{"id":2598,"date":"2014-06-01T19:20:18","date_gmt":"2014-06-01T17:20:18","guid":{"rendered":"http:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=2598"},"modified":"2015-02-07T01:40:03","modified_gmt":"2015-02-06T23:40:03","slug":"romantisme-et-democratie-au-cinema-to-the-wonder-a-la-merveille-de-terrence-malick-sandra-laugier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=2598","title":{"rendered":"Romantisme et d\u00e9mocratie au cin\u00e9ma : To the Wonder (A la merveille) de Terrence Malick &#8211; Sandra Laugier"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Article de pr\u00e9paration au s\u00e9minaire <a href=\"http:\/\/conversations.grand-angle-libertaire.net\/?p=414\" target=\"_blank\">ETAPE de juin<\/a> sur <strong>l&rsquo;\u00e9thique perfectionniste, individualisme d\u00e9mocratique et d\u00e9sob\u00e9issance civile <\/strong>&#8211; texte in\u00e9dit<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">____________________________<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><strong>\u00ab\u00a0<\/strong>Heaven is under our feet as well as over our heads\u00a0\u00bb (Thoreau, <em>Walden<\/em>, 1854)<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">(Le paradis est sous nos pieds comme au-dessus de nos t\u00eates)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Wonder <\/em>veut dire \u00e0 la fois la merveille, le miracle, mais aussi l\u2019\u00e9tonnement et la perplexit\u00e9. C\u2019est l\u2019ensemble de ces significations qu\u2019explore le cin\u00e9ma de Terrence Malick, qui ne vise pas \u00e0 simplement repr\u00e9senter le monde, mais \u00e0 le recr\u00e9er par la cam\u00e9ra\u00a0; et ainsi nous donner l\u2019exp\u00e9rience directe, voire brutale de ce miracle qu\u2019est l\u2019existence du monde et de ses habitants. <em>To the Wonder <\/em>(<em>A la merveille<\/em>, 2012), comme <em>The New World <\/em>(<em>Le nouveau monde<\/em>, 2005), est un film r\u00e9flexif, qui revendique et met en acte la capacit\u00e9 du cin\u00e9ma de nous ramener \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, de nous y rendre sensible, et pour ainsi dire de nous remettre au monde.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>To the Wonder<\/em> est certainement le film le plus d\u00e9routant de Terrence Malick et l\u2019on n\u2019a pas besoin ici de revenir sur la relative incompr\u00e9hension qu\u2019il a rencontr\u00e9, apr\u00e8s plusieurs films cultes \u2013 dont <em>Days of Heaven <\/em>(<em>Les moissons du ciel<\/em>, 1978), <em>The Thin Red Line<\/em> (<em>La ligne rouge<\/em>, 1998), qui rompait une absence de 20 ans des \u00e9crans avec un casting de superstars et un film de genre. <em>To the Wonder<\/em> succ\u00e9dait quasi imm\u00e9diatement \u00e0 <em>The Tree of Life<\/em> (Palme d\u2019or 2011 \u00e0 Cannes, avec notamment Brad Pitt et Jessica Chastain), cet intervalle r\u00e9duit donnant l\u2019impression d\u2019un film quasi superflu, n\u00e9gligeable apr\u00e8s les perplexit\u00e9s et tensions engendr\u00e9es par <em>The Tree of Life<\/em>, comme si l\u2019effort accompli pour appr\u00e9cier ce dernier \u2013 drame familial \u00e0 orientation m\u00e9taphysique \u2013 avait \u00e9puis\u00e9 un public et une critique quelque peu satur\u00e9s de la force inimitable des images de Malick, et peu enclins \u00e0 faire m\u00eame un pas de plus en sa compagnie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et pourtant, <em>To the Wonder<\/em> est sans doute le film de Terrence Malick le plus profond et accompli, sorte de jumeau ultra-contemporain de son autre chef-d\u2019\u0153uvre, <em>The New World<\/em>. C\u2019est aussi son film le plus explicitement <em>romantique<\/em>, et celui qui\u00a0 permet de placer l\u2019ensemble de l\u2019\u0153uvre de Malick sous le signe du romantisme am\u00e9ricain \u2013 un romantisme qui articule l\u2019amour humain \u2013 celui de Marina (Olga Kurylenko) et Neil (Ben Affleck) dont la rencontre est signal\u00e9e comme le premier miracle du film \u2013 et le rapport intime et mystique \u00e0 la nature\u00a0; une <em>terre<\/em> d\u00e9j\u00e0 invoqu\u00e9e (comme \u00ab\u00a0m\u00e8re\u00a0\u00bb) dans <em>The New World <\/em>par la voix off de Pocahontas, et qui \u00e9tait pr\u00e9sente d\u00e9j\u00e0 de fa\u00e7on \u00e9crasante dans les premiers films de Malick. Car les paysages et ciels de <em>Days of Heaven<\/em> structurent d\u00e9sormais l\u2019imaginaire cin\u00e9matographique contemporain, et notre exp\u00e9rience. On les retrouve de fa\u00e7on particuli\u00e8rement saisissante dans <em>To The Wonder<\/em>, sans doute le film de Terrence Malick le plus directement h\u00e9ritier de <em>Days of Heaven <\/em>dans son esth\u00e9tique. Mais l\u00e0 on est loin du Texas et bien du temps a pass\u00e9 (plus de 40 ans depuis <em>Days of Heaven<\/em>, pr\u00e8s de 15 ans depuis <em>The Thin Red Line<\/em> et ce qui aurait pu \u00eatre un come-back de Malick dans le cin\u00e9ma hollywoodien). Mais Terrence Malick reste d\u00e9finitivement l\u2019auteur le plus singulier du cin\u00e9ma am\u00e9ricain d\u2019aujourd\u2019hui. C\u2019est certainement celui qui justifie au plus haut point la th\u00e8se de Stanley Cavell, le grand philosophe am\u00e9ricain qui fut le ma\u00eetre de Malick \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Harvard \u2013 de la capacit\u00e9 du cin\u00e9ma \u00e0 <em>rivaliser <\/em>avec la philosophie, d\u2019\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal, non comme objet intellectuel ou valoris\u00e9 par un discours th\u00e9orique, mais comme mode de (re)pr\u00e9sentation, de r\u00e9flexion du monde.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6><strong>Un romantisme de l\u2019origine<\/strong><\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais alors que les films ant\u00e9rieurs, <em>Days of Heaven<\/em>, <em>The Thin Red Line<\/em> et <em>The New World<\/em> pr\u00e9sentaient une nature sauvage, native \u2013 une <em>wilderness <\/em>o\u00f9 les humains se r\u00e9v\u00e9laient soit perdus et domin\u00e9s, soit intrus et mena\u00e7ants, <em>The Tree of Life<\/em> et <em>To the Wonder<\/em> nous ram\u00e8nent \u00ab\u00a0sur terre\u00a0\u00bb, pour reprendre une expression de Ludwig Wittgenstein (1) pour qui la philosophie devait nous ramener des cieux de la m\u00e9taphysique vers le sol de l\u2019ordinaire\u00a0; Wittgenstein, inventeur de la philosophie du langage ordinaire, et Heidegger \u00e9tant les deux figures contemporaines de la philosophie que Malick, traducteur de Heidegger, investit explicitement dans son cin\u00e9ma. <em>To the Wonder<\/em> nous reconduit en effet au lyrisme de la vie ordinaire, l\u2019amour \u00e9tant la traduction de cet \u00e9tonnement\/\u00e9merveillement devant le monde, le monde de la nature comme le monde \u00e0 premi\u00e8re vue sordide et d\u00e9sol\u00e9 (\u00ab\u00a0bleak\u00a0\u00bb) de la vie quotidienne (\u00ab\u00a0tout est beau ici\u00a0\u00bb, s\u2019\u00e9crie Tatiana, la fille de Marina, au supermarch\u00e9). Les deux derniers films, <em>The Tree of Life<\/em> et <em>To the Wonder<\/em> loin d\u2019opposer le sauvage et la civilisation, le mystique et l\u2019ordinaire, le Nouveau Monde et la vieille Europe (<em>The New World<\/em> pla\u00e7ait ou plut\u00f4t d\u00e9pla\u00e7ait Pocahontas dans un univers de jardins \u00e0 la fran\u00e7aise et d\u2019accoutrements courtisans, o\u00f9 la nature est si l\u2019on peut dire sous contr\u00f4le social) &#8230; organisent la circulation de ces conceptions du monde, montrent le sublime du quotidien, comme la trivialit\u00e9 du grandiose. L\u2019abbaye du Mont Saint Michel devient un \u00e9l\u00e9ment de nature, \u00e9mergeant telle une montagne, les plaines ondulantes de l\u2019Oklahoma sont urbanis\u00e9es et \u00ab\u00a0anthropis\u00e9es\u00a0\u00bb. La cons\u00e9quence de cette pr\u00e9sence in\u00e9vitable de la nature dans le monde contemporain, ou \u00e0 l\u2019inverse de l\u2019intrusion de l\u2019homme dans la nature, de son <em>impact<\/em> sur elle, c\u2019est bien la disparition de la \u00ab\u00a0m\u00e8re nature\u00a0\u00bb, comme lieu neutre de refuge et de protection\u00a0; elle est partout vuln\u00e9rable et souill\u00e9e, comme l\u2019indique constamment l\u2019itin\u00e9raire de Neil, cheminant au milieu d\u2019une nature contamin\u00e9e \u2013 inhabitable au sens propre et dont les habitants ne veulent plus. Comme l\u2019indique aussi l\u2019\u00e9tat sanitaire de la population de la ville, signalant une fragilisation de l\u2019humain en retour de son atteinte \u00e0 la nature.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans <em>The New World<\/em>, on assistait \u00e0 la d\u00e9gradation du monde des premiers Am\u00e9ricains par leurs civilisateurs europ\u00e9ens\u00a0; <em>To the Wonder <\/em>accomplit un pas de plus dans la d\u00e9sillusion, ou plut\u00f4t nous fait comprendre qu\u2019il n\u2019y a jamais eu d\u2019Am\u00e9rique premi\u00e8re, de terre sauvage et intouch\u00e9e, de source purifi\u00e9e. Comme Henry David Thoreau (2) \u00e0 Walden, o\u00f9 il s\u2019est install\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cart de la soci\u00e9t\u00e9, s\u2019aper\u00e7oit que Walden, dans sa puret\u00e9 originelle, n\u2019a jamais exist\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 30px;\">\u00ab\u00a0Le premier homme, la premi\u00e8re femme ne sont plus l\u00e0. Walden n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 l\u00e0, depuis les premiers mots de <em>Walden <\/em>(Notre nostalgie est aussi assommante que notre confiance et nos anticipations) \u00bb (S. Cavell, <em>Les sens de Walden<\/em>, 1972).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La nostalgie d\u2019une puret\u00e9 originelle, de la nature o\u00f9 de l\u2019image, est la derni\u00e8re illusion dont le cin\u00e9ma doit nous d\u00e9prendre, tout en nous enseignant le miracle de ce monde d\u00e9grad\u00e9 qui nous porte gr\u00e2ce \u00e0 son imperfection m\u00eame (\u00ab\u00a0Nous voulons marcher\u00a0; alors nous avons besoin de friction\u00a0\u00bb, note Wittgenstein). Le pr\u00eatre Quintana (Javier Bardem) est porteur de cette acceptation d\u2019un r\u00e9el \u00e0 la fois insupportable et r\u00e9appropri\u00e9, parce que vuln\u00e9rable et \u00e0 prot\u00e9ger, f\u00fbt-ce en d\u00e9pit de soi.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6><strong>No Earth B<\/strong><\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019y a qu\u2019un monde, le n\u00f4tre. O\u00f9 l\u2019on retrouve alors dans le cin\u00e9ma de Terrence Malick, apr\u00e8s le discours m\u00e9taphysique des origines du monde dans <em>The Tree of Life<\/em>, , le discours\u00a0 \u00e9cologique plus pragmatique qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 sous-jacent dans <em>The New World<\/em>. La terre ne peut \u00eatre <em>r\u00e9par\u00e9e<\/em>, comme l\u2019indique le scepticisme des habitants de Bartlesville concernant la t\u00e2che de <em>rem\u00e9diation<\/em> de Neil, ing\u00e9nieur charg\u00e9 de l\u2019analyse toxicologique en zone de pollution industrielle. La destruction de la terre est <em>irr\u00e9m\u00e9diable<\/em>. Car la maladie affecte clairement l\u2019humain, les enfants. L\u2019\u00e9l\u00e9ment le plus nouveau et personnel de <em>To the Wonder<\/em> est bien la pr\u00e9sence de tous ces hommes, femmes, enfants physiquement affect\u00e9s par la d\u00e9gradation de leur cadre de vie. La terre est <em>disgraci\u00e9e <\/em>dans ce film, tout comme dans le film quasi contemporain de Gus Van Sant, <em>Promised Land<\/em> (2013, titre qui, en d\u00e9pit de son ironie, r\u00e9sonne comme en \u00e9cho au <em>New World<\/em>), qui a pour sc\u00e8ne les d\u00e9g\u00e2ts environnementaux, sociaux et humains de l\u2019exploitation des gaz de schistes aux Etats-Unis. Les d\u00e9g\u00e2ts de la pollution industrielle, touchant simultan\u00e9ment la terre ET les humains qui tentent de l\u2019habiter et n\u2019y parviennent plus, sont g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9s \u00e0 la terre enti\u00e8re \u2013 comment oublier que Olga Kurylenko, ukrainienne, a tourn\u00e9 un film sur Tchernobyl et que les analyses de Neil, comme il l\u2019indique dans l\u2019une de ses premi\u00e8res rencontres des habitants de la zone et l\u2019une de ses rares d\u00e9clarations\u00a0: \u00ab\u00a0Les analyses montrent la pr\u00e9sent de plomb et de cadmium dans la surface du sol et dans la poussi\u00e8re dans les cours d\u2019\u00e9cole\u00a0\u00bb&#8230; se retrouvent dans toutes sortes de situations de contamination dans un monde occidental arriv\u00e9 au bout de ses ressources et destructeur de ses sols et surfaces.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Car le h\u00e9ros, Neil, est remarquablement inexpressif et silencieux, comme indiqu\u00e9, tr\u00e8s t\u00f4t dans le film, par l\u2019h\u00e9ro\u00efne, Marina (\u00ab\u00a0tu parlais peu mais \u00e9tais aimant\u00a0\u00bb). Ce silence et ce retrait in\u00e9dit de l\u2019homme (le cin\u00e9ma est souvent le lieu de l\u2019expressivit\u00e9 masculine), face \u00e0 une femme \u00e0 la gestuelle surexpressive et virevoltante, signale, plus que la fascination mutique devant l\u2019objet aim\u00e9, l\u2019impossibilit\u00e9 de la conversation dans la situation d\u2019alt\u00e9rit\u00e9 radicale que r\u00e9sume l\u2019amour. La difficult\u00e9 d\u2019expression de la part de l\u2019homme place le film du c\u00f4t\u00e9 du m\u00e9lodrame plus que de la com\u00e9die romantique o\u00f9 il semble prendre sa source\u00a0; un m\u00e9lodrame o\u00f9 le masculin serait l\u2019inconnue, le myst\u00e8re. L\u2019impossibilit\u00e9 de l\u2019expression hors de la dispute et de la m\u00e9lancolie, l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019habiter une maison (les pi\u00e8ces sont toujours vides, ou vaguement meubl\u00e9es sans conviction, les v\u00eatements dans des valises) comme d\u2019habiter le temps de la relation. Neil et le pr\u00eatre Quintana tentent \u00e0 un moment de r\u00e9parer une horloge\u00a0; l\u2019on ne sait s\u2019ils y parviennent.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019amour comme possibilit\u00e9 d\u2019habiter le temps, se r\u00e9v\u00e8le aussi impossible que pour l\u2019humain d\u2019habiter un espace contamin\u00e9. Comme si le temps lui-m\u00eame devenait inhabitable dans l\u2019\u00e9branlement de la rencontre d\u2019autrui, sa nouveaut\u00e9 radicale. Comme si l\u2019\u00e9merveillement devant la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019autre en \u00e9tait aussi la d\u00e9route, et comme si la proximit\u00e9 \u00e9tait toujours s\u00e9paration (ce que signifie le voisinage, c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, \u00e0 distance). L\u2019image de Terrence Malick appara\u00eet ainsi comme ins\u00e9parablement r\u00e9v\u00e9lation, approche et s\u00e9paration, perte du monde \u2013 nous mettant en contact intime avec un r\u00e9el dont il nous apprend \u00e0 faire le deuil. L\u2019ordinaire n\u2019est pas le proche, il est toujours au loin. C\u2019est toute la singularit\u00e9 de Terrence Malick d\u2019arriver \u00e0 exprimer une philosophie \u00e0 l\u2019\u00e9cran, sans la moindre didactique ni m\u00eame, on le voit dans <em>To The Wonder<\/em>, le moindre discours explicite, mais en rapprochant le spectateur du monde, en nous le rendant sensible, proche, tr\u00e8s directement et physiquement \u2013 comme monde indissolublement humain et surhumain\u00a0; en rendant possible de fa\u00e7on nouvelle notre inscription (passage, dit Thoreau\u00a0; empreinte, dit justement le discours \u00e9cologiste) dans le monde.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais <em>To the Wonder<\/em> est d\u2019abord une histoire d\u2019amour, qui met en sc\u00e8ne le miracle de la rencontre, puis l\u2019\u00e9chec r\u00e9p\u00e9t\u00e9 de la vie commune, les deux h\u00e9ros, Neil et Marina, \u00e9tant d\u00e9finitivement incapables de surmonter le choc de l\u2019\u00e9merveillement de la rencontre, et de le transformer en vie ordinaire. On sait qu\u2019il s\u2019agit pour Terrence Malick d\u2019une forme d\u2019autobiographie, dimension jusqu\u2019alors in\u00e9dite de son cin\u00e9ma et donc qu\u2019il s\u2019agit de chercher dans le plus personnel\u00a0 \u2013 comme nous y enjoint Ralph Waldo Emerson (philosophe am\u00e9ricain transcendantaliste, ma\u00eetre de Thoreau, inspiration de Nietzsche et Heidegger) pour exprimer le plus universel, le plus public. Il s\u2019agit aussi du premier film de Malick qui soit situ\u00e9 absolument dans le pr\u00e9sent, m\u00eame s\u2019il renvoie \u00e0 un v\u00e9cu pass\u00e9, \u00e0 une histoire. Ce qui lui donne sa fra\u00eecheur et sa radicalit\u00e9, son romantisme \u2013 \u00e0 hauteur de ce qu\u2019il cherche \u00e0 saisir dans ce film, comme dans tous les autres\u00a0: l\u2019\u00e9mergence, la nouveaut\u00e9. C\u2019\u00e9tait tout le sens de la r\u00e9flexion sur l\u2019origine de l\u2019univers dans <em>The Tree of Life<\/em>, comme de la d\u00e9couverte d\u2019un <em>Nouveau Monde <\/em>(l\u2019arriv\u00e9e en Am\u00e9rique, dans <em>The New World<\/em>,\u00a0 repr\u00e9sentant un acc\u00e8s nouveau \u00e0 la nature, ou la cr\u00e9ation d\u2019une nature humaine nouvelle).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6><strong>Habiter le temps<\/strong><\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est aussi l\u2019amour qui est l\u2019exp\u00e9rience cruciale de notre rapport au r\u00e9el, exprimant simultan\u00e9ment la plus grande proximit\u00e9 (Marina\u00a0: \u00ab\u00a0moi en toi, toi en moi\u00a0\u00bb et \u00e0 son retour en Am\u00e9rique\u00a0: \u00ab\u00a0j\u2019avais l\u2019impression que tu \u00e9tais l\u00e0\u00a0\u00bb) et la distance extr\u00eame, la s\u00e9paration, l\u2019incompr\u00e9hension \u2013 repr\u00e9sent\u00e9e par les disputes et bagarres r\u00e9currentes du couple, rappel de l\u2019univers familial horrifique de <em>The Tree of Life<\/em>, mais aussi rappel de la r\u00e9alit\u00e9 de la s\u00e9paration entre humains. Stanley Cavell, le philosophe qui a inspir\u00e9 Malick, a consacr\u00e9 son ouvrage classique sur le cin\u00e9ma, <em>A la recherche du bonheur<\/em> (1981) \u00e0 la conversation du couple comme lieu et moyen de r\u00e9conciliation, la possibilit\u00e9 de surmonter la s\u00e9paration figurant celle de retrouver un contact avec le monde, sa place en lui, la reconnaissance de sa propre existence. Le scepticisme, ici l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre ensemble, d\u2019habiter ensemble, ne peut plus \u00eatre surmont\u00e9 par la conversation ou le retour \u00e0 la vie ordinaire, comme par exemple dans les com\u00e9dies ou les films catastrophe. Cette incapacit\u00e9 pour le couple d\u2019occuper une maison (un espace, un temps) et jusqu\u2019\u00e0 la fin, de <em>s\u2019installer<\/em>, est la fa\u00e7on pour Malick d\u2019affirmer, contre le cin\u00e9ma de Hollywood dans son ensemble, qu\u2019\u00ab\u00a0il n\u2019y a pas d\u2019amour heureux\u00a0\u00bb, en tout cas si l\u2019amour reste sous le choc, le <em>wonder<\/em> de la rencontre (bref, s\u2019il reste de l\u2019amour).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est cette impossibilit\u00e9 d\u2019habiter le monde, de trouver une <em>forme de vie,<\/em> qui suscite le d\u00e9part de Marina vers la France, une premi\u00e8re puis une seconde fois. ll n\u2019y a pas de remariage, m\u00eame si Marina revient, quand m\u00eame. Cette mobilit\u00e9 est l\u00e0 aussi marque du monde contemporain et de ses migrations, encore une nouveaut\u00e9 chez Malick, et indique l\u2019impossibilit\u00e9 pour Marina de trouver sa <em>voix <\/em>et sa place apr\u00e8s la rencontre de Neil. Le seul moment o\u00f9 Neil rentre en quelque sorte dans ses gonds temporels est la br\u00e8ve p\u00e9riode de son histoire d\u2019amour avec Jane (magnifique Rachel McAdams) rencontr\u00e9e dans un h\u00f4pital local, dont il n\u2019est pas indiff\u00e9rent qu\u2019elle soit une amie d\u2019enfance et lui offre un univers reconnaissable et un ancrage, un appui sur la terre. Ce que le film nous apprend de l\u2019amour est que, pas plus que la passion impossible, le retour \u00e0 cet univers li\u00e9 au pass\u00e9 et \u00e0 son histoire, \u00e0 une autre moins \u00ab\u00a0autre\u00a0\u00bb, n\u2019est <em>vivable<\/em> pour Neil. Marina, qui n\u2019a pu ni retrouver le contact avec sa fille retourn\u00e9e chez son p\u00e8re, ni non plus, de son c\u00f4t\u00e9, une vie normale \u00e0 Paris, revient vers lui, et ils se marient, pr\u00e9cipitant ainsi la d\u00e9gradation de leur relation, l\u2019\u00e9loignement mutuel dans la vie impossible \u00e0 mettre en commun. L\u2019\u00e9pisode de la rencontre fugace de Marina avec un autre homme ab\u00eem\u00e9 aussi par l\u2019existence, qui lui donne l\u2019occasion d\u2019exprimer \u00e0 la fois son humanit\u00e9 et son d\u00e9sarroi, s\u2019il n\u2019est pas d\u00e9pourvu de connotations moralisantes, indique une volont\u00e9 de donner quelque chose comme de la r\u00e9alit\u00e9 au couple, par l\u2019\u00e9preuve de la destruction. L\u2019impossibilit\u00e9 morale ou spirituelle de procr\u00e9er (sugg\u00e9r\u00e9e par les \u00e9pisodes m\u00e9dicaux, et par la pr\u00e9sence obsessive d\u2019un enfant qui visiblement n\u2019est pas celui du couple) r\u00e9sume aussi la difficult\u00e9 de produire quelque chose comme une forme de vie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le film ne met pas en sc\u00e8ne l\u2019usure de l\u2019amour, objet classique du cin\u00e9ma et de ses histoires d\u2019amour, mais <em>l\u2019impossible<\/em>. Cette impossibilit\u00e9 est aussi bien celle de la normalit\u00e9, de la vie quotidienne, et signale une vuln\u00e9rabilit\u00e9 essentielle de la vie ordinaire, qui n\u2019est pas un donn\u00e9 mais doit \u00eatre constamment r\u00e9tablie et conquise, contre les \u00e9lans de la vie m\u00eame.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6><strong>\u00ab\u00a0And yet is the God the native of these bleak rocks\u00a0\u00bb (Emerson, <em>Experience<\/em>, 1844) <\/strong><\/h6>\n<h6><strong>(Et pourtant le dieu est natif de ces roches d\u00e9sol\u00e9es)<\/strong><\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est cette vuln\u00e9rabilit\u00e9 du r\u00e9el qui donne sa t\u00e2che \u00e0 la cam\u00e9ra de Terrence Malick, d\u00e9finit son travail de restitution du monde constamment chang\u00e9 en sa perte. Stanley Cavell d\u00e9finit ainsi la structure profond\u00e9ment nostalgique du cin\u00e9ma, un art qui nous pr\u00e9sente une r\u00e9alit\u00e9 par d\u00e9finition toujours pass\u00e9e, au loin (m\u00eame quand il imagine le futur, il a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 tourn\u00e9). Cette nostalgie est inh\u00e9rente au miracle et au<em> wonder <\/em>de l\u2019image cin\u00e9matographique, qui est toujours dans un travail de deuil, \u00e0 la fois perte et r\u00e9demption du monde. Le personnage du pr\u00eatre, qui a tant agac\u00e9 ou constern\u00e9 les critiques, repr\u00e9sente cette volont\u00e9 r\u00e9demptrice, qui fort loin d\u2019une religiosit\u00e9 de pacotille ou de sentiment, affiche l\u2019ambition g\u00e9n\u00e9rale du cin\u00e9ma de Malick, de la r\u00e9illumination d\u2019un monde sinistr\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 30px;\">\u00ab\u00a0Ce que nous r\u00e9v\u00e8le la simple homophonie entre \u00ab\u00a0<em>morning<\/em>\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0<em>mourning<\/em>\u00ab\u00a0, termes qui renvoient respectivement \u00e0 l\u2019aube et au deuil, c\u2019est que chaque illumination du monde \u00e0 laquelle nous avons assist\u00e9 s\u2019est \u00e9teinte, et qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une chose dont il faut apprendre \u00e0 nous d\u00e9faire, disons \u00e0 recompter, \u00e0 raconter, dont il faut apprendre \u00e0 faire le deuil.\u00a0\u00bb (S. Cavell, <em>Philosophie le jour d\u2019apr\u00e8s-demain<\/em>, 2005)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On se dit que Malick est hant\u00e9 par Thoreau et par les trois derni\u00e8res br\u00e8ves et belles phrases de <em>Walden\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0Seul na\u00eet le jour qui nous trouve \u00e9veill\u00e9s. Il y a encore du jour \u00e0 na\u00eetre. Le soleil n\u2019est qu\u2019une \u00e9toile du matin.\u00a0\u00bb Elles pourraient sous-titrer les derni\u00e8res images du film et le soleil illuminant, de face puis de c\u00f4t\u00e9, le visage de Marina dans un paysage fran\u00e7ais qui a pris les couleurs et l\u2019allure de l\u2019Am\u00e9rique, dans un cr\u00e9puscule qui a pris la lumi\u00e8re de l\u2019aube. Le soleil n\u2019est qu\u2019une \u00e9toile du matin. Le g\u00e9nie de Malick, proprement philosophique et esth\u00e9tique, est dans cette fa\u00e7on de nous \u00e9veiller au monde, au jour, par la nouveaut\u00e9 radicale de chaque image, sa transparence, sa luminosit\u00e9 \u2013 par le sentiment de trouvaille et de perte conjugu\u00e9es qu\u2019elle suscite en nous, r\u00e9inventant notre rapport individuel et intime au monde. Terrence Malick en ce sens se singularise doublement, par rapport, on l\u2019a bien vu, au cin\u00e9ma de Hollywood (malgr\u00e9 ses castings de stars et ses histoires d\u2019amour) et par rapport au cin\u00e9ma dit d\u2019\u00ab\u00a0auteur\u00a0\u00bb parce que quoique ultra-personnel et original, c\u2019est bien un cin\u00e9aste de la <em>r\u00e9ception<\/em>, qui imprime en nous comme sur une pellicule. <em>To The Wonder<\/em>, par sa dimension autobiographique et son ambition expressive, est une \u0153uvre philosophique qui assume son empreinte, sa relation intime avec le spectateur, avec nous. Il vise \u00e0 nous transformer, nous rapprocher du r\u00e9el, nous \u00e9duquer \u00e0 la nature du cin\u00e9ma.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\">Sandra Laugier &#8211; 2013<\/h6>\n<p>____<\/p>\n<p><strong>Notes\u00a0:<\/strong><\/p>\n<p>(1) Ludwig Wittgenstein (1889-1951), philosophe autrichien, fondateur de la philosophie du langage ordinaire.<\/p>\n<p>(2) Henry David Thoreau (1817-1862) Philosophie am\u00e9ricain. Son ouvrage<em> Walden<\/em> relate ses pens\u00e9es lors d\u2019une retraite dans les bois, loin de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article de pr\u00e9paration au s\u00e9minaire ETAPE de juin sur l&rsquo;\u00e9thique perfectionniste, individualisme d\u00e9mocratique et d\u00e9sob\u00e9issance civile &#8211; texte in\u00e9dit &nbsp; ____________________________ &nbsp; \u00ab\u00a0Heaven is under our feet as well as over our heads\u00a0\u00bb (Thoreau, Walden, 1854) &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":17,"featured_media":2656,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[28,46,61],"tags":[208,22,271,207,203,206],"class_list":["post-2598","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-analyses","category-art-culture","category-critique","tag-cinema","tag-democratie","tag-etape","tag-romantisme","tag-sandra-laugier","tag-terrence-malick"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2014\/06\/47-3.jpg?fit=393%2C198&ssl=1","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/pc9uqr-FU","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2598","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/17"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2598"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2598\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/2656"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2598"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2598"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2598"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}