{"id":2643,"date":"2014-06-05T20:57:36","date_gmt":"2014-06-05T18:57:36","guid":{"rendered":"http:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=2643"},"modified":"2014-06-22T23:25:52","modified_gmt":"2014-06-22T21:25:52","slug":"holloway-ou-une-ouverture-stimulante-de-la-pensee-critique-et-emancipatrice-pour-le-xxie-siecle-a-ouvrir-un-petit-peu-plus-philippe-corcuff","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=2643","title":{"rendered":"Holloway ou une ouverture stimulante de la pens\u00e9e critique et \u00e9mancipatrice pour le XXIe si\u00e8cle \u00e0\u2026 ouvrir un petit peu plus &#8211; Philippe Corcuff"},"content":{"rendered":"<h3 align=\"center\">Rapport \u00ab\u00a0critique\u00a0\u00bb issu du s\u00e9minaire ETAPE\u00a0de mai 2014 en la pr\u00e9sence exceptionnelle de John Holloway<\/h3>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>\u00c1 propos de <em>Changer le monde sans prendre le pouvoir<\/em> (1<sup><span style=\"font-size: small;\">e<\/span><\/sup> \u00e9d.\u00a0: 2002; trad. fran\u00e7. \u00e9ditions Syllepse en 2008) et <em>Crack Capitalism. 33 th\u00e8ses contre le Capital<\/em> (1<sup><span style=\"font-size: small;\">e<\/span><\/sup> \u00e9d.\u00a0: 2010; trad. fran\u00e7. aux \u00e9ditions Libertalia en 2012)\u00a0de John Holloway<\/strong><\/p>\n<h4><\/h4>\n<h4><\/h4>\n<h5><\/h5>\n<h5>Introduction<\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce rapport \u00ab\u00a0critique\u00a0\u00bb ne sera pas que \u00ab\u00a0critique\u00a0\u00bb, mais s\u2019inscrira dans un cadre \u00ab\u00a0compr\u00e9hensif\u00a0\u00bb. \u00c1 la diff\u00e9rence du pr\u00e9c\u00e9dent rapport d\u2019Herv\u00e9 Guyon, la part \u00ab\u00a0critique\u00a0\u00bb \u00e9quilibrera \u00e0 peu pr\u00e8s la part \u00ab\u00a0compr\u00e9hensive\u00a0\u00bb, alors que cette derni\u00e8re est la plus importante dans mon rapport aux deux livres de John Holloway qui nous occupent aujourd\u2019hui, car je consid\u00e8re appartenir globalement au m\u00eame sillon de r\u00e9novation de la pens\u00e9e critique et \u00e9mancipatrice que lui, avec des diff\u00e9rences et quelques divergences. Ma d\u00e9marche rel\u00e8ve donc d\u2019une <em>compr\u00e9hension critique<\/em>, o\u00f9 la compr\u00e9hension est premi\u00e8re.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant, mon rapport \u00e0 <em>Changer le monde sans prendre le pouvoir<\/em> a d\u2019abord \u00e9t\u00e9 critique, mais par ignorance. J\u2019ai coordonn\u00e9 le n\u00b06 de f\u00e9vrier 2003 de la revue <em>ContreTemps<\/em> avec mon ami Michael L\u00f6wy dont le th\u00e8me \u00e9tait justement \u00ab\u00a0Changer le monde sans prendre le pouvoir\u00a0?\u00a0\u00bb, avec un point d\u2019interrogation et comme sous-titre \u00ab\u00a0Nouveaux libertaires, nouveaux communistes\u00a0\u00bb. Nous y publions un texte de John Holloway, \u00ab\u00a0Douze th\u00e8ses sur l\u2019anti-pouvoir\u00a0\u00bb et une critique assez acerbe de mon regrett\u00e9 ami Daniel Bensa\u00efd, \u00ab\u00a0La R\u00e9volution sans prendre le pouvoir\u00a0? \u00c1 propos d\u2019un r\u00e9cent livre de John Holloway\u00a0\u00bb. Spontan\u00e9ment, j\u2019ai plut\u00f4t partag\u00e9 l\u2019avis de Daniel Bensa\u00efd sur le livre, mais sans l\u2019avoir lu. Daniel Bensa\u00efd savait, par moments, \u00eatre un marxiste fort h\u00e9r\u00e9tique, dans son travail sur Walter Benjamin notamment, et m\u00eame sortir des clous marxistes avec Auguste Blanqui ou Charles P\u00e9guy. Mais parfois il se voyait en protecteur d\u2019un marxisme classique. Nous avons, pour la plupart, nos polyphonies et nos contradictions qui participent de nos humanit\u00e9s singuli\u00e8res. Je n\u2019ai lu le livre qu\u2019en 2010, alors que j\u2019\u00e9tais invit\u00e9 en avril par l\u2019Universit\u00e9 Autonome de Mexico, sur le campus de Cuernavaca, \u00e0 traiter du th\u00e8me \u00ab\u00a0Mouvement altermondialiste et enjeux de l\u2019\u00e9mancipation au XXI<sup><span style=\"font-size: small;\">e<\/span><\/sup> si\u00e8cle\u00a0: en partant d\u2019une discussion critique avec John Holloway et Antonio Negri\u00a0\u00bb (1). Je me suis alors senti plus proche de la d\u00e9marche d\u2019Holloway, en consid\u00e9rant que certaines critiques de l\u2019ami Bensa\u00efd \u00e9taient injustes, mais en gardant des aspects critiques significatifs. Je me suis senti encore plus proche de <em>Crack Capitalism<\/em>, tout en ayant des diff\u00e9rences. Peut-\u00eatre parce que je l\u2019ai lu apr\u00e8s mon d\u00e9part du Nouveau Parti Anticapitaliste, apr\u00e8s une longue s\u00e9rie d\u2019exp\u00e9riences, au final d\u00e9cevantes, au sein des partis de gauche fran\u00e7ais. Ce qui m\u2019a conduit \u00e0 mettre davantage \u00e0 distance avec la forme parti elle-m\u00eame \u2013 ce qui ne veut pas dire avec la notion d\u2019organisation politique, qui me semble avoir encore une pertinence \u2013 et \u00e0 d\u00e9velopper les ressources libertaires de mes analyses et de mes pratiques militantes (2).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je voudrais ajouter, pour finir cette introduction, une remarque quant \u00e0 l\u2019\u00e9criture de John Holloway. Il hybride une langue th\u00e9orique ardue de luminosit\u00e9s po\u00e9tiques, dont les m\u00e9taphores \u00e9largissent le champ d\u2019intelligibilit\u00e9 et de sensibilit\u00e9 de la conceptualisation critique par rapport \u00e0 sa s\u00e9cheresse habituelle.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2014\/06\/P.Corcuff-J.Holloway-J.Chatroussat-H.Guyon_.jpg?ssl=1\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-2653\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2014\/06\/P.Corcuff-J.Holloway-J.Chatroussat-H.Guyon_.jpg?resize=610%2C214&#038;ssl=1\" alt=\"P.Corcuff-J.Holloway-J.Chatroussat-H.Guyon\" width=\"610\" height=\"214\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2014\/06\/P.Corcuff-J.Holloway-J.Chatroussat-H.Guyon_.jpg?w=610&amp;ssl=1 610w, https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2014\/06\/P.Corcuff-J.Holloway-J.Chatroussat-H.Guyon_.jpg?resize=300%2C105&amp;ssl=1 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 610px) 100vw, 610px\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5>1 \u2013 Forces de la fragilit\u00e9 Holloway<\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans une premi\u00e8re partie, avant de passer aux interrogations critiques, je vais rappeler quelques points forts de convergence, ce qui compl\u00e8tera et consolidera ce qu\u2019a d\u00e9j\u00e0 dit Herv\u00e9 Guyon.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En premier lieu, je m\u2019arr\u00eaterai sur <em>Changer le monde sans prendre le pouvoir<\/em>\u00a0:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">* Holloway avance ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0En r\u00e9alit\u00e9, l\u2019apparente impossibilit\u00e9 de r\u00e9volution du d\u00e9but du XXI<sup><span style=\"font-size: small;\">e<\/span><\/sup> si\u00e8cle refl\u00e8te l\u2019\u00e9chec historique d\u2019un concept particulier de la r\u00e9volution\u00a0: celui qui l\u2019identifie au contr\u00f4le de l\u2019\u00c9tat.\u2019\u00a0\u00bb (p.28). Et d\u2019ajouter\u00a0: \u00ab\u00a0Les deux perspectives, \u00ab\u00a0r\u00e9formiste\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb ont \u00e9chou\u00e9 totalement\u00a0\u00bb (p.29).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">* Ce qui a des cons\u00e9quences sur le diagnostic sur la forme parti, qu\u2019elle soit avant-gardiste ou parlementaire\u00a0: \u00ab\u00a0La formation \u00e0 la conqu\u00eate du pouvoir devient in\u00e9vitablement une formation au pouvoir lui-m\u00eame. Les initi\u00e9s sont form\u00e9s au langage rh\u00e9torique, \u00e0 la logique et aux calculs du pouvoir, ils apprennent \u00e0 utiliser des cat\u00e9gories d\u2019une science sociale forg\u00e9e exclusivement par cette obsession du pouvoir. Les diff\u00e9rences au sein de l\u2019organisation deviennent des luttes pour le pouvoir. Les manipulations et les coups tactiques se transforment en une forme de vie.\u00a0\u00bb (p.33). <em>Crack Capitalisme<\/em> parle \u00ab\u00a0d\u2019une organisation qui puisse adopter le point de vue de la totalit\u00e9\u00a0: le parti\u00a0\u00bb (p.334). Or, selon sa perspective, \u00ab\u00a0Les br\u00e8ches (\u2026) ne sont pas une lutte pour instaurer une totalit\u00e9 alternative, mais plut\u00f4t une lutte pour briser la totalit\u00e9 existante.\u00a0\u00bb (p.240) Il ajoute une vigilance par rapports aux effets dess\u00e9chants de l\u2019institutionnalisation dans les autres modalit\u00e9s de lutte que les partis\u00a0: \u00ab\u00a0Nous avons parfois tendance \u00e0 penser que le rejet du parti comme forme d\u2019organisation r\u00e9sout tous les probl\u00e8mes mais de nombreux probl\u00e8mes se reproduisent dans l\u2019institutionnalisation de formes non partidaires de la lutte.\u00a0\u00bb (p.366)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">* Holloway analyse aussi la d\u00e9vitalisation du mouvement r\u00e9volutionnaire pris dans une logique \u00e9tatiste, la perte de ses insertions dans la vie ordinaire. Il note ainsi \u00ab\u00a0un appauvrissement de la lutte\u00a0\u00bb via une \u00ab\u00a0instrumentalisation\/hi\u00e9rarchisation\u00a0\u00bb (p.34)\u00a0: \u00ab\u00a0tout en bas, nous pla\u00e7ons les frivolit\u00e9s personnelles, comme les relations affectives, la sensualit\u00e9, le jeu, le rire, l\u2019amour. La lutte des classes devient puritaine. Il faut, en effet, supprimer la frivolit\u00e9, puisqu\u2019elle ne contribue pas \u00e0 l\u2019objectif central. La hi\u00e9rarchisation de la lutte passe par la hi\u00e9rarchisation de nos propres existences et, d\u00e8s lors, de nous-m\u00eames\u00a0\u00bb (p.35) Dans <em>Crack Capitalism<\/em>, il met \u00ab\u00a0les gens ordinaires\u00a0\u00bb au c\u0153ur du processus r\u00e9volutionnaire (notamment p.26 et p.35) et affirme\u00a0: \u00ab\u00a0Notre force r\u00e9side dans notre caract\u00e8re ordinaire.\u00a0\u00bb (p.419)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">* Holloway insiste sur l\u2019importance de la confrontation avec l\u2019incertitude, apr\u00e8s l\u2019h\u00e9g\u00e9monie des philosophies de l\u2019histoire t\u00e9l\u00e9ologiques comme des scientismes\u00a0: \u00ab\u00a0notre non-savoir est aussi le non-savoir de ceux qui comprennent que le non-savoir fait partie du processus r\u00e9volutionnaire. Nous avons perdu toutes nos certitudes, mais l\u2019\u00e9mergence de l\u2019incertitude est essentielle pour la r\u00e9volution. \u00ab\u00a0En demandant, nous avan\u00e7ons\u00a0\u00bb (<em>preguntando caminamos<\/em>), disent les zapatistes.\u00a0\u00bb (p.300). Il renforce dans <em>Crack Capitalism<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0Il n\u2019y a aucune certitude. La dialectique est ouverte, n\u00e9gative, pleine de dangers.\u00a0\u00bb (p.410) Ce qui donne un caract\u00e8re exp\u00e9rimental, pragmatiste au sens philosophique d\u2019un John Dewey, par exemple, \u00e0 la logique r\u00e9volutionnaire ainsi con\u00e7ue. Holloway indique dans ce cadre\u00a0: \u00ab\u00a0Il vaut mieux faire un pas dans une mauvaise direction et contribuer \u00e0 cr\u00e9er un sentier que de rester sur place \u00e0 \u00e9tudier une carte qui n\u2019existe pas.\u00a0\u00bb (p.39)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On trouve d\u2019autres points forts renouvel\u00e9s dans <em>Crack Capitalism<\/em>\u00a0:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">* La m\u00e9thode principale pr\u00e9sent\u00e9e dans ce second livre est \u00ab\u00a0la m\u00e9thode de la br\u00e8che\u00a0\u00bb (th\u00e8se 2). La br\u00e8che consiste en \u00ab\u00a0une activit\u00e9 pratique et th\u00e9orique\u00a0\u00bb (p.30) face aux murs du capitalisme s\u2019effor\u00e7ant \u00ab\u00a0de trouver des fissures, des d\u00e9fauts \u00e0 leur surface, ou de provoquer des br\u00e8ches en cognant dessus\u00a0\u00bb (p.30). La m\u00e9thode marxiste classique cherche \u00e0 comprendre le mur \u00ab\u00a0\u00e0 partir de sa solidit\u00e9\u00a0\u00bb (p.32), d\u2019o\u00f9 la prise du pouvoir d\u2019\u00c9tat comme axe strat\u00e9gique et la forme parti comme moyen. La m\u00e9thode de la br\u00e8che se coltine le capitalisme \u00ab\u00a0\u00e0 partir de ses fragilit\u00e9s (\u2026), de ses contradictions, de ses faiblesses\u00a0\u00bb (p.32).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">* Cette m\u00e9thode r\u00e9volutionnaire appelle \u00e0 rompre avec le r\u00e9volutionnarisme dans diff\u00e9rentes dimensions. Tout d\u2019abord avec sa tentation de la puret\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Dans une lutte <em>dans-contre-et-au-del\u00e0<\/em> du capitalisme, il n\u2019y a pas de puret\u00e9. Ce qui compte plut\u00f4t, c\u2019est la direction de la lutte, le mouvement <em>contre-et-au-del\u00e0<\/em>.\u00a0\u00bb (p.107) Elle refuse aussi les \u00ab\u00a0divisions tranch\u00e9es\u00a0\u00bb dans la lutte (p.72)\u00a0: entre actions individuelles et actions collectives, actions locales et actions globales, exp\u00e9riences alternatives et mobilisations collectives, logique r\u00e9formiste visant des am\u00e9liorations imm\u00e9diates et ponctuelles et logique r\u00e9volutionnaire, ou encore entre les pratiques sur les diff\u00e9rents terrains de la vie sociale. Sans pour autant donner <em>a priori<\/em> la m\u00eame importance \u00e0 tout de mani\u00e8re relativiste, elle s\u2019int\u00e9resse avant tout aux \u00ab\u00a0lignes de continuit\u00e9\u00a0\u00bb entre les br\u00e8ches (p.71). Car, en mettant l\u2019accent sur \u00ab\u00a0les lignes dures et les divisions claires\u00a0\u00bb (p.139), \u00ab\u00a0nous fermons les yeux sur le mouvement potentiel de la br\u00e8che. Nous condamnons l\u2019extension potentielle de nos br\u00e8ches et nous nous enfermons dans un ghetto.\u00a0\u00bb (p.140) Les ghettos partidaires ou autres ghettos activistes nous \u00e9loignent de la vie ordinaire, dans ce qu\u2019Holloway appelle le \u00ab\u00a0monde autor\u00e9f\u00e9rentiel du militantisme et de l\u2019activisme\u00a0\u00bb (p.140). Dans ce cas, m\u00eame les \u00ab\u00a0anti-avant-gardistes\u00a0\u00bb th\u00e9oriques s\u2019inscrivent en pratique \u00ab\u00a0dans une situation d\u2019avant-gardisme\u00a0\u00bb, rel\u00e8ve Holloway, car dans ce sch\u00e9ma \u00ab\u00a0Le monde se divise alors entre d\u2019un c\u00f4t\u00e9 ceux qui luttent pour le changement et, de l\u2019autre, la grande masse des gens qui doivent \u00eatre convaincus.\u00a0\u00bb (p.141)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">* Dans cette perspective, Holloway met en avant une politique du dialogue et de l\u2019\u00e9coute \u00e0 partir de la vie ordinaire\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est une politique dialogique plut\u00f4t que la politique monologique de la prise de parole du mouvement r\u00e9volutionnaire traditionnel\u00a0\u00bb, \u00e9crit-il (p.369). Cette pratique r\u00e9volutionnaire traditionnelle a des accents mis\u00e9rabilistes\u00a0: \u00ab\u00a0Les gens ne sont pas compris comme des acteurs mais come des victimes\u00a0: pauvres gens\u2026\u00a0\u00bb (p.110) On pr\u00e9tend alors \u00ab\u00a0agir au nom du peuple, ou dans l\u2019int\u00e9r\u00eat du peuple\u00a0\u00bb (p.111). Or, dans une logique auto-\u00e9mancipatrice, \u00ab\u00a0La seule th\u00e9rapie possible est une autoth\u00e9rapie.\u00a0\u00bb (p.369) D\u2019o\u00f9 le dessin d\u2019\u00ab\u00a0une politique qui ne consiste pas \u00e0 parler mais \u00e0 \u00e9couter ou, mieux, \u00e0 <em>parler-\u00e9couter<\/em>.\u00a0\u00bb (p.369)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">* Enfin, derni\u00e8re suggestion stimulante retenue ici\u00a0: c\u2019est la piste d\u2019une autre articulation des individualit\u00e9s et des cadres collectifs, que la domination des seconds sur les premi\u00e8res (ce que j\u2019ai appel\u00e9 \u00ab\u00a0le logiciel collectiviste\u00a0\u00bb h\u00e9g\u00e9monique \u00e0 gauche, voir note 3). Cela conduit Holloway au possible abandon du mot \u00ab\u00a0communisme\u00a0\u00bb, qui d\u2019ailleurs selon moi a trop d\u2019accointances avec le \u00ab\u00a0logiciel collectiviste\u00a0\u00bb. Il esquisse ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0Un monde constitu\u00e9 de nombreux mondes ne serait pas une nouvelle totalit\u00e9 mais une constellation changeante ou une conf\u00e9d\u00e9ration de particularit\u00e9s. Ce ne serait pas le communisme mais une mise en commun <em>(\u00ab\u00a0communising\u00a0\u00bb<\/em>).\u00a0\u00bb (p.341) On aurait \u00e0 faire \u00e0 une mise en commun des individualit\u00e9s plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 une standardisation des individualit\u00e9s dans un cadre collectif dominant.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5>2 \u2013 Apports et grandiloquence de la notion de \u00ab\u00a0f\u00e9tichisme\u00a0\u00bb dans <em>Changer le monde sans prendre le pouvoir<\/em><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le concept de \u00ab\u00a0f\u00e9tichisme\u00a0\u00bb, emprunt\u00e9 au Marx du livre 1 du <em>Capital<\/em> (1867), est pr\u00e9sent\u00e9 par Holloway comme \u00ab\u00a0au centre de l\u2019argumentaire\u00a0\u00bb <em>de Changer le monde sans prendre le pouvoir<\/em> (p.75). Holloway suit d\u2019abord le d\u00e9placement de la th\u00e9matique de l\u2019\u00ab\u00a0ali\u00e9nation\u00a0\u00bb dans les textes de jeunesse de Marx (dont les <em>Manuscrits de 1844<\/em>) \u00e0 celui de \u00ab\u00a0f\u00e9tichisme\u00a0\u00bb dans <em>Le Capital<\/em>. Je dirais, pour ma part, que la notion d\u2019\u00ab\u00a0ali\u00e9nation\u00a0\u00bb est de plus en plus difficile \u00e0 utiliser apr\u00e8s les critiques contemporaines de Michel Foucault, qui lui reproche d\u2019appeler \u00e0 un retour \u00e0 une suppos\u00e9e authenticit\u00e9 plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 s\u2019inscrire dans un processus de cr\u00e9ation de soi-m\u00eame \u00e0 travers des relations sociales. C\u2019est l\u2019opposition des th\u00e8mes du \u00ab\u00a0se retrouver soi-m\u00eame\u00a0\u00bb et du \u00ab\u00a0se cr\u00e9er soi-m\u00eame\u00a0\u00bb, que l\u2019on a abord\u00e9 lors de la deuxi\u00e8me s\u00e9ance du s\u00e9minaire ETAPE (4). La notion de f\u00e9tichisme appara\u00eet plus int\u00e9ressante si on int\u00e8gre cette critique. Holloway parle ainsi \u00ab\u00a0des formes f\u00e9tichis\u00e9es des relations entre producteurs (\u2026) en tant qu\u2019elles nient leur caract\u00e8re de rapports sociaux\u00a0\u00bb (p.82). Il avance alors que ce f\u00e9tichisme, entendu au sens large comme \u00ab\u00a0la s\u00e9paration du <em>faire<\/em> par rapport au fait\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0impr\u00e8gne <em>totalement<\/em> notre relation au monde et nos rapports avec ceux qui nous entourent\u00a0\u00bb (mis en ital par moi, p.83). Holloway donne ainsi \u00e0 de nombreuses reprises dans l\u2019ouvrage une port\u00e9e totale au f\u00e9tichisme dans les soci\u00e9t\u00e9s contemporaines capitalistes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Holloway assouplit toutefois la toute-puissance dont on pourrait doter le f\u00e9tichisme capitaliste, en se d\u00e9marquant de la version qu\u2019il appelle \u00ab\u00a0le f\u00e9tichisme dur\u00a0\u00bb, pour lequel ce f\u00e9tichisme serait un \u00ab\u00a0fait accompli\u00a0\u00bb (p.124). Il oppose \u00e0 cette variante, si fr\u00e9quente dans les mouvements \u00e9mancipateurs du pass\u00e9, la voie du \u00ab\u00a0f\u00e9tichisme en tant que processus\u00a0\u00bb (p.134). Le f\u00e9tichisme n\u2019aurait pas alors gagn\u00e9, mais se pr\u00e9senterait comme une tendance h\u00e9g\u00e9monisante. On per\u00e7oit ici une h\u00e9sitation quant \u00e0 la question de la totalit\u00e9 dans la conceptualisation d\u2019Holloway que l\u2019on retrouvera par la suite.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le \u00ab\u00a0f\u00e9tichisme\u00a0\u00bb, m\u00eame assoupli, demeure une cat\u00e9gorie \u00e0 pr\u00e9tention totalisatrice, qui suppose donc faire le tour du r\u00e9el, au moins tendanciellement, comme processus, \u00e0 la mani\u00e8re de Hegel. Holloway ne s\u2019est pas tout \u00e0 fait \u00e9mancip\u00e9 des rigidit\u00e9s du cadre h\u00e9g\u00e9liano-marxiste pour appr\u00e9hender le pluriel et l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne, tous en ayant une vue globale. Cela percute deux enjeux \u00e9pist\u00e9mologiques qui touchent aujourd\u2019hui la pens\u00e9e critique et \u00e9mancipatrice\u00a0:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1)<em> La recherche d\u2019un pluralisme conceptuel sans relativisme<\/em> (au sens d\u2019un \u00e9miettement infini mettant tous les points de vue sur le m\u00eame plan), abandonnant la pente des g\u00e9n\u00e9ralisations h\u00e2tives et abusives, et faisant \u00e0 l\u2019inverse de la plus grande localisation des domaines de validit\u00e9 des concepts un outil de rigueur intellectuelle.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2) <em>La recherche d\u2019un global qui ne soit pas un total<\/em>\u00a0: ici Holloway va trop vite dans sa discussion avec Michel Foucault qui offre pourtant des pistes pour une forme renouvel\u00e9e de globalisation, en particulier dans certains textes (notamment un entretien avec Jacques Ranci\u00e8re de 1977 intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Pouvoirs et strat\u00e9gies\u00a0\u00bb, note 5), o\u00f9 il distingue micro-pouvoirs quotidiens et macro-dominations structurelles. Dans cette perspective, Il y aurait bien des logiques globales cristallis\u00e9es, avec toutefois des d\u00e9calages avec les formes locales mobiles, mais qui n\u2019\u00e9puiseraient pas ces formes locales mobiles.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette critique n\u2019en n\u2019est que partiellement une, dans le sens o\u00f9 elle invite \u00e0 pousser un peu plus loin l\u2019assouplissement et l\u2019ouverture th\u00e9oriques largement entam\u00e9s par Holloway lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5>3 \u2013 Les tentations d\u2019une autosuffisance de l\u2019ici et maintenant dans <em>Crack Capitalism<\/em><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans <em>Crack Capitalism<\/em>, Holloway insiste \u00e0 plusieurs reprises pour mettre au c\u0153ur de la temporalit\u00e9 de la nouvelle politique des br\u00e8ches, <em>l\u2019ici et maintenant<\/em>, \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 des strat\u00e9gies r\u00e9volutionnaires classiques sacrifiant le pr\u00e9sent \u00e0 l\u2019avenir. Il \u00e9crit ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0La question centrale est de contrebalancer clairement la logique du capital par une logique diff\u00e9rente, celle du <em>ici et maintenant<\/em>. (\u2026) la br\u00e8che est une insubordination <em>ici et maintenant<\/em>, et non un projet pour l\u2019avenir.\u00a0\u00bb (pp.56-57) \u00c1 un autre moment, il oppose \u00ab\u00a0la th\u00e9orie traditionnelle\u00a0\u00bb \u00e0 la m\u00e9thode de la br\u00e8che\u00a0: \u00ab\u00a0La th\u00e9orie traditionnelle consid\u00e8re chaque moment en fonction de son utilit\u00e9 pour construire un avenir.\u00a0\u00bb (p.387). Or, ajoute-t-il, \u00ab\u00a0Chaque moment a sa propre justification\u00a0: chaque moment de r\u00e9bellion se tient fi\u00e8rement avec sa propre dignit\u00e9\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>). Il est important ici par rapport aux visions les plus classiques de la r\u00e9volution sociale de r\u00e9\u00e9valuer le moment pr\u00e9sent, en le consid\u00e9rant <em>aussi <\/em>en lui-m\u00eame et en ne le sacrifiant pas aux suppos\u00e9s \u00ab\u00a0lendemains qui chantent\u00a0\u00bb futurs. Mais le <em>aussi<\/em> et le refus du sacrifice n\u2019appellent pas n\u00e9cessairement la focalisation sur le presque seul moment pr\u00e9sent des formulations d\u2019Holloway, qui semblent souvent indiquer qu\u2019il ne faudrait consid\u00e9rer le moment pr\u00e9sent <em>qu\u2019<\/em>en lui-m\u00eame. C\u2019est dans l\u2019\u00e9cart entre le <em>aussi <\/em>et le <em>que<\/em> qu\u2019une critique peut se loger, si on le met en rapport avec certaines caract\u00e9ristiques de la situation actuelle.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019historien Fran\u00e7ois Hartog a mis en \u00e9vidence la mont\u00e9e d\u2019un nouveau rapport au temps \u2013 ce qu\u2019il appelle \u00ab\u00a0r\u00e9gime d\u2019historicit\u00e9\u00a0\u00bb \u2013 dans les soci\u00e9t\u00e9s contemporaines particuli\u00e8rement adapt\u00e9 \u00e0 la phase n\u00e9olib\u00e9rale du capitalisme\u00a0: le <em>pr\u00e9sentisme<\/em> (6). Cela pointerait, pour Hartog, \u00ab\u00a0un pr\u00e9sent monstre. Il est \u00e0 la fois tout (il n\u2019y a que du pr\u00e9sent) et presque rien (la tyrannie de l\u2019imm\u00e9diat)\u00a0\u00bb (p.217). Bref il s\u2019agirait d\u2019un pr\u00e9sent de plus en plus autosuffisant, de plus en plus d\u00e9connect\u00e9 \u00e0 la fois du pass\u00e9 et de l\u2019avenir, dans une sorte de surplace de l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9, en lien avec les logiques d\u2019\u00ab\u00a0acc\u00e9l\u00e9ration\u00a0\u00bb analys\u00e9es par le th\u00e9oricien critique Hartmut Rosa (7). Le pr\u00e9sentisme nous <em>d\u00e9boussolerait<\/em> en participant \u00e0 nous asservir aux mouvements de la marchandise.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le cadre de cette tendance pr\u00e9sentiste du n\u00e9ocapitalisme, il y aurait alors un enjeu \u00e0 redonner son importance \u00e0 l\u2019action pr\u00e9sente, cependant pas dans une autosuffisance mais en renouant des liens avec le pass\u00e9 et avec l\u2019avenir. Des liens avec une m\u00e9moire critique des exp\u00e9riences \u00e9mancipatrices pass\u00e9es, avec ses grandeurs, ses \u00e9checs, ses impasses, ses horreurs. Des liens avec des rep\u00e8res dans l\u2019avenir, non pas pour sacrifier le pr\u00e9sent au profit de ce qui pourrait advenir, mais pour permettre de nous situer, dans la logique d\u2019une <em>boussole<\/em>, mais une boussole r\u00e9visable en chemin, s\u2019inscrivant dans un parcours infini ne s\u2019arr\u00eatant jamais dans la r\u00e9alisation d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 id\u00e9ale. L\u2019<em>horizon<\/em>, qui nous aide \u00e0 avancer et qu\u2019on n\u2019atteint jamais, constitue une m\u00e9taphore compl\u00e9mentaire \u00e0 celle de la boussole.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ici, l\u2019agencement pass\u00e9-pr\u00e9sent-avenir trac\u00e9 par Daniel Bensa\u00efd (8), \u00e0 partir des th\u00e8ses \u00ab\u00a0Sur le concept d\u2019histoire\u00a0\u00bb de Walter Benjamin (9) mais en le d\u00e9pla\u00e7ant davantage vers le n\u0153ud pratique d\u2019une action pr\u00e9sente sous contrainte d\u2019incertitude et guid\u00e9e par des paris raisonn\u00e9s, offre un cadrage m\u00e9thodologique heuristique pour une telle boussole politique devenant apte \u00e0 d\u00e9sarmer les pi\u00e8ges du \u00ab\u00a0pr\u00e9sentisme\u00a0\u00bb sans d\u00e9serter pour autant les enjeux du pr\u00e9sent en tant que lieu d\u00e9cisif des pratiques \u00e9mancipatrices. Les analyses de l\u2019historien J\u00e9r\u00f4me Baschet sur le mouvement zapatiste offrent des pistes convergentes (10). Cela implique un d\u00e9placement par rapport \u00e0 la focalisation trop exclusive d\u2019Holloway sur l\u2019<em>ici et maintenant<\/em>, tout en int\u00e9grant sa r\u00e9\u00e9valuation. Certes, de mani\u00e8re plus implicite et par moments, un tel d\u00e9placement plus stimulant se dessine en pointill\u00e9s chez Holloway. Tout d\u2019abord, le point de d\u00e9part d\u2019Holloway \u2013 le double \u00e9chec des strat\u00e9gies \u00ab\u00a0r\u00e9formistes\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0r\u00e9volutionnaires\u00a0\u00bb traditionnelles pour sortir du capitalisme \u2013 suppose implicitement une m\u00e9moire critique des exp\u00e9riences transformatrices pass\u00e9es. Son analyse m\u00e9nage aussi des ouvertures vers l\u2019avenir, m\u00eame si cela n\u2019est pas d\u00e9velopp\u00e9\u00a0: en particulier avec la figure du \u00ab\u00a0<em>pas encore<\/em>\u00a0\u00bb, emprunt\u00e9e au penseur du \u00ab\u00a0principe esp\u00e9rance\u00a0\u00bb Ernst Bloch, en tant que \u00ab\u00a0monde qui n\u2019existe pas maintenant\u00a0\u00bb (p.64), ou celle du \u00ab\u00a0<em>contre-et-au-del\u00e0<\/em>\u00a0\u00bb (notamment pp.129, 132 et 280). Encore une fois n\u2019est-il pas \u00e9galement heuristique de nourrir nos interrogations en se saisissant des tensions et des h\u00e9sitations travaillant les r\u00e9flexions d\u2019Holloway autant que de ses r\u00e9ponses provisoires.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\">4 \u2013 Nostalgie de la totalit\u00e9 et critique de la totalit\u00e9 dans <em>Changer le monde sans prendre le pouvoir<\/em> et dans <em>Crack Capitalism<\/em><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les probl\u00e8mes aff\u00e9rents \u00e0 la question philosophique de la totalit\u00e9 traversent les deux livres d\u2019Holloway. On a commenc\u00e9 \u00e0 le voir avec le concept de f\u00e9tichisme\u00a0: Holloway h\u00e9site entre ce que j\u2019ai appel\u00e9 \u00ab\u00a0la nostalgie de la totalit\u00e9\u00a0\u00bb (et \u00e0 laquelle j\u2019associe d\u2019autres figures critiques contemporaines comme Pierre Bourdieu, Fredric Jameson, Michel Freitag, Alain Caill\u00e9 ou Antonio Negri, voir note 11) et une critique de la totalit\u00e9. D\u2019une part, il a tendance \u00e0 enfermer le r\u00e9el dans une totalit\u00e9. Par exemple, quand il \u00e9crit dans <em>Changer le monde sans prendre le pouvoir<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0nous existons <em>contre-et-dans<\/em> le capital\u00a0\u00bb (p.136). Et nombre d\u2019expressions dans les deux livres (\u00ab\u00a0total\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0la totalit\u00e9 de\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0totalement\u00a0\u00bb, etc.) viennent appuyer cette tentation. D\u2019autre part, la m\u00e9thode des br\u00e8ches met en avant les r\u00e9sistances aux totalit\u00e9s comme le capitalisme et l\u2019\u00c9tat, mais aussi leurs fragilit\u00e9s et leurs contradictions dans la perspective d\u2019une suppression de ces totalit\u00e9s. Pour \u00e9tablir une coh\u00e9rence entre ces deux aspects, Holloway va distinguer dans <em>Crack Capitalism<\/em> deux concepts de totalit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0la totalit\u00e9 comme concept critique\u00a0\u00bb et la totalit\u00e9 comme \u00ab\u00a0concept positif\u00a0\u00bb (p.239). Concept critique, utilis\u00e9, pour la mise en cause des totalit\u00e9s existantes. Concept positif, r\u00e9cus\u00e9 et associ\u00e9 au marxisme traditionnel, visant l\u2019instauration d\u2019\u00ab\u00a0une totalit\u00e9 alternative\u00a0\u00bb (p.240).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette solution th\u00e9orique ne m\u2019appara\u00eet pas au niveau de l\u2019enjeu actuel pour les pens\u00e9es critiques et \u00e9mancipatrices de formuler une nouvelle approche globale, car elle demeure emp\u00eatr\u00e9e dans la nostalgie de la totalit\u00e9. Elle sur\u00e9value le caract\u00e8re tentaculaire du capitalisme et sous-estime ses contradictions et ses fragilit\u00e9s, mais aussi la pluralit\u00e9 du r\u00e9el, dans ses h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9s m\u00eames par rapport au capitalisme. Ici deux apports th\u00e9oriques apparaissent notamment importants pour nous aider \u00e0 nous d\u00e9placer\u00a0: 1) la sociologie \u00ab\u00a0post-marxiste\u00a0\u00bb de Pierre Bourdieu, en ce qu\u2019elle explore une pluralit\u00e9 de dominations autonomes (domination \u00e9conomique certes, mais aussi masculine, politique, culturelle\u2026on pourrait ajouter coloniale-post-coloniale-raciale ou h\u00e9t\u00e9rosexuelle), qui ont des intersections et des interactions, mais qui ne sont pas int\u00e9gr\u00e9es dans un tout\u00a0; et 2) les analyses dont j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9es de Michel Foucault, avec les rapports et les d\u00e9calages entre micro-pouvoirs locaux et macro-dominations globales. Ici aussi il s\u2019agit de pousser un peu plus les analyses de John Holloway vers l\u2019\u00e9largissement et l\u2019ouverture par rapport au marxisme traditionnel. Peut-\u00eatre que parler de <em>logiques totalisatrices<\/em> pour le capitalisme et pour l\u2019\u00c9tat, plut\u00f4t que de <em>totalit\u00e9s<\/em> \u00e0 proprement parler, permettrait de b\u00e2tir un pont entre l\u2019approche d\u2019Holloway et ces visions plus pluralistes de l\u2019ordre social\u00a0? Ce d\u00e9placement lexical et s\u00e9mantique appara\u00eet d\u2019ailleurs d\u00e9j\u00e0 en germe chez Holloway qui h\u00e9site \u00e0 plusieurs reprises entre le vocabulaire de la totalit\u00e9 et celui de la totalisation.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5>En guise de conclusion<\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On a pu voir dans mes critiques qu\u2019elles prennent acte des renouvellements importants engag\u00e9s par John Holloway dans la pens\u00e9e critique et \u00e9mancipatrice, et qu\u2019elles appellent \u00e0 ouvrir encore un peu plus les fen\u00eatres du renouvellement par rapport aux vieilles odeurs rances des strat\u00e9gies r\u00e9formistes et r\u00e9volutionnaires traditionnelles.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je voudrais conclure provisoirement sur une piste stimulante de <em>Crack Capitalisme<\/em> par rapport au contexte fran\u00e7ais, o\u00f9 \u00e0 la veille d\u2019\u00e9lections europ\u00e9ennes les courants du \u00ab\u00a0repli national\u00a0\u00bb et de la diabolisation du monde ont progress\u00e9 au sein de la gauche radicale (on conna\u00eet les Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon, C\u00e9dric Durand, Razmig Keucheyan, Fran\u00e7ois Ruffin, Aur\u00e9lien Bernier et d\u2019autres\u00a0; voir note 12). Holloway avance ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0le concept de nation est si profond\u00e9ment intriqu\u00e9 avec l\u2019\u00c9tat qu\u2019il n\u2019est pas r\u00e9aliste de les s\u00e9parer politiquement. Il est donc pr\u00e9f\u00e9rable d\u2019accepter que le national (et le national-populaire) est irr\u00e9m\u00e9diablement le terrain du capital et d\u2019admettre que la crise du travail abstrait est la crise de toutes les totalit\u00e9s et pseudo-totalit\u00e9s.\u00a0\u00bb (p.336). Cette critique du f\u00e9tichisme national et cette ouverture cosmopolitique de l\u2019\u00e9mancipation, particuli\u00e8rement en Europe avec la r\u00e9surgence de nationalismes, de x\u00e9nophobies et de n\u00e9o-conservatismes sur fond de crise du capitalisme, devraient toutefois peut-\u00eatre se faire plus lucide par rapport aux ambivalences des r\u00e9alit\u00e9s existantes et des chausse-trappes qu\u2019elle rec\u00e8le.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi quand, dans <em>Crack Capitalisme<\/em>, John Holloway avance que \u00ab\u00a0La dignit\u00e9 est le d\u00e9ploiement du pouvoir du non\u00a0\u00bb (p.45), ne tend-il pas \u00e0 oublier \u00ab\u00a0le c\u00f4t\u00e9 obscur de la force\u00a0\u00bb du non, c\u2019est-\u00e0-dire les tuyauteries aigres de la frustration et du ressentiment susceptibles d\u2019orienter les refus et les m\u00e9contentements vers ce que le sociologue Jean-Claude Kaufmann appelle \u00ab\u00a0le national-racisme\u00a0\u00bb (13), plut\u00f4t que d\u2019alimenter ce qu\u2019Holloway appelle justement les \u00ab\u00a0explorations-cr\u00e9ations\u00a0\u00bb d\u2019une politique de la dignit\u00e9 (th\u00e8se 7)\u00a0? Cependant ce type d\u2019interrogations, important pour notre avenir imm\u00e9diat, nous le devons \u00e0 ces diverses pistes d\u00e9frich\u00e9es par John de mani\u00e8re radicalement h\u00e9r\u00e9tique, si loin des langues de bois tellement encore pesantes dans les gauches radicales.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: right;\" align=\"center\">Philippe Corcuff\u00a0&#8211; 13 mai 2014<b>\u00a0<\/b><\/h5>\n<p style=\"text-align: right;\" align=\"center\">Membre de la F\u00e9d\u00e9ration Anarchiste, membre du Conseil Scientifique de l\u2019association altermondialiste ATTAC France, sociologue<\/p>\n<p>_____<\/p>\n<p><strong>Notes\u00a0:<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>(1) P. Corcuff, \u00ab\u00a0Mouvement altermondialiste et enjeux de l\u2019\u00e9mancipation au XXI<sup><span style=\"font-size: small;\">e<\/span><\/sup> si\u00e8cle\u00a0: en partant d\u2019une discussion critique avec John Holloway et Antonio Negri\u00a0\u00bb, conf\u00e9rence-d\u00e9bat \u00e0 l\u2019invitation du CRIM (Centro Regional de Investigaciones Multidisciplinarias, Universidad Aut\u00f3noma de M\u00e9xico), campus Morelos, Cuernavaca, Mexique, 16 avril 2010.<\/p>\n<p>(2) Voir P. Corcuff, \u00ab\u00a0Pourquoi je quitte le NPA pour la F\u00e9d\u00e9ration Anarchiste\u00a0\u00bb, Mediapart, 4 f\u00e9vrier 2013, [http:\/\/blogs.mediapart.fr\/blog\/philippe-corcuff\/040213\/pourquoi-je-quitte-le-npa-pour-la-federation-anarchiste], et \u00ab\u00a0Enjeux pour la gauche de gauche en France en 2013\u00a0: \u00e9clairages autobiographiques\u00a0\u00bb, Mediapart, 27 mai 2013, [http:\/\/blogs.mediapart.fr\/blog\/philippe-corcuff\/270513\/enjeux-pour-la-gauche-de-gauche-en-france-en-2013-eclairages-autobiographiques].<\/p>\n<p>(3) Dans P. Corcuff, <em>La gauche est-elle en \u00e9tat de mort c\u00e9r\u00e9brale\u00a0?<\/em>, Paris, Textuel, collection \u00ab\u00a0Petite Encyclop\u00e9die Critique\u00a0\u00bb, 2012.<\/p>\n<p>(4) Voir P. Corcuff, \u00ab\u00a0L\u2019authenticit\u00e9 (re)trouv\u00e9e, la construction de soi, le commun et l\u2019anarchisme. Notes exploratoires \u00e0 la suite du s\u00e9minaire ETAPE du 27 septembre 2013\u00a0\u00bb, [https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/etape-explorations-theoriques-anarchistes-pragmatistes-pour-lemancipation\/seminaire-etape-n-2-les-familles-contemporaines-un-ordre-anarchiste-improvise-2\/] (onglet \u00ab\u00a0Contributions\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>(5) M. Foucault\u00a0: \u00ab\u00a0Pouvoirs et strat\u00e9gies\u00a0\u00bb (hiver 1977), entretien avec J. Ranci\u00e8re, repris dans <em>Dits et \u00e9crits II, 1976-1988<\/em>, Paris, Gallimard, collection \u00ab\u00a0Quarto\u00a0\u00bb, 2001, pp. 418-428.<\/p>\n<p>(6) F. Hartog, <em>R\u00e9gimes d\u2019historicit\u00e9. Pr\u00e9sentisme et exp\u00e9riences du temps<\/em>, Paris, Seuil, 2003.<\/p>\n<p>(7) H. Rosa, <em>Ali\u00e9nation et acc\u00e9l\u00e9ration. Vers une th\u00e9orie critique de la modernit\u00e9 tardive<\/em> (1<sup><span style=\"font-size: small;\">e<\/span><\/sup> \u00e9d. 2010), Paris, La d\u00e9couverte, 2012.<\/p>\n<p>(8) Voir D. Bensa\u00efd, <em>Le pari m\u00e9lancolique<\/em>, Paris, Fayard, 1997, <em>Walter Benjamin. Sentinelle messianique. \u00c1 la gauche du possible <\/em>(1<sup><span style=\"font-size: small;\">e<\/span><\/sup> \u00e9d. : 1990), pr\u00e9face d\u2019E. Traverso, Paris, Les Prairies Ordinaires, 2010, ainsi que <em>Une radicalit\u00e9 joyeusement m\u00e9lancolique. Textes (1992-2006)<\/em>, textes r\u00e9unis et pr\u00e9sent\u00e9s par P. Corcuff, Paris, Textuel, 2010.<\/p>\n<p>(9) W. Benjamin, \u00ab\u00a0Sur le concept d\u2019histoire\u00a0\u00bb (manuscrit de 1940), dans <em>\u0152uvres III<\/em>, Paris, Gallimard, collection \u00ab\u00a0Folio \u2013 Essais\u00a0\u00bb, 2000.<\/p>\n<p>(10) J. Baschet, <em>L\u2019\u00c9tincelle zapatiste. Insurrection indienne et r\u00e9sistance plan\u00e9taire<\/em>, Paris, Deno\u00ebl, 2002 (r\u00e9\u00e9dition sous le titre <em>La r\u00e9bellion zapatiste<\/em>, Paris, Flammarion, coll. \u00ab\u00a0Champs\u00a0\u00bb, 2005).<\/p>\n<p>(11) Dans P. Corcuff, <em>O\u00f9 est pass\u00e9e la critique sociale\u00a0? Penser le global au croisement des savoirs<\/em>, chapitre 8, \u00ab\u00a0Penser globalement le monde actuel, \u00e0 l\u2019\u00e9cart de la totalit\u00e9 et de l\u2019\u00e9miettement postmoderne\u00a0\u00bb, Paris, La D\u00e9couverte, collection \u00ab\u00a0Biblioth\u00e8que du MAUSS\u00a0\u00bb, 2012.<\/p>\n<p>(12) Voir P. Corcuff, \u00ab\u00a0Quand des penseurs \u00ab\u00a0critiques\u00a0\u00bb d\u00e9sarment l\u2019internationalisme\u00a0: Todd, Lordon, Durand, Ruffin\u2026\u00a0\u00bb, <em>Le Monde Libertaire<\/em>, Hors S\u00e9rie, n\u00b054, mars-avril 2014\u00a0; repris sur Mediapart, 21 mars 2014, [http:\/\/blogs.mediapart.fr\/blog\/philippe-corcuff\/210314\/quand-des-penseurs-critiques-desarment-l-internationalisme-todd-lordon-durand-ruffin].<\/p>\n<p>(13) Voir J.-C. Kaufmann, <em>Identit\u00e9s, la bombe \u00e0 retardement<\/em>, Paris, Textuel, collection \u00ab\u00a0Petite Encyclop\u00e9die Critique\u00a0\u00bb, 2014.<\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Rapport \u00ab\u00a0critique\u00a0\u00bb issu du s\u00e9minaire ETAPE\u00a0de mai 2014 en la pr\u00e9sence exceptionnelle de John Holloway \u00c1 propos de Changer le monde sans prendre le pouvoir (1e \u00e9d.\u00a0: 2002; trad. fran\u00e7. \u00e9ditions Syllepse en 2008) et Crack &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":11,"featured_media":2318,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[28,47,31],"tags":[215,271,209,214,78],"class_list":["post-2643","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-analyses","category-histoire-des-idees","category-la-pensee-libertaire-philosophie","tag-crack-capitalism","tag-etape","tag-john-holloway","tag-pensee-critique","tag-philippe-corcuff"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/adn-spectral.jpg?fit=399%2C184&ssl=1","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/pc9uqr-GD","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2643","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/11"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2643"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2643\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/2318"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2643"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2643"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2643"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}