconna\u00eetre (les conna\u00eetre \u00e0 nouveau) et les vivre charg\u00e9es de tous les potentiels d&rsquo;hier, d&rsquo;aujourd&rsquo;hui (et de demain ?)&#8230;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Le mal<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le mal vu par l&rsquo;action politique ne peut \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9 que dans sa forme juridique, \u00e9conomique ou sociale. La politique cherche \u00e0 conna\u00eetre les causes de ce mal pour tenter d&rsquo;agir globalement sur celui-ci gr\u00e2ce \u00e0 une organisation de la vie commune plus supportable (ou moins insupportable).<\/p>\n<p>L&rsquo;approche spirituelle du mal tente d&rsquo;agir sur les effets du mal subit dans la r\u00e9alit\u00e9 douloureuse de chaque individu. L&rsquo;origine du <strong>M<\/strong>al est trop obscure pour qu&rsquo;il soit possible de l&rsquo;appr\u00e9hender. Pourquoi alors que deux individus semblent partager des conditions semblables, l&rsquo;un en jouit et l&rsquo;autre en souffre ?<\/p>\n<p>Si toutes les approches spirituelles semblent partager le souci de tenter des aides individualis\u00e9es pour contrer les effets d\u00e9l\u00e9t\u00e8res du mal aupr\u00e8s de celles et ceux qui souffrent, il est possible cependant de trouver des diff\u00e9rences entre elles car \u00ab\u00a0<em>il n&rsquo;y a pas de spiritualit\u00e9 ou de religion politiquement innocente<\/em>\u00ab\u00a0. Certaines approches spirituelles ne se pr\u00e9occupent que de l&rsquo;individu pris isol\u00e9ment (prennent-elles le risque de l&rsquo;isoler ?), d&rsquo;autres savent que l&rsquo;individu, dans sa singularit\u00e9 m\u00eame ne peut \u00eatre qu&rsquo;en relation avec le monde (elles savent qu&rsquo;il ne peut y avoir de singularit\u00e9 sans alt\u00e9rit\u00e9). En revendiquant singularit\u00e9 et alt\u00e9rit\u00e9 (en revendiquant l&rsquo;individu en relation au monde), ces spiritualit\u00e9s ont une obligation critique face aux politiques, notamment sur la question d\u00e9mocratique. Montrer que la d\u00e9mocratie n&rsquo;est pas un principe qualitatif comptable qui se concr\u00e9tise dans le \u00ab\u00a0jeu\u00a0\u00bb majorit\u00e9 minorit\u00e9. Reconna\u00eetre que l&rsquo;individu se tient dans le (d\u00e9s?)ordre du qualitativement diff\u00e9rent et non dans l&rsquo;ordre du num\u00e9riquement \u00e9quivalent. Une spiritualit\u00e9 qui serait comme une m\u00e9moire dangereuse de la libert\u00e9. Une m\u00e9moire dangereuse de la libert\u00e9 parce que la spiritualit\u00e9 (li\u00e9e ind\u00e9fectiblement \u00e0 l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9) ne peut \u00eatre que libert\u00e9 qui ne pourrait se r\u00e9aliser que dans l&rsquo;acte de surmont\u00e9 la violence qu&rsquo;est toute alt\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>En guise de conclusion militante\u2026 <\/strong>en m&rsquo;\u00e9loignant du texte de J\u00e9r\u00f4me\u2026 mais \u00e0 partir de son texte\u2026 (comme une bonne partie de ce qui pr\u00e9c\u00e8de)\u2026<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>Il me semble qu&rsquo;une grande partie des populations europ\u00e9ennes n&rsquo;ont plus gu\u00e8re d&rsquo;illusion sur le monde actuel et sur les possibilit\u00e9s de s&rsquo;en sortir gr\u00e2ce aux diverses actions des politiciens professionnels. Je crois donc assez peu efficace de baser l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 des luttes politiques sur la d\u00e9nonciation du \u00ab\u00a0syst\u00e8me\u00a0\u00bb, pas plus que sur des critiques du capitalisme aussi d\u00e9taill\u00e9es que r\u00e9currentes (fussent-elles pertinentes). Les populations connaissent tr\u00e8s bien les effets de ce capitalisme sur leur vie (m\u00eame si elles ne ma\u00eetrisent pas un argumentaire serr\u00e9 sur les causes pr\u00e9cises du probl\u00e8me). Par-contre ces populations n&rsquo;ont, peut-\u00eatre, pas suffisamment d&rsquo;outils ou de lieux pour tenter de bricoler des utopies agissantes (des armes contre une \u00ab\u00a0<em>servitude volontaire<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0?). Des col\u00e8res partag\u00e9es contre le monde tel qu&rsquo;il est permettraient, peut-\u00eatre, de le changer mais ne garantiraient en rien les orientations de ces changements (vers le pire ou le meilleur)&#8230;<\/p>\n<p>Il me semble donc que des actions militantes pragmatiques devraient remettre la dimension utopique au centre de ses pr\u00e9occupations. Des utopies o\u00f9 l&rsquo;art, et donc la spiritualit\u00e9, aurait toute sa place\u2026<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Didier Eckel<\/strong> est membre du collectif \u00e9ditorial du site de r\u00e9flexions libertaires Grand Angle<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9mancipation, d\u00e9sir et spiritualit\u00e9 Rapport compr\u00e9hensif sur un texte de J\u00e9r\u00f4me Alexandre, \u00ab\u00a0Arts, spiritualit\u00e9s, cultures\u00a0: enjeux libertaires contemporains\u00a0\u00bb, pour le s\u00e9minaire ETAPE du 29 juin 2018 Par Didier Eckel &nbsp; &nbsp; Avant-propos &nbsp; Comment peuvent se &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":583,"featured_media":4321,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-4317","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-uncategorized"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/spiritualit%C3%A9-3.jpg?fit=326%2C227&ssl=1","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/pc9uqr-17D","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4317","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/583"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4317"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4317\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4324,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4317\/revisions\/4324"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/4321"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4317"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4317"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4317"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}