{"id":3647,"date":"2016-12-01T00:01:48","date_gmt":"2016-11-30T22:01:48","guid":{"rendered":"http:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=3647"},"modified":"2016-12-01T00:04:07","modified_gmt":"2016-11-30T22:04:07","slug":"anarchisme-et-christianisme-proximites-inattendues","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=3647","title":{"rendered":"Anarchisme et christianisme\u00a0: proximit\u00e9s inattendues"},"content":{"rendered":"<p align=\"CENTER\"><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><b>Par J\u00e9r\u00f4me Alexandre<\/b><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">Pour illustrer et critiquer le malentendu historique et toujours actuel entre l\u2019anarchisme et le christianisme, je prendrai deux sujets embl\u00e9matiques, la libert\u00e9 et le r\u00e9alisme. Dans \u00ab\u00a0malentendu\u00a0\u00bb j\u2019entends non pas la mauvaise interpr\u00e9tation accidentelle qu\u2019une simple clarification peut lever, mais le fait d\u2019entendre comme \u00e9tant un mal, ce qui en r\u00e9alit\u00e9 se veut un message de bien. Contre ce type de malentendu, il faut un peu plus d\u2019explications. Quels sont les termes du malentendu\u00a0? Pour un anarchiste, le christianisme reste affect\u00e9 d\u2019une tache qui a marqu\u00e9 toute son histoire, \u00e0 l\u2019exception peut-\u00eatre de sa prime origine en la personne de son fondateur, celle de soumettre les consciences \u00e0 une autorit\u00e9 transcendante. Chez la plupart des chr\u00e9tiens, on trouvera l\u2019exacte r\u00e9ciproque\u00a0: l\u2019anarchisme \u00e9tant le refus de toute autorit\u00e9, refuse ce faisant toute norme morale et tout principe d\u2019ordre. S\u2019agissant du r\u00e9alisme, on observe une confrontation de m\u00eame type\u00a0: l\u2019anarchisme verra dans le christianisme, comme dans toute religion, une fuite spiritualisante hors des r\u00e9alit\u00e9s du monde et, par l\u00e0, un frein \u00e0 toute perspective d\u2019action r\u00e9volutionnaire. Le christianisme voit sym\u00e9triquement un parfait utopisme irresponsable dans les th\u00e8ses radicales de l\u2019anarchisme. Je vais prendre l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre ces deux sujets, pour indiquer au terme de l\u2019analyse l\u2019int\u00e9r\u00eat qu\u2019il peut y avoir \u00e0 les articuler.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><b>La libert\u00e9<\/b><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">La libert\u00e9, avec des accents variables, il est vrai, tous les courants de pens\u00e9e la revendiquent. Elle est un bien commun autant qu\u2019individuel, une valeur \u00e9vidente au m\u00eame titre que la justice ou la sant\u00e9, un id\u00e9al \u00e0 conqu\u00e9rir, \u00e0 perfectionner, \u00e0 pr\u00e9server, dans tous les cas une condition fondamentale sans laquelle la vie humaine est ni\u00e9e. Mais qui veut y r\u00e9fl\u00e9chir s\u2019aper\u00e7oit vite qu\u2019elle est une notion beaucoup moins simple \u00e0 comprendre qu\u2019il y para\u00eet. La difficult\u00e9 tient pour l\u2019essentiel au fait qu\u2019il est impossible de la saisir comme un en-soi, offrant les caract\u00e8res rassurants d\u2019un objet conceptuel, dont il suffirait de v\u00e9rifier dans la r\u00e9alit\u00e9 le degr\u00e9 et le mode d\u2019application. Au mieux, la libert\u00e9, qui pourtant s\u2019\u00e9prouve objectivement comme une jouissance, se laisse appr\u00e9hender intellectuellement par ce qu\u2019elle n\u2019est pas. Un homme libre est le plus souvent quelqu\u2019un qui n\u2019a que tr\u00e8s peu conscience de l\u2019\u00eatre, tandis qu\u2019un homme enferm\u00e9 dans les quatre murs d\u2019une cellule de prison ou d\u2019une chambre d\u2019h\u00f4pital sait \u00e0 longueur de temps que la libert\u00e9 est ce dont il est cruellement priv\u00e9.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><a name=\"_GoBack\"><\/a><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">Chez les penseurs de la r\u00e9volution au XIX<\/span><\/span><sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">e<\/span><\/span><\/sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"> si\u00e8cle, l\u2019affirmation de la libert\u00e9 recouvre enti\u00e8rement la perspective tr\u00e8s concr\u00e8tement agissante du renversement des forces oppressives. Elle est une \u0153uvre \u00e0 entreprendre, dont l\u2019horizon, rarement d\u00e9crit comme tel, n\u2019est pas tant l\u2019\u00e9panouissement de chaque personne en ce qu\u2019elle a de propre, que l\u2019\u00e9mancipation g\u00e9n\u00e9rale des classes laborieuses opprim\u00e9es. Les pionniers de la pens\u00e9e anarchiste con\u00e7oivent eux aussi la libert\u00e9 comme lib\u00e9ration sociale, collective, mais, il est important de le souligner, avec une attention plus nette \u00e0 la dimension subjective, individuelle de la libert\u00e9.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">La r\u00e9flexion de Proudhon sur l\u2019erreur logique autant que morale qu\u2019est la propri\u00e9t\u00e9 est moins une r\u00e9sultante d\u2019id\u00e9aux politiques que l\u2019application de principes anthropologiques qui lui font voir une \u00ab\u00a0nature\u00a0\u00bb humaine originellement fa\u00e7onn\u00e9e par deux traits ins\u00e9parables\u00a0: l\u2019individualit\u00e9, conf\u00e9rant \u00e0 chacun autonomie, volont\u00e9 particuli\u00e8re, et la d\u00e9pendance envers autrui et le monde. L\u2019objectif de son combat est la mise au jour de la v\u00e9rit\u00e9 inscrite au fond des consciences, trop \u00e9vidente sans doute pour \u00eatre vue\u00a0: \u00ab\u00a0tous les hommes, dis-je, attestent ces v\u00e9rit\u00e9s sur leur \u00e2me\u00a0; il ne s\u2019agit que de le leur faire apercevoir.\u00a0\u00bb<\/span><\/span><sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote1sym\" name=\"sdfootnote1anc\">1<\/a><\/sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"> Ces v\u00e9rit\u00e9s primordiales et pourtant ignor\u00e9es sont \u00ab\u00a0ces mots si vulgaires et si sacr\u00e9s\u00a0: <\/span><\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>justice, \u00e9quit\u00e9, libert\u00e9<\/i><\/span><\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">\u00a0\u00bb<\/span><\/span><sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote2sym\" name=\"sdfootnote2anc\">2<\/a><\/sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">. Lib\u00e9rer les hommes, c\u2019est donc rendre \u00e0 chacun une libert\u00e9 qui lui est aussi vitale que l\u2019air et la nourriture, tout en concevant d\u2019embl\u00e9e que cette libert\u00e9 individuelle, ce droit d\u2019\u00eatre soi diff\u00e9rent d\u2019autrui, ne peut exister sans satisfaire la m\u00eame condition pour tous, ce que consacrent les notions de justice et d\u2019\u00e9galit\u00e9.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">L\u2019anthropologie chr\u00e9tienne, en concevant l\u2019homme comme <\/span><\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>cr\u00e9ature<\/i><\/span><\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">, pose de m\u00eame le double fondement de l\u2019autonomie et de la d\u00e9pendance, \u00e0 partir duquel sa compr\u00e9hension de la libert\u00e9 s\u2019\u00e9tablit dans l\u2019ordre de l\u2019action et du devenir, et non dans celui de l\u2019essentialit\u00e9. Etre libre n\u2019est pas un \u00e9tat, pas m\u00eame un \u00e9tat auquel il faudrait tendre, pas davantage un \u00e9tat perdu qu\u2019il faudrait retrouver, mais un acte de naissance \u00e0 soi-m\u00eame, ou de renaissance par rapport \u00e0 la situation d\u2019enfermement qu\u2019occasionne le mal (subi autant que commis). Cet acte lib\u00e9ratoire doit \u00eatre sans cesse rev\u00e9cu, il ne d\u00e9cide jamais d\u00e9finitivement entre la condition d\u2019esclave et la condition d\u2019homme libre, selon l\u2019antinomie \u00e9tablie par saint Paul. Il place chacun en situation de responsabilit\u00e9 personnelle, laquelle donne pr\u00e9cis\u00e9ment son sens \u00e0 l\u2019id\u00e9e de libert\u00e9\u00a0: \u00eatre libre, c\u2019est pouvoir \u00eatre lib\u00e9r\u00e9 et pouvoir se lib\u00e9rer, sans fin.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">Certes le christianisme, \u00e0 la diff\u00e9rence des philosophies de l\u2019Antiquit\u00e9, a con\u00e7u la libert\u00e9-lib\u00e9ration comme ouverte \u00e0 l\u2019infinit\u00e9, capable y compris de traverser la mort. Mais cette conception, loin d\u2019hypostasier la libert\u00e9, r\u00e9v\u00e8le l\u2019\u00e9mergence de la perspective vertigineuse de la libert\u00e9 singuli\u00e8re. Ecoutons sur ce point Hegel dans ses <\/span><\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Principes de la<\/i><\/span><\/span> <span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>philosophie du droit<\/i><\/span><\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"> (<\/span><\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\">1<\/span><sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\">re<\/span><\/sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"> \u00e9d.\u00a0: 1820)\u00a0:<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">\u00ab\u00a0Le droit de la particularit\u00e9 \u00e0 se trouver satisfaite, ou, ce qui est la m\u00eame chose, le droit de la libert\u00e9 subjective, constitue le point critique et central de la diff\u00e9rence entre l\u2019Antiquit\u00e9 et les Temps modernes. Ce droit dans son infinit\u00e9, est exprim\u00e9 dans le christianisme et y devient le principe universel r\u00e9el d\u2019une nouvelle forme du monde.\u00a0\u00bb<\/span><\/span><sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote3sym\" name=\"sdfootnote3anc\">3<\/a><\/sup><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">L\u2019homme depuis l\u2019\u00e8re chr\u00e9tienne se pense libre y compris face au monde, dont il peut d\u2019autant mieux dominer l\u2019\u00e9volution en en poss\u00e9dant la connaissance, et qu\u2019il peut tout autant d\u00e9fier et contredire dans son ordre naturel. La lecture que fait saint Augustin du p\u00e9ch\u00e9 originel comme expression radicale de la volont\u00e9 libre, manifeste une volont\u00e9 frontalement situ\u00e9e non pas tant face \u00e0 Dieu que face au monde, dont il entend \u00eatre d\u00e9sormais le dieu. Or, si le p\u00e9ch\u00e9 prive l\u2019homme du bien qui lui est le plus pr\u00e9cieux, la libert\u00e9, par le contre-emploi ravageur de celle-ci, la th\u00e9ologie chr\u00e9tienne comprend du m\u00eame coup qu\u2019il n\u2019est de libert\u00e9 que dans la dynamique vivante d\u2019une relation \u00e0 Dieu, aux autres hommes, au monde. L\u2019homme n\u2019est pas \u00ab\u00a0propri\u00e9taire\u00a0\u00bb de sa libert\u00e9, mais son usager. Cette affirmation pourrait \u00eatre de saint Augustin. Elle est de Proudhon, dans un passage de son m\u00e9moire sur la propri\u00e9t\u00e9, dans lequel il conteste un certain Destut de Tracy qui pr\u00e9tendait expliquer le droit \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 comme une extension du rapport de propri\u00e9t\u00e9 que nous avons avec nos propres facult\u00e9s psychologiques\u00a0:<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">\u00ab\u00a0Mais comment cet id\u00e9ologue si subtil n\u2019a-t-il pas remarqu\u00e9 que l\u2019homme n\u2019est pas propri\u00e9taire de ses facult\u00e9s\u00a0? L\u2019homme a des puissances, des vertus, des capacit\u00e9s\u00a0; elles lui ont \u00e9t\u00e9 confi\u00e9es par la nature pour vivre, conna\u00eetre, aimer\u00a0; il n\u2019en a pas le domaine absolu, il n\u2019en est que l\u2019usufruitier\u00a0; et cet usufruit, il ne peut l\u2019exercer qu\u2019en se conformant aux prescriptions de la nature.\u00a0\u00bb<\/span><\/span><sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote4sym\" name=\"sdfootnote4anc\">4<\/a><\/sup><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">Concevoir la libert\u00e9 contre toute id\u00e9e d\u2019appropriation absolue, mais comme exercice d\u2019un usage sous condition, tel pourrait bien \u00eatre un point commun d\u2019importance entre le christianisme et l\u2019anarchisme. Par-del\u00e0 la rupture avec l\u2019Antiquit\u00e9 d\u00e9crite par Hegel, permettant une vis\u00e9e absolutisante des pouvoirs de la libert\u00e9, des penseurs comme saint Augustin et Proudhon, sans \u00e9chapper \u00e0 cette nouvelle donne, reprennent un \u00e9l\u00e9ment essentiel de la sagesse antique. Pour eux, la libert\u00e9 n\u2019a de sens et de puissance que situ\u00e9e dans un ordre d\u00e9passant le seul sujet dont elle \u00e9mane pourtant. Elle n\u2019existe que rapport\u00e9e \u00e0 l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 qui la fait grandir, et qui peut tout autant \u00eatre pour elle l\u2019occasion de son an\u00e9antissement, qu\u2019il s\u2019agisse de Dieu et du prochain pour le chr\u00e9tien Augustin, ou de la nature et des autres hommes pour l\u2019anarchiste Proudhon.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">La comparaison pour le moins inattendue de ces deux penseurs que tout semble s\u00e9parer, \u00e0 commencer par quatorze si\u00e8cles d\u2019histoire, pourrait s\u2019\u00e9tendre \u00e0 leurs id\u00e9es sociales et politiques elles-m\u00eames. Chez l\u2019un et l\u2019autre on retrouve la m\u00eame approche des rapports interhumains, soci\u00e9taux et intersoci\u00e9taux, bas\u00e9s sur une conception identique de la libert\u00e9 comme <\/span><\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>force de composition<\/i><\/span><\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">, comme l\u2019appelle Proudhon. La libert\u00e9 n\u2019exerce pas son pouvoir comme si elle ne d\u00e9pendait que d\u2019elle-m\u00eame, ce serait le r\u00e8gne de l\u2019arbitraire et la source de tous les conflits. Elle s\u2019exprime dans la condition m\u00eame de l\u2019existence, c\u2019est-\u00e0-dire sur un terrain o\u00f9 r\u00e8gne sans cesse et partout l\u2019opposition, la diff\u00e9rence, l\u2019impr\u00e9vu, le multiple, ce par rapport \u00e0 quoi il lui est indispensable de se risquer, de s\u2019\u00e9changer, ce sans quoi elle serait elle-m\u00eame une fantaisie de l\u2019esprit, inapte \u00e0 toute r\u00e9alisation. Pour Augustin l\u2019alliance entre les hommes, condition de la paix et de la prosp\u00e9rit\u00e9, appelle de d\u00e9passer la seule perspective de l\u2019assouvissement des d\u00e9sirs du moi. Or ce d\u00e9passement, loin d\u2019impliquer une contrari\u00e9t\u00e9 du d\u00e9sir, s\u2019av\u00e8re en fait r\u00e9v\u00e9ler le d\u00e9sir \u00e0 sa v\u00e9rit\u00e9, \u00e0 la positivit\u00e9 de son manque. La personne humaine, comme la soci\u00e9t\u00e9 elle-m\u00eame, prend son vrai sens dans la reconnaissance effective de la diff\u00e9rence comme telle. Composer avec l\u2019autre n\u2019est pas se sacrifier inutilement, mais reconna\u00eetre qu\u2019il n\u2019est d\u2019efficience de la libert\u00e9, et donc du moi singulier, que dans le pluralisme et la relation. Chez Proudhon on trouve le m\u00eame renvoi typologique \u00e0 la personnalit\u00e9 humaine, sa pens\u00e9e de la \u00ab\u00a0personne collective\u00a0\u00bb (mutuellisme, f\u00e9d\u00e9ralisme) \u00e9tant moins l\u2019alignement de l\u2019individu sur le collectif que l\u2019inverse. Pour lui, consid\u00e9rer le groupe humain comme l\u2019analogue de la personne individuelle implique de pr\u00eater au groupe les qualit\u00e9s, pouvoirs et facult\u00e9s de la personne<\/span><\/span><sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote5sym\" name=\"sdfootnote5anc\">5<\/a><\/sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"> parmi lesquels la libert\u00e9 et la capacit\u00e9 d\u2019action. \u00ab\u00a0L\u2019homme le plus libre, \u00e9crivait-il, est celui qui a le plus de relations avec ses semblables<\/span><\/span><sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote6sym\" name=\"sdfootnote6anc\">6<\/a><\/sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">.\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0La libert\u00e9 n\u2019est pas la n\u00e9gation de la solidarit\u00e9, \u00e9crivait Bakounine, au contraire, elle en est le d\u00e9veloppement et, pour ainsi dire, l\u2019humanisation.\u00a0\u00bb<\/span><\/span><sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote7sym\" name=\"sdfootnote7anc\">7<\/a><\/sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"> C\u2019est un fait, l\u2019autre ne r\u00e9tr\u00e9cit pas l\u2019espace de la libert\u00e9 personnelle mais l\u2019augmente, pour la simple raison que l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 est constitutive du soi. Ce qu\u2019un anarchiste observe avec bon sens, un chr\u00e9tien le sait en vivant sa relation au Cr\u00e9ateur. En se sachant cr\u00e9\u00e9 (donn\u00e9 par un autre), \u00e0 l\u2019instar de toutes les cr\u00e9atures, il s\u2019interdit par l\u00e0-m\u00eame toute autosuffisance et toute domination. Sa condition d\u2019\u00eatre qui est par cons\u00e9quent aussi celle de la condition d\u2019exercice et de l\u2019\u00e9panouissement de toutes ses facult\u00e9s est l\u2019alliance. Celle-ci, pour n\u2019\u00eatre pas feinte et pour demeurer vivante \u00e0 l\u2019image du corps vivant qu\u2019elle forme, comporte deux conditions\u00a0: l\u2019ouverture sans r\u00e9serve \u00e0 la diff\u00e9rence et la r\u00e9ciprocit\u00e9, autrement dit l\u2019\u00e9galit\u00e9 r\u00e9elle des parties.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><b>Le r\u00e9alisme<\/b><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">La distinction proudhonienne de la propri\u00e9t\u00e9 et de la possession permet d\u2019aborder \u00e0 pr\u00e9sent le second sujet sur lequel christianisme et anarchisme, qu\u2019ils le veuillent ou non, peuvent \u00eatre rapproch\u00e9s\u00a0: le r\u00e9alisme. Par r\u00e9alisme, il faut d\u2019embl\u00e9e comprendre non le r\u00e9flexe psychologique qui atteste d\u2019une pr\u00e9f\u00e9rence pour les r\u00e9alit\u00e9s environnantes et d\u2019une m\u00e9fiance envers l\u2019imaginaire, mais le postulat m\u00e9taphysique (explicite ou non) qui refuse de r\u00e9duire la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 la pens\u00e9e repr\u00e9sentative qui s\u2019en saisit, et consid\u00e8re, \u00e0 l\u2019inverse de la d\u00e9marche id\u00e9aliste, que le r\u00e9el est toujours plus que ce que l\u2019esprit peut en conna\u00eetre. Est r\u00e9aliste, au fond, celui qui se sait pouvoir \u00eatre toujours surpris par les r\u00e9alit\u00e9s (\u00e9v\u00e9nements, choses, personnes), s\u2019obligeant ainsi \u00e0 adapter sans cesse la pens\u00e9e \u00e0 l\u2019impr\u00e9visibilit\u00e9 et \u00e0 l\u2019inconnaissabilit\u00e9 fonci\u00e8re du r\u00e9el. Est id\u00e9aliste celui pour qui rien ne survient qui ne puisse \u00eatre rapport\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e, la raison humaine se pensant elle-m\u00eame dans la plus grande ad\u00e9quation de ses concepts aux r\u00e9alit\u00e9s qu\u2019elle envisage.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">Pourquoi la distinction propri\u00e9t\u00e9 et possession \u00e9voque-t-elle la distinction de l\u2019id\u00e9alisme et du r\u00e9alisme\u00a0? La r\u00e9ponse est simple. La propri\u00e9t\u00e9 est une possession absolue de nature purement th\u00e9orique. Elle n\u2019existe que dans l\u2019id\u00e9e, et n\u2019a d\u2019efficience que par l\u2019autorit\u00e9 purement convenue de cette id\u00e9e (d\u2019o\u00f9 son caract\u00e8re quasi sacr\u00e9 d\u2019inviolabilit\u00e9). La possession, quant \u00e0 elle, est une possession relative, dont le sens est donn\u00e9 par l\u2019exercice non d\u2019un droit abstrait mais d\u2019un usage concret. Dans le premier cas l\u2019usage \u00e9ventuel est soumis au droit, comme le r\u00e9el est soumis \u00e0 la pens\u00e9e. Dans le second cas, c\u2019est l\u2019usage qui fait droit, c\u2019est la r\u00e9alit\u00e9 comme telle qui fait la pens\u00e9e. On aurait tort de ne voir dans cet exemple que l\u2019application seconde d\u2019un principe lui-m\u00eame th\u00e9orique, condamnant a priori l\u2019id\u00e9e de propri\u00e9t\u00e9 sur des bases purement morales ou id\u00e9ologiques. La distinction vient bien plut\u00f4t de l\u2019observation concr\u00e8te de ce qu\u2019est r\u00e9ellement la propri\u00e9t\u00e9, utilisant apr\u00e8s coup la vieille distinction latine de la <\/span><\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>possessio <\/i><\/span><\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">et de la <\/span><\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>proprietas<\/i><\/span><\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"> pour qualifier ce qu\u2019est la vraie propri\u00e9t\u00e9\u00a0: celle sur laquelle s\u2019exerce de fait l\u2019usage. La propri\u00e9t\u00e9 (possession) se justifie non en droit, mais en pratique, par le constat de l\u2019effectivit\u00e9 du lien entre le poss\u00e9dant et l\u2019objet qu\u2019il utilise.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">L\u2019esprit r\u00e9aliste de la tradition anarchiste se marque aussi de la fa\u00e7on suivante\u00a0: avant d\u2019affirmer ses propositions, l\u2019anarchisme est une pens\u00e9e de la r\u00e9bellion contre l\u2019in\u00e9galit\u00e9, l\u2019abus des pouvoirs et l\u2019injustice. Son mode est moins celui de l\u2019affichage de vues id\u00e9ales sur la soci\u00e9t\u00e9 que celui d\u2019une critique r\u00e9solument appliqu\u00e9e aux donn\u00e9es tangibles des fonctionnements \u00e9conomiques et sociaux jug\u00e9s d\u00e9ficients. A la diff\u00e9rence du communisme dit \u00ab\u00a0marxiste\u00a0\u00bb, souvent port\u00e9 par un souci d\u2019application stricte \u00e0 une fin et une logique historiques pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9es (pr\u00e9con\u00e7ues), les mouvements anarchistes n\u2019ont cess\u00e9 de se tenir \u00e0 l\u2019\u00e9coute des \u00e9v\u00e9nements de l\u2019histoire pour y adapter leurs id\u00e9es. Id\u00e9alisme h\u00e9g\u00e9lien-marxiste d\u2019un c\u00f4t\u00e9, r\u00e9alisme anarchiste de l\u2019autre. Ce sch\u00e9ma est pour l\u2019essentiel vrai, car il d\u00e9marque deux attitudes divergentes dans leurs principes m\u00eames. La pens\u00e9e anarchiste n\u2019est pas command\u00e9e par une pens\u00e9e de l\u2019homme ou par une pens\u00e9e du r\u00e9el, mais par l\u2019homme en situation r\u00e9elle, ce qui est un tout autre positionnement. Sa r\u00e9ponse, en cons\u00e9quence, n\u2019est pas univoque mais plurielle\u00a0; elle n\u2019est pas abstraitement universelle mais singuli\u00e8re et pragmatique. Qualifier l\u2019anarchisme de pragmatique n\u2019est pas moins que le relier substantiellement \u00e0 la pens\u00e9e pragmatiste philosophique telle qu\u2019on la trouve expos\u00e9e principalement chez deux penseurs am\u00e9ricains du XIX<\/span><\/span><sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">e<\/span><\/span><\/sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"> si\u00e8cle, Charles Peirce (1839-1914) et William James (1842-1910). Pour ce courant qui r\u00e9cuse tout syst\u00e8me d\u2019id\u00e9e et se veut avant tout une m\u00e9thode, la v\u00e9rit\u00e9 n\u2019est pas autre chose que le v\u00e9rifiable. C\u2019est parce qu\u2019elle est v\u00e9rifiable que la v\u00e9rit\u00e9 est vraie, et non parce qu\u2019elle serait postul\u00e9e ou d\u00e9duite dans l\u2019ordre conceptuel. D\u00e8s lors que le r\u00e9el pr\u00e9c\u00e8de la pens\u00e9e et lui dicte sa forme et ses contenus, ce qui est l\u2019exacte d\u00e9finition du r\u00e9alisme m\u00e9taphysique, seule l\u2019exp\u00e9rience et l\u2019exp\u00e9rience sans cesse recommenc\u00e9e permet l\u2019id\u00e9e. Une id\u00e9e dont on ne peut trouver la trace ou les cons\u00e9quences dans le r\u00e9el est d\u00e9nu\u00e9e de sens. R\u00e9volutionnaire, r\u00e9cusant tout utopisme, l\u2019anarchisme s\u2019est toujours donn\u00e9 comme m\u00e9thode \u00ab\u00a0la propagande par le fait\u00a0\u00bb. Son internationalisme ne proc\u00e8de pas d\u2019un go\u00fbt de l\u2019universel, dont il se m\u00e9fierait plut\u00f4t, mais d\u2019une compr\u00e9hension commune de l\u2019humain, de ses aspirations fondamentales et de ses possibilit\u00e9s, par-del\u00e0 l\u2019heureuse diversit\u00e9 de ses modes d\u2019\u00eatre et de ses cultures.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">Ce paysage dessin\u00e9 \u00e0 grands traits de l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit fonci\u00e8rement r\u00e9aliste de l\u2019anarchisme n\u2019est pas sans consonance avec le panorama large et de nombreuses conceptions pr\u00e9cises du christianisme. Avant de les \u00e9voquer concr\u00e8tement, il est utile de reprendre pour l\u2019expliquer le pr\u00e9suppos\u00e9 r\u00e9aliste qui commande l\u2019ensemble depuis l\u2019origine. Que le r\u00e9el pr\u00e9c\u00e8de et d\u00e9borde l\u2019id\u00e9e, il y a l\u00e0, pour un chr\u00e9tien, beaucoup plus qu\u2019une conception, l\u2019orientation d\u00e9terminante d\u2019une sensibilit\u00e9 ouverte \u00e0 la transcendance, autant qu\u2019accueillante \u00e0 la valeur de l\u2019\u00e9v\u00e9nement, de l\u2019histoire de chaque \u00eatre et du monde en son entier comme n\u2019\u00e9tant nullement dict\u00e9e par des causalit\u00e9s internes autant qu\u2019abstraites, mais comme surgissement ext\u00e9rieur et manifestation de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9. D\u00e8s le moment de la r\u00e9v\u00e9lation premi\u00e8re de Dieu \u00e0 Abraham, et parce qu\u2019elle est traduite en termes de relation \u00e0 Dieu, de parole de Dieu, l\u2019ouverture de l\u2019horizon humain \u00e0 plus que le monde et la prise en charge de la consistance ontologique du monde vont de pair.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">Il est clair que la grande diff\u00e9rence entre la religion grecque de l\u2019Antiquit\u00e9 et la religion juive n\u2019est pas celle entre le polyth\u00e9isme et le monoth\u00e9isme, mais l\u2019appr\u00e9hension \u00e9tonnamment r\u00e9aliste de l\u2019action divine chez les Juifs, compar\u00e9e \u00e0 l\u2019approche mythifiante des Grecs. La diff\u00e9rence est nette. Dans l\u2019univers de la Bible, la transcendance du Tout-Autre s\u2019accommode parfaitement d\u2019une histoire coextensive tr\u00e8s concr\u00e8te de l\u2019humain et du divin. Dans l\u2019espace grec, c\u2019est tout le contraire\u00a0: l\u2019anthropomorphisation du monde divin, sa proximit\u00e9 avec les caract\u00e8res humains, loin de densifier les r\u00e9alit\u00e9s du monde, les d\u00e9place dans un ordre quasi fictionnel<\/span><\/span><sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote8sym\" name=\"sdfootnote8anc\">8<\/a><\/sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">. Pour les Grecs le monde invisible des esprits et des dieux a plus de pr\u00e9gnance que le monde visible. On doute de la r\u00e9alit\u00e9 des corps, pas de celle des \u00e2mes. Pour les Juifs la parole divine et la r\u00e9ponse humaine font l\u2019histoire r\u00e9elle. La vie charnelle la plus tangible en d\u00e9pend. Parce qu\u2019elle se tient dans l\u2019espace mental juif, l\u2019incarnation du Tout-Autre dans un homme, n\u2019a rien d\u2019inconcevable. La divinit\u00e9 d\u2019un messie ayant rev\u00eatu la nature humaine pour sauver l\u2019humanit\u00e9 n\u2019entame en rien la transcendance de Dieu. Ce qui est une d\u00e9raison aux yeux des philosophes grecs, dit saint Paul, est un scandale pour les Juifs. Le scandale n\u2019est nullement une d\u00e9raison, il tient au fait que la qualit\u00e9 de messie soit reconnue \u00e0 un homme jug\u00e9 pour blasph\u00e8me et crucifi\u00e9.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">L\u2019incarnation chr\u00e9tienne prolonge et redouble le r\u00e9alisme de la foi juive. Elle marque de mani\u00e8re essentielle la relation \u00e0 Dieu, mais tout autant la relation au monde comme <\/span><\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>foi<\/i><\/span><\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">, c\u2019est-\u00e0-dire, comme accueil d\u2019un donn\u00e9 r\u00e9el, transcendant autant qu\u2019immanent, d\u00e9passant ce que la raison peut supposer, d\u00e9duire et pr\u00e9voir, par le seul pouvoir de sa dialectique. Dans le christianisme, la foi, contrairement \u00e0 ce que l\u2019on suppose souvent, n\u2019est pas un ensemble d\u2019id\u00e9es, mais la reconnaissance d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9finitivement affect\u00e9e par des \u00e9v\u00e9nements r\u00e9v\u00e9lants que l\u2019on ne peut comprendre qu\u2019en les endossant, qu\u2019en en mesurant les effets salutaires en cette vie, dans l\u2019exercice d\u2019une raison limit\u00e9e, mais ouverte. Corollaire \u00e9vident du r\u00e9alisme, la foi chr\u00e9tienne est avant tout, elle aussi, un pragmatisme\u00a0: elle sait ce qu\u2019elle croit en le v\u00e9rifiant. Contre ce qu\u2019\u00e9tait la tentation id\u00e9ologisante et mythifiante des chr\u00e9tiens des premiers si\u00e8cles, autrement dit contre la r\u00e9duction de la foi \u00e0 un syst\u00e8me d\u2019id\u00e9es et \u00e0 des repr\u00e9sentations r\u00e9pondant aux grandes questions de l\u2019existence, un th\u00e9ologien comme Tertullien (fin II<\/span><\/span><sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">e<\/span><\/span><\/sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"> si\u00e8cle) n\u2019avait qu\u2019une seule r\u00e9ponse\u00a0: \u00ab\u00a0les chr\u00e9tiens enseignent par leurs actes\u00a0\u00bb<\/span><\/span><sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote9sym\" name=\"sdfootnote9anc\">9<\/a><\/sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">. Contre le \u00ab\u00a0retard de la pens\u00e9e sur les corps\u00a0\u00bb<\/span><\/span><sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote10sym\" name=\"sdfootnote10anc\">10<\/a><\/sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">, retard \u00e9vident jusque dans notre modernit\u00e9 de sujets suppos\u00e9s \u00e9mancip\u00e9s, les chr\u00e9tiens fondent tr\u00e8s t\u00f4t l\u2019exigence inverse, par le t\u00e9moignage de la seule v\u00e9rit\u00e9 qui ne se paie pas de mots, celle de l\u2019attention aux injustices envers les pauvres et aux souffrances des plus fragiles par le don entier de soi, autrement dit jusqu\u2019au don du corps, \u00e0 l\u2019instar du Christ. Laissons de c\u00f4t\u00e9 le d\u00e9bat sur les trahisons r\u00e9p\u00e9t\u00e9es de cette exigence si haute par \u00ab\u00a0l\u2019appareil eccl\u00e9siastique\u00a0\u00bb, sur son incapacit\u00e9 de fait \u00e0 transformer le monde (mais l\u2019anarchisme a-t-il fait mieux\u00a0?), pour ajouter un dernier point.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">Le corps, comme le r\u00e9el, en christianisme, devancent la pens\u00e9e. Cette affirmation est suffisamment lisible dans l\u2019Evangile, chez les P\u00e8res de l\u2019Eglise des premiers si\u00e8cles, et d\u2019innombrables spirituels par la suite, pour qu\u2019il soit n\u00e9cessaire de la documenter. Dans la tradition anarchiste, comme d\u2019ailleurs dans la position de Marx, le r\u00e9el dans sa permanente \u00e9volution, dans le surcro\u00eet d\u2019\u00eatre qu\u2019est toujours sa manifestation vivante, reste au principe de toute th\u00e9orie qui, pour cette raison, se veut elle-m\u00eame praxis, situation en situation. Au fond le r\u00e9el, quelle que soit la pr\u00e9gnance de la v\u00e9rit\u00e9 qui pr\u00e9tend le lire, reste souverain. Il est le t\u00e9moin d\u2019un myst\u00e8re que rien n\u2019\u00e9puise\u00a0: la libert\u00e9 du vivant.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><b>Ouverture conclusive<\/b><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">L\u00e0 o\u00f9 se nouent la pr\u00e9c\u00e9dence des corps sur la pens\u00e9e, et la libert\u00e9 humaine, cette libert\u00e9 qui est toujours adresse de soi stimulant la libert\u00e9 de l\u2019autre, c\u2019est sur un terrain dont h\u00e9las ni l\u2019anarchisme, ni le christianisme ne prennent suffisamment en compte l\u2019importance, celui de l\u2019art. Dans l\u2019anarchisme, on aime les po\u00e8tes quand ils chantent la r\u00e9volte. Dans le christianisme, on aime les chants et les arts visuels quand ils accompagnent la pri\u00e8re. Il se pourrait pourtant que chez l\u2019un et l\u2019autre la dimension proprement esth\u00e9tique de l\u2019existence soit le ressort cach\u00e9, d\u2019autant plus d\u00e9terminant que cach\u00e9, qui sous-tend leur tentative d\u2019agir sur le monde et leur \u00e9lan proph\u00e9tique.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">Ce vaste sujet, il n\u2019est possible ici que de l\u2019entrouvrir. Pour faire court, ce que dit l\u2019art, et particuli\u00e8rement celui de notre temps, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment le corps en souffrance, le corps physique, le corps mental, le corps social. V\u00e9rit\u00e9 bien plus vraie, bien plus s\u00e9v\u00e8re que toutes consid\u00e9rations techniquement politiques ou techniquement religieuses peuvent dire. Il n\u2019est finalement que deux mani\u00e8res de vivre l\u2019engagement politique ou l\u2019engagement religieux. La mani\u00e8re technique\u00a0: elle consiste \u00e0 habiter des croyances politiques ou religieuses pr\u00e9fabriqu\u00e9es, en pr\u00e9f\u00e9rant ce faisant l\u2019anesth\u00e9sie \u00e0 la br\u00fblure (pour laisser \u00e0 d\u2019autres la sueur et les fatigues). La mani\u00e8re artistique\u00a0: elle consiste \u00e0 penser l\u2019action avec l\u2019exigence d\u2019une authentique pens\u00e9e agissante, celle qui ose recr\u00e9er le monde \u00e0 partir de la seule exp\u00e9rience ouvrant \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9\u00a0: l\u2019\u00e9preuve de soi. Les artistes produisent incessamment cette \u00e9preuve. C\u2019est eux qu\u2019il faut \u00e9couter. C\u2019est comme eux qu\u2019il faut s\u2019emparer du monde. L\u2019anarchisme et le christianisme ont aussi en commun, bien plus que d\u2019autres, d\u2019y disposer la sensibilit\u00e9 et la conscience.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><b>J\u00e9r\u00f4me Alexandre<\/b><\/span><\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"> est th\u00e9ologien catholique et sympathisant anarchiste.<\/span><\/span><\/p>\n<div id=\"sdfootnote1\">\n<p><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote1anc\" name=\"sdfootnote1sym\">1<\/a><span style=\"font-size: small;\"><sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"> \u0002<\/span><\/sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"> Pierre-Joseph Proudhon, <\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><i>Qu\u2019est-ce que la propri\u00e9t\u00e9\u00a0?<\/i><\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"> (1<\/span><sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\">re<\/span><\/sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"> \u00e9d.\u00a0: 1840), Paris, Le Livre de Poche, 2009, p. 134.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote2\">\n<p><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote2anc\" name=\"sdfootnote2sym\">2<\/a><span style=\"font-size: small;\"><sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"> \u0002<\/span><\/sup> <span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><i>Ibid.<\/i><\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\">, p. 132.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote3\">\n<p><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote3anc\" name=\"sdfootnote3sym\">3<\/a><span style=\"font-size: small;\"><sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"> \u0002<\/span><\/sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"> Cit\u00e9 par Paul Ric\u0153ur dans l\u2019article \u00ab\u00a0Libert\u00e9\u00a0\u00bb de <\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><i>l\u2019Encyclop\u00e9dia universalis<\/i><\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\">, Boulogne-Billancourt, 1974.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote4\">\n<p><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote4anc\" name=\"sdfootnote4sym\">4<\/a><span style=\"font-size: small;\"><sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"> \u0002<\/span><\/sup> <span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><i>Ibid.<\/i><\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\">, p. 186.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote5\">\n<p><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote5anc\" name=\"sdfootnote5sym\">5<\/a><span style=\"font-size: small;\"><sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"> \u0002<\/span><\/sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"> \u00ab\u00a0L\u2019\u00eatre est un groupe\u00a0\u00bb, Pierre-Joseph Proudhon, <\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><i>Philosophie du progr\u00e8s<\/i><\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"> (1<\/span><sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\">re<\/span><\/sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"> \u00e9d.\u00a0: 1851), Paris, Rivi\u00e8re, 1946, p. 63.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote6\">\n<p><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote6anc\" name=\"sdfootnote6sym\">6<\/a><span style=\"font-size: small;\"><sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"> \u0002<\/span><\/sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"> Pierre-Joseph Proudhon, <\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><i>Confessions d\u2019un r\u00e9volutionnaire<\/i><\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"> (1<\/span><sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\">re<\/span><\/sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"> \u00e9d.\u00a0: 1849), Paris, Rivi\u00e8re 1929, p. 249.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote7\">\n<p><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote7anc\" name=\"sdfootnote7sym\">7<\/a><span style=\"font-size: small;\"><sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"> \u0002<\/span><\/sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"> Cit\u00e9 par Henri Arvon, article \u00ab\u00a0Anarchisme\u00a0\u00bb de <\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><i>l\u2019Encyclop\u00e9dia universalis<\/i><\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\">, <\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><i>op. cit.<\/i><\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote8\">\n<p><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote8anc\" name=\"sdfootnote8sym\">8<\/a><span style=\"font-size: small;\"><sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"> \u0002<\/span><\/sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"> Cf. sur cette diff\u00e9rence l\u2019\u00e9tude classique d\u2019Erich Auerbach, <\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><i>Mim\u00e9sis.<\/i><\/span> <span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><i>La repr\u00e9sentation de la r\u00e9alit\u00e9 dans la litt\u00e9rature occidentale<\/i><\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\">, 1946.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote9\">\n<p><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote9anc\" name=\"sdfootnote9sym\">9<\/a><span style=\"font-size: small;\"><sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"> \u0002<\/span><\/sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"> Tertullien, <\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><i>Apolog\u00e9tique<\/i><\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\">, 48.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote10\">\n<p><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote10anc\" name=\"sdfootnote10sym\">10<\/a><span style=\"font-size: small;\"><sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"> \u0002<\/span><\/sup><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"> Bernard Sich\u00e8re<\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><i>, Eloge du sujet. Du retard de la pens\u00e9e sur les corps<\/i><\/span><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\">, Paris, Grasset, 1990.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par J\u00e9r\u00f4me Alexandre Pour illustrer et critiquer le malentendu historique et toujours actuel entre l\u2019anarchisme et le christianisme, je prendrai deux sujets embl\u00e9matiques, la libert\u00e9 et le r\u00e9alisme. 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