{"id":1775,"date":"2013-11-04T12:49:44","date_gmt":"2013-11-04T10:49:44","guid":{"rendered":"http:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=1775"},"modified":"2013-11-19T01:37:35","modified_gmt":"2013-11-18T23:37:35","slug":"juin-36-lenvers-du-decor-ot-n2-1997-publie-dans-oiseau-tempete-n2-1997-texte-de-et-issu-du-glob-creatif-de-barthelemy-schwartz","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/?p=1775","title":{"rendered":"Juin 36 : l\u2019envers du d\u00e9cor (OT n\u00b02, 1997) &#8211; Publi\u00e9 dans Oiseau-temp\u00eate n\u00b02, 1997 &#8211; Texte de et issu du blog cr\u00e9atif de Barth\u00e9l\u00e9my Schwartz"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Alors que Mai 68 est rest\u00e9 dans la m\u00e9moire sociale comme un mouvement social r\u00e9prim\u00e9 de fa\u00e7on combin\u00e9e par le patronat, l\u2019\u00c9tat, les partis de gauche et les syndicats, celle-ci n\u2019a retenu des gr\u00e8ves de mai-juin 36 que les \u00ab\u00a0acquis sociaux\u00a0\u00bb du Front populaire. Pourtant, ceux-ci n\u2019ont \u00e9t\u00e9 que les concessions n\u00e9cessaires du gouvernement de Blum \u00e0 la r\u00e9pression du plus grand mouvement social de l\u2019entre-deux guerres. La r\u00e9\u00e9dition de <em>Front <\/em><em>populaire, r\u00e9volution manqu\u00e9e<\/em> de Daniel Gu\u00e9rin <span style=\"color: #ff6600;\">(1)<\/span> est l\u2019occasion de revenir sur cette p\u00e9riode, qui par bien des aspects est proche de la n\u00f4tre. Si le r\u00f4le jou\u00e9 par le PC <span style=\"color: #ff6600;\">(2)<\/span> \u00e9tonnera peu (le mot historique de Thorez, \u00ab Il faut savoir terminer une gr\u00e8ve \u00bb, est rest\u00e9 dans les annales de police sociale), celui des socialistes est moins connu. Au-del\u00e0 de l\u2019action des partis de gauche et des syndicats, les \u00e9v\u00e8nements de mai-juin 1936 nous rappellent qu\u2019en mati\u00e8re de r\u00e9pression sociale, on n\u2019est jamais mieux servi que par ceux qui nous repr\u00e9sentent et parlent en notre nom, du moins tant que la r\u00e8gle du jeu n\u2019aura pas \u00e9t\u00e9 chang\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le mouvement des occupations est apparu de fa\u00e7on spontan\u00e9e, prenant au d\u00e9pourvu aussi bien le patronat, le gouvernement que les syndicats et les partis de gauche : \u00ab <em>Le mouvement s\u2019est d\u00e9clench\u00e9 sans qu\u2019on s\u00fbt exactement comment et o\u00f9.<\/em> \u00bb (Jouhaux, secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de la CGT. <span style=\"color: #ff6600;\">(3)<\/span> Quelle a \u00e9t\u00e9 l\u2019attitude du patronat, de l\u2019\u00c9tat et des syndicats pour faire cesser les occupations en juin 36 ? <span style=\"color: #ff6600;\">(4)<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6>Minimiser l\u2019ampleur des gr\u00e8ves, d\u00e9sinformation, r\u00e9tention d\u2019informations<\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si le patronat d\u00e9nonce tr\u00e8s vite le caract\u00e8re r\u00e9volutionnaire des occupations, en revanche, socialistes, communistes et syndicats d\u00e9nient tout caract\u00e8re subversif au mouvement des gr\u00e8ves. Le 6 juin, Jouhaux d\u00e9clare : \u00ab Les gr\u00e8ves qui se d\u00e9roulent actuellement \u00e0 Paris et dans toute la France ne sont ni politiques ni insurrectionnelles, elles sont strictement corporatives. \u00bb Les s\u00e9questrations de patrons dans les usines occup\u00e9es sont fr\u00e9quentes d\u00e8s le d\u00e9but du mouvement, <em>mais \u00e0 la demande du gouvernement,<\/em> les syndicats font pression sur les gr\u00e9vistes pour que cesse cette pratique. La CGT d\u00e9clare que les patrons \u00ab doivent \u00eatre libres d\u2019entrer et sortir des \u00e9tablissements \u00bb et qu\u2019il faut \u00ab \u00e9viter toute exag\u00e9ration, ench\u00e8res d\u00e9magogiques, d\u00e9sordre dangereux \u00bb. Alors que, de fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, les patrons s\u2019attendent en mai-juin \u00e0 \u00eatre <em>d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s et expropri\u00e9s<\/em> <span style=\"color: #ff6600;\">(5)<\/span>, ils s\u2019aper\u00e7oivent avec \u00e9tonnement qu\u2019ils n\u2019ont affaire, gr\u00e2ce \u00e0 la mod\u00e9ration des syndicats, qu\u2019\u00e0 des <em>revendications<\/em> <span style=\"color: #ff6600;\">(6)<\/span>. Chez Renault, \u00ab Lehideux [membre de la direction de l&rsquo;usine] est fort surpris de la modestie des revendications ouvri\u00e8res<span style=\"color: #ff6600;\"> (7)<\/span>. \u00bb Dans la presse ouvri\u00e8re, le ton est \u00e0 la mod\u00e9ration. <em>L\u2019Humanit\u00e9<\/em> ne fait un rapprochement entre les premi\u00e8res gr\u00e8ves que le 24 mai (elles ont commenc\u00e9 le 11). Lorsque les gr\u00e8ves reprennent, dans la deuxi\u00e8me phase du mouvement (2-7 juin), ce n\u2019est qu\u2019en <em>sixi\u00e8me page<\/em> que <em>L\u2019Humanit\u00e9<\/em> annonce la reprise des gr\u00e8ves. La m\u00eame chose se reproduira apr\u00e8s les accords Matignon et le renouveau des occupations. La d\u00e9sinformation contre les occupations est pratiqu\u00e9e de fa\u00e7on \u00e9gale par le patronat, qui d\u00e9nonce des s\u00e9questrations l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y en a pas, et par les partis de gauche et les syndicats : il s\u2019agit de faire plier les gr\u00e9vistes par tous les moyens. Salengro, ministre socialiste de l\u2019Int\u00e9rieur, publie le 6 juin un communiqu\u00e9 affirmant que l\u2019agitation reflue alors que pr\u00e9cis\u00e9ment elle s\u2019accro\u00eet. Quand le mouvement refluera r\u00e9ellement, la presse ouvri\u00e8re fera silence sur les derni\u00e8res r\u00e9sistances des gr\u00e9vistes. La m\u00e9diatisation de l\u2019agitation ouvri\u00e8re par les syndicats est un moyen grossier mais efficace de d\u00e9former la r\u00e9alit\u00e9 des luttes sociales : chaque d\u00e9faite des gr\u00e9vistes est pr\u00e9sent\u00e9e mensong\u00e8rement comme une victoire. Dans les entreprises en gr\u00e8ve, le syndicat pratique la r\u00e9tention d\u2019informations pour isoler les gr\u00e9vistes du contexte dans lequel il n\u00e9gocie avec le patronat, officiellement en leur nom. \u00ab [Chez Renault], \u00e0 mesure que les jours passent, note Simone Weil, les informations donn\u00e9es aux ouvriers par les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s se font plus rares et moins pr\u00e9cises. \u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6>Le chantage \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat national, l\u2019\u00e9tranger comme bouc \u00e9missaire<\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le PC, patriotique depuis le pacte Staline-Laval de 1935, qui associe \u00e0 chacune de ses manifestations le <em>drapeau tricolore<\/em> avec le drapeau rouge et <em>La Marseillaise<\/em> \u00e0 L\u2019Internationale, utilise le chantage \u00e0 la d\u00e9fense nationale pour faire cesser les d\u00e9bordements ouvriers : \u00ab Nous estimons impossible une politique qui, face \u00e0 la menace hitl\u00e9rienne, <em>risquerait de mettre en jeu la s\u00e9curit\u00e9 de la France<\/em> <span style=\"color: #ff6600;\">(8)<\/span>. \u00bb (<em>L\u2019Humanit\u00e9<\/em> du 3 juin). Il se pose en garant de l\u2019unit\u00e9 de la nation : \u00ab Les pourparlers rompus doivent \u00eatre repris. C\u2019est \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 gouvernementale d\u2019intervenir avec force aupr\u00e8s des syndicats patronaux pour qu\u2019ils acceptent de donner satisfaction aux ouvriers. La situation pr\u00e9sente, due \u00e0 l\u2019\u00e9go\u00efsme et \u00e0 l\u2019obstination patronale, ne saurait se prolonger <em>sans p\u00e9ril pour la s\u00e9curit\u00e9 du peuple de France<\/em>. \u00bb (<em>idem<\/em>, 6 juin). Apr\u00e8s l\u2019appel de Thorez du 11 juin appelant \u00e0 la reprise du travail (\u00ab Il faut savoir terminer une gr\u00e8ve. \u00bb), les gr\u00e9vistes qui continuent les occupations malgr\u00e9 l\u2019opposition des syndicats et des communistes, sont ouvertement calomni\u00e9s : les anarchistes et les trotskistes sont accus\u00e9s, <em>avec les fascistes<\/em>, de chercher \u00e0 entra\u00eener les masses dans une aventure. Chez Renault, les communistes encouragent les manifestations d\u2019intimidation : enterrements simul\u00e9s de jaunes mais aussi de Croix de feu (extr\u00eame-droite) <em>ou de trotskistes<\/em> ; des tracts d\u00e9signent nominalement les suppos\u00e9s trotskistes. Il s\u2019agit pour le PC d\u2019opposer l\u2019union de la nation fran\u00e7aise \u00e0 l\u2019agitation ouvri\u00e8re, implicitement accus\u00e9e d\u2019encourager, en persistant, la menace hitl\u00e9rienne et fasciste. L\u2019antifascisme <em>dans sa version bureaucratique-bourgeoise<\/em> devient la justification id\u00e9ologique de la r\u00e9pression du mouvement des occupations par les organisations ouvri\u00e8res elles-m\u00eames (PC, SFIO <span style=\"color: #ff6600;\">(9)<\/span>, syndicats). Un amalgame est fait entre les \u00e9l\u00e9ments \u00e9trangers aux syndicats et les \u00e9trangers qui travaillent en France. <em>L\u2019\u00e9tranger devient le bouc \u00e9missaire<\/em>. C\u2019est le motif d\u2019intrusion d\u2019\u00e9l\u00e9ments \u00e9trangers aux syndicats qui est le pr\u00e9texte au gouvernement pour prendre ses premi\u00e8res mesures d\u2019ordre : \u00ab Il est vrai, d\u00e9clare le socialiste Blum, qu\u2019on a le sentiment de groupements suspects et \u00e9trangers \u00e0 l\u2019organisation syndicale. \u00bb Le 4 juillet, le gouvernement publie une circulaire aux pr\u00e9fets : \u00ab La France entend rester fid\u00e8le \u00e0 sa tradition de terre d\u2019asile. Il ne serait pas cependant admissible que des \u00e9trangers puissent sur notre territoire prendre part de mani\u00e8re active aux discussions de politique int\u00e9rieure [entendre les occupations d&rsquo;usine] et provoquer des troubles et du d\u00e9sordre. \u00bb A la fin du mois de juin, le mouvement est quasiment termin\u00e9 dans les villes, mais il se prolonge dans les campagnes o\u00f9 des gr\u00e8ves d\u2019ouvriers agricoles \u00e9clatent d\u00e8s la mi-juin en Ile-de-France : la r\u00e9pression attire l\u2019attention sur le r\u00f4le de la <em>main-d\u2019oeuvre \u00e9trang\u00e8re<\/em> dans cette agitation. Les gr\u00e9vistes et les manifestants sont accus\u00e9s de porter atteinte \u00e0 la nation, d\u2019\u00eatre la <em>main de l\u2019\u00e9tranger<\/em>. Une accusation qui ne vient pas seulement de l\u2019extr\u00eame-droite, mais d\u00e9sormais aussi du gouvernement de Front populaire et des organisations du mouvement ouvrier. <span style=\"color: #ff6600;\">(10)<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6>N\u00e9gocier les revendications des gr\u00e9vistes \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du consensus social<\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s 1935, face \u00e0 la crise et \u00e0 la menace fasciste, la CGT pr\u00f4ne un rapprochement avec les classes moyennes : \u00ab Nous savons qu\u2019il est dans les circonstances actuelles impossible de r\u00e9aliser imm\u00e9diatement [la transformation totale de l&rsquo;\u00e9conomie] car, en la poursuivant, nous <em>dresserions contre nous une coalition de gens dont certains, au contraire, doivent \u00eatre avec nous<\/em>. \u00bb Thorez, dans son discours du 11 juin, ne s\u2019exprime pas autrement : \u00ab Notre but, dit-il en substance, reste le pouvoir des soviets, mais ce n\u2019est pas pour ce soir ni pour demain matin, car toutes les conditions ne sont pas r\u00e9unies et notamment nous n\u2019avons pas encore derri\u00e8re nous, d\u00e9cid\u00e9e comme nous jusqu\u2019au bout, toute la population des campagnes. <em>Nous risquerions m\u00eame, en certains cas, de nous ali\u00e9ner quelques sympathies des couches de la petite bourgeoisie et des paysans de France<\/em>. \u00bb Les syndicats s\u2019efforcent donc de r\u00e9duire les revendications ouvri\u00e8res dans le cadre l\u00e9galiste bourgeois. En octobre, apr\u00e8s le mouvement des gr\u00e8ves, la CGT d\u00e9clarera que \u00ab c\u2019est pratiquer une v\u00e9ritable d\u00e9mocratie que [de] mettre sur le m\u00eame plan droit au travail et droit de propri\u00e9t\u00e9, et vouloir que l\u2019un et l\u2019autre trouvent, par des solutions de justice sociale, leur <em>sauvegarde<\/em>. \u00bb En p\u00e9riode d\u2019agitation sociale dure, pour les classes dirigeantes l\u2019union des classes est la priorit\u00e9 absolue : Blum borne son action gouvernementale dans les limites du programme ultramod\u00e9r\u00e9 du Front populaire, il rappelle que les \u00e9lecteurs n\u2019ont pas vot\u00e9 socialiste mais Front populaire. En \u00e9cho, Thorez explique qu\u2019il ne \u00ab saurait \u00eatre question de dire que \u00ab\u00a0maintenant les questions revendicatives passent au second plan et qu\u2019il s\u2019agit de prendre possession des usines et de placer la production sous le contr\u00f4le direct des ouvriers\u00a0\u00bb : <em>il ne faut pas compromettre l\u2019\u0153uvre gouvernementale.<\/em> \u00bb Frachon, un leader communiste de la CGT, veut en finir avec les occupations d\u2019usine <em>pour ne pas mettre en danger l\u2019alliance avec les radicaux<\/em> (dans ce march\u00e9 de dupe, au sein du Front populaire, le parti centriste des radicaux, soutenu par le puissant trust des assurances, s\u2019opposera \u00e0 toute mesure de contrainte \u00e0 l\u2019\u00e9gard du patronat). D\u00e8s les premi\u00e8res gr\u00e8ves de mai 36, le Front populaire (gouvernement, partis et syndicats) et le mouvement des occupations \u00e9taient faits pour se <em>t\u00e9lescoper<\/em>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6>Pour une gestion rationnelle du capitalisme<\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Syndicats et partis ouvriers d\u00e9noncent le caract\u00e8re \u00ab irresponsable \u00bb du patronat. D\u00e8s 1935, le Plan de la CGT plaide explicitement pour une \u00e9conomie dirig\u00e9e reposant sur des nationalisations couvrant l\u2019ensemble des activit\u00e9s, priv\u00e9es ou non. Bien que les id\u00e9es du Plan ne soient pas retenues dans les propositions du Front populaire, l\u2019id\u00e9e d\u2019une gestion plus rationnelle de l\u2019\u00e9conomie est une id\u00e9e forte dans le syndicalisme et dans les partis dits ouvriers. Le 29 mai, <em>L\u2019Humanit\u00e9<\/em> explique que, si le patronat comprenait mieux ce qui se passe dans les usines, les occupations n\u2019auraient pas eu lieu : \u00ab Le mouvement de la m\u00e9tallurgie de la r\u00e9gion parisienne peut tr\u00e8s rapidement se calmer si, du c\u00f4t\u00e9 patronal, on est dispos\u00e9 \u00e0 faire droit aux l\u00e9gitimes et <em>raisonnables<\/em> revendications ouvri\u00e8res <span style=\"color: #ff6600;\">(11)<\/span>. \u00bb Il suffirait donc d\u2019une gestion plus rationnelle des usines pour \u00e9viter ce genre de \u00ab\u00a0d\u00e9sagr\u00e9ments\u00a0\u00bb. Cette id\u00e9e d\u2019une gestion rationnelle et dirig\u00e9e de l\u2019\u00e9conomie se retrouve, en cette p\u00e9riode de crise, \u00e9galement au sein d\u2019une partie du grand patronat, qui s\u2019exprime notamment autour des <em>Nouveaux Cahiers<\/em>. Cette revue qui r\u00e9unit banquiers, industriels, hauts fonctionnaires et syndicalistes propose une collaboration du patronat avec les syndicats ouvriers : \u00ab Si certains industriels fran\u00e7ais n\u2019ont pas encore compris l\u2019importance des changements intervenus depuis quelques mois dans l\u2019ordre social et caressent quelque r\u00eave chim\u00e9rique de retour aux errements du pass\u00e9, d\u2019autres savent qu\u2019une telle \u00e9volution est irr\u00e9vocable. Ils sont pr\u00eats \u00e0 s\u2019y adapter et \u00e0 y adapter leurs usines. \u00bb Juin 36 est l\u2019amorce de la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019\u00e9conomie mixte en France.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6>L\u2019intervention de l\u2019\u00c9tat : les accords Matignon<\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019intervention est demand\u00e9e par le patronat <span style=\"color: #ff6600;\">(12)<\/span>, qui ne parvient pas, malgr\u00e9 l\u2019appui des syndicats, \u00e0 r\u00e9sorber le mouvement des occupations. Si l\u2019\u00c9tat intervient, c\u2019est parce que, pour la premi\u00e8re fois depuis 1919, l\u2019\u00e9quilibre social en France n\u2019est plus en faveur du patronat. En accord avec ce dernier, Blum fait croire qu\u2019il est \u00e0 l\u2019origine des accords Matignon. Ce mensonge du gouvernement du Front populaire a pour le patronat l\u2019avantage de renforcer le prestige de l\u2019\u00c9tat \u00e0 un moment o\u00f9 le patronat a cruellement besoin de son aide, mais aussi de cacher aux gr\u00e9vistes la faiblesse r\u00e9elle d\u2019un patronat qui ne veut pas leur montrer qu\u2019il est pr\u00eat \u00e0 n\u00e9gocier <span style=\"color: #ff6600;\">(13)<\/span>. Le gouvernement esp\u00e8re, par les accords Matignon, en \u00e9change d\u2019acquis sociaux (contrat collectif, cong\u00e9s pay\u00e9s, semaine de 40 heures, augmentation des salaires, etc.), mettre fin en quelques jours aux occupations. Si le patronat est pr\u00eat \u00e0 tout accepter pour r\u00e9cup\u00e9rer ses unit\u00e9s de production (d\u00e8s lors que l\u2019essentiel, l\u2019exploitation priv\u00e9e capitaliste, n\u2019est pas remise en cause), les syndicats, en revanche, sont mod\u00e9r\u00e9s car l\u2019objet de la n\u00e9gociation est moins de monnayer au prix fort des avantages sociaux que de faire <em>cesser<\/em> \u00e0 tout prix le mouvement des occupations. C\u2019est \u00e0 l\u2019initiative du patronat, et non des syndicats, que le principe des d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s ouvriers dans les entreprises est retenu dans les n\u00e9gociations. Les accords Matignon consacrent ainsi le syndicalisme dans sa fonction sociale de gestion des rapports sociaux avec le patronat et l\u2019\u00c9tat. Mais cette cons\u00e9cration ne fait que valider le r\u00f4le r\u00e9pressif, utile et efficace que les syndicats ont d\u00fb exercer pour mettre fin aux occupations. En ce sens, si juin 36 est une grande victoire, c\u2019est celle du syndicalisme et une d\u00e9faite du mouvement gr\u00e9viste. Pour survivre, le capitalisme fran\u00e7ais a d\u00fb se modifier. La reconnaissance du syndicat comme partenaire l\u00e9gitime par le patronat ouvre \u00ab une \u00e8re nouvelle \u00bb (Jouhaux), mais plus encore l\u2019apparition de l\u2019\u00c9tat comme troisi\u00e8me partenaire. Jouhaux dira d\u2019ailleurs : \u00ab Cela d\u00e9montre p\u00e9remptoirement qu\u2019il n\u2019est pas n\u00e9cessaire de r\u00e9aliser l\u2019\u00c9tat totalitaire et autoritaire pour l\u2019\u00e9l\u00e9vation de la classe ouvri\u00e8re \u00e0 son r\u00f4le de collaboratrice dans l\u2019\u00e9conomie nationale, mais le fonctionnement r\u00e9gulier et l\u2019\u00e9l\u00e9vation de la d\u00e9mocratie le permettent. \u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6>Le patronat d\u00e9couvre l\u2019utilit\u00e9 du syndicat en p\u00e9riode de crise sociale<\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La contrepartie des acquis c\u00e9d\u00e9s par le gouvernement et le patronat aux gr\u00e9vistes lors de l\u2019accord Matignon du 7 juin, c\u2019est l\u2019\u00e9vacuation des entreprises. Les syndicats s\u2019engagent \u00e0 favoriser la reprise, mais insistent sur la responsabilit\u00e9 du patronat dans la crise sociale : \u00ab C\u2019est vraiment maintenant <em>que vous allez peut-\u00eatre regretter d\u2019avoir syst\u00e9matiquement profit\u00e9 des ann\u00e9es de d\u00e9flation et de ch\u00f4mage pour exclure de vos usines tous les militants syndicalistes<\/em>. Ils n\u2019y sont plus pour exercer sur leurs camarades l\u2019autorit\u00e9 qui serait n\u00e9cessaire pour ex\u00e9cuter nos ordres. \u00bb Et Richemont, repr\u00e9sentant du patronat, de reconna\u00eetre : \u00ab C\u2019est vrai, nous avons eu tort. \u00bb Le patronat approuve la CGT lorsqu\u2019elle explique que si les militants syndicalistes n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 r\u00e9prim\u00e9s pendant quinze ans dans les entreprises, il n\u2019y aurait pas eu de mouvement des occupations en France. Pour le syndicat, c\u2019est dans la perspective d\u2019une gestion rationnelle du capitalisme que les militants syndicaux sont utiles dans les usines, pour <em>pr\u00e9venir<\/em> les situations de crise et aussi, quand elles \u00e9clatent, pour aider \u00e0 les <em>d\u00e9nouer<\/em>. A l\u2019issue de la convention collective de la m\u00e9tallurgie, le repr\u00e9sentant du patronat, le baron P\u00e9tiet \u00ab [souhaite] <em>vivement<\/em> que le contact reste maintenu entre les deux d\u00e9l\u00e9gations (patronat-CGT) par des r\u00e9unions p\u00e9riodiques \u00bb. Le patronat entend garder le contact avec un syndicat qui a fait ses preuves pour l\u2019aider \u00e0 r\u00e9sister aux exigences des gr\u00e9vistes. Certains chefs d\u2019entreprises font pression sur les salari\u00e9s non syndiqu\u00e9s pour qu\u2019ils adh\u00e8rent \u00e0 la CGT, le meilleur garant pour eux de ne pas avoir un d\u00e9bordement incontr\u00f4l\u00e9 dans leur entreprise. Mais cette soudaine lucidit\u00e9 du patronat \u00e0 l\u2019\u00e9gard des syndicats ne s\u2019impose en juin 36 que par l\u2019urgence de la crise sociale ; elle sera tr\u00e8s t\u00f4t oubli\u00e9e d\u00e8s que la crise sera termin\u00e9e. D\u00e8s septembre 1936, le patronat du textile \u00e9crit une lettre \u00e0 Blum expliquant la nouvelle r\u00e8gle du jeu : \u00ab Les industriels du textiles de Lille ne veulent plus que leurs usines soient occup\u00e9es. Ils ne veulent plus de s\u00e9questrations, de laisser-passer accord\u00e9s aux patrons par les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s d\u2019usine, de menaces adress\u00e9es au personnel qui ne partage pas la mani\u00e8re de voir de la CGT. Ils ne veulent plus voir de patrons bloqu\u00e9s chez eux ou assaillis dans leurs usines, ils ne veulent plus voir leurs bureaux et magasins occup\u00e9s, ils ne veulent plus \u00eatre \u00ab\u00a0autoris\u00e9s\u00a0\u00bb \u00e0 entrer dans leurs \u00e9tablissements pour payer leurs ouvriers, ils ne veulent plus de piquets de gr\u00e8ve install\u00e9s jour et nuit au domicile de leurs directeurs, ils ne veulent plus que leur personnel puisse \u00eatre traduit en jugement par un conseil d\u2019usine. \u00bb <em>Le patronat ne veut plus \u00eatre humili\u00e9<\/em>. En novembre 1938, une r\u00e9pression classique et revancharde sera d\u00e9cid\u00e9e par le gouvernement de droite qui aura succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 Blum : selon le t\u00e9moignage d\u2019un des leaders de la CGT de l\u2019\u00e9poque, 9 % de la population active du secteur industriel et commercial sera licenci\u00e9 le 1er d\u00e9cembre 1938 \u00e0 la suite de ces derni\u00e8res gr\u00e8ves.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>*<br \/>\n* *<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6>Les nationalisations contre les occupations<\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chez les gr\u00e9vistes, il y a l\u2019id\u00e9e que les nationalisations des entreprises par l\u2019\u00c9tat sont une garantie pour eux. La menace d\u2019appeler \u00e0 la nationalisation est souvent brandie par eux dans les entreprises occup\u00e9es. Apr\u00e8s l\u2019\u00e9chec des accords Matignon du 7 juin, le mouvement de gr\u00e8ve reprend dans la m\u00e9tallurgie parce que les gr\u00e9vistes d\u00e9noncent des accords qu\u2019ils estiment en de\u00e7\u00e0 de ce qu\u2019ils ont exprim\u00e9 dans leurs cahiers de revendications (la CGT au contraire appelle d\u00e8s le 9 juin \u00e0 la reprise du travail, et parle de victoire). Le 10 juin, les gr\u00e9vistes posent un ultimatum au patronat : dans 48 heures, celui-ci devra avoir satisfait leurs demandes, faute de quoi ils demanderont la nationalisation des usines de guerre et celles travaillant pour l\u2019\u00c9tat, leur fonctionnement \u00e9tant assur\u00e9 par le personnel technique et ouvrier, sous le contr\u00f4le des minist\u00e8res int\u00e9ress\u00e9s. A Rouen, les travailleurs du p\u00e9trole d\u00e9clarent vouloir poursuivre la gr\u00e8ve <em>jusqu\u2019\u00e0 la nationalisation<\/em>. La nationalisation \u00e9tant au pr\u00e9alable une d\u00e9possession du patron priv\u00e9, il y a \u00e0 la fois chez les gr\u00e9vistes la croyance que la r\u00e9volution peut \u00eatre faite par en haut (par l\u2019\u00c9tat) et une premi\u00e8re phase de l\u2019autogestion (la phase suivante serait de ne pas attendre la nationalisation par l\u2019\u00c9tat mais d\u2019autog\u00e9rer directement l\u2019entreprise). Mais les r\u00e9quisitions par l\u2019\u00c9tat sont d\u00e9j\u00e0 envisag\u00e9es par la CGT comme des moyens de <em>briser le mouvement de contestation sociale<\/em>. Jouhaux rappelle le 16 juin devant le comit\u00e9 conf\u00e9d\u00e9ral de la CGT que le gouvernement avait, <em>\u00e0 sa demande<\/em>, envisag\u00e9 des proc\u00e9dures de r\u00e9quisition : \u00ab Nous avons fait admettre le principe de la r\u00e9quisition dans les branches indispensables \u00e0 la consommation, \u00e0 la seule condition que les organisations ouvri\u00e8res se mettraient au service des entreprises r\u00e9quisitionn\u00e9es. <em>Le gouvernement n\u2019a pas eu \u00e0 faire usage de cette arme, mais il fait savoir qu\u2019elle existe<\/em>. \u00bb Belin, membre du bureau de la CGT, commentant ces propos, explique ce que r\u00e9quisition veut dire : \u00ab Supposons que, par la suite des conflits, le ravitaillement de la capitale en essence, en lait et en farine se trouve compromis. Le r\u00f4le du gouvernement serait d\u2019assurer par tous les moyens la distribution de ces produits. A cet effet, il devrait r\u00e9quisitionner les \u00e9tablissements <em>o\u00f9 ouvriers et employ\u00e9s en gr\u00e8ve reprendraient le travail sous les ordres du gouvernement<\/em>. Et si le conflit durait ? L\u2019\u00c9tat resterait, pendant toute sa dur\u00e9e, le g\u00e9rant des industries et des commerces r\u00e9quisitionn\u00e9s. Dans ce cas, la gr\u00e8ve serait caract\u00e9ris\u00e9e non plus par la cessation du travail, mais par sa reprise sous la gestion de l\u2019\u00c9tat, <em>donc par une d\u00e9possession provisoire des employeurs.<\/em> Ceux-ci rentreraient en possession de leurs entreprises sit\u00f4t le conflit termin\u00e9. Observez qu\u2019on n\u2019a pas envisag\u00e9 de faire fonctionner les usines, il s\u2019agit uniquement d\u2019une mesure d\u2019exception pour emp\u00eacher que la population ne subisse de graves incommodit\u00e9s. \u00bb (Lefranc, p. 141). Une autre forme de neutralisation a \u00e9t\u00e9 inaugur\u00e9e par le gouvernement Blum : l\u2019arbitrage. Il consiste en un gel du conflit social dans l\u2019entreprise, la prot\u00e9geant de fait des gr\u00e9vistes, lesquels ont tout \u00e0 perdre d\u2019une neutralisation de leur offensive, tandis qu\u2019elle sert les int\u00e9r\u00eats du patronat en validant, par son application, la l\u00e9galit\u00e9 capitaliste. \u00ab C\u2019est ainsi, explique Blum, que les gr\u00e8ves du Nord et celles de la Sambre ont pu \u00eatre r\u00e9gl\u00e9es \u00e0 l\u2019amiable. La neutralisation \u00e9tait une sorte de mise sous scell\u00e9s pendant laquelle tous les droits, de part et d\u2019autre, \u00e9taient respect\u00e9s. Nous avons fait voter ensuite par les Chambres un texte qui interdisait la gr\u00e8ve et le lock-out tant que les tentatives de conciliation pr\u00e9vues par la loi suivraient leur cours <span style=\"color: #ff6600;\">(14)<\/span>. \u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6>ABC de r\u00e9pression socialiste<\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le patronat s\u2019oppose \u00e0 l\u2019usage de la force par le gouvernement, bien que les occupations sauvages de ses unit\u00e9s de production le prennent \u00e0 la gorge : \u00ab Nous risquons un conflit sanglant [argumente un d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 du patronat], c\u2019est du sang qui rejaillira sur nous <em>et cela nous interdira peut-\u00eatre de reprendre la direction de nos usines <\/em><span style=\"color: #ff6600;\">(15)<\/span>. \u00bb Moyen offensif, les occupations sont aussi un moyen d\u00e9fensif : elles interdisent au patronat de recruter, en cette p\u00e9riode de crise et de ch\u00f4mage, des jaunes. L\u2019objectif prioritaire est de lib\u00e9rer les usines occup\u00e9es. Le gouvernement Blum fera son possible pour ne pas user de la force polici\u00e8re contre les gr\u00e9vistes. Le 7 juillet, le ministre de l\u2019Int\u00e9rieur a r\u00e9sum\u00e9 sa politique devant les s\u00e9nateurs : \u00ab Salengro a dit au S\u00e9nat qu\u2019il ferait cesser l\u2019occupation des usines par tous les moyens appropri\u00e9s. Ce qui dans son id\u00e9e signifie une intervention <em>des militants du mouvement syndical<\/em>, puis <em>celle des pouvoirs publics<\/em>. Si cela ne suffisait pas, on ferait confirmer cette intervention par les militants et par les pouvoirs publics. Si le r\u00e9sultat n\u2019\u00e9tait toujours pas obtenu, <em>une intervention commune serait effectu\u00e9e<\/em>, et ce n\u2019est que si toutes ces tentatives de persuasion \u00e9chouaient que le gouvernement emploierait d\u2019autres mesures. <em>C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019on enverrait des gendarmes<\/em> [&#8230;] <span style=\"color: #ff6600;\">(16)<\/span>. \u00bb Pour le gouvernement de Front populaire, la r\u00e9pression des occupations passe donc par plusieurs phases : d\u2019abord user des syndicats comme force dissuasive et polici\u00e8re \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des entreprises, ensuite faire intervenir l\u2019\u00c9tat comme arbitre, puis, comme dernier moyen, utiliser les forces arm\u00e9es. Si le recours \u00e0 la force syndicale est un palliatif cens\u00e9 \u00e9viter au gouvernement de recourir \u00e0 la force arm\u00e9e, \u00e0 partir du 11 juin et de l\u2019appel de Thorez \u00e0 la reprise du travail, le processus de r\u00e9pression est lanc\u00e9 : le gouvernement mobilise les forces arm\u00e9es. Des troupes de gardes mobiles sont concentr\u00e9es par le gouvernement autour des centres ouvriers, dans la r\u00e9gion parisienne, dans les centres agricoles et dans le nord de la France. Le Front populaire baisse le masque.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>*<br \/>\n* *<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6>Sur <em>Front populaire, r\u00e9volution manqu\u00e9e <\/em>de Daniel Gu\u00e9rin (r\u00e9\u00e9dition Actes sud \/ B\u00e9bel, 1997)<\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans <em>Front populaire, r\u00e9volution manqu\u00e9e<\/em>, Gu\u00e9rin, ancien membre de la Gauche r\u00e9volutionnaire (GR) de Pivert \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la SFIO, livre, sous forme autobiographique, le r\u00e9cit de la mont\u00e9e du fascisme en France dans les ann\u00e9es 30, des r\u00e9sistances antifascistes (le Front populaire) mais aussi ouvri\u00e8res (les occupations de juin 1936). Si la lecture de ce livre permet d\u2019\u00e9clairer utilement, en les comparant, les mont\u00e9es du fascisme et de l\u2019antifascisme hier et aujourd\u2019hui, elle l\u2019est moins, en revanche, pour comprendre ce que fut la r\u00e9pression sociale du mouvement des occupations de juin 36, par le Front populaire antifasciste justement. Tr\u00e8s dissert sur la cr\u00e9ation du Front populaire de 1934 \u00e0 1936, les querelles politiques et la critique des tambouilles des partis, Gu\u00e9rin ne consacre que trente petites pages sur les occupations de juin 36. Si cet ouvrage est utile, cependant, dans l\u2019\u00e9tude du mouvement des occupations, c\u2019est dans ce qu\u2019il nous apprend, involontairement, des moyens de r\u00e9pression qui furent mis en oeuvre pour briser les gr\u00e8ves de mai-juin 36. Et la GR de la SFIO, en participant au <em>travestissement<\/em> d\u2019un Front populaire garant de la l\u00e9galit\u00e9 capitaliste en un pseudo-gouvernement \u00e0 tendance r\u00e9volutionnaire qu\u2019il suffisait de gauchir pour lui faire prendre une direction r\u00e9volutionnaire, apporta sa contribution \u00e0 cette r\u00e9pression.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Daniel Gu\u00e9rin rejoint la GR en 1935, quand les trotskistes sont exclus de la SFIO. Extr\u00eame-gauche de la SFIO, la GR sera exclue \u00e0 son tour en 1938, et s\u2019individualisera en dehors du parti en devenant le Psop (Parti socialiste ouvrier et paysan, 1938-1940). Jusqu\u2019\u00e0 leur exclusion, les pivertistes croient pouvoir gauchir le Front populaire mais, tout en critiquant Blum, ils participent au gouvernement du Front populaire (Pivert sera charg\u00e9 de la propagande).<span style=\"color: #ff6600;\"> (17)<\/span> En participant activement \u00e0 l\u2019h\u00e9ro\u00efsation et \u00e0 la mythologie du gouvernement Blum, non seulement ils cautionnent la politique d\u2019abord mod\u00e9r\u00e9e puis ouvertement r\u00e9pressive du Front populaire, mais aussi et surtout ils sont \u00e0 l\u2019avant-garde de ce march\u00e9 de dupe o\u00f9 la coalition du Front populaire se fait passer pour l\u2019alli\u00e9e des ouvriers en gr\u00e8ve, alors que pr\u00e9cis\u00e9ment elle a pour mandat de r\u00e9primer l\u2019agitation ouvri\u00e8re. Alors que le gouvernement Blum s\u2019appr\u00eate \u00e0 signer le soir du 7 juin 1936 les accords Matignon, dont la finalit\u00e9 est avant tout, en \u00e9change de quelques concessions, de faire cesser les gr\u00e8ves, les pivertistes s\u2019activent pour faire du leader socialiste un <em>h\u00e9ros<\/em> : \u00ab Lorsque, au lendemain [de la pr\u00e9sentation de son gouvernement], devant les chambres, le 7 juin, [Blum] vient au V\u00e9lodrome d\u2019hiver, jurer au peuple de France de ne se jamais laisser d\u00e9loger du pouvoir sans combat, une mise en sc\u00e8ne extraordinaire salue son entr\u00e9e. Des projecteurs sont braqu\u00e9s sur lui. Un orchestre joue <em>L\u2019Internationale<\/em>. Les militants se m\u00e9tamorphosent en choristes. Les Jeunes Gardes en chemise bleue forment une double haie vibrante. Les fid\u00e8les scandent ind\u00e9finiment \u00e0 en perdre haleine : \u00ab\u00a0Vive Blum !\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0Blum ! Blum !\u00a0\u00bb Qui est le metteur en sc\u00e8ne de ce culte ? Nul autre que Marceau Pivert. Un peu plus tard, trop tard, il invitera les militants \u00e0 se lib\u00e9rer d\u2019une \u00ab\u00a0certaine religiosit\u00e9\u00a0\u00bb qui leur interdit de juger sainement la politique des \u00ab\u00a0militants les plus prestigieux\u00a0\u00bb. Mais, en attendant, c\u2019est lui qui fait fonction de grand-pr\u00eatre. \u00bb Et Gu\u00e9rin de conclure : \u00ab Nous aidions ainsi, dans une certaine mesure, \u00e0 la propagation d\u2019une duperie. \u00bb (p. 163) Gu\u00e9rin montre bien l\u2019influence des nouvelles techniques de propagande de masse inaugur\u00e9es en Allemagne nazie sur les id\u00e9ologues socialistes. Pivert \u00ab croit aux techniques de propagande totalitaires \u00bb, pour lui \u00ab le socialisme doit r\u00e9pondre \u00e0 ces armes \u00ab\u00a0venimeuses\u00a0\u00bb (les techniques de propagande fascistes et nazies) par des armes \u00e9quivalentes et user contre le fascisme des m\u00eames m\u00e9thodes d\u2019obsession provoqu\u00e9e <span style=\"color: #ff6600;\">(18)<\/span>. \u00bb\u00a0 Dans les deux cas, l\u2019individu n\u2019a d\u2019existence qu\u2019au travers des masses.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout en critiquant Pivert, Gu\u00e9rin le suivra jusqu\u2019\u00e0 la guerre, de la SFIO au Psop. De m\u00eame qu\u2019il ne voit d\u2019action possible qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des partis socialiste ou communiste (il choisit la SFIO), de m\u00eame la GR proposera (vainement) l\u2019unification de la SFIO et du PC, parce que \u00ab c\u2019\u00e9tait de l\u2019int\u00e9rieur du mouvement ouvrier unifi\u00e9 que nous voulions rechercher les possibilit\u00e9s de redressement r\u00e9volutionnaire \u00bb. (p. 165). Ce qui explique pourquoi le regard de Gu\u00e9rin dans ce livre porte essentiellement sur l\u2019activit\u00e9 des partis et de ses dirigeants. Apr\u00e8s la guerre, Pivert r\u00e9int\u00e9grera la SFIO, il \u00e9crira r\u00e9trospectivement \u00e0 propos du Front populaire : \u00ab Oui, tout \u00e9tait possible. Appuy\u00e9 sur ces masses ferventes, <em>Blum pouvait tout<\/em> : aucune force parmi celles du grand capitalisme, du fascisme, de l\u2019\u00e9tat-major, de l\u2019\u00c9glise, de la r\u00e9action n\u2019aurait pu lui r\u00e9sister. <em>S\u2019il l\u2019avait voulu<\/em>, il n\u2019avait qu\u2019un mot \u00e0 dire et des milices ouvri\u00e8res et paysannes arm\u00e9es auraient surgi du sol jusque dans les moindres villages ; elles auraient prot\u00e9g\u00e9 les conqu\u00eates sociales, appuy\u00e9 les grandes nationalisations, r\u00e9duit \u00e0 l\u2019impuissance les trusts. \u00bb (cit\u00e9 par Gu\u00e9rin, p. 186). Que le socialiste Blum a effectivement fait <em>tout ce qu\u2019il a pu <\/em>pour mettre fin aux occupations d\u2019usines est un fait historique qui \u00e9chappait toujours \u00e0 Pivert vingt ans plus tard. On comprend mieux comment les pivertistes, dont Gu\u00e9rin, en soutenant un Front populaire qu\u2019ils critiquaient, ont aid\u00e9 \u00e0 \u00ab la propagation d\u2019une duperie \u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Malgr\u00e9 les limites indiqu\u00e9es, <em>Front populaire, r\u00e9volution manqu\u00e9e<\/em> est un extraordinaire t\u00e9moignage critique sur la mont\u00e9e du fascisme, l\u2019antifascisme, le Front populaire et les gr\u00e8ves de juin 36, et une excellente introduction \u00e0 cette p\u00e9riode et \u00e0 ses enjeux.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><strong>Barth\u00e9l\u00e9my Schwartz<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Notes<\/strong><br \/>\n(1) Editions Babel\/Actes Sud, 1997.<br \/>\n(2) Parti Communiste.<br \/>\n(3) Conf\u00e9d\u00e9ration G\u00e9n\u00e9rale du Travail.<br \/>\n(4) Principales sources : <i>Juin 36<\/i>, de Danos et Gibelin (La D\u00e9couverte, 1986) ; <i>Juin 36<\/i>, de Lefranc (Julliard, 1966) ; <i>La France en mouvement<\/i>, sous la direction de Jean Bouvier : recueil d\u2019articles de divers auteurs, consacr\u00e9s \u00e0 juin 36, parus dans <i>Le mouvement social<\/i>, (Champ Vallon, 1986).<br \/>\n(5) \u00ab Rappelez-vous, les 4 et 5 juin 36, il y avait un million de gr\u00e9vistes. Rappelez-vous que le mouvement gagnait d\u2019heure en heure et de proche en proche dans la France enti\u00e8re. Des t\u00e9moins oculaires vous l\u2019ont dit. M. Sarraut l\u2019a dit, M. Frossard l\u2019a dit. La panique, la terreur \u00e9taient g\u00e9n\u00e9rales. Je n\u2019\u00e9tais pas sans rapport moi-m\u00eame avec les repr\u00e9sentants du grand patronat et je me souviens de ce qu\u2019on me disait, ou me faisait dire par des amis communs : \u00ab\u00a0Alors, quoi, c\u2019est la r\u00e9volution ? Qu\u2019est-ce qu\u2019on va nous prendre ? Qu\u2019est-ce qu\u2019on va nous laisser ?\u00a0\u00bb \u00bb (Blum au proc\u00e8s de Riom, 1942 ; Pottecher, <i>Le proc\u00e8s de la d\u00e9faite<\/i>, Fayard, 1989, p.129).<br \/>\n(6) Voir les t\u00e9moignages rapport\u00e9s par Lefranc (<i>op. cit.<\/i>, pp. 204-205).<br \/>\n(7) \u00ab Les gr\u00e8ves du Front populaire aux usines Renault \u00bb, Badie, <i>La France en mouvement<\/i>.<br \/>\n(8) Les passages en italique dans les citations sont soulign\u00e9s par moi.<br \/>\n(9) Section fran\u00e7aise de l\u2019Internationale ouvri\u00e8re, qui deviendra le Parti Socialiste en 1969 [note de Zanzara ath\u00e9e].<br \/>\n(10) Il faudra d\u2019ailleurs attendre la fin du mouvement des occupations, fin juin, pour que le gouvernement publie un d\u00e9cret sur la dissolution des ligues d\u2019extr\u00eame-droite.<br \/>\n(11) Raisonnables, pour qui ?<br \/>\n(12) Blum est contact\u00e9 par le patronat trois jours apr\u00e8s son arriv\u00e9e au pouvoir, que la Bourse accueille avec satisfaction, \u00ab car on pense g\u00e9n\u00e9ralement que le nouveau gouvernement mettra fin rapidement au mouvement de gr\u00e8ve \u00bb (<i>Le Temps<\/i>, 4 juin 36). Lors du proc\u00e8s de Riom, Blum d\u00e9clarera : \u00ab A ce moment [lorsque \u00e9clatent les premi\u00e8res gr\u00e8ves de 1936], dans la bourgeoisie, et en particulier dans le monde patronal, on me consid\u00e9rait, on m\u2019attendait, on m\u2019esp\u00e9rait comme un sauveur. Les circonstances \u00e9taient si angoissantes, on \u00e9tait si pr\u00e8s de quelque chose qui ressemblait \u00e0 la guerre civile qu\u2019on n\u2019esp\u00e9rait plus que dans une sorte d\u2019intervention providentielle : je veux dire l\u2019arriv\u00e9e au pouvoir d\u2019un homme auquel on attribuait sur la classe ouvri\u00e8re un pouvoir suffisant de dissuasion pour qu\u2019il lui f\u00eet entendre raison et qu\u2019il la d\u00e9cid\u00e2t \u00e0 ne pas user, \u00e0 ne pas abuser de sa force. \u00bb (Gu\u00e9rin, p. 192).<br \/>\n(13) Richemont d\u00e9plorera ainsi \u00ab le manque de r\u00e9sistance notoire d\u2019une grande partie du patronat \u00bb.<br \/>\n(14) Blum au proc\u00e8s de Riom, <i>Le proc\u00e8s de la d\u00e9faite<\/i>, (p. 143).<br \/>\n(15) Sarraut devant le S\u00e9nat, 7 juillet 1936.<br \/>\n(16) Communiqu\u00e9 du minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur, juillet 1936.<br \/>\n(17) Gu\u00e9rin sera, cependant, le seul des pivertistes \u00e0 voter contre la participation au gouvernement Blum (p. 188).<br \/>\n(18) Tchakhotine, auteur du <i>Viol des foules par la propagande politique<\/i> (1939), est introduit dans la GR par Pivert.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alors que Mai 68 est rest\u00e9 dans la m\u00e9moire sociale comme un mouvement social r\u00e9prim\u00e9 de fa\u00e7on combin\u00e9e par le patronat, l\u2019\u00c9tat, les partis de gauche et les syndicats, celle-ci n\u2019a retenu des gr\u00e8ves de mai-juin &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":1776,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[28,61,56,34],"tags":[],"class_list":["post-1775","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-analyses","category-critique","category-democratie-directe-participative","category-economie"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/www.grand-angle-libertaire.net\/wp-content\/uploads\/2013\/11\/defil500000_G_v2.jpg?fit=640%2C480&ssl=1","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/pc9uqr-sD","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1775","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1775"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1775\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1776"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1775"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1775"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.grand-angle-libertaire.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1775"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}