Par Anne-Sophie Chambost1
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La juriste Anne-Sophie Chambost s’interroge de manière critique sur la passage d’anarchie à anarchisme, afin d’éviter de dogmatiser les pratiques et les pensées libertaires. Avec cette contribution, la rédaction de Grand Angle ouvre le débat.
Au titre des extensions de sens jugées abusives, l’Académie française fournit sur son site cette note à propos des constructions en -isme :
« Le suffixe –isme est très productif. Il entre dans la composition de mots désignant des courants de pensée philosophiques ou politiques. Nombre de ces mots ont été créés aux dix-neuvième et vingtième siècles pour nommer les vastes mouvements d’idées qui ont bâti et accompagné ces deux siècles. Leur radical peut être un adjectif (héliocentrisme, chauvinisme, colonialisme), un nom commun (anarchisme, cubisme, centrisme), un nom propre (gaullisme, darwinisme, marxisme). L’abus de ce suffixe pour former des néologismes peu clairs témoigne le plus souvent de paresse dans la recherche de l’expression juste »2.
La présence dans cette note de l’anarchisme, que l’on trouve aussi dans un grand nombre d’autres travaux plus ou moins récents où l’utilisation du suffixe n’est jamais justifiée faute sans doute d’être pensée3, m’incite à mettre au pot commun une proposition dont je souligne d’emblée le caractère historique : elle porte sur une période ancienne de l’anarchie, telle que celle-ci se pense et se pratique au XIXe siècle, ce siècle dont il n’est pas inutile de rappeler aussi qu’il est souvent désigné comme le siècle des idéologies.
Le mot anarchie étant affublé du suffixe -isme, celui-ci a-t-il pour objectif (vertu ?) de faire de l’anarchisme une idéologie4 ? Partant du constat que le suffixe pare le plus souvent des concepts idéologiques, il faut se demander comment l’idéologie doit être définie, par rapport à mon sujet. Le terme est à vrai dire aussi confus que débattu. À la fin du XVIIIe siècle, il désigne la science nouvelle inaugurée par Antoine Destutt de Tracy, qui prétend étudier les idées comme des faits de conscience, dont on trace l’origine, le caractère et les lois. Cette science des idées désigne avant 1800 le mouvement intellectuel des idéologues, dont les adversaires dénigrent l’abstraction des analyses en dotant le terme d’un sens péjoratif. Mais après qu’Auguste Comte a expliqué en 1830 que les idées gouvernent le monde et que la société repose sur des opinions, le terme idéologie se charge d’un contenu nettement politique. C’est celui-ci que le marxisme opposera ensuite aux faits économiques : comme ensemble des croyances propres à une époque, à une société ou à une classe, l’idéologie est le dispositif intellectuel, moral, spirituel reflétant plus ou moins consciemment les réalités de l’infrastructure économique et sociale5. Marx n’annonçait-il pas la fin de l’idéologie quand, à partir de la critique de l’idéologie dominante, émergera une science exacte et universelle débarrassée d’intérêts souterrains, dans une société ayant dépassé la lutte des classes6 ? Cet horizon rejoignait en somme le projet des Idéologues, avec l’élaboration d’une science achevée, neutre et désintéressée : cela même que ceux-ci nommaient idéologie.
Au début du XXe siècle, l’Encyclopédie anarchiste coordonnée par Sébastien Faure, dont les quatre premiers – et finalement uniques – volumes furent publiés entre 1925-1934 contient une entrée « idéologie » : les anarchistes sont des idéologues en ce qu’ils pratiquent la science des idées, à entendre non comme « des choses abstraites mais des observations et des spéculations basées sur l’expérience et la raison »7. Après la Grande Guerre et la Révolution russe, mais surtout après la propagande par le fait qui a bruyamment agité la fin du XIXe siècle, Faure renvoie le dédain de l’idéologie « du côté des préjugés qui soutiennent la propriété et l’autorité » 8. Je reviendrai ultérieurement sur ce positionnement ; mais il semble que, même en retenant une définition a minima de l’idéologie comme système de croyances partagées par les membres d’un groupe social (i.e. les anarchistes) à partir duquel ils critiquent des institutions ou justifient leur action (i.e. action révolutionnaire), l’anarchie entretient des rapports pour le moins ambivalents avec l’idéologie9. Elle peut certes être considérée comme une idéologie quand on définit celle-ci comme une ensemble d’idées, de croyances, de représentations du réel propres à une époque, à une société ou à une classe et qui cherchent à leur donner sens / donner sens à leur action. Mais avant que l’Encyclopédie anarchiste ne tente justement de dépasser l’extrême diversité de ses composantes (individualistes libertaires, collectivistes, anarcho-communistes, anarcho-capitalistes…) pour proposer une sorte de synthèse qui en ferait l’identité, l’anarchie ne ressemble en rien à un système d’idées ou à une théorie, avec ce que cette acception peut avoir de figé, méthodique et finalement autoritaire ; a fortiori quand ce système inspirerait l’action d’un gouvernement ou d’un parti, soit, précisément, ce que l’anarchie récuse.
An-archie
Un mouvement a rarement l’occasion de choisir son propre nom. À la fin du XIXe siècle, ce sont ainsi leurs adversaires (adversaires politiques mais aussi la police et le pouvoir) qui font des anarchistes un groupe organisé, doté d’une idéologie, celle du chaos, du désordre et de la violence au service d’un complot terroriste mondial10. Pierre-Joseph Proudhon avait certes pu semer le doute quand il affirmait dans Qu’est-ce que la propriété (1840) : « quoique très ami de l’ordre, je suis, dans toute la force du terme, anarchiste »11 ; car la formule, sous-tendue par une tension dialectique, ne l’empêchait pas ensuite d’opposer l’anarchie négative et l’anarchie positive, cette dernière étant mue par la recherche d’un autre ordre que l’ordre étatique. Pierre Kropotkine rappelle que, au début de la Première Internationale, les continuateurs de Proudhon se désignaient comme anti-autoritaires, anti-étatistes ou fédéralistes, termes préférés à l’anarchie que leurs adversaires leur opposaient avec sa charge péjorative associée au désordre d’une pensée non systématique12. Ils devaient toutefois finir par assumer le nom, au motif que celui-ci « renferme une idée : il exprime la négation de l’ensemble des faits de la civilisation actuelle, basée sur l’oppression d’une classe contre une autre : la négation du régime économique actuel, la négation du gouvernementalisme et du pouvoir, de la politique bourgeoise, de la moralité bourgeoise, de la science routinière, de l’art mis au service des exploiteurs, des coutumes et usages grotesques et souvent détestables à cause de leur hypocrisie, dont les siècles passés ont doté la société actuelle, bref, la négation de tout ce que la civilisation bourgeoise entoure aujourd’hui de vénération »13. Précisant encore que s’ils gardent donc le nom, c’est d’abord avec le tiret (an-archistes) qui doit marquer le refus du pouvoir sans pour autant accréditer le désordre. Les an-archistes veulent l’ordre sans le pouvoir ; puis le tiret sauta pour éviter « de donner une besogne inutile aux correcteurs d’épreuves et une leçon de grec aux lecteurs »14 !
Contre l’idéologie
Les réticences sur la possibilité d’une idéologie anarchiste tiennent d’abord au caractère autoritaire et monolithique de l’idéologie : l’anarchie n’est pas un système de pensée figée mais une pensée en action, qui se déploie dans la diversité des mouvements qui la composent Contre le caractère dogmatique de l’idéologie, les anarchistes préfèrent la discussion, la contradiction et même l’erreur qui se corrige. Là encore, Proudhon donne le ton, et on ne saurait citer à cet égard de meilleur exemple que sa lettre adressée à Marx le 17 mai 1846 où il dit son refus du dogmatisme et de l’endoctrinement qu’il devine dans la stratégie de son interlocuteur (cf. infra). De manière plus générale, il semble que l’incompatibilité de l’anarchie avec l’idéologie tient au fait que cette dernière, dans un sens partisan, peut être prise comme un discours de légitimité au service du pouvoir – celui en place qu’on défend ou celui qu’on se propose de conquérir. Car si les idées politiques qui se déploient dans le cours du XIXe siècle interrogent la forme du pouvoir et sa légitimité, sa nécessité même n’est contestée que par les anarchistes, qui croient à la réalité d’un peuple capable de s’autoorganiser dans des communautés autogérées15.
Pensée en action, l’anarchie peut-elle alors être enfermée dans le cadre de l’idéologie, dont le singulier est englobant, inclusif autant qu’exclusif ? Le discours univoque de l’idéologie est-il recevable pour un mouvement qui récuse longtemps toute forme d’organisation, jugée par principe autoritaire ? L’anarchie semble condamnée à être saisie uniquement à travers ceux (et celles) qui la portent et il est très difficile de parler de l’idée anarchiste au singulier, dans le temps court du second XIXe siècle. Pierre Leroux – l’inventeur du néologisme – finissait par considérer qu’il y avait pratiquement autant de socialismes que de socialistes16, ce que Proudhon confirme dans une lettre de novembre 1845 (cf. infra) ; la chose vaut a fortiori pour l’anarchie et les anarchistes, jusqu’à la fin du XIXe siècle. Parce qu’ils nient la légitimité de toute forme d’autorité, les anarchistes récusent les discours au service du pouvoir aussi bien que les solutions clés-en-main de l’utopie17. Tenter de rendre compte de la manière dont ils pensent l’idéologie et l’éventualité d’une idéologie anarchiste (i.e. l’anarchisme) suppose donc d’interroger les rapports qu’ils établissent entre les idées et l’action. Or c’est précisément ce à quoi se confrontent les anarchistes de la fin du XIXe siècle. À la fin de ce siècle qui n’a cessé de rejouer la révolution, la Commune a dramatiquement confirmé que les idées ne parviennent pas, du moins pas seules, à enclencher un véritable mouvement révolutionnaire18. Dans le désert idéologique qui suit la répression de la Commune – elle-même accusée de n’avoir pas su dépasser l’idée gouvernementale19 – doublé du sentiment de trahison lié au silence de la République sur la question sociale, les anarchistes entretiennent la flamme révolutionnaire, qu’ils transmettront ensuite au mouvement ouvrier. Mais comment faire ?
La parole et les actes : la propagande par le fait
Alors que les socialistes proposent d’abandonner le fusil pour le bulletin de vote, les anarchistes abstentionnistes s’interrogent sur le fait de savoir si et comment l’action peut prendre le relai des idées sans trahir les principes. Certains entreprennent alors de défier l’ordre républicain et de se démarquer des socialistes en proposant un nouveau type d’action révolutionnaire, hors du cadre partisan. Un sentiment de frustration face à l’impuissance de la propagande par l’idée amène en effet certains à lui opposer les vertus mobilisatrices de la propagande par le fait. En septembre 1880, le congrès de Vevey décide que la propagation de l’idée révolutionnaire se fera en actes, par tous les moyens possibles, y compris terroristes ; les caractères de la propagande par le fait sont définis au congrès de Londres en juillet 1881 : elle est illégale (insurrectionnelle), désintéressée (au service de la cause révolutionnaire, seule juste cause) et elle doit matérialiser les théories anarchistes (elle doit faire modèle en faisant sens). En confrontant directement l’idée anarchiste au point de vue de sa réalisation pratique, la propagande par le fait se déploie dans les journaux, où sont exposés les voies et les moyens de la révolution.
La propagande par le fait prend le contrepied de la stratégie posée par Marx, selon qui « ce ne sont pas les tentatives pratiques, mais l’extension théorique des idées communistes qui constitue le véritable danger, car il est possible de riposter par les canons aux tentatives pratiques, même aux tentatives des masses quand elles deviennent dangereuses. Cependant, les idées qui se sont emparées de notre esprit et ont gagné nos sentiments, les idées auxquelles notre conscience s’est attachée par l’entremise de la raison ce sont là des liens qu’on ne peut briser sans briser son cœur, ce sont des démons dont l’homme ne peut triompher qu’en se soumettant à eux »20. Si la propagande par le fait est d’abord focalisée sur le vol, la radicalité de l’assassinat politique suscite bientôt au sein du mouvement anarchiste un débat sur l’adéquation de la propagande par le fait avec les principes de l’anarchie. Les socialistes ne tardent pas surtout à dénoncer ses promoteurs comme les idiots utiles du système capitaliste, qui justifie par la violence anarchiste les mesures répressives qui atteignent en retour l’ensemble de la gauche. Les marxistes dénoncent une lutte des hommes qui n’a rien à voir avec la lutte des classes, mais cette dernière ramène justement au caractère englobant et universel de l’idéologie, dont les anarchistes ne veulent pas.
Reste que la tactique se révèle vite incapable de provoquer la prise de conscience collective des masses ouvrières annoncée par Proudhon dans la Capacité politique des classes ouvrières (1865). Plus grave, elle risque de dégénérer dans un nihilisme destructeur, source d’isolement révolutionnaire. Mais au-delà de l’échec stratégique, on retiendra que, à rebours de l’idéologie dont on peut se dire ici qu’elle privilégie le collectif sur l’individuel, la propagande par le fait entendait aussi imposer les acteurs à côté des auteurs21, tout en offrant une autre histoire de la pensée en action : sa temporalité était celle du présent d’une révolution à déclencher, sans lien avec les lendemains qui chantent de l’idéologie, tournée vers le futur à partir d’une interprétation dogmatique du passé.
L’esprit de révolte
Face à la récupération de la mémoire révolutionnaire opérée par la Troisième République, et contre toute représentation déterministe de l’histoire, les anarchistes font le pari de la liberté et de l’action individuelle dans le déclenchement du mouvement collectif – avec une attention particulière portée à l’esprit de révolte qui expliquerait le déclenchement des révolutions. Au terme de ce siècle des révolutions qui ne sont pas parvenues à dépasser la victoire de la bourgeoisie capitaliste, et contre l’idée d’ordre révolutionnaire qui réduit la révolution à un simple changement de gouvernement, Pierre Kropotkine et Jean Grave entreprennent de faire l’histoire des moyens qui réveillent et diffusent l’esprit de révolte22. On sait que depuis le début du XIXe siècle, les études historiques ont été un instrument de combat politique, en particulier pour donner un sens à la révolution. Il n’est donc pas étonnant de voir les anarchistes s’en emparer à leur tour, dans leur élaboration d’une science pratique des révolutions. L’ouvrage de Kropotkine La grande révolution 1789-1793 (1909), qui en est certainement la meilleure illustration, a été préparé dans une série d’articles publiés dans le Révolté, journal d’abord publié à Genève avec Élisée Reclus. L’étude des précédents révolutionnaires nourrit en effet une réflexion plus large sur cet esprit de révolte qui serait à l’œuvre depuis la fin des années 1870. Or si les historiens consacrent en général des chapitres aux causes de la Révolution française, le tableau de la situation d’Ancien Régime est tel qu’elle paraît inévitable, sans qu’il soit démontré comment elle s’est déclenchée : « de ces raisonnements paisibles à l’insurrection, à la révolte, il y a un abîme, celui qui chez la plus grande partie de l’humanité, sépare le raisonnement de l’acte, la pensée de la volonté, du besoin d’agir ». Qu’est-ce qui provoque la Révolution ? « C’est l’action, l’action continue, renouvelée sans cesse, des minorités, qui opère cette transformation. Le courage, le dévouement, l’esprit de sacrifice, sont aussi contagieux que la poltronnerie, la soumission et la panique ». Dans ces conditions, toutes les formes d’agitation sont bonnes, dictées par les circonstances23 : « si l’action s’était bornée à attaquer les hommes et les institutions du gouvernement, la grande révolution eut-elle jamais été ce qu’elle fut en réalité, c’est-à-dire un soulèvement général de toute la masse populaire, paysans et ouvriers, contre les classes privilégiées »24. Précisant que dans La grande révolution, Kropotkine justifiera ensuite la présence d’un double mouvement à la base de toute Révolution : un courant d’idées venues de la bourgeoisie, et un courant d’action venue des classes populaires : « Pour arriver à un résultat de cette importance, pour qu’un mouvement prenne les proportions d’une révolution comme cela arriva en 1648-1688 en Angleterre et en 1789-1793 en France, il ne suffit pas qu’un mouvement des idées se produise dans les classes instruites, quelle qu’en soit la profondeur ; et il ne suffit pas non plus que des émeutes se produisent au sein du peuple, quels qu’en soit le nombre et l’extension. Il faut que l’action révolutionnaire, venant du peuple, coïncide avec le mouvement de la pensée révolutionnaire, venant des classes instruites. Il faut l’union des deux » (cf. infra). Quel vecteur permet d’opérer cette synthèse ?
Ni Dieu, ni Maître … ni organisation25
Chez les anarchistes, l’analyse historique de la stratégie révolutionnaire est sous-tendue par un refus du parti, argument dont on sait le rôle dans la dissolution de la Première Internationale en 1876. L’opposition de Bakounine et de Marx ne se joue en effet pas tant sur la fin (encore que, s’il s’agit de déterminer si prime la révolution sociale ou la révolution politique) que sur le moyen : une organisation centrale doit-elle éduquer et guider les masses ouvrières pour amener la révolution ? Comme Proudhon avant lui, Bakounine dénonce l’endoctrinement dont le dogme entrave la liberté et brise la solidarité des acteurs. Les organisations répondent à une demande et ne peuvent pas être créées a priori. En outre, parce que l’organisation est synonyme d’autorité, donc en contradiction avec l’objectif d’émancipation, un mouvement basé sur une autorité centrale ne sera jamais un mouvement social mais le vecteur d’une révolution politique au service de la prise de pouvoir d’une élite auto-proclamée26.
Ce refus de l’organisation n’est évidemment pas sans contrainte : « nous sympathisons de trop loin les uns avec les autres ; nous ne savons pas nous entr’aider à temps, et, trop souvent, nous nous laissons battre en détail, alors que, par une entente préalable, nous aurions pu singulièrement accroitre notre force et faire reculer nos adversaires »27. On observera en tout cas, à la lecture de ces lignes, que l’identité anarchiste tient sans doute moins au refus de l’organisation qu’à celui de la hiérarchie. Reste que, dans le contexte des attentats, le mouvement anarchiste alimente vite les fantasmes d’une internationale terroriste, au motif que la diffusion des idées et l’action révolutionnaire (i.e. terroriste) impliquent un minimum de concertation, dont certaines thèses ont traqué les manifestations. Si on a pu reprocher à V. Bouhey de ranger sous la notion d’organisation des phénomènes très différents28, la lecture transnationale du mouvement anarchiste français opérée par C. Bantman démystifie l’Internationale anarchiste en rappelant que l’étranger est moins une base arrière qu’un simple refuge29.
L’anthropologie anarchiste a ceci d’optimiste qu’elle repose sur une vision des sociétés humaines comme parfaitement capable de s’autogérer, sans que soient nécessaires des systèmes de contrôle autoritaires. On est loin des théories du contrat social qui fondent les idéologies du pouvoir en justifiant des systèmes d’organisation et de contrôle, éventuellement par la force, par le constat que la nature humaine aurait besoin d’être contrainte (résumé par Hobbes : l’homme est un loup pour l’homme). L’anarchie oppose toujours l’autonomie à l’autorité : « L’intérêt de tous doit être le régulateur des droits de chacun et que le vrai socialisme doit avoir pour point de départ le sentiment du devoir de chacun envers la communauté ; à chacun sa part d’un travail librement organisé et faisant partie d’un tout ! »30 – précisant qu’il est bien question ici de solidarité et non simplement d’un sentiment d’égoïsme brutal. On l’a dit, la propagande par le fait est précisément un moyen pour certains anarchistes de défier l’ordre républicain, en même temps qu’ils affirment l’originalité de l’action anarchiste contre les socialistes au sein du mouvement ouvrier31.
Mais la stratégie ne tarde pas à provoquer des divisions au sein des milieux anarchistes en même temps qu’une réaction du pouvoir qui montre au passage le peu de cas que la République fait des libertés quand elle est en danger32. C’est d’ailleurs dans les rangs de la police, et pour des raisons très prosaïques qui tiennent au financement de ses actions33, qu’est développée l’idée du complot anarchiste. Idée paradoxale puisque ledit complot ne justifie pas pour autant que les anarchistes poursuivis le soient dans le cadre de procès politiques. Dans le contexte qui suit l’assassinat du président Sadi Carnot par l’anarchiste Santo Caserio (Lyon, 24 juin 1894), le procès des Trente qui commence à Paris le 6 août repose sur la notion d’entente forgée par la loi du 18 décembre 1893 (soit après l’attentat de Vaillant contre l’Assemblée) pour poursuivre dans un même mouvement les tenants de la propagande par l’écrit (19 théoriciens) et les acteurs de la propagande par le fait (11 voleurs de droit commun)34. Parmi les prévenus, Sébastien Faure (poursuivi comme orateur) s’étonne : jusqu’à présent le Ministère public estimait que l’anarchie n’était pas un parti, qu’elle n’avait pas d’organisation et pas de chef. Or voici qu’elle aurait désormais un plan vieux de onze ans (l’accusation invoque le livre de J. Grave La société mourante et l’anarchie publié en 1883) et que l’accord serait parfait entre tous les anarchistes ! « Quand le ministère public a-t-il dit la vérité ? Jadis ou aujourd’hui ? »35. Il n’est que trop évident que, par la notion d’entente, la législation construit un ennemi en unissant les anarchistes dans des associations de malfaiteurs qu’elle identifie au-dessus de chacun des actes considérés isolément (nourrissant ainsi le péril d’un complot anarchiste mondial). Comme en attestent les bancs des prévenus, les lois vraiment scélérates entretiennent délibérément la confusion entre la propagande par l’idée et la propagande par le fait. Mais si le procès des Trente devait démontrer l’efficacité de la législation anti-terroriste, l’accusation échoue à convaincre le jury et la plupart des charges tombent, suivies d’acquittements presque généralisés.
Le XXe siècle, un tournant ?
Sébastien Faure se souvient certainement des divisions provoquées par la propagande par le fait dans les milieux anarchistes quand il lance le projet d’Encyclopédie anarchiste. Il s’agit en effet de proposer aux compagnons de mettre en ordre leurs idées pour leur conférer de la force et faire connaître « cette doctrine sociale qu’est l’anarchisme, qui est la plus ignorée, méconnue, déformée, travestie, ridiculisée »36. L’utilisation du terme anarchisme37 ne fait pourtant pas de l’Encyclopédie le catéchisme d’une idéologie ; elle est au contraire présentée comme « un recueil unique et complet, et un guide impartial et sûr, et un répertoire précieux ». Ressource adaptée à ses utilisateurs, présentés comme suit : « ennemi de la contrainte, l’anarchiste n’impose jamais : il expose, il propose, il attire l’attention, il provoque la réflexion, il suscite la méditation ». Autant dire que l’Encyclopédie sera « une mine où le lecteur puisera à pleines mains les indications qui lui sont indispensables » … « que de propagande en perspective » ! Il faut noter que la rédaction de cette somme est contemporaine de la publication des premières histoires de l’anarchisme, qui tendent toutes à en faire un système de pensée38. Même si chacune de ces histoires correspond au projet propre de leurs auteurs, ces publications présentent l’anarchisme comme une école d’idée politique à part entière, donnant pour ce faire une sorte de cohérence aux œuvres de ses principaux théoriciens, en dépit de la diversité de leurs idées. Au risque donc de momifier ce qui avait jusqu’alors été avant tout une pensée en action39. Au lendemain de la guerre d’Espagne, qui avait vu la destruction de l’expérimentation la plus étendue de pratiques anarchistes que l’Europe ait jamais connue, il devenait pourtant moins évident que jamais formuler le cadre futur de l’anarchisme. Faut-il d’ailleurs y voir le signe d’une idéologie mort-née : l’Encyclopédie anarchiste ne fut jamais achevée puisque seul le premier volume avait paru à la mort de Sébastien Faure en 1942, pendant une guerre mondiale qui devait dramatiquement caractériser le XXe siècle comme le siècle des idéologies mortelles, contre lesquelles les anarchistes restèrent désarmés40.
Alors, finalement, anarchie ou anarchisme ? Dans son opposition de la méthode anarchiste contre l’idéologie, Dave Neal41 recourt à une métaphore fort heureuse, qui permet selon moi de rendre compte du fait que l’anarchie étant cette pensée en action orientée vers l’émancipation des individus et des groupes hors de l’État (capitaliste), la réalisation pratique de cet objectif suppose d’avoir en main une boîte à outils (une méthode) plutôt qu’une simple carte routière (une idéologie)42.
Je m’en tiens là, sans suffixe, ou, si l’on préfère : « anarchie », ça suffit.
Lettre de Proudhon à Marx, 17 mai 184643 :
« Cherchons ensemble, si vous voulez, les lois de la société, le mode dont ces lois se réalisent, le progrès suivant lequel nous parvenons à la découvrir ; mais, pour Dieu ! après avoir démoli tous les dogmatismes a priori, ne songeons point à notre tour, à endoctriner le peuple : ne tombons pas dans la contradiction de votre compatriote Martin Luther, qui, après avoir renversé la théologie catholique, se mit aussitôt à grand renfort d’excommunication, et d’anathèmes, à fonder une théologie protestante » – réponse à des critiques émises contre Grün. Ayant posé ce préalable antidogmatique, il poursuit : « j’applaudis de tout mon cœur à votre pensée de produire un jour toutes opinions ; faisons-nous une bonne et loyale polémique ; donnons au monde l’exemple d’une tolérance savante et prévoyante, mais, parce que nous sommes à la tête du mouvement, ne nous faisons pas les chefs d’une nouvelle religion ; cette religion fut-elle la religion de la logique, la religion de la raison. Accueillons, encourageons toutes les protestations ; flétrissons toutes les exclusions, tous les mysticismes ».
P.-J. Proudhon à propos de l’extrême dilution du socialisme :
« Je trouve le socialisme dans un désarroi complet. C’est une division d’esprits poussée jusqu’à la pulvérisation ; il y a en ce moment, à Paris seul, douze journaux et revues socialistes, depuis Considérant en passant par Pierre Leroux, jusqu’à Cabet ; pas une seule de ces publications ne s’accorde avec une autre, et il en est de même des socialistes. C’est humiliant pour nous ; mais il faut avoir la bonne foi de reconnaitre que nous sommes plus de 100.000 socialistes en France, parmi lesquels on n’en trouverait pas deux qui s’entendent. C’est bien pis quand on compare le socialisme français avec le socialisme allemand, et rien de curieux, d’amusant, comme de voir les jalousies, les infidélités, les haines personnelles qui pullulent dans cette Babylone. Je connais plus de vingt allemands, tous docteurs en philosophie. Or chacun d’eux me dit du mal de ses co-réfugiés et comme socialistes. En France, même zizanie parmi les gens : les phalanstériens, tout en poussant de concert à la propagande, sont divisés en autant de religions qu’ils comptent de têtes, et les plus intelligents, c’est notoire, sont les plus prompts à se révolter. Je ne serai pas juste, et je mentirais à ma conscience si je ne finissais par vous dire que moi-même, qui vous parle de nos déplorables désordres, je ne suis d’accord avec âme qui vive, et peut-être moins disposé que jamais à m’entendre »44.
P. Kropotkine, La grande révolution, 1789-1793 (1909) :
« Deux grands courants préparèrent et firent la Révolution. L’un, le courant d’idées, le flot d’idées nouvelles sur la réorganisation politique des États, venait de la bourgeoisie. L’autre, celui de l’action, venait des masses populaires, des paysans et des prolétaires des villes, qui voulaient obtenir des améliorations immédiates et tangibles à leurs conditions économiques. Et lorsque ces deux courants se rencontrèrent, dans un but d’abord commun, lorsqu’ils se prêtèrent pendant quelques temps un appui mutuel, alors ce fut la Révolution. (…)
Une révolution, c’est infiniment plus qu’une série d’insurrections dans les campagnes et dans les villes. C’est plus qu’une simple lutte de partis, si sanglante soit-elle, plus qu’une bataille dans les rues, et beaucoup plus qu’un simple changement de gouvernement, comme la France en fit en 1830 et 1848. Une révolution c’est le renversement rapide, en peu d’années, d’institutions qui avaient mis des siècles à s’enraciner dans le sol et qui semblaient si stables, si immuables, que les réformateurs les plus fougueux osaient à peine les attaquer dans leurs écrits. C’est la chute, l’émiettement en un petit nombre d’années, de tout ce qui faisait jusqu’alors l’essence de la vie sociale, religieuse, politique et économique d’une nation, le renversement des idées acquises et des notions courantes sur les relations si compliquées entre toutes les unités du troupeau humain.
C’est enfin l’éclosion de conceptions nouvelles, égalitaires sur les rapports entre citoyens, conceptions qui bientôt deviennent des réalités et alors commencent à rayonner sur les nations voisines, bouleversent le monde et donnent au siècle suivant son mot d’ordre, ses problèmes, sa science, ses lignes de développement économique, politique et moral.
Pour arriver à un résultat de cette importance, pour qu’un mouvement prenne les proportions d’une révolution comme cela arriva en 1648-1688 en Angleterre et en 1789-1793 en France, il ne suffit pas qu’un mouvement des idées se produise dans les classes instruites, quelle qu’en soit la profondeur ; et il ne suffit pas non plus que des émeutes se produisent au sein du peuple, quels qu’en soit le nombre et l’extension. Il faut que l’action révolutionnaire, venant du peuple, coïncide avec le mouvement de la pensée révolutionnaire, venant des classes instruites. Il faut l’union des deux. (…)
Cependant, l’histoire de ce double mouvement reste encore à faire. L’histoire de la Grande Révolution française a été faite et refaite bien des fois, au point de vue de tant de partis différents ; mais jusqu’à présent les historiens se sont appliqués surtout à raconter l’histoire politique, l’histoire des conquêtes de la bourgeoisie sur le parti de la cour et sur les défenseurs des institutions de la vieille monarchie. Ainsi nous connaissons très bien le réveil de la pensée qui précéda la Révolution. Nous connaissons les principes qui dominèrent la Révolution, et qui se traduisirent dans son œuvre législative ; nous nous extasions aux grandes idées qu’elle lança dans le monde et que le dix-neuvième siècle chercha plus tard à réaliser dans les pays civilisés. Bref, l’histoire parlementaire de la Révolution, ses guerres, sa politique et sa diplomatie ont été étudiées et racontées dans tous les détails. Mais l’histoire populaire de la Révolution reste encore à faire. Le rôle du peuple des campagnes et des villes dans ce mouvement n’a jamais été raconté ni étudié dans son entier. Des deux courants qui firent la Révolution, celui de la pensée est connu, mais l’autre courant, l’action populaire, n’a même pas été ébauché. À nous, descendants de ceux que les contemporains appelaient les « anarchistes », d’étudier ce courant contemporain, d’en relever au moins les traits essentiels. »
S. Faure, Encyclopédie anarchiste : deux extraits d’entrées par ailleurs très longues
Anarchie n. f. (du grec: a privatif et archè, commandement, pouvoir, autorité)
« Observation préalable. Cette Encyclopédie anarchiste ayant pour objet de faire connaître l’ensemble des conceptions : politiques, économiques, philosophiques, morales, etc., qui partent de l’idée anarchiste ou y conduisent, c’est au cours de cet ouvrage et à la place même que doit logiquement occuper chacune d’elles, que seront exposées les thèses multiples qu’embrasse l’étude exacte et complète de ce sujet. Ce n’est donc qu’en l’approchant, en soudant, avec méthode et continuité, les diverses parties de cette Encyclopédie qu’il sera possible au lecteur de parvenir à la compréhension totale de l’Anarchie, de l’Anarchisme et des Anarchistes.
En conséquence, je n’exposerai ici que dans ses grandes lignes, d’une façon resserrée et synthétique, ce qui constitue l’essence même de l’Anarchie et de l’Anarchisme. Pour les détails – et il sied d’observer que d’aucuns ont une grande importance – le lecteur voudra bien consulter les mots divers auxquels ce texte les priera de se reporter.
Étymologiquement, le mot « Anarchie » (qui devrait s’orthographier An-Archie) signifie : état d’un peuple et, plus exactement encore, d’un milieu social sans gouvernement. »
Anarchisme, n.m.
« Il faut entendre par « Anarchisme », le mouvement social qui se propose de poursuivre la réalisation de l’idéal anarchiste. Ce mouvement embrasse toute l’action libertaire. Vivante, cette action s’inspire des événements et circonstances de temps et de milieu ; souple, elle met à profit toutes les possibilités qui se dégagent au jour le jour de la vie sociale ; vigilante, elle surveille et utilise, avec adresse et méthode, les courants multiples qui traversent et pénètrent l’opinion, l’impulsent ou la dirigent. Elle a pour but d’acheminer les individus et la Société vers l’Anarchie par les voies les plus sûres et les moins lentes, grâce à des moyens de combat et des formes de lutte toujours en accord avec les principes et l’objectif libertaires.
« L’Anarchie » c’est ce que nous entrevoyons ; « l’Anarchisme », c’est ce que nous vivons et réalisons pied à pied ; c’est la lutte incessante des militants libertaires contre toutes les institutions qu’ils veulent abattre ; c’est, sous les formes les plus variées, la bataille sans trêve ni repos que les compagnons et les milieux anarchistes mènent contre les préjugés, la routine, la tradition, les enseignements, les erreurs et le fait autoritaire qu’ils ambitionnent de supprimer ; c’est, pour tout dire, l’ensemble des efforts qui ont pour but de préparer et hâter l’éclosion de la période révolutionnaire proprement dite et d’assurer au mouvement anarchiste, dès la Révolution, la plus puissante vitalité et les meilleures conditions de développement.
Si nous admettons — et pas un libertaire ne songerait à le contester — que, pendant la Révolution, l’action anarchiste sera, d’abord, de détruire de fond en comble toutes les Institutions à base et à structure autoritaires et, ensuite, de jeter immédiatement les fondements de la structure sociale libertaire, il saute aux yeux que les tâches immédiates de l’Anarchisme sont de deux sortes : les unes négatives ou démolitives, les autres positives ou reconstructives. »
Anne-Sophie Chambost est professeure d’histoire du droit à Sciences Po Lyon et autrice notamment d’une biographie de Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) récemment rééditée : Proudhon. L’enfant terrible du socialisme (réédition en septembre 2024 en Dunod Poche d’un livre initialement publié en 2009). On peut également trouver d’elle sur le site de réflexions libertaires Grand Angle :
. « Considérations anarchistes sur le droit. XIXe-XXIe siècles »,19 avril 2022
. Deux podcasts de 20 mn chacun sur « Anarchie et droit », janvier 2026.
1 Remerciements chaleureux à Etienne Lamarche pour la relecture de ce texte, dont les propos n’engagent évidemment que moi.
2 https://www.academie-francaise.fr/construction-en-isme
3 Ex. N. Baillargeon, L’anarchisme, PUF, Que sais-je ?, 2024 ; Les juristes anarchistes publié par le collectif au nom éponyme, Classiques Garnier, 2025 (seule C. Malabou, dans la préface de cet ouvrage, évoque rapidement la distinction anarchie / anarchisme p. 8).
4 Les propositions qui nourrissent le présent article sont tirées d’une contribution non publiée à un colloque sur l’idéologie (« Anarchism : a stillborn ideology », History of political thought in the age of ideologies, R. Brouke, Queen Mary Université of London, 31 mai- 1er juin 2018). Cette contribution est augmentée et mise à jour de réflexions plus récentes sur le sujet.
5 Dans l’Idéologie allemande (1845), Marx et Engels posent que « ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience », de sorte que les idées, les représentations, la pensée des hommes, leur apparaissent comme « l’émanation directe de leur comportement matériel ». D’où on peut déduire une détermination de l’idéologie par les facteurs historiques et sociaux.
6 Si Marx n’a pas produit une théorie de l’idéologie, l’ensemble de son œuvre peut être considéré comme un travail constant sur l’idéologie. L’effort critique consiste en effet à percer au jour le voile de la société capitaliste. Dans le prolongement de sa critique de la coutume de l’école historique (le knout), dans Le Dix-huit Brumaire, La Lutte des classes en France et autres textes, il dénonce ensuite l’idéologie comme la « tradition des générations mortes qui pèsent … sur le cerveau des vivants ». Aussi définie comme ce « déguisement que les hommes empruntent pour paraître sur la scène de l’histoire », l’idéologie est disséquée sous la forme de la conscience et de l’inconscient des classes, des partis, du personnel et des chefs politiques. Finalement dans Le Capital, le ressort de l’économie capitaliste est présenté comme se trouvant dans les mécanismes idéologiques de la fétichisation de la force de travail et du produit du travail.
7 S. Faure (dir.), Encyclopédie anarchiste, « idéologie » – en ligne : https://fr.anarchistlibraries.net/library/l-encyclopedie-anarchiste-i.pdf
8 Id..
9 L’idéologie ayant donné lieu à une production massive, je me contenterai ici de rappeler quelques exemples de définitions de l’idéologie : A. Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, « idéologie » : « Pensée théorique qui croit se développer abstraitement sur ses propres données, mais qui est en réalité l’expression des faits sociaux, particulièrement de faits économiques, dont celui qui l’a construit n’a pas conscience, ou du moins dont il ne se rend pas compte qu’elle détermine sa pensée » ; L. Althusser, Pour Marx, La Découverte, 1996, p. 238 : « une idéologie est un système (possédant sa logique et sa rigueur propres) des représentations (images, mythes, idées ou concepts selon le cas) doué d’une existence et d’un rôle historiques au sein d’une société donnée […] l’idéologie comme système de représentations se distingue de la science en ce que la fonction pratique-sociale l’emporte en elle sur la fonction théorique (ou fonction de connaissance) ». Pour une approche générale, voir les classiques de K. Mannheim, Idéologie et utopie. Une introduction à la sociologie de la connaissance (1929), Éditions de la MSH, 2006 et P. Ansart, Les Idéologies politiques, PUF, 1974 ; pour une synthèse des principales approches de l’idéologie, N. Capdevila, Le concept d’idéologie, PUF, 2004.
10 V. Bouhey, Les anarchistes contre la République. Contribution à l’histoire des réseaux sous la Troisième République (1880-1914), PUR, 2009.
11 P.-J. Proudhon, Premier mémoire sur la propriété, Œuvres complètes, M. Rivière, 1926, p.335
12 P. Kropotkine, Paroles d’un Révolté, Paris, Marpon et Flammarion, 1885, chapitre Ordre, p. 97-104 : « On nous reproche souvent d’avoir accepté pour devise ce mot anarchie qui fait tellement peur à bien des esprits. — “Vos idées sont excellentes, — nous dit-on, — mais avouez que le nom de votre parti est d’un choix malheureux. Anarchie, dans le langage courant, est synonyme de désordre, de chaos ; ce mot éveille dans l’esprit l’idée d’intérêts qui s’entrechoquent, d’individus qui se font la guerre, qui ne peuvent parvenir à établir l’harmonie” » (p.97).
13 Le Révolté, 3ème année, n°16, 1er octobre 1881 (L’Ordre).
14 P. Kropotkine, Paroles d’un Révolté, op.cit., p.97
15 A bien considérer les choses, sur la base des théories du contrat social, c’est l’État qui a besoin du chaos comme d’un repoussoir, pas l’anarchie ; et c’est l’imaginaire étatique qui fantasme l’anarchie du côté du désordre. De sorte que, quoiqu’on pense du caractère libertaire de sa théorie de l’État minimal, R. Nozick résume en tout cas parfaitement le problème quand il estime que la philosophie politique devrait d’abord interroger, non pas l’organisation de l’État mais son existence même, autrement dit : pourquoi l’État plutôt que l’anarchie ; R. Nozick, Anarchie, État et utopie (1974), PUF, 2016.
16 P. Leroux, « De l’individualisme et du socialisme », Œuvres, Slatkine, 1978, p. 376 : « Depuis quelques années on s’est habitué à appeler socialistes tous les penseurs qui s’occupent de réforme sociale » (il s’agit d’une note de 1845 ajoutée à l’article initial de 1834).
17 On retrouve cet esprit dans les propositions de R. Rocker (1873-1958), Théorie et pratique de l’anarcho-syndicalisme : « l’anarchisme n’est pas une solution brevetée pour tous les problèmes humains, ni une Utopie ou un ordre social parfait, ainsi qu’il a souvent été rappelé, puisqu’il rejette en principe tout schéma et concept absolus. Il ne croit en aucune vérité absolue, ou but final défini pour le développement humain, mais dans la perfectibilité illimitée des arrangements sociaux et des conditions de vie humaines, qui sont toujours tirées vers de plus hautes formes d’expression, et auxquels pour cette raison on ne peut assigner aucune fin déterminée ni aucun but fixé. Le pire crime de n’importe quel type d’état est justement qu’il essaye toujours de forcer la riche diversité de la vie sociale à des formes définies, et de l’ajuster à une forme particulière qui ne permet pas de perspective plus large, et considère les excitants états précédents comme terminés ».
18 A.-S. Chambost, « “Nous ferons de notre pire…”. Anarchie, illégalisme … et lois scélérates », Droit & Cultures, 74, 2017-2 (Trahison), p. 65-87 (en ligne : https://journals.openedition.org/droitcultures/4264 )
19 Le Révolté, 6 mars 1880, n°1, 2ème année (Le gouvernement représentatif. 1) : « Heureux d’avoir changé le mot d’Empire en celui de République et celui-ci en Commune, il s’empresse d’appliquer encore une fois, au sein de la Commune, le système représentatif. Il falsifie l’idée nouvelle par l’héritage vermoulu du passé. Il abdique sa propre initiative entre les mains d’une assemblée élue plus ou moins au hasard et il leur confie le soin de cette réorganisation complète des relations humaines qui, seule, eût pu donner à la Commune la force et la vie ».
20 K. Marx, « le Communisme et I’Allgemeine Zeitung d’Augsbourg », Rhenische Zeitung, 16 octobre 1842.
21 B. Lepetit, « L’histoire prend-elle les acteurs au sérieux ? », TAP, PU Sorbonne, 2017. La propagande par le fait apparaît comme une sorte de démenti à la proposition d’Ernest Labrousse qui assurait dans une communication fameuse présentée au moment du centenaire de la révolution de 1848 (1848-1830-1789, comment naissent les révolutions ?) que les révolutions se font malgré les révolutionnaires. Contre le marxisme et le structuralisme, la perspective de la propagande par le fait rétablit en effet le souci du vécu, le sens du concret, la voix des acteurs. On y reviendra mais le pouvoir ne s’y trompera pas, puisque la législation adoptée en réponse aux attentats anarchistes devait permettre de poursuivre ensemble les auteurs et les acteurs.
22 Le Révolté, n°25, 2e année, 5 février 1881 (Les ennemis du peuple) : « L’histoire nous donne un enseignement précieux. Elle nous dit que toute révolution ne profite qu’à ceux qui ont une idée nette de ce qu’ils veulent réaliser et qui cherchent à réaliser eux-mêmes leur idée, sans en confier le soin à personne ».
23 Le Révolté, n°6, 3e année, 14 mai 1881 : « tantôt lugubres, tantôt railleuses, mais toujours audacieuses, tantôt collectives, tantôt purement individuelles, elle ne néglige aucun des moyens qu’elle a sous la main, aucune circonstance de la vie publique, pour tenir toujours l’esprit en éveil, pour propager et formuler le mécontentement, pour exciter la haine contre les exploiteurs, ridiculiser les gouvernants, démontrer leur faiblesse et surtout et toujours réveiller l’audace, l’esprit de révolte, en proclamant l’exemple. Rien de plus instructif, sous ce rapport, que d’étudier comment s’y prenaient les hommes d’action, à la veille des grandes révolutions » – qualifiés dans l’article suivant de « sentinelles perdues qui engagent le combat bien avant que les masses soient assez exaltées pour lever ouvertement le drapeau de l’insurrection et marcher, les armes à la main, à la conquête de leurs droits » (Le Révolté, 3ème année, n°7, 28 mai 1881). Plus que par la parole et la plume, il s’agit surtout d’« affirmer ses aspirations au grand jour, dans la rue, par des actes qui soient la réalisation de la pensée qui lui est propre ». C’est la seule façon pour les idées d’infiltrer la masse du peuple. « Les écrivains zélés peuvent être reconnus par leur lecteurs comme des penseurs de mérite, mais ils n’ont ni la réputation ni les capacités des hommes d’action », la foule qui descend dans la rue suivra plutôt les conseils de ceux qu’elle aura vu agir.
24 Le Révolté, n°25, 2e année, 5 février 1881 (Les ennemis du peuple).
25 Je reprends ici le titre de la recension de l’ouvrage de V. Bouhey (op.cit.) par R. Ducoulombier, « Ni Dieu, ni maître, ni organisation ? », laviedesidées.fr, 11 mai 2009 (https://laviedesidees.fr/IMG/pdf/20090511_anarchistes.pdf).
26 Le Révolté, n°4, 2e a, 17 avril 1880 : « ce n’est pas l’Internationale qui a fait les grèves : ce sont les grèves qui ont fait l’Internationale ».
27 Ibid.
28 V. Bouhey, op.cit..R. Ducoulombier rappelle qu’être « un ‘organisé’ à la fin du XIXe siècle, c’est d’abord appartenir à des structures permanentes, dont le caractère public apparaît contradictoire à leur vocation révolutionnaire. C’est pourquoi l’engagement progressif des anarchistes dans le mouvement syndical est un tournant majeur de leur histoire. Mais l’existence de réseaux épistolaires ou même de relations personnelles entre les anarchistes ne saurait être tenue pour de l’ ‘organisation’. À l’inverse, les ‘bandes’ célèbres de Bonnot ou de Jacob – singulièrement absentes du livre – sont des formes de banditisme social étrangères au militantisme politique organisé ».
29 C. Bantman, Anarchismes et anarchistes en France et en Grande-Bretagne, 1880-1940 : échanges, représentations, transferts, thèse 2007. L’autrice souligne la coïncidence de deux mondialisations pendant la période 1880-1914 : la mondialisation des capitaux, soutenue par des élites politiques et administratives, et une mondialisation réactive de la classe ouvrière à la suite des initiatives transnationales des anarchistes.
30 Le Révolté, n°7, 2e année, 29 mai 1880 (Le fédéralisme anarchiste dans l’Allemagne du sud) à propos de la libre constitution par en bas des activités humaines.
31 Refus du programme socialiste préalable aux élections, qui n’est qu’un instrument entre les mains d’ambitieux. « Ce n’est pas un programme révolutionnaire, donc ce n’est pas un programme socialiste » (Le Révolté, n°11, 2e année, 24 juillet 1880). L’abstention politique n’est pas l’abstention de la révolution : Le Révolté, L’action, n°22, 2e année, 25 décembre 1880 : « notre refus de participer à toute action parlementaire, légale et réactionnaire, c’est le dévouement à la révolution violente et anarchiste, à la vraie révolution de la canaille et des va-nu-pieds ».
32 A.-S. Chambost, « “Nous ferons de notre pire…”… », op.cit.
33 On signalera la thèse en cours de V. Avenard, Contrôler et punir les anarchistes. La surveillance policière et la stabilisation de la République en France (1881-1944), Nantes Université.
34 Sur ce point, A.-S. Chambost, « Comédie judiciaire, comédie de justice. Quand les anarchistes jugeaient la justice », F. Serrano (dir.), Analyser et traduire les concepts juridiques dans leurs cultures en Europe, P.U. Savoie Mont Blanc, 2022, p. 125-137.
35 Gazette des tribunaux, 11 août 1894, audience du 10 août.
36 Le projet devait comporter 5 parties (seule la première est en partie rédigée à la mort de Faure en 1942) : dictionnaire anarchiste (aspect philosophique et doctrinal), histoire de la pensée et de l’action anarchistes pays par pays (l’action anarchiste est bien plus continue, dans le temps et l’espace, que tous les autres mouvements internationaux : syndicalisme, socialisme, communisme, qui se flattait de transformer le monde à grands renforts de décisions, de mots d’ordre et de réglementation s’appuyant sur une discipline de fer et de rigoureuses sanctions), vie et œuvre des principaux militants (l’idée n’est pas de leur élever un culte (on laisse « ça aux partis politiques, qui pour capter la confiance aveugle des foules et hisser leurs chefs au Pouvoir, ont besoin d’entourer ceux-ci d’un culte idolâtre ») mais élever un monument à la pensée et à l’action anarchiste, qui « jettera la lumière nécessaire sur la personne, sur l’effort, sur l’action de nos chers militants disparus ou vivants, il rendra justice à leur activité et à leur désintéressement »), vie et œuvre des hommes qui, sans être anarchistes, ont contribué à l’émancipation humaine et enfin catalogue des livres, brochures, journaux, revues et publications de toutes sortes, de propagande anarchiste ou anarchisante (par pays et par langue).
37 S. Faure, « Anarchisme », Encyclopédie anarchiste : « “L’Anarchie” c’est ce que nous entrevoyons ; “l’Anarchisme”, c’est ce que nous vivons et réalisons pied à pied » – voir infra pour une citation plus longue de cette entrée.
38 Ex. M. Nettlau, Histoire générale de l’anarchisme (1925-1931), A.-L. Zévaès, « Le mouvement anarchiste des origines à nos jours », série d’articles publiés dans La nouvelle revue, 1932 ; C. Harmel, Histoire de l’anarchie, des origines à 1880 (1949).
39 On peut voir une sorte d’aboutissement de cette logique dans l’article de F. Dupuis-Deri, « L’anarchie en philosophie politique. Réflexions anarchistes sur la typologie traditionnelle des régimes politiques », Les ateliers de l’éthique. The Ethics Forum, vol.2, n.1, 2007, p. 6-17 (en ligne : https://doi.org/10.7202/1044654ar).
40 P.-H. Tavoillot, « Les transformations du contexte politique et idéologique. Les idéologies après la fin des idéologies », Les Cahiers Français, n°364 (La pensée politique, quels renouvellements ?), p. 15-20. Le XXe siècle est considéré comme le siècle des idéologies guerrières, ces pensées à vocation systématisante qui offraient des réponses absolues aux problèmes du temps. Il aurait pris fin avec la chute du mur de Berlin en 1989, la victoire du libéralisme et de la démocratie marquant « la fin des idéologies » et la fin de l’histoire (F. Fukuyama, La Fin de l’histoire et le Dernier homme, Flammarion, 1992).
41 D. Neal, « Anarchism : ideology or methodology ? » (1997) en ligne https://theanarchistlibrary.org/library/dave-neal-anarchism-ideology-or-methodology
42 Précisions sur la méthode dans A.-S. Chambost, « Penser et administrer le territoire sans l’État. Perspectives anarchistes, de P.-J. Proudhon à J. C. Scott », T. Carvalho, P. Delaigue, C. Gazeau (dir.), Penser et administrer le territoire sans l’État, Mare et Martin, 2023, p. 333-349.
43 Proudhon est au cœur d’une polémique entre les membres de la colonie des Berlinois. Marx a tenté d’éloigner Proudhon de Grün, en l’associant à son projet de réseau des socialistes européens dans une lettre qu’il lui adresse le 5 mai 1846 : « il ne s’agit que de créer une correspondance régulière et de lui assurer les moyens de poursuivre le mouvement social dans les différents pays, d’arriver à un intérêt riche et varié, comme le travail d’un seul ne pourra jamais le réaliser ».
44 Proudhon P.-J., lettre à M. Micaud 7 novembre 1845, Correspondance, éd. Lacroix, 1870, t. 6, p. 352