{"id":3738,"date":"2017-03-22T11:12:54","date_gmt":"2017-03-22T09:12:54","guid":{"rendered":"http:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=3738"},"modified":"2017-03-23T16:40:12","modified_gmt":"2017-03-23T14:40:12","slug":"des-fondements-anthropologiques-de-lanarchisme-hypotheses-unificatrices","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=3738","title":{"rendered":"Des fondements anthropologiques de l\u2019anarchisme. Hypoth\u00e8ses unificatrices"},"content":{"rendered":"<h2><\/h2>\n<h2><strong>\u00a0<\/strong><strong>Par Charles Macdonald<\/strong><\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Les sciences sociales ont pein\u00e9 dans un grand d\u00e9dale de complexit\u00e9s qu\u2019elles n\u2019ont ramen\u00e9 \u00e0 aucune loi d\u2019organisation claire, \u00e0 aucun principe v\u00e9ritablement unificateur, \u00e0 aucune conclusion fermement \u00e9tablie, \u00e0 aucune synth\u00e8se finale.\u00a0 Nous ne comprenons pas vraiment ce qui nous arrive\u00a0: pourquoi la pauvret\u00e9? pourquoi la guerre\u00a0? pourquoi la terreur\u00a0? pourquoi l\u2019injustice\u00a0? Ce n\u2019est pas que nous ne savons rien. Nos connaissances en histoire, en politique, en \u00e9conomie, en sociologie sont nombreuses, mais \u00e9parses, h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, d\u2019une complexit\u00e9 sans limite. On en sait trop pour savoir tout court. On conna\u00eet sans certitude. Les lois du march\u00e9, la th\u00e9orie des jeux, la sociologie des clivages, la psychologie, les neurosciences, la dialectique historique et mat\u00e9rialiste, la s\u00e9miologie de la culture, monologuent dans un mal entendement r\u00e9ciproque. Il faut trouver un principe unificateur, la cl\u00e9 du puzzle.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Rep\u00e8res introductifs<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Dans cet expos\u00e9 je voudrais sugg\u00e9rer que l\u2019anthropologie sociale et culturelle poss\u00e8de des cl\u00e9s, non encore reconnues, de l\u2019\u00e9nigme sociale. Les chemins de l\u2019histoire sont d\u00e9j\u00e0 trac\u00e9s dans une origine commune. Je vais pr\u00e9senter les choses de la fa\u00e7on la plus succincte. Il sera question de libert\u00e9, d\u2019\u00e9galit\u00e9, de solidarit\u00e9. On \u00e9voquera la guerre, le nationalisme, les lois du march\u00e9, l\u2019usage inconsid\u00e9r\u00e9 de la nature. Des r\u00e9f\u00e9rences seront faites \u00e0 des soci\u00e9t\u00e9s ou cultures tribales (archa\u00efques, primitives, premi\u00e8res, traditionnelles, pr\u00e9modernes, sans \u00e9criture comme on voudra les appeler). Des principes \u00e9thiques et philosophiques comme l\u2019ontologie, la justice et la transcendance vont appara\u00eetre. Les constats qui seront faits et les arguments mis en place aboutissent \u00e0 une vision anarchiste et libertaire du ph\u00e9nom\u00e8ne social dans son ensemble. Ou, plus exactement encore, a une vision de deux devenirs divergents\u00a0: celui des premi\u00e8res communaut\u00e9s humaines et celui des soci\u00e9t\u00e9s modernes. Comment, de l\u00e0, envisager l\u2019avenir ou faire un projet de soci\u00e9t\u00e9 future est une autre question.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Quelques pr\u00e9cautions sont \u00e0 prendre avant tout sur certains points. Les exemples tir\u00e9s de l\u2019ethnologie se basent sur des ethnographies, des rapports et des observations \u2013 dont les miennes \u2013 concernant des peuples de chasseurs-cueilleurs, nomades marins, \u00e9leveurs ou agriculteurs. Ces populations tribales se trouvent, pour certaines d\u2019entre elles encore, aux marges g\u00e9ographiques du monde moderne et industriel, ou bien enclav\u00e9es dans quelques ilots forestiers ou montagneux. Mais elles sont tr\u00e8s diverses dans leur organisation. Seules quelques-unes, en particulier les groupes de chasseurs-cueilleurs p\u00e9destres (\u00e0 ne pas confondre avec les \u00e9conomies de chasse et de p\u00eache s\u00e9dentaires), peuvent pr\u00e9senter les traits de communaut\u00e9s authentiquement anarchiques, c\u2019est-\u00e0-dire sans aucune dimension politique (de pouvoir). Ce sont elles seulement qui peuvent nous fournir des \u00e9l\u00e9ments pour construire des hypoth\u00e8ses sur la vie de <em>Homo sapiens<\/em> pendant toute la dur\u00e9e du pal\u00e9olithique. De nombreux groupes tribaux sont hi\u00e9rarchis\u00e9s ou le sont de fa\u00e7on embryonnaire. On a propos\u00e9 pour eux le terme ad\u00e9quat de soci\u00e9t\u00e9s \u00ab\u00a0interm\u00e9diaires\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. A ce sujet il faudra faire une distinction importante entre la notion de pouvoir et celle d\u2019autorit\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Cela nous am\u00e8ne \u00e0 une autre distinction conceptuelle tr\u00e8s importante, celle de l\u2019autonomie et de la libert\u00e9. Le second terme est difficile \u00e0 d\u00e9finir exactement et on laissera aux philosophes le soin de le faire. En tout cas, si on prend pour d\u00e9finition de la libert\u00e9 la maxime \u00ab\u00a0faire ce que l\u2019on veut\u00a0\u00bb, le vouloir dont il est question est ind\u00e9finissable <em>a priori<\/em>. Comme toute esp\u00e8ce animale, l\u2019homme fait d\u2019abord ce qu\u2019il peut et les imp\u00e9ratifs de survie et de reproduction sont des priorit\u00e9s et des contraintes \u00e0 partir desquelles il doit construire sa libert\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire d\u00e9finir ses choix et agir en cons\u00e9quence. D\u2019autre part, un grand nombre de choix comportementaux ne sont pas des choix conscients, particuli\u00e8rement dans le domaine de la sexualit\u00e9. Le comportement humain est soumis \u00e0 des imp\u00e9ratifs et des m\u00e9canismes de nature neuro-physiologique auxquels il est soumis. Ce ne sont pas des choix prioritairement sociaux. Il existe en ce qui les concerne des d\u00e9terminismes latents. Dans le domaine des choix sociaux et des relations interindividuelles toutefois, choix qui permettent la coop\u00e9ration, les choix sont r\u00e9flexifs et en grande partie rationnels. La notion d\u2019autonomie est plus pr\u00e9cise \u00e0 cet \u00e9gard. Elle indique simplement que dans ce domaine il y a une latitude de choix que le cerveau humain peut \u00e9valuer et s\u00e9lectionner comme maximes comportementales. L\u2019autonomie est un facteur crucial dans le domaine de la coop\u00e9ration qui repose sur des d\u00e9cisions de s\u2019associer ou se dissocier d\u2019autres acteurs sociaux, d\u2019autres agents coop\u00e9rateurs.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<ol>\n<li><strong> Principes de sociogen\u00e8se<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il faut d\u00e8s l\u2019abord poser les questions les plus na\u00efves et les plus essentielles. Comment les hommes font-ils pour vivre ensemble\u00a0? De quoi est fait cet objet du monde\u00a0: la soci\u00e9t\u00e9\u00a0? Sous la diversit\u00e9 des formes de vie collective existe-t-il un algorithme initial\u00a0? Peut-on discerner des lois et les \u00e9noncer dans le langage de la rationalit\u00e9, celui des concepts ou des axiomes math\u00e9matiques\u00a0?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il en va de la soci\u00e9t\u00e9 et de ses formes changeantes comme il en va du vivant en g\u00e9n\u00e9ral. C\u2019est un ph\u00e9nom\u00e8ne du monde naturel qui a commenc\u00e9 il y a peut-\u00eatre quatre milliards d\u2019ann\u00e9es sur notre terre. Des esp\u00e8ces se sont form\u00e9es dans le buissonnement de l\u2019\u00e9volution. Certaines ont disparu, d\u2019autres ont surv\u00e9cu, toutes ont \u00e9volu\u00e9. L\u2019homme moderne est apparu il n\u2019y a que deux cent mille ans environ. Il est un rameau d\u2019un arbre dont les racines remontent \u00e0 plus de deux millions d\u2019ann\u00e9es pour un de ses anc\u00eatres hominid\u00e9s les plus anciens, et \u00e0 sept millions d\u2019ann\u00e9es pour son anc\u00eatre simien, celui des chimpanz\u00e9s, son cousin germain. Cette esp\u00e8ce animale, <em>Homo sapiens,<\/em> a surv\u00e9cu en s\u2019adaptant, gr\u00e2ce au perfectionnement d\u2019une capacit\u00e9, son aptitude \u00e0 la coop\u00e9ration. Le langage et l\u2019intelligence symbolique, tout comme la posture verticale et la pr\u00e9sence du n\u00e9ocortex, sont des capacit\u00e9s ancillaires. Elles servent \u00e0 coop\u00e9rer et donc \u00e0 se reproduire. En tout cas, l\u2019animal humain les fait servir \u00e0 cela. Contrairement \u00e0 d\u2019autres esp\u00e8ces animales, l\u2019homme est gr\u00e9gaire. Il vit en groupe, en troupeau. L\u2019homme est gr\u00e9gaire avant d\u2019\u00eatre social, en tout cas au sens o\u00f9 nous entendons habituellement \u00ab\u00a0social\u00a0\u00bb. Ces groupes sont form\u00e9s par des coop\u00e9rateurs, c\u2019est-\u00e0-dire des agents qui coordonnent leur action dans le but d\u2019obtenir un r\u00e9sultat commun. L\u2019homme passe son temps \u00e0 coop\u00e9rer et \u00e0 le faire de la fa\u00e7on la plus complexe et efficace. En conversant, en marchant dans la rue, en conduisant une voiture, en travaillant, en mangeant et m\u00eame en dormant nous coop\u00e9rons. De cette capacit\u00e9 d\u00e9coule sa survie en tant qu\u2019esp\u00e8ce vivante. Il n\u2019y a pas plus de soci\u00e9t\u00e9s purement individualistes que de vert\u00e9br\u00e9s sans \u00e9pine dorsale.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9volution a dot\u00e9 <em>Homo sapiens<\/em> d\u2019une autre facult\u00e9\u00a0: l\u2019autonomie individuelle, c\u2019est-\u00e0-dire la possibilit\u00e9 de faire des choix entre de multiples options. La plus importante de ces options est celle de s\u2019associer, ou non, \u00e0 d\u2019autres agents coop\u00e9rateurs. La coop\u00e9ration est un imp\u00e9ratif pratique, l\u2019autonomie est une propri\u00e9t\u00e9 ontologique. L\u2019axiome de base est donc celui-ci\u00a0: <em>toute soci\u00e9t\u00e9 est une forme d\u2019organisme vivant dont les agents sont autonomes et coop\u00e8rent<\/em>. \u00c1 ce point tout se complique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La n\u00e9cessit\u00e9 de la coop\u00e9ration et l\u2019autonomie individuelle donn\u00e9e sont une source de contradiction ou d\u2019un certain antagonisme de principe. Il y a compatibilit\u00e9 mais tension. La coop\u00e9ration peut se faire entre des agents autonomes mais pas n\u2019importe comment.\u00a0 Il y a deux possibilit\u00e9s\u00a0: ou bien les agents autonomes d\u00e9cident de coop\u00e9rer volontairement, ou bien ils y sont contraints. Dans le premier cas, la coop\u00e9ration est difficile et limit\u00e9e. Dans le second, l\u2019autonomie est r\u00e9duite. La premi\u00e8re formule est tr\u00e8s vraisemblablement celle qui a \u00e9t\u00e9 choisie par <em>\u00a0Homo sapiens<\/em> pendant les neuf dixi\u00e8mes de son existence sur terre. Pendant la tr\u00e8s courte p\u00e9riode qui a suivi le m\u00e9solithique puis le n\u00e9olithique, il a choisi la seconde. Du point de vue du temps plus long de notre \u00e9volution, l\u2019homme a v\u00e9cu en tr\u00e8s petits groupes (plusieurs dizaines ou centaines de membres) tr\u00e8s dispers\u00e9s et tr\u00e8s labiles. Il est pass\u00e9 ensuite, dans un temps excessivement court de son \u00e9volution biologique, et \u00e0 une p\u00e9riode r\u00e9cente de son histoire (dix mille ans ou moins), \u00e0 un\u00a0 r\u00e9gime de grands groupes d\u00e9mographiquement importants (plusieurs milliers puis millions de membres) tr\u00e8s concentr\u00e9s et tr\u00e8s structur\u00e9s. Les petits groupes se font et se d\u00e9font au gr\u00e9 de choix individuels libres, la coop\u00e9ration cesse au-del\u00e0 d\u2019un certain nombre. Les grands troupeaux ont un chef que les autres suivent, qu\u2019ils le veuillent ou non.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le passage de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre de ces deux r\u00e9gimes suppose l\u2019effectuation de manipulations ontologiques et de pratiques logiquement distinctes que je vais examiner. Auparavant je voudrais souligner ce fait\u00a0: ces deux r\u00e9gimes sont pr\u00e9sents dans toutes les soci\u00e9t\u00e9s modernes, l\u2019un est simplement dominant par rapport \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La n\u00e9cessit\u00e9 pratique de la coop\u00e9ration et son origine d\u2019une part, le caract\u00e8re ontologique de l\u2019autonomie individuelle de l\u2019autre, sont des cadres <em>a priori<\/em> de la vie collective humaine, au sens transcendantal kantien. Ce sont des axiomes, c\u2019est-\u00e0-dire des principes \u00e0 partir desquels on peut construire une th\u00e9orie ou faire des hypoth\u00e8ses, mais qui sont en eux-m\u00eames difficilement d\u00e9montrables. L\u2019\u00e9volution aurait pu cr\u00e9er des \u00eatres intelligents autosuffisants qui se reproduisent par parth\u00e9nogen\u00e8se. Ce n\u2019est pas le cas de <em>Homo sapiens<\/em>. La coop\u00e9ration se trouve d\u2019ailleurs \u00e0 tous les \u00e9tages du vivant. On peut aussi concevoir facilement des agents d\u2019une organisation collective dont les choix individuels sont programm\u00e9s \u00e0 l\u2019avance. C\u2019est le cas des soci\u00e9t\u00e9s d\u2019insectes comme celles des fourmis qui forment des organisations complexes et efficaces, d\u2019une anciennet\u00e9 beaucoup plus grande que celles des humains. La coop\u00e9ration humaine est elle aussi complexe et efficace, mais ses agents ont \u00e0 leur disposition une multiplicit\u00e9 quasi infinie de programmes et le choix n\u2019est pas pr\u00e9contraint, n\u2019est pas inscrit \u00e0 l\u2019avance dans le g\u00e9nome.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>On commence \u00e0 savoir cependant quelle forme la coop\u00e9ration a prise \u00e0 des stades anciens de l\u2019\u00e9volution. L\u2019imp\u00e9ratif \u00e9tait de se reproduire. Le nouveau-n\u00e9 humain est caract\u00e9ris\u00e9 par la n\u00e9ot\u00e9nie et l\u2019altricialit\u00e9 secondaire. Il est incapable dans les premi\u00e8res ann\u00e9es de subvenir \u00e0 ses besoins et les membres adultes doivent d\u00e9penser un temps et une \u00e9nergie consid\u00e9rable \u00e0 y subvenir pendant une tr\u00e8s longue p\u00e9riode d\u2019une douzaine d\u2019ann\u00e9es au moins. La strat\u00e9gie de reproduction des humains est celle dite \u00ab\u00a0K-strategy\u00a0\u00bb (soit peu d\u2019enfants et lente maturation). Ils doivent coop\u00e9rer pour amener les enfants \u00e0 un stade de maturit\u00e9 suffisant pour que ceux-ci survivent et procr\u00e9ent \u00e0 leur tour. L\u2019alloparentalit\u00e9 devient indispensable. Cette situation (la dur\u00e9e particuli\u00e8rement longue de soins et de protection des enfants) est exceptionnelle chez les mammif\u00e8res. La coop\u00e9ration humaine doit \u00e0 ce fait biologique sa principale origine. D\u2019autre part, en se d\u00e9tachant de la lign\u00e9e des cercopith\u00e8ques, puis de celle des primates anthropo\u00efdes, <em>Homo sapiens<\/em> a adopt\u00e9 une voie nouvelle, une organisation beaucoup plus instable. La tension entre les deux p\u00f4les oppos\u00e9s de la coop\u00e9ration et de l\u2019autonomie a exig\u00e9 la recherche d\u2019un point d\u2019\u00e9quilibre difficile \u00e0 trouver.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>On affirme g\u00e9n\u00e9ralement que les soci\u00e9t\u00e9s humaines sont devenues de plus en plus complexes, de simples et primitives qu\u2019elles \u00e9taient au d\u00e9part. Cette vision des choses est en grande partie erron\u00e9e. La vie collective humaine a toujours \u00e9t\u00e9 complexe mais sa complexit\u00e9 s\u2019est en quelque sorte d\u00e9plac\u00e9e, a chang\u00e9 d\u2019objet. En outre, ce qui \u00e9tait complexe au d\u00e9part, \u00e0 savoir la coordination d\u2019agents purement autonomes, s\u2019est simplifi\u00e9. Les relations entre agents se sont fig\u00e9es sur des sch\u00e9mas fixes et en nombre r\u00e9duit. La multiplicit\u00e9 des statuts et des r\u00f4les tend \u00e0 se fixer sur une dimension hi\u00e9rarchique unidimensionnelle. La richesse des relations humaines s\u2019est appauvrie, comme d\u2019ailleurs beaucoup d\u2019autres aspects de sa vie\u00a0: sa capacit\u00e9 m\u00e9morielle, son rapport \u00e0 l\u2019environnement, sa complexit\u00e9 linguistique. Plus un groupe compte de membres, plus l\u2019outil linguistique qu\u2019il utilise s\u2019appauvrit, plus sa phonologie se simplifie. Avec l\u2019\u00e9criture, la m\u00e9moire diminue. Avec des instruments puissants d\u2019action sur la mati\u00e8re, la perception de l\u2019environnement se transforme et se restreint. Pour un chasseur-cueilleur la for\u00eat est accueillante et nourrici\u00e8re, pour un agriculteur elle est hostile et dangereuse. En voulant \u00e0 tout prix \u00e9chapper aux incertitudes et \u00e0 l\u2019al\u00e9atoire, l\u2019homme perd sa confiance en la vie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Dans l\u2019ensemble, j\u2019ai r\u00e9sum\u00e9 en le simplifiant \u00e0 l\u2019extr\u00eame le point de d\u00e9part de la r\u00e9flexion, un point d\u2019ordre biologique et \u00e9volutionnaire, mais qui a un caract\u00e8re axiomatique. Cette approche peut para\u00eetre sp\u00e9culative et se situer si loin des consid\u00e9rations touchant \u00e0 notre histoire contemporaine qu\u2019il y aurait peu d\u2019espoir d\u2019en tirer des conclusions utiles pour comprendre ce qui nous arrive ici et maintenant. Il n\u2019en est rien. La prise en en compte des axiomes et de leurs actions combin\u00e9es donne un moyen extraordinairement efficace d\u2019\u00e9lucider le pr\u00e9sent.<\/p>\n<p><u>\u00a0<\/u><\/p>\n<ol start=\"2\">\n<li><strong> Le mod\u00e8le th\u00e9orique des organisations humaines<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il n\u2019existe gu\u00e8re de mod\u00e8les socio-anthropologiques de la sociogen\u00e8se. Les th\u00e9ories de Hobbes et de Rousseau, celle de Marx et Engels, ceux des \u00e9volutionnistes du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et les tentatives plus r\u00e9centes des\u00a0 sociobiologistes et de l\u2019anthropologie \u00e9volutionnaire rel\u00e8vent d\u2019hypoth\u00e8ses et de constructions conceptuelles qui font appel \u00e0 l\u2019inn\u00e9isme ou \u00e0 l\u2019empirisme, au primat de l\u2019individu sur la soci\u00e9t\u00e9 ou l\u2019inverse, au progressisme \u00e9volutif ou au relativisme culturel. Pour trouver un mod\u00e8le logico-math\u00e9matique fond\u00e9 sur une axiomatique, il faudrait regarder du c\u00f4t\u00e9 de la th\u00e9orie des jeux combin\u00e9e \u00e0 la g\u00e9n\u00e9tique et au postulat de succ\u00e8s reproductif du g\u00e8ne \u00e9go\u00efste. Mais cette voie ressemble de plus en plus \u00e0 un cul-de-sac (voir plus bas).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Un anthropologue am\u00e9ricain, Alan Page Fiske<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>, propose un mod\u00e8le quadripartite horizontal fond\u00e9 sur la relation d\u2019\u00e9quivalence, la relation d\u2019ordre partiel, le corps ab\u00e9lien et le champ archim\u00e9dien. Ce mod\u00e8le se combine logiquement, <em>mutatis mutandis<\/em>, avec celui que je propose, qui est dualiste et vertical, \u00e9galement fond\u00e9 sur la relation d\u2019\u00e9quivalence et la relation d\u2019ordre, pour former un mod\u00e8le unique que j\u2019appellerai le syst\u00e8me E\/H, soit un mod\u00e8le bipolaire d\u2019\u00e9quivalence (E) et d\u2019ordre hi\u00e9rarchique (H). Ce mod\u00e8le est un outil puissant qui explique bien des choses, je vais tenter de le montrer.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Dans l\u2019option E, sur le plan ontologique, les individus sont des personnes, ensembles idiosyncratiques, des totalit\u00e9s \u00e9quivalentes, des consciences dou\u00e9es d\u2019autonomie r\u00e9flexive. Personne ne vaut plus ou moins qu\u2019un autre. C\u2019est la d\u00e9finition de l\u2019\u00e9galit\u00e9. Ou bien alors, dans l\u2019option H, les personnes entrent dans un syst\u00e8me comparatif qui les ordonne. Certains valent plus que d\u2019autres. C\u2019est la d\u00e9finition de la hi\u00e9rarchie. Dans le premier cas, l\u2019\u00e9galit\u00e9 se traduit par l\u2019autonomie du sujet. Personne ne donne d\u2019ordre et personne n\u2019est tenu \u00e0 ob\u00e9ir. Dans le second, des agents d\u2019un niveau sup\u00e9rieur donnent des ordres \u00e0 des agents d\u2019un niveau inf\u00e9rieur. L\u2019autonomie est r\u00e9duite, voire pratiquement (mais pas ontologiquement) annul\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La coop\u00e9ration dans un syst\u00e8me d\u2019\u00e9quivalence est-elle possible\u00a0? Elle l\u2019est du seul fait de la bonne entente des agents entre eux ou de ce qu\u2019on peut appeler, en volant cette expression aux linguistes, les \u00ab\u00a0conditions de f\u00e9licit\u00e9 de la vie collective\u00a0\u00bb. Cette bonne entente ne se r\u00e9alise qu\u2019au terme de n\u00e9gociations qui cr\u00e9ent un ordre instable, comme nous le savons tous. Les gens se rapprochent et s\u2019\u00e9loignent, s\u2019aiment et se d\u00e9testent sans fin. Des proc\u00e9dures fines et compliqu\u00e9es doivent \u00eatre suivies pour \u00e9tablir la bienveillance plut\u00f4t que l\u2019hostilit\u00e9. Malgr\u00e9 tout, une coop\u00e9ration est possible. Nous le savons parce que nous en donnons la preuve dans notre quotidien d\u2019individus appartenant \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 civile, informelle, \u00e9trang\u00e8re \u00e0 toute institution gouvernementale. Camarades, bandes d\u2019ami(e)s, compagnons de route, volontaires, adeptes d\u2019un art ou d\u2019une pratique sportive, militant(e)s, supporters, et ainsi de suite. Un philosophe anarchiste appelle cela des \u00ab\u00a0zones d\u2019autonomie temporaire\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. Nous savons aussi, mais cela a \u00e9t\u00e9 largement ignor\u00e9 par des g\u00e9n\u00e9rations d\u2019anthropologues, que ce type d\u2019associativit\u00e9, libre et impermanente, a pu \u00eatre le seul mode d\u2019organisation des bandes de chasseurs-cueilleurs-charognards du pal\u00e9olithique. Il l\u2019est encore pour quelques bandes de chasseurs-cueilleurs, nomades marins ou essarteurs r\u00e9fugi\u00e9s aux confins du monde dit civilis\u00e9, le monde de la hi\u00e9rarchie. L\u2019humanit\u00e9 s\u2019est forg\u00e9e dans ce creuset d\u2019affects. Elle s\u2019est forg\u00e9e, en d\u2019autres termes, dans l\u2019anarchie. On pourrait presque dire que l\u2019\u00e9volution a cr\u00e9\u00e9 un <em>Homo sapiens<\/em> g\u00e9n\u00e9tiquement libertaire. Cela a suffi \u00e0 notre esp\u00e8ce pour survivre et se r\u00e9pandre sur toute la surface terrestre pendant une p\u00e9riode de 190\u00a0000 ans. Ce mode d\u2019organisation est non lin\u00e9aire, stochastique, al\u00e9atoire. Il cr\u00e9e des ensembles fluides, instables, en r\u00e9seaux. Les relations entre sujets sont immanentes. Leurs liens sont faibles, impermanents, soumis seulement \u00e0 la volont\u00e9 des partenaires coop\u00e9rateurs et non \u00e0 une autorit\u00e9 tierce.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Certains groupes humains, dans des conditions non encore clairement d\u00e9finies, ont trouv\u00e9 un autre mode d\u2019organisation, antith\u00e9tique, la hi\u00e9rarchie. Ce mode d\u2019organisation suppose la non \u00e9quivalence des agents et la contrainte exerc\u00e9e par des agents sur d\u2019autres, au moyen de proc\u00e9d\u00e9s qui sont principalement la violence et la transcendance (voir plus bas). Ce syst\u00e8me est bien plus efficace du point de vue du d\u00e9veloppement de la coop\u00e9ration \u00e0 une grande \u00e9chelle. Il permet de faire marcher au pas des troupes arm\u00e9es, d\u2019instituer le travail servile, d\u2019occuper des territoires, de soumettre des populations. Tr\u00e8s vite ce syst\u00e8me a supplant\u00e9 l\u2019autre. Toutes les soci\u00e9t\u00e9s modernes sont fond\u00e9es sur ce principe hi\u00e9rarchique. Le mode d\u2019organisation est lin\u00e9aire, m\u00e9canique, d\u00e9terministe. Il suppose l\u2019existence de corporations, soit des entit\u00e9s collectives permanentes, dou\u00e9es d\u2019une forte identit\u00e9 symbolique et sujettes \u00e0 des sentiments de v\u00e9n\u00e9ration sacrificielle. Elles existent dans la transcendance. Les juristes les appellent des \u00ab\u00a0personnes morales\u00a0\u00bb. Le sociologue et psychanalyste Richard Koenigsberg les appelle des \u00ab\u00a0objets omnipotents\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>, le philosophe Slavoj Zizek des \u00ab\u00a0objets sublimes\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a> et l\u2019historien Benedict Anderson des \u00ab\u00a0communaut\u00e9s imaginaires\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>. C\u2019est ce que l\u2019anthropologue anarchiste David Graeber appelle aussi \u00abl\u2019abstraction transcendante de la forme corporatiste \u00bb<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>. Les liens entre agents coop\u00e9rateurs sont forts, c\u2019est-\u00e0-dire permanents et soumis \u00e0 une volont\u00e9 tierce.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Tout cela est la base de l\u2019ontologie sociale, ou si l\u2019on veut des relations sociales et collectives des agents entre eux en tant que consciences singuli\u00e8res, pour cr\u00e9er soit une anarchie viable, soit un ordre dominateur. Mais les rapports entre sujets ne sont pas tout. Il leur faut exister dans le monde r\u00e9el et pratique. \u00c1 cet effet, des dispositifs sont mis en jeu\u00a0: le partage et la r\u00e9ciprocit\u00e9. Les anthropologues ont explor\u00e9 avec intelligence les m\u00e9canismes de la r\u00e9ciprocit\u00e9 et de l\u2019\u00e9change. Les \u00e9conomistes et les historiens ont sond\u00e9 les lois du march\u00e9. Mais aucun n\u2019a pens\u00e9 que le partage puisse former un volet enti\u00e8rement distinct et dou\u00e9 de sa logique propre, irr\u00e9ductible \u00e0 la r\u00e9ciprocit\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le partage et la r\u00e9ciprocit\u00e9 sont des ph\u00e9nom\u00e8nes qui ont une base logique (ou math\u00e9matique) et qui engagent et d\u00e9finissent des pratiques. Ce sont des op\u00e9rations logico-pragmatiques qui supposent un mod\u00e8le mental et s\u2019actualisent dans une pratique. Laquelle\u00a0? Celle qui consiste \u00e0 distribuer les ressources, les \u00e9changer, les r\u00e9partir et les faire circuler de toutes les mani\u00e8res. Parmi les ressources, se trouvent, au premier chef, la nourriture, les services et les partenaires sexuels. Il y a aussi les outils, les paroles, les informations, les chants et les danses, les recettes de cuisine, les objets pr\u00e9cieux, les\u00a0 v\u00eatements, les amulettes magiques, les coquillages qui servent de monnaie, les billets de banque, les t\u00e9l\u00e9phones portables, tout ce qui existe mat\u00e9riellement sous le soleil, tout ce qui est produit de mat\u00e9riel ou d\u2019immat\u00e9riel par l\u2019industrie humaine. Fiske rapporte cette activit\u00e9 logico-pragmatique \u00e0 deux structures de base qui sont le corps ab\u00e9lien (mettons pour simplifier la s\u00e9rie des nombres entiers avec une loi d\u2019additivit\u00e9 et une loi de commutativit\u00e9\u00a0; l\u2019identit\u00e9 additive est z\u00e9ro) et le champ archim\u00e9dien (toujours pour simplifier\u00a0: une s\u00e9rie commutative qui comprend les nombres rationnels et dont l\u2019identit\u00e9 multiplicative est un). Autrement dit\u00a0: l\u2019addition, la soustraction, la multiplication et la division.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ces deux structures sont dans un rapport de continuit\u00e9 math\u00e9matique avec la relation d\u2019\u00e9quivalence et la relation d\u2019ordre, elles se suivent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une \u00e9chelle de Guttman. Cela m\u00e9rite bien entendu un plus long d\u00e9veloppement mais je passe rapidement. Nous avons l\u00e0 un mod\u00e8le tr\u00e8s simple, \u00e0 deux niveaux\u00a0: le niveau ontologique du rapport entre consciences ou personnes et le niveau pragmatique du rapport entre personnes <em>via<\/em> les choses. Les implications de ce mod\u00e8le vont tr\u00e8s loin sur tous les plans\u00a0: \u00e9conomique bien s\u00fbr, mais aussi moral, intellectuel, id\u00e9ologique, religieux et politique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Fiske utilise les termes de \u00ab\u00a0equality matching\u00a0\u00bb (EM), rapport \u00e9galitaire, et de \u00ab\u00a0market pricing\u00a0\u00bb (MP), prix du march\u00e9, pour d\u00e9signer ces deux structures. J\u2019oppose quant \u00e0 moi les notions de \u00ab\u00a0r\u00e9ciprocit\u00e9\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0partage\u00a0\u00bb. L\u2019id\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale est que, dans le premier cas, la r\u00e9partition des biens est arithm\u00e9tiquement \u00e9gale ou, sinon, moralement \u00e9quitable. Dans le second, prix du march\u00e9 et r\u00e9ciprocit\u00e9, il y a un rapport arithm\u00e9tique rationnel entre les quantit\u00e9s \u00e9chang\u00e9es ou vendues, entre ce qui est donn\u00e9 puis restitu\u00e9, entre les termes de l\u2019\u00e9change. La sph\u00e8re de l\u2019\u00e9change et de la distribution devient en quelque sorte autonome et purement quantitative, mais ce qui est distribu\u00e9, ou donn\u00e9, ou vendu, varie encore selon des crit\u00e8res divers\u00a0: circonstances, statut des personnes, volont\u00e9 du donateur, etc. Disons approximativement que, en passant du groupe ab\u00e9lien au champ archim\u00e9dien, on passe de la sph\u00e8re des rapports personnels quantitatifs \u00e9quitables \u00e0 des rapports purement quantitatifs et impersonnels. Ce n\u2019est pas tout.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le concept de partage et celui de r\u00e9ciprocit\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 confondus par la quasi-totalit\u00e9 des th\u00e9oriciens de l\u2019\u00e9change et du don. L\u2019une des raisons est que l\u2019\u00e9change \u00e9galitaire imm\u00e9diatement r\u00e9ciproque ressemble au partage mais ne lui est pas logiquement identique (voir plus bas). Le pionnier en la mati\u00e8re a \u00e9t\u00e9 Marcel Mauss, grand ethnologue et th\u00e9oricien du d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Son \u00ab\u00a0Essai sur le Don\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a> a \u00e9t\u00e9 repris maintes fois, et le mod\u00e8le propos\u00e9 a \u00e9t\u00e9 affin\u00e9 par d\u2019autres th\u00e9oriciens. Certains ont bien vu que dans le don et l\u2019\u00e9change se cachait un v\u00e9ritable contrat social. Le ph\u00e9nom\u00e8ne de la r\u00e9ciprocit\u00e9, qui n\u2019est pas exclusivement hominien, suppose que ce qui est donn\u00e9 doit \u00eatre accept\u00e9 puis rendu. Mais pourquoi devoir rendre est-il une obligation morale\u00a0? La cl\u00e9 est dans le concept de <em>dette<\/em> (du latin <em>debere<\/em> \u00ab\u00a0\u00eatre redevable, \u00eatre oblig\u00e9 \u00e0, \u00eatre destin\u00e9 \u00e0\u00a0\u00bb \u2013 soit l\u2019id\u00e9e d\u2019une n\u00e9cessit\u00e9 naturelle) qui suppose une asym\u00e9trie entre les personnes\u00a0: celui qui donne a une cr\u00e9ance morale et celui qui re\u00e7oit a une dette morale. Cette asym\u00e9trie contient du pouvoir. Le cr\u00e9ancier a barre sur le d\u00e9biteur. Ce fait fondamental est ce qui fait tourner le moteur social. D\u00e8s lors, \u00e0 partir de cette asym\u00e9trie, se construit un champ de relations entre les personnes par les choses. Ce champ est enti\u00e8rement domin\u00e9 par la dette et par l\u2019asym\u00e9trie et donc, par un principe hi\u00e9rarchique. La r\u00e9ciprocit\u00e9 sous toutes ces formes (du vol au don pur en passant par le commerce, le troc ou le march\u00e9) participe de la hi\u00e9rarchie. Obtenir un profit, c\u2019est gagner quelque chose qui pourrait appartenir \u00e0 un autre. Rendre c\u2019est r\u00e9tablir l\u2019\u00e9galit\u00e9 entre les sujets. Mais cet \u00e9quilibre est toujours instable, car apr\u00e8s le don et le contre-don, il y a un nouveau don, comme dans le moteur \u00e0 explosion. On per\u00e7oit d\u00e9j\u00e0 que notre soci\u00e9t\u00e9 ob\u00e9it \u00e0 une logique m\u00e9caniste et ses th\u00e9oriciens avec.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le partage est en apparence une notion simple mais tr\u00e8s mal comprise. Le partage et la r\u00e9ciprocit\u00e9 sont des principes antith\u00e9tiques que Mauss et ses successeurs n\u2019ont pas su distinguer<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>. Tout d\u2019abord le mot \u00ab\u00a0partage\u00a0\u00bb a deux significations diff\u00e9rentes\u00a0: diviser et donner. Partager un g\u00e2teau et partager un repas ne signifient pas la m\u00eame chose. Si je coupe un g\u00e2teau en tranches, je le divise. Si je partage mon repas avec un ami, je lui offre une partie de mon repas. Supposons que les ressources d\u2019un groupe, par exemple le gibier ramen\u00e9 par des chasseurs, soient partag\u00e9es. Ou bien le gibier appartient aux chasseurs et ils donnent la proie obtenue aux autres membres du groupe. Ils font un don qui entra\u00eene une dette. Ou bien alors ils ne font qu\u2019amener dans le groupe une proie qui a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e par un \u00eatre ext\u00e9rieur \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9\u00a0: le Ma\u00eetre des animaux, ou l\u2019animal lui-m\u00eame qui s\u2019est offert aux hommes. C\u2019est une croyance r\u00e9pandue chez les chasseurs-cueilleurs du monde entier. Dans ce cas, personne ne donne \u00e0 personne, le chasseur est une sorte de livreur, rien de plus. Il n\u2019y a pas de dette, la r\u00e9partition n\u2019ouvre la voie \u00e0 aucune asym\u00e9trie. Cela peut para\u00eetre contraire \u00e0 l\u2019intuition mais nous faisons usage de cette notion en croyant, ou faisant croire, au P\u00e8re No\u00ebl. On reste ici dans l\u2019\u00e9quivalence pure. Cette \u00e9quivalence ou sym\u00e9trie entre les personnes s\u2019effectue par l\u2019absence du don. Elle tend \u00e0 correspondre aussi (sans lui \u00eatre confondue) \u00e0 un partage \u00e9galitaire. Une communaut\u00e9 o\u00f9 pr\u00e9domine l\u2019ethos du partage est une communaut\u00e9 dont les sujets ne doivent rien \u00e0 personne et tout \u00e0 tout le monde. Pour ceux qui s\u2019en moqueraient rappelons qu\u2019il en a \u00e9t\u00e9 ainsi pour nos anc\u00eatres \u00e0 qui nous devons la vie. Rappelons aussi que le partage ainsi entendu est la norme entre amis, parents, commensaux et dans bien d\u2019autres aspects de notre vie quotidienne. Il est le paradigme dominant des zones d\u2019autonomie temporaire et de leur convivialit\u00e9 qui constitue sans doute le sel de notre existence.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Que le don et le partage soient deux actions antith\u00e9tiques dans leur principe et dans leurs cons\u00e9quences sociales est une chose bien connue. Un chasseur inuit disait \u00e0 son compagnon danois\u00a0: \u00ab\u00a0Ici personne ne donne rien \u00e0 personne, car c\u2019est avec les cadeaux qu\u2019on fait les esclaves comme c\u2019est avec le fouet qu\u2019on l\u2019on dresse les chiens\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>. Le chasseur inuit sans le savoir ne faisait que r\u00e9p\u00e9ter ce que disait S\u00e9n\u00e8que\u00a0: <em>Beneficium accipere libertatem vendere est<\/em>, \u00ab\u00a0accepter une faveur c\u2019est vendre sa libert\u00e9\u00a0\u00bb. C\u2019est pourquoi la charit\u00e9 peut \u00eatre ressentie comme humiliante, elle diminue celui qui en est l\u2019objet.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il faut ajouter qu\u2019un groupe o\u00f9 la r\u00e9partition des ressources se conforme \u00e0 la logique du partage est un groupe qui fait une sorte d\u2019impasse sur l\u2019avenir. Si j\u2019ai une cr\u00e9ance, je poss\u00e8de d\u00e8s maintenant un objet encore absent. Si j\u2019attends de la chasse ou de la p\u00eache la nourriture que me donnera la for\u00eat ou la mer, je n\u2019ai rien mais j\u2019esp\u00e8re raisonnablement en obtenir plus tard. La cr\u00e9ance, sous la forme par exemple d\u2019une reconnaissance de dette, est un f\u00e9tiche qui repr\u00e9sente un objet absent, une assurance quasi magique sur le futur remboursement. L\u2019incertitude est simplement masqu\u00e9e par le document \u00e9crit qui renvoie \u00e0 un appareil social contraignant. On passe d\u2019une certitude illusoire \u00e0 un mode de confiance en l\u2019avenir, d\u2019une assurance fiduciaire \u00e0 l\u2019acceptation de l\u2019al\u00e9atoire, d\u2019un besoin d\u2019ordre \u00e0 l\u2019acquiescement au hasard, d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 de marchands calculateurs \u00e0 une appartenance \u00e0 la nature nourrici\u00e8re, d\u2019une mesure artificielle \u00e0 une prise en compte de l\u2019ordonnancement du monde. La philosophie du chasseur-cueilleur est un fatalisme positif, celle du marchand ou du capitaliste est un volontarisme n\u00e9gatif. Nous vivons dans des soci\u00e9t\u00e9s qui font obsessivement des plans sur l\u2019avenir. Nous voulons contraindre m\u00e9caniquement l\u2019al\u00e9atoire. Nous n\u2019y sommes parvenus que tr\u00e8s partiellement, ou m\u00eame pas du tout si l\u2019on tient compte des effets destructeurs de nos technologies sur l\u2019environnement plan\u00e9taire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<ol start=\"3\">\n<li><strong> Modalit\u00e9s et origines de la coop\u00e9ration<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<p><u>\u00a0<\/u><\/p>\n<p>La coordination des actions d\u2019agents autonomes suppose une mise en \u0153uvre des relations entre agents au moyen des choses, une organisation mat\u00e9rielle.\u00a0 Celle-ci repose sur les b\u00e9n\u00e9fices et les r\u00e9sultats d\u2019actions productives de richesses sous forme de nourriture, de biens, de services, de produits. Il faut que ces produits puissent servir \u00e0 la survie des agents, puis \u00e0 leur confort et \u00e0 leurs d\u00e9sirs. Comment\u00a0? Une conversation entre sp\u00e9cialistes de sciences sociales, biologistes \u00e9volutionnaires et math\u00e9maticiens, (conversation li\u00e9es aux noms de R. Dawkins, W.D. Hamilton, R. Trivers, E. O. Wilson, R. Axelrod, J. Maynard Smith, pour ne citer que quelques-uns) fournit une litt\u00e9rature abondante \u00e0 ce sujet. Les concepts qui sont au c\u0153ur de cette probl\u00e9matique sont l\u2019\u00e9go\u00efsme, l\u2019altruisme et le mutualisme (ou la \u00ab\u00a0r\u00e9ciprocit\u00e9 altruiste\u00a0\u00bb de Trivers, expression qui est, nous le verrons, une aporie). Le probl\u00e8me est celui de l\u2019\u00e9mergence d\u2019un \u00e9tat stable de fonctionnement entre agents dans une situation de comp\u00e9tition ou \u00ab\u00a0eusocialit\u00e9\u00a0\u00bb. Ce probl\u00e8me est intimement li\u00e9 \u00e0 la th\u00e9orie de la s\u00e9lection naturelle de Darwin.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Si l\u2019on suppose un agent purement altruiste, il est peut-\u00eatre th\u00e9oriquement possible de concevoir une coop\u00e9ration id\u00e9ale. Si je donne tout ce que je gagne \u00e0 un autre, je n\u2019ai plus rien et, au final, je me condamne \u00e0 mort, \u00e0 moins qu\u2019un autre ne fasse de m\u00eame \u00e0 mon \u00e9gard. Supposer une telle situation, c\u2019est supposer que l\u2019int\u00e9r\u00eat individuel est secondaire ou inop\u00e9rant. Outre que cela heurte le sens commun le plus \u00e9l\u00e9mentaire, il faudrait supposer un syst\u00e8me de r\u00e9ciprocit\u00e9 totale et abstraite ant\u00e9rieure \u00e0 tout d\u00e9sir de profit individuel. L\u2019hypoth\u00e8se de l\u2019agent altruiste pur comme coop\u00e9rateur originel n\u2019est retenue par personne. Une th\u00e9orie fouri\u00e9riste, ou bien l\u2019existence de saints martyrs qui se sacrifient pour le bien des autres, ou encore le sacrifice pour une cause sacr\u00e9e, peuvent l\u00e9gitimer la croyance que l\u2019\u00eatre humain peut \u00eatre fondamentalement et originellement altruiste. Mais c\u2019est une croyance fausse, car elle suppose autre chose que l\u2019altruisme. Elle suppose la d\u00e9pendance de l\u2019agent et sa soumission \u00e0 un ordre m\u00e9canique de r\u00e9ciprocit\u00e9 ou \u00e0 un ordre transcendant de type religieux. Un organisme vivant cherche d\u2019abord \u00e0 se maintenir en vie, \u00e0 pr\u00e9server son autonomie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Quid<\/em> de l\u2019agent purement \u00e9go\u00efste\u00a0? Un agent \u00e9go\u00efste est un agent dont la maxime est de b\u00e9n\u00e9ficier lui-m\u00eame de son action, soit qu\u2019il fasse abstraction du b\u00e9n\u00e9fice d\u2019autres agents, soit qu\u2019il recherche un b\u00e9n\u00e9fice au d\u00e9triment des autres. Il est impossible d\u2019assumer que seuls des agents \u00e9go\u00efstes puissent permettre une forme stable de coop\u00e9ration. Celle-ci est d\u00e8s le d\u00e9part vou\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chec. L\u2019\u00e9go\u00efsme pur interdit la coop\u00e9ration. C\u2019est bien entendu la th\u00e8se de Hobbes. Si chacun poursuit son int\u00e9r\u00eat au d\u00e9triment des autres, c\u2019est la guerre totale et la soci\u00e9t\u00e9 dispara\u00eet. Il faut alors supposer la \u00ab\u00a0main invisible\u00a0\u00bb d\u2019Adam Smith ou le L\u00e9viathan de Hobbes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Mais peut-on supposer l\u2019existence d\u2019agents \u00e9go\u00efstes non coop\u00e9rateurs qui deviennent des coop\u00e9rateurs altruistes, au moins dans une certaine mesure\u00a0? Les cas d\u2019\u00e9cole classiques sont ceux appel\u00e9s \u00ab\u00a0dilemme du prisonnier\u00a0\u00bb d\u2019Albert Tucker et \u00ab trag\u00e9die des terres communales \u00bb de Garet Hardin.\u00a0 L\u2019id\u00e9e est la suivante\u00a0: l\u2019action de l\u2019agent \u00e9go\u00efste est rationnellement contre-productive, elle interdit la coop\u00e9ration et se retourne m\u00eame contre l\u2019agent. Et pourtant le choix de l\u2019agent calculateur est naturellement \u00e9go\u00efste. L\u2019agent typique \u2013 selon ce dogme \u2013 est \u00e9go\u00efste et le prisonnier va choisir au d\u00e9part la d\u00e9lation et non la solidarit\u00e9 ou la coop\u00e9ration Un calcul des probabilit\u00e9s montre qu\u2019un prisonnier qui d\u00e9nonce son complice ne va pas b\u00e9n\u00e9ficier de son manque de solidarit\u00e9. Si les deux prisonniers restent solidaires (\u00ab\u00a0coop\u00e9rateurs\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0pro-sociaux\u00a0\u00bb comme disent les th\u00e9oriciens) et ne se d\u00e9noncent pas mutuellement, la probabilit\u00e9 est qu\u2019ils b\u00e9n\u00e9ficieront tous deux d\u2019une peine r\u00e9duite. L\u2019autre cas classique, celui dit de \u00ab\u00a0la trag\u00e9die des terres communales\u00a0\u00bb se pr\u00e9sente comme suit\u00a0: des \u00e9leveurs augmentent la taille de leurs troupeaux au d\u00e9triment de la capacit\u00e9 productive des p\u00e2turages. Les \u00e9leveurs finissent perdants, car leurs troupeaux n\u2019ont plus rien \u00e0\u00a0manger. Comment l\u2019agent \u00e9go\u00efste, prisonnier ou \u00e9leveur de moutons, peut-il devenir coop\u00e9rateur\u00a0? La r\u00e9ponse donn\u00e9e est la suivante\u00a0: l\u2019exp\u00e9rience ou, si l\u2019on veut, l\u2019it\u00e9ration des parties du jeu et le coup-pour-coup (\u00ab\u00a0tit for that\u00a0\u00bb). Les prisonniers finissent pas reconna\u00eetre que ne pas se d\u00e9noncer mutuellement est plus profitable et les \u00e9leveurs, quant \u00e0 eux, sont biens oblig\u00e9s d\u2019admettre qu\u2019\u00e0 la longue il vaut mieux limiter la taille de leurs troupeaux que de multiplier ind\u00e9finiment le nombre de leurs b\u00eates.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Les sociobiologistes ont postul\u00e9 que la logique du vivant \u00e9tant de se reproduire, tout agent portait en lui des g\u00e8nes qui voulaient se r\u00e9pliquer dans d\u2019autres organismes. C\u2019est la th\u00e9orie du \u00ab\u00a0g\u00e8ne \u00e9go\u00efste\u00a0\u00bb de R. Dawkins. Les porteurs de g\u00e8nes dans ce cas ne sont que les instruments qu\u2019utilisent les g\u00e8nes pour se reproduire. La poule n\u2019est que le moyen pour l\u2019\u0153uf de fabriquer un autre \u0153uf identique a lui-m\u00eame.\u00a0 Ainsi se voit justifi\u00e9 le postulat de l\u2019agent \u00e9go\u00efste.\u00a0 De nombreuses observations contredisent ce postulat ou ne le d\u00e9montrent pas. Un autre biologiste cependant, W.D. Hamilton, a \u00e9t\u00e9 acclam\u00e9 comme le salvateur de la th\u00e9orie en proposant l\u2019hypoth\u00e8se de la s\u00e9lection parentale (fond\u00e9e sur le degr\u00e9 de consanguinit\u00e9) et sur le \u00ab\u00a0succ\u00e8s reproductif par porteurs interpos\u00e9s\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0inclusive fitness\u00a0\u00bb en anglais). Il a remarqu\u00e9 que des porteurs diff\u00e9rents partageaient des g\u00e8nes identiques\u00a0\u00e0 commencer par les consanguins proches au premier, second ou troisi\u00e8me degr\u00e9 biologique (fr\u00e8res et s\u0153urs, parents et enfants, oncles et tantes, cousins germains). Ces agents sont donc port\u00e9s \u00e0 se sacrifier pour des consanguins porteurs de g\u00e8nes identiques afin de faciliter ou assurer la propagation de leurs propres g\u00e8nes dans d\u2019autres porteurs. Des \u00e9quations ayant pour facteur le degr\u00e9 de consanguinit\u00e9 (le facteur -r \u00ab\u00a0relatedness\u00a0\u00bb) peuvent donc mesurer les degr\u00e9s de la coop\u00e9ration. Cette nouvelle hypoth\u00e8se est maintenant mise \u00e0 mal par les tenants m\u00eames de cette th\u00e9orie et par Edward O. Wilson lui-m\u00eame<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>. La s\u00e9lection naturelle ne s\u2019op\u00e9rerait plus par le g\u00e8ne ou par le porteur du g\u00e8ne mais par le groupe. En r\u00e9sum\u00e9, l\u2019agent naturellement et n\u00e9cessairement \u00e9go\u00efste au d\u00e9part a fait long feu.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e que l\u2019agent primordial est un agent purement \u00e9go\u00efste est sans doute erron\u00e9e. Il est vraisemblable que les th\u00e9oriciens des sciences sociales ont tenu pour acquis que l\u2019agent de la soci\u00e9t\u00e9 moderne, l\u2019agent \u00e9conomique suppos\u00e9 rationnel, \u00e9tait un \u00eatre qui dans tous les cas donnait la priorit\u00e9 \u00e0 son profit individuel, puis composait avec la n\u00e9cessit\u00e9 de tenir compte du profit des autres. Il faut aussi relever le fait que les deux cas d\u2019\u00e9cole cit\u00e9s supposent l\u2019existence de syst\u00e8mes particuliers, extr\u00eamement tardifs dans le processus \u00e9volutionnaire, le syst\u00e8me policier et carc\u00e9ral, et l\u2019\u00e9levage d\u2019esp\u00e8ces domestiqu\u00e9es.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La troisi\u00e8me hypoth\u00e8se est sans doute la bonne. L\u2019agent n\u2019est ni \u00e9go\u00efste, ni altruiste, ou alors il l\u2019est dans une \u00e9gale mesure. Il cherche son b\u00e9n\u00e9fice propre qui co\u00efncide imm\u00e9diatement avec le b\u00e9n\u00e9fice retir\u00e9 par d\u2019autres. Le mutualisme pose un acte synth\u00e9tique qui n\u2019est pas un compos\u00e9 de deux dimensions\u00a0 ind\u00e9pendantes, l\u2019\u00e9go\u00efsme et l\u2019altruisme. L\u2019agent originel est mutualiste et devient ensuite \u00e9go\u00efste lorsque sa relation pragmatique \u00e0 l\u2019autre subit un traitement rationnel dans un groupe ab\u00e9lien, puis dans un champ archim\u00e9dien. Le coop\u00e9rateur\u00a0mutualiste en devenant un acteur du march\u00e9 devient purement \u00e9go\u00efste, est amen\u00e9 \u00e0 dissocier radicalement son int\u00e9r\u00eat individuel de l\u2019int\u00e9r\u00eat pour d\u2019autres. Ce n\u2019est pas l\u2019agent purement \u00e9go\u00efste pos\u00e9 au d\u00e9part qui se transforme en\u00a0mutualiste ou en altruiste. Il faut retourner comme un gant les maximes des th\u00e9oriciens des sciences sociales et biologiques. La coop\u00e9ration est mutualiste dans sa forme initiale. Le mutualisme est un acte et une disposition <em>sui generis<\/em>. La recherche imm\u00e9diate de la survie dans une relation dyadique ou poly-dyadique est purement\u00a0mutualiste. Il n\u2019y a pas de r\u00e9ciprocit\u00e9. Le mutualisme est par d\u00e9finition une action sym\u00e9trique. La r\u00e9ciprocit\u00e9 altruiste est une formule auto-contradictoire, car tout engagement r\u00e9ciproque suppose un rapport asym\u00e9trique, au moins temporaire, entre agents.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<ol start=\"4\">\n<li><strong> Cons\u00e9quences morales\u00a0: soci\u00e9t\u00e9s de vie et soci\u00e9t\u00e9s de mort<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>On voit d\u00e9j\u00e0 que se d\u00e9gagent des corr\u00e9lats \u00e9thiques de cette simple dichotomie. La r\u00e9ciprocit\u00e9 suppose la dette qui suppose la hi\u00e9rarchie. Le partage suppose l\u2019\u00e9galit\u00e9. Dans ce mod\u00e8le toutes les dimensions se r\u00e9pondent.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Voici un exemple. Beaucoup de groupes humains dans le monde pensent encore qu\u2019il est ill\u00e9gitime de poss\u00e9der de la terre. Les essarteurs (agriculteurs sur br\u00fblis) Palawan en Asie, les cultivateurs Moss\u00e9 en Afrique, sont d\u2019accord sur ce point, et bien d\u2019autres cultures partagent cette vue. Or il nous semble enti\u00e8rement l\u00e9gitime de nous approprier une portion de la surface du globe, \u00e0 titre priv\u00e9 ou collectif, en tant que nation que par exemple. Nous allons retrouver Rousseau. S\u2019approprier une chose commune (l\u2019air, l\u2019eau, la terre) c\u2019est in\u00e9vitablement en soustraire l\u2019usage \u00e0 d\u2019autres. C\u2019est fatalement diminuer un autre au moins virtuellement. Un anthropologue, G. Benjamin, a bien d\u00e9fini l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit de ceux qui trouvent immoral de poss\u00e9der de la terre. Ils pensent qu\u2019ils ne peuvent pas s\u2019approprier la terre ou la nature parce que ce sont eux qui appartiennent \u00e0 la terre et \u00e0 la nature. Sous un autre angle, cela signifie que les personnes sont toutes \u00e9quivalentes dans leur acc\u00e8s et dans leur usage de l\u2019environnement naturel. On ne peut pas soustraire \u00e0 un autre ce droit. Il y a \u00e9galit\u00e9, \u00e9quivalence absolue. Notons que l\u2019\u00e9quivalence ontologique des personnes interdit l\u2019appropriation permanente mais autorise l\u2019usage temporaire, un usage r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 celui qui utilise la terre et la cultive pendant une p\u00e9riode limit\u00e9e de temps. On peut s\u2019approprier les fruits de la terre (le chasseur de miel qui a vu l\u2019essaim le premier, l\u2019essarteur qui a d\u00e9frich\u00e9 la for\u00eat et qui a plant\u00e9 des arbres fruitiers), mais cette emprunt du sol n\u2019est jamais d\u00e9finitif, il est un simple et \u00e9ph\u00e9m\u00e8re usufruit.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>On peut aller plus loin encore. Les cons\u00e9quences morales du champ archim\u00e9dien sont infinies. Dans une transaction marchande du type (\u00ab\u00a0prix du march\u00e9\u00a0\u00bb selon Fiske) existe le d\u00e9sir d\u2019un profit. Mais qu\u2019est-ce qu\u2019un profit\u00a0? L\u2019action de d\u00e9gager une diff\u00e9rence positive entre le prix de vente et le prix de revient. Cette quantit\u00e9 est gard\u00e9e par le vendeur. La r\u00e9ciprocit\u00e9 tend \u00e0 \u00eatre n\u00e9gative, c\u2019est-\u00e0-dire que l\u2019acheteur se voit priv\u00e9 de cette quantit\u00e9. Il est n\u00e9cessairement perdant. La logique du march\u00e9 veut qu\u2019il le soit et le rationalise en posant qu\u2019il sera gagnant en devenant vendeur \u00e0 son tour. Mais vouloir priver quelqu\u2019un de quelque chose, c\u2019est implicitement reconna\u00eetre qu\u2019il puisse \u00eatre priv\u00e9 de plus encore et m\u00eame de tout. Cette cons\u00e9quence extr\u00eame ne para\u00eet pas acceptable et le jeu du gain et du profit avance masqu\u00e9 sous une rationalit\u00e9 qui le justifie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Prenons un exemple simple. Pierre et Jean font partie d\u2019un groupe de randonneurs en montagne. Ils font une pose pour manger leur pique-nique. Pierre a deux pommes et Jean une poire. Or Pierre a un go\u00fbt immod\u00e9r\u00e9 pour les poires et propose \u00e0 Jean d\u2019\u00e9changer ses deux pommes contre sa poire. Jean accepte. L\u2019\u00e9change lui para\u00eet \u00e9quitable. Il y a plus \u00e0 manger dans deux pommes que dans une poire. De plus, en bon camarade, il souhaite \u00eatre accommodant. Il se trouve cependant que chaque pomme co\u00fbte 20 ct. et que la poire, elle, en co\u00fbte 50. Jean fait le calcul et demande alors \u00e0 Pierre de faire la diff\u00e9rence. L\u2019\u00e9change consiste alors \u00e0 \u00e9changer une poire (50ct) contre 2 pommes (40ct.) et 10 ct. La transaction ob\u00e9it aux prix du march\u00e9. Elle reste \u00e9quitable. Mais Jean est un fin commer\u00e7ant. Il observe deux choses\u00a0: le go\u00fbt immod\u00e9r\u00e9 de Pierre pour les poires et la raret\u00e9 de ce fruit. Aucun des autres randonneurs n\u2019en a dans son sac et pour en acheter une il faudrait redescendre dans la vall\u00e9e. Il a donc fait une \u00e9tude de march\u00e9 qui le renseigne sur sa situation de monopole. Elle lui conf\u00e8re une position h\u00e9g\u00e9monique dans la transaction. Il va pouvoir d\u00e9gager une marge b\u00e9n\u00e9ficiaire plus importante.\u00a0 Il demande donc \u00e0 Pierre d\u2019ajouter 10ct. L\u2019\u00e9change consiste alors \u00e0 donner 2 pommes et 20ct. contre une poire.<\/p>\n<p>Ce cas de figure pr\u00e9sente donc trois mod\u00e8les de transaction.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<ol>\n<li>2 pommes = 1 poire<\/li>\n<li>2 pommes + 10ct. = 1 poire<\/li>\n<li>2 pommes+ 20ct. = 1 poire<\/li>\n<\/ol>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La premi\u00e8re (une poire pour deux pommes) ob\u00e9it \u00e0 une \u00e9quivalence qualitative et globale qui traduit un rapport ontologique d\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 entre les agents, personnes concr\u00e8tes dont les besoins doivent faire l\u2019objet d\u2019un accommodement amiable. C\u2019est un troc entre bons camarades. Il s\u2019agit donc d\u2019un \u00e9change en apparence sym\u00e9trique. Il l\u2019est dans son r\u00e9sultat mais pas dans sa modalit\u00e9 axiomatique. La deuxi\u00e8me situation est celle d\u2019un \u00e9change marchand qui ob\u00e9it strictement aux prix du march\u00e9. Il y a d\u00e9j\u00e0 un d\u00e9placement de la relation ontologique entre personnes vers une rationalit\u00e9 num\u00e9rique, un rapport quantitatif entre choses.\u00a0 Enfin, dans la troisi\u00e8me situation, Pierre est devenu un agent abstrait d\u2019une transaction qui ob\u00e9it \u00e0 un calcul de profit, fond\u00e9 sur la consid\u00e9ration de lois impersonnelles\u00a0: la situation de monopole et le niveau de la demande. Dans le premier cas, la transaction se fait entre bons camarades. Dans le deuxi\u00e8me, les camarades sont devenus des partenaires \u00e9quitables. Dans le troisi\u00e8me, Pierre est devenu un consommateur abstrait et Jean un entrepreneur capitaliste. Dans l\u2019ensemble, la relation ontologique qualitative entre personnes concr\u00e8tes a fait place \u00e0 un calcul quantitatif entre agents abstraits du march\u00e9. Ce d\u00e9placement de la relation ontologique entre personnes vers une pure proportionnalit\u00e9 d\u2019un champ commutatif est la logique d\u2019un syst\u00e8me hi\u00e9rarchique qui finit par diff\u00e9rencier les personnes en les n\u00e9antisant puis en en les transformant en agents abstrait du calcul \u00e9conomique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Nous savons bien que la \u00ab\u00a0loi du march\u00e9\u00a0\u00bb est impitoyable et qu\u2019en fin de compte et sous divers pr\u00e9textes (la rentabilit\u00e9, l\u2019investissement productif, la concurrence) l\u2019entrepreneur de la soci\u00e9t\u00e9 marchande et capitaliste jette ses ouvriers \u00e0 la rue et les condamne \u00e0 la pauvret\u00e9. La personne est n\u00e9antis\u00e9e. Ainsi dans la r\u00e9ciprocit\u00e9 est impliqu\u00e9e, en son sein, la possibilit\u00e9 de la mort et de l\u2019esclavage. Nos soci\u00e9t\u00e9s marchandes sont des soci\u00e9t\u00e9s fond\u00e9es sur une ontologie mortif\u00e8re. Entre la soci\u00e9t\u00e9 marchande du Moyen \u00c2ge, le capitalisme industriel du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et le capital financier de notre si\u00e8cle, il y a une continuit\u00e9 sans faille. Marx s\u2019est tromp\u00e9, le capitalisme n\u2019a rien cr\u00e9\u00e9 de vraiment nouveau, il a simplement d\u00e9ploy\u00e9 sur une plus large \u00e9chelle les effets d\u2019une m\u00eame logique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Je visitais il y a quelques ann\u00e9es, en Asie du Sud-Est, un groupe d\u2019essarteurs-chasseurs traditionnels de la montagne. Apr\u00e8s une longue marche, arriv\u00e9 dans la maison o\u00f9 tout le groupe local, une trentaine de personnes,\u00a0 s\u2019\u00e9tait r\u00e9uni, je pr\u00e9parai deux tasses de caf\u00e9, l\u2019une pour moi, l\u2019autre pour mon accompagnateur, parent des gens de ce groupe. Tandis que je buvais mon caf\u00e9, lui le distribuait par minuscules cuiller\u00e9es \u00e0 chacun, adultes et enfants, hommes et femmes. Je m\u2019\u00e9tonnai. Chacun n\u2019avait qu\u2019une minuscule cuill\u00e9r\u00e9e \u00e0 caf\u00e9, quelques gouttes, pourquoi\u00a0? A quoi bon,\u00a0pour si peu? L\u2019Ancien me r\u00e9pondit\u00a0: \u00ab\u00a0Ici, chez nous, il faut que tous vivent. On ne peut pas faire si certains vivent, d\u2019autres pas.\u00a0\u00bb Voil\u00e0\u00a0: il faut que tous vivent, il faut que tous aient. Visiteur d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 hi\u00e9rarchique o\u00f9 certains ont plus, et plus de droit \u00e0 vivre que d\u2019autres, je posais la question. J\u2019ai eu la r\u00e9ponse. La soci\u00e9t\u00e9 que je visitais \u00e9tait fond\u00e9e sur un v\u0153u explicite de vie, et de vie pour tous.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<ol start=\"5\">\n<li><strong> Immanence, transcendance et ob\u00e9issance<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il manque une pi\u00e8ce au puzzle. Il a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 question de l\u2019accord n\u00e9cessaire entre agents autonomes pour rendre la coop\u00e9ration possible, dans un r\u00e9gime \u00e9galitaire d\u2019\u00e9quivalence pure. Cet accord r\u00e9sulte d\u2019une ostentation de bienveillance que j\u2019ai appel\u00e9e \u00ab\u00a0conditions de f\u00e9licit\u00e9\u00a0\u00bb. Il importe au premier chef que le d\u00e9sir de mort n\u2019habite pas le partenaire ou l\u2019interlocuteur. Des attitudes, des rituels, toute une chor\u00e9graphie gestuelle et grimaci\u00e8re, des subtils jeux verbaux assurent les partenaires de leur bonne volont\u00e9 r\u00e9ciproque. La caissi\u00e8re du supermarch\u00e9 dit bonjour et le client lui r\u00e9pond de m\u00eame. Chez les Palawan et chez les Inuit, si on ne plaisante pas c\u2019est qu\u2019on est f\u00e2ch\u00e9, et si on est f\u00e2ch\u00e9 alors la violence est possible. Le d\u00e9ploiement d\u2019une ostentation de bienveillance, qui se fait par la plaisanterie, le rire et l\u2019humour, ainsi que par d\u2019autres moyens tels que les attitudes et propos de d\u00e9f\u00e9rence mutuelle, est le ciment de la vie collective pour des groupes sans chefs. Certains ethnologues ont commenc\u00e9 \u00e0 r\u00e9aliser l\u2019importance de ce fait. Loin d\u2019\u00eatre un simple amusement ou le d\u00e9cor de la convivialit\u00e9, d\u2019avoir un r\u00f4le purement cosm\u00e9tique, le rire et la plaisanterie cr\u00e9ant de la complicit\u00e9, les propos indirects, les jeux verbaux, les formules de politesse, ont un r\u00f4le structurel, la chose est maintenant clairement reconnue au terme de minutieuses et attentives observations ethnographiques<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a> et sociologiques comme les travaux d\u2019Erwin Goffman l\u2019attestent. Il suffit d\u2019ailleurs de consid\u00e9rer le r\u00f4le de la\u00a0moquerie dans la forme sociale d\u00e9mocratique. Assassiner <em>Charlie Hebdo<\/em> c\u2019est porter une mortelle atteinte \u00e0 la R\u00e9publique. Le roi lui-m\u00eame a son bouffon.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Une autre dimension est pr\u00e9sente\u00a0: l\u2019autorit\u00e9 et la d\u00e9f\u00e9rence. L\u2019autorit\u00e9 est aussi diff\u00e9rente du pouvoir que le partage de l\u2019\u00e9change. Il s\u2019agit en partie de ce que Max Weber appelait l\u2019autorit\u00e9 rationnelle fond\u00e9e sur le savoir et l\u2019exp\u00e9rience. Il s\u2019agit aussi d\u2019une autre sorte d\u2019autorit\u00e9 morale, celle notamment que conf\u00e8re l\u2019\u00e2ge. L\u2019autorit\u00e9 se traduit par des conseils, des enseignements, des indications, des admonitions, des avis, des avertissements, mais pas d\u2019ordres. L\u2019Ancien fait de longues harangues moralisantes, se plaint de la mauvaise conduite des jeunes gens, en appelle \u00e0 l\u2019exemple des anc\u00eatres. Chacun opine du bonnet d\u2019un air p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 et rentre chez lui, puis fait ce qu\u2019il veut. Le but n\u2019est pas de commander\u00a0mais de d\u00e9finir une \u00e9thique, de rappeler des principes autour desquels se construiront les comportements et les interactions.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Dans une soci\u00e9t\u00e9 hi\u00e9rarchique le pouvoir est la cl\u00e9 de vo\u00fbte du syst\u00e8me. Mais ce pouvoir comment est-il assur\u00e9\u00a0? La r\u00e9ponse des sociologues est\u00a0: la force. L\u2019\u00c9tat impose le respect de la loi au moyen d\u2019un appareil judiciaire et policier, voire militaire. Il utilise la violence. Le roi, le despote, le dictateur, le chef militaire et tous les tenants d\u2019un pouvoir fort condamnent, punissent, torturent, emprisonnent, mettent \u00e0 mort. Il est un levier puissant \u00e9galement, car il instille la peur. Staline avait bien compris qu\u2019en envoyant deux citoyens sur dix mourir en Sib\u00e9rie, les huit autres ob\u00e9iraient au doigt et \u00e0 l\u2019\u0153il. Tout cela est \u00e9vident. L\u2019usage de la force est un moyen utile sans doute, mais limit\u00e9, pour faire marcher les gens au pas. L\u2019appareil r\u00e9pressif rencontre deux probl\u00e8mes. Il est co\u00fbteux et relativement inefficace. Payer des forces polici\u00e8res, financer des hommes d\u2019arme, mettre en place des cours de justice, construire des prisons, est un travail laborieux et, de plus, dangereux pour ceux-l\u00e0 m\u00eame qui d\u00e9tiennent le pouvoir, car il procure \u00e0 ceux qu\u2019il arme le moyen de prendre leur place, chose habituelle dans l\u2019histoire. En outre, les ressources consacr\u00e9es \u00e0 l\u2019appareil r\u00e9pressif sont soustraites de la richesse g\u00e9n\u00e9rale et sont elles-m\u00eames peu ou pas productives de richesses. Les bagnes et les prisons peuvent, il est vrai, devenir des centres de travail servile, comme c\u2019\u00e9tait le cas des bagnes sib\u00e9riens, des camps de concentration allemands et maintenant des prisons am\u00e9ricaines, mais leur contribution \u00e0 l\u2019\u00e9conomie nationale reste marginale. Il faudrait aussi, si le recours \u00e0 la force \u00e9tait tout le temps n\u00e9cessaire, mettre un archer derri\u00e8re chaque sujet ou un policier derri\u00e8re chaque citoyen. Mais par-dessus tout, la force physique n\u2019agit pas suffisamment sur les consciences pour que l\u2019ordre soit respect\u00e9 toujours et dans les moindres d\u00e9tails et pour s\u2019assurer que tous les agents comprennent leur devoir et s\u2019y astreignent strictement. On peut payer des vigiles mais il est plus rentable d\u2019avoir affaire \u00e0 des consommateurs qui r\u00e9pugnent \u00e0 voler.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L\u2019autre moyen, plus efficace et moins co\u00fbteux, est l\u2019int\u00e9riorisation de l\u2019ordre et du pouvoir dans la conscience des agents. C\u2019est ce que La Bo\u00e9tie appelait au XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle la \u00ab\u00a0servitude volontaire\u00a0\u00bb. C\u2019est la soumission. Celle-ci est assur\u00e9e par un dispositif mental, cognitif et \u00e9motionnel. Ce m\u00e9canisme n\u2019est pas encore suffisamment bien compris. Il prend racine dans l\u2019ontog\u00e9n\u00e8se et le d\u00e9veloppement infantile que les travaux de Jean Piaget ont fortement mis \u00e0 jour. La premi\u00e8re relation d\u2019un enfant \u00e0 ses parents et celle de dominance. L\u2019adulte est source de pouvoir et de connaissance et ce qu\u2019il demande est une loi pour l\u2019enfant jusqu\u2019\u00e0 deux ans. Cette premi\u00e8re relation \u00e0 un autre h\u00e9g\u00e9monique se complexifie ensuite dans la relation de l\u2019enfant \u00e0 ses pairs, o\u00f9 il apprend \u00e0 partager, \u00e0 \u00e9tablir un paradigme de distribution \u00e9quitable et \u00e0 punir ou r\u00e9compenser ses partenaires en fonction de diverses \u00e9valuations<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a>. La relation de dominance subsiste comme un paradigme fondateur de la relation \u00e0 l\u2019autre. Lorsque un agent entend un ordre donn\u00e9 par un sup\u00e9rieur, cet ordre retentit dans sa conscience, il se transforme en devoir moral. Il n\u2019est pas simplement une directive venue de l\u2019ext\u00e9rieur de sa conscience, mais un effet de sa conscience interne elle-m\u00eame. L\u2019ordre re\u00e7u d\u00e9clenche un m\u00e9canisme int\u00e9rieur \u00e0 la conscience. La transcendance s\u2019est install\u00e9e en lui. Le donneur d\u2019ordre est transcendant, parce que sa conscience est source pour la conscience du receveur d\u2019ordre d\u2019une obligation interne, imp\u00e9rieuse, de conformit\u00e9 \u00e0 l\u2019ordre donn\u00e9. J\u2019utilise le terme de \u00ab\u00a0transcendantisme\u00a0\u00bb (\u00e0 ne pas confondre avec transcendantalisme, ou transcendantal au sens kantien) pour d\u00e9signer ce ph\u00e9nom\u00e8ne. L\u2019effet dans la conscience provoque l\u2019ali\u00e9nation (du latin <em>alius<\/em> \u00ab\u00a0autre\u00a0\u00bb) du sujet qui se d\u00e9double en quelque sorte et ob\u00e9it \u00e0 un Autre transcendant ins\u00e9parable de lui-m\u00eame. Ce d\u00e9doublement de la conscience (qui n\u2019est pas de la schizophr\u00e9nie au sens clinique) est un ph\u00e9nom\u00e8ne tout \u00e0 fait normal et habituel. Ainsi tout rapport hi\u00e9rarchique suppose l\u2019ali\u00e9nation.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il n\u2019est pas facile de distinguer la rationalit\u00e9 pratique de l\u2019ordre et son caract\u00e8re transcendant, l\u2019ob\u00e9issance rationnelle du transcendantisme. Un capitaine de navire donne des ordres rationnels sur la man\u0153uvre et la conduite du bateau en raison de son expertise nautique. L\u2019\u00e9quipage ob\u00e9it parce qu\u2019il sait que le commandement est entre de bonnes mains. Mais, dans le m\u00eame temps, il se passe autre chose dans la conscience de l\u2019\u00e9quipier lorsque son capitaine le commande\u00a0: il est m\u00fb par une injonction interne qui met en branle la totalit\u00e9 intime de sa conscience. Le statut superordonn\u00e9 du capitaine et son propre statut subordonn\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 intimement assimil\u00e9s dans une relation hi\u00e9rarchique quasi ontologique. Cette disposition g\u00e9n\u00e9rale \u2013\u00a0 l\u2019acquiescement intime \u00e0 la dominance \u2013 est une aptitude inn\u00e9e de la conscience. Elle est \u00e9minemment mall\u00e9able et fait l\u2019objet de toutes sortes de manipulations id\u00e9ologiques. Le capitaine en tant que capitaine est d\u00e9j\u00e0 une entit\u00e9 abstraite (il est le chef), ind\u00e9pendamment de son r\u00f4le purement instrumental (directeur de la man\u0153uvre), il est int\u00e9rioris\u00e9 par la conscience comme ontologiquement sup\u00e9rieur. Il suffit ensuite de transposer cette relation \u00e0 des repr\u00e9sentations d\u2019objets collectifs comme la Patrie ou la Nation. L\u2019\u00catre collectif\u00a0 s\u2019impose ainsi d\u2019autant plus fortement \u00e0 la conscience comme source de valeurs auxquelles il faut ob\u00e9ir inconditionnellement. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne qui, de psychologique, devient, dans une transition sans heurt, id\u00e9ologique, donne Dieu, l\u2019\u00c9tat, la Nation et bien d\u2019autres objets collectifs comme la famille ou le club de football. En effet, dans la constitution du champ social hi\u00e9rarchique, l\u2019institution par excellence est une corporation (\u00eatre collectif abstrait et \u00ab\u00a0personne morale\u00a0\u00bb comme il a \u00e9t\u00e9 dit plus haut). D\u00e8s lors, l\u2019adh\u00e9sion int\u00e9rieure, l\u2019acquiescement de tout l\u2019\u00eatre \u00e0 l\u2019essence h\u00e9g\u00e9monique de cet objet transcendant, se fait comme tenon et mortaise. Toute vie politique, tout gouvernement, toute forme de pouvoir politique en r\u00e9gime hi\u00e9rarchique est fond\u00e9 sur la transcendance et le transcendantisme. Lorsqu\u2019on affirme qu\u2019une tradition r\u00e9galienne se maintient dans un r\u00e9gime r\u00e9publicain, on ne croit pas si bien dire. La religion n\u2019a pas le monopole de la transcendance. L\u2019\u00c9glise et l\u2019\u00c9tat ne sont que les deux faces de la m\u00eame pi\u00e8ce. Le religieux et le politique sont \u00e9galement transcendantistes. La transcendance est au c\u0153ur du politique et du religieux (en tout cas dans les id\u00e9ologies abrahamiques, peut-\u00eatre pas dans le bouddhisme primitif). Leur s\u00e9paration n\u2019a fait que scinder la transcendance en deux courants parall\u00e8les. Finalement, vaut-il mieux un roi de droit divin qu\u2019une r\u00e9publique avec des djihadistes\u00a0? Mais je plaisante\u2026 Le monde moderne enferme encore ses habitants dans d\u2019autres pi\u00e8ges, les ligote par d\u2019autres cha\u00eenes, comme le consum\u00e9risme effr\u00e9n\u00e9, le cr\u00e9dit avec int\u00e9r\u00eats, le conformisme du go\u00fbt, l\u2019artificialit\u00e9 des besoins.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Ouverture\u00a0: Une vision du pr\u00e9sent<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Dans les analyses pr\u00e9c\u00e9dentes, je me suis efforc\u00e9 de d\u00e9montrer que l\u2019ensemble de l\u2019appareil social et des relations interpersonnelles qu\u2019il met en jeu est le r\u00e9sultat d\u2019une combinatoire entre un petit nombre de structures de base, elles-m\u00eames d\u00e9coulant d\u2019un d\u00e9cret \u00e9volutionnaire, l\u2019autonomie et la coop\u00e9ration. Tous les aspects de la situation contemporaine sont justiciables de ces lois.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>J\u2019ai relev\u00e9 ailleurs<a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\">[14]<\/a> le paradoxe de la d\u00e9mocratie\u00a0: elle ne consiste qu\u2019en une att\u00e9nuation des aspects les plus insupportables du syst\u00e8me hi\u00e9rarchique. Elle r\u00e9duit l\u2019in\u00e9galit\u00e9, mais ne peut pas la supprimer. La soci\u00e9t\u00e9 dans ses fondements les plus essentiels la suppose. Elle repousse et diff\u00e8re la guerre, mais y aboutit r\u00e9guli\u00e8rement. Elle est par nature oscillatoire entre les deux p\u00f4les de l\u2019autoritarisme, qui en exprime la structure, et l\u2019aspiration \u00e0 la libert\u00e9, qui en forme le contre-point visc\u00e9ral. Les lois du march\u00e9, par d\u00e9finition mortif\u00e8res, n\u00e9antisent la personne, vident de tout contenu humain les relations. Les richesses amass\u00e9es par les super-fortunes individuelles ne font qu\u2019aviver la fascination pour les grands. Le plus cynique et le plus menteur est \u00e9lu au suffrage populaire. Le transcendantisme sous sa forme abrahamique la plus pure d\u00e9cha\u00eene les fanatismes. Enfin l\u2019appropriation de la nature, qui transforme un sujet en objet dans la logique de la d\u00e9personnalisation (puisqu\u2019on peut transformer une personne en esclave, on peut consid\u00e9rer que la nature est une chose), aboutit \u00e0 sa destruction pure et simple. La d\u00e9mocratie est une forme sociale interm\u00e9diaire ancr\u00e9e dans la hi\u00e9rarchie et la transcendance mais passionn\u00e9ment attach\u00e9e \u00e0 une esp\u00e9rance d\u2019autonomie, d\u2019\u00e9quivalence et de mutualisme. La devise r\u00e9publicaine de libert\u00e9, d\u2019\u00e9galit\u00e9 et de fraternit\u00e9 est le v\u0153u path\u00e9tique d\u2019un syst\u00e8me fond\u00e9 sur la transcendance, la contrainte, l\u2019in\u00e9galit\u00e9 et la comp\u00e9tition.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Dans les circonstances o\u00f9 nous sommes, existe cependant une force immense et sans doute universelle. L\u2019autonomie du sujet est un trait \u00e9volutionnaire irr\u00e9ductible qui se manifeste partout par la r\u00e9sistance et la r\u00e9volte. L\u2019humanit\u00e9 a fabriqu\u00e9 sa cage sociale, mais veut s\u2019en \u00e9chapper. La d\u00e9mocratie est le laboratoire dans lequel elle peut inventer les instruments de ce nouveau mode de vie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La mouvance libertaire est immense et ressurgit partout dans l\u2019histoire sous des formes diff\u00e9rentes, certaines organis\u00e9es et durables, d\u2019autres informelles et temporaires, toutes poursuivant des buts en apparence diff\u00e9rents mais identiques dans leur opposition au principe hi\u00e9rarchique et \u00e0 l\u2019\u00c9tat. Des v\u00e9ritables soci\u00e9t\u00e9s anarchistes &#8211; si on peut utiliser ce terme en soi oxymorique\u00a0 \u2013 sont apparues dans l\u2019histoire moderne et ont mis \u00e0 mal des empires\u00a0: les compagnies pirates aux XVII<sup>e<\/sup> et XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cles, adeptes des th\u00e9ories pr\u00e9r\u00e9volutionnaires anglaises, les Cosaques du XVI<sup>e<\/sup> au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cles, l\u2019empire des Comanches au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, les montagnards d\u2019Asie du Sud-Est aujourd\u2019hui encore, et bien d\u2019autres. Plus r\u00e9centes encore, des communaut\u00e9s post-catastrophiques spontan\u00e9es, l\u2019anarcho-syndicalisme, les communaut\u00e9s hippies, post-hippies (par exemple la Rainbow Family), le mouvement zapatiste au Mexique, des sectes religieuses diverses, les pacifistes, les Nuits Debout, <em>Charlie Hebdo<\/em>, les anarchistes insurectionnistes, les \u00e9cologistes, les d\u00e9fenseurs des droits animaux, les Indign\u00e9s, Occupy Wall Street, les manifestations de 1968, les communes autog\u00e9r\u00e9es et une infinit\u00e9 d\u2019autres manifestations et mouvements plus ou moins organis\u00e9s, plus ou moins \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, tous en dehors et la plupart du temps contre l\u2019\u00c9tat. Un inventaire complet et syst\u00e9matique de toutes ces formes de r\u00e9sistance d\u00e9montre facilement la persistance, l\u2019inventivit\u00e9 et la puissance de cette \u00e9nergie morale universelle qui pose l\u2019\u00e9quivalence ontologique du vivant dans son ensemble.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Mais une vision raisonnable de l\u2019avenir ne peut pas consister \u00e0 retourner vers un mode de vie pr\u00e9historique, \u00e0 renoncer \u00e0 ce que la soci\u00e9t\u00e9 hi\u00e9rarchique a cr\u00e9\u00e9 d\u2019admirable et de pr\u00e9cieux, comme la m\u00e9thode scientifique, les technologies, la cr\u00e9ation artistique, \u00e0 tout ce qui est mat\u00e9riellement utile et agr\u00e9able, \u00e0 tout ce qui am\u00e9liore r\u00e9ellement la vie humaine, \u00e0 tout ce que dans sa g\u00e9henne sociale l\u2019imagination a cr\u00e9\u00e9 de merveilleux. La pens\u00e9e anarchiste et libertaire doit donc \u0153uvrer \u00e0 trouver une voie. Il faut que dans l\u2019arbre g\u00e9n\u00e9alogique des soci\u00e9t\u00e9s humaines un rameau se d\u00e9tache et devienne une branche solide. Pour le moment, ce travail se fait dans la multitude des essais, des tentatives de vie communautaire, des refus de la n\u00e9antisation marchande, de l\u2019opposition \u00e0 la guerre, au dogme de la croissance et \u00e0 la destruction de l\u2019environnement, aux imp\u00e9ratifs hi\u00e9rarchiques sous toutes leurs formes \u2013 en particulier sexiste, raciste, ethnique, d\u2019\u00e2ge, de couleur, de nationalit\u00e9, de beaut\u00e9 physique ou de comp\u00e9tence scolaire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Mais on ne peut pas que refuser l\u2019in\u00e9galit\u00e9, il faut aussi <em>construire l\u2019\u00e9galit\u00e9<\/em>, une entreprise difficile pour laquelle des cultures tribales pourraient nous donner quelques bonnes le\u00e7ons. La construction de l\u2019\u00e9galit\u00e9 est un travail en soi, elle n\u2019est pas simplement la n\u00e9gation de l\u2019in\u00e9galit\u00e9, pas plus que f\u00e9minisme ne doit se contenter de combattre l\u2019in\u00e9galit\u00e9 sexuelle ou de genre. Il doit aussi construire une nouvelle relation entre sexes. Il faut pouvoir r\u00e9tablir dans les actes l\u2019\u00e9quivalence ontologique des agents, assurer la r\u00e9partition des ressources sur des crit\u00e8res non hi\u00e9rarchiques (le besoin, la comp\u00e9tence ou m\u00eame le travail r\u00e9introduisent une gradation entre personnes), s\u00e9parer l\u2019autorit\u00e9 du pouvoir, r\u00e9tablir l\u2019ethos du partage comme un paradigme dominant, remplacer la comp\u00e9tition par l\u2019\u00e9mulation, adopter un mode d\u2019organisation r\u00e9ticulaire et non corporatiste. Dans le m\u00eame temps, il faut pr\u00e9server les acquis de notre histoire et de ses biens culturels innombrables. Ce n\u2019est pas une mince affaire et pas celle d\u2019une seule g\u00e9n\u00e9ration. Sans une modification des consciences, il n\u2019y aura pas de transformation sociale. Heureusement elle est en marche.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>En fin de compte il faudra trouver une voie qui n\u2019est plus celle de l\u2019ordre hi\u00e9rarchique, m\u00e9canique, lin\u00e9aire, mais plut\u00f4t celle d\u2019une sorte de d\u00e9sordre harmonieux, d\u2019un chaos cr\u00e9ateur, d\u2019une incertitude confiante, d\u2019une soumission \u00e0 la nature, d\u2019une acceptation confiante de ses lois, d\u2019un v\u00e9ritable respect pour tous les \u00eatres vivants, et pas seulement pour le seul animal humain. Il faut d\u00e9laisser l\u2019ordre et choisir l\u2019harmonie. Seule une ontologie de l\u2019\u00e9quivalence peut sauver de la catastrophe totale \u00e0 quoi nous am\u00e8nent une ontologie de la diff\u00e9rence hi\u00e9rarchique, une pens\u00e9e de lois m\u00e9caniques inflig\u00e9es \u00e0 l\u2019al\u00e9atoire et la n\u00e9antisation de la personne dans le march\u00e9. Plus concr\u00e8tement, on pourra peut-\u00eatre \u00e9chapper \u00e0 l\u2019ennui, au malheur, \u00e0 la guerre, \u00e0 la pauvret\u00e9, \u00e0 la destruction du monde. On pourra enfin s\u2019amuser vraiment.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Charles Macdonald<\/strong> est anthropologue, directeur de recherche honoraire au CNRS. Il est notamment l\u2019auteur de\u00a0: <em>Sinsin., le th\u00e9\u00e2tre des g\u00e9nies. Le cycle rituel f\u00e9minin de Punang-Ir\u00e4r\u00e4j, Palawan, Philippines<\/em>, Paris, CNRS, 1990, et\u00a0 <em>Uncultural Behavior. <\/em><em>An Anthropological Investigation of Suicide in the Southern Philippines<\/em>, Honolulu, University of Hawai\u2019i Press, 2007. Il a particip\u00e9 au livre collectif <em>Anarchic Solidarity. Autonomy, Equality, and Fellowship in Southern Asia<\/em>, Thomas Gibson and Kenneth Sillander (eds.), New Haven, Yale University Southeast Asia Studies, 2011 (voir <a href=\"http:\/\/cseas.yale.edu\/anarchic-solidarity\">http:\/\/cseas.yale.edu\/anarchic-solidarity<\/a>).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a>\u00a0J\u00e9r\u00f4me Rousseau, <em>Rethinking Social Evolution. The Perspective from Middle-Range Societies.<\/em>\u00a0 Montreal &amp; Kingston-London,-Ithaca, McGill-Queen\u2019s University Press, 2006.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a>\u00a0Alan Page Fiske, \u00ab\u00a0The four elementary forms of sociality. Framework for a unified theory of social relations\u00a0\u00bb, <em>Psychological Review<\/em>, 1992, vol. 99 (4), pp. 689\u2013723.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a>\u00a0Hakim Bey, <em>T.A.Z.<\/em> <em>Temporary Autonomous Zones. Ontological anarchy, Poetic Terrorism<\/em>, New York, Autonomedia, 2003.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a>\u00a0Richard, Koenigsberg, <em>The Psychoanalysis of Racism, Revolution and Nationalism<\/em>, New York, Library of Social Science, 2011.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a>\u00a0Slavoj Zizek, <em>The Sublime Object of Ideology<\/em>, London &amp; New York, Verso, 1989.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a>\u00a0Benedict Anderson, <em>Imagined Communities. Reflections on the Origin and Spread of Nationalism<\/em>, London &amp; New York, Verso, 1983.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a>\u00a0David Graeber, <em>Possibilities. Essays on Hierarchy, Rebellion, and Desire<\/em>, Oakland, AK Press, 2007.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a>\u00a0Marcel Mauss, \u00ab\u00a0Essai sur le Don. Forme et raison de l&rsquo;\u00e9change dans les soci\u00e9t\u00e9s archa\u00efques\u00a0\u00bb,\u00a0 <em>L&rsquo;Ann\u00e9e Sociologique<\/em>, 1925, n\u00b0 1.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a>\u00a0James Woodburn, \u00ab\u00a0Sharing is not a form of exchange. An analysis of property-sharing in immediate-return hunter-gatherer societies\u00a0\u00bb, in <em>Property Relations. Renewing the anthropological tradition<\/em>, C. M. Hann (ed.), Cambridge, Cambridge University Press, 1998, p.\u00a048-63.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a>\u00a0Peter Freuchen, <em>Arctic Adventure. My life in the frozen north<\/em> (1<sup>e<\/sup> ed. : 1935), New York, Farrar and Rinehart, 1976.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a>\u00a0M.A. Nowak, C.E. Tarnita &amp; E.O. Wilson, \u00ab\u00a0The evolution of eusociality\u00a0\u00bb, <em>Nature<\/em>, vol. 466, 26 August 2010, p.\u00a01057-1062.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a>\u00a0Joanna Overing, \u00ab The Efficacy of Laughter \u00bb, in <em>The Anthropology of Love and Anger. The \u00c6sthetics of Conviviality in Native Amazonia<\/em>, Joanna Overing &amp; Alan Passes, (eds.), London-New York, Routledge, 2000, p.\u00a064-81.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a>\u00a0R. Charafeddine and <em>al.<\/em>, \u00ab\u00a0Children\u2019s Allocation of Resources in Social Dominance Situations\u00a0\u00bb <em>Developmental Psychology<\/em>, november 2016, vol. 52, n\u00b0 11, p.\u00a01843-1857.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a>\u00a0Charles Macdonald, \u00ab\u00a0Structures des Groupes Humains. Vers une axiomatique\u00a0\u00bb, <em>L\u2019Homme<\/em>, 2016\/1, n\u00b0 217, p.\u00a07-20.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0Par Charles Macdonald &nbsp; &nbsp; Les sciences sociales ont pein\u00e9 dans un grand d\u00e9dale de complexit\u00e9s qu\u2019elles n\u2019ont ramen\u00e9 \u00e0 aucune loi d\u2019organisation claire, \u00e0 aucun principe v\u00e9ritablement unificateur, \u00e0 aucune conclusion fermement \u00e9tablie, \u00e0 aucune &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":583,"featured_media":3740,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[28,32],"tags":[282,283,94,284],"class_list":["post-3738","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-analyses","category-anthropologie-et-vision-de-lhumain","tag-anarchie","tag-anthropologie","tag-autonomie","tag-cooperation"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2017\/03\/mac-do.jpg?fit=1000%2C499&ssl=1","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/pc9uqr-Yi","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3738","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/583"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3738"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3738\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3745,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3738\/revisions\/3745"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/3740"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3738"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3738"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3738"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}