{"id":2952,"date":"2015-02-04T10:13:03","date_gmt":"2015-02-04T08:13:03","guid":{"rendered":"http:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=2952"},"modified":"2015-02-06T20:46:05","modified_gmt":"2015-02-06T18:46:05","slug":"la-violence-revolutionnaire-est-elle-necessaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=2952","title":{"rendered":"La violence r\u00e9volutionnaire est-elle n\u00e9cessaire ?"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 style=\"text-align: center;\"><strong>Contribution 1 \u00e0 la s\u00e9ance 10 du s\u00e9minaire ETAPE<\/strong><\/h3>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>_____<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4 style=\"text-align: center;\">Par Manuel Cervera-Marzal<\/h4>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Auteur notamment de : <em>D\u00e9sob\u00e9ir en d\u00e9mocratie. La pens\u00e9e d\u00e9sob\u00e9issante de Thoreau \u00e0 Martin Luther King<\/em> (\u00e9ditions Aux forces de Vulcain, 2013) et de <em>Gandhi. Politique de la non-violence<\/em> (Michalon \u00c9diteur, collection \u00ab Le bien commun \u00bb, 2015)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">_________________________<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En s&rsquo;inspirant des id\u00e9es de Gandhi, cet article ambitionne de repenser \u00e0 nouveaux frais la question des justifications \u00e9thico-politiques de la violence r\u00e9volutionnaire. Apr\u00e8s avoir identifi\u00e9 cinq registres de l\u00e9gitimation de l&#8217;emploi des armes dans le renversement du capitalisme, nous montrerons qu&rsquo;aucun d&rsquo;entre eux ne satisfait aux conditions strat\u00e9giques <em>et<\/em> \u00e9thiques d&rsquo;une r\u00e9volution \u00ab r\u00e9ussie \u00bb. Mais, si la violence r\u00e9volutionnaire doit \u00eatre bannie, sommes-nous condamn\u00e9s \u00e0 la passivit\u00e9 et \u00e0 une l\u00e2che acceptation de l&rsquo;ordre \u00e9tabli ? En partant du constat que tout pouvoir repose en grande partie sur le consentement des sujets, ne peut-on pas \u00e9laborer une strat\u00e9gie r\u00e9volutionnaire non-violente, fond\u00e9e sur le refus de collaborer avec les institutions g\u00e9n\u00e9ratrices d&rsquo;injustice ?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/desobeir-en-democratie-Manuel-Cervera.jpg?ssl=1\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-2958 alignleft\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/desobeir-en-democratie-Manuel-Cervera.jpg?resize=250%2C355&#038;ssl=1\" alt=\"desobeir en democratie - Manuel Cervera\" width=\"250\" height=\"355\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/desobeir-en-democratie-Manuel-Cervera.jpg?w=250&amp;ssl=1 250w, https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/desobeir-en-democratie-Manuel-Cervera.jpg?resize=211%2C300&amp;ssl=1 211w\" sizes=\"auto, (max-width: 250px) 100vw, 250px\" \/><\/a>Dans cet article, nous partirons de l&rsquo;hypoth\u00e8se selon laquelle une r\u00e9volution, c\u2019est-\u00e0-dire un renversement de l\u2019ordre politique et \u00e9conomique, est n\u00e9cessaire <a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, ne serait-ce que du fait de l\u2019irrationalit\u00e9 d\u2019un syst\u00e8me capable de nourrir 12 milliards de bouches mais dans lequel 17 000 enfants meurent quotidiennement de malnutrition <a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Ceci \u00e9tant pos\u00e9, une question surgit imm\u00e9diatement, celle de la l\u00e9gitimit\u00e9 de la violence, que l&rsquo;on consid\u00e8re g\u00e9n\u00e9ralement comme inh\u00e9rente \u00e0 tout processus r\u00e9volutionnaire. Il s&rsquo;agit l\u00e0 d&rsquo;une question philosophique p\u00e9renne, quasi-\u00e9ternelle, que tout r\u00e9volutionnaire, d&rsquo;hier comme de demain, de Paris comme de Tunis, ne saurait \u00e9viter.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Deux r\u00e9centes contributions ont r\u00e9ouvert le d\u00e9bat et m\u00e9ritent d&rsquo;\u00eatre mentionn\u00e9es. Dans une conf\u00e9rence <a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a> prononc\u00e9e au colloque \u00ab Marx International \u00bb en octobre 2004, le philosophe fran\u00e7ais Etienne Balibar exprimait son regret devant ce qu&rsquo;il nommait la \u00ab rencontre manqu\u00e9e \u00bb du XXe si\u00e8cle, celle de L\u00e9nine et Gandhi. A ceux qui opposent st\u00e9rilement ces deux plus grands \u00ab th\u00e9oriciens-praticiens r\u00e9volutionnaires \u00bb du si\u00e8cle pass\u00e9, Balibar propose une articulation f\u00e9conde entre dictature du prol\u00e9tariat et d\u00e9sob\u00e9issance civile. Cette nouvelle hypoth\u00e8se strat\u00e9gique \u2013 une r\u00e9volution combinant les m\u00e9rites respectifs de la violence et la non-violence \u2013 enseignerait aux r\u00e9volutionnaires d&rsquo;aujourd&rsquo;hui que leur lutte, pour \u00eatre victorieuse, doit respecter un \u00ab principe d&rsquo;autolimitation \u00bb, par lequel est laiss\u00e9 \u00e0 l&rsquo;adversaire un moment d&rsquo;ouverture pour lui offrir l&rsquo;opportunit\u00e9 de transformer son point de vue. George Labica, autre philosophe fran\u00e7ais issu de la tradition marxiste, formula en 2005 une r\u00e9ponse lapidaire <a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a> \u00e0 l&rsquo;invitation de Balibar \u00e0 repenser \u00e0 nouveau frais le couple violence\/non-violence dans son rapport \u00e0 la r\u00e9volution. En affirmant que \u00ab la violence n&rsquo;est pas un choix \u00bb, Labica soutient \u2013 de mani\u00e8re \u00e0 peine voil\u00e9e \u2013 qu&rsquo;elle est une n\u00e9cessit\u00e9 et qu&rsquo;elle s&rsquo;en trouve, de ce fait, justifi\u00e9e. D&rsquo;o\u00f9 il s&rsquo;ensuit que la non-violence est \u00ab incapable de d\u00e9passer le stade des louables intentions \u00bb et que, pour se lib\u00e9rer, les opprim\u00e9s devront imp\u00e9rativement en passer par les armes et le \u00ab terrorisme de r\u00e9sistance \u00bb (comme en Irak ou en Palestine). Le clivage entre Balibar et Labica <a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a> concerne la l\u00e9gitimit\u00e9 de la violence r\u00e9volutionnaire. Aussi souhaitons-nous, dans la suite de ce texte, identifier les arguments r\u00e9guli\u00e8rement mobilis\u00e9s dans ce d\u00e9bat sans fin.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une d\u00e9finition restrictive de la violence, que nous ferons n\u00f4tre, fait consensus. Elle d\u00e9signe comme \u00ab violente \u00bb toute atteinte volontaire \u00e0 l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 physique d&rsquo;un ou plusieurs \u00eatre(s) humains. Sont ainsi exclus de cette d\u00e9finition les dommages corporels dus au hasard, \u00e0 la fatalit\u00e9 ou aux ph\u00e9nom\u00e8nes naturels, de m\u00eame que les atteintes \u00e0 l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 morale ou psychologique, car il est \u00e9vident qu&rsquo;une r\u00e9volution, m\u00eame des plus pacifiques, ne va pas sans heurter les mentalit\u00e9s, ou rompre avec les id\u00e9es commun\u00e9ment admises, parfois d&rsquo;origine imm\u00e9moriale. La violence d\u00e9signe donc une atteinte <em>physique <\/em>dans laquelle est engag\u00e9e une responsabilit\u00e9 humaine. Partant, la \u00ab violence r\u00e9volutionnaire \u00bb est la forme sp\u00e9cifique de violence physique visant le renversement de l&rsquo;ordre \u00e9tabli et, dans sa version marxiste et anarchiste, l&rsquo;abolition de l&rsquo;Etat et le d\u00e9passement du capitalisme. Elle se donne pour horizon l&rsquo;\u00e9dification d&rsquo;un monde commun, de ce que Gandhi appelle une soci\u00e9t\u00e9 non-violente, Marx le communisme et les libertaires l&rsquo;anarchie. Chacun nommera cette soci\u00e9t\u00e9 comme il le souhaite, du moment qu&rsquo;il entende derri\u00e8re l&rsquo;abolition de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e des moyens de production et l&rsquo;instauration du r\u00e9gime politique qui lui correspond : une d\u00e9mocratie directe et f\u00e9d\u00e9raliste.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;Etat revendiquant, <em>avec succ\u00e8s<\/em>, le monopole de la violence physique l\u00e9gitime (arm\u00e9e et police) sur un territoire donn\u00e9 <a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>, les opprim\u00e9s en \u00e9tat de r\u00e9volte disposent bien rarement des fusils et des tanks pour d\u00e9fendre leur cause. Mais lorsqu&rsquo;ils ont la possibilit\u00e9 de s&rsquo;armer, une question se pose alors \u00e0 eux : doivent-ils user ou non des moyens de violence qui sont \u00e0 leur disposition ? Cette question jamais r\u00e9solue nous semble des plus cruciales concernant la strat\u00e9gie r\u00e9volutionnaire dans son ensemble. La violence r\u00e9volutionnaire est-elle jamais l\u00e9gitime ? Si oui, pourquoi ? Si non, que substituer aux m\u00e9thodes d&rsquo;action violentes ? Pour r\u00e9pondre \u00e0 ces questions, il convient de commencer par un inventaire des arguments qui, de tout temps, ont \u00e9t\u00e9 mobilis\u00e9s pour d\u00e9fendre la l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e9thico-politique de la violence r\u00e9volutionnaire. Cinq axes de justification se font jour. Les r\u00e9volutionnaires de tout poil les ont bien s\u00fbr s\u00e9lectionn\u00e9s, combin\u00e9s et adapt\u00e9s en fonction des circonstances historiques, des contextes politiques et de leurs id\u00e9ologies sp\u00e9cifiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/Violence-r%C3%A9volutionnaire-slide.jpg?ssl=1\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"  aligncenter wp-image-2966 size-full\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/Violence-r%C3%A9volutionnaire-slide.jpg?resize=940%2C300&#038;ssl=1\" alt=\"Violence r\u00e9volutionnaire slide\" width=\"940\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/Violence-r%C3%A9volutionnaire-slide.jpg?w=940&amp;ssl=1 940w, https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/Violence-r%C3%A9volutionnaire-slide.jpg?resize=300%2C96&amp;ssl=1 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 940px) 100vw, 940px\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1) <em>La violence d\u00e9fensive<\/em> : La violence est l\u00e9gitime car elle n&rsquo;est qu&rsquo;une contre-violence. Il s&rsquo;agit exclusivement d&rsquo;une r\u00e9ponse \u00e0 une agression premi\u00e8re, \u00e0 savoir la violence institutionnelle de l&rsquo;Etat ou, dans les situations de mont\u00e9e du fascisme, \u00e0 la violence organis\u00e9e de la bourgeoisie, de ses milices et de ses nervis. Le caract\u00e8re secondaire et d\u00e9rivatif de la violence r\u00e9volutionnaire d\u00e9douane ceux qui l&rsquo;ont perp\u00e9tr\u00e9 de leur responsabilit\u00e9 morale.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2) La <em>violence historique<\/em> : La violence est dans ce cas pr\u00e9sent\u00e9e comme inscrite dans les lois de l&rsquo;Histoire. Le d\u00e9roulement des r\u00e9volutions pass\u00e9es est l\u00e0 pour en t\u00e9moigner. La violence est l\u00e9gitime car n\u00e9cessaire pour permettre au pass\u00e9 d&rsquo;accoucher de l&rsquo;avenir, selon la formule fameuse de Marx. Sans elle, point de salut historique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">3) La <em>violence cathartique<\/em> : La violence r\u00e9volutionnaire poss\u00e8de une valeur lib\u00e9ratrice et r\u00e9paratrice. Elle permet aux opprim\u00e9s d&rsquo;expurger la douleur si longtemps int\u00e9rioris\u00e9e. En se vengeant, ils recouvrent leur dignit\u00e9 et acqui\u00e8rent leur ind\u00e9pendance. En tant que sacrifice r\u00e9dempteur, la violence ouvre la voie \u00e0 l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;un \u00ab homme nouveau \u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">4) La <em>violence r\u00e9v\u00e9latrice<\/em> : En pr\u00e9cipitant la r\u00e9pression polici\u00e8re et militaire, la violence a pour but de r\u00e9v\u00e9ler la v\u00e9ritable nature intrins\u00e8quement \u00ab fasciste \u00bb de l&rsquo;Etat. Il s&rsquo;agit de provoquer ce dernier pour l&rsquo;amener \u00e0 d\u00e9voiler aux yeux de tous que \u2013 derri\u00e8re les fallacieuses id\u00e9ologies du bien commun et de la souverainet\u00e9 populaire \u2013 la force constitue en derni\u00e8re analyse son seul et unique fondement.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">5) La <em>violence efficace <\/em>: Les protestations verbales et les d\u00e9clarations d&rsquo;intentions n&rsquo;ont jamais chang\u00e9 le monde. La non-violence n&rsquo;est par ailleurs qu&rsquo;une forme dissimul\u00e9e de l\u00e2chet\u00e9 et de r\u00e9formisme petit-bourgeois, reculant devant l&rsquo;usage des moyens n\u00e9cessaires \u00e0 la r\u00e9alisation des fins. Pour la r\u00e9volution, il n&rsquo;est donc qu&rsquo;une seule solution : l&rsquo;action violente (minoritaire ou de masse).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces arguments ne nous semblent pas tenir, et nous aimerions le montrer, en nous inspirant, une fois n&rsquo;est pas coutume, de la pens\u00e9e de Gandhi. Loin de nous l&rsquo;id\u00e9e de saupoudrer d&rsquo;un peu de folklore asiatique la s\u00e9rieuse discussion r\u00e9volutionnaire sur le r\u00f4le de la violence. Il faut consid\u00e9rer avec le plus grand respect et une attention soutenue les apports du Mahatma sur la question. Il est d&rsquo;ailleurs regrettable que les traditions marxiste et libertaire \u2013 \u00e0 quelques exceptions pr\u00e8s <a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a> \u2013 aient totalement fait l&rsquo;impasse sur les enseignements de Gandhi. Toute r\u00e9volution, soutenait Simone Weil, n&rsquo;est que le produit des moyens employ\u00e9s pour la faire aboutir. A ce titre, n&rsquo;avait-elle pas raison d&rsquo;affirmer que \u00ab plus il y a de violence, moins il y a de r\u00e9volution \u00bb<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a> ? Reprenons un \u00e0 un, pour les critiquer, les cinq arguments pr\u00e9sent\u00e9s ci-dessus.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1) La <em>violence d\u00e9fensive <\/em>: Il est ind\u00e9niable que la violence des prol\u00e9taires, des colonis\u00e9s ou des esclaves n&rsquo;est qu&rsquo;une r\u00e9ponse \u00e0 celle de leurs oppresseurs. Ce fait ne saurait \u00eatre contest\u00e9, si l&rsquo;on prend la peine d&rsquo;observer les situations r\u00e9volutionnaires pass\u00e9es. Mais suffit-il \u00e0 rendre cette violence <em>l\u00e9gitime <\/em>? Une donn\u00e9e suppl\u00e9mentaire doit \u00eatre prise en compte. Dans une guerre civile r\u00e9volutionnaire, l&rsquo;adversaire adoptera lui aussi la strat\u00e9gie de l\u00e9gitimation de la \u00ab violence d\u00e9fensive \u00bb. La violence initiale et fautive, c&rsquo;est toujours celle de l&rsquo;autre. Aussi, pour sortir de cette spirale infernale o\u00f9 toutes les violences sont \u00ab l\u00e9gitimes \u00bb et o\u00f9 toutes s&rsquo;exercent donc sans limite, il n&rsquo;est qu&rsquo;une seule solution : le d\u00e9sarmement unilat\u00e9ral. Sans quoi le monde court \u00e0 sa perte, \u00e0 sa disparition au sens litt\u00e9ral. Mais attention, qui dit se d\u00e9sarmer ne dit pas arr\u00eater de lutter. Il s&rsquo;agit au contraire de lutter <em>autrement<\/em>. Il ne faut pas par ailleurs tomber dans un relativisme \u00e9thique absolu. Dire que la violence d\u00e9fensive n&rsquo;est pas l\u00e9gitime ne signifie pas que toutes les violences se valent. La violence spontan\u00e9e vaut mieux que celle pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9e, la violence d\u00e9fensive est pr\u00e9f\u00e9rable \u00e0 celle agressive, et la violence d&rsquo;une minorit\u00e9 opprim\u00e9e est plus compr\u00e9hensible que celle des oppresseurs organis\u00e9s.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2) La <em>violence historique <\/em>: Un bref raisonnement par l&rsquo;absurde suffit \u00e0 r\u00e9futer l&rsquo;id\u00e9e que la violence serait inscrite dans les \u00ab lois de l&rsquo;histoire \u00bb. Si la loi du talion pr\u00e9valait, notre esp\u00e8ce aurait disparu depuis des si\u00e8cles, puisque la logique du \u00ab \u0153il pour \u0153il \u00bb aurait t\u00f4t fait de rendre tout le monde aveugle. Or, nous sommes l\u00e0 pour le constater, tel n&rsquo;est pas le cas. Une seconde mani\u00e8re de r\u00e9futer la th\u00e8se de la violence comme n\u00e9cessit\u00e9 historique revient \u00e0 remarquer que, contrairement \u00e0 ce qu&rsquo;a longtemps soutenu un certain marxisme orthodoxe, nous savons aujourd&rsquo;hui que, violence ou non, il n&rsquo;est pas de \u00ab lois \u00bb de l&rsquo;Histoire. L&rsquo;homme a beau \u00eatre soumis \u00e0 un conditionnement social, l&rsquo;histoire en tant que cat\u00e9gorie transcendante hors de notre port\u00e9e n&rsquo;est qu&rsquo;un fantasme m\u00e9taphysique et fataliste, un <em>f\u00e9tiche <\/em>si l&rsquo;on veut. \u00ab Les circonstances font tout autant les hommes que les hommes font les circonstances \u00bb, \u00e9crivaient Marx et Engels dans <em>L&rsquo;id\u00e9ologie allemande<\/em> (1846), brisant ainsi l&rsquo;alternative binaire entre un mat\u00e9rialisme vulgaire et un id\u00e9alisme humaniste. Dans la m\u00eame veine, explique Cornelius Castoriadis, le propre d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 autonome est de rompre avec l&rsquo;imaginaire h\u00e9t\u00e9ronome d&rsquo;une n\u00e9cessit\u00e9 historique et de prendre conscience que l&rsquo;humanit\u00e9 est \u00e0 l&rsquo;origine de ses propres lois et institutions.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">3) La <em>violence cathartique <\/em>: Faut-il vraiment faire souffrir celui qui nous a opprim\u00e9 pour se sentir soulag\u00e9 ? Dans certains cas parfois. Mais cette sadique th\u00e9rapie suffit-elle \u00e0 consacrer un \u00ab droit \u00e0 la vengeance \u00bb ? Une soci\u00e9t\u00e9 future, radicalement diff\u00e9rente de celle-ci, ne devrait-elle pas plut\u00f4t, autant que faire se peut, instituer une logique politique du pardon ? Peut-on rendre un tyran enti\u00e8rement responsable des souffrances inflig\u00e9es \u00e0 ses sujets, et en retour permettre \u00e0 ces derniers de soulager leurs malheurs en \u00e9gorgeant leur ma\u00eetre ? En outre, peut-on imputer la responsabilit\u00e9 des maux sociaux du capitalisme aux seuls capitalistes et ainsi exiger qu&rsquo;ils en soient violemment punis ? Non, car il ne faut jamais oublier que, de m\u00eame que les prol\u00e9taires sont \u00e0 leur place non par incomp\u00e9tence individuelle ou choix volontaire mais du fait des m\u00e9canismes impersonnels qui assurent la reproduction sociale, les bourgeois n&rsquo;occupent majoritairement leur position sociale que parce que leurs p\u00e8res, et les p\u00e8res de leurs p\u00e8res, l&rsquo;occupaient. On ne choisit jamais enti\u00e8rement d&rsquo;\u00eatre exploiteur, ou de vivre des revenus \u2013 pass\u00e9s et\/ou pr\u00e9sents \u2013 de l&rsquo;exploitation. Marx \u00e9crivait ainsi qu&rsquo;on ne peut rendre \u00ab l&rsquo;individu responsable des rapports dont il reste socialement la cr\u00e9ature, quoiqu&rsquo;il puisse faire pour s&rsquo;en d\u00e9gager \u00bb<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>, si bien que l&rsquo;on peut affirmer, avec Marx lui-m\u00eame, que les dominants sont domin\u00e9s par leur propre domination (comme le th\u00e9sauriseur est \u00ab domin\u00e9 par sa passion aveugle pour la richesse abstraite \u00bb<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">4) La <em>violence r\u00e9v\u00e9latrice <\/em>: Cet argumentaire caract\u00e9rise avant tout les groupes d&rsquo;action directe tels que la RAF allemande ou les Brigades rouges italiennes. Selon eux, les attentats terroristes contre les repr\u00e9sentants de l&rsquo;Etat ont pour effet d&rsquo;entra\u00eener la r\u00e9pression polici\u00e8re, d\u00e9voilant ainsi que l&rsquo;Etat n&rsquo;a aucune l\u00e9gitimit\u00e9 puisqu&rsquo;il ne fonde son pouvoir que sur la force arm\u00e9e. Mais de telles violences sont-elles r\u00e9ellement n\u00e9cessaires pour illustrer la nature bourgeoise et essentiellement conservatrice de l&rsquo;Etat ? Cette nature n&rsquo;est-elle pas d\u00e9j\u00e0 d&rsquo;une \u00e9vidence flagrante ? Et quand bien m\u00eame les yeux de chacun n&rsquo;auraient pas \u00e9t\u00e9 dessill\u00e9s sur cette \u00ab \u00e9vidence \u00bb, ne vaut-il pas mieux perfectionner l&rsquo;\u00e9laboration et la diffusion des id\u00e9es r\u00e9volutionnaires \u2013 de mani\u00e8re \u00e0 mieux convaincre les gens sur cette question \u2013 que de commettre des violences immorales car touchant souvent des innocents et contreproductives car discr\u00e9ditant ainsi le mouvement ouvrier r\u00e9volutionnaire dans son ensemble ?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">5) La <em>violence efficace <\/em>: Cette question en comporte en fait deux : La violence est-elle r\u00e9ellement efficace ? Si oui, efficacit\u00e9 vaut-elle l\u00e9gitimit\u00e9 ? Il n&rsquo;est en effet pas \u00e9vident que l&rsquo;efficacit\u00e9 d&rsquo;une m\u00e9thode suffise \u00e0 en justifier le bienfond\u00e9. Une chose n&rsquo;est pas bonne au seul motif qu&rsquo;elle est efficace \u2013 il n&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 penser \u00e0 l&rsquo;exemple de la bombe atomique, qui a mis fin \u00e0 la guerre avec le Japon. Ainsi, l&rsquo;efficacit\u00e9 d&rsquo;une action est une condition n\u00e9cessaire mais non suffisante \u00e0 sa l\u00e9gitimit\u00e9. En outre, et il faudrait commencer par l\u00e0, quels \u00e9l\u00e9ments nous permettent d&rsquo;affirmer ou non que la violence est efficace ? Il faudrait d\u00e9j\u00e0 distinguer entre l&rsquo;efficacit\u00e9 dans l&rsquo;absolu et l&rsquo;efficacit\u00e9 par rapport \u00e0 d&rsquo;autres modes d&rsquo;action politique (\u00e9lections, recours au Conseil constitutionnel, p\u00e9titions, manifestations, gr\u00e8ves, actions directes non-violentes, etc). L&rsquo;ambition de cet article n&rsquo;est pas de fournir une r\u00e9ponse \u00e0 cette question empirique \u00e9minemment complexe. Il n&rsquo;est d&rsquo;ailleurs pas certain que cette question puisse v\u00e9ritablement \u00eatre pos\u00e9e hors des conditions historico-pratiques qui sont susceptibles de la mettre \u00e0 l&rsquo;ordre du jour. Notons simplement, c&rsquo;est la position de Gandhi, que les bienfaits de la violence \u2013 dont on croit lui \u00eatre redevable \u2013 ne sont qu&rsquo;apparents et temporaires. Les r\u00e9sultats acquis par les armes soit s&rsquo;\u00e9vanouissent rapidement, soit se retournent en leur contraire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les justifications \u00e9thico-politiques de la violence r\u00e9volutionnaire semblent ainsi s&rsquo;\u00e9vanouir une \u00e0 une. Mais si la violence est rel\u00e9gu\u00e9e dans les t\u00e9n\u00e8bres de l&rsquo;ergastule et si, en tant que r\u00e9volutionnaires, nous avons renonc\u00e9 \u00e0 changer le monde par les institutions de l&rsquo;ordre \u00e9tabli, consid\u00e9rant que celles-ci sont rod\u00e9es \u00e0 la domination et \u00e0 l&rsquo;oppression de groupes sur d&rsquo;autres, quelle voie d&rsquo;action nous reste-t-il ? Si ces deux options sont \u00e0 rejeter, ne sommes-nous pas d\u00e8s lors condamn\u00e9s \u00e0 l&rsquo;inaction ou \u00e0 une passivit\u00e9 complice ? Non, car il serait na\u00eff de croire que \u00ab l&rsquo;action r\u00e9volutionnaire est violente ou n&rsquo;est pas \u00bb. Il existe, pour r\u00e9sister, une large panoplie d&rsquo;actions directes non-violentes, d&rsquo;ailleurs souvent mises en \u0153uvre sans forc\u00e9ment la pleine conscience qu&rsquo;il s&rsquo;agit l\u00e0 de m\u00e9thodes non-violentes. Notons d\u00e8s le d\u00e9part que les gr\u00e8ves \u2013 y compris g\u00e9n\u00e9rales et expropriatrices \u2013 et les manifestations, dans l&rsquo;immense majorit\u00e9 des cas, constituent des actions non-violentes. Outre ces deux modalit\u00e9s privil\u00e9gi\u00e9es du r\u00e9pertoire d&rsquo;action collective contemporain, on rel\u00e8vera des actions plus sp\u00e9cifiquement labellis\u00e9es \u00ab non-violentes \u00bb, comme la d\u00e9sob\u00e9issance civile, le refus de l&rsquo;imp\u00f4t, l&rsquo;objection de conscience, les sit-in, les occupations, etc.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une action n&rsquo;est pas l\u00e9gitime du seul fait qu&rsquo;elle est \u00e9thique. Autrement dit, que la non-violence soit conforme aux exigences de notre for int\u00e9rieur ne suffit pas \u00e0 la rendre politiquement valable. Si l&rsquo;on souhaite \u0153uvrer en vue d&rsquo;une transformation r\u00e9volutionnaire de la soci\u00e9t\u00e9, la non-violence, en plus d&rsquo;\u00eatre morale, doit \u00eatre efficace. Le choix de la non-violence ne doit pas d\u00e9couler de consid\u00e9rations exclusivement humanistes. Il doit r\u00e9pondre \u00e0 des exigences pragmatiques. L&rsquo;action directe non-violente peut-elle remplir avec succ\u00e8s les t\u00e2ches assign\u00e9es \u00e0 toute action r\u00e9volutionnaire ou faut-il, comme le sugg\u00e9rait Sartre dans sa pr\u00e9face aux <em>Damn\u00e9s de la terre<\/em> (1961), laisser \u00e9clater la col\u00e8re et la haine, seules capables de rendre aux exploit\u00e9s leur humanit\u00e9 ? Il nous faut d\u00e9sormais montrer que si la non-violence constitue bien un outil de lutte efficace, c&rsquo;est qu&rsquo;elle se fonde sur une analyse pertinente des m\u00e9canismes psychosociologiques du changement social.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les actions directes non-violentes qui nous int\u00e9ressent ici rel\u00e8vent d&rsquo;une strat\u00e9gie de non-coop\u00e9ration collective. Le point d&rsquo;application de la non-coop\u00e9ratin peut concerner le domaine politique (la d\u00e9sob\u00e9issance civile), la sph\u00e8re du travail (la gr\u00e8ve) ou celle de la production des biens et des services (le boycott). Dans tous les cas, cette strat\u00e9gie repose sur un pr\u00e9suppos\u00e9 quant \u00e0 la nature du pouvoir politique. A l&rsquo;instar de La Bo\u00e9tie glosant sur la servitude volontaire, la non-violence postule que le pouvoir des dominants d\u00e9pend intimement du consentement des domin\u00e9s. Il n&rsquo;est de servitude que volontaire, de m\u00eame qu&rsquo;il n&rsquo;est de domination, au sens de Max Weber, sans croyance, m\u00eame partielle, de la part des domin\u00e9s dans la l\u00e9gitimit\u00e9 des dominants <a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>. Les esclaves se passeraient en quelque sorte eux-m\u00eames la corde au cou. Cette th\u00e8se ne doit pas \u00eatre mal interpr\u00e9t\u00e9e. De mauvais esprits soutiendraient pr\u00e9cipitamment que, puisque le peuple s&rsquo;asservit, telle doit rester sa condition. On a le sort qu&rsquo;on m\u00e9rite. Cette interpr\u00e9tation de l&rsquo;hypoth\u00e8se de la servitude volontaire est propre \u00e0 la philosophie lib\u00e9rale et \u00e0 celle des seigneurs. Elle passe enti\u00e8rement \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du message de La Bo\u00e9tie. L&rsquo;hypoth\u00e8se de la servitude volontaire \u2013 autrement dit la description du pouvoir politique comme reposant sur le consentement des sujets \u2013 annonce deux bonnes nouvelles. D&rsquo;une part que la tyrannie peut \u00eatre renvers\u00e9e sans armes, donc que la r\u00e9volution peut \u00eatre non-violente. D&rsquo;autre part, que l&rsquo;\u00e9mancipation du peuple ne saurait \u00eatre qu&rsquo;auto-\u00e9mancipation.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout d&rsquo;abord, puisque la soumission des hommes d\u00e9pend moins de la force qu&rsquo;ils subissent que de l&rsquo;ob\u00e9issance \u00e0 laquelle ils consentent, la non-coop\u00e9ration collective constitue un moyen efficace de renverser un pouvoir tyrannique. Or, le simple refus d&rsquo;ob\u00e9ir n&rsquo;implique aucune violence physique. Nos ma\u00eetres ne sont grands que parce que nous nous agenouillons devant eux. La seule puissance du tyran, c&rsquo;est de ses sujets qu&rsquo;il la tient. Aussi, pour mettre \u00e0 bas un syst\u00e8me oppressif, nul besoin d&rsquo;armes et de fusils. Il suffit pour cela d&rsquo;arr\u00eater d&rsquo;ob\u00e9ir aux tyrans et aux petits tyranneaux charg\u00e9s de transmettre ses ordres. Automatiquement, leur pouvoir s&rsquo;effritera <a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a>. La strat\u00e9gie non-violente se r\u00e9v\u00e8le ainsi \u00eatre un moyen de lutte efficace contre les diff\u00e9rentes formes de domination. En outre, l&rsquo;analyse labo\u00e9tienne du pouvoir fait signe vers l&rsquo;auto-\u00e9mancipation des opprim\u00e9s. Puisque les sujets ne sont asservis que du fait de leur propre volont\u00e9, eux seuls sont en mesure de rem\u00e9dier \u00e0 cette situation. L&rsquo;auto-assujettissement implique inexorablement son revers : l&rsquo;auto-\u00e9mancipation. D\u00e9sormais, le peuple n&rsquo;est plus seulement l&rsquo;objet de la r\u00e9volution, il en devient le sujet. Sa lib\u00e9ration ne sera pas le fruit d&rsquo;agents ext\u00e9rieurs. L&rsquo;\u00e9mancipation, pour \u00eatre consistante et durable, doit \u00eatre auto-\u00e9mancipation.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avant de conclure, une nuance doit \u00eatre apport\u00e9e. La non-violence ne peut ni ne doit jamais \u00eatre absolue. Gandhi lui-m\u00eame, malgr\u00e9 son strict rejet de la violence et des id\u00e9ologies qui la soutiennent, insiste sur le fait que la non-violence doit \u00eatre une \u00e9thique relative. Il faut faire preuve de souplesse dans l&rsquo;application de la doctrine, car les principes sont une chose, la bonne pratique une autre. \u0152uvrer \u00e0 la r\u00e9volution n&rsquo;est pas un long fleuve tranquille. Aussi, ceux qui y travaillent se retrouvent-ils souvent dans des situations singuli\u00e8res et inattendues o\u00f9 agir de mani\u00e8re pacifique est tout simplement illusoire ou suicidaire. Dans ce cas, l&rsquo;urgence vaut l\u00e9gitimation, et le recours \u00e0 la violence ne saurait \u00eatre par principe \u00e9cart\u00e9. En outre, soutient Gandhi, la violence vaut toujours mieux que la l\u00e2chet\u00e9. Si l&rsquo;id\u00e9al est celui d&rsquo;une r\u00e9volution non-violente, il faut pourtant reconna\u00eetre que, \u00e9tant donn\u00e9e l&rsquo;apathie g\u00e9n\u00e9rale, on ne peut bl\u00e2mer trop s\u00e9v\u00e8rement ceux qui ou envisagent ou pr\u00e9parent la r\u00e9volution par les armes. Ces groupes minoritaires, bien que violents, poss\u00e8dent une vertu que n&rsquo;ont pas les membres de la majorit\u00e9 silencieuse qui s&rsquo;accommodent passivement de l&rsquo;ordre \u00e9tabli : le courage. Car, affirme Gandhi, alors qu&rsquo;il n&rsquo;y a aucun espoir de voir un-e l\u00e2che devenir un-e r\u00e9volutionnaire non-violent-e, cet espoir n&rsquo;est pas interdit \u00e0 un-e r\u00e9volutionnaire convaincu-e de la n\u00e9cessit\u00e9 et de la l\u00e9gitimit\u00e9 de la violence r\u00e9volutionnaire <a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><strong>Paru initialement dans la revue<em> Contretemps <\/em>web, 04 octobre 2011<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">[<a href=\"http:\/\/www.contretemps.eu\/interventions\/violence-r%C3%A9volutionnaire-est-elle-n%C3%A9cessaire\" target=\"_blank\">http:\/\/www.contretemps.eu\/interventions\/violence-r%C3%A9volutionnaire-est-elle-n%C3%A9cessaire<\/a>]<\/p>\n<p>\u00a0 _________________<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Cette \u00ab hypoth\u00e8se communiste \u00bb, comme la nomme Alain Badiou, revient \u00e0 dire que l&rsquo;humanit\u00e9 n&rsquo;est pas condamn\u00e9e \u00e0 vivre sous la domination plan\u00e9taire du capitalisme et des ravages qui l&rsquo;accompagnent. In BADIOU, Alain, <em>L&rsquo;hypoth\u00e8se communiste<\/em>, Paris, Editions Lignes, 2009.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Ces chiffres, directement issus des statistiques de l&rsquo;Organisation des Nations Unies pour l&rsquo;Alimentation et l&rsquo;Agriculture (FAO), sont comment\u00e9s avec pertinence dans le documentaire autrichien d\u2019Erwin Wagenhofer, <em>We feed the world <\/em>(2005).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Cette conf\u00e9rence est retranscrite dans le dernier ouvrage de Balibar \u00c9tienne, <em>Violence et civilit\u00e9<\/em>, Paris, Editions Galil\u00e9e, 2010.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Cette r\u00e9ponse , intitul\u00e9e \u00ab La violence ? Quelle violence ? \u00bb est disponible sur le blog de Georges Labica : <a href=\"http:\/\/labica.lahaine.org\/articulo.php?p=13&amp;more=1&amp;c=1\">http:\/\/labica.lahaine.org\/articulo.php?p=13&amp;more=1&amp;c=1<\/a> consult\u00e9 le 16 juillet 2011.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Leur controverse est r\u00e9sum\u00e9e et poursuivie par Sylvie Laurent dans \u00ab La non-violence est-elle possible ? \u00bb, site La Vie des id\u00e9es : <a href=\"http:\/\/www.laviedesidees.fr\/La-non-violence-est-elle-possible.html\">http:\/\/www.laviedesidees.fr\/La-non-violence-est-elle-possible.html<\/a> , publi\u00e9 le 23 juillet 2010.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> WEBER, Max, <em>Economie et soci\u00e9t\u00e9<\/em>, Paris, Plon, 1971, p. 21. <a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> Nous pensons notamment \u00e0 l&rsquo;intervention d&rsquo;\u00c9tienne Balibar, cit\u00e9e pr\u00e9c\u00e9demment, lors du colloque Marx International de 2004. <a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> Cit\u00e9e in MULLER, Jean-Marie, <em>Simone Weil, l\u2019exigence de la non-violence<\/em>, Paris, Descl\u00e9e de Brouwer, 1995, p. 120. <a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> MARX, Karl, \u0152uvres<em> I<\/em>, <em>Le Capital<\/em>, Paris, Gallimard, coll. \u00ab Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade \u00bb, 1963, p. 550. <a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a><em> Ibid.<\/em>, ch. XXIV, partie 3. <a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> C&rsquo;est l\u00e0 \u00e9galement \u00e0 peu de choses pr\u00e8s la d\u00e9finition de la \u00ab violence symbolique \u00bb que l&rsquo;on trouve chez Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, in <em>La Reproduction<\/em>, Paris, Editions de Minuit, 1970.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a> L&rsquo;exemple de la r\u00e9sistance civile danoise au nazisme en constitue une illustration exemplaire. Suite \u00e0 l&rsquo;occupation du pays par les forces allemandes, au cours de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1943, les Danois organisent imm\u00e9diatement des actions directes non-violentes de masse. Toute une s\u00e9rie de gr\u00e8ves viennent compliquer l&rsquo;administration du pays par les autorit\u00e9s nazies. Puis, lorsque ces derni\u00e8res d\u00e9cident de d\u00e9porter les Juifs danois dans les camps de la mort, leurs concitoyens les \u00e9vacuent rapidement vers la Su\u00e8de, o\u00f9 ils seront plac\u00e9s en s\u00e9curit\u00e9. La r\u00e9ussite de ces op\u00e9rations galvanise les Danois, qui entreprennent alors une gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale. Ainsi, bien que le pays n&rsquo;ait \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9 qu&rsquo;\u00e0 la fin de la guerre, il ne fait aucun doute que l&rsquo;action non-violente de masse a fortement contribu\u00e9 \u00e0 affaiblir l&rsquo;occupant nazi.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a> GANDHI, <em>Tous les hommes sont fr\u00e8res<\/em>, Paris, Gallimard, 1990, p. 179.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Contribution 1 \u00e0 la s\u00e9ance 10 du s\u00e9minaire ETAPE &nbsp; _____ &nbsp; Par Manuel Cervera-Marzal &nbsp; Auteur notamment de : D\u00e9sob\u00e9ir en d\u00e9mocratie. 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