{"id":2555,"date":"2014-05-16T16:22:08","date_gmt":"2014-05-16T14:22:08","guid":{"rendered":"http:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=2555"},"modified":"2014-05-16T19:46:31","modified_gmt":"2014-05-16T17:46:31","slug":"geneses-du-neoliberalisme-par-frederic-lebaron","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=2555","title":{"rendered":"Gen\u00e8ses du n\u00e9olib\u00e9ralisme &#8211; par Fr\u00e9d\u00e9ric Lebaron"},"content":{"rendered":"<h5 style=\"text-align: justify;\"><strong>Contribution \u00e0 une analyse sociologique du cas fran\u00e7ais<\/strong><\/h5>\n<p>&nbsp;<br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Comment les id\u00e9es n\u00e9olib\u00e9rales ont-elles pu dominer les \u00e9lites politiques, \u00e9conomiques et m\u00e9diatiques, \u00e0 droite et \u00e0 gauche, \u00e0 partir du d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 en France\u00a0? Comment ont-elles pu devenir la matrice des politiques publiques nationales (et europ\u00e9ennes), du \u00ab\u00a0tournant de la rigueur\u00a0\u00bb de Mitterrand-Mauroy en 1983 au \u00ab\u00a0tournant patronal\u00a0\u00bb de Hollande-Valls de 2014\u00a0? L\u2019esquisse magistrale de r\u00e9ponse propos\u00e9e dans ce texte in\u00e9dit par le sociologue Fr\u00e9d\u00e9ric Lebaron \u00e9vite les \u00e9cueils de l\u2019\u00e9conomisme (la logique \u00e9conomique du capitalisme produirait m\u00e9caniquement l\u2019application politique de ces id\u00e9es), du conspirationnisme (la manipulation conscience par quelques lobbys dans l\u2019ombre constituerait l\u2019explication principale), de la focalisation obsessionnelle sur les m\u00e9dias (\u00ab\u00a0la propagande des m\u00e9dias dominants\u00a0\u00bb avec ses \u00ab\u00a0nouveaux chiens de garde\u00a0\u00bb serait le m\u00e9canisme majeur) et de l\u2019id\u00e9alisme (la force propre des id\u00e9es lib\u00e9rales rendrait compte de leur succ\u00e8s). Il se concentre alors sur les interf\u00e9rences et la conjonction de transformations non coordonn\u00e9es au d\u00e9part op\u00e9rant dans des\u00a0<\/em>champs<em> (politique, technocratique, \u00e9conomique, intellectuel et journalistique, tout particuli\u00e8rement) diff\u00e9rents et autonomes de la soci\u00e9t\u00e9, avec une analyse s\u2019inscrivant dans le cadre de la sociologie critique initi\u00e9e par Pierre Bourdieu (1930-2002).<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Ce texte a \u00e9t\u00e9 initialement pr\u00e9sent\u00e9, sous le titre \u00ab\u00a0La \u00ab\u00a0r\u00e9volution n\u00e9olib\u00e9rale\u00a0\u00bb comme restauration intellectuelle\u00a0\u00bb, comme communication au Congr\u00e8s Marx International II, organis\u00e9 \u00e0 l\u2019initiative de la revue <\/em>Actuel Marx<em> \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Paris X-Nanterre le 1<sup>er<\/sup> octobre 1998. Il n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Fr\u00e9d\u00e9ric Lebaron est aujourd\u2019hui professeur de sociologie \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, sp\u00e9cialis\u00e9 dans le domaine de la sociologie \u00e9conomique. Il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9tach\u00e9 entre 1999 et 2002 \u00e0 la Chaire de Sociologie du Coll\u00e8ge de France aupr\u00e8s de Pierre Bourdieu. Il a co-fond\u00e9 avec ce dernier le collectif Raisons d\u2019agir en 1996, devenue association Raisons d\u2019agir en 1998 et association Savoir\/Agir en 2010.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>Grand Angle<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">________________________<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En se concentrant sur les facteurs \u00e9conomiques des changements historiques, les analyses marxistes les plus courantes ont tendance \u00e0 faire de ces changements le r\u00e9sultat d\u2019un encha\u00eenement in\u00e9luctable de m\u00e9canismes endog\u00e8nes, r\u00e9sultant des lois d\u2019une \u00e9volution plus ou moins implacable. Nuan\u00e7ant une vision trop m\u00e9caniste et \u00e9conomiste, plusieurs travaux de sociologie \u00e9conomique (pour une pr\u00e9sentation de cette branche de la sociologie, voir Smelser, Swedberg, 1994) posent que les faits \u00ab\u00a0\u00e9conomiques\u00a0\u00bb rel\u00e8vent en premier lieu de l\u2019univers de la culture, des croyances, des pratiques et des luttes symboliques\u00a0: ils sont \u00ab\u00a0choses d\u2019opinion\u00a0\u00bb (selon l\u2019expression de Durkheim, 1908, r\u00e9\u00e9d. 1975, p.225).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s\u2019agit ici de proposer une interpr\u00e9tation sociologique de la \u00ab\u00a0r\u00e9volution n\u00e9olib\u00e9rale\u00a0\u00bb\u00a0: plut\u00f4t que le produit in\u00e9luctable de la mondialisation capitaliste (et notamment de la mondialisation financi\u00e8re, telle que la d\u00e9crit Chesnais, 1996), cette transformation \u00e0 la fois politique, \u00e9conomique et intellectuelle qui a affect\u00e9 les soci\u00e9t\u00e9s occidentales, puis mondiales, depuis le milieu des ann\u00e9es 1970 peut \u00eatre analys\u00e9e comme le r\u00e9sultat d\u2019une \u00e9volution du champ de production des discours et des th\u00e9ories \u00e9conomiques et de sa relation avec l\u2019ensemble de l\u2019espace social. Autrement dit, elle rel\u00e8ve d\u2019abord de l\u2019\u00e9conomie des biens symboliques. Elle renvoie \u00e0 un changement sur ce que l\u2019on peut donc appeler, dans une optique r\u00e9solument mat\u00e9rialiste (1), le <em>march\u00e9 des biens symboliques <\/em>et, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, des <em>biens id\u00e9ologiques<\/em>\u00a0: comme sur une place boursi\u00e8re, certains mots, institutions et pratiques ont vu durant cette p\u00e9riode leur capital symbolique, ou si l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re leur cr\u00e9dit, <em>d\u00e9valu\u00e9<\/em> rapidement, et cela au profit d\u2019autres mots, institutions et pratiques dont les \u00ab\u00a0cours symboliques\u00a0\u00bb ont suivi l\u2019\u00e9volution inverse. Cette d\u00e9valuation relativement brutale a conduit au triomphe d\u2019une forme r\u00e9nov\u00e9e de la doctrine lib\u00e9rale, qui avait fait l\u2019objet pr\u00e9c\u00e9demment d\u2019un comparable ph\u00e9nom\u00e8ne de d\u00e9valuation, comme si l\u2019\u00e9conomie des biens id\u00e9ologiques pr\u00e9sentait le caract\u00e8re cyclique que les \u00e9conomistes accordent aux seules grandeurs \u00e9conomiques et mon\u00e9taires. Il est vrai que pour Fran\u00e7ois Simiand, l\u2019un des fondateurs de la sociologie \u00e9conomique, les fluctuations &#8211; courtes et longues &#8211; de l\u2019\u00e9conomie entretiennent une certaine relation avec des m\u00e9canismes de <em>confiance<\/em> et de <em>d\u00e9fiance<\/em> (Simiand, 1934)\u00a0: il s\u2019agit ici de montrer tout ce que ces m\u00e9canismes doivent aux effets des fluctuations sp\u00e9cifiques qui surviennent sur le march\u00e9 des biens id\u00e9ologiques. L\u2019une des difficult\u00e9s de l\u2019entreprise tient \u00e0 la multiplicit\u00e9 des march\u00e9s sp\u00e9cifiques et \u00e0 la complexit\u00e9 de leurs relations\u00a0: dans chaque secteur particulier, l\u2019\u00e9volution des cours pr\u00e9sente une configuration qui n\u2019est pas n\u00e9cessairement strictement identique \u00e0 celle des autres secteurs. Pourtant c\u2019est dans la conjonction de plusieurs fluctuations relativement ind\u00e9pendantes qu\u2019il faut chercher les conditions de possibilit\u00e9 de la r\u00e9volution n\u00e9olib\u00e9rale.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Loin d\u2019\u00eatre contingent, un tel ph\u00e9nom\u00e8ne conjoint de <em>d\u00e9valuation<\/em> et de <em>r\u00e9\u00e9valuation<\/em> symboliques est le produit d\u2019un ensemble de facteurs que divers travaux (historiques et sociologiques en premier lieu) permettent aujourd\u2019hui de commencer \u00e0 faire appara\u00eetre dans leur articulations et leurs interd\u00e9pendances. La connaissance des logiques sociales \u00e0 l\u2019origine du \u00ab\u00a0tournant n\u00e9olib\u00e9ral\u00a0\u00bb (selon une autre expression courante qui a, elle aussi, tendance \u00e0 faire appara\u00eetre des \u00e9volutions historiques comme des encha\u00eenements m\u00e9caniques) peut de plus \u00eatre utile \u00e0 tous ceux qui entreprennent aujourd\u2019hui de participer \u00e0 une nouvelle r\u00e9orientation des priorit\u00e9s collectives, dans une perspective \u00ab\u00a0de gauche\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6><strong><em>La contre-\u00ab\u00a0r\u00e9volution keyn\u00e9sienne\u00a0\u00bb<\/em><\/strong><\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plusieurs auteurs font remonter la r\u00e9volution n\u00e9olib\u00e9rale aux travaux de l\u2019\u00e9cole de Chicago et en particulier \u00e0 ceux de Milton Friedman, qui seraient \u00e0 l\u2019origine de la \u00ab\u00a0contre-r\u00e9volution keyn\u00e9sienne\u00a0\u00bb (voir notamment Th\u00e9ret, 1994) ou, plus en amont encore, \u00e0 la naissance de la Soci\u00e9t\u00e9 du Mont-P\u00e8lerin lanc\u00e9e, entre autres, par Hayek (cf. Dixon, 1998). La r\u00e9volution n\u00e9olib\u00e9rale appara\u00eet comme l\u2019histoire d\u2019une <em>success story<\/em>, par laquelle un petit groupe d\u2019intellectuels conservateurs, initialement ultra-minoritaires, sont parvenus en quelques ann\u00e9es \u00e0 bouleverser les structures politico-\u00e9conomiques d\u2019une grande partie des \u00c9tats, les conduisant \u00e0 tenter de r\u00e9duire de mani\u00e8re radicale leur intervention dans la sph\u00e8re \u00e9conomique (par le moyen des privatisations, de la d\u00e9r\u00e9gulation, de la limitation des d\u00e9penses publiques, de limitations aux droits des salari\u00e9s, etc.) au profit des grandes firmes multinationales d\u2019une part et des agents des march\u00e9s financiers d\u2019autre part. Si cette interpr\u00e9tation est largement fond\u00e9e, elle doit \u00eatre int\u00e9gr\u00e9e dans un ensemble de cha\u00eenes causales relativement autonomes\u00a0: l\u2019\u00e9volution des rapports de force internes au monde acad\u00e9mique nord-am\u00e9ricain n\u2019est qu\u2019un des moteurs d\u2019un bouleversement social beaucoup large et profond, ne serait-ce que parce qu\u2019il met en jeu plusieurs autres champs sociaux distincts.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019apparition d\u2019une nouvelle \u00e9conomie lib\u00e9rale dans les ann\u00e9es 1960 renvoie d\u2019abord \u00e0 des diff\u00e9renciations internes au champ universitaire am\u00e9ricain et notamment \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration d\u2019\u00e9conomistes \u00e0 plus fort capital technique (en premier lieu math\u00e9matique) mais \u00e0 relativement faible capital social ou \u00ab\u00a0mondain\u00a0\u00bb, qui ont trouv\u00e9 dans la radicalisation th\u00e9orique et technique ainsi que dans le recours aux m\u00e9dias le moyen de subvertir les hi\u00e9rarchies internes (Dezalay, Garth, 1998). Leur entreprise r\u00e9ussit incontestablement si l\u2019on observe l\u2019\u00e9volution, \u00e0 partir des ann\u00e9es 1970, des attributions du prix Nobel de science \u00e9conomique (voir Beaud, Dostaler, 1993). Alors que, jusque l\u00e0, des \u00e9conomistes \u00ab\u00a0keyn\u00e9siens\u00a0\u00bb avaient largement profit\u00e9 de la cr\u00e9ation de cette instance de cons\u00e9cration par la Banque Royale de Su\u00e8de, elle contribue de plus en plus nettement \u00e0 l\u00e9gitimer un type de production \u00e0 la fois plus \u00ab\u00a0technique\u00a0\u00bb dans ses d\u00e9marches et plus \u00ab\u00a0lib\u00e9rale\u00a0\u00bb dans ses implications de politique \u00e9conomique. Ce mouvement prolonge la mont\u00e9e en puissance symbolique de la \u00ab\u00a0science \u00e9conomique\u00a0\u00bb et des \u00e9conomistes dans l\u2019espace des disciplines et, surtout, dans le d\u00e9bat public, qu\u2019avait inaugur\u00e9 la p\u00e9riode keyn\u00e9sienne.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un ph\u00e9nom\u00e8ne parall\u00e8le (et interconnect\u00e9) se produit au sein des administrations financi\u00e8res internationales, et notamment &#8211; mais pas uniquement &#8211; des grandes organisations internationales (Fonds Mon\u00e9taire International, Banque Mondiale, etc.). La subversion des hi\u00e9rarchies internes au monde acad\u00e9mique s\u2019accompagne au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970 de ruptures homologues au sein des bureaucraties internationales, qui voient l\u2019affirmation en leur sein d\u2019\u00e9conomistes initialement form\u00e9s au keyn\u00e9sianisme et \u00e0 l\u2019\u00e9conom\u00e9trie devenus plus sensibles aux \u00ab\u00a0nouvelles\u00a0\u00bb th\u00e9ories (Dezalay, Garth, 1998). Ceux-ci reconvertissent leur capital technique en se faisant les promoteurs de politiques plus directement orient\u00e9es vers le march\u00e9 dans les pays en voie de d\u00e9veloppement. L\u00e0 encore, l\u2019ascension des \u00e9conomistes permise par le n\u00e9olib\u00e9ralisme appara\u00eet comme le couronnement paradoxal de la p\u00e9riode keyn\u00e9sienne\u00a0: tout se passe comme si le choix du \u00ab\u00a0march\u00e9\u00a0\u00bb \u00e9tait le moyen pour les \u00e9conomistes d\u2019acc\u00e9der plus directement aux positions dominantes dans ces institutions (voir en particulier, George, Sabelli, 1994).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6><strong><em>Le d\u00e9veloppement du march\u00e9 des id\u00e9es (du march\u00e9)<\/em><\/strong><\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019autres \u00e9volutions relativement autonomes ont contribu\u00e9 au changement des rapports de force symboliques dans un sens favorable au n\u00e9olib\u00e9ralisme. Le d\u00e9veloppement d\u2019un \u00ab\u00a0march\u00e9 des id\u00e9es\u00a0\u00bb, au sens le plus commun du terme, est l\u2019un des plus \u00e9vidents\u00a0: les biens symboliques sont directement soumis \u00e0 des \u00e9valuations mon\u00e9taires et peuvent ainsi entrer dans le fonctionnement interne de l\u2019\u00e9conomie capitaliste (pour un exemple en Nouvelle-Z\u00e9lande, Kelsey, 1995). Ce d\u00e9veloppement, en partie impuls\u00e9 par les \u00e9conomistes n\u00e9olib\u00e9raux s\u2019\u00e9tend bient\u00f4t \u00e0 d\u2019autres univers. \u00c0 partir des ann\u00e9es 1970, les \u00ab\u00a0think tanks\u00a0\u00bb relaient sous des formes multiples les discours conservateurs et les vendent aux d\u00e9cideurs politiques (Dixon, 1998), qui s\u2019en emparent pour s\u2019imposer sur le march\u00e9 politique, \u00e0 travers les m\u00e9dias et la publicit\u00e9. Le d\u00e9veloppement rapide de la \u00ab\u00a0presse \u00e9conomique et financi\u00e8re\u00a0\u00bb et son autonomisation relative par rapport aux sources publiques participe \u00e0 cette r\u00e9volution en imposant une vision de l\u2019ind\u00e9pendance journalistique adoss\u00e9e aux march\u00e9s financiers et aux entreprises \u00ab\u00a0nouvelles\u00a0\u00bb (hautes technologies, communication, information\u2026). Les professionnels du \u00ab\u00a0conseil\u00a0\u00bb et de l\u2019\u00ab\u00a0audit\u00a0\u00bb contribuent \u00e0 l\u2019int\u00e9gration des biens symboliques \u00e0 l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9, puisqu\u2019ils vendent des prestations proprement intellectuelles aux entreprises et aux administrations. Les formations au <em>management<\/em> se constituent en un march\u00e9 international centr\u00e9 sur les \u00c9tats-Unis. Le march\u00e9 des id\u00e9es qui conna\u00eet une forte croissance appara\u00eet ainsi comme le sous-produit logique du succ\u00e8s des \u00ab\u00a0id\u00e9es du march\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6><strong><em>Crises et interventions des \u00ab\u00a0money doctors\u00a0\u00bb<\/em><\/strong><\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais cette double \u00e9volution, initialement interne au monde des \u00e9conomistes, n\u2019aurait pas pris une telle ampleur sans le d\u00e9veloppement, au cours des ann\u00e9es 1970, de la crise mon\u00e9taire et financi\u00e8re qui conduit en quelques ann\u00e9es \u00e0 l\u2019effondrement de l\u2019ordre \u00e9tabli dans le pilotage de l\u2019\u00e9conomie mondiale (Eichengreen, 1997). La chute du syst\u00e8me de changes fixes instaur\u00e9 \u00e0 Bretton Woods, l\u2019inflation li\u00e9e au \u00ab\u00a0choc p\u00e9trolier\u00a0\u00bb et aux pressions salariales dans un contexte de baisse relative des profits des entreprises, la hausse du ch\u00f4mage conduisent en quelques ann\u00e9es \u00e0 la <em>disqualification<\/em> des politiques \u00ab\u00a0keyn\u00e9siennes\u00a0\u00bb qui \u00e9taient h\u00e9g\u00e9moniques dans la p\u00e9riode ant\u00e9rieure. Dans ce processus, deux \u00e9l\u00e9ments sont apparus comme des enjeux centraux des luttes symboliques qui traversent \u00e0 la fois le champ des \u00e9conomistes et le champ politique\u00a0: l\u2019inflation et la sp\u00e9culation financi\u00e8re. L\u2019ascension des \u00e9conomistes conservateurs, avec les mon\u00e9taristes, puis avec la nouvelle macro\u00e9conomie classique, trouve en effet une sorte de confirmation pratique dans les difficult\u00e9s \u00e9prouv\u00e9es par les banquiers centraux et, plus largement, les \u00ab\u00a0money doctors\u00a0\u00bb (sur cette notion, Drake, 1994), \u00e0 lutter efficacement contre l\u2019inflation et \u00e0 d\u00e9fendre les monnaies nationales dans un contexte o\u00f9 les changes fluctuent librement, donnant aux sp\u00e9culateurs un pouvoir essentiel sur la d\u00e9termination des cours, alors m\u00eame que, parall\u00e8lement, la croissance ralentit et que le ch\u00f4mage se d\u00e9veloppe. Dans ce nouveau contexte, l\u2019entreprise n\u00e9olib\u00e9rale va consister \u00e0 discr\u00e9diter toute politique caract\u00e9ris\u00e9e comme \u00ab\u00a0inflationniste\u00a0\u00bb et inefficace pour atteindre les objectifs non mon\u00e9taires qu\u2019elle se donnerait (en premier lieu le plein-emploi) et, sym\u00e9triquement, \u00e0 l\u00e9gitimer la sp\u00e9culation comme un m\u00e9canisme stabilisateur de l\u2019ordre \u00e9conomique international. Parmi les banquiers centraux et les responsables de l\u2019administration financi\u00e8re, la disqualification de l\u2019inflation \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 largement acquise bien avant la crise. En revanche, la l\u00e9gitimit\u00e9 de la sp\u00e9culation ne s\u2019y impose que comme un moyen de mettre en \u0153uvre des politiques anti-inflationnistes de plus en plus radicales, qui s\u2019accompagnent toujours plus nettement de restrictions budg\u00e9taires et salariales, et de monter ainsi en puissance au sein des espaces politico-bureaucratiques nationaux. Cette \u00e9volution trouve son couronnement dans les transformations du r\u00f4le des banques centrales, qui deviennent les instances motrices de la politique mon\u00e9taire m\u00eame dans les pays o\u00f9 elles n\u2019\u00e9taient pas historiquement constitu\u00e9es comme \u00ab\u00a0ind\u00e9pendantes\u00a0\u00bb. Ainsi, la crise mon\u00e9taire et financi\u00e8re des ann\u00e9es 1970 renforce deux piliers de l\u2019ordre symbolique qui conditionnent la vie \u00e9conomique\u00a0: l\u2019inflation est un mal absolu et la sp\u00e9culation financi\u00e8re une donn\u00e9e contraignante pour l\u2019action des \u00c9tats et des banques centrales, constitu\u00e9es en acteurs dominants dans le champ de la finance internationale \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des grandes organisations internationales.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les changements mon\u00e9taires sont pour plusieurs auteurs un facteur d\u00e9terminant dans les fluctuations longues de l\u2019\u00e9conomie mondiale (Simiand, 1932). Les changements historiques dans la production des discours \u00e9conomiques dominants semblent effectivement d\u00e9pendre des \u00e9volutions qui affectent les discours publics et les repr\u00e9sentations dominantes de la monnaie et de la finance. Ils expriment un certain \u00e9tat des repr\u00e9sentations collectives concernant l\u2019argent, l\u2019\u00c9tat et le march\u00e9, le public et le priv\u00e9, etc. Un autre \u00e9l\u00e9ment d\u2019importance qui ressort nettement de la situation mondiale des ann\u00e9es 1970 r\u00e9side dans le r\u00f4le des \u00ab\u00a0crises\u00a0\u00bb politiques, \u00e9conomiques et financi\u00e8res, qui apparaissent comme des moments de red\u00e9finition potentielle des cours symboliques\u00a0: ainsi, le \u00ab\u00a0choc p\u00e9trolier\u00a0\u00bb ou les situations institutionnelles tr\u00e8s conflictuelles que traversent certains pays (comme la Grande-Bretagne) dans les ann\u00e9es 1970 ou au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 contribuent \u00e0 l\u2019imposition relativement brutale d\u2019une nouvelle \u00e9chelle des valeurs id\u00e9ologico-\u00e9conomiques (on l\u2019observe dans de nombreux cas en Am\u00e9rique latine mais aussi en Nouvelle-Z\u00e9lande, voir par exemple Kelsey, 1995).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6><strong><em>La disqualification du socialisme (communisme, marxisme, totalitarisme)<\/em><\/strong><\/h6>\n<p><strong><em>\u00a0<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une quatri\u00e8me s\u00e9rie de facteurs relativement ind\u00e9pendants que l\u2019on peut situer aux fondements de la r\u00e9volution n\u00e9olib\u00e9rale peut \u00eatre r\u00e9sum\u00e9e sous le concept de \u00ab\u00a0disqualification du socialisme\u00a0\u00bb. La pouss\u00e9e historique du mouvement ouvrier et syndical, la naissance d\u2019\u00c9tats dits \u00ab\u00a0socialistes\u00a0\u00bb exer\u00e7ant une forme de concurrence sur les \u00e9conomies capitalistes avaient contribu\u00e9 simultan\u00e9ment \u00e0 la mise en place de l\u2019ordre keyn\u00e9sien et des institutions caract\u00e9ristiques de l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9conomie sociale de march\u00e9\u00a0\u00bb ou du \u00ab\u00a0mod\u00e8le social-d\u00e9mocrate\u00a0\u00bb, que l\u2019on peut interpr\u00e9ter comme le r\u00e9sultat de compromis sociaux (voir sur ce point les analyses de l\u2019\u00e9cole de la r\u00e9gulation, Boyer, Saillard, 1995). Cette pouss\u00e9e historique du \u00ab\u00a0socialisme\u00a0\u00bb, tr\u00e8s forte au d\u00e9but du vingti\u00e8me si\u00e8cle puis apr\u00e8s la deuxi\u00e8me guerre mondiale, s\u2019\u00e9tait accompagn\u00e9e du succ\u00e8s d\u2019une croyance absolue dans les \u00ab\u00a0lois\u00a0\u00bb du devenir historique, en particulier les lois <em>\u00e9conomiques<\/em> du passage au \u00ab\u00a0socialisme\u00a0\u00bb, le \u00ab\u00a0marxisme-l\u00e9ninisme\u00a0\u00bb. Le \u00ab\u00a0keyn\u00e9sianisme\u00a0\u00bb pouvait appara\u00eetre comme une vision interm\u00e9diaire entre le lib\u00e9ralisme ant\u00e9rieur et le \u00ab\u00a0socialisme\u00a0\u00bb tel que l\u2019incarnaient l\u2019Union Sovi\u00e9tique et les partis communistes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans les ann\u00e9es 1970, la valeur du \u00ab\u00a0marxisme\u00a0\u00bb sur le march\u00e9 des biens id\u00e9ologiques conna\u00eet un effondrement brutal, indissociable du succ\u00e8s m\u00e9diatique et politique d\u2019un autre mot visant \u00e0 qualifier l\u2019exp\u00e9rience communiste, celui de \u00ab\u00a0totalitarisme\u00a0\u00bb. Au milieu des ann\u00e9es 1970, la parution de <em>L\u2019Archipel du Goulag<\/em> marque le d\u00e9but d\u2019une offensive m\u00e9diatique, politique et intellectuelle dont la cons\u00e9quence premi\u00e8re, dans un contexte o\u00f9 les partis communistes ne menacent pas le syst\u00e8me politique en place, est une nouvelle caract\u00e9risation de l\u2019histoire du socialisme et du mouvement ouvrier international\u00a0: le totalitarisme sovi\u00e9tique appara\u00eet \u00e0 la fois comme l\u2019h\u00e9ritier de la \u00ab\u00a0terreur\u00a0\u00bb de 1793 et de l\u2019\u0153uvre de Marx. Les crimes commis dans les \u00c9tats \u00ab\u00a0socialistes\u00a0\u00bb, l\u2019oppression politique et l\u2019\u00e9chec \u00e9conomique sont d\u00e9crits comme ses aboutissements \u00ab\u00a0in\u00e9vitables\u00a0\u00bb. La d\u00e9pr\u00e9ciation du cours symbolique de la notion m\u00eame de \u00ab\u00a0socialisme\u00a0\u00bb suit celle du \u00ab\u00a0communisme\u00a0\u00bb\u00a0: avec eux, c\u2019est l\u2019action collective volontariste, celle des syndicats, des partis de gauche, mais aussi plus largement des organisations qui ont mis en place l\u2019\u00e9conomie sociale de march\u00e9 qui se trouvent symboliquement affaiblis.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c1 travers le \u00ab\u00a0communisme\u00a0\u00bb, autant que l\u2019Union sovi\u00e9tique et les partis qui s\u2019en r\u00e9clament, c\u2019est en fait l\u2019ensemble des institutions issues de l\u2019ordre \u00ab\u00a0keyn\u00e9sien\u00a0\u00bb qui font l\u2019objet d\u2019une forme de disqualification, qu\u2019on pourrait dire \u00ab\u00a0par contamination\u00a0\u00bb. La notion de \u00ab\u00a0propri\u00e9t\u00e9 collective\u00a0\u00bb est victime d\u2019un discr\u00e9dit proportionnel \u00e0 la violence des exp\u00e9riences de \u00ab\u00a0collectivisation\u00a0\u00bb. Par suite, la propri\u00e9t\u00e9 publique, les biens publics, l\u2019intervention r\u00e9gulatrice de l\u2019\u00c9tat apparaissent comme autant de \u00ab\u00a0premiers pas\u00a0\u00bb sur le chemin vers la servitude selon la formule de Hayek, qu\u2019incarnerait au plus haut degr\u00e9 la soumission de l\u2019individu \u00e0 des syst\u00e8mes politiques et \u00e9conomiques \u00ab\u00a0totalitaires\u00a0\u00bb. La volont\u00e9 <em>politique<\/em> de contr\u00f4ler les m\u00e9canismes de march\u00e9 est assimil\u00e9e \u00e0 une intervention intempestive et arbitraire dans le cours des choses, qui ne peut entra\u00eener que des \u00ab\u00a0catastrophes\u00a0\u00bb (sur le mod\u00e8le des famines cons\u00e9cutives aux collectivisations forc\u00e9es), selon l\u2019un des principes de ce qu\u2019Albert Hirschman appelle la \u00ab\u00a0rh\u00e9torique r\u00e9actionnaire\u00a0\u00bb (Hirschman, 1991). La mise en place de syst\u00e8mes \u00e9largis de protection sociale est consid\u00e9r\u00e9e comme le premier pas d\u2019une \u00e9tatisation de la vie priv\u00e9e qui atteint son point culminant dans l\u2019absorption des individus par l\u2019\u00c9tat total. L\u2019intervention des syndicats et l\u2019action collective sont consid\u00e9r\u00e9s comme des entraves au fonctionnement \u00ab\u00a0normal\u00a0\u00bb de l\u2019entreprise, qui la menacent d\u2019une paralysie semblable \u00e0 celle que conna\u00eet alors l\u2019Union sovi\u00e9tique. Cette disqualification multiforme s\u2019est nourrie de fa\u00e7on tr\u00e8s visible de la reconversion d\u2019intellectuels, anciens militants issus de la \u00ab\u00a0gauche\u00a0\u00bb syndicale ou politique, qui s\u2019\u00e9taient un temps identifi\u00e9s aux formes les plus absolutistes du communisme r\u00e9el, avant de faire de la lutte contre le communisme l\u2019axe principal de leur action politico-intellectuelle. Ils ont pour cela eu recours aux m\u00e9dias et aux formes d\u2019imposition id\u00e9ologique qu\u2019ils rendent d\u00e9sormais possibles (Duval et <em>alii<\/em>, 1998). Leur intervention contribue \u00e0 brouiller les polarit\u00e9s constitutives jusque l\u00e0 de l\u2019espace politique, et en premier lieu, les oppositions \u00ab\u00a0droite\/gauche\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0progressiste\/conservateur\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0ancien\/moderne\u00a0\u00bb, qui, comme dans toutes les p\u00e9riodes de bouleversement de l\u2019\u00e9chelle des valeurs, s\u2019inversent elles-aussi\u00a0: les \u00ab\u00a0conservateurs\u00a0\u00bb sont les agents attach\u00e9s \u00e0 l\u2019action syndicale, \u00e0 l\u2019\u00c9tat-Providence, \u00e0 l\u2019intervention r\u00e9gulatrice de l\u2019\u00c9tat&#8230;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6><strong><em>Le cas fran\u00e7ais\u00a0: une illustration exemplaire\u00a0?<\/em><\/strong><\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce mod\u00e8le r\u00e9sume bri\u00e8vement quatre s\u00e9ries de conditions sociales de la r\u00e9volution n\u00e9olib\u00e9rale comme restauration intellectuelle. Pour comprendre l\u2019articulation chaque fois sp\u00e9cifique entre ces s\u00e9ries causales ind\u00e9pendantes, il est n\u00e9cessaire de le confronter \u00e0 des cas historiques nationaux. On peut ainsi trouver une illustration particuli\u00e8rement nette de ce mod\u00e8le dans le cas fran\u00e7ais, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, lors du changement de politique \u00e9conomique du gouvernement d\u2019union de la gauche. Cette illustration fait appara\u00eetre le r\u00f4le des m\u00e9dias comme l\u2019un des lieux d\u00e9cisifs dans l\u2019articulation et la synchronisation des enjeux\u00a0: ce n\u2019est pas dans un \u00ab\u00a0coup d\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb ni m\u00eame dans une rupture politique que s\u2019accomplit v\u00e9ritablement la r\u00e9volution n\u00e9olib\u00e9rale mais dans la mise en sc\u00e8ne dramatis\u00e9e Apr\u00e8s une politique de relance \u00ab\u00a0keyn\u00e9sienne\u00a0\u00bb qui butte sur une d\u00e9gradation du d\u00e9ficit commercial et des finances publiques, Fran\u00e7ois Mitterrand et le gouvernement Mauroy, refusant une nouvelle d\u00e9valuation et la sortie du syst\u00e8me mon\u00e9taire europ\u00e9en pr\u00f4n\u00e9e par une partie des responsables politiques de l\u2019\u00e9poque (Beaud, 1983\u00a0; Lipietz, 1984\u00a0; Attali, 1993), s\u2019orientent vers une politique dite \u00ab\u00a0de rigueur\u00a0\u00bb dans le domaine salarial, mon\u00e9taire et budg\u00e9taire, puis entreprennent une s\u00e9rie de r\u00e9formes de \u00ab\u00a0modernisation\u00a0\u00bb conduisant l\u2019\u00c9tat \u00e0 se d\u00e9sengager d\u2019un certain nombre de secteurs industriels jug\u00e9s irr\u00e9m\u00e9diablement d\u00e9pass\u00e9s, au nom des n\u00e9cessit\u00e9s de la comp\u00e9tition internationale (Smith, 1995). Ce changement a \u00e9t\u00e9 d\u00e9crit par certains de ses acteurs et de ses commentateurs comme une conversion collective \u00e0 la \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9 \u00e9conomique\u00a0\u00bb marquant la naissance d\u2019un nouveau \u00ab\u00a0consensus\u00a0\u00bb social. Pourtant, il ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une s\u00e9rie de mesures pratiques dict\u00e9es par une pr\u00e9tendue \u00ab\u00a0n\u00e9cessit\u00e9\u00a0\u00bb, qui se seraient impos\u00e9es en quelque sorte naturellement. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment le changement des croyances \u00e9conomiques dominantes &#8211; dans lequel la d\u00e9valuation du capital symbolique associ\u00e9 aux pratiques et aux institutions \u00ab\u00a0keyn\u00e9siennes\u00a0\u00bb a jou\u00e9 un r\u00f4le crucial\u2013 qui a modifi\u00e9 la d\u00e9finition de la \u00ab\u00a0n\u00e9cessit\u00e9\u00a0\u00e9conomique\u00a0\u00bb et des pratiques l\u00e9gitimes en ce domaine.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9volution des cours sur le march\u00e9 des biens symboliques a abouti \u00e0 un changement radical des priorit\u00e9s de politique \u00e9conomique et \u00e0 une transformation durable de la hi\u00e9rarchie des valeurs \u00e9conomiques\u00a0: l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise a \u00e9t\u00e9 soumise \u00e0 une entreprise de conversion dont les effets ont \u00e9t\u00e9 profonds (m\u00eame lorsque les mesures prises \u00e9taient loin d\u2019aller jusqu\u2019au bout de la remise en cause des \u00ab\u00a0id\u00e9es\u00a0\u00bb dominantes dans la phase historique ant\u00e9rieure). Durant ce moment relativement bref, la disqualification multiforme des cat\u00e9gories de pens\u00e9e et d\u2019action keyn\u00e9sienne s\u2019accompagne de la soumission accrue \u00e0 un \u00ab\u00a0consensus\u00a0\u00bb \u00e9conomique mieux en phase avec celui qui pr\u00e9valait depuis d\u00e9j\u00e0 plusieurs ann\u00e9es dans les organisations internationales, sous l\u2019influence am\u00e9ricaine, et ne cessait de s\u2019\u00e9tendre dans les pays occidentaux, selon des rythmes et des modalit\u00e9s parfois beaucoup plus radicales. Car l\u2019une des particularit\u00e9s de la variante fran\u00e7aise de la r\u00e9volution n\u00e9olib\u00e9rale, que l\u2019on retrouve dans le cas n\u00e9o-z\u00e9landais de mani\u00e8re encore plus nette, consiste dans le fait qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 men\u00e9e pour l\u2019essentiel par des acteurs se d\u00e9finissant comme \u00ab\u00a0de gauche\u00a0\u00bb et dans la continuit\u00e9 de la domination technocratique sur les affaires publiques. Alors que la r\u00e9volution n\u00e9olib\u00e9rale en Grande-Bretagne s\u2019est accompagn\u00e9e de l\u2019arriv\u00e9e \u00e0 des postes de responsabilit\u00e9 d\u2019un nouveau personnel l\u00e9gitim\u00e9 par ses prises de position n\u00e9olib\u00e9rales, ce ph\u00e9nom\u00e8ne correspond en France, apr\u00e8s une phase de changement relatif li\u00e9 \u00e0 la victoire \u00e9lectorale de la gauche, \u00e0 une reconversion du nouveau personnel et \u00e0 une reprise en main technocratique des affaires publiques par les corps traditionnellement dominants. On y retrouve pourtant les quatre conditions d\u00e9crites plus haut\u00a0: l\u2019ascension des \u00e9conomistes prolong\u00e9e par la reconversion du keyn\u00e9sianisme au lib\u00e9ralisme\u00a0; la naissance d\u2019un march\u00e9 des id\u00e9es du march\u00e9 o\u00f9 les m\u00e9dias ont un r\u00f4le d\u00e9terminant\u00a0; l\u2019imposition d\u2019une nouvelle politique \u00e9conomique dans un contexte de crise\u00a0; la disqualification du socialisme.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6><strong><em>La mont\u00e9e de l\u2019information \u00e9conomique et l\u2019interventionnisme keyn\u00e9sien<\/em><\/strong><\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les ann\u00e9es 1982-84 marquent, en France, l\u2019accomplissement apparemment paradoxal d\u2019un mouvement commenc\u00e9 apr\u00e8s la deuxi\u00e8me guerre mondiale, en partie issu d\u2019une volont\u00e9 r\u00e9formiste \u00e9tatiste et interventionniste. Une part importante de la production id\u00e9ologique dans la France de l&rsquo;apr\u00e8s-deuxi\u00e8me guerre mondiale consiste en effet \u00e0 formuler les principes d\u2019un usage syst\u00e9matique et d&rsquo;une g\u00e9n\u00e9ralisation du savoir \u00e9conomique, devant permettre de garantir \u00e0 la fois la stabilit\u00e9 de l&rsquo;ordre social et un d\u00e9veloppement harmonieux (Bourdieu, Boltanski, 1976). Non seulement les \u00e9lites nouvelles s\u2019appuient alors m\u00e9thodiquement sur la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la \u00ab\u00a0science \u00e9conomique\u00a0\u00bb, mais elles font de sa diffusion un axe de leur action publique. Elle a pour but de rendre accessible aux citoyens la connaissance des \u00ab\u00a0lois\u00a0\u00bb \u00e9conomiques qui canalisent les d\u00e9sirs individuels, leur imposant des choix et les soumettant \u00e0 des calculs rationnels. Elle s\u2019accompagne d\u2019un mode de participation \u00e0 l\u2019action publique qui exclut les oppositions antagonistes au profit de la n\u00e9gociation et de l&rsquo;\u00e9change d&rsquo;arguments, donc du compromis, et se fonde parfois sur une repr\u00e9sentation de la soci\u00e9t\u00e9 qui assigne \u00e0 chacun une place d\u00e9finie dans un syst\u00e8me coh\u00e9rent. Dans cette philosophie sociale, les repr\u00e9sentants des diff\u00e9rents groupes sociaux (responsables syndicaux, politiques et associatifs) ont une place d\u00e9terminante, rendue possible par l\u2019action entra\u00eenante de divers agents du changement (technocrates modernisateurs, planificateurs, <em>managers<\/em>, \u00e9conomistes, sociologues, journalistes&#8230;). Cela conduit cette philosophie \u00e0 valoriser simultan\u00e9ment l&rsquo;\u00e9ducation aux r\u00e8gles du march\u00e9, de l&rsquo;entreprise, de la comp\u00e9titivit\u00e9, et une action de l&rsquo;\u00c9tat visant \u00e0 obtenir, au niveau macro\u00e9conomique, des performances \u00e0 court, moyen ou long terme (2).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Issue historiquement du christianisme social, reprise \u00e0 son compte par une fraction, la plus mod\u00e9r\u00e9e (et la plus \u00e9loign\u00e9e de son p\u00f4le \u00ab\u00a0la\u00efque\u00a0\u00bb), du mouvement socialiste, mais aussi par les ing\u00e9nieurs-conseils et les technocrates modernistes (d\u00e8s la premi\u00e8re partie du vingti\u00e8me si\u00e8cle), cette id\u00e9ologie s&rsquo;est \u00e9panouie \u00e0 une p\u00e9riode o\u00f9 les forces de contestation de l&rsquo;ordre \u00e9conomique et social mena\u00e7aient de le transformer radicalement et brutalement, sur le mod\u00e8le de la r\u00e9volution bolchevique. La guerre froide a ainsi fourni un cadre particuli\u00e8rement favorable \u00e0 une telle doctrine, en affectant les conditions de l\u2019activit\u00e9 politico-intellectuelle, d\u00e9sormais plac\u00e9e sous une forte contrainte internationale : la pression de l&rsquo;Union Sovi\u00e9tique et des \u00ab\u00a0mouvements de subversion\u00a0\u00bb internes au monde occidental contraignent alors les classes dirigeantes \u00e0 enr\u00f4ler les citoyens ordinaires autour de cette vis\u00e9e modernisatrice, rendant possible un certain progr\u00e8s social tout en pr\u00e9servant l&rsquo;ordre capitaliste\u00a0: c\u2019est ainsi que se mettent en place, dans de nombreux pays d\u2019Europe et, dans une moindre mesure, aux \u00c9tats-Unis, des syst\u00e8mes de protection sociale garantissant aux salari\u00e9s des droits \u00e9largis face \u00e0 l\u2019ensemble des risques mal couverts par l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9. La r\u00e9f\u00e9rence centrale \u00e0 Keynes, qui est apparu publiquement comme le th\u00e9oricien du nouveau cours en mati\u00e8re d\u2019intervention publique dans la sph\u00e8re \u00e9conomique, ne signifie pas l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 ce que l\u2019on appelle, dans les universit\u00e9s, la \u00ab\u00a0th\u00e9orie keyn\u00e9sienne\u00a0\u00bb (sous quelque forme qu\u2019elle se pr\u00e9sente, \u00ab\u00a0fondamentaliste\u00a0\u00bb ou repens\u00e9e, dans le monde anglo-saxon, par le \u00ab\u00a0courant de la synth\u00e8se\u00a0\u00bb issu, notamment, des travaux de l\u2019anglais John Richard Hicks). Ce sont d\u2019ailleurs des \u00ab\u00a0praticiens\u00a0\u00bb de l\u2019\u00e9conomie, inspecteurs des finances en premier lieu, qui introduisent Keynes en France, alors que peu d\u2019universitaires s\u2019int\u00e9ressent \u00e0 son \u0153uvre avant la guerre, bien qu\u2019elle soit discut\u00e9e au niveau international depuis la premi\u00e8re guerre mondiale et ses cons\u00e9quences mon\u00e9taires. La r\u00e9f\u00e9rence collective \u00e0 l\u2019\u00e9conomiste britannique tient plut\u00f4t d\u2019une humeur politique vague, qui accorde \u00e0 un certain nombre de pratiques et d\u2019institutions un capital symbolique sp\u00e9cifique\u00a0: la stabilit\u00e9 mon\u00e9taire internationale incarn\u00e9e par le syst\u00e8me de Bretton Woods et ses institutions, dont Keynes fut l\u2019un des architectes, l\u2019id\u00e9e d\u2019une intervention forte des autorit\u00e9s dans les conjonctures de ralentissement (par une baisse des taux d\u2019int\u00e9r\u00eat ou par le d\u00e9ficit budg\u00e9taire qui joue de toute fa\u00e7on le r\u00f4le de stabilisateur automatique) pour relancer l\u2019activit\u00e9 et maintenir un taux de croissance \u00e9lev\u00e9, le r\u00f4le d\u2019\u00e9claireur accord\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00c9tat dans un univers chaotique, imparfait, et m\u00eame, dans le cas fran\u00e7ais, les fonctions proprement \u00ab\u00a0entrepreneuriales\u00a0\u00bb de l\u2019\u00c9tat li\u00e9es, particuli\u00e8rement apr\u00e8s la deuxi\u00e8me guerre mondiale, \u00e0 l\u2019existence d\u2019un important secteur public. Si la pens\u00e9e keyn\u00e9sienne lie la science \u00e9conomique un peu plus \u00e9troitement \u00e0 l\u2019\u00c9tat, d\u00e9sormais investi de \u00ab\u00a0fonctions \u00e9conomiques\u00a0\u00bb qui exc\u00e8dent largement ses fonctions traditionnelles, la construction d\u2019un syst\u00e8me de statistique publique a durablement renforc\u00e9 un processus qui fait des croyances \u00e9conomiques les repr\u00e9sentations collectives dominantes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6><em>Le tournant n\u00e9olib\u00e9ral et la \u00ab\u00a0p\u00e9dagogie\u00a0\u00bb de la crise<\/em><\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le \u00ab\u00a0tournant\u00a0\u00bb de la politique du gouvernement de gauche appara\u00eet comme l\u2019aboutissement de la mont\u00e9e en puissance de l\u2019\u00e9conomie en tant que ressource proprement politique et de la mobilisation entreprise depuis des d\u00e9cennies autour de l\u2019\u00ab information \u00e9conomique\u00a0\u00bb et de la fonction sociale des \u00e9conomistes. Il implique dans le champ des politiques \u00e9conomiques le triomphe de la \u00ab\u00a0main droite\u00a0\u00bb de l\u2019\u00c9tat (minist\u00e8re des finances et Banque de France en premier lieu), tourn\u00e9e vers la mobilisation des ressources dans la comp\u00e9tition internationale, et surtout vers la lutte contre l\u2019inflation et le maintien de la stabilit\u00e9 de la monnaie, sur la \u00ab\u00a0main gauche\u00a0\u00bb (les minist\u00e8res \u00ab\u00a0d\u00e9pensiers\u00a0\u00bb), qui tend plut\u00f4t \u00e0 subordonner l\u2019\u00e9conomie \u00e0 la r\u00e9alisation de fins sociales. Il marque le retournement des valeurs \u00ab\u00a0intellectuelles\u00a0\u00bb, qui seront d\u00e8s lors de plus en plus fortement soumises aux forces du march\u00e9 (voir Bourdieu, 1996). Les m\u00e9dias, m\u00eame les plus \u00ab\u00a0ind\u00e9pendants\u00a0\u00bb, sont alors repris en main par les forces \u00e9conomiques, \u00e0 travers la publicit\u00e9 et l\u2019accroissement des contraintes financi\u00e8res. Une partie des intellectuels \u00ab\u00a0de gauche\u00a0\u00bb se rallie en quelques ann\u00e9es aux valeurs du capitalisme au nom du rejet radical du \u00ab\u00a0socialisme\u00a0\u00bb, identifi\u00e9 au socialisme d\u2019\u00c9tat sovi\u00e9tique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tous ces changements surviennent en peu de temps dans diff\u00e9rents espaces sociaux et il ne s\u2019agit pas ici de les d\u00e9crire de fa\u00e7on approfondie, comme le font de nombreux travaux portant sur cette p\u00e9riode (pour une synth\u00e8se sous l\u2019angle lib\u00e9ral, cf. Smith, 1995). Mais on peut s\u2019attarder ici sur un \u00ab\u00a0moment\u00a0\u00bb particulier, qui donne \u00e0 voir de fa\u00e7on en quelque sorte \u00ab\u00a0concentr\u00e9e\u00a0\u00bb l\u2019ensemble des facteurs sp\u00e9cifiques qui ont contribu\u00e9 \u00e0 ce changement. Ce \u00ab\u00a0moment symbolique\u00a0\u00bb correspond au succ\u00e8s d\u2019une \u00e9mission de t\u00e9l\u00e9vision, intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Vive la crise\u00a0!\u00a0\u00bb. En f\u00e9vrier 1984, \u00ab\u00a0Vive la crise\u00a0!\u00a0\u00bb suscite un grand nombre de r\u00e9actions et de commentaires et marque un moment d\u00e9cisif du d\u00e9bat public, dans un pays o\u00f9 la tradition \u00e9tatiste, longtemps incarn\u00e9e par le Plan, s&rsquo;\u00e9tendait auparavant bien au-del\u00e0 des seules organisations politiques et syndicales dites \u00ab\u00a0de gauche\u00a0\u00bb. Une nouvelle alliance s&rsquo;impose au sein des classes dominantes, dans laquelle certaines fractions du patronat et de la haute fonction publique, certains intellectuels et hommes de m\u00e9dias, qui occupent une fonction homologue \u00e0 celle qu&rsquo;avait eue, aux beaux jours de la p\u00e9riode ant\u00e9rieure, le club Jean Moulin (3), participent \u00e0 l&rsquo;imposition de la nouvelle orientation \u00e9conomique. La pr\u00e9sence des membres de la Fondation Saint-Simon (4) dans la naissance, l\u2019esprit et les strat\u00e9gies qui ont entour\u00e9 l\u2019\u00e9mission est \u00e9vidente d\u00e8s cette \u00e9poque pour les observateurs proches du gouvernement de gauche les plus critiques (Lipietz, 1984).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La disqualification des pratiques et des institutions \u00ab\u00a0keyn\u00e9siennes\u00a0\u00bb, d\u00e9j\u00e0 depuis longtemps avanc\u00e9e dans les grandes organisations internationales, s\u2019y livre d\u2019abord comme une interpr\u00e9tation n\u00e9gative de la politique de relance salariale et budg\u00e9taire men\u00e9e en 1981 et l\u2019affirmation d\u2019une foi collective en la stabilit\u00e9 interne et externe de la monnaie, con\u00e7ue dans la perspective de la construction europ\u00e9enne comme une strat\u00e9gie volontariste (elle sera th\u00e9oris\u00e9e au minist\u00e8re des finances durant la m\u00eame p\u00e9riode sous le nom de \u00ab\u00a0d\u00e9sinflation comp\u00e9titive\u00a0\u00bb). Tout en rejetant les exp\u00e9riences lib\u00e9rales les plus extr\u00eames au nom du \u00ab\u00a0pragmatisme\u00a0\u00bb, elle s\u2019accompagne de l\u2019imposition dans le champ m\u00e9diatique d\u2019entrepreneurs intellectuels qui promeuvent les id\u00e9es du march\u00e9 sur le march\u00e9 des id\u00e9es\u00a0: la publicit\u00e9, l\u2019information financi\u00e8re, la valorisation mon\u00e9taire des prestations symboliques et le lobbying politico-intellectuel s\u2019imposent \u00e0 cette occasion de fa\u00e7on plus visible. Elle s\u2019appuie enfin sur le discr\u00e9dit du \u00ab\u00a0communisme\u00a0\u00bb comme exp\u00e9rience \u00ab\u00a0de gauche\u00a0\u00bb et la remise en cause radicale du \u00ab\u00a0marxisme\u00a0\u00bb pour justifier le rejet de l\u2019action collective, des institutions de l\u2019\u00c9tat-Providence et des objectifs sociaux \u00ab\u00a0\u00e9galitaires\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6><em>Un moment \u00ab\u00a0symbolique\u00a0\u00bb<\/em><\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">R\u00e9alis\u00e9e sur Antenne 2 par Pascale Breugnot, qui commence alors \u00e0 tenter de renouveler les formes t\u00e9l\u00e9visuelles traditionnelles et se r\u00e9alisera pleinement, quelques ann\u00e9es plus tard, dans le <em>talk show<\/em>, \u00ab\u00a0Vive la crise\u00a0!\u00a0\u00bb illustre un nouveau style d&rsquo;\u00e9mission politique, fond\u00e9 sur la \u00abpolitique-fiction\u00bb, inspir\u00e9 des \u00c9tats-Unis. Ce type d&rsquo;\u00e9mission se veut plus \u00ab\u00a0proche du public\u00a0\u00bb et plus directe que celles qui mettent habituellement aux prises les hommes politiques et les journalistes &#8211; les uns et les autres sont curieusement en retrait derri\u00e8re le chanteur, les \u00e9conomistes et les diff\u00e9rents jeunes entrepreneurs novateurs, tels Philippe de Villiers, qui interviennent tout au long de l&rsquo;\u00e9mission dans des sortes de \u00ab\u00a0sketchs\u00a0\u00bb. Le sc\u00e9nario est \u00e9crit par Jean-Claude Guillebaud, grand reporter pour plusieurs journaux de gauche (il a re\u00e7u le prix Albert Londres en 1972) qui s\u00e9journe alors souvent aux \u00c9tats-Unis et fait \u00e0 ce moment-l\u00e0, si l\u2019on en croit divers observateurs, partie de la Fondation Saint-Simon, cr\u00e9\u00e9e autour de Pierre Rosanvallon, Alain Minc et l\u2019historien ex-communiste Fran\u00e7ois Furet (Laurent, 1998). Il s&rsquo;appuie sur l&rsquo;ouvrage de Michel Albert, inspecteur des finances, ancien commissaire au Plan, essayiste et pr\u00e9sident des Assurances g\u00e9n\u00e9rales de France. Paru en 1982, <em>Le pari fran\u00e7ais<\/em> fournit la substance d&rsquo;une philosophie \u00e9conomique qui se veut plus respectueuse des contraintes de la comp\u00e9tition internationale sans pour autant pr\u00f4ner l&rsquo;alignement de l&rsquo;Europe sur le mod\u00e8le am\u00e9ricain, r\u00e9f\u00e9rence omnipr\u00e9sente et constamment ambivalente, dans le prolongement du <em>D\u00e9fi am\u00e9ricain <\/em>(qu\u2019il avait cor\u00e9dig\u00e9 avec Jean-Jacques Servan-Schreiber en 1967).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet ouvrage est marqu\u00e9 par le style de publication qui fit la notori\u00e9t\u00e9 de Jean-Jacques Servan-Schreiber, combin\u00e9 \u00e0 une technicit\u00e9 (renvoy\u00e9 en \u00ab\u00a0annexes\u00a0\u00bb), qui serait plut\u00f4t celle des rapports du Plan qu\u2019il a anim\u00e9 pendant cinq ans. \u00c9voquant son pr\u00e9c\u00e9dent ouvrage, <em>Les vaches maigres<\/em>, \u00e9crit en 1975, Michel Albert en rationalise l\u2019\u00e9chec\u00a0: il a eu raison trop t\u00f4t en annon\u00e7ant le fl\u00e9chissement durable de la croissance et la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une autre voie pour revenir au plein-emploi. En 1982, il annonce l\u2019\u00e9chec des politiques keyn\u00e9siennes illustr\u00e9 par celui de la relance Mauroy, tout en rejetant les politiques ultra-lib\u00e9rales en cours aux \u00c9tats-Unis et en Grande-Bretagne\u00a0: le social-lib\u00e9ralisme qu\u2019il propose conjugue le rejet de tout volontarisme dans un contexte de fin de la haute croissance, la soumission aux objectifs de la convergence \u00e9conomique avec l\u2019Allemagne et la construction europ\u00e9enne, le repli sur l\u2019initiative individuelle, la responsabilit\u00e9 n\u00e9cessaire des \u00ab\u00a0acteurs sociaux\u00a0\u00bb et des mesures ou des th\u00e8mes habituellement per\u00e7ues comme \u00ab\u00a0de gauche\u00a0\u00bb (comme la r\u00e9duction du temps de travail, le plein-emploi) mais red\u00e9finies dans un cadre plus lib\u00e9ral\u00a0: la \u00ab\u00a0r\u00e9duction du temps de travail\u00a0\u00bb passe \u2013d\u00e9j\u00e0\u00a0!- par l\u2019assouplissement des r\u00e8gles du march\u00e9 du travail et le d\u00e9veloppement du \u00ab\u00a0TTP\u00a0\u00bb (travail \u00e0 temps partiel), l\u2019auteur opposant toutefois \u00e0 la suite du club deloriste \u00ab\u00a0\u00c9changes et Projets\u00a0\u00bb le \u00ab\u00a0temps choisi\u00a0\u00bb au \u00ab\u00a0temps partiel contraint\u00a0\u00bb et d\u00e9veloppant l\u2019exemple-mod\u00e8le de BSN-Emballage o\u00f9 un accord de r\u00e9duction a r\u00e9uni l\u2019ensemble des partenaires sociaux jusqu\u2019\u00e0 la CGT.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le r\u00f4le central tenu par Yves Montand durant l&rsquo;\u00e9mission &#8211; il pr\u00e9sente et commente les reportages &#8211; la rapproche du spectacle de vari\u00e9t\u00e9s plus que du documentaire, mais marque aussi la volont\u00e9 de proposer un contenu imm\u00e9diatement plus accessible au public en s&rsquo;appuyant sur la notori\u00e9t\u00e9 du chanteur, son image \u00e0 la fois populaire, de gauche mais anticommuniste (cet ancien communiste s&rsquo;est reconverti dans la d\u00e9nonciation des crimes du socialisme) et m\u00e9diatique. De fait, l&rsquo;\u00e9mission est un immense succ\u00e8s d&rsquo;audience, ce qui contribue \u00e0 l&rsquo;intensit\u00e9 des r\u00e9actions dans la presse, puisqu&rsquo;elle fait l&rsquo;objet de divers commentaires en \u00ab\u00a0Une\u00a0\u00bb, et jusque parmi les membres du gouvernement. Le PCF et la CGT sont les seules organisations \u00e0 r\u00e9agir de fa\u00e7on franchement n\u00e9gative et ressortent tr\u00e8s isol\u00e9es du d\u00e9bat instaur\u00e9 autour de l&rsquo;\u00e9mission.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6><strong><em>\u00ab\u00a0Vive la crise !\u00a0\u00bb dans le texte<\/em><\/strong><\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La publication par <em>Lib\u00e9ration<\/em> d&rsquo;un suppl\u00e9ment au num\u00e9ro 860 (il sera diffus\u00e9 \u00e0 100 000 exemplaires) contribue \u00e0 prolonger l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement n\u00e9 autour de \u00ab\u00a0Vive la crise\u00a0!\u00a0\u00bb. Jean-Claude Guillebaud et Laurent Joffrin, ancien membre du CERES fond\u00e9 par Jean-Pierre Chev\u00e8nement, devenu journaliste \u00e0 <em>Lib\u00e9ration<\/em>, \u00e9galement membre de la Fondation Saint-Simon, en sont les deux cor\u00e9dacteurs en chef. Comme l&rsquo;\u00e9mission, le num\u00e9ro sp\u00e9cial est le r\u00e9sultat d&rsquo;une nouvelle forme de rh\u00e9torique politico-\u00e9conomique consistant \u00e0 annoncer sous de gros titres proph\u00e9tiques et r\u00e9p\u00e9titifs (l&rsquo;ensemble oscillant en fait entre la politique-fiction et l&rsquo;histoire \u00e9difiante) l&rsquo;\u00e9tat des lieux et l&rsquo;avenir possible d&rsquo;un pays, en bousculant les \u00ab\u00a0id\u00e9es-re\u00e7ues\u00a0\u00bb et les \u00ab\u00a0tabous\u00a0\u00bb. Des pages enti\u00e8res de publicit\u00e9 (deux agences de publicit\u00e9, Volvo, la BNP, Hewlett Packard, NRJ, Barilla) sont directement int\u00e9gr\u00e9es au contenu m\u00eame du num\u00e9ro, illustration du caract\u00e8re intellectuellement novateur de l&rsquo;entreprise (au double sens). L&rsquo;agence de publicit\u00e9 Strafonoff et associ\u00e9s s&rsquo;immisce par exemple avec fougue dans le d\u00e9bat\u00a0: \u00ab Couch\u00e9e la crise\u00a0! Debout les morts\u00a0! Il faut op-ti-mi-ser. C&rsquo;est le langage de quelques uns. Tel Yves Montand, up au hit politique. Il gagne parce qu&rsquo;il dit haut et fort ce que personne ne veut dire. En pub, c&rsquo;est pareil. Il faut innover, \u00eatre rapide, anticiper les courants socioculturels porteurs, prendre le risque au bon moment\u00a0\u00bb (p.4).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le num\u00e9ro fournit sous une forme concentr\u00e9e le r\u00e9pertoire des th\u00e8mes qui d\u00e9finissent la nouvelle id\u00e9ologie dominante et met en sc\u00e8ne par l\u2019image certains des agents qui la portent. Le principal argument pour l&rsquo;\u00ab\u00a0\u00e9lectrochoc\u00a0\u00bb propos\u00e9 (l&rsquo;id\u00e9e que la crise est potentiellement un bienfait) revient comme un <em>leitmotiv\u00a0<\/em>: c&rsquo;est l&rsquo;affirmation du d\u00e9clin relatif de l&rsquo;Europe dans le monde apr\u00e8s la p\u00e9riode b\u00e9nie des \u00ab\u00a0trente glorieuses\u00a0\u00bb. Auteur du <em>Pari fran\u00e7ais<\/em>, l\u2019ancien commissaire g\u00e9n\u00e9ral du Plan et alors pr\u00e9sident des AGF Michel Albert est tr\u00e8s pr\u00e9sent, r\u00e9pondant \u00e0 une <em>interview<\/em> sous le titre \u00ab\u00a0Finie l&rsquo;avance technologique\u00a0\u00bb (pp.43-44), ou encore expliquant l&rsquo;\u00e9chec des politiques \u00e9conomiques traditionnelles (pp.60-61). On retrouve \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s d&rsquo;autres essayistes et intellectuels li\u00e9s au champ politico-administratif, membres de la Fondation Saint-Simon, comme Alain Minc et Pierre Rosanvallon, mais aussi des universitaires \u2013 \u00e9conomistes et d\u00e9mographes &#8211; promis, pour certains d&rsquo;entre eux, \u00e0 un certain avenir dans le monde patronal (Denis Kessler, Herv\u00e9 Le Bras, Alfred Sauvy&#8230;), des consultants et \u00e9conomistes d&rsquo;administration parfois connus comme promoteurs de la r\u00e9duction du temps de travail (Guy Aznar, Albert Bressand\u2026), des \u00e9crivains repr\u00e9sentant les pays en d\u00e9veloppement (Tahar Ben Jelloun), des entrepreneurs dynamiques parfois li\u00e9s au champ politico-bureaucratique (Annette Roux, Philippe de Villiers\u2026). Droite et gauche sont repr\u00e9sent\u00e9es de fa\u00e7on indirecte, mais on retrouve surtout les univers sociaux repr\u00e9sent\u00e9s dans une institution comme la Fondation Saint-Simon, entrepreneurs, hauts fonctionnaires, experts et intellectuels, les syndicalistes \u00e9tant significativement largement exclus (leur \u00e9vocation est associ\u00e9e, d\u00e9j\u00e0, au corporatisme).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le triple \u00e9ditorial de Serge July, Jean-Claude Guillebaud et Laurent Joffrin signifie clairement la rupture\u00a0: il s&rsquo;agit bien de repenser la crise en admettant sa r\u00e9alit\u00e9 durable et en tentant d&rsquo;en tirer les cons\u00e9quences les plus favorables. La premi\u00e8re partie, sous le titre \u00ab\u00a0Est-ce si grave\u00a0?\u00a0\u00bb fait remarquer que \u00ab\u00a0les Europ\u00e9ens n&rsquo;ont jamais autant consomm\u00e9. Pour la plupart d&rsquo;entre eux, la crise n&rsquo;est encore qu&rsquo;un mot, seulement un d\u00e9cor. Pas un drame\u00a0\u00bb. Le premier travail consiste donc \u00e0 minimiser l&rsquo;ampleur de la crise des ann\u00e9es 1980, en la relativisant dans l&rsquo;espace (Laurent Joffrin oppose la richesse occidentale \u00e0 la pauvret\u00e9 du Tiers-Monde, Tahar Ben Jelloun parle des \u00ab\u00a0enfants g\u00e2t\u00e9s\u00a0\u00bb occidentaux), et dans le temps (en opposant la situation actuelle \u00e0 celle d&rsquo;avant les \u00ab\u00a0trente glorieuses\u00a0\u00bb \u00e0 partir d&rsquo;extraits d&rsquo;un texte de Jean Fourasti\u00e9 et \u00e0 la crise de 1929, \u00ab\u00a0la vraie crise\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0une crise dure\u00a0\u00bb et non \u00ab\u00a0une crise molle\u00a0\u00bb comme celle d&rsquo;aujourd&rsquo;hui). C&rsquo;est parce qu&rsquo;ils veulent \u00ab\u00a0toujours plus\u00a0\u00bb, selon le titre de Fran\u00e7ois de Closets, journaliste scientifique \u00e0 succ\u00e8s dont la th\u00e9matique est d\u00e9velopp\u00e9e sur quatre pages, que les Fran\u00e7ais ont des r\u00e9flexes essentiellement corporatistes face aux mutations du monde contemporain. Dans une deuxi\u00e8me partie (\u00ab\u00a0Dur\u00a0!\u00a0\u00bb), les auteurs soulignent que \u00ab\u00a0gr\u00e2ce \u00e0 sa prosp\u00e9rit\u00e9, l&rsquo;Europe a v\u00e9cu la crise \u00e0 cr\u00e9dit. Un par un, elle a perdu tous ses privil\u00e8ges. Aujourd&rsquo;hui, il faut payer\u00a0\u00bb. C&rsquo;est ainsi que, comme le montrent Jean Lacouture et Claude Paillat, l&rsquo;Europe n&rsquo;est plus au centre du monde. L&rsquo;\u00e9nergie \u00e0 bon march\u00e9 qui avait fait sa fortune n&rsquo;est pas \u00e9ternelle\u00a0: les auteurs proph\u00e9tisent m\u00eame qu&rsquo;\u00ab\u00a0en l&rsquo;an 2000, le baril atteindra sans doute 55 dollars contre 29 actuellement\u00a0\u00bb (p.33). Mais le th\u00e8me de la concurrence internationale appara\u00eet plus explicitement. Ainsi, par exemple, la position de l&rsquo;Europe se d\u00e9grade fortement sur le march\u00e9 mondial des mati\u00e8res premi\u00e8res. Le d\u00e9clin d\u00e9mographique menace l&rsquo;avenir des pays europ\u00e9ens, donnant naissance \u00e0 des probl\u00e8mes aigus comme celui du financement des retraites et d\u00e9s\u00e9quilibrant les rapports de forces internationaux. Sa puissance militaire comme son avance technologique (m\u00eame le Minitel, fleuron de l&rsquo;industrie fran\u00e7aise, est un produit international et \u00ab\u00a0nous ratons la troisi\u00e8me r\u00e9volution industrielle\u00a0\u00bb) sont menac\u00e9es et le syst\u00e8me mon\u00e9taire international est remis en cause. La troisi\u00e8me partie (\u00ab\u00a0Tr\u00e8s dur\u00a0\u00bb) annonce l&rsquo;\u00e9chec des politiques \u00e9conomiques\u00a0: \u00ab\u00a0les politiques \u00e9conomiques patinent\u00a0; les programmes sont creux\u00a0; les plans \u00e9chouent\u00a0; les gouvernements sont impuissants. L&rsquo;angoisse.\u00a0\u00bb Les \u00ab\u00a0il n&rsquo;y a qu&rsquo;\u00e0\u00a0\u00bb nationalistes et volontaristes, les politiques classiques, la recherche de la croissance ou m\u00eame la guerre (Alain Minc) sont de fausses solutions. Dans une quatri\u00e8me partie (\u00ab\u00a0peut-\u00eatre&#8230;\u00a0\u00bb), on apprend enfin que \u00ab\u00a0toutes les mutations ont ressembl\u00e9 \u00e0 des effondrements. Elles ont pourtant fait avancer l&rsquo;Histoire. Cette crise est sans issue : tous les espoirs sont permis\u00a0\u00bb. C&rsquo;est ainsi que le partage du travail, le travail au noir, de nouveaux secteurs comme la communication et, plus largement, les initiatives individuelles sont les vraies solutions pour une Europe qui a toujours beaucoup d&rsquo;atouts. Le ch\u00f4mage lui-m\u00eame appara\u00eet finalement comme \u00ab\u00a0une chance pour l&rsquo;entreprise\u00a0\u00bb (<em>sic<\/em>), puisque \u00ab\u00a0nouveaut\u00e9 des ann\u00e9es 80\u00a0: les ch\u00f4meurs cr\u00e9ent leur emploi\u00bb. En conclusion, un dernier sc\u00e9nario de politique fiction imagine les \u00c9tats-Unis d&rsquo;Europe dix ans apr\u00e8s leur fondation (en d\u00e9cembre 1984)\u00a0: en 1994, la pr\u00e9sidente, Margaret Thatcher, d\u00e9fend la force de l&rsquo;ECU, cr\u00e9\u00e9 en 1986, face \u00e0 une Am\u00e9rique d\u00e9clinante, qui \u00ab\u00a0a pris un retard important dans la quatri\u00e8me r\u00e9volution industrielle, celle des prot\u00e9ines\u00a0\u00bb (p.78). Et c&rsquo;est \u00e0 Yves Montand que revient la conclusion, \u00e0 travers l&rsquo;<em>interview<\/em> tr\u00e8s politique qu&rsquo;il donne \u00e0 Laurent Joffrin\u00a0: \u00ab\u00a0l&rsquo;ennui, c&rsquo;est qu&rsquo;on a perdu trois ans\u00a0\u00bb (p.82).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le r\u00f4le d&rsquo;Yves Montand dans cette entreprise de \u00ab\u00a0p\u00e9dagogie collective\u00a0\u00bb explicite qui fera par la suite le succ\u00e8s des essais d&rsquo;Alain Minc comme de ceux de Fran\u00e7ois de Closets, illustre une des conditions de l&rsquo;imposition des croyances \u00e9conomiques\u00a0: la personnalit\u00e9 des agents servant de relais au discours \u00e9conomique dominant fonde le recours \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie sur le \u00ab\u00a0bon sens\u00a0\u00bb \u00e9conomique, qui peut aussi bien \u00eatre celui des petits patrons, des commer\u00e7ants, des cadres lorsqu\u2019il s\u2019agit de rappeler aux r\u00e9alit\u00e9s de la concurrence marchande, que celui des technocrates et des hommes politiques, lorsqu\u2019il s\u2019agit de mobiliser la nation derri\u00e8re des objectifs d\u00e9termin\u00e9s et anticiper les futurs probl\u00e8mes de financement (de l\u2019\u00c9tat-Providence)\u00a0: il faut alors recourir \u00e0 un langage simple et clair, direct, qui n&rsquo;h\u00e9site pas \u00e0 provoquer (les corporatismes, les r\u00e9sistances au changement, etc.). D&rsquo;origine ouvri\u00e8re et communiste, chanteur fran\u00e7ais enracin\u00e9 dans la tradition nationale, Yves Montand parle ce discours \u00ab\u00a0vrai\u00a0\u00bb, d\u00e9pourvu de technique, avec ses \u00ab\u00a0tripes\u00a0\u00bb &#8211; il a pr\u00e9par\u00e9 son intervention en annotant consciencieusement les textes d&rsquo;Alain Minc et Michel Albert, croit \u00e0 ce qu&rsquo;il dit et n&rsquo;h\u00e9site m\u00eame pas \u00e0 rompre avec les \u00ab\u00a0tabous\u00a0\u00bb les plus usuels du discours politico-m\u00e9diatique, comme la condamnation de Jean-Marie Le Pen et du Front National. Toute sa trajectoire faisait de lui l\u2019un des meilleurs relais potentiels de la nouvelle croyance \u00e9conomique, imposant par la t\u00e9l\u00e9vision la vision d\u2019une n\u00e9cessit\u00e9 (la crise) que l\u2019action politique classique (en premier lieu le mouvement revendicatif, syndical, les partis de gauche) ne parvient \u00e0 constituer comme le lieu d\u2019une action volontariste.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6><strong><em>En guise de conclusion<\/em><\/strong><\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les diff\u00e9rentes dimensions analys\u00e9es plus haut comme des conditions &#8211; relativement ind\u00e9pendantes les unes des autres &#8211; de la r\u00e9volution n\u00e9olib\u00e9rale ont trouv\u00e9 durant la p\u00e9riode 1982-84 une incarnation en France. On y retrouve \u00e0 la fois l\u2019ascension des experts \u00e9conomiques issus de la p\u00e9riode keyn\u00e9sienne mais ayant au moins en partie rompu avec la doctrine autrefois dominante (et, plus particuli\u00e8rement, les experts financiers, avec ici des inspecteurs des finances et des intellectuels issus du syndicalisme reconvertis, notamment <em>via<\/em> la Fondation Saint-Simon), le r\u00f4le d\u00e9terminant de la construction d\u2019un march\u00e9 des id\u00e9es (les \u00e9conomistes les plus pr\u00e9sents sont des essayistes \u00e0 succ\u00e8s qui vont d\u00e9velopper leurs th\u00e8mes dans des best-sellers lib\u00e9raux et s\u2019emploient ici \u00e0 les faire triompher par le recours \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision), la pr\u00e9sence en arri\u00e8re-plan d\u2019une \u00ab\u00a0crise\u00a0\u00bb mon\u00e9taire et \u00e9conomique en partie \u00ab\u00a0r\u00e9solue\u00a0\u00bb par la politique de construction europ\u00e9enne, et enfin, la disqualification du \u00ab\u00a0socialisme\u00a0\u00bb et de toute action volontariste qu\u2019incarne le parcours d\u2019Yves Montand. La r\u00e9volution n\u00e9olib\u00e9rale appara\u00eet donc bien, \u00e0 travers cet exemple, comme le produit d\u2019une restauration intellectuelle multiforme, car elle op\u00e8re simultan\u00e9ment dans diff\u00e9rentes sph\u00e8res relativement ind\u00e9pendantes les unes des autres et n\u00e9anmoins \u00ab\u00a0coordonn\u00e9es\u00a0\u00bb. On observe en effet aussi, \u00e0 travers cet exemple, que chacune des \u00e9volutions sur un sous-march\u00e9 n\u2019exerce pleinement ces effets que par le renfort des autres transformations, comme si l\u2019\u00e9tat du march\u00e9 des biens id\u00e9ologiques \u00e9tait avant tout la r\u00e9sultante de plusieurs \u00e9volutions ind\u00e9pendantes, coordonn\u00e9es par des instances m\u00e9diatiques qui jouent dans ce processus une fonction de cristallisation conjoncturelle.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si la r\u00e9volution n\u00e9olib\u00e9rale a rev\u00eatu en France des traits sp\u00e9cifiques, on peut l\u2019attribuer \u00e0 plusieurs facteurs. Elle est rest\u00e9e tr\u00e8s largement un processus issu de la technocratie et n\u2019a pas boulevers\u00e9 au m\u00eame degr\u00e9 qu\u2019en Grande-Bretagne la position relative des syndicats et des organisations politiques de gauche. La continuit\u00e9 avec la p\u00e9riode ant\u00e9rieure et plus largement avec la domination de la bureaucratie centrale (Smith, 1995) appara\u00eet plus forte, car une partie des agents dominants dans la p\u00e9riode \u00ab\u00a0interventionniste\u00a0\u00bb et planiste se sont en fait reconvertis durant cette deuxi\u00e8me p\u00e9riode\u00a0: ce sont en particulier les technocrates modernisateurs issus du catholicisme social, qui ont jou\u00e9 dans le changement un r\u00f4le central. Le r\u00f4le des essayistes et des personnages m\u00e9diatiques n\u2019est sans doute pas le moins important dans ce qui peut appara\u00eetre comme un processus objectivement orchestr\u00e9 sans qu\u2019aucune volont\u00e9 ou concertation n\u2019ait pr\u00e9sid\u00e9e \u00e0 sa naissance. Mais le changement des cours sur le march\u00e9 des biens id\u00e9ologiques a aussi cette particularit\u00e9 de se faire percevoir \u2013 plus que toute autre variation conjoncturelle, m\u00eame celles de l\u2019\u00e9conomie \u00ab\u00a0r\u00e9elle\u00a0\u00bb &#8211; comme le produit d\u2019une forme de n\u00e9cessit\u00e9 immanente\u00a0: en imposant de nouvelles cat\u00e9gories dominantes de perception, un nouveau \u00ab\u00a0sens commun\u00a0\u00bb \u00e9conomique, la r\u00e9volution symbolique fait en partie dispara\u00eetre l\u2019arbitraire de son fondement social.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6 style=\"text-align: right;\"><strong>Fr\u00e9d\u00e9ric Lebaron, septembre 1998<\/strong><\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>______<\/p>\n<p><strong>Notes\u00a0:<\/strong><\/p>\n<p>(1) Il s\u2019agit de d\u00e9terminer les <em>causes<\/em> des fluctuations observ\u00e9es, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019ensemble des facteurs sociaux qui font des cours symboliques beaucoup plus que de simples al\u00e9as ou des \u00ab\u00a0effets de mode\u00a0\u00bb facilement r\u00e9versibles. Ces causes sont \u00e0 chercher dans une \u00e9conomie d\u2019un genre particulier, l\u2019\u00e9conomie des biens symboliques.<\/p>\n<p>(2) Parce que cette philosophie se r\u00e9pand, d\u00e8s avant la guerre, dans de nombreuses sph\u00e8res politiques, administratives, syndicales, m\u00e9diatiques, il est impossible de lui assigner un \u00ab\u00a0lieu\u00a0\u00bb et il serait risqu\u00e9 de tenter de la faire d\u00e9river d\u2019une institution plut\u00f4t que d\u2019une autre\u00a0: elle est pr\u00e9sente, sous des formes variables, \u00e0 l\u2019Institut d\u2019\u00e9tudes politiques de Paris comme dans les universit\u00e9s de droit, au Commissariat du Plan comme au Conseil \u00e9conomique et social, au Club Jean-Moulin comme dans les cercles \u00ab\u00a0Perspectives et r\u00e9alit\u00e9s\u00a0\u00bb, au PSU comme chez les gaullistes, \u00e0 la CFDT comme dans certaines fractions du patronat, \u00e0 <em>L\u2019Express <\/em>comme au <em>Figaro. <\/em>N\u00e9anmoins, certains acteurs politiques, administratifs et m\u00e9diatiques auront un r\u00f4le important dans son succ\u00e8s public\u00a0: c\u2019est le cas en premier lieu de ceux que l\u2019on a appel\u00e9 les \u00ab\u00a0mend\u00e9sistes\u00a0\u00bb et de leurs h\u00e9ritiers dans diff\u00e9rents secteurs de l\u2019espace social. Ce qui caract\u00e9rise le mieux cette mouvance politico-intellectuelle est en effet la r\u00e9f\u00e9rence de nature religieuse qu\u2019elle fait \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9conomie\u00a0\u00bb. Pour ces diff\u00e9rents agents, l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9conomie\u00a0\u00bb occupe la place laiss\u00e9e vacante par la religion au c\u0153ur du fonctionnement de l\u2019ordre social.<\/p>\n<p>(3) Note de Grand Angle\u00a0: Le club Jean Moulin a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 en 1958 et a cess\u00e9 ses activit\u00e9s en 1970. Dans le sillage du catholicisme social, il a constitu\u00e9 une aile \u00ab\u00a0modernisatrice\u00a0\u00bb, en un sens technocratique et social-d\u00e9mocrate, de la gauche socialiste des ann\u00e9es 1960.<\/p>\n<p>(4) Note de Grand Angle\u00a0: La Fondation Saint-Simon a \u00e9t\u00e9 fond\u00e9e en 1982 et dissoute en 1999. Ses co-pr\u00e9sidents furent au d\u00e9part l\u2019industriel Roger Fauroux et l\u2019historien Fran\u00e7ois Furet, le secr\u00e9taire l\u2019intellectuel Pierre Rosanvallon et le tr\u00e9sorier le conseiller d\u2019entreprise-politique-essayiste Alain Minc. Il a r\u00e9uni des patrons, des intellectuels, des hauts fonctionnaires, des hommes politiques, des patrons de presse et des journalistes ainsi que des syndicalistes. Il a jou\u00e9 un certain r\u00f4le dans la conversion des \u00e9lites fran\u00e7aises au n\u00e9olib\u00e9ralisme, tout particuli\u00e8rement \u00e0 gauche, au cours des ann\u00e9es 1980.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>___________<\/p>\n<p><strong>Bibliographie<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>J. Attali, <em>Verbatim<\/em>, Paris, Fayard, en particulier volume 1, 1993<\/p>\n<p>M. Beaud<em>, La politique \u00e9conomique de la gauche<\/em>, Paris, Syros, tome 2, 1985, \u00ab\u00a0Le grand \u00e9cart\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>M. Beaud, G. Dostaler, <em>La pens\u00e9e \u00e9conomique depuis Keynes. Historique et dictionnaire des principaux auteurs<\/em>, Paris, Seuil, 1993<\/p>\n<p>P. Bourdieu et L. Boltanski, \u00ab\u00a0La production de l\u2019id\u00e9ologie dominante\u00a0\u00bb, <em>Actes de la recherche en sciences sociales<\/em>, n\u00b0 2\/3, 1976, p.4-76 (r\u00e9\u00e9dit\u00e9 sous forme d\u2019ouvrage, Paris, Demopolis\/Raisons d\u2019agir, 2008)<\/p>\n<p>P. Bourdieu, <em>Sur la t\u00e9l\u00e9vision<\/em>, Paris, Liber\/Raisons d\u2019agir, 1996<\/p>\n<p>R. Boyer, Y. Saillard (dir.), <em>Th\u00e9orie de la r\u00e9gulation. L\u2019\u00e9tat des savoirs<\/em>, Paris, La D\u00e9couverte, 1995<\/p>\n<p>F. Chesnais, <em>La mondialisation financi\u00e8re. Gen\u00e8se, co\u00fbts et enjeux<\/em>, Paris, Syros, 1996<\/p>\n<p>N. Chomsky et <em>alii<\/em>, <em>The Cold War and the University<\/em>, New York, New Press, 1997<\/p>\n<p>Y. Dezalay, B. Garth, \u00ab\u00a0Le \u2019Washington Consensus\u2019. Contribution \u00e0 une sociologie de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie du n\u00e9olib\u00e9ralisme\u00a0\u00bb, <em>Actes de la recherche en sciences sociales<\/em>, 121\/122, mars 1998, p.3-22<\/p>\n<p>K. Dixon, <em>Les \u00e9vang\u00e9listes du march\u00e9. Les intellectuels britanniques et le n\u00e9olib\u00e9ralisme<\/em>, Paris, Liber\/Raisons d\u2019agir, 1998<\/p>\n<p>P. W. Drake (ed.), <em>Money doctors, foreign debts and Economic Reforms in Latin America from the 1890s to the Present<\/em>, Wilmington (Del.), Jaguar Books of Latin America, 1993<\/p>\n<p>D. Dulong, <em>Moderniser la politique. Aux origines de la V<sup>e<\/sup> R\u00e9publique<\/em>, Paris, L\u2019Harmattan, 1997<\/p>\n<p>E. Durkheim, \u00ab\u00a0D\u00e9bat sur l\u2019\u00e9conomie politique et les sciences sociales\u00a0<em>\u00bb, Bulletin de la Soci\u00e9t\u00e9 d\u2019\u00e9conomie politique<\/em>, 1908, reproduit in E. Durkheim, <em>Textes<\/em>, tome 1, Paris, Minuit, 1975<\/p>\n<p>J. Duval, C. Gaubert, F. Lebaron, D. Marchetti, F. Pavis, <em>Le \u00ab\u00a0d\u00e9cembre\u00a0\u00bb des intellectuels fran\u00e7ais<\/em>, Paris, Liber\/Raisons d\u2019agir, 1998<\/p>\n<p>B. Eichengreen, <em>L\u2019Expansion du capital. Une histoire du syst\u00e8me mon\u00e9taire international<\/em>, Paris, L\u2019Harmattan, 1997<\/p>\n<p>F. Fourquet, <em>Les comptes de la puissance. Aux origines de la comptabilit\u00e9 nationale et du plan<\/em>, Paris, Encre, 1980<\/p>\n<p>S. George, F. Sabelli, <em>Cr\u00e9dits sans fronti\u00e8res. La religion s\u00e9culi\u00e8re de la Banque mondiale<\/em>, Paris, La D\u00e9couverte, 1994<\/p>\n<p>A. Hirschman, <em>Deux si\u00e8cles de rh\u00e9torique r\u00e9actionnaire<\/em>, Paris, Fayard, 1991<\/p>\n<p>J. Kelsey, <em>Economic fundamentalism<\/em>, London\/East Heaven, Pluto Press, 1995<\/p>\n<p>V. Laurent, \u00ab\u00a0Les architectes du social-lib\u00e9ralisme\u00a0\u00bb, <em>Le Monde diplomatique<\/em>, n\u00b0 534, septembre 1998<\/p>\n<p>A. Lipietz, <em>L\u2019audace ou l\u2019enlisement<\/em>, Paris, La D\u00e9couverte, 1984<\/p>\n<p>M. Rogin, \u00ab\u00a0La r\u00e9pression politique aux \u00c9tats-Unis\u00a0\u00bb, <em>Actes de la recherche en sciences sociales<\/em>, n\u00b0 120, d\u00e9cembre 1997, p.32-44<\/p>\n<p>F. Simiand, \u00ab\u00a0La monnaie, r\u00e9alit\u00e9 sociale\u00a0\u00bb, <em>Annales sociologiques<\/em>, 1934, s\u00e9rie D, fasc. 1, p.1-86<\/p>\n<p>F. Simiand, <em>Le salaire, l\u2019\u00e9volution sociale et la monnaie<\/em>. <em>Essai de th\u00e9orie exp\u00e9rimentale du salaire<\/em>, Paris, Alcan, 1932<\/p>\n<p>N. Smelser, R. Swedberg (ed.), <em>The handbook of economic sociology<\/em>, Princeton, Princeton University Press, 1994<\/p>\n<p>V. Smith, <em>From state to market<\/em>, Cambridge, Cambridge University Press, 1995<\/p>\n<p>B. Th\u00e9ret, \u00ab\u00a0Rh\u00e9torique \u00e9conomique et action politique. Le n\u00e9olib\u00e9ralisme comme fracture entre la finance et le social\u00a0\u00bb, in P. Perrineau (dir.), <em>L\u2019engagement politique. D\u00e9clin ou mutation<\/em>, Paris, Presses de la FNSP, 1994<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Contribution \u00e0 une analyse sociologique du cas fran\u00e7ais &nbsp; &nbsp; Comment les id\u00e9es n\u00e9olib\u00e9rales ont-elles pu dominer les \u00e9lites politiques, \u00e9conomiques et m\u00e9diatiques, \u00e0 droite et \u00e0 gauche, \u00e0 partir du d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 en &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":11,"featured_media":2560,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[28,47,31],"tags":[],"class_list":["post-2555","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-analyses","category-histoire-des-idees","category-la-pensee-libertaire-philosophie"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2014\/05\/composants-chimiques-NZ.jpg?fit=378%2C205&ssl=1","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/pc9uqr-Fd","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2555","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/11"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2555"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2555\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/2560"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2555"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2555"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2555"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}