{"id":4124,"date":"2018-10-01T18:36:09","date_gmt":"2018-10-01T16:36:09","guid":{"rendered":"http:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=4124"},"modified":"2018-10-01T18:52:38","modified_gmt":"2018-10-01T16:52:38","slug":"hommage-a-r-guediguian-et-ses-acolytes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=4124","title":{"rendered":"hommage \u00e0 R. Gu\u00e9diguian et ses \u00ab\u00a0acolytes\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><strong><em>La Villa<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong>-Robert Gu\u00e9diguian-<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Touch\u00e9 par le dernier film de Robert Gu\u00e9diguian (comme ce fut le cas \u00e0 chacun de ses autres films) je me devais d\u2019\u00e9crire un petit texte en hommage \u00e0 ce r\u00e9alisateur\u2026 et aux acteurs qui l\u2019accompagnent depuis si longtemps.<\/p>\n<p>Ce bouleversement \u00e0 chaque fois renouvel\u00e9 vient, peut-\u00eatre, du fait que R. Gu\u00e9diguian me semble faire un lien (que je revendique moi-m\u00eame) entre art, philosophie et une politique que je nomme \u00ab\u00a0agissante\u00a0\u00bb. Ce lien se fait, pour ma part, autour de la notion de d\u00e9sir. Un d\u00e9sir proche d\u2019une forme de spiritualit\u00e9, qui n\u2019a pas n\u00e9cessit\u00e9 de Dieu (sans en exclure, pour autant, les \u00ab\u00a0croyants\u00a0\u00bb). Je ne sais pas du tout si R. Gu\u00e9diguian pourrait partager ce sentiment<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Si ce film, \u00ab\u00a0<em>la Villa<\/em>\u00a0\u00bb, est selon moi un film radicalement \u00ab\u00a0anticapitaliste\u00a0\u00bb, il ne s\u2019agit pas l\u00e0 d\u2019une d\u00e9nonciation de l&rsquo;existant mais plut\u00f4t d\u2019une \u00ab\u00a0peinture-conte-proposition\u00a0\u00bb. C\u2019est-\u00e0-dire une description agissante d\u2019un monde ou l\u2019homme n\u2019est pas un loup pour l\u2019homme\u2026 ou plut\u00f4t, d\u2019un monde o\u00f9 les loups, \u00e0 peine \u00e9voqu\u00e9s, ne r\u00e9ussissent pas \u00e0 an\u00e9antir les humains de bonne volont\u00e9.<\/p>\n<p>On a parfois reproch\u00e9 \u00e0 R. Gu\u00e9diguian de faire dans un ir\u00e9nisme b\u00e9at. Pour ma part, il me semble que cet auteur a compris que pour tenter de contribuer \u00e0 changer le monde (ou plus modestement tenter de proposer de fragiles pistes d&rsquo;\u00e9mancipation) la d\u00e9nonciation n\u2019est plus vraiment indispensable. Une grande majorit\u00e9 d\u2019individus n\u2019a plus, je crois, d\u2019illusions sur la duret\u00e9 inh\u00e9rente au capitalisme\u2026 sans pour autant trouver l&rsquo;\u00e9nergie ou le d\u00e9sir de changer ce monde. On peut, bien s\u00fbr, proposer des analyses fines de la situation d\u00e9l\u00e9t\u00e8re actuelle qu\u2019a engendr\u00e9 ce capitalisme (elles sont toujours int\u00e9ressantes et m\u00eame utiles) mais elles ne suffisent pas \u00e0 faire tomber les multiples dominations qui nous assomment. Il ne suffit donc pas de faire une critique (l\u00e9gitime) du capitalisme, il faudrait encore, voire surtout, montrer que des possibilit\u00e9s alternatives sont d\u00e9j\u00e0 l\u00e0\u00a0! D\u00e9j\u00e0 existantes dans les c\u0153urs d\u2019humains de toutes sortes. Je crois que les contes de R. Gu\u00e9diguian sont des propositions positives et potentiellement actives mises en chair au travers d\u2019un quotidien \u00e9thique. Ces contes, puis\u00e9s dans un ordinaire visionnaire, sont des utopies. Je ne sais pas si les termes \u00ab\u00a0conte\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0utopie\u00a0\u00bb peuvent \u00eatre approuv\u00e9s par R. Gu\u00e9diguian\u2026 mais ce sont ceux que j\u2019ai envie d\u2019utiliser. Je pense que le conte (qui s\u2019appuie toujours sur des d\u00e9sirs profond\u00e9ment humains) sont des lieux o\u00f9 peuvent s\u2019\u00e9laborer des utopies qui se formulent comme des portions d&rsquo;horizons incertains mais possibles (et non comme des programmes \u00e9tablis et incontournables).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Les \u00ab\u00a0contes\u00a0\u00bb populaires de R. Gu\u00e9diguian (qui ne constituent pas l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de sa filmographie) ne sont pas seulement de belles histoires sensibles (m\u00eame si elles le sont aussi), elles sont \u00e9galement des histoires politiques coh\u00e9rentes. Il me semble qu\u2019il n\u2019est aucunement besoin de d\u00e9fendre ces films du point de vue de leur mise en chair (ou mise en sc\u00e8ne). Les regarder suffit \u00e0 \u00eatre convaincu, ou emport\u00e9\u2026 tout du moins si on aime, comme moi, le \u00ab\u00a0cin\u00e9ma populaire\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0ordinaire\u00a0\u00bb, termes qui n\u2019ont aucune connotation m\u00e9prisante, bien au contraire. A mon sens, rien n\u2019est plus beau qu\u2019une belle histoire ordinaire capable de produire \u00e0 la fois des \u00e9motions et des r\u00e9flexions profondes, voire complexes.<\/p>\n<p>Je pr\u00e9cise que je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 s\u00e9duit par le communisme, et encore moins par celui qui fut (et est encore) \u00ab\u00a0fran\u00e7ais\u00a0\u00bb. Ma tradition \u00ab\u00a0anticapitaliste\u00a0\u00bb (plut\u00f4t libertaire) pourrait para\u00eetre, \u00e0 priori, assez diff\u00e9rente de celle de R. Gu\u00e9diguian (qui aurait eu une proximit\u00e9 avec le P.C.F ou, en tous cas, avec le marxisme ?). Je vais pourtant essayer de vous proposer une interpr\u00e9tation politique (\u00ab\u00a0libertaire non orthodoxe\u00a0\u00bb) du travail subtil de R. Gu\u00e9diguian, d\u00e9clin\u00e9e en quatre points\u00a0:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><em>1\/ La m\u00e9lancolie comme possibilit\u00e9 (et m\u00eame comme imp\u00e9ratif\u00a0?) r\u00e9volutionnaire.<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong><em>2\/ Contre les processus d\u2019individuation capitaliste (que j\u2019aborde avec la figure du H\u00e9ros), R. Gu\u00e9diguian semble nous proposer des constructions d\u2019individualit\u00e9s plurielles, fragiles et ordinaires.<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong><em>3\/ La communaut\u00e9 comme lieu d\u2019invention et non d\u2019identit\u00e9 (l\u2019identit\u00e9 ne fonderait que la commune \u00f4t\u00e9e).<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong><em>4\/ La question (tr\u00e8s discut\u00e9e) de la banalit\u00e9 du mal que je poserai en termes de \u00ab\u00a0facilit\u00e9 du mal\u00a0\u00bb.<\/em><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>1\/ La m\u00e9lancolie comme possibilit\u00e9 r\u00e9volutionnaire\u00a0:<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>J\u2019ai entendu, dans un entretien film\u00e9, Ariane Ascaride dire qu\u2019elle ne voulait pas de la m\u00e9lancolie mais qu\u2019elle admettait la nostalgie. Je vais, de mon c\u00f4t\u00e9, essayer de d\u00e9fendre la proposition inverse \u00e0 partir du film <em>la Villa<\/em>. Mais comme A. Ascaride n\u2019avait pas d\u00e9velopp\u00e9 son point de vue (qui ne me semble pas cadrer compl\u00e9tement avec les propos du film) je pense qu\u2019il pourrait, peut-\u00eatre, s\u2019agir d\u2019un simple probl\u00e8me de d\u00e9finition de ces deux termes\u00a0?<\/p>\n<p>Je vais donc commencer ce paragraphe par ma d\u00e9finition, rapide, de ces termes\u00a0: celle que je donne pour la nostalgie est celle port\u00e9e par un certain romantisme qui se r\u00e9sume par ces mots fameux\u00a0: \u00ab\u00a0c\u2019\u00e9tait mieux avant\u00a0\u00bb (locution gentiment moqu\u00e9e dans le film). En ce qui concerne la m\u00e9lancolie, j\u2019en donnerai une d\u00e9finition \u00e0 la fois peu conventionnelle et politique\u00a0: il s\u2019agirait d\u2019une sorte de nostalgie invers\u00e9e o\u00f9 le \u00ab\u00a0c\u2019\u00e9tait mieux avant\u00a0\u00bb pourrait se dire\u00a0: \u00ab\u00a0\u00e7a aurait pu \u00eatre mieux avant si\u2026\u00a0\u00bb \u2026 Si les actions pass\u00e9es avaient \u00e9t\u00e9 plus efficaces. Il n&rsquo;est pas, l\u00e0, question de jeter la pierre aux r\u00e9volutionnaires d&rsquo;hier qui ont fait ce qu&rsquo;ils ont pu et qui ont parfois (souvent) payer le prix fort pour leurs actions (prison, bagne, expatriation forc\u00e9e, ex\u00e9cutions), il s&rsquo;agit seulement de tenter de comprendre le pourquoi tous ces \u00e9checs r\u00e9p\u00e9t\u00e9s. Donc pas une nostalgie du \u00ab\u00a0bon vieux temps\u00a0\u00bb mais une nostalgie de ce qui aurait pu \u00eatre\u2026 mais qui n&rsquo;est pas advenue. Avec cette \u00ab\u00a0nostalgie invers\u00e9e\u00a0\u00bb que je nomme m\u00e9lancolie, il ne s\u2019agit pas de juger le pass\u00e9 mais de travailler le pr\u00e9sent pour tenter de ne pas r\u00e9p\u00e9ter les \u00e9checs d\u00e9j\u00e0 subis. Or beaucoup de r\u00e9volutionnaires (et de r\u00e9formistes) que je qualifierais de dogmatiques ne font que r\u00e9p\u00e9ter encore et encore des strat\u00e9gies qui n\u2019ont jamais r\u00e9ussies.<\/p>\n<p>La seconde dimension de ce que je viens d&rsquo;appeler <em>m\u00e9lancolie<\/em> est la prise de conscience de nos fragilit\u00e9s humaines qui rendent plus ou moins al\u00e9atoires (ou limit\u00e9es\u00a0?) l\u2019efficacit\u00e9 nos actions\u2026 Efficacit\u00e9 incertaine qui impliquerait une remise en cause quasi constante des strat\u00e9gies d&rsquo;action et m\u00eame des objectifs initialement avanc\u00e9s, dit autrement, d\u00e9laisser l&rsquo;id\u00e9ologie (qui trace un chemin clair mais trop abstrait) au profit de t\u00e2tonnements certes r\u00e9fl\u00e9chis (la raison) mais \u00e9galement sensibles (prise en compte de la chair du r\u00e9el humain).<\/p>\n<p>S\u2019il me semble que la m\u00e9lancolie du film se confond parfois avec la nostalgie du \u00ab\u00a0c\u2019\u00e9tait mieux avant\u00a0\u00bb (il est sans doute tr\u00e8s difficile de s\u2019en d\u00e9partir), ce \u00ab\u00a0c\u2019\u00e9tait mieux avant\u00a0\u00bb me semble pouvoir \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme un \u00ab\u00a0c\u2019\u00e9tait quand m\u00eame bien avant\u00a0\u00bb ce qui mod\u00e8re le potentiel r\u00e9actionnaire du \u00ab\u00a0c\u2019\u00e9tait mieux\u2026\u00a0\u00bb. D\u2019ailleurs Joseph (J.P. Daroussin), un -ex?-r\u00e9volutionnaire se moque lui-m\u00eame de sa propre propension au \u00ab\u00a0c\u2019\u00e9tait mieux avant\u00a0\u00bb. A la fin d&rsquo;une sc\u00e8ne o\u00f9 il se rem\u00e9more, et regrette, les no\u00ebls prol\u00e9taires de son enfance (une f\u00eate en plein-air partag\u00e9e par plusieurs familles o\u00f9 la dimension \u00ab\u00a0coh\u00e9sion de classe\u00a0\u00bb est appuy\u00e9e) il cl\u00f4t la sc\u00e8ne en disant (je cite de m\u00e9moire) : \u00ab\u00a0\u2026 <em>en tout cas en ce qui concerne le sapin, c\u2019\u00e9tait mieux avant\u2026<\/em>\u00ab\u00a0. Avec Joseph (J.P. Daroussin), je crois que le regret des rat\u00e9s pass\u00e9s (notamment les propres erreurs de Joseph) prend le pas sur une simple nostalgie de la renonciation. En effet, ce \u00ab\u00a0c\u2019\u00e9tait quand m\u00eame bien avant (le sapin en l\u2019occurrence)\u00a0\u00bb n\u2019exclut pas un potentiel du\u00a0: \u00ab\u00a0on peut encore agir aujourd\u2019hui\u00a0\u00bb\u2026<\/p>\n<p>Et, de fait, les personnages agissent dans le film\u00a0! Ils agissent collectivement, en secret, en s\u2019occupant ill\u00e9galement d\u2019enfants migrants orphelins (et activement recherch\u00e9s). Ils agissent \u00e9galement individuellement et publiquement\u00a0: Joseph (J.P. Daroussin) en se mettant (tr\u00e8s probablement) \u00e0 \u00e9crire sur son histoire militante (\u00ab\u00a0d\u2019\u00e9tabli\u00a0\u00bb) pour tenter d&rsquo;en tirer des \u00ab\u00a0le\u00e7ons\u00a0\u00bb et Ang\u00e8le (A. Ascaride) en modifiant (tr\u00e8s probablement) l\u2019orientation future de son propre travail de com\u00e9dienne. Nous avons donc, l\u00e0, des <em>agirs<\/em> \u00e9thiques individuels et des <em>agirs<\/em> politiques collectifs profond\u00e9ment li\u00e9s.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr mon interpr\u00e9tation mettant au c\u0153ur du film une m\u00e9lancolie \u00e9thique et agissante est tr\u00e8s personnelle et m\u00eame, probablement, tendancieuse. On peut ne pas partager cette interpr\u00e9tation\u2026 La propention d&rsquo;un film \u00e0 s&rsquo;ouvrir \u00e0 des interpr\u00e9tations diff\u00e9rentes (mais pas contradictoires) me semble r\u00e9v\u00e9ler une dimension g\u00e9n\u00e9reuse (des r\u00e9ceptions diff\u00e9rentes mais pas des points de vue oppos\u00e9s qui impliqueraient de grosses ambigu\u00eft\u00e9s de la part de l\u2019auteur\u2026 ou des contresens g\u00eanants de la part du spectateur).<\/p>\n<p>Ma r\u00e9ception de ce film, revendiqu\u00e9e comme singuli\u00e8re, sera \u00e0 l\u2019\u0153uvre tout au long de ce texte.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>2\/ L\u2019individuation capitaliste et des singularit\u00e9s fragiles\u00a0:<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le capitalisme a \u00e9t\u00e9, et est encore, une forme sociale qui engendre un type d\u2019individuation tr\u00e8s particuli\u00e8re en s\u2019appuyant avant tout sur les potentiels de performances humaines. Pour aller vite, je dirais que le H\u00e9ros pourrait \u00eatre la meilleure figure de cette individuation. Le H\u00e9ros qui sort du lot commun, qui se d\u00e9marque, est donc sens\u00e9ment un individu. Ces H\u00e9ros peuvent \u00eatre internationalement reconnus comme des grands patrons d\u2019entreprises qui transforment le monde (Henry Ford ou Steve Jobs) ou reconnus \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019une petite entreprise (le cr\u00e9ateur de l\u2019entreprise puis, plus tard, le super manageur qui lui redonnera de la comp\u00e9titivit\u00e9). Ce sont aussi les grands savants (utiles au monde \u00e9conomique) ou les grands sportifs et m\u00eame certains musiciens virtuoses (les \u00ab\u00a0guitar-heros\u00a0\u00bb, par exemple) \u2026<\/p>\n<p>Les h\u00e9ros sportifs me semblent assez embl\u00e9matiques (paradigmatiques) de cette individualit\u00e9 capitaliste qui se construit sur le mode de la souffrance guerri\u00e8re. \u00catre performant exige des sacrifices en termes de rapports \u00e0 autrui (en privil\u00e9giant les rapports agonistiques) et exige une souffrance des corps (horaires de travail, entrainements, accaparation mentale\u2026). Ces exigences sont souvent violentes, et l\u2019aide n\u00e9cessaire, qu\u2019il n\u2019est pas possible de trouver dans un fonctionnement coop\u00e9ratif (d\u2019entraide), va \u00eatre parfois (souvent\u00a0?) recherch\u00e9e aupr\u00e8s de coachs, d\u2019entraineurs sp\u00e9cialis\u00e9s voire de gourous. Quand ces professionnels de l&rsquo;aide individualis\u00e9e ne sont pas suffisants, il reste l\u2019aide m\u00e9dicale \u00e0 la performance (op\u00e9rations, dopages, drogues\u2026). La consommation de drogue du \u00ab\u00a0guitar-heros\u00a0\u00bb d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9, est-elle la cons\u00e9quence d\u2019un mode de vie \u00ab\u00a0libre et d\u00e9brid\u00e9e\u00a0\u00bb (comme c\u2019est parfois pr\u00e9sent\u00e9) ou est-elle, comme pour le sportif, une cons\u00e9quence de la recherche de performance telle qu\u2019elle est exig\u00e9e du h\u00e9ros capitaliste\u00a0? A des degr\u00e9s divers, l\u2019ensemble des individus soumis \u00e0 la comp\u00e9tition capitaliste subissent ce m\u00eame rapport agonistique au monde\u2026 et une hi\u00e9rarchie de l\u2019H\u00e9ro\u00efsme s\u2019impose.<\/p>\n<p>Le paradoxe de l\u2019individuation directement li\u00e9e \u00e0 la notion de performance (qui ne se pr\u00e9occupe pas des singularit\u00e9s) est de produire des individualit\u00e9s fond\u00e9es sur la m\u00eame n\u00e9cessit\u00e9. Une individuation quasi s\u00e9rielle, une individuation de l\u2019identique (qui s\u2019exprime, d\u2019ailleurs, dans l\u2019injonction \u00e0 l\u2019identit\u00e9).<\/p>\n<p>Il est n\u00e9cessaire de conclure ce petit paragraphe en pr\u00e9cisant qu\u2019il s\u2019agit bien l\u00e0 d\u2019une description d\u2019un type id\u00e9al sommaire, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019une mod\u00e9lisation globale effa\u00e7ant de tr\u00e8s nombreuses complexit\u00e9s.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Face \u00e0 cette \u00ab\u00a0individualit\u00e9 s\u00e9rielle\u00a0\u00bb (que j\u2019ai caricatur\u00e9e) R. Gu\u00e9diguian nous propose des personnes fragiles qui tentent de se d\u00e9brouiller dans ce monde capitaliste sans s\u2019y laisser engloutir. Des singularit\u00e9s fond\u00e9es par un d\u00e9sir tr\u00e8s particulier que je nomme (apr\u00e8s d&rsquo;autres) un \u00ab\u00a0<em>d\u00e9sir sans objet<\/em>\u00ab\u00a0, c\u2019est-\u00e0-dire un \u00e9lan sans but pr\u00e9cis, qui ne recherche aucune satisfaction pr\u00e9cise. Un d\u00e9sir qui n&rsquo;a aucune finalit\u00e9 et jamais de fin\u2026 Un d\u00e9sir qui ne peut se vivre que dans l&rsquo;action pour et avec autrui\u2026 Un d\u00e9sir qui r\u00e9ussit encore et encore \u00e0 tenir l\u2019abdication \u00e0 distance\u2026 Un d\u00e9sir qui me parait ind\u00e9fectiblement li\u00e9 \u00e0 la notion de spiritualit\u00e9 que j&rsquo;ai \u00e9voqu\u00e9e en introduction de mon texte\u2026 Un \u00e9lan vers autrui permettant des \u00ab\u00a0agirs en communs\u00a0\u00bb dans l&rsquo;invention permanente face aux al\u00e9as du vivre. Les \u00ab\u00a0agirs en commun\u00a0\u00bb ne sont donc pas une fabrication <u>du<\/u> commun qui, lui, est fig\u00e9 en chose, en \u00e9tat de fait. <u>Le<\/u> commun r\u00e9ifi\u00e9, comme un \u00e9tat \u00e0 p\u00e9renniser (dans toutes les acceptions, politiques ou non, du terme \u00ab\u00a0\u00e9tat\u00a0\u00bb). Autrement dit agir en commun ne veut pas dire \u00ab\u00a0\u00eatre comme\u00a0\u00bb (identique)\u2026<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Les personnages centraux du film sont une fratrie plus un p\u00e8re \u00ab\u00a0absent-pr\u00e9sent\u00a0\u00bb qui semble ne plus pouvoir s\u2019exprimer (A.V.C.). Les autres personnages sont en lien direct avec cette fratrie\u2026 Pourtant, les membres de cette famille et leurs voisins et amis ne sont pas identiques. Certes les origines sociales de tous les personnages sont tr\u00e8s proches (sauf pour B\u00e9rang\u00e8re -Ana\u00efs Demoustier- la jeune compagne de Joseph), elles induisent un certain rapport initial au monde relativement homog\u00e8ne (notamment une socialisation autour de la \u00ab\u00a0lutte des classes\u00a0\u00bb qui a, probablement, permis de doter ces personnages d\u2019une capacit\u00e9 critique face \u00e0 la doxa capitaliste. Notons que cette \u00ab\u00a0lutte des classes\u00a0\u00bb (jamais \u00e9voqu\u00e9e en tant que telle, mais bien pr\u00e9sente en filigrane dans les m\u00e9moires des personnages) est d\u2019une nature tr\u00e8s particuli\u00e8re. Peut-\u00eatre est-ce une \u00ab\u00a0<em>lutte de classes propre au soleil de l\u2019Estaque<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0? C\u2019est-\u00e0-dire une lutte de classes id\u00e9alis\u00e9e, comme dans les autres films de R. Gu\u00e9diguian. Cette id\u00e9alisation je la crois n\u00e9cessaire \u00e0 cette narration cin\u00e9matographique tr\u00e8s particuli\u00e8re car cette lutte pourrait \u00eatre un mod\u00e8le d\u2019action dans le r\u00e9el. La \u00ab\u00a0<em>lutte de classes au soleil de l\u2019Estaque\u00a0\u00bb<\/em> semble poss\u00e9der une dimension id\u00e9ologique tr\u00e8s faible pour une dimension \u00e9thique tr\u00e8s forte. C\u2019est-\u00e0-dire que la lutte est d\u2019abord fond\u00e9e sur le vivant du moment et non sur une id\u00e9e abstraite pr\u00e9con\u00e7ue. La strat\u00e9gie semble donc pouvoir s\u2019adapter constamment en fonction des effets v\u00e9cus (et vivants), l\u2019\u00e9thique \u00e9tant la boussole principale de l\u2019action. Cette r\u00e9f\u00e9rence, r\u00e9currente dans les films de R. Gu\u00e9diguian \u00e0 cette \u00ab\u00a0<em>lutte de classes au soleil de l\u2019Estaque<\/em>\u00ab\u00a0, pourrait-elle \u00eatre nomm\u00e9e conte ? Dans une \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9 observable\u00a0\u00bb, il me semble que la dimension \u00e9thique n&rsquo;est pas absente des groupes en lutte mais ces groupes sont tr\u00e8s majoritairement constitu\u00e9s au sein d&rsquo;organisations (politiques, syndicales, voire associatives) fortement id\u00e9ologis\u00e9es ou (et) structur\u00e9es par des enjeux de pouvoirs institutionnels qui r\u00e9duisent fortement l&rsquo;expression d&rsquo;une possibilit\u00e9 \u00e9thique. Cette possibilit\u00e9 \u00e9thique se manifestant plut\u00f4t dans une entraide \u00ab\u00a0au coup par coup\u00a0\u00bb au sein de groupes plus ou moins mouvants. Bref la \u00ab\u00a0<em>lutte des classes au soleil de l&rsquo;Estaque<\/em>\u00a0\u00bb serait un conte et le conte est, je l&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 dit, un support de l&rsquo;utopie\u2026 Qui porte elle-m\u00eame le d\u00e9sir (\u00ab\u00a0<em>sans objet<\/em>\u00ab\u00a0).<\/p>\n<p>Cette dimension utopique et \u00e9thique de la \u00ab\u00a0<em>lutte des classes au soleil de l\u2019Estaque\u00a0\u00bb<\/em> con\u00e7ue comme capacit\u00e9 \u00e0 extirper de la puissance et de la joie dans les relations aux autres aurait autoris\u00e9 un parcours de vie (social, affectif, intellectuel\u2026) particulier \u00e0 chacun des personnages centraux du film. Des personnages devenus des personnes singuli\u00e8res, donc non identiques\u2026 malgr\u00e9 une socialisation pr\u00e9alable assez commune. Non seulement ces personnes ne sont pas identiques mais un conflit tr\u00e8s profond s\u00e9pare la fratrie\u2026 et pourtant, ils vont agir ensemble (malgr\u00e9 ce grave conflit familial).<\/p>\n<p>Ils arrivent \u00e0 faire en commun sans avoir besoin de fabriquer <u>Le<\/u> commun, de l&rsquo;identique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La forte singularit\u00e9 de ces personnages (devenus, pour moi, des personnes) est, peut-\u00eatre, le ferment m\u00eame d\u2019une possibilit\u00e9 d\u2019action transformatrice (voire r\u00e9volutionnaire\u00a0?). Je crois que plus une singularit\u00e9 est forte, plus la conscience de la fragilit\u00e9 humaine est pr\u00e9sente. Plus l\u2019autre est diff\u00e9rent (inatteignable\u00a0?) plus cette singularit\u00e9 ressent le poids du monde sur ses minuscules \u00e9paules. Mais dans le m\u00eame temps la singularit\u00e9 est une force extraordinaire car elle nous oblige \u00e0 agir pour ne pas nous endormir dans l\u2019abdication face \u00e0 l\u2019identit\u00e9, l\u2019identique). La singularit\u00e9 rendrait alors possible une nouvelle conception de l\u2019h\u00e9ro\u00efque. L\u2019extraordinaire force de la fragilit\u00e9 ordinaire permettrait d\u2019admirables (mais improbables\u2026 dans le monde d\u2019aujourd\u2019hui) constructions d\u2019espaces politiques et de temps sensibles dans des actions en commun. Un \u00ab\u00a0agir en commun\u00a0\u00bb qui ne serait pas <u>la<\/u> \u00ab\u00a0lutte des classes\u00a0\u00bb (le commun r\u00e9ifi\u00e9, dans son acception id\u00e9ologique marxisante orthodoxe).<\/p>\n<p><strong>3\/ La communaut\u00e9 lieu d\u2019invention et non d\u2019identit\u00e9\u00a0:<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>De la singularit\u00e9 sans fard pourrait naitre des individus ordinaires (mais pas routiniers) qui ne seraient jamais des H\u00e9ros mais qui sauraient inventer d\u2019h\u00e9ro\u00efques agirs en communs.<\/p>\n<p>Il est int\u00e9ressant de noter que Ang\u00e8le (A. Ascaride) est, dans ce film, une personne qui pourrait \u00eatre prise au pi\u00e8ge de \u00ab\u00a0l\u2019H\u00e9ro\u00efne de type individuation capitaliste\u00a0\u00bb puisqu\u2019Ang\u00e8le est une com\u00e9dienne connue (ne parle-t-on pas d\u2019H\u00e9ro\u00efnes pour d\u00e9signer certaines actrices dans certains films\u00a0?). Ang\u00e8le (A. Ascaride) semble \u00eatre \u00e0 la fois l\u00e9gitime en tant que com\u00e9dienne d\u2019un th\u00e9\u00e2tre jug\u00e9 savant et connue en tant qu\u2019actrice d\u2019une s\u00e9rie T.V. Certains des attributs de \u00ab\u00a0l\u2019H\u00e9ro\u00efne de type individuation capitaliste\u00a0\u00bb sont donc pr\u00e9sents chez Ang\u00e8le (H\u00e9ro\u00efnes ou H\u00e9ros que l\u2019on pourrait \u00e9galement qualifi\u00e9-e-s\u00a0: \u00ab\u00a0d\u2019individu-e-s adapt\u00e9-e-s au fonctionnement dominant\u00a0\u00bb). Pour Ang\u00e8le, ces attributs semblent \u00eatre plus un facteur d\u2019isolement qu\u2019un \u00e9l\u00e9ment de reconnaissance et de satisfaction. La figure de l\u2019H\u00e9ro\u00efne ne semble pas la tenter. Peut-\u00eatre parce que les H\u00e9ro-\u00efne-s sont toujours seul-e-s faces aux admirateurs\u2026 qui sont toujours, potentiellement, des juges\u00a0? Ang\u00e8le pourrait-elle trouver de nouveaux chemins vers de nouveaux horizons r\u00e9activ\u00e9s gr\u00e2ce \u00e0 sa rencontre avec Benjamin, un jeune p\u00e9cheur passionn\u00e9 de th\u00e9\u00e2tre (Robinson St\u00e9venin)\u00a0? La singularit\u00e9 de Benjamin, \u00e9tonnamment et volontairement th\u00e9\u00e2tralis\u00e9e (en lien avec cette notion de conte\u00a0?), semblerait-elle pouvoir faire naitre (ou renaitre), chez Ang\u00e8le, le go\u00fbt de \u00ab\u00a0<em>l\u2019agir h\u00e9ro\u00efque du vivre\u00a0<\/em>\u00bb\u00a0? Au d\u00e9triment de l\u2019\u00eatre solitaire (l\u2019H\u00e9ro\u00efne \u00ab\u00a0plus ou moins m\u00e9diatis\u00e9e\u00a0\u00bb) qui la hantait\u00a0?<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>Je pense donc (et je crois reconna\u00eetre cela dans <em>la Villa<\/em>) que seuls des individus diff\u00e9rents (des singularit\u00e9s), gr\u00e2ce \u00e0 des agirs en commun, peuvent fonder une communaut\u00e9 (toujours mouvante, voire al\u00e9atoire) alors que la communaut\u00e9 constitu\u00e9e sur l\u2019identit\u00e9 (fut elle prol\u00e9taire) ne peut v\u00e9ritablement fonder une action r\u00e9ellement transformatrice. Dit autrement, l\u2019avant-garde et ses H\u00e9ros guerriers, forg\u00e9s par la lutte des classes (ou par le parti qui s\u2019y substitue\u00a0?), ne pourraient qu\u2019instituer une communaut\u00e9 fond\u00e9e sur une identit\u00e9 (sur l\u2019identique) au mieux inop\u00e9rante, au pire reproductrice de dominations. Les H\u00e9ros de la lutte des classes, dans la r\u00e9alit\u00e9 comme dans certains films propagandistes, sont des H\u00e9ros qui ressemblent \u00e9trangement aux H\u00e9ros capitalistes de la virilit\u00e9 guerri\u00e8re acquise dans l\u2019identit\u00e9 et la s\u00e9rialit\u00e9. Par-contre, la communaut\u00e9 mouvante (et \u00e9mouvante) de <em>la Villa<\/em> (et de ses alentours) me semble une communaut\u00e9 du d\u00e9sir cr\u00e9ateur. C\u2019est \u00e0 dire une communaut\u00e9 fond\u00e9e et refond\u00e9e sans cesse par les individus qui la cr\u00e9ent et la recr\u00e9ent\u2026 et non une communaut\u00e9 pr\u00e9-\u00e9tablie qui agglom\u00e8re dans l\u2019identit\u00e9-identique (ce que j&rsquo;appelle une <em>commune \u00f4t\u00e9e<\/em>).<\/p>\n<p>Il me plait de croire que les com\u00e9dien-e-s et le metteur en sc\u00e8ne (une troupe en mouvement\u00a0?) qui r\u00e9alisent depuis de nombreuses ann\u00e9es tous ces films que j\u2019appr\u00e9cie, recherchent et bouleversent ensemble un quotidien agissant. Une communaut\u00e9 comme lieu o\u00f9 se fabrique et se refabrique une capacit\u00e9 \u00e0 faire et \u00e0 d\u00e9sirer\u2026 Avec les autres\u2026<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>4\/ La facilit\u00e9 du mal\u00a0:<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ce dernier point\u00a0: la \u00ab\u00a0banalit\u00e9 du mal\u00a0\u00bb est une notion tr\u00e8s discut\u00e9e. Pour ma part, je l\u2019appellerai \u00ab\u00a0facilit\u00e9 du mal\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Y-a-t-il effectivement \u00ab\u00a0facilit\u00e9 du mal\u00a0\u00bb\u00a0?<\/p>\n<p>Si on admet que oui d\u2019o\u00f9 peut bien provenir cette facilit\u00e9\u00a0? Pour ma part je proposerais l\u2019hypoth\u00e8se suivante (\u00e0 discuter et critiquer)\u00a0: Il me semble que la soumission est potentiellement un terreau puissant de la capacit\u00e9 \u00e0 produire le mal. Une soumission plus ou moins \u00ab\u00a0douce\u00a0\u00bb et acritique \u00e0 la hi\u00e9rarchie peut permettre d\u2019esp\u00e9rer un maintien (voire une am\u00e9lioration) de son statut social. Ce type de soumission \u00e0 l\u2019ordre social concernerait autant les \u00ab\u00a0dominants\u00a0\u00bb que les \u00ab\u00a0domin\u00e9s\u00a0\u00bb puisque chacun est attach\u00e9 \u00e0 sa position. Le grand patron subit l\u2019injonction de se maintenir dans son statut bien identifi\u00e9 de \u00ab\u00a0grand H\u00e9ros capitaliste\u00a0\u00bb et l\u2019ouvrier subit une injonction similaire pour un autre statut\u2026 Sans, pour autant, \u00e9videmment, en tirer les m\u00eames avantages\u00a0! Si je pense que les soumissions sont du m\u00eame ordre dans ces deux cas, je ne dis \u00e9videmment pas que les situations sociales qui en r\u00e9sultent sont identiques. Ces soumissions routini\u00e8res seraient alors de potentiels vecteurs de la \u00ab\u00a0facilit\u00e9 du mal\u00a0\u00bb. En se laissant aller \u00e0 l\u2019ob\u00e9issance aux injonctions habituelles et r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, il doit \u00eatre possible de finir par accepter toutes sortes de commandements, fussent-ils d\u00e9l\u00e9t\u00e8res.<\/p>\n<p>Il me semble \u00e9galement que la volont\u00e9 \u00ab\u00a0d\u2019\u00eatre\u00a0\u00bb qui se dit souvent \u00ab\u00a0volont\u00e9 d\u2019\u00eatre soi-m\u00eame\u00a0\u00bb qui se dit parfois \u00ab\u00a0volont\u00e9 d\u2019\u00eatre quelque chose dans la vie\u00a0\u00bb et qui pourrait s\u2019entendre comme envie d\u2019\u00eatre comme ceci, ou comme cela\u2026 pourrait \u00eatre un moteur de ce besoin d\u2019\u00eatre \u00e0 sa place dans l\u2019ordre social (ce qui ne s\u2019apparente pas, pour autant, \u00e0 une r\u00e9ification). L\u2019expression \u00ab\u00a0\u00catre soi-m\u00eame\u00a0\u00bb, injonction formul\u00e9e par des prescripteurs de tous ordres, est souvent entendu comme \u00ab\u00a0trouver son identit\u00e9 propre\u00a0\u00bb. Or l\u2019identit\u00e9 (l\u2019idem entit\u00e9\u00a0?) s\u2019oppose \u00e0 la singularit\u00e9 car l\u2019identit\u00e9 se mesure, <u>s\u2019identifie<\/u> par comparaison (\u00ab\u00a0\u00eatre comme ceci ou comme cela\u00a0\u00bb est tr\u00e8s proche de \u00ab\u00a0\u00eatre comme celui-ci ou celui-l\u00e0\u00a0\u00bb). La singularit\u00e9, elle, est incommensurable (non mesurable donc incomparable). Une singularit\u00e9 incommensurable qui met, sans le garde-fou de l\u2019ob\u00e9issance aux ordres, l\u2019individu face \u00e0 ses actes toujours incertains.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Cette soumission (de \u00ab\u00a0l\u2019\u00eatre\u00a0\u00bb ?) \u00e0 un ordre social stable o\u00f9 il faut conserver (ou am\u00e9liorer) sa propre place entrainerait-elle une capacit\u00e9 \u00e0 faire le mal sans avoir \u00e0 en \u00e9prouver une culpabilit\u00e9 insurmontable\u00a0?<\/p>\n<p>Il me semble que l\u2019officier (Dioucounda Koma) \u00e0 la recherche des migrants qui viennent d\u2019accoster \u00e0 proximit\u00e9 de la Villa, pourrait incarner cette \u00ab\u00a0facilit\u00e9 du mal\u00a0\u00bb. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un homme convaincu du bien-fond\u00e9 de son travail. Il est probablement un homme serviable ou, \u00e0 minima, un homme qui sait agir avec civilit\u00e9 et respect. Face \u00e0 la non coop\u00e9ration de ses interlocuteurs (les occupants de la Villa qu\u2019il soup\u00e7onne de vouloir prot\u00e9ger les migrants) il \u00e9met la possibilit\u00e9 que ceux-ci soient racistes, puisqu\u2019ils ne veulent pas l\u2019aider (l\u2019officier \u00e9tant noir). Ne pas aider l\u2019arm\u00e9e dans son travail est \u00e0 priori suspect. Si cette attitude n\u2019est pas ill\u00e9gale, elle est tout de m\u00eame ill\u00e9gitime. En accusant, la fratrie s\u00e9journant dans la villa, de racisme se d\u00e9douanerait-il de sa propre culpabilit\u00e9 de \u00ab\u00a0chasseur\u00a0\u00bb de migrants\u00a0? Mettre de c\u00f4t\u00e9 cette culpabilit\u00e9 est d\u2019autant plus ais\u00e9 que cet officier pense que la recherche des migrants est une mission non seulement l\u00e9gale mais aussi l\u00e9gitime. C\u2019est une question d\u2019ordre (voire une aide \u00e0 ces migrants \u00ab\u00a0l\u00e2ch\u00e9s dans la nature\u00a0\u00bb\u00a0?).<\/p>\n<p>Heureusement ce \u00ab\u00a0mal\u00a0\u00bb li\u00e9 \u00e0 une certaine soumission (qui peut aller beaucoup plus loin que ce qui est \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre dans le film) peut \u00eatre maintenu plus ou moins \u00e0 distance dans une ambivalence entre \u00ab\u00a0facilit\u00e9 du mal\u00a0\u00bb et d\u00e9sir, li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9thique :<\/p>\n<p>&#8211; Le personnage de B\u00e9rang\u00e8re (Ana\u00efs Demoustier), la jeune compagne de Joseph qui ne provient pas du m\u00eame environnement social que celui de la fratrie et leurs amis, peut \u00e9voquer cette ambivalence. Issue d&rsquo;un milieu bourgeois elle semble privil\u00e9gier une carri\u00e8re r\u00e9mun\u00e9ratrice qui habituellement se soucis assez peu d&rsquo;\u00e9thique, pourtant elle partage le souci de Joseph et des autres personnages en participant pleinement \u00e0 l&rsquo;accueil (ill\u00e9gal) des enfants orphelins et sans papiers. Sans avoir b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d&rsquo;une socialisation \u00e0 la mani\u00e8re de la \u00ab\u00a0<em>lutte des classes du soleil de l&rsquo;Estaque<\/em>\u00ab\u00a0, elle est tout de m\u00eame capable de prendre part \u00e0 une action \u00e9thique (et politique) avec tous les risques que cela comporte.<\/p>\n<p>&#8211; Yvan (Yann Tr\u00e9gou\u00ebt) est \u00e9galement dans cette sorte d&rsquo;ambivalence. M\u00e9decin et fils des voisins de la \u00ab\u00a0Villa\u00a0\u00bb o\u00f9 se retrouve la fratrie suite \u00e0 l&rsquo;A.V.C. de leur p\u00e8re, il est manifestement sensible aux pr\u00e9occupations \u00e9thiques et politiques de son environnement initial. Il envisage cependant (malgr\u00e9 la socialisation au \u00ab\u00a0soleil de la lutte des classes de l&rsquo;Estaque\u00a0\u00bb) d&rsquo;ouvrir un laboratoire d&rsquo;analyse m\u00e9dical qui sera plus r\u00e9mun\u00e9rateur et moins prenant que son statu actuel de m\u00e9decin g\u00e9n\u00e9raliste.<\/p>\n<p>L&rsquo;individuation s\u00e9rielle, \u00e9voqu\u00e9e au deuxi\u00e8me paragraphe, n&rsquo;est donc pas absolue (ou totale) elle peut laisser place \u00e0 des ambivalences entre l&rsquo;envie de r\u00e9ussite sociale (dans un travail bien r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 et valoris\u00e9 socialement) et le d\u00e9sir (au sens \u00e9thique, voire spirituel \u00e9voqu\u00e9 supra).<\/p>\n<p>Ces deux personnages (B\u00e9rang\u00e8re et Yvan) montrent que, malgr\u00e9 sa (relative) domination id\u00e9ologique, le capitalisme n&rsquo;est pas aussi fort qu&rsquo;il n&rsquo;y parait. Les ambivalences (de chacun-e ?) peuvent, parfois (souvent ?), favoriser la reproduction sociale dans un laisser-aller passif\u2026 mais ces m\u00eames ambivalences peuvent, dans le m\u00eame temps, faire pencher la balance du c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;une dynamique \u00e9mancipatrice (engag\u00e9e par d&rsquo;autres dans le cas de B\u00e9rang\u00e8re).<\/p>\n<p>C&rsquo;est aussi pour cela que des transformations du monde vers une possible \u00e9mancipation est envisageable. C&rsquo;est \u00e9galement pour cela que les utopies sont n\u00e9cessaires pour activer le d\u00e9sir (sans objet) plus ou moins enfoui (en chacun-e ?).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>En guise de conclusion\u00a0:<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ce texte a d\u2019abord \u00e9t\u00e9, pour moi, une n\u00e9cessit\u00e9. La n\u00e9cessit\u00e9 de rendre hommage \u00e0 l\u2019\u00e9quipe de ce film (et des autres films d\u00e9j\u00e0 r\u00e9alis\u00e9s). J\u2019esp\u00e8re qu\u2019il sera re\u00e7u comme tel par celle-ci\u2026 si ce texte lui parvient\u2026<\/p>\n<p>Certes, je me suis volontairement attach\u00e9 \u00e0 la seule dimension politique, voire \u00ab\u00a0r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb, du film\u2026 mais la dimension politique quand elle a pour horizon l\u2019\u00e9mancipation est, pour moi, n\u00e9cessairement porteuse de sensibilit\u00e9 \u00e9thique, donc esth\u00e9tique\u2026 car je pense, avec d\u2019autres que \u00ab\u00a0l\u2019esth\u00e9tique est une \u00e9thique\u00a0\u00bb\u2026 (Forme et fond \u00e9tant intimement li\u00e9s).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La Villa (comme une bonne partie des autres films de R. Gu\u00e9diguian et de la \u00ab\u00a0troupe\u00a0\u00bb) est, je crois, un conte extr\u00eamement \u00e9mouvant et possiblement porteur d\u2019utopie\u2026 qui ne d\u00e9termine rien par avance\u2026 si ce n\u2019est la joie de sentir, et presque de toucher (et je suis effectivement touch\u00e9 par ce film) les possibles concrets des \u00e0 venir d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sents (dans le film\u2026 et dans le r\u00e9el)\u2026<\/p>\n<p>Mais, \u00e7a, je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit et redit\u00a0! \u2026<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Didier Eckel<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La Villa -Robert Gu\u00e9diguian- &nbsp; Touch\u00e9 par le dernier film de Robert Gu\u00e9diguian (comme ce fut le cas \u00e0 chacun de ses autres films) je me devais d\u2019\u00e9crire un petit texte en hommage \u00e0 ce r\u00e9alisateur\u2026 &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":583,"featured_media":4127,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[46,61,1],"tags":[],"class_list":["post-4124","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-art-culture","category-critique","category-uncategorized"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/Gu%C3%A9diguian.jpg?fit=125%2C170&ssl=1","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/pc9uqr-14w","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4124","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/583"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4124"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4124\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4126,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4124\/revisions\/4126"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/4127"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4124"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4124"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4124"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}