{"id":3626,"date":"2016-11-23T20:35:53","date_gmt":"2016-11-23T18:35:53","guid":{"rendered":"http:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=3626"},"modified":"2016-11-23T22:30:58","modified_gmt":"2016-11-23T20:30:58","slug":"commun-de-quelques-rapports-que-nous-entretenons-avec-la-tradition-libertaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=3626","title":{"rendered":"Commun : de quelques rapports que nous entretenons avec la \u00ab tradition libertaire \u00bb"},"content":{"rendered":"<h5 style=\"text-align: center;\">Contribution au s\u00e9minaire ETAPE n\u00b023, \u00ab Les libertaires et le Commun \u00bb, mai 2016<\/h5>\n<p><b>Par Christian Laval<\/b><\/p>\n<p>R\u00e9pondre \u00e0 la question des liens entre \u00ab libertaires \u00bb et \u00ab commun \u00bb supposerait que l\u2019on identifie clairement une doctrine ou un courant politique homog\u00e8ne et que l\u2019on cherche une proximit\u00e9 ou une distance entre cette doctrine ou ce courant avec ce que nous tenons pour principe politique r\u00e9volutionnaire \u00e9mergent. Je prendrai une autre voie. Ce que nous avons voulu faire, c\u2019est saisir dans ses multiples dimensions ce principe du commun, doublement articul\u00e9 comme forme d\u2019autogouvernement et comme pr\u00e9valence du droit d\u2019usage sur le droit de propri\u00e9t\u00e9, tel qu\u2019il se d\u00e9gage des luttes, mobilisations et exp\u00e9rimentations contemporaines. Car pour Pierre Dardot et moi-m\u00eame, ce qui importe n\u2019est pas tant l\u2019affiliation \u00e0 tel ou tel courant historiquement constitu\u00e9 et codifi\u00e9 dans un corpus, mais la configuration nouvelle des luttes et des discours pouvant donner lieu \u00e0 la constitution d\u2019un nouvel imaginaire et \u00e0 une gamme de pratiques ayant une rationalit\u00e9 semblable, que nous appelons \u00ab raison du commun \u00bb ou \u00ab principe du commun \u00bb. Ce principe n\u2019est pas une abstraction vide. Il renvoie \u00e0 des institutions concr\u00e8tes que nous appelons des \u00ab communs \u00bb. Cela veut dire que les activit\u00e9s sociales de toute nature doivent pouvoir trouver des formes institutionnelles qui ont la double caract\u00e9ristique de la d\u00e9mocratie et de la sup\u00e9riorit\u00e9 normative des usages collectifs sur l\u2019appropriation priv\u00e9e. La r\u00e9volution du commun, qui a commenc\u00e9, ne prendra toute sa port\u00e9e que lorsque dans tous les secteurs on passera de la domination n\u00e9olib\u00e9rale de la forme \u00ab entreprises \u00bb \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ralisation de la forme \u00ab communs \u00bb.<\/p>\n<p>Pour \u00e9tayer nos propos, nous avons, de la fa\u00e7on la plus libre, puis\u00e9 dans l\u2019histoire politique et philosophique ce qui pouvait nous servir de rep\u00e8res quant \u00e0 une g\u00e9n\u00e9alogie des figures du commun. Ce qui nous a amen\u00e9 \u00e0 donner une certaine importance \u2013 ce qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 le cas dans notre livre sur Marx d\u2019ailleurs- \u00e0 un certain nombre de propositions, de th\u00e8ses et d\u2019analyses qui sont inscrites dans cette tradition \u00ab libertaire \u00bb. C\u2019est surtout sinon essentiellement Proudhon qui nous a int\u00e9ress\u00e9s. Plus encore, c\u2019est \u00e0 son endroit que nous nous sentons endett\u00e9s. Ce qui ne veut pas dire que nous soyons de quelque mani\u00e8re des disciples. Il convient de comprendre qu\u2019il y a l\u00e0 une filiation qui d\u00e9passe de loin le camp des \u00ab libertaires \u00bb.<\/p>\n<h6>La \u00ab force collective \u00bb<\/h6>\n<p>Proudhon nous int\u00e9resse sous de multiples aspects, et depuis assez longtemps. Sa th\u00e9orie de la force collective comme son analyse de la captation de cette m\u00eame force collective par la propri\u00e9t\u00e9 et l\u2019\u00c9tat sont \u00e0 nos yeux des r\u00e9f\u00e9rences fondamentales. Nos travaux ont toujours eu pour intention assez explicite de lui rendre justice sur un certain nombre de ses apports philosophiques et politiques. Dans Commun, c\u2019est plut\u00f4t sous un angle critique et de fa\u00e7on indirecte que nous faisons r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la th\u00e9orie proudhonienne de la force collective, en mettant en question la mani\u00e8re dont les th\u00e9ories de Hardt et Negri supposent une spontan\u00e9it\u00e9 de la coop\u00e9ration sociale donnant d\u00e9j\u00e0 consistance sociale au communisme en faisant fi du r\u00f4le structurant du capital sur la coop\u00e9ration productive. C\u2019est en effet pour nous revenir en arri\u00e8re de Marx si l\u2019on pense \u00e0 l\u2019usage tr\u00e8s particulier qu\u2019il fait (sans le dire d\u2019ailleurs) de la th\u00e9orie proudhonienne au chapitre XIII, IVe section du Livre I du Capital.<\/p>\n<p>Il y a chez Proudhon une id\u00e9e absolument fondamentale, qui est que toute production est \u0153uvre commune et que la division du travail \u00ab \u00e0 la Smith \u00bb n\u2019est qu\u2019une modalit\u00e9 tr\u00e8s particuli\u00e8re d\u2019une donn\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale, \u00e0 savoir que la coop\u00e9ration est la base de toute activit\u00e9 \u00e9conomique, sociale et politique. Il n\u2019est pas le seul \u00e0 le dire. Vingt ans avant lui les coop\u00e9rativistes anglais l\u2019avaient dit de fa\u00e7on tr\u00e8s explicite, mais Proudhon a une fa\u00e7on radicale de poser ce principe de la force collective et d\u2019en tirer une sociologie et une philosophie qui m\u00e9rite d\u2019\u00eatre reconnue et salu\u00e9e.<\/p>\n<p>Il y a donc chez Proudhon l\u2019id\u00e9e de ce que nous nous avons appel\u00e9 l\u2019agir commun et dont les premi\u00e8res formulations les plus explicites se trouvent bien avant chez des philosophes comme Aristote, que Proudhon d\u2019ailleurs connaissait. \u00ab Vivre en commun, c\u2019est agir en commun \u00bb \u00e9crit Aristote dans l\u2019\u00c9thique \u00e0 Eud\u00e8me. Ce dernier pr\u00e9cise dans sa Politique que l\u2019\u00eatre parlant et politique vit avec les autres en mettant constamment en commun ses id\u00e9es et ses paroles, la communaut\u00e9 (koinon) n\u2019\u00e9tant que le produit ou l\u2019effet d\u2019une participation \u00e0 cette mise en commun. Ce que retrouve Proudhon, mais avec lui tout le socialisme naissant et une partie de la sociologie, c\u2019est cette id\u00e9e dynamique de la soci\u00e9t\u00e9 comme production permanente issue d\u2019une activit\u00e9 collective. C\u2019est ce que Jaur\u00e8s appellera joliment la \u00ab grande action collective \u00bb.<\/p>\n<p>Nous nous raccordons donc \u00e0 une tradition qui est celle de l\u2019agir commun, et qui est \u00e9videmment li\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9mergence et plus tard \u00e0 la r\u00e9surgence de la d\u00e9mocratie comme forme politique de l\u2019agir commun. De fa\u00e7on restreinte \u00e0 Ath\u00e8nes, de fa\u00e7on \u00e9largie \u00e0 l\u2019\u00e9poque du socialisme naissant. Cette id\u00e9e du commun comme agir s\u2019oppose \u00e9videmment \u00e0 toute l\u2019histoire archi-dominante qui a attribu\u00e9 pratiquement \u00e0 des institutions politiques, religieuses puis \u00e9conomiques le monopole du \u00ab bien commun \u00bb. Car cette histoire est marqu\u00e9e par l\u2019opposition constante \u00e0 la conception d\u00e9mocratique de la soci\u00e9t\u00e9 comme mise en commun et production commune. Toutes les grandes doctrines de philosophie politique, de th\u00e9ologie politique ou d\u2019\u00e9conomie politique sont des doctrines de la d\u00e9possession, de l\u2019appropriation du commun comme agir par les institutions politiques, th\u00e9ologiques et \u00e9conomiques. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que Proudhon a saisi, comme on le voit tr\u00e8s bien \u00e0 la lecture de son ouvrage majeur de 1858, De la justice dans la R\u00e9volution et dans l\u2019\u00c9glise.<\/p>\n<h6>Communaut\u00e9, communisme et commun<\/h6>\n<p>Proudhon nous permet de faire une distinction majeure entre des versions \u00e0 beaucoup d\u2019\u00e9gards contraires de ce que l\u2019on peut et doit entendre par \u00ab commun \u00bb. Ce point est d\u00e9cisif. Il oppose la force collective \u00e0 la transcendance propri\u00e9taire et \u00e9tatique, la coop\u00e9ration \u00e0 la communaut\u00e9, laquelle a trouv\u00e9 dans le \u00ab communisme \u00bb sa forme th\u00e9orique et politique nouvelle. Proudhon est certainement l\u2019auteur qui a le mieux fait ressortir le caract\u00e8re nouveau du socialisme, \u00e0 partir d\u2019une th\u00e9orie de la soci\u00e9t\u00e9 comme force collective. C\u2019est \u00e0 Proudhon que l\u2019on doit, apr\u00e8s les saint-simoniens, l\u2019attaque la plus vive et la plus constante contre l\u2019utopie communautaire consid\u00e9r\u00e9e comme une r\u00e9gression vers un \u00e2ge ancien de l\u2019humanit\u00e9. D\u00e8s son Premier m\u00e9moire sur la propri\u00e9t\u00e9 en 1840, Proudhon fait du communisme une r\u00e9action archa\u00efsante au triomphe insupportable de l\u2019ordre propri\u00e9taire. Loin d\u2019en \u00eatre le d\u00e9passement, la th\u00e9orie politique de la communaut\u00e9 ne fait que cultiver une nostalgie impuissante pour un ordre ant\u00e9rieur et r\u00e9volu de l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p>Sa critique de la communaut\u00e9 porte principalement sur les contraintes qu\u2019elle fait peser sur la personnalit\u00e9 individuelle : \u00ab l\u2019irr\u00e9parabilit\u00e9 de ses injustices, la violence qu\u2019elle fait subir aux sympathies et aux r\u00e9pugnances, le joug de fer qu\u2019elle impose \u00e0 la volont\u00e9, la torture morale o\u00f9 elle tient la conscience, l\u2019atonie o\u00f9 elle plonge la soci\u00e9t\u00e9, et, pour tout dire enfin, l\u2019uniformit\u00e9 b\u00e9ate et stupide par laquelle elle encha\u00eene la personnalit\u00e9 libre, active, raisonneuse, insoumise de l\u2019homme, ont soulev\u00e9 le bon sens g\u00e9n\u00e9ral et condamn\u00e9 irr\u00e9vocablement la communaut\u00e9 \u00bb. La communaut\u00e9 primitive est asservissement de l\u2019individu \u00e0 une autorit\u00e9 qui est oppression et servitude : \u00ab l\u2019homme (\u2026) d\u00e9pouillant son moi, sa spontan\u00e9it\u00e9, son g\u00e9nie, ses affections doit s\u2019an\u00e9antir devant la majest\u00e9 et l\u2019inflexibilit\u00e9 de la commune \u00bb. Phrase \u00e9trange quand on sait combien, plus tard, Proudhon fera justement de la commune l\u2019unit\u00e9 de base naturelle de son syst\u00e8me f\u00e9d\u00e9ratif. Mais il faut entendre ici que c\u2019est bien la communaut\u00e9 ancienne, hi\u00e9rarchis\u00e9e et \u00ab totale \u00bb qui est r\u00e9cus\u00e9e, de m\u00eame que l\u2019\u00c9tat qui contient pour lui tous les vices de la vieille structure. C\u2019est ce qu\u2019il condamnera dans le \u00ab syst\u00e8me du Luxembourg \u00bb, du nom de la commission dirig\u00e9e par Louis Blanc en 1848, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019id\u00e9e selon laquelle c\u2019est \u00e0 l\u2019\u00c9tat de contr\u00f4ler la production. \u00ab Le syst\u00e8me communiste, \u00e9crira-t-il, gouvernemental, dictatorial, autoritaire, doctrinaire, part du principe que l\u2019individu est essentiellement subordonn\u00e9 \u00e0 la collectivit\u00e9 \u00bb. Peu importe ici qu\u2019il ne con\u00e7oive pas la modernit\u00e9 de la forme \u00e9tatique, ce qui nous para\u00eet plus important est l\u2019opposition conceptuelle qu\u2019il fait entre deux formes de \u00ab commun \u00bb : entre la forme communautaire asservissante et la forme communale comme cadre et expression de la libert\u00e9 individuelle. C\u2019est ce que Marx ne voit pas chez Proudhon qui \u00e0 ses yeux reste un \u00ab petit-bourgeois \u00bb cherchant \u00e0 concilier des inconciliables. En r\u00e9alit\u00e9, Proudhon con\u00e7oit mieux la voie propre du socialisme, celle d\u2019un ordre nouveau qui ne reconduirait pas les vieilles formes de domination holistique. La grande \u00ab invention \u00bb de Proudhon, est double, elle est celle de l\u2019autonomie des modes de coordination sociale et celle de l\u2019immanence des r\u00e8gles normatives qui pr\u00e9sident \u00e0 l\u2019ordre social, en un mot elle tient \u00e0 l\u2019existence de la \u00ab soci\u00e9t\u00e9 \u00bb comme forme d\u2019organisation fond\u00e9e sur une auto-gen\u00e8se des normes de son propre fonctionnement. Ce \u00ab syst\u00e8me d\u2019immanence \u00bb de la \u00ab constitution sociale \u00bb, de facto ant\u00e9rieure et de jure sup\u00e9rieure \u00e0 toute constitution politique, est le r\u00e9sultat spontan\u00e9 des relations qui se d\u00e9veloppent dans la soci\u00e9t\u00e9. D\u2019o\u00f9 la strat\u00e9gie proudhonienne d\u2019agir sur les relations elles-m\u00eames de toutes les mani\u00e8res possibles afin de d\u00e9velopper et \u00ab d\u2019\u00e9quilibrer \u00bb les forces collectives, sources de bien-\u00eatre et d\u2019\u00e9panouissement. La solution proudhonienne est la \u00ab commutation \u00bb \u00e9quilibr\u00e9e contre la communaut\u00e9 despotique, c\u2019est la justice dans l\u2019\u00e9change contre l\u2019\u00e9galit\u00e9 obligatoire impos\u00e9e par un pouvoir centralis\u00e9 niveleur. C\u2019est une nouvelle logique de \u00ab faire ensemble \u00bb reposant sur la \u00ab mutualit\u00e9 \u00bb comme principe englobant (\u00ab l\u2019id\u00e9e \u00bb), et d\u00e9bouchant sur la \u00ab d\u00e9mocratie industrielle \u00bb comme moyen de contrer la \u00ab f\u00e9odalit\u00e9 industrielle \u00bb par la cr\u00e9ation de \u00ab compagnies ouvri\u00e8res \u00bb, capables d\u2019\u00e9tablir entre elles des modes d\u2019\u00e9changes \u00e9quilibr\u00e9s, et sur un nouveau syst\u00e8me politique f\u00e9d\u00e9raliste qui traduira sur le plan institutionnel cette immanence de la norme \u00e0 la vie sociale, seule fa\u00e7on d\u2019enrayer l\u2019essor \u00ab m\u00e9taphysique \u00bb de l\u2019Etat.<\/p>\n<p>Comme l\u2019a montr\u00e9 Pierre Ansart, ce mutuellisme doctrinal est largement issu des pratiques ouvri\u00e8res des ann\u00e9es 1830, en particulier celle des canuts lyonnais. C\u2019est le besoin de solidarit\u00e9 entre ouvriers, c\u2019est la lutte de r\u00e9sistance contre la pression de la concurrence et le chantage des n\u00e9gociants qui les poussent \u00e0 vouloir cr\u00e9er des liens de solidarit\u00e9 pour ne pas \u00eatre divis\u00e9s face au poids de la \u00ab f\u00e9odalit\u00e9 industrielle \u00bb et \u00e0 l\u2019arbitraire des n\u00e9gociants qui, par le monopole de leur acc\u00e8s au march\u00e9, imposent des prix bas aux producteurs.<\/p>\n<h6>Une soci\u00e9t\u00e9 d\u2019individus coop\u00e9rant<\/h6>\n<p>Il n\u2019est \u00e9videmment pas question de promouvoir aujourd\u2019hui un \u00ab proudhonisme \u00bb \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une doctrine compl\u00e8te, \u00e0 la fois scientifique et politique, comme on a pu fabriquer jadis un \u00ab marxisme \u00bb jouant sur tous les registres \u00e0 la fois. Il convient plut\u00f4t de ressaisir un mouvement de pens\u00e9e qui pour \u00eatre essentiellement cr\u00e9atif ne cesse pas de s\u2019appuyer sur une profonde compr\u00e9hension du \u00ab social \u00bb comme dynamisme normatif issu de la coop\u00e9ration inter-individuelle. C\u2019est sous cet angle que Proudhon nous aide \u00e0 penser aujourd\u2019hui l\u2019\u00e9mergence du commun comme principe politique, dans un contexte qui, \u00e9videmment, n\u2019a plus grand chose \u00e0 voir avec l\u2019\u00e9tat de l\u2019\u00e9conomie du milieu du XIXe si\u00e8cle. Ce qui en fait, \u00e0 nos yeux, l\u2019actualit\u00e9 est le d\u00e9passement de l\u2019opposition entre individualit\u00e9 et communaut\u00e9, et sur le plan plus sociologique, de l\u2019opposition entre individualisme et holisme.<\/p>\n<p>Pour Proudhon, la libert\u00e9 chez les Modernes, pour reprendre la formule dogmatique de Constant, ne peut s\u2019entendre comme repli sur la vie priv\u00e9e. Elle est \u00e0 d\u00e9finir non comme s\u00e9paration de la vie sociale mais comme capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9velopper des \u00ab initiatives \u00bb prises seul ou \u00e0 plusieurs. La libert\u00e9 sociale est toujours \u00ab compos\u00e9e \u00bb, ce qui veut dire qu\u2019elle passe par la capacit\u00e9 de se lier aux autres et d\u2019agir avec eux. Pour Proudhon, \u00e0 la diff\u00e9rence de Marx, le capital ne produit pas les bases de la coop\u00e9ration future. De la n\u00e9cessit\u00e9 ne sort pas la libert\u00e9. La libert\u00e9 sort d\u2019elle-m\u00eame, soit de la capacit\u00e9 de cr\u00e9er des formes autonomes de production et d\u2019\u00e9change. Pour le dire autrement, et de fa\u00e7on assez anachronique, l\u2019alternative \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 et \u00e0 la concurrence n\u2019est pas la communaut\u00e9 mais la coop\u00e9ration. Cette derni\u00e8re compose certes une totalit\u00e9 irr\u00e9ductible \u00e0 ses \u00e9l\u00e9ments mais sans se cristalliser en transcendance ext\u00e9rieure aux \u00e9l\u00e9ments compos\u00e9s. Le principe de la f\u00e9d\u00e9ration qui structurera la vie sociale dans son ensemble, sera de m\u00eame type : il mettra en relation des foyers diff\u00e9renci\u00e9s mais sans les envelopper et les subordonner dans une hi\u00e9rarchie gouvernementale.<\/p>\n<h6>L\u2019institution de la force collective<\/h6>\n<p>Proudhon n\u2019est pas seulement celui qui \u00ab d\u00e9couvre \u00bb la force collective \u00e0 l\u2019origine de la richesse des soci\u00e9t\u00e9s. C\u2019est aussi celui qui r\u00e9fl\u00e9chit en termes d\u2019institution alternative \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e et \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 d\u2019\u00c9tat. En d\u2019autres termes, c\u2019est l\u2019un des premiers th\u00e9oriciens de l\u2019institution de l\u2019agir commun. Proudhon lutte sur deux fronts \u00e0 la fois, puisqu\u2019il condamne aussi l\u2019individualisme lib\u00e9ral qui a perverti le droit. Contre l\u2019\u00ab universalisme \u00bb, qu\u2019il soit traditionaliste ou communiste, pour lequel la communaut\u00e9 n\u2019est qu\u2019un super-individu qui absorbe toutes les personnalit\u00e9s singuli\u00e8res, et contre l\u2019individualisme, qui ne voit dans l\u2019individu qu\u2019un \u00eatre abstrait, isol\u00e9 des relations sociales, il faut saisir la soci\u00e9t\u00e9 comme un syst\u00e8me complexe de relations et trouver une forme d\u2019organisation qui corresponde \u00e0 la nature m\u00eame de ce syst\u00e8me : \u00ab L\u2019humanit\u00e9 comme un homme ivre, h\u00e9site et chancelle entre deux ab\u00eemes, d\u2019un c\u00f4t\u00e9 la propri\u00e9t\u00e9, de l\u2019autre la communaut\u00e9 : la question est de savoir comment elle franchira ce d\u00e9fil\u00e9, o\u00f9 la t\u00eate est saisie de vertiges et les pieds se d\u00e9robent. \u00bb Comment \u00e9chapper \u00e0 ce balancement tragique entre propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e et propri\u00e9t\u00e9 communautaire, entre l\u2019\u00ab hypoth\u00e8se individualiste \u00bb et l\u2019\u00ab hypoth\u00e8se communiste \u00bb ? La r\u00e9ponse qu\u2019il apporte est des plus importantes. C\u2019est par le droit social, le droit qu\u2019invente la soci\u00e9t\u00e9, par l\u2019institution que la soci\u00e9t\u00e9 se donne \u00e0 elle-m\u00eame, que l\u2019on peut d\u00e9passer l\u2019antinomie.<\/p>\n<p>Pensant la soci\u00e9t\u00e9 future sous un angle r\u00e9solument juridique et institutionnel, Proudhon \u00e9crit : \u00ab La civilisation est le produit du droit. \u00bb Dans De la Capacit\u00e9 politique des classes ouvri\u00e8res, il affirme que l\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 des ouvriers r\u00e9side dans leur ignorance de ce grand fait social qu\u2019est la cr\u00e9ation juridique de nouvelles formes d\u2019institution. Or c\u2019est par le d\u00e9veloppement d\u2019un droit \u00e9conomique et social qui leur est propre que les ouvriers trouveront la voie de leur lib\u00e9ration. Comme le souligne Georges Gurvitch, interpr\u00e8te scrupuleux de la pens\u00e9e proudhonienne, si la vie sociale est avant tout un tissu de relations les plus diverses, le droit, \u00ab chose capitale de la soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, est la base de toute refondation sociale. Il s\u2019agit de construire un \u00ab ordre juridique de la vie en commun \u00bb, extra-\u00e9tatique, qui r\u00e9glera les rapports entre les individus sociaux, un droit qui ne s\u2019imposera pas d\u2019un coup mais se d\u00e9veloppera progressivement \u00e0 partir du sol m\u00eame de la soci\u00e9t\u00e9. Si un monde nouveau est possible, il ne peut se cr\u00e9er qu\u2019\u00e0 partir d\u2019institutions \u00e9tablies sur les bases d\u2019un droit social, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019un droit cr\u00e9\u00e9 par la soci\u00e9t\u00e9 et pour la soci\u00e9t\u00e9, en ceci diff\u00e9rent de la tradition juridique d\u2019origine romaine qui a fait du l\u00e9gislateur la source de la loi. La ligne du Proudhon juriste est d\u2019assurer la pr\u00e9\u00e9minence de la souverainet\u00e9 du droit social sur la souverainet\u00e9 \u00e9tatique. Dans la derni\u00e8re partie de l\u2019\u0153uvre, la constitution f\u00e9d\u00e9rale qu\u2019il imagine ob\u00e9it \u00e0 l\u2019id\u00e9e que l\u2019\u00c9tat n\u2019est jamais ou ne devrait jamais \u00eatre autre chose qu\u2019une coordination d\u2019unit\u00e9s locales ou fonctionnelles. Ce droit social qui renvoie \u00e0 l\u2019existence d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 comme ensemble de relations doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme sup\u00e9rieur au droit public de l\u2019\u00c9tat et au droit priv\u00e9 de la propri\u00e9t\u00e9. Il leur est ant\u00e9rieur et a des sources incontestables dans l\u2019existence d\u2019une communaut\u00e9 sociale qui pr\u00e9existe \u00e0 toute constitution politique. Forme juridique de la nouvelle d\u00e9mocratie ouvri\u00e8re, il se fonde sur un droit social coutumier fondamental qui organise la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 partir de ces groupements \u00e9l\u00e9mentaires, qu\u2019il s\u2019agisse de la famille, de la commune ou de l\u2019atelier.<\/p>\n<p>Le droit \u00ab redonne \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 nouveau pleine possession de ses forces collectives originaires \u00bb. Cette r\u00e9cup\u00e9ration de la force collective est le v\u00e9ritable but \u00e0 poursuivre, ce que n\u2019ont pas compris la plupart des communistes et socialistes. Il s\u2019agit pour Proudhon de faire cesser le \u00ab scepticisme juridique \u00bb des socialistes et des communistes, non pour des motifs purement th\u00e9oriques, mais pour des raisons pratiques. La n\u00e9gation du droit aboutit au despotisme communiste.<\/p>\n<p>Il convient d\u2019organiser par le droit la force collective sans \u00e9craser l\u2019initiative individuelle. La grande t\u00e2che du socialisme proudhonien est de la faire reconna\u00eetre et de l\u2019organiser comme r\u00e9alit\u00e9 sociale sp\u00e9cifique. Contre Louis Blanc, Proudhon montre que ce n\u2019est pas d\u2019en haut, par l\u2019\u00c9tat, que la r\u00e9volution va s\u2019op\u00e9rer, mais par le bas. Comme l\u2019\u00e9crit Bougl\u00e9, qui r\u00e9sume la pens\u00e9e de Proudhon, \u00ab il suffit que les citoyens s\u2019entendent directement pour r\u00e9gler les conditions de l\u2019\u00e9change \u00e9gal. Une sorte de r\u00e9volution mol\u00e9culaire, une auto-r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration de la soci\u00e9t\u00e9 civile s\u2019op\u00e8rera ainsi, qui rendra inutiles toutes les reconstructions r\u00eav\u00e9es pour la soci\u00e9t\u00e9 politique \u00bb.<\/p>\n<p>C\u2019est donc une nouvelle voie qu\u2019il faut emprunter, celle de la \u00ab constitution sociale \u00bb, contre l\u2019\u00ab id\u00e9e gouvernementale \u00bb. Pas de \u00ab plan du communisme \u00bb, pas d\u2019Id\u00e9e utopique ou de grand principe moral \u2013 \u00ab l\u2019attraction \u00bb pour Fourier ou le \u00ab d\u00e9vouement \u00bb pour Cabet ou Louis Blanc \u2013, mais une organisation juridique de la force de la collectivit\u00e9. La m\u00e9thode consistera \u00e0 partir des rapports sociaux et des forces \u00e9conomiques, comme la division du travail ou la concurrence, pour aller vers la justice sociale et l\u2019organisation du travail. C\u2019est ce que d\u00e9signe chez Proudhon l\u2019expression de \u00ab socialisme scientifique \u00bb dans Qu\u2019est-ce que la propri\u00e9t\u00e9 ? Il ne s\u2019agit pas de tout inventer \u00e0 partir de rien, mais de s\u2019en tenir \u00e0 la vie m\u00eame de l\u2019organisme social qui r\u00e9clame un r\u00e8glement, il s\u2019agit de partir des activit\u00e9s de travail, de production et d\u2019\u00e9change, pour r\u00e9am\u00e9nager la soci\u00e9t\u00e9 selon un droit nouveau issu des pratiques et des relations concr\u00e8tes entre les individus, les groupes et les fonctions.<\/p>\n<h6>La \u00ab constitution sociale \u00bb<\/h6>\n<p>La constitution sociale n\u2019est rien d\u2019autre que l\u2019auto-organisation juridique de la soci\u00e9t\u00e9 qui, partant du constat des droits particuliers des diff\u00e9rents groupements, en fait un droit commun formalis\u00e9 des co-producteurs de toute la soci\u00e9t\u00e9. Les groupements de producteurs, de consommateurs, les mutualit\u00e9s, les copropri\u00e9t\u00e9s, les associations, les services publics secr\u00e8tent un droit autonome et sp\u00e9cifique qui, tous ensembles, forment un ordre juridique propre qu\u2019est la constitution sociale. La constitution sociale est donc la reconnaissance des formes juridiques plus ou moins organis\u00e9es et explicit\u00e9es qui r\u00e9gissent selon un principe de mutualit\u00e9 la vie collective \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des groupes particuliers aussi bien qu\u2019entre eux. L\u2019action de ces forces collectives conduit \u00e0 un ensemble de r\u00e9glementations capables de r\u00e9soudre les conflits, une sorte de justice commutative complexe et immanente aux rapports sociaux qui s\u2019oppose au droit individualiste et au droit \u00e9tatiste issus du droit romain traditionnel. Ce droit est en fait un \u00ab droit social \u00bb, selon la formule de Gurvitch, issu des pratiques \u00e9conomiques et sociales, qui vise \u00e0 organiser la division sociale du travail et \u00e0 assurer la justice, c\u2019est-\u00e0-dire la d\u00e9sali\u00e9nation des forces collectives, qu\u2019elles soient \u00e9conomiques, sociales ou politiques, pour autant qu\u2019on puisse distinguer les domaines. Ce qui fait l\u2019originalit\u00e9 de Proudhon, c\u2019est qu\u2019il confie \u00e0 ce droit social la fonction de la r\u00e9appropriation des forces exploit\u00e9es et ali\u00e9n\u00e9es.<\/p>\n<p>Comment na\u00eet et se d\u00e9veloppe ce droit social ? Il est issu de la pratique collective, laquelle engendre une raison commune qui, \u00e0 son tour, donne naissance \u00e0 des r\u00e8gles sociales. Le droit est une instance interm\u00e9diaire, une m\u00e9diation entre les pratiques et les id\u00e9es. La soci\u00e9t\u00e9 ne produit pas seulement des biens, elle secr\u00e8te des id\u00e9es et engendre des r\u00e8gles. Elle g\u00e9n\u00e8re spontan\u00e9ment sa raison collective et sa conscience juridique propre. Ainsi, l\u2019association effective des travailleurs, leur \u00ab co-participation \u00bb pratique \u00e0 la production de cette force collective, conduit les associ\u00e9s co-responsables \u00e0 combattre la concurrence en d\u00e9veloppant un id\u00e9al propre \u00e0 leur classe. L\u2019\u00ab id\u00e9e ouvri\u00e8re \u00bb, c\u2019est le principe de solidarit\u00e9 qui na\u00eet de la pratique co-productrice des travailleurs et qui doit r\u00e9gler, une fois trouv\u00e9e la forme institutionnelle ad\u00e9quate, la r\u00e9partition du produit entre eux.<\/p>\n<h6>Le f\u00e9d\u00e9ralisme comme organisation sociale et politique<\/h6>\n<p>Chez Proudhon, c\u2019est l\u2019ensemble de l\u2019organisation sociale et politique qui doit \u00eatre remani\u00e9e par la constitution sociale. L\u2019association nouvelle est dans un premier temps destin\u00e9e \u00e0 remplacer l\u2019\u00c9tat, o\u00f9 l\u2019on retrouve la grande id\u00e9e saint-simonienne reformul\u00e9e par Proudhon, selon laquelle le principe d\u2019autorit\u00e9, le gouvernement et la loi d\u2019\u00c9tat seront remplac\u00e9s par une nouvelle structuration \u00ab horizontalis\u00e9e \u00bb de la soci\u00e9t\u00e9. C\u2019est bien \u00e0 partir de cette r\u00e9alit\u00e9 premi\u00e8re du travail, v\u00e9ritable substance de la soci\u00e9t\u00e9, que pourra et devra se r\u00e9organiser toute la soci\u00e9t\u00e9, selon la formule c\u00e9l\u00e8bre qui veut que dans la soci\u00e9t\u00e9 future \u00ab l\u2019atelier fera dispara\u00eetre le gouvernement \u00bb. Cette id\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale de la r\u00e9volution est bien r\u00e9sum\u00e9e par la formule \u00ab dissolution du gouvernement dans l\u2019organisme \u00e9conomique \u00bb, qui constitue le titre de la septi\u00e8me \u00e9tude de l\u2019ouvrage Id\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale de la r\u00e9volution. Cependant, \u00e0 la diff\u00e9rence de Saint-Simon, qui se d\u00e9fiait du droit et des juristes, l\u2019unit\u00e9 est produite ici, non par le seul jeu des forces \u00e9conomiques, mais par le droit. \u00ab Ce que nous mettons \u00e0 la place du gouvernement, nous l\u2019avons fait savoir, c\u2019est l\u2019organisation industrielle, ce que nous mettons \u00e0 la place des lois, ce sont les contrats [\u2026], ce que nous mettons \u00e0 la place des pouvoirs politiques, ce sont les forces \u00e9conomiques, ce que nous mettons \u00e0 la place des anciennes classes de citoyens, noblesse et roture, bourgeoisie et prol\u00e9tariat, ce sont les cat\u00e9gories et sp\u00e9cialit\u00e9s de fonctions, Agriculture, Industrie, Commerce, etc., ce que nous mettons \u00e0 la place de la force publique, c\u2019est la force collective, ce que nous mettons \u00e0 la place de la police, c\u2019est l\u2019identit\u00e9 des int\u00e9r\u00eats, ce que nous mettons \u00e0 la place de la centralisation politique, c\u2019est la centralisation \u00e9conomique. \u00bb Proudhon a toujours marqu\u00e9 sa plus grande d\u00e9fiance \u00e0 l\u2019\u00e9gard du gouvernement, qui est incomp\u00e9tent par essence lorsqu\u2019il s\u2019agit de changer la soci\u00e9t\u00e9, comme on l\u2019a vu selon lui en 1848. Le nouveau droit ne sera pas \u00e9tatique, il sera la forme juridique de l\u2019association ouvri\u00e8re, de la mutualit\u00e9 et de la f\u00e9d\u00e9ration. Mais n\u2019est-il nul besoin d\u2019une organisation politique quelconque ? L\u2019\u00e9conomie peut-elle absorber le politique en entier ou peut-on inventer une forme organisationnelle non gouvernementale ?<\/p>\n<p>Quelle forme donner \u00e0 l\u2019ensemble ? Quelles relations doivent s\u2019\u00e9tablir entre les unit\u00e9s collectives qui composent la soci\u00e9t\u00e9 ? Dans ses derniers \u00e9crits, Proudhon cherche \u00e0 faire coexister un ordre \u00e9conomique juridique et un ordre politique sp\u00e9cifique, qui n\u2019en est pas moins homologue \u00e0 la construction \u00e9conomique. La r\u00e9ponse est fondamentalement \u00ab f\u00e9d\u00e9raliste \u00bb. Le principe f\u00e9d\u00e9ral exige que le pouvoir central soit toujours limit\u00e9 par les r\u00e9glementations ou les droits des groupements particuliers. La f\u00e9d\u00e9ration en tant que telle est un frein \u00e0 la centralisation et \u00e0 l\u2019ali\u00e9nation des forces collectives produites par les groupements locaux ou professionnels. Th\u00e8me qui le hante depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 1850, la f\u00e9d\u00e9ration doit s\u2019entendre chez Proudhon \u00e0 la fois comme f\u00e9d\u00e9ration des unit\u00e9s de production et f\u00e9d\u00e9ration des unit\u00e9s communales. C\u2019est par cons\u00e9quent un f\u00e9d\u00e9ralisme universel appel\u00e9 \u00e0 englober tous les pays mais aussi tous les aspects de la soci\u00e9t\u00e9. La construction d\u2019un syst\u00e8me f\u00e9d\u00e9ratif, aussi bien politique qu\u2019\u00e9conomique, doit assurer l\u2019\u00e9quilibre entre deux formes de d\u00e9mocratie, la d\u00e9mocratie politique des communes et la d\u00e9mocratie industrielle des compagnies ouvri\u00e8res. L\u00e0 encore, le droit appara\u00eet comme cette force d\u2019\u00e9quilibrage. Le principe f\u00e9d\u00e9ratif permet d\u2019\u00e9quilibrer le conflit entre deux droits, le droit \u00e9conomique des associations et le droit politique des communes, gr\u00e2ce \u00e0 la double f\u00e9d\u00e9ration politique et \u00e9conomique agricole-industrielle.<\/p>\n<p>Cette f\u00e9d\u00e9ration politique de type communaliste reposant sur des liens de mutualit\u00e9 entre les cit\u00e9s n\u2019annule pas la d\u00e9mocratie \u00e9conomique, elle la compl\u00e8te, elle se surajoute \u00e0 la \u00ab f\u00e9d\u00e9ration industrielle-agricole \u00bb, laquelle permet le d\u00e9passement du particularisme de chaque groupement \u00e9conomique dans la f\u00e9d\u00e9ration sans r\u00e9duire son ind\u00e9pendance. Il semble bien que Proudhon, plut\u00f4t que de prolonger son antigouvernementalisme radical, se soit dirig\u00e9 vers une conception de l\u2019\u00ab autogouvernement \u00bb politique. L\u2019id\u00e9al d\u00e9mocratique n\u2019est-il pas \u00abque la multitude gouvern\u00e9e f\u00fbt en m\u00eame temps multitude gouvernante ?\u201d \u00e9crit-il en paraphrasant Aristote.<\/p>\n<h6>Le principe du commun et la tradition libertaire<\/h6>\n<p>J\u2019en viens maintenant \u00e0 ce que nous avons repris de cette pens\u00e9e \u00e0 de nombreux \u00e9gards fulgurante. Proudhon est sans aucun doute l\u2019un des th\u00e9oriciens majeurs de l\u2019institution de la soci\u00e9t\u00e9 par elle-m\u00eame, de l\u2019auto-mouvement (autokinesis) de la soci\u00e9t\u00e9 dont la possibilit\u00e9 m\u00eame est l\u2019invention institutionnelle, ce que nous appelons quant \u00e0 nous la praxis instituante. \u00catre en dette vis-vis de Proudhon, si je puis dire, c\u2019est faire toute sa place \u00e0 la question de l\u2019institution, et s\u2019opposer \u00e0 ce que Bourdieu avait appel\u00e9 \u00e0 propos de 68 une \u00ab humeur anti-institutionnelle \u00bb. C\u2019est aussi tirer un lien entre la perc\u00e9e th\u00e9orique de Proudhon et ce qu\u2019a pu dire et faire un th\u00e9oricien comme Castoriadis.<\/p>\n<p>La grande question qui est pos\u00e9e par ces auteurs porte sur l\u2019institution de l\u2019activit\u00e9 collective, mieux : sur l\u2019institution de l\u2019agir commun. Quelles formes institutionnelles faut-il cr\u00e9er qui co\u00efncident avec la d\u00e9finition de la soci\u00e9t\u00e9 comme grande coop\u00e9rative ? On sait que la question du commun telle qu\u2019elle se pose aujourd\u2019hui d\u00e9borde le seul cadre de la production \u00e0 laquelle on essayait de donner une forme associative ou coop\u00e9rative. Et c\u2019est l\u00e0 que Proudhon nous est utile, et surtout le dernier Proudhon, celui du communalisme et du f\u00e9d\u00e9ralisme g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9.<\/p>\n<p>Ce qui est en train de se passer exc\u00e8de et l\u2019associativisme du XIXe si\u00e8cle et la probl\u00e9matique de l\u2019autogestion des ann\u00e9es 70. Ces formes correspondaient \u00e0 certains types de soci\u00e9t\u00e9 et de production. La revendication actuelle des communs d\u00e9finis comme formes institutionnelles reposant sur l\u2019autogouvernement et l\u2019usage collectif des ressources, des connaissances et des espaces concerne un champ consid\u00e9rablement plus vaste que la seule production de biens mat\u00e9riels. Depuis l\u2019habitat, la consommation, les activit\u00e9s de culture, la production des connaissances jusqu\u2019\u00e0 la question majeure du climat. Cette sorte de dilatation du commun \u00e0 laquelle on assiste est un signe qui ne trompe pas : c\u2019est toute la forme de l\u2019existence qui est en question, \u00e0 la mesure de l\u2019extension de la forme de vie capitaliste op\u00e9r\u00e9e par le n\u00e9olib\u00e9ralisme.<\/p>\n<p>C\u2019est donc vraiment maintenant que l\u2019on peut appr\u00e9cier la port\u00e9e imaginante de l\u2019\u0153uvre de Proudhon, l\u2019audace de son imagination politique devant des probl\u00e8mes in\u00e9dits qui prend appui sur les pratiques ouvri\u00e8res de son temps. Nous ne sommes \u00e9videmment pas adeptes d\u2019un quelconque \u00ab retour \u00e0 Proudhon \u00bb comme il y a eu des \u00ab retours \u00e0 Marx \u00bb. Ce n\u2019est pas de cela qu\u2019il s\u2019agit. Il s\u2019agit de revisiter et de r\u00e9activer un certain nombre de propositions comme celle d\u2019un f\u00e9d\u00e9ralisme universel pour montrer de quelle alternative elles seraient porteuses en liaison avec cette \u00e9mergence polymorphe et polyglotte du commun qui caract\u00e9rise la p\u00e9riode. C\u2019est le sens de nos \u00ab propositions politiques \u00bb \u00e0 la fin de l\u2019ouvrage Commun. La partie du livre intitul\u00e9e \u00ab Propositions politiques \u00bb se termine par une exp\u00e9rience de pens\u00e9e politique d\u2019inspiration fortement proudhonienne, puisque nous essayons de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ce que pourrait \u00eatre une f\u00e9d\u00e9ration mondiale des communs.<\/p>\n<h6>Vertu de l\u2019imagination politique<\/h6>\n<p>\u00ab Il est plus facile d\u2019imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme \u00bb. Cette fameuse phrase de Frederic Jameson nous invite \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la place et \u00e0 la part de l\u2019imagination politique dans nos pratiques. Pourquoi est-ce si important ? L\u2019analyse de la situation est fondamentale, personne n\u2019en doute. Faire la g\u00e9n\u00e9alogie de notre pr\u00e9sent comme disait Foucault est essentiel pour saisir le sens et les enjeux de ce que nous vivons, de ce pour quoi nous luttons. Mais ce n\u2019est pas suffisant. Nous sommes comme priv\u00e9s de futur, interdits d\u2019avenir. Il y a des mouvements, des luttes, des r\u00e9volutions mais ces processus paraissent encore dispers\u00e9s dans l\u2019espace et discontinus dans le temps. Est-ce irr\u00e9m\u00e9diable ? Est-ce simplement de la patience qu\u2019il nous faut ? Devrait-on attendre des d\u00e9cennies ou des si\u00e8cles ? C\u2019est Perry Anderson comme le rappelait Razmig Keucheyan dans un num\u00e9ro ancien de la Revue internationale des livres et des id\u00e9es qui expliquait qu\u2019un sc\u00e9nario historique possible \u00e9tait le long d\u00e9lai entre la r\u00e9volution anglaise et la r\u00e9volution fran\u00e7aise. Faut-il donc attendre un si\u00e8cle et demi pour renverser le cours des choses ?<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas seulement de patience que nous devrions nous armer, mais d\u2019imagination politique. L\u2019imagination politique est importante devant ce qui semble \u00eatre une sorte d\u2019anomie politique, de vide politique, qui est due \u00e0 une raison que nous connaissons : la puissance pratique autant qu\u2019id\u00e9ologique du n\u00e9olib\u00e9ralisme, qui trouve dans les processus de mondialisation de multiples leviers et points d\u2019appui, ce qui pousse \u00e0 la r\u00e9signation, \u00e0 l\u2019impuissance et finalement au ressentiment haineux et au nationalisme.<\/p>\n<p>Il s\u2019agit donc de ne plus nous en tenir \u00e0 des diagnostics ou \u00e0 des mesures imm\u00e9diates d\u2019urgence, mais vraiment de repenser avec tous les outils \u00e0 port\u00e9e de main ce que nous pourrions le monde d\u2019apr\u00e8s, si apr\u00e8s il y a l\u00e0. Ouvrir et \u00e9largir l\u2019horizon des possibles, pour reprendre l\u2019expression en usage, voil\u00e0 la t\u00e2che de l\u2019\u00e9poque. Le temps est venu, et on le voit un peu partout dans le monde, de passer \u00e0 autre chose en mobilisant l\u2019imagination politique. Ce que nous pouvons faire, donc, ce n\u2019est pas d\u2019inventer une utopie, mais d\u2019imaginer une soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 partir de pratiques qui sont d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, qui ne sont pas encore pens\u00e9es dans leur originalit\u00e9 et leur port\u00e9e. Non pas seulement en faire le r\u00e9cit, mais essayer de d\u00e9gager leur signification et leur coh\u00e9rence possible pour en faire de fa\u00e7on synth\u00e9tique un projet et un principe. C\u2019est ce que Pierre Dardot et moi-m\u00eame avons cherch\u00e9 \u00e0 faire dans le livre Commun, en nous inscrivant dans une tradition de r\u00e9habilitation de l\u2019imagination.<\/p>\n<p>Dans l\u2019ouvrage, nous suivons d\u2019assez pr\u00e8s la d\u00e9marche de Castoriadis, qui nous semble d\u2019un grand appui pour nous aider \u00e0 surmonter les difficult\u00e9s pr\u00e9sentes. Mais, comme je l\u2019ai dit, Proudhon a eu avant lui une d\u00e9marche assez semblable. L\u2019\u00e9mancipation ne vient que de l\u2019action. Une soci\u00e9t\u00e9 libre ou autonome ou d\u00e9mocratique, peu importe le terme, doit inventer elle-m\u00eame le chemin qui m\u00e8ne \u00e0 sa libert\u00e9. Mais elle ne peut le faire que si elle fait fonctionner la facult\u00e9 imaginante par la voie(x) po\u00e9tique, pratique et th\u00e9orique. Il ne s\u2019agit pas d\u2019inventer de toute pi\u00e8ce une soci\u00e9t\u00e9 id\u00e9ale, mais d\u2019imaginer et de mettre en place des institutions permettant \u00e0 cette soci\u00e9t\u00e9 de s\u2019inventer et de se r\u00e9inventer sans cesse. Castoriadis appelait cela une soci\u00e9t\u00e9 autonome, ce qui n\u2019est jamais que la formule d\u2019une d\u00e9mocratie radicale, c\u2019est-\u00e0-dire bien comprise. Cela suppose donc de \u00ab projeter \u00bb un certain style de soci\u00e9t\u00e9, qui ne serait plus compl\u00e8tement asservie \u00e0 son institu\u00e9, mais qui pourrait laisser place \u00e0 la praxis instituante. Castoriadis expliquait justement que \u00ab nous ne pouvons viser qu\u2019\u00e0 changer le rapport ente la soci\u00e9t\u00e9 instituante et la soci\u00e9t\u00e9 institu\u00e9e. Nous ne pouvons donc vouloir qu\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui condamne une fois pour toute le r\u00e8gne de l\u2019institu\u00e9 et qui cherche le rapport correct, le rapport juste instituant\/institu\u00e9. \u00bb C\u2019est la d\u00e9finition m\u00eame que l\u2019on peut attendre d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui assume son auto-institution. Or, c\u2019est ce qui est le plus pr\u00e9cieux dans la tradition \u00ab libertaire \u00bb. Et c\u2019est justement ce qui rena\u00eet aujourd\u2019hui sous le nom de \u00ab commun \u00bb, un nom \u00e0 la fois tr\u00e8s ancien et tr\u00e8s neuf.<\/p>\n<p><strong>Christian Laval<\/strong> est professeur de sociologie \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Paris Ouest Nanterre La D\u00e9fense, co-auteur notamment avec le philosophe Pierre Dardot de Commun. Essai sur la r\u00e9volution au XXIe si\u00e8cle (La D\u00e9couverte, 2014, r\u00e9\u00e9dition La D\u00e9couverte\/Poche, 2015).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Contribution au s\u00e9minaire ETAPE n\u00b023, \u00ab Les libertaires et le Commun \u00bb, mai 2016 Par Christian Laval R\u00e9pondre \u00e0 la question des liens entre \u00ab libertaires \u00bb et \u00ab commun \u00bb supposerait que l\u2019on identifie clairement &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":3632,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[47,31],"tags":[],"class_list":["post-3626","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-histoire-des-idees","category-la-pensee-libertaire-philosophie"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2016\/11\/Commun_1.bmp","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/pc9uqr-Wu","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3626","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/10"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3626"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3626\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/3632"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3626"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3626"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3626"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}