{"id":3150,"date":"2015-06-01T17:47:28","date_gmt":"2015-06-01T15:47:28","guid":{"rendered":"http:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=3150"},"modified":"2015-06-02T18:29:05","modified_gmt":"2015-06-02T16:29:05","slug":"experience-zapatiste-postcapitalisme-et-emancipation-au-xxie-siecle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=3150","title":{"rendered":"Exp\u00e9rience zapatiste, postcapitalisme et \u00e9mancipation au XXIe si\u00e8cle"},"content":{"rendered":"<p><strong><br \/>\n<\/strong><\/p>\n<h3 style=\"text-align: center;\"><strong>Contribution au s\u00e9minaire ETAPE d&rsquo;avril 2015<\/strong><\/h3>\n<p style=\"text-align: center;\">_____<\/p>\n<h4 style=\"text-align: center;\">Par J\u00e9r\u00f4me Baschet<\/h4>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Jerome-Baschet-Adieux-au-captialisme.jpg?ssl=1\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-3155 alignleft\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Jerome-Baschet-Adieux-au-captialisme.jpg?resize=280%2C396&#038;ssl=1\" alt=\"Jerome Baschet - Adieux au captialisme\" width=\"280\" height=\"396\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Jerome-Baschet-Adieux-au-captialisme.jpg?w=280&amp;ssl=1 280w, https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Jerome-Baschet-Adieux-au-captialisme.jpg?resize=212%2C300&amp;ssl=1 212w\" sizes=\"auto, (max-width: 280px) 100vw, 280px\" \/><\/a><strong>J\u00e9r\u00f4me Baschet est historien, ma\u00eetre de conf\u00e9rences \u00e0 l\u2019EHESS (Paris), auteur notamment de\u00a0: <em>La r\u00e9bellion zapatiste<\/em> (Flammarion, collection \u00ab\u00a0Champs\u00a0\u00bb, 2005, r\u00e9\u00e9dition de <em>L\u2019\u00e9tincelle zapatiste. Insurrection indienne et r\u00e9sistance plan\u00e9taire<\/em>, Deno\u00ebl, 2002) et d\u2019<em>Adieux au capitalisme. Autonomie, soci\u00e9t\u00e9 du bien vivre et multiplicit\u00e9 des mondes<\/em> (La D\u00e9couverte, 2014)<\/strong><\/p>\n<hr \/>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0Il est temps de rouvrir le futur. De rompre la chape de plomb du pr\u00e9sent perp\u00e9tuel caract\u00e9ristique du capitalisme n\u00e9olib\u00e9ral, mais sans pour autant en revenir au futur pr\u00e9fabriqu\u00e9 de la modernit\u00e9, b\u00e2ti sur les certitudes du progr\u00e8s et galvanis\u00e9 par la foi en l\u2019in\u00e9luctable advenir des lendemains radieux. Il s&rsquo;agit, par cons\u00e9quent, de faire \u00e9merger un mode d&rsquo;existence in\u00e9dit du futur, assum\u00e9 dans son ind\u00e9termination et son impr\u00e9visibilit\u00e9, mais n\u00e9anmoins pensable, dans son ouverture m\u00eame, charg\u00e9e de menaces autant que d\u2019esp\u00e9rances.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019impulsion utopique est indispensable pour nourrir l\u2019action pr\u00e9sente et lui conf\u00e9rer sa pleine vigueur. Sans l\u2019imagination d\u2019un monde postcapitaliste possible, n\u00e9cessaire et urgent, la lutte anticapitaliste n\u2019aurait \u00e0 peu pr\u00e8s aucun sens. Pour autant, il ne s\u2019agit nullement de vaticiner une nouvelle proph\u00e9tie, ni de boucler un de ces programmes dont les avant-gardes autoproclam\u00e9es et pr\u00e9tendument \u00e9clair\u00e9es par les lois de l\u2019Histoire avaient, jadis, le secret. Il n\u2019est pas question de breveter les plans d\u2019une cit\u00e9 id\u00e9ale, descendue du ciel et livr\u00e9e cl\u00e9s en main. Nul chemin n\u2019est trac\u00e9 d\u2019avance. Les processus d\u2019\u00e9mancipation sont et seront l\u2019\u0153uvre des hommes et des femmes de tous les recoins de la plan\u00e8te et il en na\u00eetra un monde encore impensable et profond\u00e9ment diversifi\u00e9\u00a0: un monde fait de multiples mondes. Ce que l\u2019on peut, depuis le pr\u00e9sent, entrevoir de l\u2019avenir ne saurait \u00eatre tenu pour un mod\u00e8le que certains pourraient chercher \u00e0 imposer ou \u00e0 utiliser pour s\u2019arroger la mission de guider les autres au nom de leur prescience de la terre promise.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et pourtant, il convient de commencer \u00e0 donner corps \u00e0 l&rsquo;apr\u00e8s de la soci\u00e9t\u00e9 marchande, car notre app\u00e9tit de futur accro\u00eet notre col\u00e8re face \u00e0 la mis\u00e8re du pr\u00e9sent et d\u00e9multiplie notre \u00e9nergie pour l\u2019action. Au reste, l\u2019imaginaire utopique n\u2019avance pas dans le vide, ni ne na\u00eet de notre seule soif de justice, de dignit\u00e9 et de fraternit\u00e9. Il s\u2019abreuve \u00e0 quatre sources principales. Il s\u2019ancre en premier lieu dans notre refus, aussi visc\u00e9ral que raisonn\u00e9, de l\u2019oppression capitaliste et de la d\u00e9possession marchande, tout en \u00e9tant attentif \u00e0 ce qui, dans ce triste pr\u00e9sent, peut \u00eatre charg\u00e9 de potentialit\u00e9s lib\u00e9ratrices. Il se fortifie au contact des exp\u00e9riences de construction d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 alternative \u2013 comme celle des zapatistes dont il a sera question ici \u2013 qui sont autant de fragments, fragiles mais \u00f4 combien pr\u00e9cieux, d\u2019un futur d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent. En outre, il se nourrit, sans les exempter de toute analyse critique, de la connaissance des soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles non capitalistes et des formes de vie qui, jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd\u2019hui, ont pu r\u00e9sister en partie \u00e0 l\u2019imposition des normes de la modernisation et de la marchandise. Enfin, il doit soumettre les exp\u00e9riences historiques n\u00e9es du d\u00e9sir d\u2019\u00e9mancipation \u00e0 une \u00e9valuation critique aussi lucide que possible.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bref, l\u2019imaginaire utopique n\u2019erre pas dans le ciel pur des d\u00e9sirs absolus\u00a0; il se construit \u00e0 partir de formes sociales existantes, de l\u2019exp\u00e9rience et de la compr\u00e9hension de leurs tensions constitutives, et d\u2019abord <em>contre <\/em>celles que nous refusons. Le futur qu\u2019il s\u2019agit d\u2019ouvrir ne saurait \u00eatre mis en jeu de mani\u00e8re abstraite, mais seulement \u00e0-partir-de-et-en-opposition aux caract\u00e8res constitutifs du syst\u00e8me capitaliste, tout en prenant appui sur les formes sociales en partie pr\u00e9serv\u00e9es de la logique marchande, qui existent encore aujourd\u2019hui ou qui commencent \u00e0 \u00e9merger. En partant d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 historiquement situ\u00e9e, l\u2019imaginaire utopique gagne en force, tout en avouant son caract\u00e8re n\u00e9cessairement limit\u00e9. Aussi ne s\u2019agit-il, au mieux, que de soumettre \u00e0 la discussion quelques principes \u00e9l\u00e9mentaires, vou\u00e9s \u00e0 \u00eatre d\u00e9pass\u00e9s dans la dynamique des processus collectifs d\u2019\u00e9mancipation. Une seule chose importe v\u00e9ritablement, \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart de toute utopie normative\u00a0: prendre la mesure des potentialit\u00e9s ouvertes par la destruction du monde de la destruction et esquisser un <em>espace de possibilit\u00e9s<\/em> au sein duquel il y ait place pour une pluralit\u00e9 de mondes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est temps de cesser d\u2019affirmer que nous n&rsquo;avons pas d\u2019imaginaire alternatif \u00e0 opposer \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de fait capitaliste. Pour autant, r\u00e9veiller le futur n\u2019implique pas de tracer par avance le chemin. Il s\u2019agit seulement, mais non sans urgence, d\u2019aviver notre d\u00e9sir de nous mettre en route et de nous charger d\u2019\u00e9nergie pour entreprendre le voyage. En appeler \u00e0 l\u2019imaginaire utopique n\u2019implique pas de se livrer \u00e0 un exercice d\u2019\u00e9cole en qu\u00eate d\u2019une perfection vou\u00e9e \u00e0 demeurer un <em>hors-lieu<\/em> sans rapport avec l\u2019action pr\u00e9sente. Il n\u2019y a nulle contradiction entre le d\u00e9sir de commencer \u00e0 agir d\u00e8s maintenant et la n\u00e9cessit\u00e9 de tendre le regard vers l\u2019horizon du monde postcapitaliste qui est notre esp\u00e9rance. Mieux, commencer \u00e0 r\u00eaver et \u00e0 d\u00e9battre collectivement de ce que nous voulons construire fait partie int\u00e9grante du chemin. Un chemin qui se fait en marchant et se chemine en questionnant, empli de l\u2019\u00e9nergie qui nous meut vers ce qui n\u2019est pas encore.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<h3><strong>I &#8211; L&rsquo;autonomie : le politique sans l&rsquo;\u00c9tat <a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><strong>[1]<\/strong><\/a><\/strong><\/h3>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Du zapatisme, on aura retenu d&rsquo;abord l&rsquo;audace du \u00ab\u00a0Ya basta!\u00a0\u00bb du 1<sup>er<\/sup> janvier 1994 qui est venu briser les illusions d&rsquo;un Mexique acc\u00e9dant au club de la modernit\u00e9 (gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;Accord de Libre-\u00c9change Nord-Am\u00e9ricain), en m\u00eame temps qu&rsquo;il d\u00e9fiait l&rsquo;apparente toute-puissance du n\u00e9olib\u00e9ralisme et apportait un d\u00e9menti au mythe auto-proclam\u00e9 de la fin de l&rsquo;histoire. On a souvent soulign\u00e9 aussi le r\u00f4le du zapatisme comme ant\u00e9c\u00e9dent et r\u00e9f\u00e9rent pour le mouvement altermondialiste qui a pris son essor \u00e0 partir de 1999. Et on a parfois lou\u00e9 sa parole inventive, festive, po\u00e9tique, nourrie par l&rsquo;humour \u2013 laquelle n&rsquo;est en r\u00e9alit\u00e9 que l&rsquo;expression d&rsquo;une pratique politique r\u00e9int\u00e9gr\u00e9e dans la densit\u00e9 de la vie <a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aujourd&rsquo;hui, apr\u00e8s bien des p\u00e9rip\u00e9ties qu&rsquo;on ne peut rappeler ici, le bilan concret dress\u00e9 \u00e0 l&rsquo;occasion de l&rsquo;<em>Escuelita zapatista <\/em><a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>, \u00e0 20 ans du soul\u00e8vement arm\u00e9, fait de la construction de l&rsquo;autonomie le c\u0153ur de l&rsquo;effort des communaut\u00e9s rebelles. Il s&rsquo;agit de la mise en \u0153uvre d&rsquo;une forme d&rsquo;autogouvernement (amorc\u00e9e en d\u00e9cembre 1994, avec la proclamation de 38 Communes autonomes, et amplifi\u00e9e \u00e0 partir de 2003 avec la cr\u00e9ation de cinq Conseils de bon gouvernement), en m\u00eame temps que de l&rsquo;invention de formes de vie collectives \u00e0 la fois ancr\u00e9es dans la tradition indienne et in\u00e9dites, constituant une alternative concr\u00e8te \u00e0 l&rsquo;univers capitaliste dominant.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On aurait tort de ne voir l\u00e0 qu&rsquo;une simple question \u00ab\u00a0locale\u00a0\u00bb (mani\u00e8re implicite de stigmatiser son absence de port\u00e9e v\u00e9ritable). S&rsquo;il est \u00e9vident \u2013 et c&rsquo;est heureux \u2013 qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une exp\u00e9rience territorialis\u00e9e, on rappellera d&rsquo;abord que son extension est loin d&rsquo;\u00eatre n\u00e9gligeable\u00a0: la zone d\u2019influence zapatiste a une extension \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e9quivalente \u00e0 celle de la Belgique <a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. Surtout, si les zapatistes eux-m\u00eames r\u00e9cusent \u00e9nergiquement l&rsquo;id\u00e9e que leur pratique puisse constituer un mod\u00e8le, celle-ci n&rsquo;en constitue pas moins un exemple dot\u00e9 d&rsquo;une notable force expansive et une source d&rsquo;inspiration susceptible d&rsquo;encourager d&rsquo;autres possibles alternatifs, adapt\u00e9s \u00e0 leurs lieux et histoires propres. C&rsquo;est en cela que m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre (davantage) connue et discut\u00e9e une exp\u00e9rience qui est certainement aujourd&rsquo;hui, l&rsquo;une des \u00ab\u00a0utopies concr\u00e8tes\u00a0\u00bb anticapitalistes et anti-\u00e9tatiques les plus remarquables que l&rsquo;on puisse observer \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle plan\u00e9taire.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>*<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;organisation politique mise en place dans les territoires rebelles du Chiapas se d\u00e9ploie \u00e0 trois niveaux\u00a0: communaut\u00e9 (village); commune (plut\u00f4t comparable \u00e0 un canton fran\u00e7ais); zone (ensemble ayant approximativement la dimension d&rsquo;un d\u00e9partement, et permettant la coordination de plusieurs communes). A chacune de ces \u00e9chelles, existent des assembl\u00e9es (l&rsquo;assembl\u00e9e communautaire est une forme traditionnelle dans le monde indien) et des autorit\u00e9s \u00e9lues, pour des mandats de deux ou trois ans (\u00ab\u00a0agent\u00a0\u00bb municipal au niveau de la communaut\u00e9, conseil municipal autonome, Conseil de bon gouvernement au niveau de la zone). L&rsquo;enjeu de cette organisation politique tient \u00e0 l&rsquo;articulation entre le r\u00f4le des assembl\u00e9es \u2013 qui est tr\u00e8s important, sans qu&rsquo;on puisse affirmer pour autant que tout se d\u00e9cide <em>horizontalement \u2013 <\/em>et celui des autorit\u00e9s \u00e9lues, dont il est dit qu&rsquo;elles \u00ab\u00a0gouvernent en ob\u00e9issant\u00a0\u00bb (<em>mandar obedeciendo<\/em>). Quelles sont donc les modalit\u00e9s concr\u00e8tes d&rsquo;exercice des t\u00e2ches de gouvernement qui permettent de faire du principe selon lequel \u00ab\u00a0le peuple dirige et le gouvernement ob\u00e9it\u00a0\u00bb \u2013 ainsi que le rappellent de modestes panneaux plant\u00e9s \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e des territoires zapatistes \u2013 une r\u00e9alit\u00e9 effective ?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un premier trait tient \u00e0 la conception m\u00eame des mandats, con\u00e7us comme des \u00ab\u00a0charges\u00a0\u00bb (<em>cargos<\/em>), accomplies sans r\u00e9mun\u00e9ration ni aucun type d&rsquo;avantage mat\u00e9riel <a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>. De fait, personne ne \u00ab\u00a0s&rsquo;auto-propose\u00a0\u00bb pour exercer ces charges; ce sont les communaut\u00e9s elles-m\u00eames qui proposent ceux ou celles de ses membres qu&rsquo;elles estiment fiables. Ces charges sont exerc\u00e9es sur la base d&rsquo;une \u00e9thique effectivement v\u00e9cue du service rendu \u00e0 la collectivit\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ceux qui exercent un mandat \u00e9manent donc des communaut\u00e9s elles-m\u00eames, en sont et en restent des membres ordinaires. Ils ou elles ne revendiquent pas d&rsquo;\u00eatre \u00e9lu(e)s en raison de comp\u00e9tences particuli\u00e8res ou de dons personnels hors du commun. S&rsquo;il y a bien un trait qui caract\u00e9rise l&rsquo;autonomie zapatiste, c&rsquo;est qu&rsquo;elle met en \u0153uvre une d\u00e9-sp\u00e9cialisation des t\u00e2ches politiques. Des membres des Conseils de bon gouvernement, les zapatistes ont pu dire\u00a0: \u00ab\u00a0ce sont des sp\u00e9cialistes en rien, encore moins en politique\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette non-sp\u00e9cialisation conduit \u00e0 admettre que l&rsquo;exercice de l&rsquo;autorit\u00e9 s&rsquo;accomplit depuis une position de non-savoir. Les t\u00e9moignages des membres des conseils autonomes insistent sur le sentiment de ne pas savoir comment remplir une telle t\u00e2che (\u00ab\u00a0personne n&rsquo;est expert en politique et nous devons tous apprendre\u00a0\u00bb). Mais il est aussit\u00f4t soulign\u00e9 que c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment dans la mesure o\u00f9 il\/elle assume ne pas savoir que celui\/celle qui a une fonction d&rsquo;autorit\u00e9 peut \u00eatre \u00ab\u00a0une bonne autorit\u00e9\u00a0\u00bb, qui \u00e9coute, apprend de tous, sait reconna\u00eetre ses erreurs et permet que le peuple le\/la guide dans l&rsquo;\u00e9laboration des bonnes d\u00e9cisions. Confier des t\u00e2ches de gouvernement \u00e0 ceux et celles qui n&rsquo;ont aucune capacit\u00e9 particuli\u00e8re \u00e0 les exercer est sans doute l&rsquo;une des conditions d&rsquo;une v\u00e9ritable d\u00e9mocratie. En l&rsquo;occurrence, dans l&rsquo;exp\u00e9rience zapatiste, cette situation constitue le sol concret \u00e0 partir duquel peut croitre le <em>mandar obedeciendo<\/em> et elle est une solide d\u00e9fense contre le risque de s\u00e9paration entre gouvernants et gouvern\u00e9s.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On ajoutera que les charges sont toujours exerc\u00e9es de mani\u00e8re collective, coll\u00e9giale, sans grande sp\u00e9cialisation. Elles sont contr\u00f4l\u00e9es en permanence, d&rsquo;une part par une commission charg\u00e9e de v\u00e9rifier les comptes des diff\u00e9rents conseils et, d&rsquo;autre part, par l&rsquo;ensemble de la population, puisque les mandats, non renouvelables, sont aussi r\u00e9vocables \u00e0 tout moment, \u00ab\u00a0si les autorit\u00e9s ne font pas bien leur travail\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La mani\u00e8re dont les d\u00e9cisions sont \u00e9labor\u00e9es est \u00e9videmment d\u00e9cisive. Pour s&rsquo;en tenir \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelon le plus ample, le Conseil de bon gouvernement soumet les principales d\u00e9cisions \u00e0 l&rsquo;Assembl\u00e9e de zone; s\u2019il s\u2019agit de projets importants ou si aucun accord clair ne se d\u00e9gage, il revient aux repr\u00e9sentants de toutes les communaut\u00e9s de la zone de mener une consultation dans leurs villages respectifs afin de faire part \u00e0 l\u2019assembl\u00e9e suivante soit d\u2019un accord, soit d\u2019un refus, soit d\u2019amendements. Le cas \u00e9ch\u00e9ant, ces derniers sont discut\u00e9s et l\u2019assembl\u00e9e \u00e9labore une proposition rectifi\u00e9e, qui est \u00e0 nouveau soumise aux communaut\u00e9s. Plusieurs allers-et-retours entre Conseil, Assembl\u00e9e de zone et villages sont parfois n\u00e9cessaires avant que la proposition puisse \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme adopt\u00e9e. La proc\u00e9dure peut s&rsquo;av\u00e9rer lourde mais n&rsquo;en est pas moins n\u00e9cessaire: \u00ab\u00a0un projet qui n&rsquo;est pas analys\u00e9 et discut\u00e9 par les communaut\u00e9s est vou\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec. Cela nous est arriv\u00e9. Maintenant, tous les projets sont discut\u00e9s\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour autant, durant l&rsquo;<em>Escuelita<\/em>, les <em>maestr@s<\/em> zapatistes ont pris soin de r\u00e9futer la th\u00e8se d&rsquo;un parfait horizontalisme auquel les autorit\u00e9s seraient enti\u00e8rement soumises. Ils l&rsquo;ont fait d&rsquo;une mani\u00e8re presque provocante au regard des interpr\u00e9tations parfois trop id\u00e9alisantes de l&rsquo;exp\u00e9rience zapatiste\u00a0: \u00ab\u00a0il y a des moments o\u00f9 le peuple dirige et le gouvernement ob\u00e9it; il y a des moments o\u00f9 le peuple ob\u00e9it et le gouvernement dirige\u00a0\u00bb. Le gouvernement ob\u00e9it, parce qu&rsquo;il doit consulter et faire ce que demande le peuple; le gouvernement commande parce qu&rsquo;il doit appliquer et faire respecter ce qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9, mais aussi lorsque l&rsquo;urgence oblige \u00e0 prendre des mesures sans pouvoir consulter. Plut\u00f4t qu&rsquo;une totale horizontalit\u00e9 qui court le risque de se dissoudre par manque d&rsquo;initiatives ou de capacit\u00e9 \u00e0 les concr\u00e9tiser, on pourrait donc comprendre le <em>mandar obedeciendo<\/em> comme l&rsquo;articulation de deux principes. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, la capacit\u00e9 de d\u00e9cider r\u00e9side pour l&rsquo;essentiel dans les assembl\u00e9es; de l&rsquo;autre, on reconna\u00eet \u00e0 ceux qui assument temporairement une charge de gouvernement une fonction sp\u00e9ciale d&rsquo;initiative et d&rsquo;impulsion, ce qui ne va pas sans ouvrir le double risque d&rsquo;une d\u00e9ficience ou d&rsquo;un exc\u00e8s dans l&rsquo;exercice de ce r\u00f4le.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin, il importe de souligner que les membres des Conseils de bon gouvernement (situ\u00e9s dans les <em>Caracoles <\/em>zapatistes, dont les villages peuvent se trouver fort \u00e9loign\u00e9s) accomplissent leur t\u00e2che par rotation, en se relayant par p\u00e9riode de 10 \u00e0 15 jours. Ce syst\u00e8me est d\u00e9cisif, car il leur permet de poursuivre leurs activit\u00e9s habituelles, de continuer \u00e0 s&rsquo;occuper de leurs familles et de leurs terres. C&rsquo;est donc une condition indispensable pour garantir la non-sp\u00e9cialisation des t\u00e2ches politiques et pour \u00e9viter qu&rsquo;apparaisse une s\u00e9paration entre l&rsquo;univers commun et le mode de vie de ceux qui \u2013 fut-ce pour un temps bref \u2013 assument un r\u00f4le particulier dans l&rsquo;\u00e9laboration des d\u00e9cisions collectives.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au total, l&rsquo;autonomie ne postule pas qu&rsquo;elle serait par principe prot\u00e9g\u00e9e de toute c\u00e9sure entre des gouvern\u00e9s et des gouvernants qui, pourtant, ne se distinguent presque en rien les uns des autres. De fait, elle ne vaut que par les m\u00e9canismes pratiques qu&rsquo;elle invente pour lutter en permanence contre ce risque et pour entretenir et amplifier la dynamique diffractante de l&rsquo;autorit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>*<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;autonomie est une politique ancr\u00e9e dans des formes de vie partag\u00e9es ; son objet est d&rsquo;en assurer la d\u00e9fense et d&rsquo;en permettre l&rsquo;\u00e9panouissement. Il revient aux Conseils de bon gouvernement d&rsquo;\u0153uvrer \u00e0 la coexistence entre zapatistes et non zapatistes, mais aussi d&rsquo;affronter les situations conflictuelles que les autorit\u00e9s officielles ne manquent pas de susciter, dans un contexte d&rsquo;intervention contre-insurrectionnelle permanente.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les autorit\u00e9s autonomes tiennent leur propre registre d\u2019\u00e9tat civil. Elles exercent la justice, tant au niveau de la communaut\u00e9 que du conseil municipal et du Conseil de bon gouvernement. Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;une justice qui, depuis la Loi abstraite de l&rsquo;\u00c9tat, \u00e9nonce culpabilit\u00e9s et sentences, mais d&rsquo;une justice de m\u00e9diation qui, depuis le concret des situations, recherche un accord et une r\u00e9conciliation entre les parties, sur la base de travaux d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral et de formes de r\u00e9paration au b\u00e9n\u00e9fice des victimes ou de leurs familles (en excluant le recours punitif \u00e0 la prison, qui fait l&rsquo;objet d&rsquo;une critique radicale). La justice autonome zapatiste a pour vertu de ruiner l&rsquo;id\u00e9e de la justice comme institution hautement sp\u00e9cialis\u00e9e\u00a0: elle d\u00e9montre que la justice peut \u00eatre rendue par des personnes d\u00e9pourvues de formation sp\u00e9cifique \u2013 et ce de mani\u00e8re tr\u00e8s satisfaisante, puisque la justice autonome est amplement sollicit\u00e9e par des non zapatistes qui appr\u00e9cient son absence de corruption, sa compl\u00e8te gratuit\u00e9 et sa connaissance des r\u00e9alit\u00e9s indig\u00e8nes, en contraste flagrant avec la justice constitutionnelle mexicaine <a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les conseils municipaux et de bon gouvernement ont le devoir d\u2019impulser les projets susceptibles d\u2019am\u00e9liorer la vie collective, de d\u00e9fendre et d&rsquo;amplifier les capacit\u00e9s\u00a0 productives propres, de veiller au bon fonctionnement du syst\u00e8me de sant\u00e9 autonome (cliniques de zone, micro-cliniques municipales, agents communautaires de sant\u00e9) et de l\u2019\u00e9ducation autonome. De fait, les zapatistes ont cr\u00e9\u00e9 \u2013 \u00e0 partir de rien, dans des conditions mat\u00e9rielles extr\u00eamement pr\u00e9caires et enti\u00e8rement \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart des structures \u00e9tatiques \u2013 leur propre syst\u00e8me \u00e9ducatif. Ils ont construit \u00e9coles primaires et secondaires, en ont \u00e9labor\u00e9 les programmes et con\u00e7u l\u2019organisation, ont form\u00e9 les jeunes qui y enseignent. L\u2019\u00e9ducation fait l\u2019objet d\u2019une mobilisation collective consid\u00e9rable, peut-\u00eatre la plus intense de toutes celles qu\u2019implique l\u2019autonomie <a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>. Dans ces \u00e9coles, apprendre fait sens, parce que l\u2019\u00e9ducation s\u2019enracine dans l\u2019exp\u00e9rience concr\u00e8te des communaut\u00e9s comme dans le souci partag\u00e9 de la lutte pour la transformation sociale, donnant corps au \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb de la dignit\u00e9 indig\u00e8ne autant qu\u2019au \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb de l\u2019humanit\u00e9 rebelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>*<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0<em>Ils ont peur que nous d\u00e9couvrions que nous pouvons nous gouverner nous-m\u00eames<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0: par cette affirmation, qui condense l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue de l&rsquo;autonomie zapatiste, la <em>maestra<\/em> Eloisa ne se contente pas de faire appara\u00eetre la nuisible inutilit\u00e9 de la classe politique et de tous les experts auto-proclam\u00e9s de la chose publique. Elle ruine les fondements de l\u2019\u00c9tat moderne et met Hegel au tapis, dans la mesure o\u00f9, pour celui-ci, c\u2019est le propre du peuple que de n&rsquo;\u00eatre pas en condition de se gouverner par lui-m\u00eame <a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>. La repr\u00e9sentation politique moderne tient moins \u00e0 la d\u00e9l\u00e9gation de pouvoir en elle-m\u00eame qu\u2019\u00e0 une dichotomie postul\u00e9e entre le peuple, caract\u00e9ris\u00e9 par son incapacit\u00e9 politique, et une \u00e9lite de comp\u00e9tence \u00e0 laquelle le premier est oblig\u00e9 d&rsquo;avoir recours. Si l&rsquo;\u00c9tat moderne affirme abstraitement le principe de la souverainet\u00e9 du peuple, c&rsquo;est pour mieux le d\u00e9poss\u00e9der, en pratique, de l&rsquo;exercice effectif de cette souverainet\u00e9, en organisant et en amplifiant la s\u00e9paration entre gouvernants et gouvern\u00e9s. A l&rsquo;exact oppos\u00e9 de cette logique, l&rsquo;autonomie est le pouvoir du peuple, non seulement par l&rsquo;origine de la repr\u00e9sentation politique, mais dans son exercice m\u00eame; elle est lutte permanente pour \u00e9viter que les gouvernants (temporaires) ne se s\u00e9parent des gouvern\u00e9s. C&rsquo;est en ce sens que l&rsquo;autonomie est une politique non \u00e9tatique (on peut d\u00e9finir les Conseils de bon gouvernement comme des <em>formes de gouvernement non \u00e9tatiques<\/em>). Elle est une politique qui se fonde sur la capacit\u00e9 de \u00ab\u00a0faire par nous-m\u00eames\u00a0\u00bb ; elle est une politique de la dignit\u00e9 partag\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une pr\u00e9cision encore. On n&rsquo;aurait gu\u00e8re avanc\u00e9 si le \u00ab\u00a0nous gouverner nous-m\u00eames\u00a0\u00bb consistait \u00e0 faire la m\u00eame chose que d&rsquo;autres faisaient jusque-l\u00e0 \u00e0 notre place. Certes, d\u00e9finir l&rsquo;autonomie comme une politique non \u00e9tatique devrait suffire \u00e0 faire entendre qu&rsquo;il ne saurait s&rsquo;agir que d&rsquo;une forme de gouvernement radicalement autre. Encore faut-il en pr\u00e9ciser quelques\u00a0 cons\u00e9quences tangibles. En premier lieu, les t\u00e2ches de gouvernement sont ramen\u00e9es \u00e0 une simplicit\u00e9 tout \u00e0 fait \u00e9trang\u00e8re aux arcanes administratives et aux myst\u00e8res de la chose \u00e9tatique. Un observateur perspicace a pu d\u00e9crire l&rsquo;activit\u00e9 des Conseils de bon gouvernement de la mani\u00e8re suivante : \u00ab\u00a0toute la farce des myst\u00e8res de l&rsquo;\u00c9tat et les pr\u00e9tentions de l&rsquo;\u00c9tat furent \u00e9limin\u00e9es par les Conseils, form\u00e9s essentiellement de simples paysans&#8230; qui r\u00e9alisaient leurs t\u00e2ches publiquement, humblement, \u00e0 la lumi\u00e8re du jour, sans pr\u00e9tention d&rsquo;infaillibilit\u00e9, sans se cacher derri\u00e8re les fastes minist\u00e9riels, sans avoir honte de confesser leurs erreurs et de les corriger. Ils transformaient les fonctions publiques en <em>fonctions r\u00e9elles des communaut\u00e9s<\/em>, au lieu qu&rsquo;elles soient les attributs occultes d&rsquo;une caste sp\u00e9cialis\u00e9e\u00a0\u00bb. On aura reconnu la description que Marx donne de la Commune de Paris qui, \u00e0 quelques mots pr\u00e8s \u2013 j&rsquo;ai tout juste remplac\u00e9 Commune par Conseils et travailleurs par paysans ou communaut\u00e9s \u2013, semble faite sur mesure pour les instances autonomes zapatistes <a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Remarquable, l&rsquo;expression de la derni\u00e8re phrase invite \u00e0 souligner que le gouvernement des conseils et des assembl\u00e9es s&rsquo;enracine dans les formes de vie partag\u00e9es et n&rsquo;est rien d&rsquo;autre, au fond, qu&rsquo;une manifestation de l&rsquo;\u00e9nergie collective visant \u00e0 vivifier le commun. C&rsquo;est pourquoi aussi l&rsquo;autonomie est une politique du concret, de la singularit\u00e9 des lieux et des territoires, de la particularit\u00e9 des histoires et des \u00ab\u00a0mani\u00e8res de faire\u00a0\u00bb. De fait, il n&rsquo;y a pas une forme unique et d\u00e9finitive du gouvernement autonome zapatiste\u00a0: ses modalit\u00e9s diff\u00e8rent d&rsquo;un <em>caracol<\/em> \u00e0 l&rsquo;autre, d&rsquo;une commune \u00e0 l&rsquo;autre, et ne cessent de se modifier. Pas de recette \u00e0 appliquer ni de plan pr\u00e9alable\u00a0: l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;auto-gouvernement avance avec pour guide non des certitudes pr\u00e9\u00e9tablies mais les questions qui se posent \u00e0 chaque pas (<em>caminar preguntando<\/em>), dans une d\u00e9marche incessante et assum\u00e9e d&rsquo;essai\/rectification. C&rsquo;est ce que les zapatistes nomment aussi \u00ab\u00a0<em>buscar el modo<\/em>\u00a0\u00bb (chercher la mani\u00e8re), ce qui signifie qu&rsquo;il s&rsquo;agit, non de pr\u00e9tendre \u00e9laborer une r\u00e9solution g\u00e9n\u00e9rale et abstraite des probl\u00e8mes relatifs \u00e0 l&rsquo;autonomie, mais de d\u00e9couvrir le chemin \u00e0 suivre dans l&rsquo;activit\u00e9 m\u00eame du faire, en fonction de la particularit\u00e9 des situations et des personnes impliqu\u00e9es. R\u00e9cusant une logique de la g\u00e9n\u00e9ralisation et de l&rsquo;abstraction, l&rsquo;autonomie inscrit le politique dans les singularit\u00e9s concr\u00e8tes des exp\u00e9riences et dans la processualit\u00e9 m\u00eame du faire.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>*<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La logique de l&rsquo;autonomie peut donc \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme <em>d\u00e9multipliable,<\/em> mais sous des formes chaque fois sp\u00e9cifiques, en fonction de la singularit\u00e9 des territoires et des exp\u00e9riences. Elle suppose d&rsquo;abord de reconna\u00eetre aux communaut\u00e9s de vie la capacit\u00e9 de s&rsquo;organiser en fonction de leurs choix propres. C\u2019est ce qu&rsquo;on pourrait appeler la commune, unit\u00e9 locale dans laquelle plusieurs communaut\u00e9s de vie et de production se trouveront associ\u00e9es, qui pourrait constituer, dans les lieux les plus divers, le cadre d&rsquo;un auto-gouvernement visant \u00e0 organiser, \u00e0 travers ses conseils et ses assembl\u00e9es, la vie collective. Comme le font les zapatistes avec les Conseils de bon gouvernement, il y a tout lieu de penser que ces mondes ancr\u00e9s dans leurs territoires et leurs choix de vie sauront se coordonner, au niveau r\u00e9gional, afin de prendre des d\u00e9cisions d\u2019int\u00e9r\u00eat partag\u00e9, de r\u00e9guler productions et \u00e9changes et de r\u00e9soudre \u2013 ou du moins de \u00ab\u00a0contenir\u00a0\u00bb \u2013 des contentieux dont rien ne permet de penser qu&rsquo;ils auraient magiquement disparus. Il est vraisemblable qu&rsquo;ils seront \u00e9galement amen\u00e9s \u00e0 mettre en place des instances de coordination \u00e0 des \u00e9chelles plus vastes, notamment pour compenser les d\u00e9s\u00e9quilibres en ressources naturelles et, plus que tout, afin de veiller \u00e0 la pr\u00e9servation de la biosph\u00e8re. Seule la pratique pourra permettre d&rsquo;\u00e9tablir, \u00e0 travers des processus d\u2019essai et de rectification, le bon \u00e9quilibre entre l\u2019autonomie des entit\u00e9s locales et les m\u00e9canismes d\u2019organisation supra-locaux. Il va de soi que le fonctionnement des instances \u00e9tant d\u2019autant plus probl\u00e9matique qu\u2019on s\u2019\u00e9loigne du niveau local, il sera judicieux de r\u00e9affirmer les principes \u00e9voqu\u00e9s dans l&rsquo;analyse de l&rsquo;autonomie zapatiste (mandats courts et r\u00e9vocables, conception de la d\u00e9l\u00e9gation ne conf\u00e9rant qu\u2019une autorit\u00e9 faible, consultation des assembl\u00e9es locales pour toutes les d\u00e9cisions importantes, absence de s\u00e9paration entre les univers de vie, etc.). Surtout, leur r\u00f4le devra \u00eatre strictement limit\u00e9 aux questions qui ne peuvent \u00eatre r\u00e9solues au niveau des communes ou des instances r\u00e9gionales.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En bref, il s\u2019agit de concevoir une forme d\u2019organisation politique fond\u00e9e sur l\u2019autonomie des communes locales et leur capacit\u00e9 \u00e0 se coordonner, en un embo\u00eetement des diff\u00e9rentes \u00e9chelles d\u2019organisation de la vie collective. Par cons\u00e9quent, ce monde ne peut \u00eatre tenu ni pour une collection de cellules locales autarciques ni pour un syst\u00e8me abstraitement mondialis\u00e9 \u00e0 partir d\u2019une structuration centralis\u00e9e. Il ne peut se construire ni en s\u2019enfermant dans un localisme asphyxiant, ni par le coup de force d\u2019un universalisme abstrait. Il suppose la conjonction d\u2019un r\u00e9gime d\u2019autonomies locales, comme fondement d\u2019une vie collective auto-organis\u00e9e, et d\u2019un maillage plan\u00e9taire ouvrant \u00e0 l\u2019interconnexion coop\u00e9rative des entit\u00e9s de vie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s\u2019agit de renoncer \u00e0 une conception du politique fond\u00e9e sur la puissance d\u2019entit\u00e9s abstraites et unifiantes pour faire pr\u00e9valoir des formes politiques ancr\u00e9es dans la multiplicit\u00e9 concr\u00e8te des formes de vie partag\u00e9es. Aux repr\u00e9sentations d\u2019\u00c9tat qui enseignent \u00e0 penser d\u2019en haut et abstraitement, peut alors se substituer un regard qui part d\u2019en bas, de la r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te des collectifs, de leur capacit\u00e9 \u00e0 faire ensemble et \u00e0 s\u2019ouvrir \u00e0 la pluralit\u00e9 des mondes qui compose la communaut\u00e9 plan\u00e9taire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3><strong>II \u2013 Le bien vivre : le commun sans l&rsquo;Economie<\/strong><\/h3>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Malgr\u00e9 les avanc\u00e9es de l&rsquo;autonomie, les zapatistes ne pr\u00e9tendent nullement \u00eatre sortis du capitalisme ; ils ont tout \u00e0 fait conscience de vivre sous la pression constante de la synth\u00e8se capitaliste, qui entrave leur capacit\u00e9 d&rsquo;action et multiplie les agressions de toutes sortes. Dans ce contexte, il est d\u00e9cisif de revendiquer et de fortifier une forme d&rsquo;agriculture paysanne fond\u00e9e sur l&rsquo;usage de terres <em>ejidales <\/em>et communales (\u00e0 l&rsquo;encontre de la destruction massive de la paysannerie provoqu\u00e9e par l&rsquo;ALENA, \u00e0 l&rsquo;encontre aussi des r\u00e9formes n\u00e9olib\u00e9rales annulant l&rsquo;h\u00e9ritage constitutionnel de la R\u00e9volution mexicaine). Ceci implique \u00e9galement une participation active \u00e0 la d\u00e9fense des territoires contre les m\u00e9ga-projets miniers, \u00e9nerg\u00e9tiques, touristiques ou d&rsquo;infrastructures, qui mobilise aussi bien les zapatistes que les autres peuples indiens r\u00e9unis au sein du Congr\u00e8s National Indig\u00e8ne.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette agriculture paysanne n&rsquo;est pas seulement d\u00e9fendue par les zapatistes, mais aussi amplifi\u00e9e (notamment par la r\u00e9cup\u00e9ration massive de terres en 1994, qui a permis de cr\u00e9er de nouveaux noyaux de peuplement, mais aussi de d\u00e9velopper des formes nouvelles de travail collectif permettant de r\u00e9pondre aux besoins de l&rsquo;autonomie) et revitalis\u00e9e (pratiques agro-\u00e9cologiques, \u00e9limination des pesticides commerciaux, d\u00e9fense des semences natives). Cette lutte passe encore par la mise en place de circuits d&rsquo;\u00e9changes propres et de r\u00e9seaux solidaires internationaux (principalement pour le caf\u00e9) susceptibles de contourner des interm\u00e9diaires d\u00e9nomm\u00e9s \u00ab\u00a0coyotes\u00a0\u00bb. L&rsquo;autonomie suppose aussi de d\u00e9multiplier la capacit\u00e9 \u00e0 produire par soi-m\u00eame, d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;essor de coop\u00e9ratives dans de multiples domaines (boulangerie, tissage, cordonnerie, menuiserie, ferronnerie, mat\u00e9riaux de construction, etc.).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut aussi souligner l&rsquo;absence de la forme-salaire au sein de l&rsquo;autonomie zapatiste. C&rsquo;est le cas pour ceux qui assument des charges politiques mais aussi pour les <em>promotores de educacion <\/em>qui accomplissent leurs t\u00e2ches sans percevoir de salaire, en comptant sur l\u2019engagement de la communaut\u00e9 de couvrir leurs n\u00e9cessit\u00e9s mat\u00e9rielles ou bien de les aider \u00e0 travailler leur parcelle, pour ceux d&rsquo;entre eux qui en disposent. De m\u00eame, les \u00e9coles fonctionnent sans personnel administratif ou d&rsquo;entretien, ces t\u00e2ches \u00e9tant assum\u00e9es, dans une logique de d\u00e9-sp\u00e9cialisation, par les \u00ab\u00a0promoteurs\u00a0\u00bb et les \u00e9l\u00e8ves. Il est essentiel de constater que les \u00ab\u00a0services\u00a0\u00bb caract\u00e9ristiques de l&rsquo;autonomie sont assur\u00e9s \u00e0 travers diff\u00e9rentes formes d&rsquo;\u00e9change, sans recourir \u00e0 une intensification de la mon\u00e9tarisation des relations collectives.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n&rsquo;en reste pas moins que les difficult\u00e9s de l&rsquo;autonomie t\u00e9moignent de la force mena\u00e7ante de la synth\u00e8se capitaliste. Donner corps aux potentialit\u00e9s d&rsquo;un monde lib\u00e9r\u00e9 de cette derni\u00e8re demande donc un saut imaginatif plus cons\u00e9quent que pour la dimension politique de l&rsquo;autonomie. Si l&rsquo;on peut d\u00e9finir le capitalisme comme la soci\u00e9t\u00e9 de l&rsquo;Economie, son d\u00e9passement implique de rompre les ressorts de la centralit\u00e9 dominatrice acquise par l&rsquo;Economie. Cela signifie lib\u00e9rer la plan\u00e8te et les \u00eatres qui l&rsquo;habitent d&rsquo;une compulsion productiviste dont le ressort fondamental est l&rsquo;imp\u00e9ratif de valorisation du capital, de production-pour-le-profit, voire de production-pour-la-production. Cette logique s&rsquo;av\u00e8re de plus en plus insens\u00e9e et destructrice \u00e0 mesure que l&rsquo;exigence de valorisation engage des quantit\u00e9s de capitaux en augmentation exponentielle, oblige \u00e0 capter des ressources en voie d&rsquo;\u00e9puisement, pousse la marchandisation jusque dans les moindres recoins des espaces et des subjectivit\u00e9s.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A cette logique, on opposera celle du <em>bien vivre<\/em>, notion forg\u00e9e par les peuples am\u00e9rindiens, que l&rsquo;on prendra non comme l\u2019expression d\u2019une sagesse imm\u00e9moriale mais comme un concept \u00e9labor\u00e9 dans le contexte de leur r\u00e9sistance pr\u00e9sente \u00e0 l&rsquo;intensification des attaques syst\u00e9miques. Qu&rsquo;une telle notion puisse \u00eatre l&rsquo;objet de toutes les r\u00e9cup\u00e9rations (par exemple, comme slogan de l&rsquo;action n\u00e9o-d\u00e9veloppementiste du gouvernement \u00e9quatorien) ne saurait suffire \u00e0 nous en d\u00e9tourner. On peut y voir en effet un apport th\u00e9orico-pratique d\u2019une port\u00e9e consid\u00e9rable et une fa\u00e7on extraordinairement pertinente de r\u00e9cuser la norme centrale de l\u2019univers capitaliste en lui opposant un principe radicalement autre. Supposant la critique de l\u2019id\u00e9ologie du progr\u00e8s et du d\u00e9veloppement, le bien vivre oppose \u00e0 la quantification marchande, le <em>qualitatif<\/em> du vivre humain, qui ne se mesure pas et peut seulement s\u2019\u00e9prouver en termes \u00e9thiques et esth\u00e9tiques, dans le plaisir de l\u2019\u00eatre et du faire. Dans le bien vivre, qui n&rsquo;a de sens qu&rsquo;a \u00eatre partag\u00e9 par tous et toutes, convergent une \u00e9thique du collectif, qui privil\u00e9gie la solidarit\u00e9, l\u2019entraide et la convivialit\u00e9 au d\u00e9triment des rapports de comp\u00e9tition et de domination, ainsi qu&rsquo;un principe d\u2019\u00e9quilibre et de mesure, qui doit pr\u00e9valoir dans les rapports entre les \u00eatres et notamment entre les humains et la Terre M\u00e8re. En bref, le bien vivre a l&rsquo;immense m\u00e9rite de r\u00e9cuser, avec une impeccable clart\u00e9, la centralit\u00e9 des d\u00e9terminations \u00e9conomiques et de faire des choix relatifs \u00e0 la forme m\u00eame de la <em>vie v\u00e9cue <\/em>le c\u0153ur sensible de l\u2019organisation collective.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur cette base, le passage au post-capitalisme suppose moins une appropriation des moyens de production qu&rsquo;un <em>d\u00e9mant\u00e8lement<\/em> du syst\u00e8me productif-destructif actuel, engendr\u00e9 par la logique de valorisation du capital. On peut estimer qu&rsquo;environ la moiti\u00e9 du temps de travail mobilis\u00e9 sous l&#8217;empire de l&rsquo;actuelle compulsion productiviste correspond \u00e0 des t\u00e2ches humainement d\u00e9pourvues de pertinence et\/ou nuisibles. Abandonner ce champ de soumission \u00e0 la logique du capital <em>et <\/em>du travail sera sans doute (malgr\u00e9 des s\u00e9quelles durables dont la r\u00e9paration demandera de rudes efforts) l&rsquo;un des aspects majeurs de l&rsquo;\u00e9mancipation \u00e0 venir. Reste qu&rsquo;une partie du syst\u00e8me productif pr\u00e9sent \u2013 celle dont on estimera collectivement qu&rsquo;elle peut r\u00e9pondre \u00e0 des besoins reconnus comme pertinents \u2013 pourra faire l&rsquo;objet d&rsquo;une r\u00e9appropriation, non sans en r\u00e9orienter, bien s\u00fbr, les objectifs et en transformer les modalit\u00e9s de fonctionnement. Enfin, un troisi\u00e8me champ de transformation tient \u00e0 l&rsquo;amplification de nos propres capacit\u00e9s \u00e0 faire par nous-m\u00eames (laquelle peut \u00eatre engag\u00e9e d\u00e8s aujourd&rsquo;hui et, de fait, constitue la base des espaces lib\u00e9r\u00e9s ne disposant pas de la force n\u00e9cessaire pour amorcer la r\u00e9appropriation des moyens de production capt\u00e9s par les circuits de l&rsquo;Economie capitaliste).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la mesure o\u00f9 les options productives cessent d&rsquo;\u00eatre d\u00e9termin\u00e9es par les exigences de la valorisation du capital et les injonctions destin\u00e9es \u00e0 la soutenir, dans la mesure aussi o\u00f9 il s&rsquo;agit de garantir le r\u00e9encastrement de la production dans les choix relatifs aux formes de vie, il n&rsquo;y a pas d&rsquo;autre solution que de les soumettre \u00e0 des processus de d\u00e9cision collective. Ces choix relatifs aux biens et services tenus pour socialement pertinents et dont la production sera donc assum\u00e9e collectivement devront \u00eatre \u00e9labor\u00e9s dans les assembl\u00e9es concern\u00e9es <a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a>. Il est probable qu&rsquo;ils feront l&rsquo;objet d\u2019\u00e2pres d\u00e9bats, opposant sans doute des visions davantage enclines \u00e0 faire confiance aux solutions techniques et d\u2019autres plus techno-critiques. Les options retenues pourront varier selon les lieux et les traditions culturelles; et il est probable aussi qu&rsquo;elles \u00e9voluent pour rectifier des exp\u00e9riences ant\u00e9rieures inappropri\u00e9es, en fonction aussi des modifications des \u00e9cosyst\u00e8mes et, peut-\u00eatre, en un processus d\u2019\u00e9loignement progressif des habitudes h\u00e9rit\u00e9es du productivisme capitaliste.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces d\u00e9bats seront ce que les assembl\u00e9es d\u00e9cideront qu&rsquo;ils soient ; mais on peut \u00e9voquer deux crit\u00e8res possibles, en vue des choix \u00e0 op\u00e9rer. Le premier est la mesure de l\u2019impact \u00e9cologique de chaque production, en prenant soin d\u2019inclure toute la cha\u00eene allant de l\u2019extraction des mat\u00e9riaux jusqu\u2019au traitement des d\u00e9chets, en passant par les besoins en infrastructures et en transport. Il devrait conduire \u00e0 juger insoutenables certains types de production. Attentif aux implications sociales de chaque choix productif, le second crit\u00e8re consisterait \u00e0 placer le b\u00e9n\u00e9fice collectif attendu de chaque bien ou service en regard des contraintes qu\u2019implique sa production, et notamment de la charge de travail qui en d\u00e9coule, directement et indirectement. Ce crit\u00e8re devrait constituer une forte incitation \u00e0 \u00e9carter le plus grand nombre possible de services et de produits, car il y a tout lieu de penser que les collectifs humains seront peu enclins \u00e0 sacrifier \u00e0 la l\u00e9g\u00e8re l\u2019un de leurs biens les plus pr\u00e9cieux\u00a0: le temps de vivre. C\u2019est tr\u00e8s exactement cela que signifie mettre fin au r\u00e8gne de l\u2019\u00c9conomie et subordonner les activit\u00e9s productives \u00e0 la pr\u00e9servation des formes de vie partag\u00e9es. Et c\u2019est en cela que la r\u00e9cup\u00e9ration de la centralit\u00e9 du temps concret et de l\u2019auto-organisation de la vie individuelle et collective devrait impliquer une limitation radicale des exigences de production.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi, imaginer un monde postcapitaliste consiste \u00e0 saisir, dans toutes ses dimensions, ce que peut \u00eatre une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9barrass\u00e9e de la logique de la valeur, de la production-pour-le-profit et du travail-pour-la-survie. Cela implique de faire place \u00e0 un processus de<em> d\u00e9-sp\u00e9cialisation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e<\/em> des t\u00e2ches, qui ouvre \u00e0 chacun la possibilit\u00e9 d\u2019exp\u00e9rimenter de multiples champs d\u2019activit\u00e9s et de facult\u00e9s, au lieu de les restreindre, comme aujourd&rsquo;hui, au nom de l&rsquo;efficacit\u00e9 suppos\u00e9e des \u00ab\u00a0sp\u00e9cialistes\u00a0\u00bb. Outre qu&rsquo;elle permet de r\u00e9aliser soi-m\u00eame de nombreuses t\u00e2ches qui requ\u00e9raient auparavant le recours au travail d\u2019autrui et \u00e0 la consommation marchande, une telle option est avant tout le fondement d&rsquo;un enrichissement de l&rsquo;exp\u00e9rience individuelle et collective.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais une telle d\u00e9-sp\u00e9cialisation n&rsquo;est pas possible sans une <em>r\u00e9volution du temps. <\/em>Si dans le monde capitaliste le \u00ab\u00a0temps libre\u00a0\u00bb n\u2019est que l\u2019envers de la soumission au Travail, son compl\u00e9ment vou\u00e9 tant \u00e0 la consommation qu&rsquo;\u00e0 la (re)production de soi, le temps disponible devient, dans la soci\u00e9t\u00e9 postcapitaliste, l\u2019essentiel. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une autre temporalit\u00e9, qui est aussi le fondement d\u2019une autre subjectivit\u00e9. \u00c0 la tyrannie de l&rsquo;urgence et des temps brefs, \u00e0 la logique du temps mesur\u00e9 qui enferme chacun dans le couloir d\u2019une course r\u00e9gl\u00e9e comme une implacable machinerie, s\u2019oppose un temps de la disponibilit\u00e9, ouvert \u00e0 toutes les ramifications de l\u2019\u00e9change, \u00e0 tous les embranchements des devenirs possibles. Au temps quantifi\u00e9, domin\u00e9 par l\u2019obsession du rendement, s\u2019oppose un temps quantitatif et concret\u00a0: le temps de la vie v\u00e9cue et de la convivialit\u00e9. \u00c0 l\u2019oppos\u00e9 de la chrono-contrainte qui fonde la soci\u00e9t\u00e9 marchande, la d\u00e9compression temporelle est la condition d\u2019une d\u00e9-sp\u00e9cialisation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e du faire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9compression temporelle, d\u00e9-sp\u00e9cialisation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, cr\u00e9ativit\u00e9 du faire r\u00e9unifi\u00e9, expansion des subjectivit\u00e9s coop\u00e9ratives, \u00e9limination des hi\u00e9rarchies entre activit\u00e9s manuelles et intellectuelles (comme entre th\u00e9orie et pratique, raison et \u00e9motions, etc.)\u00a0: telles sont quelques-unes des manifestations sensibles qui devraient \u00eatre \u00e9prouv\u00e9es dans un univers d\u00e9barrass\u00e9 de l&rsquo;injonction \u00e0 produire pour satisfaire l&rsquo;exigence d\u00e9vorante de la valorisation du Capital en m\u00eame temps que lib\u00e9r\u00e9 de la soumission au Travail comme forme oblig\u00e9e de la m\u00e9diation sociale. La \u00ab\u00a0d\u00e9s\u00e9conomisation\u00a0\u00bb radicale de l\u2019univers collectif est la condition du bien vivre pour tous\/toutes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3><strong>III \u2013 Multiplicit\u00e9 des mondes\u00a0: l&rsquo;humanit\u00e9 (et les non humains) sans l&rsquo;Universel<\/strong><\/h3>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La logique de l&rsquo;autonomie implique de rompre avec la pens\u00e9e de l&rsquo;Un et avec les formes d&rsquo;homog\u00e9n\u00e9isation\/abstraction qui l&rsquo;accompagnent. Elle construit \u00e0 partir de r\u00e9alit\u00e9s localis\u00e9es, ancr\u00e9es dans\u00a0 des territoires propres, incarn\u00e9es dans des formes de vie sp\u00e9cifiques. Son d\u00e9ploiement implique un monde de singularit\u00e9s concr\u00e8tes, une multiplicit\u00e9 de mondes. \u00ab\u00a0<em>Un mundo donde quepan muchos mundos<\/em> (un monde o\u00f9 il y ait place pour de nombreux mondes)\u00a0\u00bb, disent les zapatistes. On aurait tort de ne voir dans cette formule qu&rsquo;un \u00e9loge banal de la pluralit\u00e9. Elle est bien plut\u00f4t la manifestation de cette pens\u00e9e des singularit\u00e9s et de la multiplicit\u00e9 qu&rsquo;implique une politique de l&rsquo;autonomie. Encore faut-il observer que, dans cette formule, la multiplicit\u00e9 des mondes n\u2019est pas donn\u00e9e pour elle-m\u00eame, comme simple coexistence ou comme pure fragmentation d&rsquo;exp\u00e9riences locales atomis\u00e9es; au contraire, elle s\u2019articule le commun d&rsquo;<em>un<\/em> monde et sa multiplicit\u00e9 constitutive. C\u2019est \u00e0 partir de la co-participation \u00e0 ce qui est partag\u00e9 que la reconnaissance de la multiplicit\u00e9 prend sens, en m\u00eame temps que le commun ne saurait se construire qu\u2019\u00e0 partir de la pluralit\u00e9 des exp\u00e9riences qu\u2019il implique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce principe a des implications nombreuses et profondes. D&rsquo;abord, il pourrait inviter \u00e0 une introspection relative \u00e0 nos mani\u00e8res de faire, ainsi qu&rsquo;\u00e0 une r\u00e9flexion sur les formes d&rsquo;organisation pertinentes dans une perspective anticapitaliste, d\u00e8s lors qu&rsquo;il s&rsquo;agit non de penser l&rsquo;action \u00e0 partir d&rsquo;une homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 unifiante mais de fortifier notre capacit\u00e9 \u00e0 faire ensemble \u00e0 partir de nos diff\u00e9rences. Les zapatistes ont soulign\u00e9 avec insistance que cette diversit\u00e9, <em>notre<\/em> h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9, \u00e9tait une richesse et qu&rsquo;il serait bon de cesser d&rsquo;y voir une faiblesse (au nom du culte d&rsquo;une unit\u00e9 souvent confondue avec uniformisation). La v\u00e9ritable difficult\u00e9 est que <em>faire ensemble avec des diff\u00e9rences r\u00e9elles<\/em> suppose un art sp\u00e9cifique \u2013 un art de l&rsquo;\u00e9coute, un sens du commun, une capacit\u00e9 \u00e0 s&rsquo;auto-proportionner \u2013 qui n&rsquo;est pas pr\u00e9cis\u00e9ment ce \u00e0 quoi nos egos hypertrophi\u00e9s et nos subjectivit\u00e9s format\u00e9es par plusieurs si\u00e8cles d&rsquo;individualisme occidental sont le mieux pr\u00e9par\u00e9s.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus largement, il conviendrait de se faire \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e que l&rsquo;univers post-capitaliste pour lequel nous luttons sera tout sauf UN et qu&rsquo;il ne saurait y avoir un seul chemin, une seule modalit\u00e9 du processus d&rsquo;\u00e9mancipation. Ainsi, on doit souligner que le bien vivre n&rsquo;est en rien un principe uniformisateur. Certes, il implique un ensemble de valeurs assurant la pr\u00e9\u00e9minence du qualitatif de la vie, mais il ne dit rien de la mani\u00e8re sp\u00e9cifique par laquelle chaque collectif humain d\u00e9finit et d\u00e9finira ce qu&rsquo;est pour lui le bien vivre. Ces d\u00e9finitions seront \u00e9minemment diverses en fonction des lieux, des enracinements m\u00e9moriels et des trajectoires historiques et culturelles particuli\u00e8res. Le bien vivre peut \u00eatre assum\u00e9 comme un principe commun pr\u00e9cis\u00e9ment en ce qu&rsquo;il ouvre \u00e0 la multiplicit\u00e9 de ses modalit\u00e9s concr\u00e8tes. Il faut reconna\u00eetre pleinement que le monde du bien vivre, ce monde lib\u00e9r\u00e9 de la tyrannie capitaliste, doit \u00eatre capable de faire place \u00e0 des mondes <em>v\u00e9ritablement et profond\u00e9ment<\/em> distincts les uns des autres.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En m\u00eame temps, le monde de l&rsquo;autonomie n&rsquo;est pas une collection d&rsquo;entit\u00e9s locales autarciques. Celles-ci se coordonnent, se f\u00e9d\u00e8rent, \u00e9changent, collaborent, se rencontrent, apprennent, partagent. Elles ont \u00e9galement conscience d&rsquo;appartenir \u00e0 un m\u00eame monde, \u00e0 une m\u00eame bio-communaut\u00e9 plan\u00e9taire. Ces \u00e9changes, ces rencontres, ces dialogues ne peuvent prendre corps que sur la base d&rsquo;un respect qui suppose \u00e0 la fois absence de toute pr\u00e9\u00e9minence et reconnaissance des diff\u00e9rences. A cette \u00e9chelle \u2013 et dans la mesure o\u00f9 les singularit\u00e9s des multiples collectifs humains peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme relevant de trajectoires culturellement diff\u00e9renci\u00e9es \u2013 le d\u00e9fi de faire ensemble <em>\u00e0 partir des diff\u00e9rences<\/em> implique d&rsquo;accorder une attention particuli\u00e8re \u00e0 une d\u00e9marche que l&rsquo;on qualifiera d&rsquo;interculturelle. Non pas un multiculturalisme syst\u00e9mique, mais une interculturalit\u00e9 entendue comme part int\u00e9grante d&rsquo;une transformation radicale, comme condition d&rsquo;une reconnaissance de l&rsquo;autre, d&rsquo;une \u00e9coute et d&rsquo;un faire commun dans le monde de la multiplicit\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur une telle base, la question de l&rsquo;Universel ne peut qu&rsquo;\u00eatre profond\u00e9ment repens\u00e9e. Il convient de r\u00e9cuser un faux universel qui n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que l&rsquo;universalisation de valeurs particuli\u00e8res, qui a accompagn\u00e9 l&rsquo;expansion de la domination occidentale et, de surcro\u00eet, s&rsquo;est\u00a0 construit sur la base d&rsquo;un Homme abstrait, occultant les diff\u00e9rences entre les \u00eatres r\u00e9els. Dans un monde de la multiplicit\u00e9 des mondes, il ne saurait y avoir de l&rsquo;universel \u2013 enti\u00e8rement \u00e0 construire \u2013 que sur la base des singularit\u00e9s, dans une recherche de ce qui est partageable <em>\u00e0 travers<\/em> les diff\u00e9rences. Cela suppose une tension permanente entre unit\u00e9 et pluralit\u00e9 (que se propose de rendre le terme de plu<em>n<\/em>iversalisme ou celui de uniPLURIuniPLURI&#8230;versalisme).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sortir du capitalisme implique ainsi une r\u00e9volution anthropologique, une rupture avec la forme d&rsquo;humanit\u00e9 caract\u00e9ristique de l&rsquo;Occident moderne, d\u00e9finie notamment par le <em>topos<\/em> d&rsquo;une nature humaine perverse et \u00e9go\u00efste, par la pr\u00e9\u00e9minence de l&rsquo;individu sur la soci\u00e9t\u00e9, ainsi que par le grand partage entre nature et culture. Il s&rsquo;agit de renoncer \u00e0 placer l&rsquo;humain en surplomb de la \u00ab\u00a0nature\u00a0\u00bb, pour le r\u00e9englober dans la trame des interactions du vivant. Assur\u00e9ment, les cultures non occidentales, qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit nullement d&rsquo;id\u00e9aliser, savent souvent mieux que la n\u00f4tre donner corps \u00e0 cet ensemble qui n&rsquo;est pas autour de nous mais nous traverse et nous constitue (la Terre M\u00e8re pour les am\u00e9rindiens). Elles ont su aussi pr\u00e9server une conception interpersonnelle de la personne \u2013 se constituant <em>dans<\/em> et <em>par<\/em> les relations aux autres \u2013 qui balaie le mythe d&rsquo;un individu pr\u00e9existant au lien social, auto-institu\u00e9 et a-relationnel. De telles transformations anthropologiques \u2013 visant notamment \u00e0 combiner conception interpersonnelle de la personne et expansion des singularit\u00e9s individuelles \u2013 sont n\u00e9cessairement impliqu\u00e9es par le d\u00e9ploiement du monde du bien vivre, du commun, du faire coop\u00e9ratif et du respect de la Terre M\u00e8re.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il serait donc plus que regrettable de continuer \u00e0 postuler qu&rsquo;il n&rsquo;existe de potentialit\u00e9s \u00e9mancipatrices radicales que dans une tradition critique n\u00e9e au sein de la modernit\u00e9 occidentale. Outre que les courants dominants d\u2019une telle filiation se sont largement fourvoy\u00e9s et auraient tout int\u00e9r\u00eat \u00e0 chercher <em>ailleurs <\/em>de pr\u00e9cieux renforts pour aider \u00e0 leur refondation, on doit r\u00e9cuser l\u2019ethnocentrisme qui consisterait \u00e0 renvoyer in\u00e9luctablement les mondes non occidentaux vers l\u2019image conservatrice, hi\u00e9rarchisante et patriarcale de la tradition. Au contraire, les aspirations \u00e9mancipatrices inscrites dans l\u2019histoire occidentale et celles qu\u2019ont port\u00e9es et portent les soci\u00e9t\u00e9s non occidentales peuvent se f\u00e9conder mutuellement, pour mieux faire front au monde de la destruction. Il s\u2019agit en quelque sorte de s\u2019attaquer au syst\u00e8me-monde capitaliste <em>par les deux bouts<\/em>, en alliant le d\u00e9sir de d\u00e9passement de ceux qui s\u2019efforcent de sortir de la soci\u00e9t\u00e9 de la marchandise et la capacit\u00e9 de r\u00e9sistance cr\u00e9ative de ceux qui rechignent \u00e0 s\u2019y laisser absorber enti\u00e8rement et d\u00e9fendent avec obstination des formes d\u2019exp\u00e9rience qui restent encore partiellement pr\u00e9serv\u00e9es des rapports marchands.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>*<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On dessine ainsi les contours d&rsquo;un anticapitalisme non \u00e9tatique, non productiviste et non occidentocentrique. Il s&rsquo;agit de nous d\u00e9faire, dans un m\u00eame mouvement, d&rsquo;une triple abstraction constitutive de l&rsquo;univers capitaliste\u00a0: celle de la marchandise, celle de l&rsquo;Etat, celle de l&rsquo;Universel (comme construction abstraite de l&rsquo;Homme). Seule la destruction de la machine folle de la production-pour-la-production peut lib\u00e9rer v\u00e9ritablement l&rsquo;expansion des multiplicit\u00e9s dans tous les registres de la vie individuelle et collective, pour rendre possible une politique de l&rsquo;autonomie qui part des singularit\u00e9s concr\u00e8tes, des dignit\u00e9s partag\u00e9es et exp\u00e9rimente des formes de coordination pens\u00e9es \u00e0 partir des diff\u00e9rences et non \u00e0 partir de la r\u00e9duction \u00e0 l&rsquo;Un. Par l\u00e0, on pointe trois des \u00e9cueils des principales tentatives d&rsquo;\u00e9mancipation (manqu\u00e9e) au cours du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, lesquelles ont reproduit, \u00e0 travers l&rsquo;Etat, les m\u00e9canismes de dessaisissement des capacit\u00e9s collectives de faire et n&rsquo;ont su se d\u00e9marquer ni des logiques productivistes ni des pr\u00e9suppos\u00e9s de la modernit\u00e9 renvoyant les cultures non occidentales \u00e0 une position r\u00e9trograde dont le progr\u00e8s devait les tirer.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s&rsquo;agit de rouvrir le futur. Mais aussi, indissociablement, le pr\u00e9sent. Car, loin de renvoyer toute transformation radicale dans un avenir attendu mais sans cesse report\u00e9, une exp\u00e9rience comme celle des zapatistes montre que l&rsquo;autonomie peut commencer \u00e0 se construire ici et maintenant. Il s&rsquo;agit m\u00eame de h\u00e2ter le pas, tant le rythme de la d\u00e9vastation des \u00e9cosyst\u00e8mes et des paysages int\u00e9rieurs s&rsquo;acc\u00e9l\u00e8re \u2013 non sans cultiver en m\u00eame temps la patience de qui entreprend de se pr\u00e9parer comme il convient.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s&rsquo;agit de d\u00e9fendre, de cr\u00e9er et de faire cro\u00eetre des espaces lib\u00e9r\u00e9s, \u00e0 toutes les \u00e9chelles que les rapports de force permettent de combiner, sans n\u00e9gliger ni d\u00e9valoriser les plus infimes d&rsquo;entre elles. Ces espaces ne sont ni purs ni enti\u00e8rement lib\u00e9r\u00e9s\u00a0; il suffit qu&rsquo;ils soient en proc\u00e8s de le devenir. Certes, il serait ing\u00e9nu, et d\u00e9pourvu de pertinence politique, de pr\u00e9tendre construire des \u00eelots prot\u00e9g\u00e9s du d\u00e9sastre ambiant, sans plus se soucier des avanc\u00e9es de la destruction du vieux monde auquel on pr\u00e9tend \u00e9chapper. Les espaces lib\u00e9r\u00e9s doivent \u00eatre con\u00e7us comme des espaces de combat, toujours menac\u00e9s, oblig\u00e9s de se d\u00e9fendre et probablement aussi contraints \u00e0 l&rsquo;offensive (comme le d\u00e9montrent les zapatistes). Dans un contexte marqu\u00e9 par l&rsquo;accentuation des difficult\u00e9s de reproduction du monde de la marchandise, on peut juger opportun de multiplier toutes les formes d&rsquo;exp\u00e9rience consistant \u00e0 construire <em>sur notre propre terrain<\/em>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s&rsquo;agit, redisons-le, de h\u00e2ter le pas, de d\u00e9faire les amarres qui peuvent \u00eatre d\u00e9nou\u00e9es et de commencer \u00e0 construire par nous-m\u00eames, fusse de mani\u00e8re balbutiante, ce qui, d\u00e9j\u00e0, est v\u00e9ritablement n\u00f4tre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>________<\/p>\n<p><strong>Notes<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a>\u00a0\u00a0Le pr\u00e9sent texte reprend de mani\u00e8re synth\u00e9tique les chapitres 2, 3 et 4 de mon livre <em>Adieux au capitalisme. Autonomie, soci\u00e9t\u00e9 du bien vivre et multiplicit\u00e9 des mondes<\/em>, Paris, La D\u00e9couverte, 2014. L&rsquo;exp\u00e9rience zapatiste est pr\u00e9sent\u00e9e ici de fa\u00e7on partiellement diff\u00e9rente. Les chapitres 1 (dynamiques actuelles du capitalisme) et 5 (expansion des espaces lib\u00e9r\u00e9s) n&rsquo;ont pas pu \u00eatre \u00e9voqu\u00e9s.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a>\u00a0\u00a0Pour une pr\u00e9sentation plus g\u00e9n\u00e9rale, je me permets de renvoyer \u00e0 <em>La r\u00e9bellion zapatiste. Insurrection indienne et r\u00e9sistance plan\u00e9taire<\/em>, Paris, Champs-Flammarion, 2005.<em>\u00a0 <\/em><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a>\u00a0\u00a0Sur cette exp\u00e9rience, voir J\u00e9r\u00f4me Baschet et Guillaume Goutte, <em>Enseignements d&rsquo;une r\u00e9bellion. La petite \u00c9cole zapatiste<\/em>, Paris, \u00c9ditions de l&rsquo;Escargot, 2014.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a>\u00a0\u00a0Il faut pr\u00e9ciser que coexistent sur le m\u00eame territoire communes autonomes et communes \u00ab\u00a0officielles\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a>\u00a0\u00a0Inutile d&rsquo;insister sur l&rsquo;ab\u00eeme qui s\u00e9pare l&rsquo;autonomie zapatiste du syst\u00e8me constitutionnel en vigueur au Mexique, lequel permet, par exemple, \u00e0 certains pr\u00e9sidents municipaux de percevoir des traitements de l&rsquo;ordre de 200.000 pesos par mois, soit cent fois le salaire minimum.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a>\u00a0\u00a0Sous-commandant Marcos, <em>Saisons de la digne rage<\/em>, Paris, Climats, 2009, p. 183.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a>\u00a0\u00a0Explications donn\u00e9es durant l&rsquo;<em>Escuelita zapatista. <\/em><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a>\u00a0\u00a0Voir l&rsquo;imposant travail de Paulina Fernandez Christlieb, <em>Justicia Aut\u00f3noma Zapatista. Zona Selva Tzeltal,<\/em> Mexico, Ediciones <a href=\"mailto:autonom@s\">autonom@s<\/a>, 2014.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a>\u00a0\u00a0En 2008, on pouvait estimer que, dans les cinq zones zapatistes, 500 \u00e9coles fonctionnaient, dans lesquelles 1300 <em>promotores<\/em> accueillaient quelques 16000 \u00e9l\u00e8ves. Les documents de l&rsquo;<em>Escuelita zapatista<\/em> mentionnent, pour los Altos, l&rsquo;une des cinq zones, 157 \u00e9coles primaires, 496 promoteurs et 4886 \u00e9l\u00e8ves.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a>\u00a0\u00a0\u00ab\u00a0Le peuple (\u2026) constitue la partie qui ne sait pas ce qu\u2019elle veut. Savoir ce que l\u2019on veut (\u2026) cela est le fruit d\u2019une connaissance et d\u2019une intelligence profondes, qui justement ne sont pas ce qui caract\u00e9rise le peuple (\u2026) les fonctionnaires sup\u00e9rieurs poss\u00e8dent n\u00e9cessairement une intelligence plus profonde et plus vaste de la nature des institutions et des besoins de l&rsquo;\u00c9tat\u00a0\u00bb,<em> Philosophie du Droit<\/em>, 301.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a>\u00a0\u00a0La citation provient des brouillons de <em>La guerre civile en France<\/em>, cit\u00e9s dans Teodor Shanin, <em>El Marx tard\u00edo y la v\u00eda rusa. Marx y la periferia del capitalismo<\/em>, San Crist\u00f3bal de Las Casas, Cideci-Unitierra, 2012, p. 112-113 (version anglaise: <em>Late Marx and the Russian Road<\/em>, New York, Monthly Review Press, 1983; <a href=\"http:\/\/digamo.free.fr\/shanin83.pdf\">http:\/\/digamo.free.fr\/shanin83.pdf<\/a>).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a>\u00a0\u00a0Il va de soi que les activit\u00e9s d&rsquo;auto-production assum\u00e9es de mani\u00e8re individuelle ou micro-collective n&rsquo;ont pas \u00e0 d\u00e9pendre de tels d\u00e9bats collectifs.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Contribution au s\u00e9minaire ETAPE d&rsquo;avril 2015 _____ Par J\u00e9r\u00f4me Baschet &nbsp; J\u00e9r\u00f4me Baschet est historien, ma\u00eetre de conf\u00e9rences \u00e0 l\u2019EHESS (Paris), auteur notamment de\u00a0: La r\u00e9bellion zapatiste (Flammarion, collection \u00ab\u00a0Champs\u00a0\u00bb, 2005, r\u00e9\u00e9dition de L\u2019\u00e9tincelle zapatiste. 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