{"id":3600,"date":"2016-10-09T21:08:18","date_gmt":"2016-10-09T19:08:18","guid":{"rendered":"http:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=3600"},"modified":"2016-10-09T21:13:51","modified_gmt":"2016-10-09T19:13:51","slug":"a-propos-de-foucault-de-letat-et-de-lanarchisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=3600","title":{"rendered":"\u00c1 propos de Foucault, de l\u2019Etat et de l\u2019anarchisme"},"content":{"rendered":"<h3 style=\"text-align: center;\" align=\"CENTER\"><strong><br \/>\n<\/strong><strong>Rapport compr\u00e9hensif sur un texte de Geoffroy de Lagasnerie pour un s\u00e9minaire ETAPE<\/strong><b><br \/>\n<\/b><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: center;\" align=\"CENTER\"><b>Manuel Cervera-Marzal<\/b><\/h3>\n<p>Le texte soumis \u00e0 discussion pour ce s\u00e9minaire de recherche libertaire ETAPE du 11 d\u00e9cembre 2015 par le philosophe et sociologue Geoffroy de Lagasnerie s\u2019articule autour de l\u2019interrogation suivante\u00a0: Quelle place la pens\u00e9e critique doit-elle accorder \u00e0 l\u2019Etat, et comment conceptualiser celui-ci\u00a0? Cette question est aussi au c\u0153ur du dernier livre de l\u2019auteur, consacr\u00e9 \u00e0 la justice p\u00e9nale (<i>Juger. L\u2019Etat p\u00e9nal face \u00e0 la sociologie<\/i>, Fayard, 2016). Partant, ce texte est guid\u00e9 par deux enjeux. D\u2019abord, r\u00e9introduire l\u2019analyse du droit et de l\u2019Etat dans la th\u00e9orie critique et, \u00e9ventuellement, dans la pratique \u00e9mancipatrice. Ensuite, explorer les possibilit\u00e9s d\u2019une conception positive du droit et de l\u2019Etat.<\/p>\n<p><b>Pr\u00e9alables\u00a0: Dans le contexte des travaux pr\u00e9c\u00e9dents de Geoffroy de Lagasnerie<\/b><\/p>\n<p>En guise de contextualisation, soulignons que ce texte s\u2019inscrit dans une r\u00e9flexion de longue haleine. Par trois voies diff\u00e9rentes, il est li\u00e9 aux pr\u00e9c\u00e9dents ouvrages de son auteur.<\/p>\n<p>D\u2019abord, il participe d\u2019une tentative de refonder une th\u00e9orie critique, \u00e9mancipatrice, sur une base radicalement pluraliste. L\u2019ambition est de r\u00e9armer intellectuellement la gauche en l\u2019aidant \u00e0 d\u00e9passer une s\u00e9rie d\u2019apories conceptuelles et de postures incantatoires. Ce d\u00e9fi passe notamment, aux yeux de l\u2019auteur, par la rupture avec une pens\u00e9e fond\u00e9e sur le commun, la communaut\u00e9, le public, l\u2019appartenance, le lien social et l\u2019unit\u00e9. Ce \u00e0 quoi nous devrions nous montrer davantage sensible repose du c\u00f4t\u00e9 de la subjectivation politique, qu\u2019elle prenne la forme de la fuite, la s\u00e9dition ou de l\u2019individuation. La th\u00e9orie critique promue par Lagasnerie repose sur une triple exigence d\u2019immanence (saisir les r\u00e9sistances \u00e0 l\u2019\u0153uvre pour les th\u00e9matiser), d\u2019interdisciplinarit\u00e9 (philosophie\/sociologie) et d\u2019imagination (explorer les conditions favorables \u00e0 l\u2019innovation intellectuelle).<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement, \u00e0 l\u2019image des pr\u00e9c\u00e9dentes r\u00e9flexions de Lagasnerie, le texte discut\u00e9 lors de ce s\u00e9minaire ETAPE assume une importante dette intellectuelle \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Pierre Bourdieu et Michel Foucault. Dans <i>La derni\u00e8re le\u00e7on de Michel Foucault <\/i>(Fayard, 2012), Lagasnerie relit les cours au coll\u00e8ge de France de 1978-1979 (<i>Naissance de la biopolitique<\/i>) afin d\u2019\u00e9laborer une critique (immanente) du n\u00e9olib\u00e9ralisme, qui ne revienne pas en de\u00e7\u00e0 du lib\u00e9ralisme, c\u2019est-\u00e0-dire qui \u00e9vite les impasses d\u2019une critique pr\u00e9-lib\u00e9rale du lib\u00e9ralisme, nostalgique de l\u2019Unit\u00e9 et de ses incarnations (la Soci\u00e9t\u00e9, l\u2019Etat, la Politique). Dans <i>Sur la science des \u0153uvres <\/i>(Cartouche, 2011) et <i>L\u2019empire de l\u2019universit\u00e9 <\/i>(Amsterdam, 2007), Lagasnerie part de Bourdieu afin de critiquer l\u2019id\u00e9e qu\u2019il faille d\u00e9fendre \u00ab\u00a0l\u2019autonomie\u00a0\u00bb de l\u2019universit\u00e9 et de montrer qu\u2019il convient davantage d\u2019\u0153uvrer \u00e0 la d\u00e9multiplication des paroles h\u00e9r\u00e9tiques. Mais le recours \u00e0 Bourdieu et \u00e0 Foucault n\u2019est jamais dogmatique car, comme le savent ceux qui ont pens\u00e9 dans les pas de leur ma\u00eetre, les v\u00e9ritables disciples sont, au fond, des h\u00e9r\u00e9tiques. Ils se tiennent \u00e0 distance des gardiens du temple qui, en voulant conserver intacte la pens\u00e9e du ma\u00eetre, ne font que la p\u00e9trifier.<\/p>\n<p>Enfin, en s\u2019attaquant \u00e0 la question de l\u2019Etat, Geoffroy de Lagasnerie prolonge des questionnements d\u00e9j\u00e0 entam\u00e9s dans <i>L\u2019art de la r\u00e9volte. Snowden, Assange Manning <\/i>(Fayard, 2015\u00a0: comment l\u2019Etat impose des appartenances \u00e0 ses sujets, s\u2019arrime \u00e0 la Nation et exige la publicit\u00e9 des actions citoyennes\u00a0?) et dans <i>Logique de la cr\u00e9ation <\/i>(Fayard, 2011\u00a0: comment les marges de l\u2019universit\u00e9 favorisent-elles la cr\u00e9ativit\u00e9 artistique, litt\u00e9raire et scientifique\u00a0?).<\/p>\n<p>Le texte soumis \u00e0 la discussion propose un raisonnement en quatre \u00e9tapes. Apr\u00e8s un rappel des vertus de la conceptualisation foucaldienne du pouvoir, il esquisse les voies d\u2019une th\u00e9orie critique pour laquelle l\u2019Etat ne serait consid\u00e9r\u00e9 ni comme un ph\u00e9nom\u00e8ne marginal ni comme une instance souveraine. Dans un troisi\u00e8me temps, Lagasnerie invite \u00e0 imaginer l\u2019Etat comme un filtre des dispositifs de pouvoir plut\u00f4t que comme un \u00e9cho de ces dispositifs. Cette r\u00e9volution conduit \u00e0 se d\u00e9faire d\u2019une vision exclusivement n\u00e9gative du droit (comme domination) et permet d\u2019explorer ses potentialit\u00e9s \u00e9mancipatrices. Le dernier moment du texte op\u00e8re un gros plan sur le droit p\u00e9nal afin d\u2019interroger la possibilit\u00e9 d\u2019une gestion d\u00e9mocratique du crime.<\/p>\n<p><b>1. L\u2019analyse foucaldienne du pouvoir<\/b><\/p>\n<p>Le principal apport de <i>La volont\u00e9 de savoir <\/i>(1<sup>e<\/sup> tome d\u2019<i>Histoire de la sexualit\u00e9<\/i>, 1976) est d\u2019avoir d\u00e9sindex\u00e9 la cat\u00e9gorie de pouvoir de celles d\u2019Etat, de souverainet\u00e9 et de centralisation. Par ce geste, Foucault prend \u00e0 revers la philosophie politique contractualiste (qui associe le pouvoir \u00e0 la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale, la r\u00e9publique, la loi) et la tradition marxiste qui, par des voies diff\u00e9rentes, r\u00e9duisent le pouvoir \u00e0 la souverainet\u00e9. Le d\u00e9placement sugg\u00e9r\u00e9 par Foucault est donc double. D\u2019une part, le pouvoir vient d\u2019en bas (les rapports sociaux, les interactions quotidiennes, les espaces souterrains) davantage que d\u2019en haut. D\u2019autre part, le pouvoir est plus dispers\u00e9, \u00e9clat\u00e9 et diffus qu\u2019on ne le croit d\u2019ordinaire. S\u2019\u00e9labore finalement une intelligence politique pour laquelle le pouvoir d\u00e9signe une multiplicit\u00e9 de rapports de forces immanentes au social.<\/p>\n<p>Geoffroy de Lagasnerie endosse cette th\u00e9orie de la diss\u00e9mination des pouvoirs et en explicite les deux principales cons\u00e9quences. Sur le plan th\u00e9orique, l\u2019omnipr\u00e9sence du pouvoir (il n\u2019englobe pas tout mais il vient de partout) exige qu\u2019on le traque dans tous les domaines de la vie (y compris dans des sph\u00e8res insoup\u00e7onn\u00e9es comme l\u2019intimit\u00e9, la sexualit\u00e9, la psychiatrie et la prison). Sur le plan pratique, l\u2019approche foucaldienne d\u00e9construit toute tentative de hi\u00e9rarchisation des luttes dans la mesure o\u00f9 celles-ci sont toujours locales et singuli\u00e8res. Le caract\u00e8re illusoire de la r\u00e9volution repose dans le fait qu\u2019elle s\u2019attaque \u00e0 un homme de paille, puisque le pouvoir central qu\u2019elle cherche \u00e0 renverser n\u2019existe tout simplement plus. A partir de ces pr\u00e9misses foucaldiennes, Lagasnerie propose de revisiter notre analyse de l\u2019Etat.<\/p>\n<p><b>2. L\u2019Etat face \u00e0 la pens\u00e9e critique<\/b><\/p>\n<p>Lagasnerie souligne le paradoxe suivant\u00a0: l\u2019id\u00e9e que le pouvoir serait diffus et dispers\u00e9 a conduit plusieurs interpr\u00e8tes de Foucault \u00e0 se m\u00e9prendre sur le sort de ce ph\u00e9nom\u00e8ne. Ils ont en effet consid\u00e9r\u00e9 que, le pouvoir r\u00e9sidant ailleurs que dans l\u2019Etat, ce dernier serait un probl\u00e8me secondaire pour la th\u00e9orie critique. Or Foucault n\u2019invite par \u00e0 \u00e9liminer l\u2019Etat de la th\u00e9orie critique mais \u00e0 le reconceptualiser. Dans quelle direction\u00a0? Le sens commun voit dans cette instance une pure souverainet\u00e9, une puissance arbitraire sans autres limites que celles qu\u2019elle se fixe. L\u2019originalit\u00e9 de Foucault consiste \u00e0 relativiser le r\u00f4le et la puissance de l\u2019Etat en montrant que, au d\u00e9part, les dispositifs de contr\u00f4le et de surveillance ne naissent pas en son sein. A ce titre, le meilleur exemple est celui des lettres de cachet via lesquelles, au cours de l\u2019\u00e9poque m\u00e9di\u00e9vale, le roi tentait de r\u00e9pondre \u00e0 une demande sociale (conflits au sein de la cour).<\/p>\n<p>La th\u00e9orie de l\u2019Etat sugg\u00e9r\u00e9e par Lagasnerie dans le prolongement de Foucault se pr\u00e9sente ainsi en trois temps. D\u2019abord, les m\u00e9canismes disciplinaires (contr\u00f4le, surveillance) naissent hors de l\u2019Etat, dans les m\u00e9andres de la soci\u00e9t\u00e9 et de ses conflits. Dans un second temps, l\u2019Etat se saisit des m\u00e9canismes de pouvoir (qui s\u2019exercent sur les fous, les d\u00e9linquants, la sexualit\u00e9 des enfants, etc.) lorsqu\u2019il peut en tirer un profit \u00e9conomique ou une utilit\u00e9 politique. Enfin, l\u2019exploitation \u00e9tatique des dispositifs de pouvoir produit un essaimage de ces dispositifs. Aux XVII<sup>\u00e8me<\/sup> et XVIII<sup>\u00e8me<\/sup>, l\u2019\u00e9tatisation des m\u00e9canismes disciplinaires a ainsi engendr\u00e9 leur extension (via l\u2019action de la police, de l\u2019administration, des recensements). Mais l\u2019Etat n\u2019a pas cr\u00e9\u00e9 ces m\u00e9canismes <i>ex nihilo<\/i>. Il les utilise et, ce faisant, les consolide.<\/p>\n<p>Le texte de Lagasnerie peut \u00eatre lu comme une r\u00e9p\u00e9tition du geste de Foucault. Le second avait d\u00e9sindex\u00e9 pouvoir et souverainet\u00e9 et, dans la m\u00eame veine, le premier propose de d\u00e9sindexer l\u2019Etat de la souverainet\u00e9. Pourquoi l\u2019Etat n\u2019est-il pas souverain\u00a0? Parce qu\u2019il est d\u00e9pendant de logiques de pouvoir \u00e9labor\u00e9es ailleurs, hors de son domaine d\u2019action. Ce faisant, Geoffroy de Lagasnerie ouvre une petite porte, par laquelle peut s\u2019engouffrer l\u2019id\u00e9e d\u2019un Etat et d\u2019un droit non souverains. Comme soulign\u00e9 dans le texte, l\u2019Etat n\u2019est pas une chose donn\u00e9e et immuable, mais une construction politique sujette \u00e0 la discussion, au choix et \u00e0 la transformation. Reste alors \u00e0 explorer la potentielle fonction \u00e9mancipatrice de l\u2019Etat.<\/p>\n<p><b>3. Une fonction \u00e9mancipatrice de l\u2019Etat\u00a0?<\/b><\/p>\n<p>Le travail th\u00e9orique ne se limite pas \u00e0 une analyse de l\u2019ordre social. Bien compris, il fait place \u00e0 l\u2019imagination. C\u2019est en convoquant cette facult\u00e9 trop souvent oubli\u00e9e par les philosophes que Geoffroy de Lagasnerie explore les possibilit\u00e9s d\u2019un Etat qui filtrerait les m\u00e9canismes de pouvoir au lieu de les relayer. Un tel Etat participerait ainsi d\u2019une r\u00e9sistance \u00e0 la domination et de l\u2019\u00e9laboration d\u2019une vie sociale moins violente et plus rationnelle. Si le pouvoir vient d\u2019en bas alors, sugg\u00e8re Lagasnerie, la contre-attaque peut venir d\u2019en haut. L\u2019enjeu devient d\u2019inventer un nouvel ordre juridique, anti-souverain et anti-disciplinaire et, pour instaurer un tel ordre, de mettre en \u0153uvre une strat\u00e9gie qui utiliserait le pouvoir contre le pouvoir.<\/p>\n<p>Foucault entrevoit d\u2019ailleurs cette possibilit\u00e9 de mettre l\u2019Etat au service de l\u2019\u00e9mancipation lorsqu\u2019il salue la \u00ab\u00a0logique de gauche\u00a0\u00bb des premi\u00e8res mesures socialistes de 1981 (sur le nucl\u00e9aire, la justice, l\u2019immigration). Dans quoi r\u00e9siderait la potentialit\u00e9 \u00e9mancipatrice de l\u2019Etat\u00a0? Dans sa capacit\u00e9 \u00e0 introduire de l\u2019\u00e9cart, de la disruption. Selon Lagasnerie, l\u2019Etat peut effectivement introduire quatre \u00e9carts qui se recoupent sans se superposer parfaitement\u00a0: \u00e9cart entre la raison et la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale\u00a0; \u00e9cart entre le politique et le social\u00a0; \u00e9cart entre la r\u00e9flexion et la spontan\u00e9it\u00e9\u00a0; et, enfin, \u00e9cart entre la fiction et la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Finalement, la th\u00e9orie critique de l\u2019Etat propos\u00e9e dans ce texte n\u2019est pas un refus de l\u2019Etat mais une tentative de le rendre fid\u00e8le \u00e0 son concept, de le purger de ce qui, en lui, demeure non \u00e9tatique. Dans la derni\u00e8re partie du texte, cette id\u00e9e d\u2019un Etat \u00e9mancipateur est mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve d\u2019un cas concret\u00a0: le droit p\u00e9nal et la r\u00e9pression.<\/p>\n<p><b>4. Vers une gestion d\u00e9mocratique du crime\u00a0?<\/b><\/p>\n<p>Ici, Geoffroy de Lagasnerie reprend le diagnostic de son dernier livre, <i>Juger<\/i>, dans lequel il constate que le droit p\u00e9nal fonctionne actuellement \u00e0 l\u2019envers\u00a0: ce n\u2019est pas parce qu\u2019une personne est responsable qu\u2019on veut la punir\u00a0; c\u2019est parce qu\u2019on veut punir quelqu\u2019un, faire souffrir, venger, qu\u2019on d\u00e9signe un responsable. Autrement dit, le droit p\u00e9nal serait fonci\u00e8rement anim\u00e9 par une logique pulsionnelle que Nietzsche avait d\u00e9crite de la sorte\u00a0: la blessure engendre une inclination \u00e0 faire souffrir. On r\u00e9agit au dommage par le d\u00e9sir d\u2019administrer de la douleur \u00e0 un tiers.<\/p>\n<p>Ce fonctionnement est hautement probl\u00e9matique. D\u2019abord, parce qu\u2019en r\u00e9pondant \u00e0 la violence par la violence, en op\u00e9rant un traitement traumatisant du traumatisme, le droit p\u00e9nal alimente le cycle de la violence, que par ailleurs il pr\u00e9tend d\u00e9samorcer. Ensuite, parce qu\u2019une telle logique pulsionnelle entra\u00eene la disparition des consid\u00e9rations de justice et de rationalit\u00e9. Le droit p\u00e9nal ne cherche pas \u00e0 \u00e9tablir si celui qu\u2019on punit est r\u00e9ellement responsable du dommage pour lequel on punit. Si ce scandale est possible, c\u2019est que le jeu des passions l\u2019a emport\u00e9 sur les principes de la raison.<\/p>\n<p>La plus probante illustration de ces dysfonctionnements r\u00e9side, d\u2019apr\u00e8s Lagasnerie, dans la figure du procureur. Ce dernier ajoute une seconde victime \u2013 l\u2019ordre public, la soci\u00e9t\u00e9 \u2013 \u00e0 la victime initiale \u2013 la personne ayant subit le tort. Ce faisant, l\u2019Etat prend la place de la victime r\u00e9elle. Lagasnerie voit dans cette d\u00e9faillance de notre syst\u00e8me juridique une v\u00e9ritable d\u00e9possession. Face \u00e0 cela, l\u2019objectif d\u2019une th\u00e9orie critique et d\u2019une pratique \u00e9mancipatrice est de lutter pour un ordre juridique qui rationalise nos pulsions r\u00e9actives, violentes et r\u00e9pressives.<\/p>\n<p><b>5. Les trois principaux apports du texte<\/b><\/p>\n<p>Dans la th\u00e9orie critique, le droit a souvent mauvaise presse. Soit parce qu\u2019on lui reproche de <i>figer <\/i>les rapports sociaux\u00a0: le droit est statique (alors que l\u2019action g\u00e9n\u00e8re du changement). Soit parce qu\u2019on lui reprocher de <i>voiler <\/i>les rapports de domination\u00a0: le droit est mystificateur (alors que la th\u00e9orie critique d\u00e9voile la r\u00e9alit\u00e9). A cet \u00e9gard, le premier apport du texte soumis \u00e0 la discussion du s\u00e9minaire ETAPE est de mettre l\u2019accent les potentialit\u00e9s \u00e9mancipatrices et transformatives du droit, trop souvent n\u00e9glig\u00e9es par la th\u00e9orie critique, pour les deux raisons mentionn\u00e9es \u00e0 l\u2019instant. La potentialit\u00e9 \u00e9mancipatrice du droit r\u00e9side essentiellement, pr\u00e9cise l\u2019auteur, dans sa capacit\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er des fictions, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 inventer et\/ou \u00e0 nier des faits. Ici, la fiction n\u2019est pas une sp\u00e9culation coup\u00e9e du r\u00e9el, mais une imagination productrice d\u2019une nouvelle r\u00e9alit\u00e9. Le droit dispose de ce pouvoir, de m\u00eame que la litt\u00e9rature.<\/p>\n<p>Une autre id\u00e9e assez largement r\u00e9pandue dans la tradition critique est que le social se suffirait \u00e0 lui-m\u00eame, que les rapports sociaux pourraient s\u2019agencer spontan\u00e9ment, hors de toute m\u00e9diation politique. Contre ce mythe d\u2019un social limpide, harmonieux, horizontal, vierge de toute souillure politique, le texte de Geoffroy de Lagasnerie rappelle \u00e0 juste titre que le social est travers\u00e9 par des m\u00e9canismes de pouvoir, des pulsions et des passions. En vain s\u2019appliquera-t-on \u00e0 ignorer ces impuret\u00e9s. Elles n\u2019ont pas \u00e0 \u00eatre ni\u00e9es mais \u00e0 \u00eatre contr\u00f4l\u00e9es, ma\u00eetris\u00e9es, rationalis\u00e9es. N\u2019est-ce pas l\u00e0 le r\u00f4le sp\u00e9cifique du politique\u00a0?<\/p>\n<p>Enfin, le texte de Lagasnerie semble guid\u00e9 par un <i>principe d\u2019ambivalence<\/i> tout \u00e0 fait salutaire dans une \u00e9poque o\u00f9 r\u00e8gnent encore les vieux r\u00e9flexes manich\u00e9ens. Les objets abord\u00e9s dans ce travail \u2013 le droit, l\u2019Etat, le procureur \u2013 ne sont soumis \u00e0 aucune d\u00e9termination univoque, \u00e0 aucune v\u00e9rit\u00e9 intangible. Ils sont abord\u00e9s \u00e0 partir d\u2019une grande sensibilit\u00e9 \u00e0 l\u2019ambigu\u00eft\u00e9, aux h\u00e9sitations, aux contradictions. \u00ab\u00a0Polemos est p\u00e8re de toute chose\u00a0\u00bb, trouve-t-on \u00e9crit dans le fragment 80 d\u2019H\u00e9raclite. Il y a quelque chose d\u2019h\u00e9raclit\u00e9en dans la r\u00e9flexion de Geoffroy de Lagasnerie, pour qui la r\u00e9alit\u00e9 n\u2019est jamais unidimensionnelle. Le monde politique est le monde du conflit. D\u2019o\u00f9 il s\u2019ensuit que toutes les choses ont deux faces, qui ne se r\u00e9v\u00e8lent que dans leur combat. L\u2019Etat et le droit peuvent \u00eatre une ressource autant qu\u2019un obstacle vers l\u2019\u00e9mancipation. Cela d\u00e9pend de ce qu\u2019on en fait. De sorte que ce qui compte, au final, n\u2019est rien d\u2019autre que notre lutte. Ce principe d\u2019ambivalence permet d\u2019\u00e9viter un double \u00e9cueil\u00a0: l\u2019id\u00e9alisme, qui prend ses d\u00e9sirs pour des r\u00e9alit\u00e9s, et le r\u00e9alisme, qui prend la r\u00e9alit\u00e9 pr\u00e9sente pour la seule possible.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: left;\" align=\"CENTER\"><b>Manuel Cervera-Marzal<\/b><\/h3>\n<p style=\"text-align: left;\" align=\"CENTER\">Auteur de <i>Pour un suicide des intellectuels <\/i>(Textuel, 2016) et <i>Les nouveaux d\u00e9sob\u00e9issants\u00a0: citoyens ou hors-la-loi\u00a0? <\/i>(Bord de l\u2019eau, 2016)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Rapport compr\u00e9hensif sur un texte de Geoffroy de Lagasnerie pour un s\u00e9minaire ETAPE Manuel Cervera-Marzal Le texte soumis \u00e0 discussion pour ce s\u00e9minaire de recherche libertaire ETAPE du 11 d\u00e9cembre 2015 par le philosophe et sociologue &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":3601,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-3600","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-uncategorized"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2016\/10\/bourdieu-foucault-6.jpg?fit=400%2C310&ssl=1","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/pc9uqr-W4","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3600","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/10"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3600"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3600\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/3601"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3600"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3600"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3600"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}