{"id":3711,"date":"2017-03-04T17:26:22","date_gmt":"2017-03-04T15:26:22","guid":{"rendered":"http:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=3711"},"modified":"2017-03-05T19:01:22","modified_gmt":"2017-03-05T17:01:22","slug":"que-faire-de-letat-dans-la-theorie-de-lintersectionnalite-une-reflexion-anarchiste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=3711","title":{"rendered":"Que faire de l\u2019\u00c9tat dans la th\u00e9orie de l\u2019intersectionnalit\u00e9 ? Une r\u00e9flexion anarchiste"},"content":{"rendered":"<h3><strong>Par Francis Dupuis-D\u00e9ri\u00a0<\/strong><a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a><\/h3>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0[L]\u2019humanit\u00e9 que nous voyons n\u2019est rien d\u2019autre que la mangeaille de l\u2019\u00c9tat, donn\u00e9e \u00e0 manger \u00e0 l\u2019\u00c9tat qui devient de plus en plus glouton. L\u2019humanit\u00e9 n\u2019est plus qu\u2019une humanit\u00e9 \u00e9tatis\u00e9e, et d\u00e9j\u00e0 depuis des si\u00e8cles,\u00a0donc depuis que l\u2019\u00c9tat existe\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Thomas Bernhard, <em>Ma\u00eetres anciens<\/em> (1<sup>e<\/sup> \u00e9d.\u00a0: 1985),<br \/>\nParis, Gallimard, 1988, p. 50.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Initi\u00e9 par des f\u00e9ministes africaines-am\u00e9ricaines aux \u00c9tats-Unis, le d\u00e9veloppement th\u00e9orique au sujet de la \u00ab\u00a0matrice de la domination\u00a0\u00bb, pour reprendre l\u2019expression de Patricia Hill Collins, et de l\u2019\u00ab\u00a0intersectionnalit\u00e9\u00a0\u00bb, de Kimberley Crenshaw, repr\u00e9sente sans doute la nouveaut\u00e9 des derni\u00e8res d\u00e9cennies la plus importante dans les sciences sociales et le militantisme<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Ces approches de la matrice de la domination et de l\u2019intersectionnalit\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9es selon une volont\u00e9 double de mieux comprendre (1) les in\u00e9galit\u00e9s mat\u00e9rielles, psychologiques et symboliques, ainsi que (2) les tensions dans les projets universitaires et les processus militants quant aux enjeux f\u00e9ministes, antiracistes et anticapitalistes<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. Des r\u00e9seaux et associations universitaires<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>, des mouvements sociaux, des organisations non gouvernementales et des institutions internationales reprennent cette approche. M\u00eame l\u2019\u00c9tat s\u2019y int\u00e9resse, sous la forme par exemple de politiques contre la discrimination<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>. Bref, l\u2019intersectionnalit\u00e9 est l\u2019un de ces \u00ab\u00a0mots \u00e0 la mode<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>\u00a0\u00bb dans les discussions sur les rapports de pouvoir et les luttes politiques d\u2019\u00e9mancipation, et cette approche suscite un \u00ab\u00a0engouement\u00a0\u00bb au point o\u00f9 cette \u00ab\u00a0popularit\u00e9 remarquable\u00a0\u00bb est elle-m\u00eame le sujet d\u2019analyses<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>.<\/p>\n<p>Les syst\u00e8mes ou les cat\u00e9gories discut\u00e9s dans les r\u00e9flexions au sujet de la matrice de la domination et de l\u2019intersectionnalit\u00e9 sont g\u00e9n\u00e9ralement la classe (capitalisme et [n\u00e9o]lib\u00e9ralisme), le sexe (patriarcat et sexisme) et la race (racisme et [post]colonialisme)<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>. Ces cat\u00e9gories sont tellement importantes qu\u2019elles sont parfois d\u00e9sign\u00e9es comme le \u00ab\u00a0grand trio<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>\u00a0\u00bb, le \u00ab\u00a0triptyque<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>\u00a0\u00bb, la \u00ab\u00a0trinit\u00e9<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>\u00a0\u00bb, la \u00ab\u00a0Sainte Trinit\u00e9<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a>\u00a0\u00bb ou la \u00ab\u00a0litanie<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a>\u00a0\u00bb. On y ajoute souvent la sexualit\u00e9 et l\u2019orientation sexuelle<a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\">[14]<\/a>. Ces cat\u00e9gories seraient \u00ab\u00a0les plus importantes en termes d\u2019oppression et d\u2019occasions de r\u00e9sistance<a href=\"#_ftn15\" name=\"_ftnref15\">[15]<\/a>\u00a0\u00bb. Certains textes proposent bien d\u2019autres cat\u00e9gories. Au final, j\u2019ai r\u00e9pertori\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 29 cat\u00e9gories, dont le sexe, les pr\u00e9f\u00e9rences sexuelles, la race, la nationalit\u00e9, les statuts traditionnels, la langue, la religion, l\u2019\u00e2ge, les capacit\u00e9s physiques, l\u2019apparence, la classe socio-\u00e9conomique, les comp\u00e9tences, la virtualit\u00e9 (cyberespace), le statut en tant que migrante, le statut des personnes autochtones (indig\u00e8nes\/am\u00e9rindiennes) ou r\u00e9fugi\u00e9es, l\u2019\u00e9tat de sant\u00e9, etc.<a href=\"#_ftn16\" name=\"_ftnref16\">[16]<\/a>.<\/p>\n<p>Cette pluralit\u00e9 foisonnante t\u00e9moigne de la pr\u00e9occupation de cartographier la \u00ab\u00a0matrice de la domination\u00a0\u00bb en incluant toutes les intersections possibles, donc de prendre en compte une tr\u00e8s grande diversit\u00e9 de syst\u00e8mes sociaux et d\u2019in\u00e9galit\u00e9s entre cat\u00e9gories. Cela dit, Patricia Hill Collins rappelait que l\u2019important n\u2019est pas de prendre en consid\u00e9ration toutes les oppressions en tout temps, mais plut\u00f4t de savoir \u00e9valuer quelles oppressions influent sur telle ou telle situation<a href=\"#_ftn17\" name=\"_ftnref17\">[17]<\/a>.<\/p>\n<p>Curieusement, aucun des textes de synth\u00e8se consult\u00e9s n\u2019identifie l\u2019\u00c9tat comme un syst\u00e8me de domination. L\u2019\u00c9tat est plut\u00f4t pr\u00e9sent\u00e9 comme une institution secondaire dont le r\u00f4le est de renforcer les syst\u00e8mes de domination, ou d\u2019en limiter les effets les plus nuisibles. Je propose donc ici d\u2019examiner la possibilit\u00e9 de consid\u00e9rer l\u2019\u00c9tat lui-m\u00eame comme un syst\u00e8me de domination, plut\u00f4t qu\u2019une institution au service de syst\u00e8mes de domination ou de mouvements d\u2019\u00e9mancipations dans leur qu\u00eate de justice. Je compte m\u2019inspirer de la perspective historique et contemporaine du mouvement anarchiste, en particulier aux \u00c9tats-Unis et en Europe<a href=\"#_ftn18\" name=\"_ftnref18\">[18]<\/a>. M\u00eame si les anarchistes ne sont pas n\u00e9cessairement des subalternes, on les retrouve le plus souvent dans des emplois mal pay\u00e9s (ou sans emploi), s\u2019identifiant avec les subalternes par solidarit\u00e9, et subissant la r\u00e9pression de l\u2019\u00c9tat (brutalit\u00e9 polici\u00e8re, emprisonnement, voire ex\u00e9cution) en tant que contestataires radicaux et marginaux. Plusieurs anarchistes, que ce soit par la militance ou l\u2019\u00e9crit, ont pris en consid\u00e9ration les syst\u00e8mes de domination tels que le sexisme, le racisme et le classisme.<\/p>\n<p>Si je mobilise les voix anarchistes pour pr\u00e9senter l\u2019\u00c9tat comme syst\u00e8me dans la conceptualisation de la matrice de la domination et de l\u2019intersectionnalit\u00e9, je reste conscient des limites de la discussion propos\u00e9e\u00a0: je ne parviendrai pas ici \u00e0 \u00e9laborer \u00e0 la fois une conceptualisation de l\u2019\u00c9tat comme syst\u00e8me et une analyse approfondie de son imbrication dans les autres syst\u00e8mes de domination qu\u2019il influence et qui l\u2019influencent. Cette limitation est bien restrictive puisque le principal apport de l\u2019analyse intersectionnelle r\u00e9side pr\u00e9cis\u00e9ment dans \u00ab\u00a0cette id\u00e9e critique que la race, la classe, le genre, la sexualit\u00e9, l\u2019ethnicit\u00e9, la nation, la capacit\u00e9 et l\u2019\u00e2ge fonctionnent non pas comme des entit\u00e9s unitaires et mutuellement exclusives, mais comme des ph\u00e9nom\u00e8nes qui produisent des in\u00e9galit\u00e9s sociales complexes<a href=\"#_ftn19\" name=\"_ftnref19\">[19]<\/a>\u00a0\u00bb. Cela dit, la sp\u00e9cialiste de l\u2019Afrique, Hazel Carby, reconna\u00eet l\u2019int\u00e9r\u00eat de saisir les syst\u00e8mes de domination \u00ab\u00a0dans leurs sp\u00e9cificit\u00e9s<a href=\"#_ftn20\" name=\"_ftnref20\">[20]<\/a>\u00a0\u00bb. De m\u00eame, selon la sociologue Danielle Juteau, \u00ab\u00a0th\u00e9oriser\u00a0\u00bb un syst\u00e8me sp\u00e9cifique est \u00ab\u00a0une \u00e9tape qui met \u00e0 d\u00e9couvert un rapport [social] occult\u00e9\u00a0\u00bb, ce qui est une condition \u00ab\u00a0pr\u00e9alable \u00e0 son articulation \u00e0 d\u2019autres rapports sociaux, n\u00e9cessaire \u00e0 la th\u00e9orisation de l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 sociale<a href=\"#_ftn21\" name=\"_ftnref21\">[21]<\/a>\u00a0\u00bb. Mon objectif est donc simplement d\u2019identifier l\u2019\u00e9tatisme comme un syst\u00e8me de domination oubli\u00e9 par les intersectionnalistes, dans l\u2019espoir que cette reconnaissance pourrait aider \u00e0 prendre en compte certaines luttes de contestation et de r\u00e9sistance.<\/p>\n<h3><strong>Pr\u00e9sentation g\u00e9n\u00e9rale de la th\u00e9orie de l\u2019intersectionnalit\u00e9<\/strong><\/h3>\n<p>La proposition th\u00e9orique, conceptuelle et analytique de la matrice de la domination et de l\u2019intersectionnalit\u00e9 consiste \u00e0 saisir la r\u00e9alit\u00e9 sociale comme constitu\u00e9e de plusieurs syst\u00e8mes de domination imbriqu\u00e9s les uns dans les autres et formant une \u00ab\u00a0matrice\u00a0\u00bb o\u00f9 les institutions et les individus se situent souvent \u00e0 l\u2019intersection de plusieurs de ces syst\u00e8mes<a href=\"#_ftn22\" name=\"_ftnref22\">[22]<\/a>. Patricia Hill Collins a expliqu\u00e9 qu\u2019\u00ab\u00a0adopter un mod\u00e8le inclusif offre le cadre conceptuel n\u00e9cessaire pour chaque individu pour voir qu\u2019elle ou il est <em>\u00e0 la fois<\/em> membre de plusieurs groupes dominants <em>et<\/em> de plusieurs groupes subordonn\u00e9s<a href=\"#_ftn23\" name=\"_ftnref23\">[23]<\/a>\u00a0\u00bb. En effet, \u00ab\u00a0dans cette matrice, les femmes blanches sont p\u00e9nalis\u00e9es par leur genre mais privil\u00e9gi\u00e9es par leur race. Selon le contexte, un individu peut \u00eatre un oppresseur, un membre d\u2019un groupe opprim\u00e9, ou \u00e0 la fois un oppresseur et un opprim\u00e9<a href=\"#_ftn24\" name=\"_ftnref24\">[24]<\/a>\u00a0\u00bb. Cela dit, il ne s\u2019agit pas d\u2019un mod\u00e8le additif de l\u2019oppression qui ne fonctionnerait qu\u2019en additionnant ou en soustrayant math\u00e9matiquement les avantages ou les d\u00e9savantages associ\u00e9s \u00e0 telle ou telle position dans le syst\u00e8me. En effet, plusieurs situations sont complexes et paradoxales et ne se laissent pas saisir par un tel calcul. Aux \u00c9tats-Unis, par exemple, \u00eatre une femme signifie appartenir \u00e0 la classe de sexe subalterne, ce qui est pourtant un avantage relatif par rapport au profilage criminel et aux interventions polici\u00e8res. Ainsi, la police compte une majorit\u00e9 d\u2019hommes et il est reconnu que l\u2019institution polici\u00e8re est misogyne. Or, les femmes risquent moins que les hommes d\u2019\u00eatre interpell\u00e9es, fouill\u00e9es et arr\u00eat\u00e9es (l\u2019identit\u00e9 femme offre ici un avantage relatif). Pourtant, des policiers peuvent profiter d\u2019une intervention pour harceler ou agresser sexuellement une femme (l\u2019identit\u00e9 femme n\u2019\u00e9tant alors plus un avantage).<\/p>\n<p>Tous les syst\u00e8mes sous-entendent des dynamiques de domination, d\u2019oppression, d\u2019appropriation et d\u2019exclusion<a href=\"#_ftn25\" name=\"_ftnref25\">[25]<\/a>. La <em>domination<\/em> signifie le pouvoir d\u2019imposer sa volont\u00e9 aux autres dans des d\u00e9cisions qui touchent la collectivit\u00e9; le dominant d\u00e9cide pour la collectivit\u00e9 des r\u00e8gles, des normes et des valeurs. L\u2019<em>oppression<\/em> d\u00e9signe les m\u00e9canismes et dispositifs de discipline et de contr\u00f4le par la menace et la peur, la punition symbolique et mat\u00e9rielle, y compris par la violence psychologique et physique, ou m\u00eame la terreur. L\u2019<em>appropriation<\/em> (extorsion, exploitation, d\u00e9possession) concerne le profit sous forme de biens ou services mat\u00e9riels, psychologiques ou symboliques que le dominant tire du travail du subalterne, de ses biens et de son corps. L\u2019<em>exclusion<\/em> \u00e9voque la discrimination et la s\u00e9gr\u00e9gation (\u00e9conomique, g\u00e9ographique, culturelle, etc.), l\u2019enfermement ou l\u2019expulsion, voire l\u2019extermination<a href=\"#_ftn26\" name=\"_ftnref26\">[26]<\/a>. Ces ph\u00e9nom\u00e8nes \u2014 qui sont imbriqu\u00e9s et non mutuellement exclusifs \u2014 sous-entendent une division in\u00e9galitaire du travail mat\u00e9riel, psychologique et symbolique, et un partage tout aussi in\u00e9galitaire des ressources mat\u00e9rielles, psychologiques et symboliques, y compris des privil\u00e8ges<a href=\"#_ftn27\" name=\"_ftnref27\">[27]<\/a>.<\/p>\n<p>La domination, l\u2019oppression, l\u2019appropriation et l\u2019exclusion forment un syst\u00e8me par leur imbrication et en op\u00e9rant de mani\u00e8re transversale dans diverses sph\u00e8res d\u2019activit\u00e9s sociales. Par exemple, dans plusieurs soci\u00e9t\u00e9s contemporaines, le capitalisme se caract\u00e9rise par des formes de domination, d\u2019oppression, d\u2019appropriation et d\u2019exclusion qui touchent presque toutes les activit\u00e9s sociales ; on peut en dire autant du patriarcat, du racisme, mais aussi de l\u2019\u00c9tat. Ces syst\u00e8mes sont la cible de mouvements de contestation, de r\u00e9sistance et d\u2019\u00e9mancipation, mais ils influencent aussi et se recomposent m\u00eame dans des mouvements sociaux qui les contestent (d\u2019o\u00f9, par exemple, des in\u00e9galit\u00e9s dans la division du travail militant, dans le partage des ressources militantes et dans la distribution du pouvoir politique<a href=\"#_ftn28\" name=\"_ftnref28\">[28]<\/a>). Il n\u2019y a pas de consensus, cela dit, \u00e0 savoir si la r\u00e9sistance et la lutte d\u2019\u00e9mancipation doivent se constituer hors des cat\u00e9gories et les rejeter <em>a priori<\/em>, soit insister pour combattre la domination et les in\u00e9galit\u00e9s dans les cat\u00e9gories (entre femmes, par exemple), ou se servir de ces cat\u00e9gories socialement constitu\u00e9es pour mobiliser des sujets politiques collectifs avec la possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9largir la lutte par des alliances et des coalitions de cat\u00e9gories<a href=\"#_ftn29\" name=\"_ftnref29\">[29]<\/a>.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie de la matrice de la domination ou de l\u2019intersectionnalit\u00e9 propose de concevoir ces syst\u00e8mes comme \u00e9tant organiquement li\u00e9s<a href=\"#_ftn30\" name=\"_ftnref30\">[30]<\/a> dans la mesure o\u00f9 ils sont coconstitu\u00e9s<a href=\"#_ftn31\" name=\"_ftnref31\">[31]<\/a> ou \u00ab\u00a0coextensifs\u00a0\u00bb parce qu\u2019ils s\u2019influencent et se \u00ab\u00a0coproduisent\u00a0\u00bb mutuellement<a href=\"#_ftn32\" name=\"_ftnref32\">[32]<\/a>. Cela dit, la notion de \u00ab\u00a0matrice de la domination\u00a0\u00bb sous-entend surtout une dimension macro, soit le syst\u00e8me englobant (par ex.\u00a0: patriarcat, capitalisme), alors que la notion d\u2019\u00ab\u00a0intersectionnalit\u00e9\u00a0\u00bb \u00e9voque plut\u00f4t une dimension micro, soit la position de l\u2019individu. Dans la dimension m\u00e9so, se trouvent les institutions qui peuvent \u00eatre influenc\u00e9es par plusieurs syst\u00e8mes, mais sont souvent reconnues comme appartenant avant tout \u00e0 l\u2019un d\u2019entre eux\u00a0: la famille (patriarcat), l\u2019entreprise priv\u00e9e (capitalisme), la police (\u00c9tat)<a href=\"#_ftn33\" name=\"_ftnref33\">[33]<\/a>. En principe, l\u2019analyse \u00e0 chacun de ces niveaux doit toujours accorder une attention particuli\u00e8re aux rapports sociaux. L\u2019approche de la matrice de la domination et de l\u2019intersectionnalit\u00e9 doit permettre de voir comment divers rapports sociaux s\u2019additionnent, se multiplient, ou surtout se conjuguent pour produire des \u00ab\u00a0effets impr\u00e9visibles\u00a0\u00bb, pour reprendre l\u2019expression de Sirma Bilge<a href=\"#_ftn34\" name=\"_ftnref34\">[34]<\/a>, \u00e0 la fois dans la structure des syst\u00e8mes (macro), dans les institutions (m\u00e9so) et au plan individuel (micro).<\/p>\n<p>Ainsi r\u00e9sum\u00e9, on pourrait croire que l\u2019\u00c9tat occupe une place importante dans la th\u00e9orie de la matrice de la domination et l\u2019intersectionnalit\u00e9, consid\u00e9rant \u2014 entre autres choses \u2014 que l\u2019histoire occidentale du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle se confond souvent avec l\u2019histoire d\u2019\u00c9tats coloniaux et totalitaires, qui ont d\u00e9velopp\u00e9 des pratiques de domination, d\u2019oppression, d\u2019appropriation et d\u2019exclusion particuli\u00e8rement puissantes. De fait, des f\u00e9ministes parlent de l\u2019\u00c9tat-patriarcal, des antiracistes de l\u2019\u00c9tat-racial, et des socialistes de l\u2019\u00c9tat-capitaliste. On pourrait donc penser que l\u2019\u00e9tatisme est un des principaux syst\u00e8mes identifi\u00e9s dans la matrice de la domination. Or il n\u2019en est rien.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3><strong>L\u2019\u00c9tat comme institution auxiliaire<\/strong><\/h3>\n<p>Dans les textes consult\u00e9s traitant de la matrice de la domination et de l\u2019intersectionnalit\u00e9, l\u2019\u00c9tat est parfois repr\u00e9sent\u00e9 comme un \u00ab\u00a0contexte politique\u00a0\u00bb dans lequel il faut situer les rapports sociaux de sexe, race et classe<a href=\"#_ftn35\" name=\"_ftnref35\">[35]<\/a>. D\u2019autres textes pr\u00e9sentent l\u2019\u00c9tat comme une institution \u00e0 qui les subalternes peuvent demander de l\u2019aide<a href=\"#_ftn36\" name=\"_ftnref36\">[36]<\/a>. Comme le d\u00e9clare Christian Poiret, il serait possible de \u00ab\u00a0retourner l\u2019outil l\u00e9gislatif pour en faire un moyen de r\u00e9sistance et de lib\u00e9ration et non plus d\u2019oppression<a href=\"#_ftn37\" name=\"_ftnref37\">[37]<\/a>\u00a0\u00bb. Des f\u00e9ministes, par exemple, sont parvenues \u00e0 obtenir de l\u2019\u00c9tat la cr\u00e9ation d\u2019un minist\u00e8re de la Condition f\u00e9minine ou un secr\u00e9tariat de l\u2019\u00c9galit\u00e9 des genres<a href=\"#_ftn38\" name=\"_ftnref38\">[38]<\/a>. Aux Nations Unies et dans l\u2019Union europ\u00e9enne des politiques de luttes contre la discrimination ont \u00e9t\u00e9 mises en place, int\u00e9grant une analyse de l\u2019intersectionnalit\u00e9, la Commission europ\u00e9enne faisant m\u00eame une r\u00e9f\u00e9rence explicite \u00e0 la \u00ab\u00a0discrimination intersectionnelle<a href=\"#_ftn39\" name=\"_ftnref39\">[39]<\/a>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Pourtant, le plus souvent, l\u2019\u00c9tat est pr\u00e9sent\u00e9 comme une institution auxiliaire aux syst\u00e8mes de domination, o\u00f9 les \u00ab\u00a0divisions sociales\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0s\u2019expriment dans des institutions et des organisations sp\u00e9cifiques comme les lois de l\u2019\u00c9tat et les agences de l\u2019\u00c9tat<a href=\"#_ftn40\" name=\"_ftnref40\">[40]<\/a>\u00a0\u00bb, ou une \u00ab\u00a0institution\u00a0\u00bb qui renforce ces syst\u00e8mes et les rapports sociaux ou les cat\u00e9gories qui les constituent<a href=\"#_ftn41\" name=\"_ftnref41\">[41]<\/a>, ou encore une institution auxiliaire qui contribue \u00ab\u00a0puissamment \u00e0 organiser la division du travail et donc co-former les rapports sociaux de sexe, de \u201crace\u201d et de classe de la mondialisation n\u00e9olib\u00e9rale<a href=\"#_ftn42\" name=\"_ftnref42\">[42]<\/a>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Il est incontestable que les \u00c9tats influencent les autres syst\u00e8mes de domination. Dans le cas du patriarcat, par exemple, l\u2019\u00c9tat attribue le sexe\u00a0 des\u00a0 nouveau-n\u00e9s, information collig\u00e9e dans des registres officiels; l\u2019\u00c9tat l\u00e9gif\u00e8re dans le domaine de la contraception, de l\u2019avortement, de la maternit\u00e9 et des droits des enfants et des parents; l\u2019\u00c9tat r\u00e9gule les pratiques sexuelles interdites et permises, y compris l\u2019\u00e2ge l\u00e9gal pour avoir des relations sexuelles et les relations sexuelles monnay\u00e9es; dans certains cas, l\u2019\u00c9tat interdit les relations sexuelles interraciales, ou encore pr\u00e9voit d\u2019appliquer la peine de mort en cas de relations sexuelles interdites, en particulier homosexuelles. Et les \u00c9tats sont contr\u00f4l\u00e9s majoritairement par des hommes, surtout les institutions les plus puissantes (conseil des ministres, parlement, arm\u00e9e et police).<\/p>\n<p>M\u00eame sans parler de la guerre, du colonialisme et de l\u2019imp\u00e9rialisme, les \u00c9tats sont \u00e9galement tr\u00e8s influents en ce qui a trait au racisme, puisqu\u2019ils accordent la nationalit\u00e9, l\u00e9gif\u00e8rent sur les langues (parfois aussi sur les v\u00eatements), et d\u00e9cident qui a le droit d\u2019entrer dans le territoire qu\u2019ils contr\u00f4lent, et qui peut en \u00eatre expuls\u00e9<a href=\"#_ftn43\" name=\"_ftnref43\">[43]<\/a>. Dans certains pays, les \u00c9tats distinguent les \u00ab\u00a0races\u00a0\u00bb en fonction du sang, comme le fait le Canada dans le cadre de la \u00ab\u00a0Loi sur les Indiens\u00a0\u00bb. Dans les pays multinationaux ou multiethniques, l\u2019\u00c9tat est en g\u00e9n\u00e9ral contr\u00f4l\u00e9 par une nation ou une ethnie dominante, qui tire de cette domination des avantages mat\u00e9riels, psychologiques et symboliques significatifs.<\/p>\n<p>Quant au capitalisme, l\u2019\u00c9tat prot\u00e8ge la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, et d\u00e9termine l\u2019\u00e2ge l\u00e9gal du travail pour un salaire et celui de la retraite; l\u2019\u00c9tat l\u00e9gif\u00e8re en termes de droit des entreprises et de droit syndical et intervient r\u00e9guli\u00e8rement lors des conflits opposant le patronat et les salari\u00e9s (sans oublier les subventions directes ou indirectes consenties aux firmes priv\u00e9es par l\u2019\u00c9tat). Les lois et r\u00e8glements des normes du travail salari\u00e9 comptent de nombreuses clauses de traitement diff\u00e9renci\u00e9 quant au droit de propri\u00e9t\u00e9 et du travail en termes d\u2019\u00e2ge, de sexe et de nationalit\u00e9, y compris en ce qui concerne les populations immigr\u00e9es.<\/p>\n<p>Cela dit, l\u2019\u00c9tat n\u2019est ici qu\u2019une institution parmi d\u2019autres, puisque les m\u00e9dias et les \u00c9glises ont aussi le pouvoir d\u2019imposer des \u00ab\u00a0syst\u00e8mes de diff\u00e9renciation<a href=\"#_ftn44\" name=\"_ftnref44\">[44]<\/a>\u00a0\u00bb. Bref, si l\u2019\u00c9tat est critiqu\u00e9, c\u2019est pour son r\u00f4le n\u00e9faste comme institution qui influence des syst\u00e8mes de domination et des rapports sociaux in\u00e9galitaires, mais pas en tant que syst\u00e8me de domination.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3><strong>Anarchisme et \u00e9tatisme<\/strong><\/h3>\n<p>L\u2019anarchisme est \u00e0 la fois une philosophie politique ou une id\u00e9ologie et un mouvement social qui lutte pour la fin de la domination, de l\u2019oppression, de l\u2019appropriation et de l\u2019exclusion, s\u2019opposant donc \u2014 en principe \u2014 \u00e0 toutes les formes de hi\u00e9rarchie, y compris l\u2019\u00c9tat, le capitalisme, les institutions religieuses, le patriarcat et le racisme. En tant que philosophie politique et mouvement social, l\u2019anarchisme porte un projet positif de justice, de libert\u00e9, d\u2019\u00e9galit\u00e9 et de solidarit\u00e9. Dans les ann\u00e9es 1970, aux \u00c9tats-Unis, le philosophe anarchiste David Thoreau Wieck, pr\u00e9sentait l\u2019anarchisme en des termes parfaitement compatibles avec les consid\u00e9rations th\u00e9oriques et pratiques des approches de la matrice de la domination et de l\u2019intersectionnalit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019anarchisme peut \u00eatre compris comme l\u2019id\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale sociale et politique qui exprime la n\u00e9gation de toute forme de pouvoir, souverainet\u00e9, domination, et division hi\u00e9rarchique, et une volont\u00e9 de leur dissolution\u00a0[\u2026]. L\u2019Anarchisme est donc plus que de l\u2019anti-\u00e9tatisme. Mais le gouvernement (l\u2019\u00c9tat), [\u2026] se tient au centre d\u2019<em>une toile de la domination sociale <\/em>[\u2026]. L\u2019anarchisme est donc la philosophie sociale et politique qui propose d\u2019\u00e9radiquer toutes les divisions (politiques) entre ceux et celles qui ont et ceux et celles qui n\u2019ont pas [\u2026] et d\u2019abolir les identit\u00e9s de dirigeant et de sujet, de dirigeant et de dirig\u00e9, de connaissant et d\u2019ignorant, de sup\u00e9rieur et d\u2019inf\u00e9rieur, de ma\u00eetre et de servant, d\u2019humain et d\u2019inhumain<a href=\"#_ftn45\" name=\"_ftnref45\">[45]<\/a>.\u00a0\u00bb (<em>je souligne<\/em>)<\/p>\n<p>Cette fa\u00e7on de pr\u00e9senter l\u2019anarchisme reconna\u00eet l\u2019existence d\u2019un ensemble de syst\u00e8mes de domination (\u00ab\u00a0une toile de domination sociale\u00a0\u00bb) et de positions hi\u00e9rarchis\u00e9es et donc in\u00e9galitaires<a href=\"#_ftn46\" name=\"_ftnref46\">[46]<\/a>. Cela dit, il est vrai que des anarchistes n\u2019ont pas port\u00e9 beaucoup d\u2019attention, entre autres, au racisme et au sexisme. Il est vrai aussi que plusieurs anarchistes ont consid\u00e9r\u00e9 ou consid\u00e8rent encore que l\u2019\u00c9tat est une institution secondaire dont la fonction est de d\u00e9fendre le syst\u00e8me capitaliste contre les salari\u00e9s ou les pauvres (en cela, ces anarchistes rejoignent les marxistes, les socialistes et m\u00eame des lib\u00e9raux comme Adam Smith, par exemple)<a href=\"#_ftn47\" name=\"_ftnref47\">[47]<\/a>.<\/p>\n<p>Mais l\u2019anarchisme a ceci de particulier qu\u2019il permet aussi de comprendre l\u2019\u00c9tat comme \u00e9tant en soi un syst\u00e8me de domination, d\u2019oppression, d\u2019appropriation et d\u2019exclusion. L\u2019anarchiste russe Pierre Kropotkine \u00e9voquait les \u00ab\u00a0\u00e9tatistes<a href=\"#_ftn48\" name=\"_ftnref48\">[48]<\/a>\u00a0\u00bb et il expliquait (tout comme le sociologue Charles Tilly) que,<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019\u00c9tat est bien plus que l\u2019organisation d\u2019une administration, en vue d\u2019\u00e9tablir \u201cl\u2019harmonie\u201d dans la soci\u00e9t\u00e9, comme on le dit dans les universit\u00e9s. C\u2019est une organisation, \u00e9labor\u00e9e et perfectionn\u00e9e lentement dans le courant de trois si\u00e8cles, pour maintenir les droits, acquis par certaines classes, de profiter du travail des masses laborieuses; pour \u00e9tendre ces droits et en cr\u00e9er de nouveaux, qui m\u00e8nent \u00e0 de nouvelles inf\u00e9odations des citoyens, appauvris par la l\u00e9gislation, envers des groupes d\u2019individus combl\u00e9s des faveurs de la hi\u00e9rarchie gouvernementale. Telle est la vraie essence de l\u2019\u00c9tat<a href=\"#_ftn49\" name=\"_ftnref49\">[49]<\/a>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 peu pr\u00e8s \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, Emma Goldman parlait pour sa part de \u00ab\u00a0gouvernementalisme\u00a0\u00bb, alors que Maia Ramnath parle aujourd\u2019hui d\u2019\u00ab\u00a0\u00e9tatisme\u00a0\u00bb (<em>statism<\/em>) pour d\u00e9signer ce syst\u00e8me hi\u00e9rarchique in\u00e9galitaire compos\u00e9 de gouvernants et de gouvern\u00e9s<a href=\"#_ftn50\" name=\"_ftnref50\">[50]<\/a>. Ramnath d\u00e9finit l\u2019\u00c9tat comme \u00ab\u00a0un m\u00e9canisme con\u00e7u pour accumuler de la richesse, et pour faire des lois qui facilitent son fonctionnement, soit pour prot\u00e9ger sa propre stabilit\u00e9. Cela comprend le maintien d\u2019un degr\u00e9 raisonnable de contentement aupr\u00e8s de ses membres<a href=\"#_ftn51\" name=\"_ftnref51\">[51]<\/a>\u00a0\u00bb, m\u00eame si l\u2019\u00c9tat contemporain reste en fin de compte fond\u00e9 sur le monopole de la force<a href=\"#_ftn52\" name=\"_ftnref52\">[52]<\/a>. L\u2019\u00c9tat peut prendre des formes tr\u00e8s diff\u00e9rentes selon sa constitution, son r\u00e9gime ou l\u2019id\u00e9ologie de son gouvernement (fasciste, etc.), mais Emma Goldman consid\u00e9rait au-del\u00e0 de ces diff\u00e9rences que \u00ab\u00a0l\u2019\u00c9tat r\u00e9duit en esclavage [notre] esprit, dictant chaque \u00e9tape de notre conduite<a href=\"#_ftn53\" name=\"_ftnref53\">[53]<\/a>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Pour les anarchistes, donc, l\u2019\u00c9tat peut \u00eatre un m\u00e9tasyst\u00e8me de domination (au centre ou au-dessus de la matrice et d\u00e9terminant les autres syst\u00e8mes), un syst\u00e8me auxiliaire de protection au service des ma\u00eetres (la bourgeoisie), ou un syst\u00e8me de domination parmi d\u2019autres (dans la matrice de la domination). Dans tous les cas, il est toujours fond\u00e9 sur une division in\u00e9galitaire du travail politique qui comporte deux classes, soit les personnes gouvernantes et les gouvern\u00e9es. Au d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle aux \u00c9tats-Unis, Lucy Gonzales Parsons, une ancienne esclave d\u2019origines \u00e0 la fois am\u00e9rindienne, africaine et hispanique, et qui \u00e9tait anarchiste, antiraciste et f\u00e9ministe<a href=\"#_ftn54\" name=\"_ftnref54\">[54]<\/a>, parlait de la \u00ab\u00a0classe gouvernante<a href=\"#_ftn55\" name=\"_ftnref55\">[55]<\/a>\u00a0\u00bb et des \u00ab\u00a0gouvernementalistes<a href=\"#_ftn56\" name=\"_ftnref56\">[56]<\/a>\u00a0\u00bb pour d\u00e9signer les dominants politiques et les partisans de l\u2019\u00c9tat. Reconna\u00eetre l\u2019existence de deux cat\u00e9gories ou classes in\u00e9gales dans l\u2019\u00e9tatisme \u2014 les gouvernants ou dirigeants et les gouvern\u00e9s ou dirig\u00e9s \u2014 ne signifie pas que les membres de la classe des gouvernants entretiennent des rapports \u00e9galitaires ni que d\u2019autres syst\u00e8mes n\u2019ont pas d\u2019influence sur les classes \u00e9tatistes. Au Canada, par exemple, la majorit\u00e9 des fonctionnaires (membres de la classe gouvernante) sont des femmes, mais toutes ces bureaucrates n\u2019exercent pas le m\u00eame pouvoir et la m\u00eame influence. Les femmes sont minoritaires dans les secteurs les plus n\u00e9vralgiques et influents de l\u2019\u00c9tat, dont le parlement, l\u2019arm\u00e9e et la police, et leur situation est influenc\u00e9e, entre autres, par leurs autres identit\u00e9s de classe et de race. Enfin, leur emploi dans la fonction publique ne met pas ces femmes \u00e0 l\u2019abri du sexisme dans et hors de leur travail salari\u00e9. De m\u00eame, un Africains-Canadien qui s\u2019enr\u00f4le dans la police a en g\u00e9n\u00e9ral plus de pouvoir sur les Africains-Canadiens qui ne portent pas l\u2019uniforme, mais cela ne signifie pas qu\u2019il ne sera pas l\u2019objet de racisme dans et hors de son travail.<\/p>\n<p>Les anarchistes avaient conscience d\u00e8s le XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle que la mani\u00e8re dont l\u2019\u00c9tat traitait ses citoyennes et ses citoyens et les \u00e9trang\u00e8res et les \u00e9trangers pouvait \u00eatre influenc\u00e9e par des questions de sexisme et de racisme, ce qui explique les mobilisations anarchistes d\u2019alors contre la criminalisation de l\u2019homosexualit\u00e9<a href=\"#_ftn57\" name=\"_ftnref57\">[57]<\/a> et le colonialisme (Louise Michel, par exemple, qui a pris le parti des Kanaks en Nouvelle-Cal\u00e9donie). L\u2019anarchisme bien compris est donc une id\u00e9ologie politique qui reconna\u00eet d\u00e8s son origine l\u2019existence de la matrice de la domination. Il y a cons\u00e9quemment une grande possibilit\u00e9 de dialogue entre les anarchistes et celles et ceux qui th\u00e9orisent et pratiquent l\u2019intersectionnalit\u00e9.<\/p>\n<p>Voyons maintenant bri\u00e8vement comment conceptualiser l\u2019\u00c9tat d\u2019un point de vue anarchiste en tant que syst\u00e8me de domination (macro), une constellation d\u2019institutions (m\u00e9so) et une masse d\u2019individus et un r\u00e9seau de rapports sociaux (micro). Comme on l\u2019a vu pr\u00e9c\u00e9demment, l\u2019objectif n\u2019est pas ici de proposer une analyse intersectionnelle, mais plus simplement de montrer que l\u2019\u00e9tatisme est un syst\u00e8me que devraient prendre en consid\u00e9ration celles et ceux qui th\u00e9orisent et pratiquent l\u2019intersectionnalit\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4><strong><em>Macro (syst\u00e8me)<\/em><\/strong><\/h4>\n<p>L\u2019\u00c9tat n\u2019est pas qu\u2019une institution, mais bien un syst\u00e8me qui impose sa volont\u00e9 sur une population et un territoire sur lesquels il pr\u00e9tend exercer sa \u00ab\u00a0souverainet\u00e9\u00a0\u00bb, un nom neutre pour d\u00e9signer une <em>domination<\/em> qui s\u2019exprime par une constitution, des lois, des d\u00e9crets et des r\u00e8glements. Cette domination fait syst\u00e8me dans une population et sur un territoire donn\u00e9, puisqu\u2019elle affecte toutes les sph\u00e8res d\u2019activit\u00e9s sociales et qu\u2019elle structure des rapports sociaux entre la classe gouvernante et la classe gouvern\u00e9e. L\u2019\u00c9tat a m\u00eame la pr\u00e9tention d\u2019exercer une domination sur l\u2019ensemble des syst\u00e8mes, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019en d\u00e9terminer les valeurs, les normes et les r\u00e8gles, y compris les r\u00e9compenses et les punitions. C\u2019est ainsi que l\u2019\u00c9tat influence fortement les rapports sociaux de sexe, de race et de classe par ses lois, ses r\u00e8glements et ses politiques.<\/p>\n<p>La domination de l\u2019\u00c9tat est fond\u00e9e sur une <em>oppression<\/em> d\u2019autant plus brutale qu\u2019il s\u2019est arrog\u00e9 le monopole l\u00e9gal de la violence arm\u00e9e, m\u00eame s\u2019il peut supporter des services de \u00ab\u00a0s\u00e9curit\u00e9\u00a0\u00bb priv\u00e9s, et s\u2019il est tr\u00e8s tol\u00e9rant envers certaines violences syst\u00e9miques, comme la violence conjugale contre les femmes et la violence raciale. Cette oppression arm\u00e9e est g\u00e9n\u00e9ralement dirig\u00e9e contre des populations plus sp\u00e9cifiquement domin\u00e9es par l\u2019\u00c9tat, soit les individus consid\u00e9r\u00e9s comme criminels, les contestataires, les groupes ethniques et les nations subalternes et des populations \u00e9trang\u00e8res, lors des guerres. Les anarchistes insistent sur cette notion de monopole de la violence de l\u2019\u00c9tat<a href=\"#_ftn58\" name=\"_ftnref58\">[58]<\/a>, plusieurs ayant \u00e9t\u00e9 directement la cible de la r\u00e9pression de l\u2019\u00c9tat et l\u2019histoire de leur mouvement comptant de nombreux massacres et mises \u00e0 mort, ainsi que des emprisonnements par milliers. Tout comme les entreprises priv\u00e9es sont en concurrence dans le syst\u00e8me capitaliste, ou comme des hommes sont en comp\u00e9tition dans le patriarcat, les \u00c9tats peuvent \u00eatre rivaux et m\u00eame se faire la guerre, ou au contraire sceller des alliances.<\/p>\n<p>La classe gouvernante exploite (<em>appropriation<\/em>) la classe gouvern\u00e9e \u00e0 travers un syst\u00e8me de taxes, d\u2019imp\u00f4ts et d\u2019amendes, ce qui lui permet d\u2019assurer sa reproduction en tant que classe gouvernante. Cette exploitation est en fait une extorsion, puisqu\u2019elle est li\u00e9e directement \u00e0 l\u2019oppression et s\u2019effectue sous la menace (police, prison). Comme le rappelle le philosophe et anarchiste Alan Carter, \u00ab\u00a0[l]\u2019\u00c9tat a besoin de faire travailler les classes subalternes pour cr\u00e9er la richesse qu\u2019il taxera pour payer son personnel. [\u2026] Les programmes diff\u00e9rents peuvent en fait servir diff\u00e9rentes classes \u00e9conomiques de diverses mani\u00e8res, mais <em>tous les programmes choisis servent l\u2019\u00c9tat<\/em><a href=\"#_ftn59\" name=\"_ftnref59\">[59]<\/a>\u00a0\u00bb (d\u2019autres sp\u00e9cialistes de l\u2019anarchisme et des anarchistes partagent cette conception d\u2019un \u00c9tat exploiteur<a href=\"#_ftn60\" name=\"_ftnref60\">[60]<\/a>). Dans le cadre du colonialisme, l\u2019appropriation prend la forme d\u2019une d\u00e9possession puisque l\u2019\u00c9tat s\u2019approprie les terres, les cours d\u2019eau et autres ressources naturelles des peuples autochtones subalternes<a href=\"#_ftn61\" name=\"_ftnref61\">[61]<\/a>. Enfin, l\u2019\u00c9tat comme syst\u00e8me pratique l\u2019<em>exclusion<\/em> de plusieurs mani\u00e8res\u00a0: il distingue entre \u00ab\u00a0ses\u00a0\u00bb citoyennes et citoyens et les autres, qu\u2019il peut bannir de son territoire. L\u2019\u00c9tat peut exclure des cat\u00e9gories sociales du jeu politique\u00a0: les femmes l\u2019ont \u00e9t\u00e9 longtemps et le sont encore de certaines branches de l\u2019\u00c9tat, dont l\u2019arm\u00e9e ou les unit\u00e9s de combat et la police dans plusieurs pays; les personnes mineures sont encore exclues du jeu politique, quoique dans plusieurs pays elles peuvent s\u2019enr\u00f4ler dans l\u2019arm\u00e9e avant d\u2019avoir le droit de voter et d\u2019\u00eatre \u00e9lues.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4><strong><em>M\u00e9so (institutions) <\/em><\/strong><\/h4>\n<p>L\u2019\u00c9tat assure sa <em>domination <\/em>gr\u00e2ce \u00e0 de tr\u00e8s nombreuses institutions, dont le parlement, les minist\u00e8res, les tribunaux, ainsi que les paliers de gouvernement (f\u00e9d\u00e9ral, provincial et municipal, dans le cas du Canada), ainsi que par des soci\u00e9t\u00e9s d\u2019\u00c9tat (souvent des monopoles) et les services publics, y compris l\u2019\u00e9cole (ce qui ne signifie pas, bien \u00e9videmment, que les \u00e9coles priv\u00e9es servent mieux les int\u00e9r\u00eats des subalternes). La politologue et anarchiste contemporaine Ruth Kinna, comme d\u2019autres anarchistes, consid\u00e8re que l\u2019\u00c9tat exerce sa domination par l\u2019endoctrinement<a href=\"#_ftn62\" name=\"_ftnref62\">[62]<\/a>, soit par l\u2019\u00e9ducation \u00e9tatique et le nationalisme (qui rime souvent avec militarisme), ou encore le culte de la personnalit\u00e9 des chefs d\u2019\u00c9tat. L\u2019\u00c9tat impose m\u00eame sa volont\u00e9 et ses normes par la d\u00e9finition du temps (calendrier), des poids et mesures et de la langue.<\/p>\n<p>\u00c9videmment, l\u2019\u00c9tat poss\u00e8de aussi plusieurs institutions par lesquelles peut s\u2019exercer l\u2019<em>oppression<\/em>\u00a0: l\u2019arm\u00e9e, la police, les tribunaux, les prisons. Ces forces politiques ont des capacit\u00e9s d\u2019oppression qu\u2019aucune autre classe dominante ne poss\u00e8de dans le monde contemporain. Certains \u00c9tats disposent m\u00eame de l\u2019arme nucl\u00e9aire. Quant aux institutions li\u00e9es \u00e0 l\u2019<em>appropriation<\/em>, un retour historique sur la naissance de l\u2019\u00c9tat moderne et des proc\u00e9dures de collecte des imp\u00f4ts et des taxes, permet de constater qu\u2019\u00ab\u00a0[e]n tous temps et en tous lieux, les recouvrements d\u2019imp\u00f4ts n\u2019ont pu s\u2019achever sans recourir aux moyens de contrainte. L\u2019imp\u00f4t est n\u00e9cessairement li\u00e9 \u00e0 la force qui le fonde et qui le rend possible. [\u2026] L\u2019institutionnalisation de l\u2019imp\u00f4t moderne [en Occident] a \u00e9t\u00e9 le r\u00e9sultat d\u2019une v\u00e9ritable guerre int\u00e9rieure men\u00e9e par les agents de l\u2019\u00c9tat contre les r\u00e9sistances des sujets appartenant \u00e0 tous les ordres et groupes sociaux quelconques du territoire<a href=\"#_ftn63\" name=\"_ftnref63\">[63]<\/a>\u00a0\u00bb (voir aussi les travaux de James Scott sur les communaut\u00e9s en r\u00e9sistance face \u00e0 la mont\u00e9e en puissance des \u00c9tats en Asie<a href=\"#_ftn64\" name=\"_ftnref64\">[64]<\/a>).<\/p>\n<p>Bref, dans le syst\u00e8me \u00e9tatique, oppression et appropriation sont intrins\u00e8quement li\u00e9es, si bien qu\u2019on peut parler d\u2019extorsion. Dans tous les cas, l\u2019\u00c9tat a besoin d\u2019institutions sophistiqu\u00e9es pour pratiquer cette extorsion, d\u2019o\u00f9 les minist\u00e8res des Finances et du Revenu, ainsi que les recensements et les contr\u00f4les administratifs sur la production, le travail, y compris la formation et l\u2019\u00e9valuation de l\u2019aptitude au travail salari\u00e9. En plus, la classe gouvernante peut tirer profit de la mise au travail forc\u00e9 (corv\u00e9e), du travail des prisonniers, de soci\u00e9t\u00e9s d\u2019\u00c9tat, de bons publics et du remboursement de dettes sur la sc\u00e8ne internationale, du pillage en situation de guerre<a href=\"#_ftn65\" name=\"_ftnref65\">[65]<\/a>, et de la vente de charges (v\u00e9nales), de contributions \u00e0 la caisse des partis politiques, de d\u00e9tournements de fonds publics, de la corruption et de pots de vin. Toutes ces mani\u00e8res d\u2019obtenir des ressources mat\u00e9rielles ne sont pas \u00e9quivalentes, mais elles reposent sur une certaine division du travail, et le plus souvent sur des institutions particuli\u00e8res qui permettent une certaine forme d\u2019extorsion ou d\u2019exploitation qui a pour objectif de permettre \u00e0 la classe gouvernante d\u2019assurer sa reproduction mat\u00e9rielle, et donc le maintien de sa domination. En r\u00e9sulte que les membres de la classe gouvernante jouissent, en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, de meilleures conditions salariales et de meilleures conditions de travail que la moyenne de la population salari\u00e9e.<\/p>\n<p>Enfin, plusieurs institutions \u00e9tatiques sont marqu\u00e9es par des processus et des dynamiques d\u2019<em>exclusion<\/em>, \u00e0 commencer par les centres de d\u00e9cision (parlements, minist\u00e8res, postes de police, etc.) d\u2019o\u00f9 sont exclus les membres de la classe gouvern\u00e9e. Dans les r\u00e9gimes r\u00e9publicains et lib\u00e9raux, cette exclusion est justifi\u00e9e au nom de la fiction de la \u00ab\u00a0repr\u00e9sentation\u00a0\u00bb de la souverainet\u00e9 ou de la \u00ab\u00a0d\u00e9l\u00e9gation\u00a0\u00bb des pouvoirs. De plus, l\u2019\u00c9tat dispose de tout un appareil administratif qui pr\u00e9voit des r\u00e8gles d\u2019inclusion et d\u2019exclusion \u00e0 plusieurs programmes sociaux, en fonction de certains crit\u00e8res discriminants\u00a0: \u00e2ge, \u00e9ducation, revenu et dur\u00e9e de travail salari\u00e9, sexe, statut marital et parental, etc. L\u2019\u00c9tat peut exclure de l\u2019espace public des personnes d\u00e9sign\u00e9es comme criminelles, par l\u2019emprisonnement, l\u2019exil ou la mise \u00e0 mort. L\u2019\u00c9tat enfin dispose d\u2019institutions comme les services douaniers qui contr\u00f4lent l\u2019entr\u00e9e et la sortie de son territoire, et qui peuvent exclure les \u00e9trangers et parfois forcer des ressortissants \u00e0 l\u2019exil.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4><strong><em>Micro <\/em><\/strong><\/h4>\n<p>Si l\u2019on se place du point de vue de l\u2019individu sous l\u2019autorit\u00e9 d\u2019un \u00c9tat europ\u00e9en au XIX<sup>e <\/sup>si\u00e8cle, le militant et auteur anarchiste Proudhon d\u00e9clare\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u00catre gouvern\u00e9, c\u2019est \u00eatre gard\u00e9 \u00e0 vue, inspect\u00e9, espionn\u00e9, dirig\u00e9, l\u00e9gif\u00e9r\u00e9, r\u00e9glement\u00e9, parqu\u00e9, endoctrin\u00e9, pr\u00each\u00e9, contr\u00f4l\u00e9, estim\u00e9, appr\u00e9ci\u00e9, censur\u00e9, command\u00e9, par des \u00eatres qui n\u2019ont ni titre, ni la science, ni la vertu\u2026 \u00catre gouvern\u00e9, c\u2019est \u00eatre \u00e0 chaque transaction, \u00e0 chaque mouvement, not\u00e9, enregistr\u00e9, recens\u00e9, tarif\u00e9, timbr\u00e9, tois\u00e9, cot\u00e9, cotis\u00e9, patent\u00e9, licenci\u00e9, autoris\u00e9, admonest\u00e9, emp\u00each\u00e9, r\u00e9form\u00e9, redress\u00e9, corrig\u00e9. C\u2019est sous pr\u00e9texte d\u2019utilit\u00e9 publique et au nom de l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral \u00eatre mis \u00e0 contribution, exerc\u00e9, ran\u00e7onn\u00e9, exploit\u00e9, monopolis\u00e9,\u00a0 contusionn\u00e9, pressur\u00e9, mystifi\u00e9, vol\u00e9 ; puis, \u00e0 la moindre r\u00e9clamation, au premier mot de plainte, r\u00e9prim\u00e9, amend\u00e9, vilipend\u00e9, vex\u00e9, traqu\u00e9, houspill\u00e9, assomm\u00e9, d\u00e9sarm\u00e9, garrott\u00e9, emprisonn\u00e9, fusill\u00e9, mitraill\u00e9, jug\u00e9, condamn\u00e9, d\u00e9port\u00e9, sacrifi\u00e9, vendu, trahi, et pour comble, jou\u00e9, bern\u00e9, outrag\u00e9, d\u00e9shonor\u00e9. Voil\u00e0 le gouvernement, voil\u00e0 sa justice, voil\u00e0 sa morale<a href=\"#_ftn66\" name=\"_ftnref66\">[66]<\/a>\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Cette d\u00e9claration peut para\u00eetre comme une exag\u00e9ration au d\u00e9but du XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, surtout si l\u2019on est membre de classes privil\u00e9gi\u00e9es et que l\u2019on vit en social-d\u00e9mocratie. Cela dit, la <em>domination<\/em> \u00e9tatiste est encore subie par les membres de la classe gouvern\u00e9e. Du c\u00f4t\u00e9 de la classe dominante de l\u2019\u00e9tatisme, elle compte une diversit\u00e9 de membres avec des diff\u00e9rences de statut, de pouvoir, de privil\u00e8ges mat\u00e9riels, symboliques et psychologiques, tout cela influenc\u00e9 par les syst\u00e8mes de classe, sexe et race. La classe gouvernante compte des membres tr\u00e8s puissants, g\u00e9n\u00e9ralement des hommes d\u2019origine tr\u00e8s ais\u00e9e\u00a0: le chef de l\u2019\u00c9tat, les ministres, les hauts fonctionnaires, le haut commandement de l\u2019arm\u00e9e et de la police, etc. Cette classe compte aussi des membres au pouvoir limit\u00e9, poss\u00e9dant peu de ressources mat\u00e9rielles et symboliques, et qui ne s\u2019exerce que sur peu de gens\u00a0: les petits fonctionnaires, les enseignantes dans les \u00e9coles publiques, etc. Bref, des membres de la classe gouvernante b\u00e9n\u00e9ficient de beaucoup de privil\u00e8ges, d\u2019autres peu, mais demeurent la figure d\u2019autorit\u00e9 dans leurs secteurs d\u2019activit\u00e9s et aupr\u00e8s des cat\u00e9gories sociales sous leur responsabilit\u00e9<a href=\"#_ftn67\" name=\"_ftnref67\">[67]<\/a>. Ces diff\u00e9rences entre membres de la classe gouvernante ne sont pas propres \u00e0 l\u2019\u00e9tatisme, puisqu\u2019on les retrouve dans les classes constitutives du capitalisme, du patriarcat, du racisme, etc. Dans le capitalisme, il y a des diff\u00e9rences de pouvoir \u00e9videntes entre le multimillionnaire, le pr\u00e9sident directeur g\u00e9n\u00e9ral d\u2019une grande firme, le courtier de Wall Street, la caissi\u00e8re dans une banque, le propri\u00e9taire d\u2019une petite entreprise, et le vendeur de drogue. Dans le patriarcat, les hommes peuvent \u00eatre associ\u00e9s \u00e0 divers statuts\u00a0et r\u00f4les : p\u00e8res ou fils, mari\u00e9s, c\u00e9libataires ou veufs, h\u00e9t\u00e9rosexuels, bi ou homosexuels, etc. Du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00e9tatisme, la majorit\u00e9 des membres de la classe gouvernante sont aussi soumis aux lois et d\u00e9crets de l\u2019\u00c9tat et peuvent m\u00eame \u00eatre sous la domination d\u2019autres membres de la m\u00eame classe (comme le p\u00e8re exer\u00e7ant son autorit\u00e9 sur ses fils, dans le patriarcat traditionnel et classique d\u00e9crit par Carole Pateman<a href=\"#_ftn68\" name=\"_ftnref68\">[68]<\/a>).<\/p>\n<p>En termes d\u2019<em>oppression<\/em>, des membres de la classe gouvernante peuvent opprimer d\u2019autres membres de la classe dominante (de m\u00eame dans le patriarcat, par exemple, des hommes peuvent se battre entre eux et m\u00eame se tuer). Mais les membres de la classe gouvernante disposent en g\u00e9n\u00e9ral, dans leur secteur d\u2019activit\u00e9s, de lois et de r\u00e8glements qui leur permettent de menacer d\u2019une punition les membres de la classe gouvern\u00e9e avec qui, ils ou elles entretiennent des rapports sociaux.<\/p>\n<p>Quant aux rapports d\u2019<em>appropriation<\/em>, l\u2019individu verse des sommes \u00e0 l\u2019\u00c9tat chaque fois qu\u2019il paie ses imp\u00f4ts ou une taxe \u00e0 la consommation pour un service ou un bien; sinon, il peut se retrouver en prison. Pierre Kropotkine se demandait au sujet de l\u2019\u00c9tat, au d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, \u00ab\u00a0[q]uelle quantit\u00e9 de travail donne chacun de nous \u00e0 l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb sous forme d\u2019imp\u00f4t? Il r\u00e9pond\u00a0: \u00ab\u00a0la quantit\u00e9 de travail donn\u00e9e chaque ann\u00e9e par le producteur \u00e0 l\u2019\u00c9tat est immense. Elle doit atteindre, et pour certaines classes d\u00e9passer les trois jours de travail par semaine que le serf donnait jadis \u00e0 son seigneur<a href=\"#_ftn69\" name=\"_ftnref69\">[69]<\/a>\u00a0\u00bb. Kropotkine \u00e9tait peu impressionn\u00e9 par l\u2019id\u00e9e \u00ab\u00a0d\u2019imp\u00f4t progressiste\u00a0\u00bb, rappelant que \u00ab\u00a0celui-l\u00e0 seul qui <em>produit, qui cr\u00e9e de la richesse par son travail<\/em>, peut <em>payer<\/em> l\u2019imp\u00f4t. Le reste n\u2019est qu\u2019un partage du butin soustrait \u00e0 celui qui produit, \u2014 partage qui, toujours, se r\u00e9sume pour le travailleur en un surcro\u00eet d\u2019exploitation<a href=\"#_ftn70\" name=\"_ftnref70\">[70]<\/a>\u00a0\u00bb. L\u2019analyse marxiste propose de d\u00e9signer par \u00ab\u00a0surtravail\u00a0\u00bb cette part de travail accomplie par le salari\u00e9 non pour assurer son salaire n\u00e9cessaire \u00e0 sa subsistance, mais pour le seul profit du patron. De m\u00eame, il est possible pour l\u2019\u00e9tatisme de parler aussi de \u00ab\u00a0surtravail\u00a0\u00bb pour d\u00e9signer cette part de salaire qui est capt\u00e9e par l\u2019\u00c9tat \u00e0 travers les imp\u00f4ts et les taxes. Dans le cas du capitalisme, on parlera d\u2019exploitation, dans le cas de l\u2019\u00e9tatisme, d\u2019extorsion. Emma Goldman ne s\u2019y trompait pas, quand elle d\u00e9clarait que l\u2019\u00c9tat pratique \u00ab\u00a0le vol sous forme de taxe<a href=\"#_ftn71\" name=\"_ftnref71\">[71]<\/a>\u00a0\u00bb et que l\u2019\u00c9tat est le plus grand des voleurs<a href=\"#_ftn72\" name=\"_ftnref72\">[72]<\/a>. De m\u00eame, l\u2019anarchiste fran\u00e7ais S\u00e9bastien Faure composait en 1886 la chanson <em>La r\u00e9volte<\/em>, dans laquelle il fait dire au peuple en col\u00e8re\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0C\u2019est nous qui cr\u00e9ons l\u2019abondance\/C\u2019est nous qui cr\u00e9ons tout\/Et nous vivons dans l\u2019indigence [\u2026] L\u2019\u00c9tat nous \u00e9crase d\u2019imp\u00f4ts\/Il faut payer ses juges, sa flicaille\/Et si nous protestons trop haut\/Au nom de l\u2019ordre on nous mitraille.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 noter que des anarchistes soulignent qu\u2019en payant des taxes et des imp\u00f4ts, toute personne est moralement responsable de la violence de l\u2019\u00c9tat<a href=\"#_ftn73\" name=\"_ftnref73\">[73]<\/a>.<\/p>\n<p>Enfin, l\u2019<em>exclusion<\/em> s\u2019exprime au plan individuel dans la mesure ou un individu peut \u00eatre membre ou non de la classe gouvernante, ou encore citoyen ou non d\u2019un \u00c9tat, ce qui d\u00e9termine les lieux o\u00f9 il peut ou non entrer. Et dans la classe gouvernante, il a soit plus ou moins de pouvoir et de privil\u00e8ges selon qu\u2019il participe ou non \u00e0 des institutions ayant un grand pouvoir d\u00e9cisionnel (gouvernement, minist\u00e8re, parlement), ou un fort pouvoir oppressif (police, arm\u00e9e, tribunaux, prison).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3><strong>L\u2019\u00c9tat-providence<\/strong><\/h3>\n<p>Nous sommes \u00e0 ce point \u00ab\u00a0\u00e9tatis\u00e9s\u00a0\u00bb, pour reprendre l\u2019expression du romancier Thomas Bernhard, qu\u2019il appara\u00eet sans doute \u00e0 plusieurs difficile de conceptualiser l\u2019\u00e9tatisme comme un syst\u00e8me o\u00f9 s\u2019opposent deux classes. Il peut sembler curieux de penser que ces deux classes entretiendraient des rapports sociaux, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elles interagiraient sur le mode de la tension et du conflit, l\u2019une occupant une position de domination et l\u2019autre de subalterne. Dans un dossier sp\u00e9cial sur l\u2019anarchisme propos\u00e9 par la revue <em>Perspectives on Politics<\/em>, le sociologue Peter T. Manicas rappelle que \u00ab\u00a0deux des r\u00e9alisations les plus r\u00e9ussies de l\u2019\u00c9tat <em>d\u00e9mocratique <\/em>moderne sont sa capacit\u00e9 \u00e0 masquer son pouvoir et d\u2019agir de mani\u00e8re \u00e0 affecter \u00e9norm\u00e9ment le vie quotidienne de ses citoyens par son autorit\u00e9 qui est \u00e0 peu pr\u00e8s jamais questionn\u00e9e<a href=\"#_ftn74\" name=\"_ftnref74\">[74]<\/a>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 l\u2019\u00c9tat-providence en particulier, il est g\u00e9n\u00e9ralement consid\u00e9r\u00e9 \u2014 m\u00eame par des anarchistes \u2014 comme plus juste que les autres \u00c9tats d\u2019un point de vue politique, \u00e9conomique, juridique, \u00e9ducatif et culturel, et ses fonctionnaires sont per\u00e7us comme \u0153uvrant pour le bien public. Cons\u00e9quemment, plus d\u2019anarchistes (moi y compris) s\u2019engagent aujourd\u2019hui dans des mouvements sociaux qui s\u2019opposent au n\u00e9olib\u00e9ralisme et aux politiques d\u2019aust\u00e9rit\u00e9, et donc qui cherchent \u00e0 d\u00e9fendre l\u2019\u00c9tat et ses services publics. Des anarchistes peuvent alors \u00eatre dupes de la propagande \u00e9tatiste au ton \u00e0 la fois encourageant et paternaliste qui pr\u00e9sente l\u2019\u00c9tat comme le protecteur du \u00ab\u00a0bien commun\u00a0\u00bb et de l\u2019\u00ab\u00a0int\u00e9r\u00eat public\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>De m\u00eame, il existe une version g\u00e9n\u00e9reuse et paternaliste de l\u2019id\u00e9ologie capitaliste (le patron est comme un \u00ab\u00a0p\u00e8re\u00a0\u00bb pour ses employ\u00e9s, le capitalisme nous apporte toutes sortes de produits qui nous permettent de vivre plus longtemps, mieux et plus heureux\u00a0: haute technologie m\u00e9dicale, consommation de masse, etc.); de l\u2019id\u00e9ologie raciste (la civilisation est un don offert par l\u2019Europe aux peuples \u00ab\u00a0primitifs\u00a0\u00bb) et de l\u2019id\u00e9ologie patriarcale (les hommes respectent, prot\u00e8gent et pourvoient aux besoins des femmes qu\u2019ils adorent). Si l\u2019on joue de l\u2019analogie<a href=\"#_ftn75\" name=\"_ftnref75\">[75]<\/a> entre l\u2019\u00c9tat-providence et le patriarcat, ce dernier peut en effet pr\u00e9tendre \u00eatre bon pour les femmes et certaines femmes peuvent m\u00eame penser que les hommes tiennent un juste r\u00f4le de pourvoyeurs et de protecteurs de \u00ab\u00a0leurs\u00a0\u00bb femmes<a href=\"#_ftn76\" name=\"_ftnref76\">[76]<\/a>. De plus, le patriarcat aujourd\u2019hui a su accommoder les femmes quant au droit de travailler pour un salaire, de divorcer et d\u2019avorter (dans plusieurs pays), de garder leur nom de jeune fille (dans plusieurs pays), sans compter le droit au mariage et \u00e0 l\u2019adoption d\u2019enfant pour les couples homosexuels (dans quelques pays). Dira-t-on alors qu\u2019il n\u2019y a plus de rapports sociaux de sexe? \u00c0 cela la politologue Iris Marion Young r\u00e9pondait\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Selon cette logique patriarcale, le r\u00f4le masculin du protecteur place celles qui sont prot\u00e9g\u00e9es, soit les femmes et les enfants, dans une position subalterne de d\u00e9pendance et d\u2019ob\u00e9issance. Si les citoyennes et citoyens de l\u2019\u00c9tat d\u00e9mocratique permettent \u00e0 leurs dirigeants d\u2019adopter une posture de protecteurs \u00e0 leur \u00e9gard, ces citoyennes et citoyens vont alors avoir un statut subalterne comme les femmes dans la maisonn\u00e9e patriarcale. Nous en venons \u00e0 accepter un pouvoir de l\u2019\u00c9tat plus autoritaire et paternaliste, qui fonde sa l\u00e9gitimit\u00e9 en partie par la menace et notre gratitude face \u00e0 sa protection<a href=\"#_ftn77\" name=\"_ftnref77\">[77]<\/a>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Susan Rae Peterson ira jusqu\u2019\u00e0 dire, au sujet de la violence sexuelle, que \u00ab\u00a0l\u2019\u00c9tat est un racket de protection masculine<a href=\"#_ftn78\" name=\"_ftnref78\">[78]<\/a>\u00a0\u00bb. Certaines f\u00e9ministes ont m\u00eame constat\u00e9 que malgr\u00e9 leurs bonnes intentions, des f\u00e9ministes d\u2019\u00c9tat se transforment en \u00ab\u00a0agentes de domination<a href=\"#_ftn79\" name=\"_ftnref79\">[79]<\/a>\u00a0\u00bb. Dans cette perspective, rappelons que des militantes africaines-am\u00e9ricaines qui luttaient aux \u00c9tats-Unis pour l\u2019accessibilit\u00e9 aux services sociaux<a href=\"#_ftn80\" name=\"_ftnref80\">[80]<\/a> critiquaient par ailleurs l\u2019\u00c9tat-providence pour sa tendance \u00e0 imposer des normes contraignantes et punitives aux b\u00e9n\u00e9ficiaires, y compris en ce qui concernait leur d\u00e9cision de travailler ou non pour un salaire, leurs relations amoureuses et sexuelles, leur choix \u00e0 la maternit\u00e9 et \u00e0 la contraception, dont la st\u00e9rilisation<a href=\"#_ftn81\" name=\"_ftnref81\">[81]<\/a>. Johnnie Tillmon, une m\u00e8re qui recevait de l\u2019aide sociale, d\u00e9clarait ainsi, en \u00e9cho \u00e0 d\u2019autres voix f\u00e9ministes<a href=\"#_ftn82\" name=\"_ftnref82\">[82]<\/a>\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Vous avez \u00e9chang\u00e9 <em>un<\/em> Homme pour <em>l\u2019<\/em>homme. Mais vous ne pouvez pas divorcer de celui-ci s\u2019il vous traite mal. [\u2026] <em>L\u2019<\/em>homme, le syst\u00e8me d\u2019aide sociale, contr\u00f4le votre argent. Il vous dit quoi acheter, quoi ne pas acheter, o\u00f9 l\u2019acheter, et combien co\u00fbtent les choses. [\u2026] Il a toujours raison. [\u2026]\u00a0 <em>L\u2019<\/em>homme peut entrer dans votre domicile quand il veut et fouiller dans vos choses. [\u2026] Vous n\u2019avez aucun droit \u00e0 la privaut\u00e9 quand vous recevez de l\u2019aide sociale<a href=\"#_ftn83\" name=\"_ftnref83\">[83]<\/a>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le patriarcat et le racisme offrent donc \u00e0 l\u2019\u00c9tat une masse d\u2019individus qu\u2019il peut ais\u00e9ment dominer, opprimer et contr\u00f4ler.<\/p>\n<p>Peter Marshall, un anarchiste britannique qui a \u00e9tudi\u00e9 et enseign\u00e9 l\u2019histoire des id\u00e9es, a bien r\u00e9sum\u00e9 une position anarchiste au sujet de la social-d\u00e9mocratie et de l\u2019\u00c9tat-providence\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0M\u00eame s\u2019il peut avoir un visage g\u00e9n\u00e9reux, l\u2019\u00c9tat-providence peut \u00eatre restrictif en intensifiant son emprise sur les vies de ses sujets par la supervision, la r\u00e9gulation et le fichage. [\u2026] Plut\u00f4t que de payer des imp\u00f4ts \u00e0 l\u2019\u00c9tat qui peut ensuite d\u00e9cider qui est dans le besoin, les anarchistes pr\u00e9f\u00e8rent aider directement celles et ceux dans le besoin par des actes volontaires de don, ou en participant \u00e0 des organisations associatives. [\u2026]\u00a0 Les anarchistes rejettent la pr\u00e9tention des socialistes que l\u2019\u00c9tat est le meilleur moyen pour redistribuer la richesse et offrir le bien-\u00eatre. En pratique, l\u2019\u00c9tat socialiste [\u2026] forme une nouvelle \u00e9lite de bureaucrates qui bien souvent g\u00e8re dans leur propre int\u00e9r\u00eat plut\u00f4t que dans l\u2019int\u00e9r\u00eat de celles et ceux qu\u2019ils devraient servir. [\u2026] En minant les associations volontaires et la pratique de l\u2019aide mutuelle, cet \u00c9tat-providence transforme finalement la soci\u00e9t\u00e9 en une masse d\u2019individus solitaires encadr\u00e9s par le travailleur social et le policier<a href=\"#_ftn84\" name=\"_ftnref84\">[84]<\/a>.\u00bb<\/p>\n<p>Les mouvements progressistes ont souvent lutt\u00e9 pour convaincre l\u2019\u00c9tat de les prot\u00e9ger, ou de prot\u00e9ger les cat\u00e9gories sociales pour lesquelles ils se mobilisaient\u00a0: les salari\u00e9s, les ch\u00f4meurs, les femmes, les Africains-Am\u00e9ricains, les gais et les lesbiennes, les \u00e9tudiantes et les \u00e9tudiants. \u00c0 leurs yeux, l\u2019imp\u00f4t n\u2019est pas une forme d\u2019exploitation, mais plut\u00f4t un moyen pour redistribuer la richesse, ou encore la juste part pay\u00e9e pour obtenir des services. M\u00eame si la critique anarchiste de l\u2019\u00c9tat comme syst\u00e8me de domination devrait comprendre une critique de l\u2019\u00c9tat-providence, il semble d\u00e9licat pour plusieurs anarchistes \u2014 surtout aujourd\u2019hui \u2014 de faire \u00e9cho \u00e0 ce qui est souvent consid\u00e9r\u00e9 comme un argumentaire de droite contre cet \u00c9tat-providence. Critiquer l\u2019\u00c9tat en soi est n\u00e9cessairement identifi\u00e9 au n\u00e9olib\u00e9ralisme individualiste du Parti r\u00e9publicain aux \u00c9tats-Unis, voire de courants encore plus \u00e0 droite comme le Tea Party et les \u00ab\u00a0libertariens\u00a0\u00bb (aussi connus comme les \u00ab\u00a0anarchocapitalistes\u00a0\u00bb). Ces forces politiques affirment que s\u2019il n\u2019y avait plus d\u2019\u00c9tat, l\u2019individu serait enfin libre dans un march\u00e9 capitaliste compl\u00e8tement lib\u00e9ralis\u00e9 (oubliant tous les autres syst\u00e8mes de domination, y compris\u2026 le capitalisme).<\/p>\n<p>Or constater que les politiques de l\u2019\u00c9tat peuvent parfois servir \u00e0 am\u00e9liorer le sort de cat\u00e9gories sociales d\u00e9munies en certaines situations ne permet pas de conclure qu\u2019il n\u2019y a pas une classe gouvernante et une classe gouvern\u00e9e, ni que ce n\u2019est pas la classe gouvernante qui vit en dominant, opprimant, extorquant et excluant la classe gouvern\u00e9e ainsi que les individus de cat\u00e9gories subalternes. Une analyse intersectionnelle devrait permettre aux anarchistes et aux th\u00e9oriciennes et th\u00e9oriciens aussi bien qu\u2019aux activistes progressistes et r\u00e9volutionnaires de saisir la mani\u00e8re dont l\u2019\u00c9tat favorise la domination, l\u2019oppression, l\u2019appropriation et l\u2019exclusion en termes de classe, sexe et race et comment en retour les autres syst\u00e8mes nourrissent le pouvoir de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p>Mais l\u2019enjeu principal quand il s\u2019agit de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 l\u2019\u00c9tat-providence reste notre manque d\u2019imagination quant \u00e0 la relation entre le politique (les d\u00e9cisions collectives) et l\u2019\u00e9conomie (la production et la distribution de biens et de ressources). Dans leur ouvrage sur l\u2019anarchisme, les politologues Jimmy Casas Klausen et James Martel examinent \u00ab\u00a0dans une perspective critique anarchiste de gauche\u00a0\u00bb la confusion analytique et politique qui mine aujourd\u2019hui les cercles progressistes quant \u00e0 leur conception de l\u2019\u00c9tat. Cette confusion est la cons\u00e9quence d\u2019une conception trop \u00e9triqu\u00e9e \u00e0 la fois du politique et de l\u2019\u00e9conomie, fond\u00e9e sur \u00ab\u00a0l\u2019id\u00e9e que la politique n\u2019est ultimement que d\u00e9finie et organis\u00e9e par l\u2019\u00c9tat et l\u2019\u00e9conomie n\u2019est ultimement que d\u00e9finie et organis\u00e9e par le capitalisme, et que l\u2019un est in\u00e9vitablement un probl\u00e8me dont l\u2019autre serait la solution, et qu\u2019\u00e0 la fois comme probl\u00e8me et solution, l\u2019\u00e9tatisme et le capitalisme\u00a0\u00bb sont in\u00e9vitables<a href=\"#_ftn85\" name=\"_ftnref85\">[85]<\/a>.<\/p>\n<p>Or le choix ne devrait pas \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 l\u2019alternative entre le public (l\u2019\u00c9tat) et le priv\u00e9 (le march\u00e9), puisqu\u2019il existe aussi la possibilit\u00e9 du commun (les ressources et les moyens de production \u00e9tant poss\u00e9d\u00e9s et g\u00e9r\u00e9s en commun par des associations volontaires pratiquant l\u2019aide mutuelle). L\u2019anarchiste contemporaine Marianne Enkell rappelle d\u2019ailleurs que des anarchistes r\u00e9unis en 1874 \u00e0 Bruxelles lors du congr\u00e8s de l\u2019Internationale f\u00e9d\u00e9raliste ont d\u00e9battu de la meilleure mani\u00e8re d\u2019organiser les \u00ab\u00a0services publics\u00a0\u00bb. C\u00e9sar de Paepe, un Belge s\u2019inspirant des th\u00e8ses \u00e9conomiques de Proudhon, distinguait alors \u00ab\u00a0la conception jacobine [centralisatrice] de l\u2019\u00c9tat omnipotent et de commune subalternis\u00e9e\u00a0\u00bb d\u2019une part, et \u00ab\u00a0la conception de la commune \u00e9mancip\u00e9e\u00a0\u00bb d\u2019autre part<a href=\"#_ftn86\" name=\"_ftnref86\">[86]<\/a>. Les communes autonomes proposent un communisme sans l\u2019\u00c9tat, c\u2019est-\u00e0-dire des communaut\u00e9s s\u2019autog\u00e9rant d\u2019un point de vue politique, \u00e9conomique, culturel, etc., par des assembl\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales. Comme l\u2019affirmait au d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle Gustav Landauer, \u00ab\u00a0l\u2019\u00c9tat est une condition, une certaine relation entre les \u00eatres humains, une mani\u00e8re d\u2019\u00eatre; nous le d\u00e9truisons en contractant d\u2019autres relations, et en agissant diff\u00e9remment<a href=\"#_ftn87\" name=\"_ftnref87\">[87]<\/a>\u00a0\u00bb. Plus r\u00e9cemment, l\u2019universitaire anarchiste britannique Steve Millett a avanc\u00e9 que \u00ab\u00a0l\u2019anarchisme en appelle \u00e0 ce que ce qu\u2019apporte pr\u00e9sentement l\u2019aide sociale publique soit r\u00e9absorb\u00e9 dans les vies quotidiennes des individus de la communaut\u00e9<a href=\"#_ftn88\" name=\"_ftnref88\">[88]<\/a>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Julieta Paredes, une f\u00e9ministe lesbienne autochtone du collectif bolivien Comunidad Mujeres Creando (\u00ab\u00a0Communaut\u00e9 des femmes cr\u00e9atives\u00a0\u00bb), d\u00e9clare\u00a0\u00e0 ce sujet que \u00ab\u00a0les r\u00e9formes sociales ne nous suffisent pas, nous voulons en finir avec l\u2019\u00c9tat, que nous consid\u00e9rons comme un reste de la bourgeoisie r\u00e9publicaine. Nous voulons en finir avec l\u2019\u00c9tat et <em>construire la Communaut\u00e9 des communaut\u00e9s, comme une autre mani\u00e8re de chercher l\u2019organisation et le bien-vivre de l\u2019humanit\u00e9 enti\u00e8re<\/em><a href=\"#_ftn89\" name=\"_ftnref89\">[89]<\/a>\u00a0\u00bb (<em>je souligne<\/em>). Le groupe affirme \u00eatre anarchiste, mais comme l\u2019expliquait une de ses membres\u00a0: \u00ab\u00a0nous ne sommes pas anarchistes par Bakounine ou la CNT, mais plut\u00f4t par nos grands-m\u00e8res, et voil\u00e0 une magnifique \u00e9cole de l\u2019anarchisme<a href=\"#_ftn90\" name=\"_ftnref90\">[90]<\/a>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>De m\u00eame, les anarcho-indig\u00e9nistes comme le militant et universitaire mohawk Taiaiake Alfred cherchent \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 la domination de l\u2019\u00c9tat. Selon Alfred, l\u2019anarcho-indig\u00e9nisme est\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0une approche \u00e0 la politique qui n\u2019est pas institutionnelle. L\u2019anarchisme rejette fondamentalement tout projet de r\u00e9former l\u2019\u00c9tat. Il s\u2019agit plut\u00f4t d\u2019\u00eatre contestataire, de s\u2019opposer \u00e0 l\u2019institutionnalisation de la vie des individus, et cela repr\u00e9sente aussi ma conception de la philosophie indig\u00e8ne. [\u2026] j\u2019essaie maintenant d\u2019\u00e9chapper \u00e0 l\u2019\u00c9tat ou de cr\u00e9er des occasions pour les peuples indig\u00e8nes pour qu\u2019ils vivent hors de l\u2019\u00c9tat, ou \u00e0 tout le moins en r\u00e9duisant au minimum leurs interactions avec l\u2019\u00c9tat, ce qui signifie donc de ne pas limiter nos luttes \u00e0 vouloir r\u00e9former l\u2019\u00c9tat, le transformer ou m\u00eame le d\u00e9truire. M\u00eame si l\u2019\u00c9tat existe, ce n\u2019est pas cette grande entit\u00e9 monolithique qui occupe tout l\u2019espace de la vie sociale et politique. En fait, l\u2019\u00c9tat est tr\u00e8s fractur\u00e9 et incomplet. [\u2026] Il y a donc des occasions pour nous de tirer avantage des espaces qui existent hors du pouvoir de l\u2019\u00c9tat. Voil\u00e0 le projet que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 d\u00e9velopper ces derni\u00e8res ann\u00e9es<a href=\"#_ftn91\" name=\"_ftnref91\">[91]<\/a>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>C\u2019est aussi ce que plusieurs collectifs anarchistes cherchent \u00e0 r\u00e9aliser un peu partout sur la plan\u00e8te par leurs exp\u00e9riences \u00ab\u00a0anti-oppression\u00a0\u00bb politiques et culturelles autonomes. Bien s\u00fbr, des anarchistes \u2014 en particulier des anarcha-f\u00e9ministes et des anarchistes-de-couleur (pour calquer une expression anglaise issue des r\u00e9seaux antiracistes) \u2014 ont anticip\u00e9 l\u2019intersectionnalit\u00e9 en reconnaissant que le sexisme et le racisme s\u00e9vissaient, tout comme d\u2019autres formes de rapports de domination, m\u00eame dans les communaut\u00e9s sans \u00c9tats et dans les discours et les r\u00e9seaux anarchistes (voir Proudhon, par exemple). Les probl\u00e8mes r\u00e9currents \u00e0 ce sujet et les v\u00e9ritables violences entre camarades, y compris des agressions sexuelles, rappellent que l\u2019anarchie est un projet \u00e0 jamais inachev\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3><strong>Conclusion<\/strong><\/h3>\n<p>L\u2019\u00e9tatisme a ici \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 comme un syst\u00e8me homog\u00e8ne binaire comptant deux classes, celle qui gouverne et celle qui est gouvern\u00e9e. Ces deux classes sont \u00e9videmment influenc\u00e9es par les rapports de sexe et de race et les autres relations de pouvoir. Si j\u2019ai expliqu\u00e9 \u2014 quoique trop bri\u00e8vement \u2014 que l\u2019\u00c9tat influence les rapports sociaux de sexe et le patriarcat, le racisme et le capitalisme, il faudra aussi expliquer comment le patriarcat, le racisme et le capitalisme renforcent l\u2019\u00c9tat. Au final, je suis persuad\u00e9 que les anarchistes ont beaucoup \u00e0 apprendre de discussions au sujet de la matrice de la domination et de l\u2019intersectionnalit\u00e9. J\u2019esp\u00e8re avoir aussi montr\u00e9 qu\u2019il est possible de s\u2019inspirer de l\u2019anarchisme pour (re)penser l\u2019intersectionnalit\u00e9, et de prendre en compte la classe, le sexe, la race et l\u2019\u00c9tat pour mieux critiquer et combattre la matrice de la domination.<\/p>\n<p><strong>Francis Dupuis-D\u00e9ri<\/strong> est professeur de science politique \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al (UQAM) et militant anarchiste. Il est notamment l\u2019auteur de\u00a0: <em>Les Black Blocs. La libert\u00e9 et l\u2019\u00e9galit\u00e9 se manifestent<\/em> (Montr\u00e9al, Lux, 1<sup>e<\/sup> \u00e9d.\u00a0: 2003\u00a0; 4<sup>e<\/sup> \u00e9d.\u00a0: 2016), <em>D\u00e9mocratie. Histoire politique d\u2019un mot aux \u00c9tats-Unis et en France<\/em> (Montr\u00e9al, Lux, 2013), <em>L\u2019anarchie expliqu\u00e9e \u00e0 mon p\u00e8re<\/em> (avec Thomas D\u00e9ri, Montr\u00e9al, Lux, 2013) et <em>La peur du peuple. Agoraphobie et agoraphilie politiques<\/em> (Montr\u00e9al, Lux, 2016).<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">__________________________________________________________<\/p>\n<p><strong>Pour prolonger sur Grand Angle <\/strong>: voir Francis Dupuis-D\u00e9ri et Ir\u00e8ne Pereira, <a href=\"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/les-libertaires-lintersectionnalite-les-races-lislamophobie-etc-dialogue-sur-les-contextes-francais-et-quebecois\">https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/les-libertaires-lintersectionnalite-les-races-lislamophobie-etc-dialogue-sur-les-contextes-francais-et-quebecois<\/a>,\u00a04 mars 2017.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">____________________________________________________________<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a><br \/>\n[1] Ce texte est la version fran\u00e7aise (l\u00e9g\u00e8rement modifi\u00e9e) d\u2019un article publi\u00e9 en 2016 dans la revue <em>Anarchist Studies<\/em>, et intitul\u00e9 \u00abIs the State part of the matrix of domination and intersectionality\u00a0? An anarchist inquiry\u00bb (l\u2019auteur tient \u00e0 remercier la directrice de cette revue, Ruth Kinna, pour son autorisation \u00e0 reprendre ce texte en fran\u00e7ais). Une premi\u00e8re version du texte, lue et comment\u00e9e par M\u00e9lissa Blais et Genevi\u00e8ve Pag\u00e9, avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e lors d\u2019une conf\u00e9rence au colloque \u00ab\u00a0L\u2019intersectionnalit\u00e9 dans les \u00e9tudes internationales\u00a0\u00bb, organis\u00e9 par le Centre d\u2019\u00e9tudes sur le droit international et la mondialisation (C\u00c9DIM), tenu \u00e0 Montr\u00e9al \u00e0 l\u2019UQAM, les 17-18 mai 2012. Merci aussi \u00e0 Thomas D\u00e9ri, Anna Kruzynski, Lazer Lederhendler pour leurs commentaires. Pour joindre l\u2019auteur\u00a0: dupuis-deri.francis@uqam.ca.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a><\/p>\n<p>[2] En fran\u00e7ais, on peut consulter Farinaz Fassa, Eleonore L\u00e9pinard, Marta Roca i Escoda, <em>L\u2019intersectionnalit\u00e9\u00a0: enjeux th\u00e9oriques et politiques<\/em>, Paris, La Dispute, 2016. Voir aussi Patricia Hill Collins, <em>Black Feminist Thought: Knowledge, Consciousness, and the Politics of Empowerment<\/em>. New York, Routledge, 1991 (Diane Lamoureux vient de traduire en fran\u00e7ais cet ouvrage phare : <em>La pens\u00e9e f\u00e9ministe noire<\/em>, Montr\u00e9al, Remue-m\u00e9nage, 2016); Kimberl\u00e9 Crenshaw, \u00abDemarginalizing the intersection of race and sex\u00a0: A Black feminist critique of antidiscrimination doctrine, feminist theory, and antiracist poitics\u00bb, <em>University of Chicago Legal Forum<\/em>, 1989, pp. 139-167\u00a0; de la m\u00eame auteure : \u00abMapping the Margins: Ingersectionality, Identity, Politics\u00a0and Violence against Women of Color\u00bb, in Martha Albertson Fineman, Roxanne Mykitiuk (dir.), <em>The Public Nature of Private Violence<\/em>, New York, Routledge, 1994, pp. 93-119. La litt\u00e9rature savante reconna\u00eet souvent les f\u00e9ministes lesbiennes africaines-am\u00e9ricaines du Combahee River Collective et leur manifeste, lanc\u00e9 en 1978, comme \u00e9tant \u00e0 l\u2019origine de cette r\u00e9flexion, m\u00eame si le collectif lui-m\u00eame reconnaissait que \u00ab[d]epuis toujours, des militantes noires \u2014 certaines connues, comme Sojourner Truth, Harriet Tubman, Frances E.W. Harper, Ida B. Wells Barnett et Mary Church Terrell, et des milliers d\u2019inconnues \u2014 avaient conscience de la fa\u00e7on dont\u00a0 leur identit\u00e9 sexuelle se combinait \u00e0 leur identit\u00e9 raciale\u00bb (Combahee River Collective, \u00abD\u00e9claration du Combahee River Collective\u00bb, in Elsa Dorlin (dir.), <em>Black Feminism\u00a0: Anthologie du f\u00e9minisme africain-am\u00e9ricain, 1975-2000<\/em>, Paris, L\u2019Harmattan, 2008, pp. 60-61). Plus r\u00e9cemment, le rappel des combinaisons entre le sexe, la race et la classe avait provoqu\u00e9 une certaine tension lors de conf\u00e9rences f\u00e9ministes avant la sortie du Combahee River Collective, comme celles organis\u00e9es \u00e0 UCLA en 1973 par le collectif Lesbian Activist Women et celle de l\u2019Unite Women, \u00e0 New York en 1970 (Jeanne Cordova, \u00abRadical Feminism\u00a0? Dyke Separatism\u00a0?\u00bb et Judy White, \u00abWomen divided\u00a0?\u00bb, deux textes repris dans Barbara A. Crow (dir.), <em>Radical Feminism\u00a0: A Documentary Reader<\/em>, New York, New York University Press, 2000, p. 361\u00a0et p. 365), Voir aussi le texte d\u2019Elandria V. Henderson \u00abThe Black Lesbian\u00bb, paru en 1971 (<em>Lavender Woman<\/em>, vol. 1, n<sup>o<\/sup> 2, d\u00e9cembre 1971, p. 4, repris dans Barbara A. Crow [dir.], <em>op. cit.<\/em>, p. 325; voir aussi, au sujet des ann\u00e9es 1970\u00a0: Avtar Brah, Ann Phoenix, \u00abAin\u2019t I a woman\u00a0? Revisiting Intersectionality\u00bb, <em>Journal of International Women\u2019s Studies<\/em>, vol. 5, n<sup>o <\/sup>3, 2004 et Ann Denis, \u00abIntersectional analysis\u00a0: A contribution of feminism to sociology\u00bb, <em>International Sociology<\/em>, vol. 23, n<sup>o <\/sup>5, 2008, p. 679). Cet enjeu a aussi \u00e9t\u00e9 l\u2019objet de pol\u00e9miques dans les ann\u00e9es 1960 (voir aussi la Sojourner Truth Organization [Michael Staudenmaier, <a href=\"http:\/\/r20.rs6.net\/tn.jsp?e=0019nDBorCjLwgP3FaZ1S91_Xxhpa3Rytd2CYrICAUd4_xjd3Qyv32SD1Sxhuv9bVYEConGXn55fIOZT87oPCx1ZH_1QNksgGJmT9gUWQSBRYXQeEr8PvzXKDzUIKY5KcFti1J2EHzj1utFNbGrqPyaOrjK2_XJtfjq\">Truth and Revolution: A History of the Sojourner Truth Organization, 1969-1986<\/a>, Chico [CA], AK Press, 2012]), et il serait aussi possible de reculer jusqu\u2019au d\u00e9but de la Modernit\u00e9, en portant attention par exemple \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 esclavagiste et aux foules \u00ab\u00a0bigarr\u00e9es\u00a0\u00bb compos\u00e9es d\u2019autochtones, d\u2019esclaves en fuite, de mutins, de prostitu\u00e9es et d\u2019autres marginaux (Harriet A. Jacobs, <em>Incidents dans la vie d\u2019une jeune esclave<\/em>, Paris, Viviane Hamy, 1992 [1861], p. 52 et p. 126\u00a0; Marcus Rediker, Peter Linebaugh, <em>L\u2019Hydre aux mille t\u00eates\u00a0: L\u2019histoire cach\u00e9e de l\u2019Atlantique r\u00e9volutionnaire<\/em>, Paris, Amsterdam, 2008, 1<sup>e<\/sup> \u00e9d.\u00a0: 2001). Pour le Qu\u00e9bec, voir\u00a0: M\u00e9lissa Blais, Laurence Fortin-Pellerin, \u00c8ve-Marie Lampron, Genevi\u00e8ve Pag\u00e9, \u00ab\u00a0Pour \u00e9viter de se noyer dans la (troisi\u00e8me) vague\u00a0: R\u00e9flexions sur l\u2019histoire et l\u2019actualit\u00e9 du f\u00e9minisme radical\u00a0\u00bb, <em>Recherches f\u00e9ministes<\/em>, vol. 20, n<sup>o <\/sup>2, 2007, pp. 141-162 et Danielle Juteau, \u00ab\u00a0De la fragmentation \u00e0 l\u2019unit\u00e9\u00a0: Vers l\u2019articulation des rapports sociaux\u00a0\u00bb, in D. Juteau, <em>L\u2019ethnicit\u00e9 et ses fronti\u00e8res<\/em>, Montr\u00e9al, Presses de l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al, 1999, pp. 104-105.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a><\/p>\n<p>[3] Xavier Dunezat, Elsa Galerand, \u00ab\u00a0Un regard sur le monde social\u00a0\u00bb, in Xavier Dunezat, Jacqueline Heinen, Helena Hirita, Roland Pfefferkorn (dir.), <em>Travail et rapports sociaux de sexe\u00a0: Rencontres autour de Dani\u00e8le Kergoat<\/em>, Paris, L\u2019Harmattan, 2010, pp. 23-33\u00a0; Stephanie A. Shield, \u00abGender: An intersectionality perspective\u00bb, <em>Sex Roles<\/em>, vol. 59, n<sup>os <\/sup>5-6, 2008, p. \u00a0301-311; Gabriele Winker, Nina Degele, \u00abIntersectionality as multi-level analysis: Dealing with social inequality\u00bb, <em>European Journal of Women\u2019s Studies<\/em>, vol. 18, n<sup>o <\/sup>1, 2011, pp. 51-56.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a><\/p>\n<p>[4] Plusieurs colloques sont organis\u00e9s sur cette th\u00e9matique (entre autres\u00a0: R\u00e9seau th\u00e9matique 24 \u00abGenre, classe, race\u00a0: Rapports sociaux et construction de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9\u00bb, de l\u2019Association fran\u00e7aise de sociologie (Emmanuelle Lada, \u00abUn espace collectif de recherche\u00bb, Xavier Dunezat, Jacqueline Heinen, Helena Hirita, Roland Pfefferkorn [dir.], <em>Travail et rapports sociaux de sexe\u00a0: Rencontres autour de Dani\u00e8le Kergoat<\/em>, Paris, L\u2019Harmattan, 2010, pp. 221-226), des groupes de recherche sont subventionn\u00e9s, des prix sont accord\u00e9s \u00e0 des textes sur le sujet, par exemple par l\u2019Association am\u00e9ricaine de science politique (en 2012, \u00c9l\u00e9onore L\u00e9pinard re\u00e7oit le \u00abFrank Wilson Best APSA Paper Award\u00bb, du French Politics Group, pour son texte \u00abFrom parity to intersectionality: a difficult passage\u00bb, et le \u00abBest Paper Award\u00bb, du Research Section on Women and Politics, pour son texte \u00abDoing intersectionality: varieties of feminist practices in France and Canada\u00bb) et plusieurs revues proposent des dossiers sp\u00e9ciaux sur le sujet\u00a0: <em>Journal of Sex Roles<\/em>, 2008; <em>Race, Ethnicity and Education<\/em>, 2009<em>; Journal of Broadcasting and Electronic Media<\/em>, 2010; <em>Social Politics<\/em>, 2012; <em>Gender and Society<\/em>, 2012; <em>Signs<\/em>, 2013; <em>Du Bois Review<\/em>, 2013; en fran\u00e7ais : <em>L\u2019Homme et la soci\u00e9t\u00e9<\/em> (\u00ab\u00a0Prismes f\u00e9ministes\u00a0\u00bb), 2010; <em>Politique et soci\u00e9t\u00e9s<\/em>, 2014; <em>Nouvelles pratiques sociales<\/em>, 2015; <em>Nouvelles Questions F\u00e9ministes<\/em>, 2015; <em>Recherches f\u00e9mini<\/em><em>stes<\/em>, 2015.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a><\/p>\n<p>[5] Nira Yuval-Davis, \u00abIntersectionality and feminist politics\u00bb, <em>European Journal of Women\u2019s Studies<\/em>, vol. 13, n<sup>o<\/sup> 3, 2006, pp. 193-194\u00a0; Mieke Verloo, \u00abMultiple inequalities, intersectionality and the European Union\u00bb, <em>European Journal of Women\u2019s Studies<\/em>, vol. 13, n<sup>o<\/sup> 3, 2006, pp. 211-228.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a><\/p>\n<p>[6] Kathy Davis, \u00abIntersectionality as buzzword\u00a0: A sociology of science perspective on what makes a feminist theory successful\u00bb, Helma Lutz, Maria Teresa Herrera Vivar, Linda Supik (dir.), <em>Framing Intersectionality\u00a0: Debates on a Multi-Faceted Concept in Gender <\/em>Studies, Farnham (G-B), Ashgate, 2011, p. 43.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a><\/p>\n<p>[7] Helma Lutz, Maria Teresa Herrera Vivar, Linda Supik, \u00abFraming intersectionality\u00a0: An introduction\u00bb, Helma Lutz, Maria Teresa Herrera Vivar, Linda Supik (dir.), <em>op. cit.<\/em>, p. 9; Sirma Bilge, \u00abTh\u00e9orisations f\u00e9ministes de l\u2019intersectionnalit\u00e9\u00bb, <em>Diog\u00e8ne<\/em>, n<sup>o<\/sup> 225, 2009, p. 78\u00a0; Kathy Davis, <em>op. dit.<\/em>; Gabriele Winker, Nina Degele, <em>op. cit.<\/em>, p. 51\u00a0; Amanda Burgess-Proctor, \u00abIntersections of race, class, gender, and crime\u00bb, <em>Feminist Criminology<\/em>, vol. 1, n<sup>o<\/sup> 1, 2006, p. 35.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a><br \/>\n[8] Il ne s\u2019agit pas de r\u00e9alit\u00e9s biologiques, puisque ces identit\u00e9s sont socialement construites. Des savants ont certes essay\u00e9 de montrer que la biologie d\u00e9terminait la richesse et la pauvret\u00e9, mais c\u2019est le capitalisme et non la biologie qui divise les soci\u00e9t\u00e9s en \u00ab\u00a0classes\u00a0\u00bb, tout comme le patriarcat les divise en \u00ab\u00a0\u00bbsexes\u00a0\u00bb et le racisme en \u00ab\u00a0races\u00a0\u00bb. Les f\u00e9ministes noires aux \u00c9tats-Unis parlent de \u00ab\u00a0sexe\u00a0\u00bb ou de \u00ab\u00a0race\u00a0\u00bb pour d\u00e9signer des cat\u00e9gories qui leur sont politiquement et socialement impos\u00e9es. Dans ce texte, j\u2019utilise donc les termes \u00ab\u00a0classe\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0sexe\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0race\u00a0\u00bb pour d\u00e9signer des r\u00e9alit\u00e9s sociales, et non biologiques (je n\u2019ai pas propos\u00e9 cette pr\u00e9cision dans la version anglaise, car en anglais la notion de \u00ab\u00a0race\u00a0\u00bb est plus polys\u00e9mique qu\u2019en fran\u00e7ais, o\u00f9 \u2014 \u00e0 tout le moins en France et au Qu\u00e9bec \u2014 elle d\u00e9signe plus sp\u00e9cifiquement une identit\u00e9 qui serait biologique \u2014 tout comme le sexe, en comparaison au genre).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a><\/p>\n<p>[9] Jeff Hearn, \u00abNeglected intersectionalities in studying men\u00a0: Age(ing), virtuality, transnationality\u00bb, Helma Lutz, Maria Teresa Herrera Vivar, Linda Supik (dir.), <em>op. cit.<\/em>, p. 89.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a><\/p>\n<p>[10] Alexandre Jaunait, S\u00e9bastien Chauvin, \u00ab\u00a0Repr\u00e9senter l\u2019intersection. Les th\u00e9ories de l\u2019intersectionnalit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9preuve des sciences sociales\u00a0\u00bb, <em>Revue fran\u00e7aise de science politique<\/em>, vol. 62, n<sup>o\u00a0 <\/sup>1, 2012, p. 9.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a><\/p>\n<p>[11] Helma Lutz, Maria Teresa Herrera Vivar, Linda Supik, \u00abFraming intersectionality\u00a0: An introduction\u00bb, Helma Lutz, Maria Teresa Herrera Vivar, Linda Supik (dir.), <em>op. cit.<\/em>, p. 8.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a><\/p>\n<p>[12] Gillian Creese, Daiva Stasiulis, \u00abIntroduction: Intersections of gender, race, class, and sexuality\u00bb, <em>Studies in Political Economy<\/em>, n<sup>o <\/sup>51, automne 1996, p. 8.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a><\/p>\n<p>[13] Ann Denis, \u00abIntersectional analysis: A contribution of feminism to sociology\u00bb, <em>International Sociology<\/em>, vol. 23, n<sup>o <\/sup>5, 2008, p. 685.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a><\/p>\n<p>[14] Avtar Brah, Ann Phoenix, \u00abAin\u2019t I a woman? Revisiting intersectionality\u00bb, <em>Journal of International Women\u2019s Studies<\/em>, vol. 5, n<sup>o<\/sup> 3, 2004\u00a0; Gillian Creese, Daiva Stasiulis, <em>op. cit.<\/em> ; Lynn Weber, <em>Understanding Race, Class, Gender, and Sexuality. A Conceptual Framework<\/em>, Boston, Oxford University Press, 2009; Ann Denis, <em>op. cit.<\/em>, p. 679\u00a0; Stephanie A. Shield, <em>op. cit.<\/em>, p. 303.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref15\" name=\"_ftn15\">[15]<\/a><\/p>\n<p>[15] Gillian Creese, Daiva Stasiulis, <em>op, cit.<\/em>, p. 9.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref16\" name=\"_ftn16\">[16]<\/a><\/p>\n<p>[16] Kathy Davis, \u00abIntersectionality as buzzword\u00a0: A sociology of science perspective on what makes a feminist theory successful\u00bb, Helma Lutz, Maria Teresa Herrera Vivar, Linda Supik (dir.), <em>op. cit<\/em>., p. 49. Cette liste est inspir\u00e9e de l\u2019Association pour les droits de la femme et le d\u00e9veloppement\/Association for Women\u2019s Rights in Development (AWID), adapt\u00e9e par le Collectif de recherche sur l\u2019autonomie collective (CRAC) : <em>Intersectionnalit\u00e9, anti-oppression et \u00abfront lines Struggles\u00bb<\/em>, Montr\u00e9al, Universit\u00e9 Concordia (document de travail soumis \u00e0 une recherche du CRAC, 12 et 13 f\u00e9vrier 2011, Qu\u00e9bec). Voir aussi Catherine Achin, Juliette Rennes, Samira Ouardi, \u00ab\u00a0Age, intersectionnalit\u00e9, rapports de pouvoir.Table ronde r\u00e9alis\u00e9e avec Christelle Hamel, Catherine Marry et Marc Bessin\u00a0\u00bb, <em>Mouvements<\/em>, 7 septembre 2009 [http:\/\/www.mouvements.info\/Age-intersectionnalite-rapports-de.html]\u00a0; Danielle Kergoat, \u00ab\u00a0Penser la diff\u00e9rence des sexes\u00a0: Rapports sociaux et division du travail entre les sexes\u00a0\u00bb, in Margaret Maruani (dir.), <em>Femmes, genre et soci\u00e9t\u00e9s<\/em>, Paris, La D\u00e9couverte, 2005, p. 96\u00a0; Christian Poiret, \u00ab\u00a0Articuler les rapports de sexe, de classe et interethniques\u00a0: Quelques enseignements du d\u00e9bat nord-am\u00e9ricain\u00a0\u00bb, <em>Revue europ\u00e9enne des migrations internationales<\/em>, vol. 21, n<sup>o<\/sup> 1, 2005, p. 196\u00a0; Philippe Zarifian, \u00ab\u00a0Sur le concept de rapport social\u00a0\u00bb, in Xavier Dunezat, Jacqueline Heinen, H\u00e9l\u00e9na Hirata, Roland Pfefferkorn (dir.), <em>Travail et rapports sociaux de sexe\u00a0: Rencontres autour de Dani\u00e8le Kergoat<\/em>, Paris, L\u2019Harmattan, 2010, p. 55\u00a0; et les autres textes mentionn\u00e9s pr\u00e9c\u00e9demment.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref17\" name=\"_ftn17\">[17]<\/a><\/p>\n<p>[17] Commentaire lors de sa conf\u00e9rence au Colloque international de recherches f\u00e9ministes francophones, \u00e0 Lausanne, le 29 ao\u00fbt 2012.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref18\" name=\"_ftn18\">[18]<\/a><\/p>\n<p>[18] Cette r\u00e9flexion s\u2019inscrit de plus dans un contexte marqu\u00e9 par un \u00ab\u00a0renouveau\u00a0\u00bb de l\u2019anarchisme ou le \u00ab\u00a0tournant anarchiste\u00a0\u00bb (Jacob Blumenfeld, Chiara Bottici, Simon Critchley [dir.], <em>The Anarchist Turn<\/em>, Londres, Pluto Press, 2013), constat\u00e9 dans de nombreux ouvrages sur les mouvements sociaux ou m\u00eame sur la philosophie politique. Cette r\u00e9surgence de l\u2019anarchisme s\u2019exprime par la parution de plusieurs dossiers sp\u00e9ciaux dans des revues savantes en science politique, comme le symposium \u00abState, power and anarchism\u00bb dans <em>Perspectives on Politics<\/em> (vol. 9, n<sup>o<\/sup> 1, mars 2011), de l\u2019Association am\u00e9ricaine de science politique, et le dossier \u00abAnarchy and anarchism\u00bb de <em>Millennium <\/em>(vol. 39, n<sup>o <\/sup>2, 2010), et dans d\u2019autres disciplines (<em>Antipodes <\/em>[vol. 44, n<sup>o <\/sup>5, 2012], <em>Sexualities<\/em>, vol. 13, n<sup>o<\/sup> 4 [2010], <em>SubStance<\/em> [vol. 36, n<sup>o<\/sup> 2, 2007]). M\u00eame la revue <em>Public Administration Review<\/em> qui a publi\u00e9 un article intitul\u00e9 \u00abAnarchy as a model for network governance\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref19\" name=\"_ftn19\">[19]<\/a><\/p>\n<p>[19] Patricia Hill Collins, \u00abIntersectionality\u2019s definitional dilemmas\u00bb, <em>Annual Review of Sociology<\/em>, n<sup>o<\/sup> 41, 2015, p. 2.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref20\" name=\"_ftn20\">[20]<\/a><\/p>\n<p>[20] Cit\u00e9 dans Sirma Bilge, \u00ab\u00a0De l\u2019analogie \u00e0 l\u2019articulation\u00a0: th\u00e9oriser la diff\u00e9renciation sociale et l\u2019in\u00e9galit\u00e9 complexe\u00a0\u00bb, <em>L\u2019Homme et la soci\u00e9t\u00e9<\/em>, n<sup>o<\/sup> 176-177, avril-septembre 2010, p. 61.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref21\" name=\"_ftn21\">[21]<\/a><\/p>\n<p>[21] Danielle Juteau, \u00ab\u00a0\u201cNous\u201d les femmes\u00a0: sur l\u2019indissociable homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 et h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 de la cat\u00e9gorie\u00a0\u00bb, <em>L\u2019Homme et la soci\u00e9t\u00e9<\/em>, n<sup>o<\/sup> 176-177, avril-septembre 2010, p. 77.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref22\" name=\"_ftn22\">[22]<\/a><\/p>\n<p>[22] Sirma Bilge, \u00ab\u00a0Th\u00e9orisations f\u00e9ministes de l\u2019intersectionnalit\u00e9\u00a0\u00bb, <em>op. cit.<\/em>, p. 73.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref23\" name=\"_ftn23\">[23]<\/a><\/p>\n<p>[23] Patricia Hill Collins, <em>Black Feminist Thought<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p. 230.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref24\" name=\"_ftn24\">[24]<\/a><\/p>\n<p>[24] <em>Ibid<\/em>.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref25\" name=\"_ftn25\">[25]<\/a><\/p>\n<p>[25] Patricia Hill Collins insiste sur l\u2019exclusion, rappelant d\u2019ailleurs que la connaissance des subalternes tire une partie de sa force du fait qu\u2019elle est souvent tir\u00e9e d\u2019une position de \u00aboutsider-within\u00bb (\u00e9tranger-int\u00e9rieur). Dani\u00e8le Kergoat parle surtout de domination, d\u2019oppression et d\u2019exploitation (\u00ab\u00a0Dynamique et consubstantialit\u00e9 des rapports sociaux\u00a0\u00bb, in Elsa Dorlin [dir.], <em>Sexe, race, classe\u00a0: Pour une \u00e9pist\u00e9mologie de la domination<\/em>, Paris, Presses universitaires de France, 2009, p. 119)\u00a0; voir aussi Dani\u00e8le Combes, Anne-Marie Daune-Richard, Anne-Marie Devreux, \u00ab\u00a0Mais \u00e0 quoi sert une \u00e9pist\u00e9mologie des rapports sociaux de sexe\u00a0\u00bb, in Marie-Claude Hurting, Mich\u00e8le Kail, H\u00e9l\u00e8ne Rouch (dir.), <em>Sexe et Genre\u00a0: De la hi\u00e9rarchie entre les sexes<\/em>, Paris, Centre national de la recherche scientifique, 1991, p. 62. Dani\u00e8le Kergoat parle aussi de \u00ab\u00a0s\u00e9gr\u00e9gation\u00a0\u00bb et de la \u00ab\u00a0division sexuelle du travail\u00a0\u00bb structur\u00e9e de mani\u00e8re hi\u00e9rarchique mais aussi en fonction d\u2019un principe de \u00ab\u00a0s\u00e9paration\u00a0\u00bb entre les travaux socialement masculins et f\u00e9minins (\u00ab\u00a0Penser la diff\u00e9rence des sexes\u00a0: Rapports sociaux et division du travail entre les sexes\u00a0\u00bb, in Margaret Maruani (dir.), <em>Femmes, genre et soci\u00e9t\u00e9<\/em>, Paris, La D\u00e9couverte, 2005, p. 97\u00a0; voir aussi \u00ab\u00a0Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe\u00a0\u00bb, in Helena Hirata, Fran\u00e7oise Laborie, H\u00e9l\u00e8ne le Doar\u00e9, Dani\u00e8le Senotier (dir.), <em>Dictionnaire critique du f\u00e9minisme<\/em>, Paris, Presses universitaires de France, 2000 [2<sup>e<\/sup> \u00e9d.], pp. 35-44).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref26\" name=\"_ftn26\">[26]<\/a><\/p>\n<p>[26] Myra Marx Ferree, Elaine J. Hall, <em>op.cit<\/em>, p. 931.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref27\" name=\"_ftn27\">[27]<\/a><\/p>\n<p>[27] Gabriele Winker, Nina Degele, <em>op. cit.<\/em>, p. 56\u00a0; Amanda Burgess-Proctor, <em>op. cit.<\/em>, p. 33.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref28\" name=\"_ftn28\">[28]<\/a><\/p>\n<p>[28] Je m\u2019inspire, entre autres, des r\u00e9flexions d\u2019Elsa Galerand et de Xavier Dunezat.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref29\" name=\"_ftn29\">[29]<\/a><\/p>\n<p>[29]\u00a0 Leslie McCall, \u00abThe complexity of intersectionality\u00bb, <em>Signs: Journal of Women in Culture and Society<\/em>, vol. 30, n<sup>o<\/sup>3, 2005, pp. 1773-1774.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref30\" name=\"_ftn30\">[30]<\/a><\/p>\n<p>[30] Nila Ginger Hofman, \u00abUnderstanding women\u2019s work through the confluence of gender, race, and social class\u00bb, <em>Cultural Dynamics<\/em>, vol. 22, n<sup>o<\/sup> 3, 2010, pp. 180, 181 et 192.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref31\" name=\"_ftn31\">[31]<\/a><\/p>\n<p>[31] Helma Lutz, Maria Teresa Herrera Vivar, Linda Supik, <em>op. cit.<\/em>, p. 8.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref32\" name=\"_ftn32\">[32]<\/a><\/p>\n<p>[32] Elsa Galerand et Dani\u00e8le Kergoat, \u00ab\u00a0Consubstantialit\u00e9 vs intersectionnalit\u00e9? \u00c0 propos de l\u2019imbrication des rapports sociaux\u00a0\u00bb, <em>Nouvelles pratiques sociales<\/em>, vol. 26, n<sup>o<\/sup> 2, 2014, pp. 44-61; Dani\u00e8le Kergoat, \u00ab\u00a0Dynamique et consubstantialit\u00e9 des rapports sociaux\u00a0\u00bb, <em>op. cit.<\/em>, pp. 119-120.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref33\" name=\"_ftn33\">[33]<\/a><\/p>\n<p>[33] Des auteures offrent un portrait un peu diff\u00e9rent. Patricia Hill Collins, par exemple, pr\u00e9sente aussi trois niveaux d\u2019analyse, mais il s\u2019agit (1) de l\u2019individu (biographie); (2) du contexte culturel; (3) des institutions dominantes (P. Hill Collins, <em>Black Feminist Thought<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, pp. 227-228). Sirma Bilge propose pour sa part deux niveaux d\u2019analyse\u00a0: (1) microsocial, soit l\u2019individu et sa vie, et (2) macrosocial, soit les syst\u00e8mes de pouvoir (\u00ab\u00a0Th\u00e9orisations f\u00e9ministes de l\u2019intersectionnalit\u00e9\u00a0\u00bb, <em>op. cit.<\/em>, p. 73). L\u2019intersectionnalit\u00e9 peut aussi \u00eatre \u00e9tudi\u00e9e en termes (1) de situations individuelles, (2) de relations de pouvoir, ou (3) de syst\u00e8mes de domination (Hae Yeon Choo, Myra Marx Ferree, \u00abPracticing Intersectionality in Sociological Research. A Critical Analysis of Inclusions, Interactions, and Institutions in the Study of Inequalities\u00bb, <em>Sociological Theory<\/em>, vol. 28, n<sup>o<\/sup> 2, 2010, pp. 129\u2013149).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref34\" name=\"_ftn34\">[34]<\/a><\/p>\n<p>[34] Sirma Bilge, \u00abDe l\u2019analogie \u00e0 l\u2019articulation\u00bb, <em>op. cit.<\/em>, p. 45, note 12 <em>infra<\/em>.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref35\" name=\"_ftn35\">[35]<\/a><\/p>\n<p>[35] Amanda Burgess-Proctor, <em>op. cit.<\/em>, p. 42; voir aussi Nira Yuval-Davis, \u00abIntersectionality and feminist politics\u00bb, <em>op. cit<\/em>., p.\u00a0 200\u00a0; voir aussi Christian Poiret, <em>op. cit.<\/em>, p. 108\u00a0; voir aussi Jeff Hearn, <em>op. cit.<\/em>, p. 91.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref36\" name=\"_ftn36\">[36]<\/a><\/p>\n<p>[36] Gabriele Winker, Nina Degele, <em>op. cit.<\/em>, p. 57.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref37\" name=\"_ftn37\">[37]<\/a><\/p>\n<p>[37] Christian Poiret, <em>op cit<\/em>, p. 115.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref38\" name=\"_ftn38\">[38]<\/a><\/p>\n<p>[38] Mieke Verloo, <em>op. cit.<\/em>, p. 219.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref39\" name=\"_ftn39\">[39]<\/a><\/p>\n<p>[39] Helma Lutz, Maria Teresa Herrera Vivar, Linda Supik, <em>op. cit.<\/em>, p. 6-7; voir aussi Dagmar Schiek, Anna Lawson (dir.), <em>European Union Non-Discrimination Law and Intersectionality: Investigating the Triangle of Racial, Gender and Disability Discrimination<\/em>, Farnham [GB], Ashgate, 2011.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref40\" name=\"_ftn40\">[40]<\/a><\/p>\n<p>[40] Nira Yuval-Davis, <em>op. cit.<\/em>, p. 198. Voir aussi \u00abState\u00bb, dans Maggie Humm, <em>The Dictionary of Feminist Theory<\/em>, Columbus, Ohio State University Press, 1990, p. 217.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref41\" name=\"_ftn41\">[41]<\/a><\/p>\n<p>[41] Mieke Verloo, <em>op. cit.<\/em>, p. 224\u00a0; Myra Marx Ferree, Elaine J. Hall, <em>op. cit.<\/em>, p. 933.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref42\" name=\"_ftn42\">[42]<\/a><\/p>\n<p>[42] Jules Falquet, \u00ab\u00a0La r\u00e8gle du jeu. Repenser la co-formation des rapports sociaux de sexe, de classe et de \u201crace\u201d dans la mondialisation n\u00e9olib\u00e9rale\u00a0\u00bb, in Elsa Dorlin (dir), <em>op. cit.<\/em>, p. 83\u00a0; Jules Falquet, \u00ab\u00a0L\u2019\u00c9tat n\u00e9olib\u00e9ral et les femmes\u00a0: le cas du \u201cbon \u00e9l\u00e8ve\u201d mexicain\u00a0\u00bb, in Jules Falquet, Helena Hirata, Dani\u00e8le Kergoat, Brahim Labori, Nicky Lefeuvre, Fatou Sow (dir.), <em>Le sexe de la mondialisation\u00a0: Genre, classe, race et nouvelle division du travail<\/em>, Paris, Presses de Sciences Po, 2010, pp. 229-242. Voir aussi Christian Poiret, <em>op. cit.<\/em>, p. 108\u00a0; Myra Marx Ferree, \u00abThe discursive politics of feminist intersectionality\u00bb, in Helma Lutz, Maria Teresa Herrera Vivar, Linda Supik (dir.), <em>Framing Intersectionality\u00a0: Debates on a Multi-Faceted Concept in Gender Studies<\/em>, Farnham (G-B), Ashgate, 2011, p. 57.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref43\" name=\"_ftn43\">[43]<\/a><\/p>\n<p>[43] Gabriele Winker, Nina Degele, <em>op. cit.<\/em>, p. 61.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref44\" name=\"_ftn44\">[44]<\/a><\/p>\n<p>[44] Jeff Hearn, <em>op. cit.<\/em>, p. 93 4, <em>infra<\/em>.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref45\" name=\"_ftn45\">[45]<\/a><\/p>\n<p>[45] David Thoreau Wieck, \u00abThe negativity of anarchism\u00bb, in Howard J. Ehrlich, Carol Ehrlich, David de Leon, Glenda Morris (dir.), <em>Reinventing Anarchy: What Are Anarchists Thinking These Days?<\/em>, Londres, Routledge &amp; Kegan Paul, 1979 [1975], p. 139.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref46\" name=\"_ftn46\">[46]<\/a><\/p>\n<p>[46] Voir aussi L. Susan Brown, \u00abBeyond feminism: Anarchism and human freedom\u00bb, <em>Our Generation<\/em>, vol. 21, n<sup>o<\/sup> 1, automne 1989, p. 208.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref47\" name=\"_ftn47\">[47]<\/a><\/p>\n<p>[47] Erich M\u00fchsam, <em>La R\u00e9publique des conseils de Bavi\u00e8re &amp; La Soci\u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9e de l\u2019\u00c9tat<\/em>, (trad. de l\u2019allemand : Pierre Gallissaire), Paris, La Digitale- Spartacus, 1999, p. 107. Rudolf Rocker pense de m\u00eame. Voir <em>Anarcho-Syndicalism<\/em>, Londres, Pluto Press 1989 (1938) (traduit de l\u2019allemand en anglais par Ray E. Chase), p. 29\u00a0et <em>Les soviets trahis par les bolcheviks<\/em>, Paris, Spartacus, 1998, p. 66; Groupe des anarchistes russes \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, \u00ab\u00a0Plate-forme organisationnelle de l\u2019Union g\u00e9n\u00e9rale des anarchistes\u00a0\u00bb, Collectif, <em>L\u2019Organisation anarchiste\u00a0: Textes fondateurs<\/em>, Paris, L\u2019entr\u2019aide, 2005, [1926], pp. 37-38; Ruth Kinna, <em>Anarchism<\/em>, <em>A Beginner\u2019s Guide<\/em>, Oxford, Oneworld, 2005, p. 64\u00a0et p. 80.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref48\" name=\"_ftn48\">[48]<\/a><\/p>\n<p>[48] Pierre Kropotkine, <em>La science moderne et l\u2019anarchie<\/em>, Paris, Stock, 1913, p. 3.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref49\" name=\"_ftn49\">[49]<\/a><\/p>\n<p>[49] <em>Ibid.<\/em>, p. 327.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref50\" name=\"_ftn50\">[50]<\/a><\/p>\n<p>[50] Emma Goldman, <em>My Disillusionment in Russia<\/em>, New York, Doubleday, 1923, p. 250; Maia Ramnath, <em>Decolonizing Anarchism<\/em>, Oakland-\u00c9dimbourg, AK Press, 2011, p. 15.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref51\" name=\"_ftn51\">[51]<\/a><\/p>\n<p>[51] <em>Ibid.<\/em>, p. 119.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref52\" name=\"_ftn52\">[52]<\/a><\/p>\n<p>[52] Crispin Sartwell, <em>Against the State\u00a0: An Introduction to Anarchist Political Theory<\/em>, New York, State University of New York Press [SUNY], 2008, p. 9.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref53\" name=\"_ftn53\">[53]<\/a><\/p>\n<p>[53] Emma Goldman, \u00abAnarchism: What it really stands for\u00bb, E. Goldman, <em>Anarchism and Other Essays<\/em>, New York, Dover, 1969, pp. 53 et 56.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref54\" name=\"_ftn54\">[54]<\/a><\/p>\n<p>[54] William Loren Katz, <em>Black Indians: A Hidden Heritage<\/em>, New York, Atheneum Books, 1986 (nouvelle \u00e9d.), pp. 198-201.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref55\" name=\"_ftn55\">[55]<\/a><\/p>\n<p>[55] Lucy Parsons, \u00abThe principles of anarchism\u00bb [1905-1910?], Lucy Parsons, <em>Freedom, Equality &amp; Solidarity: Writings &amp; Speeches, 1878-1937<\/em>, Chicago, Charles H. Kerr, 2004, p. 37.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref56\" name=\"_ftn56\">[56]<\/a><\/p>\n<p>[56] Lucy Parsons, \u00abJust a few stray observations: On \u201cpolitical\u201d socialism, war, and the State\u00bb [1915], Lucy Parsons, <em>Freedom, Equality &amp; Solidarity<\/em>, p. 150.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref57\" name=\"_ftn57\">[57]<\/a><\/p>\n<p>[57] Terence Kissack, <em>Free Comrades: Anarchism and Homosexuality in the United States 1895-1917<\/em>, Oakland-\u00c9dimbourg, AK Press, 2008.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref58\" name=\"_ftn58\">[58]<\/a><\/p>\n<p>[58] Ruth Kinna, <em>op.cit<\/em>, 2005, p. 57; Crispin Sartwell, <em>op.cit.<\/em><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref59\" name=\"_ftn59\">[59]<\/a><\/p>\n<p>[59] Alan Carter, \u00abOutline of an anarchist theory of history\u00bb, David Goodway (dir.), <em>For Anarchism: History, Theory, and Practice<\/em>, Londres-New York, Routledge, 1989, pp. 184-185; voir aussi Alan Carter, \u00abAnalytical Anarchism. Some conceptual foundations\u00bb,<em> Political Theory<\/em>, vol. 28, n<sup>o<\/sup> 2, 2000, p. 249.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref60\" name=\"_ftn60\">[60]<\/a><\/p>\n<p>[60] Peter T. Manicas, \u00abReview Symposium: State, Power, Anarchism\u00bb, <em>Perspectives on Politics<\/em>, vol. 9, n<sup>o<\/sup> 1, mars 2011, p. 95. Le philosophe politique anglais David Miller, qui a sign\u00e9 une \u00e9tude sur la pens\u00e9e anarchiste, explique que l\u2019\u00c9tat est per\u00e7u par les anarchistes comme \u00ab\u00a0un corps exploiteur qui utilise ses pouvoirs de taxation et de r\u00e9gulation \u00e9conomique pour transf\u00e9rer dans ses propres coffres ou dans les poches de groupes privil\u00e9gi\u00e9s \u00e9conomiquement, des ressources produites par des producteurs de richesse\u00a0\u00bb (<em>Anarchism<\/em>, Londres, J.M. Dent &amp; Sons, 1984, p. 6-7). L\u2019anarchiste Wayne Price explique, pour sa part\u00a0: \u00ab\u00a0Au-del\u00e0 de l\u2019image simple des individus arm\u00e9s et des prisons, l\u2019\u00c9tat bourgeois devient in\u00e9vitablement un pouvoir \u00e9conomique. Il doit avoir le pouvoir de taxer, pour payer \u00e0 son tour et d\u00e9penser de l\u2019argent, \u00e0 tout le moins pour ses dirigeants et ses employ\u00e9s\u00a0\u00bb (<em>The Abolition of the State\u00a0: Anarchist &amp; Marxist Perspectives<\/em>, Bloomington, Author House, 2007, p. 17).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref61\" name=\"_ftn61\">[61]<\/a><\/p>\n<p>[61] Glen Sean Coulthard, <em>Red Skin, White Masks: Rejecting the Colonial Politics of Recognition<\/em>, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2015.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref62\" name=\"_ftn62\">[62]<\/a><\/p>\n<p>[62] Ruth Kinna, <em>op. cit.<\/em>, p. 76-80.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref63\" name=\"_ftn63\">[63]<\/a><\/p>\n<p>[63] Yves-Marie Berc\u00e9, \u00ab\u00a0Pour une \u00e9tude institutionnelle et psychologique de l\u2019imp\u00f4t moderne\u00a0\u00bb, in Jean-Philippe Gen\u00eat, Michel Le Men\u00e9 (dir.), <em>Gen\u00e8se de l\u2019\u00c9tat moderne\u00a0: pr\u00e9l\u00e8vement et redistribution<\/em>, Paris, CNRS, 1987, p. 164-165.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref64\" name=\"_ftn64\">[64]<\/a><\/p>\n<p>[64] James Scott, <em>Zomia, ou l\u2019art de ne pas \u00eatre gouvern\u00e9<\/em>, Paris, Seuil, 2013.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref65\" name=\"_ftn65\">[65]<\/a><\/p>\n<p>[65] Alan Carter, \u00abAnalytical Anarchism: Some Conceptual Foundations\u00bb,<em> Political Theory<\/em>, vol. 28, n<sup>o<\/sup> 2, 2000, p. 240-241.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref66\" name=\"_ftn66\">[66]<\/a><\/p>\n<p>[66] Cit\u00e9 dans Daniel Gu\u00e9rin, <em>L\u2019anarchisme<\/em>, Paris, Gallimard, 1981, p. 25.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref67\" name=\"_ftn67\">[67]<\/a><\/p>\n<p>[67] Ruth Kinna, <em>op. cit.<\/em>, p. 67.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref68\" name=\"_ftn68\">[68]<\/a><\/p>\n<p>[68] Carole Pateman, <em>Le Contrat sexuel<\/em>, Paris, La D\u00e9couverte, 2010.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref69\" name=\"_ftn69\">[69]<\/a><\/p>\n<p>[69] Pierre Kropotkine, <em>op. cit.<\/em>, p. 249.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref70\" name=\"_ftn70\">[70]<\/a><\/p>\n<p>[70] <em>Ibid.<\/em>, p. 251-252.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref71\" name=\"_ftn71\">[71]<\/a><\/p>\n<p>[71] Emma Goldman, \u00abAnarchism: What it really stands for\u00bb, E. Goldman, <em>Anarchism and Other Essays<\/em>, <em>op.cit<\/em>., 1969 [1917], p. 59.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref72\" name=\"_ftn72\">[72]<\/a><\/p>\n<p>[72] <em>Ibid.<\/em>. p. 47-68. Le sociologue marxiste G\u00f6ran Therborn constate pour sa part que la classe laborieuse est doublement exploit\u00e9e, soit par les propri\u00e9taires priv\u00e9s des moyens de production et par l\u2019\u00c9tat et son \u00ab\u00a0syst\u00e8me d\u2019imposition\u00a0\u00bb (G\u00f6ran Therborn, <em>What Does the Ruling Class Do When It Rules\u00a0?<\/em>, Londres-New York, Verso, 2008, pp. 75 et suiv.).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref73\" name=\"_ftn73\">[73]<\/a><\/p>\n<p>[73] Ruth Kinna, <em>op. cit.<\/em>, p. 59.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref74\" name=\"_ftn74\">[74]<\/a><\/p>\n<p>[74] Peter T. Manicas, <em>op. cit.<\/em>, p. 93\u00a0: \u00ab\u00a0les deux plus importantes r\u00e9ussites de l\u2019\u00c9tat moderne <em>d\u00e9mocratique<\/em> sont l\u2019habilet\u00e9 de masquer son pouvoir et d\u2019agir de mani\u00e8re \u00e0 affecter de mani\u00e8re tout \u00e0 fait fondamentale la vie quotidienne de sa population presque sans que son autorit\u00e9 ne soit jamais questionn\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref75\" name=\"_ftn75\">[75]<\/a><\/p>\n<p>[75] Voir Sirma Bilge pour une discussion sur les risques et les avantages th\u00e9oriques de raisonner par analogie voir \u00ab\u00a0De l\u2019analogie \u00e0 l\u2019articulation. Th\u00e9oriser la diff\u00e9renciation sociale et l\u2019in\u00e9galit\u00e9 complexe\u00a0\u00bb, <em>op. cit.<\/em>, pp. 52-55).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref76\" name=\"_ftn76\">[76]<\/a><\/p>\n<p>[76] Andrea Dworkin, <em>Les femmes de droite<\/em>, Montr\u00e9al, Remue-m\u00e9nage, 2012.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref77\" name=\"_ftn77\">[77]<\/a><\/p>\n<p>[77] Iris Marion Young, \u00abThe logic of masculinist protection: Reflections on the current security state\u00bb, <em>Signs<\/em>, vol. 29, n<sup>o<\/sup> 1, 2003, p. 2<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref78\" name=\"_ftn78\">[78]<\/a><\/p>\n<p>[78] Susan Rae Peterson, \u00abCoercion and rape: The State as a male protection racket\u00bb, in Mary Vetterling-Braggin, Frederick A. Welliston, Jane English (eds.), <em>Feminism and Philosophy<\/em>, Totowa [NJ], Littlefields Adams, 1977, p. 360-371<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref79\" name=\"_ftn79\">[79]<\/a><\/p>\n<p>[79] Dominique Masson, \u00ab\u00a0Repenser l\u2019\u00c9tat. Nouvelles perspectives f\u00e9ministes\u00a0\u00bb, <em>Recherches f\u00e9ministes<\/em>, vol. 12, n<sup>o<\/sup> 1, 1999, p. 5-24\u00a0; Nicole Laurin-Frenette, \u00ab\u00a0F\u00e9minisme et anarchisme: quelques \u00e9l\u00e9ments th\u00e9oriques et historiques pour une analyse de la relation entre le Mouvement des femmes et l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb, in Nicole Laurin-Frenette, Yolande Cohen et Kathy Ferguson, <a href=\"http:\/\/classiques.uqac.ca\/contemporains\/laurin_frenette_nicole\/femmes_pouvoir_pol_bureaucratie\/femmes_pouvoir_pol.html\">Femmes: pouvoir, politique, bureaucratie<\/a>, Lyon: Atelier de cr\u00e9ation libertaire, 1984, pp. 9-53<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref80\" name=\"_ftn80\">[80]<\/a><\/p>\n<p>[80] Premilla Nadasen, \u00abExpanding the boundaries of the Women\u2019s movement: Black feminism and the struggle for welfare rights\u00bb, <em>Feminist Studies<\/em>, vol. 28, n<sup>o<\/sup> 2, 2002, pp. 284-285.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref81\" name=\"_ftn81\">[81]<\/a><\/p>\n<p>[81] <em>Ibid.<\/em>, pp. 277-278\u00a0; voir aussi pp. 282-283 et pp. 290 et suiv., au sujet du contr\u00f4le nocturne par des administrateurs des programmes sociaux, et des exigences de st\u00e9rilisation pour obtenir certains \u00abb\u00e9n\u00e9fices\u00bb sociaux, en particulier les femmes afro-am\u00e9ricaines, portoricaines et autochtones.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref82\" name=\"_ftn82\">[82]<\/a><\/p>\n<p>[82] Par exemple, Andr\u00e9 Leo, \u00abADC: Marriage to the State\u00bb, in Anne Koedt, Ellen Levine, Anita Rapone (dir.), <em>Radical Feminism<\/em>, New York, Quadrangle, 1973, pp. 222-227.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref83\" name=\"_ftn83\">[83]<\/a><\/p>\n<p>[83] Permilla Nadasen, <em>op. cit.<\/em>, p. 272.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref84\" name=\"_ftn84\">[84]<\/a><\/p>\n<p>[84] Peter Marshall, <em>Demanding the Impossible: A History of Anarchism<\/em>, Londres, Fontana Press, 1993, p. 24.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref85\" name=\"_ftn85\">[85]<\/a><\/p>\n<p>[85] James Martel, Jimmy Casas Klausen, \u00abIntroduction: How Not to Be Governed\u00bb, in Jimmy Casas Klausen, James R. Martel (dir.), <em>How Not to Be Governed: Readings and Interpretations from a Critical Anarchist Left<\/em>, Lanham, Lexington Books, 2011, p. ix. Voir aussi Gavin Brown, \u00abAmateurism and anarchism in the creation of autonomous queer space\u00bb, in Jamie Heckert, Richard Cleminson (dir.), <em>Anarchism &amp; Sexuality: Ethics, Relationships and Power<\/em>, Londres-New York, Routledge, 2011, p. 205.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref86\" name=\"_ftn86\">[86]<\/a><\/p>\n<p>[86] Marianne Enckell, \u00ab\u00a0La question des services publics devant l\u2019Internationale\u00a0: f\u00e9d\u00e9ralisme et autonomie\u00a0\u00bb, Collectif anarchiste l\u2019(A)telier (dir.), <em>R\u00e9flexions libertaires sur les services publics<\/em>, Qu\u00e9bec, Ruptures, 2012, p. 45 (r\u00e9\u00e9dition d\u2019un texte paru sous forme d\u2019article dans <em>R\u00e9fractions<\/em>, 2005).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref87\" name=\"_ftn87\">[87]<\/a><\/p>\n<p>[87] Cit\u00e9 dans Peter Marshall, <em>op. cit.<\/em>, p. 21.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref88\" name=\"_ftn88\">[88]<\/a><\/p>\n<p>[88] Steve Millett, \u00abNeither state nor market: An anarchist perspective on social welfare\u00bb, in Jon Purkis, James Bowen (ed.), <em>Twenty-First Century Anarchism: Unorthodox Ideas for a New Millennium<\/em>, Londres, Cassell, 1997, p. 34.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref89\" name=\"_ftn89\">[89]<\/a><\/p>\n<p>[89] Jules Falquet, \u00ab\u00a0Les \u201cf\u00e9ministes autonomes\u201d latino-am\u00e9ricaines et carib\u00e9ennes\u00a0: vingt ans de critique de la coop\u00e9ration au d\u00e9veloppement\u00a0\u00bb, <em>Recherches f\u00e9ministes<\/em>, vol. 24, n<sup>o<\/sup> 2, 2011, p. 54.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref90\" name=\"_ftn90\">[90]<\/a><\/p>\n<p>[90] \u00abAn Interview with Mujeres Creando\u00bb, in Dark Star (dir.), <em>Quiet Rumours: An Anarcha-Feminist Reader<\/em>, Oakland-\u00c9dimbourg, AK Press, 2002, p. 112.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref91\" name=\"_ftn91\">[91]<\/a><\/p>\n<p>[91] Francis Dupuis-D\u00e9ri, Benjamin Pillet (dir.), <em>L\u2019anarcho-indig\u00e9nisme<\/em> (cet ouvrage devrait para\u00eetre aux \u00e9ditions Lux en 2017). Au sujet de l\u2019\u00abanarcho-indigenisme\u00bb, voir\u00a0 les entrevues avec G\u00e9rald Taiaiake Alfred et Gord Hill, publi\u00e9es sous le titre \u00abAnarcho-indig\u00e9nisme\u00bb, dans <em>Possibles<\/em>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Francis Dupuis-D\u00e9ri\u00a0[1] &nbsp; \u00ab\u00a0[L]\u2019humanit\u00e9 que nous voyons n\u2019est rien d\u2019autre que la mangeaille de l\u2019\u00c9tat, donn\u00e9e \u00e0 manger \u00e0 l\u2019\u00c9tat qui devient de plus en plus glouton. 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