{"id":3387,"date":"2016-05-18T22:31:25","date_gmt":"2016-05-18T20:31:25","guid":{"rendered":"http:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=3387"},"modified":"2016-06-09T13:54:43","modified_gmt":"2016-06-09T11:54:43","slug":"un-ecologisme-libertaire%e2%80%89-fabrice-flipo-contribution-au-seminaire-etape-n17-16-octobre-2015","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=3387","title":{"rendered":"Un \u00e9cologisme libertaire ?  &#8211; Fabrice Flipo &#8211; Contribution au S\u00e9minaire ETAPE n\u00b017, 16\u00a0octobre 2015"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">La question s\u2019av\u00e8re assez redoutable, tant sur le versant \u00ab\u00a0\u00e9cologiste\u00a0\u00bb que \u00ab\u00a0libertaire\u00a0\u00bb, chacun des deux termes recouvrant une famille \u00e0 la fois large et conflictuelle. Je vais commencer par \u00ab\u00a0\u00e9cologiste\u00a0\u00bb. Est \u00e9cologiste toute personne qui remonte de la d\u00e9gradation de la plan\u00e8te vers une remise en cause de l\u2019ordre \u00e9tabli, c\u2019est la d\u00e9finition la plus courante, qui s\u2019oppose \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019environnementalisme\u00a0\u00bb qui prend acte de la d\u00e9gradation, attire l\u2019attention, \u00e9ventuellement, mais n\u2019en tire pas d\u2019analyse politique claire en termes de transformation sociale[ref]D. Simonnet, <em>L\u2019\u00e9cologisme<\/em>, Paris, PUF, collection \u00ab Que Sais-Je\u2009? \u00bb, 1979, p. 3.[\/ref].<br \/>\nDans <em>Nature et politique<\/em> (\u00e9ditions Amsterdam, 2014) j\u2019ai essay\u00e9 de saisir l\u2019\u00e9cologisme par les controverses qu\u2019il a suscit\u00e9es lors de son apparition dans l\u2019espace politique, \u00e0 partir des ann\u00e9es 1960, au sein des deux grandes id\u00e9ologies politiques dominantes, le lib\u00e9ralisme et le socialisme (je laisse de c\u00f4t\u00e9 les variantes internes). Il en est ressorti quelques grandes lignes, qui permettent de saisir l\u2019\u00e9cologisme, et construire une argumentation en termes de th\u00e9orie politique.<\/p>\n<h4 style=\"text-align: justify;\">I.\u00a0Le positionnement des \u00e9cologistes en politique[ref]On s\u2019appuie ici notamment sur D. Boy, L\u2019\u00e9cologie au pouvoir, Paris, Presses de Sciences Po, 1995\u2009; G. Sainteny, L\u2019introuvable \u00e9cologisme fran\u00e7ais, Paris, PUF, 2000\u2009; P. Delwit et J.-M. De Waele, Les partis verts en Europe, Bruxelles, Editions Complexe, 1999\u2009; B. Villalba, \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9cologie politique face au d\u00e9lai et \u00e0 la contraction d\u00e9mocratique\u00a0\u00bb, revue <em>\u00c9cologie et Politique<\/em>, n\u00b040, 2010, pp. 95-113.[\/ref]<\/h4>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les Verts se disent rarement de droite (\u00e0 l\u2019exception de CAP21), souvent de gauche, mais avec aussi une composante \u00ab\u00a0ni droite ni gauche\u00a0\u00bb qui s\u2019explique de deux mani\u00e8res largement distinctes\u2009: la fin de non-recevoir oppos\u00e9e par le PS et par la droite, d\u2019une part, et d\u2019autre part le fait que l\u2019action \u00e9cologiste se joue en grande partie au niveau de la soci\u00e9t\u00e9 civile, et de l\u2019\u00e9conomie, dans un rejet de l\u2019\u00c9tat donc qui tout en se r\u00e9clamant d\u2019un positionnement libertaire (Yves Fr\u00e9mion qui fait d\u2019\u00c9lis\u00e9e Reclus le p\u00e8re de l\u2019\u00e9cologisme) peut ais\u00e9ment se confondre avec un parti pris lib\u00e9ral, du type de la \u00ab\u00a0critique artiste\u00a0\u00bb \u00e9voqu\u00e9e par Luc Boltanski et \u00c8ve Chiapello dans Le nouvel esprit du capitalisme (Gallimard, 1999). D\u00e8s les ann\u00e9es 1970 se constitue une \u00e9cologie centriste et une \u00e9cologie se situant \u00e0 la gauche du PS, plut\u00f4t libertaire. Elles sont toujours l\u00e0, elles travaillent derri\u00e8re l\u2019actuelle scission d\u2019EELV. Le positionnement g\u00e9n\u00e9ral est donc \u00ab\u00a0lib\u00e9ral-libertaire\u00a0\u00bb, avec un certain opportunisme, qui n\u2019est pas seulement carri\u00e9riste, mais aussi relatif aux finalit\u00e9s poursuivies, \u00e9tant entendu que ni l\u2019\u00c9tat ni le march\u00e9 ne sont spontan\u00e9ment \u00e9cologistes. Les alliances impliquent des compromis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\nL\u2019\u00e9cologisme est souvent pris pour ce qu\u2019il n\u2019est pas, en raison de quelques motifs communs. D\u00e9centralisation, communaut\u00e9s, critique du parlementarisme et du capitalisme sont des \u00e9l\u00e9ments que l\u2019on retrouve aussi chez Charles Maurras par exemple. Au nom de la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la nature, nombreux sont ceux qui s\u2019attendaient \u00e0 ce que les \u00e9cologistes soient oppos\u00e9s \u00e0 la PGA, celle-ci \u00e9tant souvent jug\u00e9e \u00ab\u00a0contre-nature\u00a0\u00bb. Des sp\u00e9cialistes comme Jean Jacob ont fait des rapprochements hasardeux, sur la base des analyses de Zeev Sternhell. Le rapprochement avec \u00ab\u00a0les non-conformistes des ann\u00e9es 1930\u00a0\u00bb a cependant une certaine pertinence dans la mesure o\u00f9 il s\u2019agit de sortir de l\u2019alternative entre socialisme et capitalisme, dans une situation de crise \u2013 ni le march\u00e9 ni le collectivisme. Mais les termes de l\u2019alternative sont encore tr\u00e8s vagues, laissant la place \u00e0 de nombreux possibles. Autre attaque\u2009: le sociobiologisme suppos\u00e9, en raison des m\u00e9taphores biologiques, ainsi Waechter qui compare les villes \u00e0 des m\u00e9tastases canc\u00e9reuses[ref]A. Waechter, <em>Dessine-moi une plan\u00e8te<\/em>, Paris, Albin Michel, 1990.[\/ref]. Elles sont jug\u00e9es fascisantes. C\u2019est un faux ami, pourtant, car la vie dont il est question est la biosph\u00e8re. Les \u00e9cologistes commettent souvent de grossi\u00e8res erreurs, par m\u00e9connaissance, Waechter remportant certainement une palme en ce domaine. La peur et le catastrophisme (la \u00ab\u00a0collapsologie\u00a0\u00bb comme on dit d\u00e9sormais) sont aussi rapproch\u00e9s de courants antiparlementaristes, ainsi Raymond Pronier et Vincent-Jacques le Seigneur, qui nourrissent le fantasme d\u2019un \u00e9coterrorisme de grande ampleur[ref]R. Pronier et J. Le Seigneur, <em>G\u00e9n\u00e9ration verte<\/em>, Paris, Presses de la Renaissance, 1992.[\/ref]. Les \u00e9cologistes auraient les gouvernements avec eux, peut-on lire dans leur ouvrage, qui pr\u00eate maintenant \u00e0 sourire tant l\u2019analyse est na\u00efve et superficielle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\nIl n\u2019en reste pas moins que la d\u00e9sob\u00e9issance civile et l\u2019action directe font partie du r\u00e9pertoire \u00e9cologiste. Plusieurs courants se r\u00e9clamant de l\u2019anarchisme, autour de Ren\u00e9 Riesel notamment, ou de Theodor Kaczynski, qui cite Jacques Ellul, de Bernard Charbonneau ou encore d\u2019Ivan Illich. La r\u00e9f\u00e9rence est extensive, le fonctionnement d\u2019une organisation comme Greenpeace par exemple n\u2019a pas grand-chose de libertaire. Les \u00e9cologistes ne sont pas toujours tr\u00e8s clairs. Robert Hainard s\u2019est r\u00e9clam\u00e9 de l\u2019anarchisme, qui par certains c\u00f4t\u00e9 semble de droite, alors qu\u2019il se r\u00e9clame aussi de Murray Bookchin, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019\u00e9cologie sociale et libertaire\u2026 Ni droite ni gauche est aussi un slogan que l\u2019on retrouve au centre, le centrisme \u00e9tant l\u2019id\u00e9ologie de la conciliation, tenant pour acquis que le progr\u00e8s et la conservation comportent \u00e9galement leurs exc\u00e8s. L\u2019\u00e9cologisme de centre-droit qui peut \u00eatre incarn\u00e9 par les \u00e9crits de Dominique Bourg, dans les ann\u00e9es 1990 et jusqu\u2019\u00e0 son \u00e9crit avec Kerry Whiteside en 2011 (o\u00f9 il se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 Constant, Locke et Hobbes) est pris dans de terribles contradictions, se trouvant d\u2019accord avec Luc Ferry sur l\u2019essentiel mais diff\u00e9rent en ce qu\u2019il prend les menaces au s\u00e9rieux. Ne pouvant se r\u00e9duire \u00e0 un appel au peuple qui serait imm\u00e9diatement per\u00e7u comme populiste, l\u2019\u00e9cologisme de centre-droit veut le changement sans s\u2019en donner les moyens. Dominique Bourg va donc, comme Nicolas Hulot, essayer de changer les choses par en haut, du moins dans un premier temps. Le Dictionnaire de la pens\u00e9e \u00e9cologique qu\u2019il vient de diriger aux PUF (2015) est d\u2019excellente qualit\u00e9, mais la plupart des d\u00e9finitions sensibles (telles que \u00ab\u00a0capitalisme\u00a0\u00bb) ont \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9es \u00e0 des lectures tr\u00e8s sages et peu critiques envers l\u2019ordre \u00e9tabli.<\/p>\n<h4 style=\"text-align: justify;\">II. Un mouvement fortement \u00ab\u00a0culturel\u00a0\u00bb<\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9cologisme intrigue souvent par sa strat\u00e9gie\u2009: de nombreux partis, et associations, se disputant fr\u00e9quemment. Le courant ne se positionne pas toujours clairement sur le rapport \u00e0 l\u2019\u00c9tat, il semble souvent opportuniste, plus que dot\u00e9 d\u2019une doctrine en la mati\u00e8re. Une association comme France Nature Environnement pratique le contentieux \u00e0 grande \u00e9chelle. Cela s\u2019explique en partie par l\u2019objet de l\u2019\u00e9cologisme, et sa situation\u2009: c\u2019est une \u00ab\u00a0minorit\u00e9 active\u00a0\u00bb, qui cherche \u00e0 influencer le cours des \u00e9v\u00e9nements. On ne peut pas comprendre la strat\u00e9gie \u00e9colo en confinant l\u2019analyse au seul niveau des partis, pas plus qu\u2019on ne comprend le lib\u00e9ralisme si on laisse la soci\u00e9t\u00e9 civile de c\u00f4t\u00e9. Le probl\u00e8me est que les \u00e9cologistes comme mouvement social sont peu \u00e9tudi\u00e9s, on ne trouve rien de comparable \u00e0 ce qui existe au sujet des mouvements ouvriers. L\u2019\u00e9cologisme est saisi comme un mouvement culturel (Ronald Ingelhart) et postindustriel (Alain Touraine) se construisant hors des usines, avec des militants dont le profil sociologique type est sch\u00e9matiquement l\u2019individu issu des classes populaires ou moyennes, mais qui a r\u00e9ussi au moyen des \u00e9tudes. L\u2019\u00e9cologisme n\u2019est pas un mouvement ouvrier, m\u00eame s\u2019il touche des milieux tr\u00e8s divers, en pratique. La sociologie actuelle des mouvements sociaux aime souligner que \u00ab\u00a0les nouveaux mouvements sociaux\u00a0\u00bb ne sont pas si nouveaux, que les proph\u00e9ties de Touraine ont \u00e9chou\u00e9 (Erik Neveu), que les luttes mat\u00e9rialistes sont encore tr\u00e8s actives (Olivier Fillieule), etc. Ces critiques sont largement balay\u00e9es, \u00e0 partir du o\u00f9 l\u2019on s\u2019int\u00e9resse comme Touraine \u00e0 la port\u00e9e des mouvements sociaux, et pas seulement \u00e0 d\u00e9crire les mouvements existants, se condamnant ainsi \u00e0 \u00eatre toujours \u00e0 la tra\u00eene de l\u2019actualit\u00e9. Le terme \u00ab\u00a0postmat\u00e9rialisme\u00a0\u00bb a induit en erreur, car rien n\u2019est plus mat\u00e9riel que l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me, ou la culture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\nDans un changement culturel, le pouvoir est partout, il ne s\u2019agit plus de contr\u00f4ler l\u2019existant et ses formes de richesse, comme dans les luttes ouvri\u00e8res, mais de produire autre chose, d\u2019organiser diff\u00e9remment la soci\u00e9t\u00e9. Comme le pouvoir est partout, dans ce cas, la lutte prend forc\u00e9ment une forme libertaire. Ne pas s\u2019illusionner sur la prise de pouvoir n\u2019est pas seulement une position politique\u2009: c\u2019est une condition r\u00e9elle de l\u2019efficacit\u00e9 de la lutte. On comprend mieux l\u2019\u00e9cologisme \u00e0 mon sens en le pensant comme une constellation de mouvements que comme un mouvement unique et centralis\u00e9, sur le mod\u00e8le du mouvement ouvrier. L\u2019\u00e9cologisme appelle \u00e0 penser le pluralisme des mouvements sociaux, ce qui est difficile car l\u2019h\u00e9ritage critique dont nous disposons est habitu\u00e9 \u00e0 raisonner en termes de site unique de contestation (classiquement\u2009: la production). La diversit\u00e9 des associations \u00e9cologistes (ex l\u2019Alliance pour la Plan\u00e8te) travaille sur le mode de ce que j\u2019ai propos\u00e9 d\u2019appeler la compl\u00e9mentarit\u00e9 conflictuelle, comportant une diversit\u00e9 de niveaux\u2009: information, alternatives concr\u00e8tes, partis politiques etc. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de \u00e7a les d\u00e9bats marxistes ou libertaires paraissent parfois un peu simplistes, car structur\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un ensemble de possibles fortement contraint. M\u00eame chez Daniel Gu\u00e9rin, il s\u2019agit toujours du producteur et de l\u2019usine, et rien d\u2019autre.<\/p>\n<h4 style=\"text-align: justify;\">III. L\u2019\u00e9conomie \u00e9cologique<\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur le plan de l\u2019\u00e9conomie, j\u2019ai propos\u00e9 de d\u00e9crire l\u2019\u00e9cologisme comme un mouvement qui agit sur le moment de la r\u00e9alisation de la valeur c\u2019est-\u00e0-dire de la consommation, \u00e0 la diff\u00e9rence du mouvement ouvrier qui agit sur le lieu de production. Consommation doit s\u2019entendre comme consommation finale (le \u00ab\u00a0consom\u2019acteur\u00a0\u00bb) et la consommation interm\u00e9diaire (investissement \u00ab\u00a0productif\u00a0\u00bb), et pas seulement le \u00ab\u00a0petit geste\u00a0\u00bb, m\u00eame si celui-ci a une place qui ne doit pas \u00eatre sous-estim\u00e9e. La question est de savoir quoi produire, c\u2019est la question de la technique, du m\u00e9tabolisme, de la dialectique avec la nature, qui se trouve pos\u00e9e, avant celle des rapports de production, qui du coup peut se retrouver secondaris\u00e9e. D\u2019o\u00f9 par exemple les strat\u00e9gies de blocage et de promotion d\u2019alternatives que l\u2019on a r\u00e9cemment pu rebaptiser \u00ab\u00a0blockadia\u00a0\u00bb. D\u2019o\u00f9 aussi le fait que le statut SCIC (Soci\u00e9t\u00e9 coop\u00e9rative d\u2019int\u00e9r\u00eat collectif), qui accorde une place au consommateur et aux collectivit\u00e9s territoriales, a \u00e9t\u00e9 propos\u00e9 par des \u00e9cologistes. Une telle perspective explique certaines accointances entre \u00e9cologisme et th\u00e9orie n\u00e9oclassique, ainsi dans le courant Ecological Economics, pour autant que le n\u00e9oclassique consacre formellement la souverainet\u00e9 du consommateur et oriente son effort vers la question du choix. L\u2019\u00e9cologisme souligne que cette souverainet\u00e9 est illusoire et qu\u2019elle doit \u00eatre obtenue par la lutte. Le mouvement r\u00e9clame sur le plan r\u00e9el ce que le capitalisme ne fait que promettre sur le plan formel. L\u2019ali\u00e9nation par la consommation est diff\u00e9rente, elle se produit ailleurs et par d\u2019autres moyens- la publicit\u00e9, le marketing, les choix de d\u00e9pense etc. La lutte sera donc diff\u00e9rente. Ainsi s\u2019explique l\u2019importance du \u00ab\u00a0petit geste\u00a0\u00bb qui est d\u00e9j\u00e0 un premier \u00e9cart, une premi\u00e8re r\u00e9sistance. Comme j\u2019ai eu l\u2019occasion de l\u2019\u00e9crire, la consommation est un rapport social. D\u2019o\u00f9 aussi qu\u2019un institut \u00e9colo se nomme \u00ab\u00a0Institut Veblen\u00a0\u00bb. Une partie de la gauche a une foi surprenante dans la th\u00e8se lib\u00e9rale de la souverainet\u00e9 du consommateur, ne voyant pas de n\u00e9cessit\u00e9 de d\u00e9ployer la critique de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\nPour sch\u00e9matiser, l\u2019\u00e9cologisme pourrait \u00eatre d\u00e9crit comme un anticapitalisme de march\u00e9, au sens o\u00f9 il est tr\u00e8s sensible \u00e0 l\u2019accumulation, qu\u2019il critique f\u00e9rocement, mais beaucoup moins \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, \u00e0 l\u2019inverse des mouvements ouvriers qui sont peu sensibles \u00e0 l\u2019accumulation, et tr\u00e8s oppos\u00e9s \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e. C\u2019est ce que recouvre la diff\u00e9rence entre antiproductivisme et anticapitalisme. Chacun aura tendance \u00e0 juste titre d\u2019une certaine mani\u00e8re \u00e0 reprocher \u00e0 l\u2019autre un anticapitalisme d\u00e9ficient. Andr\u00e9 Gorz est un bon cas d\u2019\u00e9tude, apparemment \u00e9cologiste il se r\u00e9v\u00e8le plut\u00f4t marxiste en \u00e9cartant \u00ab\u00a0l\u2019utopie\u00a0\u00bb d\u00e9sindustrialiste des Verts les plus radicaux[ref]A. Gorz, <em>Capitalisme, socialisme, \u00e9cologie<\/em>, Paris, Galil\u00e9e 1991, p. 28.[\/ref], et en se fondant sur un d\u00e9passement du capitalisme par les technologies de l\u2019information, celles-ci demeurant non questionn\u00e9es. L\u2019\u00e9cologisme encourt \u00e0 l\u2019inverse de la part des marxistes la m\u00eame critique que les positions libertaires\u2009: de faire le jeu du march\u00e9. Pourtant du c\u00f4t\u00e9 des lib\u00e9raux (les vrais) le discours collectif que les \u00e9cologistes d\u00e9ploient au sujet des besoins renvoie syst\u00e9matiquement au collectivisme \u2013 d\u2019o\u00f9 les l\u2019accusation de \u00ab\u00a0khmers verts[ref]Encore dans le num\u00e9ro de l\u2019hebdomadaire <em>Valeurs Actuelles<\/em> du 1er octobre 2015 avec une Une et un dossier consacr\u00e9 \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9cologie, la grande arnaque\u00a0\u00bb.[\/ref]\u00a0\u00bb. Idem de \u00ab\u00a0l\u2019action directe\u00a0\u00bb comme la d\u00e9sob\u00e9issance civile. Un autre facteur \u00e0 prendre en compte est que l\u2019\u00e9cologisme n\u2019est pas un mouvement de la majorit\u00e9 contre une minorit\u00e9, comme dans l\u2019analyse marxiste classique\u2009; c\u2019est plut\u00f4t un mouvement de la minorit\u00e9 vers la majorit\u00e9, ce qui implique le recours \u00e0 des modalit\u00e9s de lutte diff\u00e9rentes, ou plus exactement laiss\u00e9es de c\u00f4t\u00e9 par l\u2019historiographie dominante des mouvements ouvriers, car en effet le rapport des minorit\u00e9s aux majorit\u00e9s se pose ici aussi, autour du rapport des minorit\u00e9s actives \u00e0 leur milieu. Ici les alternatives classiques existent (r\u00f4le du parti, de l\u2019action aux c\u00f4t\u00e9s des ali\u00e9n\u00e9s, etc.) mais les d\u00e9bats savants qui ont agit\u00e9 les leaders des partis ouvriers (luxemburgisme, l\u00e9ninisme etc.) sont tr\u00e8s largement absents. L\u2019une des raisons est que l\u2019ali\u00e9nation n\u2019est pas per\u00e7ue comme telle, les impacts \u00e9cologiques n\u2019\u00e9tant pour la plupart pas v\u00e9cus par les individus dans leur chair, surtout dans les pays industrialis\u00e9s. Le probl\u00e8me est pour ainsi dire imaginaire, d\u2019o\u00f9 un certain opportunisme \u00e9cologiste, par exemple de se focaliser sur la sant\u00e9.<\/p>\n<h4 style=\"text-align: justify;\">IV. Science et religion<\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le dernier aspect est le rapport entre science et religion. Le point n\u2019est pas secondaire, pour de multiples raisons. Le th\u00e9ologique, disait Bakounine, est au fondement de l\u2019autoritaire. Mais aussi le scientifique, avec les \u00ab\u00a0communistes autoritaires\u00a0\u00bb. L\u2019\u00e9cologisme s\u2019est montr\u00e9 tr\u00e8s libertaire sur ce point-l\u00e0, par certains c\u00f4t\u00e9s. Il d\u00e9sacralise la machine, et la technocratie. Alain Herv\u00e9 estimait ainsi que la classe politique est \u00ab\u00a0agenouill\u00e9e, mains jointes, devant la machine, l\u2019implorant de d\u00e9verser une pluie de bienfaits[ref]A. Herv\u00e9, <em>L\u2019homme sauvage<\/em>, Paris, Stock, 1978, p. 50.[\/ref]\u00a0\u00bb. Les modernes se comportent souvent comme si la plus petite limitation de l\u2019expansion industrielle \u00e9tait proprement sacril\u00e8ge, et cela vaut pour la gauche (M\u00e9lenchon et le TGV) comme pour la droite. La critique de la science et de la technique moderne conduit parfois les \u00e9cologistes \u00e0 inverser la fl\u00e8che du temps et voir une issue ou un id\u00e9al dans les soci\u00e9t\u00e9s primitives \u0096 ainsi la c\u00e9l\u00e8bre D\u00e9claration du Chef Seattle[ref]D\u00e9claration dont l\u2019authenticit\u00e9 est discut\u00e9e\u00a0; &lt;https:\/\/fr.wikisource.org\/wiki\/Discours_du_Chef_Seattle_en_1854&gt;.[\/ref]. L\u2019enjeu du faire (techn\u00e8) est en tout cas tr\u00e8s pr\u00e9sent. Qui a \u00e9t\u00e9 dans un salon \u00e9colo n\u2019a pu que s\u2019\u00e9tonner du bric-\u00e0-brac des solutions techniques qui sont offertes, de la machine \u00e0 ozone aux toilettes s\u00e8ches en passant par la cuisson saine. Cette critique de la technologie soul\u00e8ve un enjeu culturel \u00e0 nouveau qui situe l\u2019\u00e9cologisme du c\u00f4t\u00e9 des critiques de la modernit\u00e9, notamment du tiers-mondisme, les pays colonis\u00e9s n\u2019ayant pas non plus toujours per\u00e7u la civilisation occidentale ou moderne comme un universalisme qui leur aurait jusqu\u2019ici totalement \u00e9chapp\u00e9. Le degr\u00e9 de remise en cause est toutefois objet de d\u00e9bat, c\u00f4t\u00e9 \u00e9cologiste, le cas des technologies de l\u2019information le montre bien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\nInversement l\u2019\u00e9cologisme a tendance \u00e0 sacraliser la nature, du moins un certain rapport \u00e0 la nature\u2009: le v\u00e9lo, le bio etc. Mary Douglas explique comment le sectarisme guette tous les mouvements de transformation culturelle[ref]M. Douglas, <em>De la souillure<\/em>, Paris, La D\u00e9couverte, 2000 (1e \u00e9d.\u00a0: 1967).[\/ref]. Construire une culture est une \u0153uvre collective, r\u00e9sister aux assauts de la culture dominante tend \u00e0 pousser les individus r\u00e9sistants \u00e0 l\u2019entre-soi, d\u2019o\u00f9 le fait que les questions \u00e9cologiques ont \u00e0 voir avec les probl\u00e9matiques des cultural studies ou du multiculturalisme. Serge Moscovici montre cependant qu\u2019un mouvement culturel n\u2019est efficace que s\u2019il joue la carte du pluralisme et de l\u2019originalit\u00e9\u2009: rigide sur les objectifs, flexible sur la mani\u00e8re de les atteindre[ref]S. Moscovici, <em>Psychologie des minorit\u00e9s actives<\/em>, Paris, PUF, 1996 (1e \u00e9d.\u00a0: 1979).[\/ref]. On doit bien comprendre que le sacr\u00e9 est anthropologique, ce concept est synonyme de ce \u00e0 quoi l\u2019on tient le plus, qui nous tient autant qu\u2019on le tient. Depuis les ann\u00e9es 1970, les \u00e9cologistes mettent en garde devant un risque d\u2019\u00e9cofascisme, qui proc\u00e9derait comme le capitalisme dans les ann\u00e9es 1930, en se raidissant, face aux probl\u00e8mes dont il est responsable, plut\u00f4t qu\u2019en lib\u00e9rant le pouvoir et l\u2019initiative (cf. les diverses analyses du fascisme). Mais les \u00e9cologistes peuvent aussi avoir un c\u00f4t\u00e9 rigide et d\u00e9terministe, relativement insensible aux diff\u00e9rences entre les situations humaines \u2013 ainsi Yves Cochet en 2004 dans P\u00e9trole Apocalypse, entre autres. Les apports du marxisme ne sont pas souvent pris au s\u00e9rieux. En fait la th\u00e9orie demeure globalement assez faible, en partie en raison du faible int\u00e9r\u00eat que la th\u00e9matique rencontre dans les milieux universitaires. On trouve de nombreux auteurs, mais peu d\u2019effort d\u2019\u00e9laboration th\u00e9orique syst\u00e9matique. C\u2019est aussi assez coh\u00e9rent avec la th\u00e8se moscovicienne de l\u2019originalit\u00e9 comme principe du changement minoritaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\nLa r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la nature serait essentialisante, et ce serait un danger en soi, enfin. C\u2019est encore l\u2019origine de nombreux malentendus. Pour les \u00e9colos, la nature c\u2019est d\u2019abord la biosph\u00e8re en danger. C\u2019est une nature fragile et menac\u00e9e, \u00e0 d\u00e9fendre, et non un d\u00e9terminisme \u00e0 ass\u00e9ner. L\u2019enjeu est ontologique, comme le sugg\u00e8re \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9cologie profonde\u00a0\u00bb\u00a0: il est de r\u00e9instituer l\u2019humain. Le moment de l\u2019essence a sa dignit\u00e9, les sciences sociales lui rendent paradoxalement hommage quand elles veulent l\u2019abolir et tout d\u00e9construire. L\u2019essence, c\u2019est notamment ce que Sartre appelle la facticit\u00e9, la mani\u00e8re que l\u2019on a de se poser dans le monde et d\u2019y provoquer des effets. La r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la nature permet aussi de critiquer ce que la culture peut comporter de domesticit\u00e9. Dans une approche ath\u00e9e, ou du moins agnostique, la nature est en effet le seul point qui soit ext\u00e9rieur \u00e0 la culture. D\u2019o\u00f9 la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la <em>wildness<\/em> chez Henry David Thoreau par exemple. La nature n\u2019a pas de contenu facile \u00e0 d\u00e9terminer, elle est comme l\u2019\u00catre chez Martin Heidegger ou l\u2019origine chez Jacques Derrida\u2009: un moment toujours \u00e9vanescent, qui se soustrait \u00e0 toute appr\u00e9hension positive. S\u2019engager n\u2019en constitue pas moins une mani\u00e8re de d\u00e9finir la nature, f\u00fbt-ce de mani\u00e8re temporaire et provisoire. On rejoint en quelque sorte le jeune Marx, pour qui l\u2019humanisme, c\u2019est le naturalisme achev\u00e9 et vice-versa. Mais en un tout autre sens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\nL\u2019importance de la nature met en effet en cause ce qu\u2019on a classiquement appel\u00e9 le d\u00e9veloppement, qui est partout d\u00e9pendant de la croissance. Comme le sugg\u00e8re Guillaume Sainteny \u00ab\u00a0la th\u00e9matique \u00e9cologiste se construit d\u2019abord, dans son origine comme dans sa tonalit\u00e9 et son apparence, comme une critique fondamentale de la soci\u00e9t\u00e9 industrielle et de ses aspects productivistes, technocratiques et de consommation[ref]G. Sainteny, <em>Les Verts<\/em>, Paris, PUF, collection \u00ab\u00a0Que Sais-Je\u00a0?\u00a0\u00bb, 1997, 2e \u00e9dition, p. 57.[\/ref]\u00a0\u00bb que la poursuite de la croissance symbolise. C\u00f4t\u00e9 lib\u00e9ral ou socialiste, le propos a paru antimoderne, tendant \u00e0 r\u00e9duire le statut de l\u2019\u00eatre humain per\u00e7u comme ch\u00e8rement acquis par l\u2019Occident des Lumi\u00e8res. De l\u00e0 l\u2019accusation d\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0r\u00e9actionnaire\u00a0\u00bb ou m\u00eame \u00ab\u00a0fasciste\u00a0\u00bb \u0096 ainsi Luc Ferry ou Marcel Gauchet dans les ann\u00e9es 1990, mais aussi Jean-Marie Harribey (dans sa pr\u00e9face de 2006 \u00e0 <em>La face cach\u00e9e de la d\u00e9croissance<\/em> de Cyril Di Meo notamment) ou le g\u00e9ographe anarchiste Philippe Pelletier. Accorder des droits \u00e0 la nature ce serait \u00eatre animiste, ce serait ramener l\u2019\u00eatre humain dans l\u2019\u00e9tat de minorit\u00e9 d\u2019o\u00f9 il se trouvait jusqu\u2019ici (Lemercier de la Rivi\u00e8re et \u00ab\u00a0l\u2019ordre naturel\u00a0\u00bb des soci\u00e9t\u00e9s[ref]<em>L\u2019ordre naturel et essentiel des soci\u00e9t\u00e9s politiques<\/em>, 1767.[\/ref]), ce serait \u00eatre malthusien, puisque laissant moins de place pour les humains. \u00c0 moins que la modernit\u00e9 ne soit l\u2019imp\u00e9rialisme et le malthusianisme, et que l\u2019\u00e9mancipation des uns n\u2019ait \u00e9t\u00e9 acquise qu\u2019au prix de l\u2019ali\u00e9nation des autres\u2009?<\/p>\n<h4 style=\"text-align: justify;\">Conclusion\u2009: L\u2019\u00e9cologie invite \u00e0 repenser la question du pouvoir<\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9cologie invite \u00e0 repenser le pouvoir. Comment \u00ab\u00a0changer la vie\u00a0\u00bb, pour reprendre le slogan du Parti socialiste des ann\u00e9es 1970\u2009? \u00ab\u00a0Prendre le pouvoir\u00a0\u00bb au moyen d\u2019une organisation fut sans doute la formule la plus couramment adopt\u00e9e, au XXe si\u00e8cle. Cette strat\u00e9gie a connu de nombreux raffinements, en demeurant toujours plus ou moins la m\u00eame\u2009: blanquisme, luxemburgisme, marxisme-l\u00e9ninisme, trotskysme, etc. La r\u00e9action des professionnels de l\u2019\u00e9mancipation face aux Indign\u00e9s par exemple \u00e9tait caract\u00e9ristique\u2009: sans programme et sans organisation, c\u2019\u00e9tait de toute \u00e9vidence un mouvement sans int\u00e9r\u00eat, na\u00eff et peu s\u00e9rieux. C\u2019est faire montre d\u2019une grossi\u00e8re m\u00e9connaissance des mani\u00e8res de \u00ab\u00a0changer la vie\u00a0\u00bb, comme la suite l\u2019a d\u00e9montr\u00e9. Podemos n\u2019est peut-\u00eatre pas l\u2019id\u00e9al, mais quelque chose a \u00e9merg\u00e9 tandis que nos professionnels continuent de patauger et de faire la preuve de leur inefficacit\u00e9, face notamment \u00e0 Marine le Pen. L\u2019\u00e9cologie montre que \u00ab\u00a0changer la vie\u00a0\u00bb implique une d\u00e9marche plus complexe, qui reste en grande partie \u00e0 penser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Fabrice Flipo<br \/>\nPhilosophe, auteur notamment de<em> Pour une philosophie politique \u00e9cologiste<\/em> (Textuel, collection \u00ab\u00a0Petite Encyclop\u00e9die Critique\u00a0\u00bb, 2014)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La question s\u2019av\u00e8re assez redoutable, tant sur le versant \u00ab\u00a0\u00e9cologiste\u00a0\u00bb que \u00ab\u00a0libertaire\u00a0\u00bb, chacun des deux termes recouvrant une famille \u00e0 la fois large et conflictuelle. Je vais commencer par \u00ab\u00a0\u00e9cologiste\u00a0\u00bb. 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